La famille Lévy – Des jungles du Pérou à Ramleh
PAUL CHAMAH
Avec l'aimable autorisation de PIEDRA LIBRE
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Cette "hamoula" est, à n'en pas douter, le plus large clan sud-américain en Israël. Jusqu'à présent, 150 familles se sont installées dans le pays et il en reste encore quelque 800 au Pérou, dont la plupart prennent actuellement les dispositions nécessaires pour immigrer en Israël. Rencontre avec la famille Lévy.
Certains changements se sont produits durant les dernières années à Ramleh. On rencontre de plus en plus de visages nouveaux dans les rues de la ville – des visages différents de ceux que l'on voit généralement dans les lieux publics. Au cours des cinq dernières années, des membres du clan Lévy, l'une des plus grandes familles sud-américaines installées en Israël, ont commencé à s'établir à Ramleh. Lorsque nous les avons rencontrés, nous avons découvert que les familles de quatre des cinq frères sont déjà ici, et notamment les membres les plus âgés du clan. La famille comprend au total 24 frères, dont certains se préparent à immigrer prochainement en Israël. La plupart de ceux qui vivent déjà dans le pays sont établis à Ramleh et, bien qu'ils ne représentent qu'une partie des cinq familles du clan, leur nombre atteint déjà 150 personnes. Lorsque tous les 24 frères ou plupart d'entre eux seront installés en Israël avec leurs enfants, s'ils le font un jour, le clan comptera environ 1000 membres, ce qui fera de lui la plus grande famille sud-américaine vivant dans le pays et peut-être même la plus grande famille tout court.
L'histoire de la famille Lévy au Pérou a commencé en 1880. Au cours du "boom du caoutchouc", des Juifs marocains se rendirent en bateau à Belem de Para, dans le delta de l'Amazone au Brésil. De là, ces aventureux jeunes gens traversèrent les forêts vierges pour chercher fortune.
Alors qu'ils s'efforçaient de réaliser leurs ambitions, ils n'abandonnèrent pas pour autant leur judéité. Si l'on en croit Roberto Feldman, l'un des quatre rabbins qui ont supervisé la conversion des membres de la famille au Pérou, même après avoir épousé des femmes locales, ils ne cessaient pas de répéter aux enfants nés de ces mariages mixtes : "Souvenez-vous que vous êtes Juifs." Plus tard, d'autres familles juives, portant des noms comme Bensimon, Bendayan, Bensus, Toledano, Cohen, Lévy et autres, arrivèrent à leur tour.
La famille Lévy
A la recherche du caoutchouc
Mery Lévy (44 ans) nous a expliqué l'histoire de la famille Lévy aux nombreuses branches : "La famille est originaire de Santa Maria de Nieva, dans la province de l'Amazonie, au cœur des jungles du Pérou. Ce village de pionniers est entouré par la population indigène. Notre présence y a débuté avec l'arrivée de José Lévy, qui était venu y chercher de l'or et du caoutchouc (gomme). Il était arrivé avec son frère David, qui immigra plus tard aux Etats-Unis. José Lévy épousa une femme dont le nom de famille était Vardales. Leur fils, Ramon Lévy Vardales, était mon grand-père. Il est le patriarche de la famille qui vit aujourd'hui en Israël.
Ramon a eu 24 enfants avec deux femmes. Sa première épouse, Hortensia Saravia, lui donna neuf enfants. Elle contracta la lèpre et il fut forcé de se séparer d'elle lorsque sa maladie atteignit un stade avancé et que "des parties de son corps commencèrent à se détacher". Il la transféra dans une léproserie à Leticia, sur le fleuve Amazone, près de la frontière colombienne. Il se remaria avec Paquita et ils eurent 15 enfants. Elle n'est plus en vie."
La mère de Mery, Dora Lévy Saravia, qui est âgée de 84 ans, fait partie du groupe qui vit en Israël. Elle a six enfants qui habitent également tous dans le pays.
