Ces Italiens de Tunisie

A l’heure où le phénomène migratoire revêt des enjeux politiques, socioculturels, économiques et émotionnels des plus variés, il est intéressant de se pencher sur un aspect des migrations qui a touché par le passé la Tunisie et l’Italie mais dont le sens des trajectoires s’est aujourd’hui inversé : hier de l’Italie vers la Tunisie, aujourd’hui de la Tunisie vers l’Italie. Il y a 150 ans d’écart entre ces parcours qui ont vu des hommes, des femmes et des enfants se déplacer d’un pays à l’autre souvent en empruntant les mêmes chemins, avec les mêmes attentes et les mêmes espoirs d’une vie meilleure, à la seule différence près, qui n’est pas des moindres, que les passeurs du passé n’abandonnaient pas en mer leurs passagers et qu’ils connaissaient, en marins chevronnés qu’ils étaient, les routes de la mer.

Les motivations les plus diverses ont poussé ces populations à quitter le territoire italien pour la Tunisie, de même que diverses sont celles qui poussent les Tunisiens vers l’Italie: qu’elles soient vécues comme étape vers d’autres contrées, qu’elles aient été des départs ponctuels ou définitifs, des refuges ou des libérations sociales et/ou politiques, toutes ont pour origine la quête d’un mieux-être.

Parler de phénomène migratoire est toujours assez complexe car à partir de quel moment pouvons-nous dire qu’un émigré se définit comme tel ? Au moment où il part, durant son voyage, à son arrivée ? Si le terme signifie en effet «changer de demeure», cette désignation devrait s’arrêter à la fin de son voyage. Or nous remarquons le contraire, à savoir que l’on désigne quelqu’un d’émigré lorsqu’il ne l’est plus, c’est-à-dire lorsqu’il cesse de migrer. Le terme est donc en lui-même ambigu car, d’une part, il indique une population qui a quitté son pays pour s’établir dans une autre contrée et, d’autre part, une consubstantielle «étrangéité» au pays d’accueil, comme si migrer devenait une catégorie ontologique et, de par là même, une identité propre, avec toutes les déviances et contradictions que cela suppose dans le regard des autres sur soi et de soi sur les autres.

Pourtant, de tout temps les hommes se déplacent, et comme nous indiquait déjà Sénèque, il y a deux mille ans,  lorsqu’il écrivait de son exil de Rome sa  Consolatio ad Helviam matrem : «Tous n’ont pas les mêmes motivations pour abandonner leur patrie et en chercher une autre: certains, fuyant la destruction de leur cité, les armes ennemies et ayant été spoliés de leurs biens, se tournèrent vers d’autres territoires; d’autres furent chassés par des luttes intestines; d’autres furent contraints à émigrer pour alléger le poids d’une excessive densité de population; d’autres encore ont été chassés à cause de la peste ou par de fréquents tremblements de terre ou par d’autres intolérables fléaux d’une terre malheureuse  et d’autres enfin ont été attirés par une terre fertile et tant vantée. Chacun d’eux a quitté sa maison pour une raison ou pour une autre. Une chose est néanmoins certaine : personne n’est resté  là où il est né. L’errance de l’homme est continue.» Dans l’entre-deux-guerres, les Italiens étaient autour de 100.000 en Tunisie et on estime qu’aujourd’hui tel est le nombre des Tunisiens en Italie. Si l’on remarque aussi que la plupart des Italiens étaient d’origine sicilienne et que dès le début du XIXe siècle, un nombre important exerçait la profession de pêcheurs (souvent originaires de la ville de Trapani et de ses alentours) et que les premiers migrants tunisiens ont exercé tout d’abord une profession similaire à Mazara del Vallo (ville de la province de Trapani), là où leur présence est numériquement plus importante qu’à Milan, Parme ou Bologne et suit de peu celle de Rome, nous ne pouvons ne pas être interpellés par les facéties de l’histoire mais en même temps par sa logique là où  le choix du lieu, la typologie des métiers exercés, le nombre sont en correspondance et sont des continuels renvois des uns aux autres.