Victor Lévy est aussi l'un des "pères" de la tribu en Israël. Durant son service militaire, il a vécu en Amazonie où il a épousé une femme locale qui lui a donné sept enfants. A un certain moment, il perdit tout contact avec elle et resta seul avec les enfants. Il se remaria avec une femme de la famille juive Bensus qui vivait dans la colonie. Ils eurent huit enfants qu'ils élevèrent ensemble.
Santa Maria de Nieva est une localité reculée, éloignée de tout endroit connu au Pérou. "Aujourd'hui, le village est à deux jours de route de Lima. A cette époque, le voyage prenait quatre jours. Il fallait d'abord descendre le fleuve en bateau avant de continuer par des chemins de terre", explique Mery en parlant de sa ville natale.
Une autre branche de la famille vit à Pucalpa, dans la province d'Ucayali, dans les basses régions de l'Amazonie. Certains des 24 frères viennent de là. "Pour rendre visite à cette branche de la famille, nous devions effectuer en barque un trajet de deux à trois jours pour nous rendre à Iquitos, la principale ville de cette région du Pérou. De là, il fallait encore naviguer deux ou trois jours sur le fleuve pour atteindre Pucalpa", nous racontent-ils. Très peu de membres de cette branche de la famille se trouvent en Israël mais certains préparent actuellement leur aliya. Il y a quelque 300 membres de la famille Lévy à Pucalpa.
Retour aux racines
Au fil des ans, la famille quitta Santa Maria de Nieva pour s'installer à Iquitos. A cette époque, ses racines juives avaient presque complètement disparu. Cela s'était produit parce que leur grand-père était mort alors que son fils était trop jeune pour apprendre les traditions juives, et les membres de la famille avaient embrassé le christianisme alors qu'ils vivaient encore à Santa Maria de Nieva. "Nous savions que nous avions des racines juives, mais nous ne savions rien de la religion juive. Nous étions isolés", se souvient Mery. "Tout a changé lorsque mon frère Ronald Reategui Lévy, prit contact avec la communauté juive d'Iquitos (créée en 1909 par des familles originaires du Maroc) et commença à étudier le judaïsme et à s'y engager. L'identification de Ronald au judaïsme était si forte qu'à un moment donné, il fut finalement élu président de la communauté. Aujourd'hui, il en est le vice-président et il est très actif dans le développement de la conscience juive et dans la promotion de l'aliya au sein de sa famille. Sa femme et ses enfants sont déjà ici et il partage son temps entre le Pérou et israël. Il veut poursuivre son travail au sein de la communauté locale avant de s'installer définitivement, ici, en Israël."
Leur retour au judaïsme a commencé voilà une quinzaine d'années. " Au début, Ronald nous a donné des livres à lire, pour en apprendre davantage sur le sujet", nous racontent-ils. Dans un premier temps, habitués à leurs vieilles habitudes et croyances, ils rejetèrent cette idée et rechignèrent à étudier.
Aujourd'hui, Mery fait preuve d'une foi très ardente. "Ça y est", déclare-t-elle, "j'ai atteint ma destination. J'ai toujours cherché des réponses concernant mes croyances. Autrefois, au Pérou, je ressentais le besoin de me renseigner et d'en apprendre davantage sur les autres religions, mais lorsque j'ai commencé à étudier le judaïsme et à le vivre, j'ai trouvé la réponse à de nombreuses questions que je me posais", reconnaît Mery. La famille célèbre aujourd'hui la Brit Mila (circoncision) des fils, leur Bar-mitsva, et les dîners sabbatiques du vendredi soir.
Ils ont dû se convertir alors qu'ils se trouvaient encore au Pérou. Le processus a été supervisé par quatre rabbins conservateurs. "Les rabbins Marcelo, Guillermo, Saferstein et Fleishman nous ont convertis. Les deux premiers groupes ont été convertis en 2003 et en 2004. Ils préparent actuellement à la conversion un nouveau groupe qui projette de venir l'an prochain en Israël. La famille Bensus est également engagée dans le processus de conversion et prépare son aliya."