Partant de ces histoires spéculaires qu’il est bon de se rappeler, de part et d’autre de la Méditerranée, nous essayerons de tracer très brièvement l’histoire des Italiens en Tunisie et ce à partir du XIXe siècle. Le choix n’est pas arbitraire bien que leur présence soit attestée depuis le Moyen Age et que des auteurs comme Boccace dans son Décaméron situe certaines de ses nouvelles dans les villes de Tunis et Sousse. En effet, suite aux effets liberticides de la Restauration dans l’ensemble des Etats italiens, un vent d’opposition constitutionnaliste d’abord mais par la suite prônant l’unité de l’Italie souffle sur la péninsule. Nombre de ces opposants se voient contraints à l’exil et trouveront en partie refuge en Tunisie mais aussi à Marseille, Londres et Malte. Laïques, républicains et démocrates, à l’instar de leur référent politique Giuseppe Mazzini, père de l’idée d’une Jeune Italie (La Giovine Italia) et du Héros des deux Mondes, Giuseppe Garibaldi, ils continueront depuis la Tunisie leur chant patriotique en recevant les nouveaux exilés, en organisant des réseaux de soutien aux «jeunes Italiens» et en contestant les consulats des différents Etats italiens dont ils étaient sujets. 

En 1848, sur 3 000 sujets représentant différents Etats italiens, 500 étaient sujets toscans. Si nous tenons à le spécifier et à raconter cette anecdote suivante, c’est parce que nous estimons que l’acte de naissance implicite de la collectivité italienne en Tunisie fait suite à une polémique acerbe entre autorité consulaire toscane et sujets toscans car ceux-ci refusent de reconnaître la nomination de leur consul, polémique qui culmine en 1847 par une protestation écrite signée par Abramo Lumbroso, S. Borghi, D.Lopez Perrera, G. Corcos, G.Forti, I.G.Paz, A.Liscia, E.Moleo, A. Dellostrologo, S.Sorrego, P.Moleo, S.Finzi, F.Finzi, G.Rignano, A.Bartelloni, B.Calò dans laquelle ils demandent de pouvoir élire leurs propres représentants ou «députation», action qu’ils finirent par mener à bien. Or cette volonté de s’autoreprésenter est constitutive de la collectivité dans la mesure où nous passons d’un groupe d’individus non organisés à une première forme d’organisation collective qui représente et défend les intérêts du groupe.

A cela s’ajoute une ferveur patriotique qui, sous l’influence des exilés, les pousse à se réunir, toutes appartenances confondues, afin de partager une identité nationale et des intérêts communs. Le rôle du consulat piémontais sera majeur et comme Garibaldi, qui fera allégeance à la monarchie malgré ses idéaux républicains, les Italiens de Tunisie se rangeront du côté du roi de Savoie, de Piémont et de Sardaigne, Vittorio Emanuele II, devenu premier roi d’Italie en 1861.

Faisant partie de la petite bourgeoisie libérale et professionnelle, ils pourront exercer leur métier sous la bienveillance des autorités beylicales et seront soutenus à la cour par Giuseppe Raffo, qui, sous les règnes successifs de Hussein, Mustapha (qui épousera Elena Raffo, sa sœur), Ahmed (fils d’Elena et de Mustapha) et de Mohamed Bey (qui épousera Maria Sanna, belle-sœur de Raffo) aura fonction de ministre et ce jusqu’à l’accession au trône de Mohamed Sadok Bey en 1859. Pour services rendus au Royaume de Piémont et de Sardaigne, il sera ennobli et deviendra le comte Raffo. Raffo s’intéresse aussi aux revenus provenant de la pêche et devient concessionnaire avec son fils Felice, en 1826, du Cap Zebib et en 1835 de la thonaire de Sidi Daoud et ce jusqu’au début du XXe siècle. Pour cela, il fera venir durant les périodes de mattanza des pêcheurs de Trapani qui constitueront tout d’abord une émigration saisonnière pour devenir, avec le développement de la pêche, une expatriation définitive. La pêche au thon, selon l’historien français Jean Ganiage, «pendant près d’un siècle et demi en Tunisie, demeura une industrie purement italienne pratiquée par des équipages siciliens pour un usage presque exclusivement péninsulaire.» En 1817, avait été accordée, avant Raffo, à un certain Bonfiglio, également Génois, une concession pour la pêche dans la région de Monastir.

La présence italienne en Tunisie est donc antérieure à l’unité de l’Italie mais se constitue et se structure en tant que collectivité organisée dans sa foulée. L’unité de l’Italie va consolider et accroître la population italienne sur le territoire tunisien grâce aux traités de commerce et navigation (1868) entre les deux pays particulièrement favorables aux Italiens qui jouiront d’un statut privilégié jusqu’au traité du Bardo en 1881. D’un point de vue politique, l’Italie, qui prétend désormais être reconnue parmi les nations qui comptent, voudrait participer à la course aux colonies entreprise par les puissances européennes, la Tunisie devenant la cible de ses convoitises. La défense des intérêts italiens est de mise et se traduit par la mise en place d’une banque italienne, d’une chambre de commerce, d’écoles italiennes (la première école privée non confessionnelle et pré-unitaire, fondée par Pompeo et sa sœur Esther Sulema en 1838, sera italienne), d’un hôpital italien (actuel hôpital Habib-Thameur), de journaux (le premier journal rédigé en langue italienne, Il giornale di Tunisi e Cartagine, sera publié en 1838 auquel fera suite en 1869 Il Corriere di Tunisi qui cessera ses publications en 1881 avec le Protectorat français et idéalement les reprendra en mars 1956 avec la naissance d’un journal ayant le même nom et ce jusqu’à nos jours), d’un centre culturel Dante-Alighieri où se trouvait le Conservatoire de musique Giuseppe-Verdi (aujourd’hui devenu la maison de la culture Ibn-Khaldoun) mais aussi une école du soir pour l’alphabétisation d’une partie de la population italienne démunie et non scolarisée, un théâtre de l’opéra, le Politeama Rossini, etc. Intéressant de relever que Michele Brondino, dans son ouvrage sur 150 ans de presse italienne en Tunisie, recense entre 1838 et 1956 plus de 120 titres de journaux en langue italienne publiés en Tunisie, parmi lesquels se trouvent aussi bien des journaux de défense des intérêts italiens que des journaux d’opposition politique, socialistes, libertaires, syndicalistes et à partir de 1922 nationalistes et communistes mais aussi des revues littéraires et artistiques, des journaux en langue dialectale (sicilien et sarde)... Parmi les plus intéressants, citons La voce dell’operaio, Il Minatore, L’Unione (seul quotidien), L’Italiano di Tunisi, Simpaticuni.  Les Archives et la Bibliothèque nationales tunisiennes possèdent, même si de manière incomplète, ces collections mais pour permettre aux chercheurs de pouvoir continuer à fouiller ces trésors, il serait nécessaire de digitaliser ce matériel si fragile et fragilisé par le temps.

Au lendemain de la proclamation de l’unité italienne, la monarchie trahit les espoirs d’un changement tant attendu et tout particulièrement dans le Sud de l’Italie mais aussi dans certaines régions du Nord. Des troubles agitent le Sud, la Sicile se soulève contre la trahison de l’Etat à son encontre mais la répression gouvernementale sera sanglante. La question méridionale qui reste encore une plaie ouverte en Italie de nos jours aura comme première réponse à ses attentes de justice sociale l’armée italienne avec ses fusils pointés contre ce peuple même qui avait pourtant combattu pour la libération du pays.