De la chaleur tropicale à l'hiver de Ramleh
Un groupe important de membres de la famille est arrivé en décembre 2005 et s'est directement installé à Ramleh, au milieu d'un hiver rude, particulièrement difficile à supporter pour les gens d'Iquitos "qui venaient d'un endroit où l'été, bien que pluvieux, dure toute l'année", expliquent-ils.
Les premiers temps furent très difficiles : "Au début, la famille était petite et nous ne connaissions pas la langue. Nous nous sentions à deux doigts de la mort", raconte Mery. Ils comparaient la monnaie israélienne à celle du Pérou et ne comprenaient pas pourquoi une miche de pains coûtait plusieurs fois le prix qu'ils payaient dans leur pays natal. "Nous n'aurions pas été en mesure de nous acheter quoi que ce soit au magasin sans l'aide financière des anciens immigrants d'Amérique latine vivant à Ramleh", ajoute-t-elle.
Perla Banner, qui est originaire d'Argentine et vit en Israël depuis 30 ans, est coordinatrice du programme sud-américain de la mairie de Ramleh. Elle est chargée d'aider les nouveaux venus hispanophones qui s'installent à Ramleh à s'organiser, à louer un appartement et à franchir les premières étapes bureaucratiques. " La famille Lévy compte nombreux membres. Pour moi, l'aliya est une bénédiction et je fais de mon mieux pour que la période d'adaptation et l'intégration de l'immigrant se déroule aussi facilement que possible", explique Perla.
La famille Lévy apprécie énormément l'aide qu'elle reçoit. "Au début, tout semblait très difficile", reconnaissent Mery et son mari. "A l'époque, j'ai dit à Perla que je n'étais pas sûre de pouvoir payer le loyer." Aujourd'hui, ils sont très reconnaissants au gouvernent et bien mieux intégrés. "Nous aimons beaucoup les gens d'ici", nous déclarent-ils. "Nous sommes déjà de fervents sionistes" ajoutent-ils fièrement. Mery, qui confectionne des plats dans un supermarché local, a deux paires de jumeaux, qui parlent tous couramment l'hébreu. Deux d'entre eux servent dans les rangs de Tsahal. Mery et son époux, qui travaille dans une laverie, sont très fiers que leurs enfants
"protègent leur patrie".
D'une manière générale, ils sont heureux en Israël. C'est ce qui se dégage des brèves conversations que nous avons eues avec eux en tentant de réunir une cinquantaine de membres du clan pour une photo de famille. Ils affirment que le pays les a chaleureusement accueillis. De plus ils vivent tous à proximité les uns des autres et se voient souvent. C'est une famille très unie qui célèbre toutes les fêtes et les événements familiaux en commun, et se retrouve aussi pour les dîners du shabbat. "Au début, nous avions l'habitude de nous rassembler chez Maria Isabel, la sœur de Mery, qui habite au rez-de-chaussée. Mais maintenant, nous sommes devenus si nombreux que nous ne pouvons plus nous contenter d'un appartement. Nous serons obligés de célébrer tous les événements à venir dans l'un des parcs de la ville", s'exclament-t-ils en riant. Il y a tant de membres de la famille Lévy que la communauté sud-américaine a rebaptisé la ville "Ramlévy".
Cette famille, qui dispose d'un inépuisable réserve d'histoires et qui continuera à se développer dans sa nouvelle vie au Proche-Orient, fera date dans l'immigration d'Amérique du Sud en Israël. Ses membres se sont déjà fait une place parmi nous dans le pays. Tôt ou tard, dans une génération ou deux, ils seront des "Israéliens juifs", de vrais "sabras" et ils raconteront l'histoire de leur famille à leurs enfants et petits-enfants. Ils leur décriront la manière dont ils sont arrivés du Pérou, se sont engagés dans leur nouvelle vie dans cette partie du monde, comme toutes les précédentes vagues d'immigration, au cours desquelles des gens venus de tous les coins de la terre se sont rassemblés en Israël, et comme l'a fait le peuple juif tout au long de son histoire.
CORRESPONDANCE.