Entre la famine ou la prison, les hommes prennent le chemin de la migration et c’est le début du grand exode des Italiens qui fera quitter leur terre natale à des millions de personnes en l’espace de trente ans. Si la plupart partiront pour l’Europe et les Amériques, des milliers trouveront refuge en Tunisie, attirés par le besoin pressant de main-d’œuvre qu’appellent les gros travaux entrepris par les autorités coloniales après 1881. C’est l’échec du grand rêve unitaire qui avait nourri les Italiens du XIXe siècle et l’émigration sera sa soupape de sécurité. L’émigration de masse qui culmine au début du XXe siècle n’est plus celle qui animait ceux qui au XIXe siècle poursuivaient leur rêve libératoire et patriotique mais au contraire celle d’une fugue et d’une libération de l’Italie vers des contrées plus accueillantes qui lui permettrait de survivre mais aussi de fuir les vexations subies par un Etat qui n’avait pas su choisir entre traditions féodales et modernité, en créant dans son peuple une profonde fracture entre Nord et Sud, entre Etat et régions, entre monde rural et monde citadin.  Certes l’Italie se sent bafouée par le traité du Bardo qui deviendra «lo schiaffo di Tunisi» (la gifle de Tunis) et ses rapports avec la France seront toujours tendus et fragiles. Longtemps l’Italie ne reconnaîtra pas le Protectorat français en Tunisie mais il serait trop long ici d’affronter la pourtant si intéressante question de la rivalité franco-italienne en Tunisie jusqu’en 1940. 

La guerre va envenimer ultérieurement les relations franco-italiennes et les Italiens de Tunisie payeront très cher, à partir de 1943, la défaite de leur pays. Expropriation, interdiction de publier en langue italienne, fermeture de toute institution privée ou étatique italiennes, expulsions arbitraires seront le lot de la collectivité, quelle que soit son appartenance politique (fasciste ou antifasciste), un moyen pour les autorités du Protectorat de clore la question italienne. Mais ceci est une autre histoire... L’Indépendance sera accueillie par les Italiens avec joie et pour une grande partie d’entre eux, elle sera vécue comme une seconde Libération mais la loi sur la main-d’œuvre nationale en 1959 et le non-renouvellement de la carte de travail pour les Italiens, même natifs, la successive nationalisation des terres et les difficultés d’exercer leur métier, surtout pour les jeunes non spécialisés, les pousseront à quitter la Tunisie vers la terre de leurs ancêtres là où, pour la plupart, ils allaient pour la première fois. Ironie du sort : les Italiens qui avaient dans l’immédiat après-guerre payé un lourd tribut au Protectorat français se voient assimilés à la France au lendemain de l’Indépendance et logés à la même enseigne que les colonisateurs. La collectivité «historique» s’étiolera progressivement et seul un petit nombre d’entre eux choisira de vivre et mourir sur ce sol tunisien où il avaient vu le jour. Si aujourd’hui, ils sont en voie d’extinction, d’autres Italiens porteurs de passés différents mais soucieux de s’intégrer dans le tissu social, économique et culturel de la Tunisie contemporaine sont en train de les remplacer au fur et à mesure que le temps creuse son sillon d’oubli.

En guise de conclusion et dans l’impossibilité d’être exhaustive, les italiens de Tunisie font partie de l’histoire de ce pays non seulement par les temps longs qui ont marqué leur présence sur le sol tunisien, mais par leur apport, négatif ou positif soit-il, à l’idée de modernité, à l’idée de nation, aux luttes ouvrières et syndicales, à leur forte politisation mais aussi aux marques encore visibles de leur présence tant professionnelle qu’artistique.

Nous avons publié sept ouvrages, et ce depuis les années 2000, sur les différents aspects et facettes de l’histoire de cette collectivité : de la peinture à l’architecture, des métiers à la mémoire, des écrivains à l’alimentation jusqu’aux témoignages et histoires politiques des Italiens «de» et non pas «en» Tunisie comme il nous plaît à croire et dans lesquels nous avons développé des aspects à peine effleurés par le présent article pour celles ou ceux qui souhaiteraient plus de précisions.Un regret et un souhait ? Oui, pour moi native de Tunisie et ce depuis cinq générations, le regret que s’estompe chez les jeunes tunisiens, jusqu’à disparaître, la mémoire d’une Tunisie plurielle qui, à mon sens, est le ciment de la pluralité tout court. Mon souhait est que la curiosité d’une mémoire partagée entre les deux rives de la Méditerranée suscite en nous la conscience que le repli sur soi et le refus de/des autres sont incompatibles avec notre histoire, celle tunisienne, celle italienne mais celle aussi de l’humanité entière dont trop souvent nous oublions de faire irrémédiablement partie.

Silvia Finzi
Professeur de Civilisation italienne
Faculté des Lettres, 
des Arts et des Humanités- La Manouba

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