{"id":10015,"date":"2015-12-18T00:53:24","date_gmt":"2015-12-18T00:53:24","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=10015"},"modified":"2015-12-18T01:33:56","modified_gmt":"2015-12-18T01:33:56","slug":"la-lec-de-noel-de-claude-levi-strauss","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/la-lec-de-noel-de-claude-levi-strauss\/","title":{"rendered":"La le\u00e7on de No\u00ebl de Claude L\u00e9vi-Strauss"},"content":{"rendered":"<div>\n<header>\n<p>\n\t\tLa le&ccedil;on de No&euml;l de Claude L&eacute;vi-Strauss<\/p>\n<\/header>\n<div>\n<div>\n<div id=\"image-6677\">\n<p>\n\t\t\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<div>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<\/p><\/div>\n<\/p><\/div>\n<p>\n\t\t\t\tPourquoi voulons-nous que nos enfants croient au P&egrave;re No&euml;l ? Voici la r&eacute;ponse lumineuse du c&eacute;l&egrave;bre anthropologue, disparu le 30 octobre 2009.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div>\n<div>\n\t\t\t\t&nbsp;<\/div>\n<\/p><\/div>\n<p>\n\t\t\tEt si les Indiens Pueblo d&rsquo;Am&eacute;rique de l&rsquo;Ouest, avec leur croyance dans l&rsquo;esprit des morts, nous permettaient de comprendre la fonction du P&egrave;re No&euml;l&thinsp;? Voil&agrave; le d&eacute;tour &eacute;tonnant que propose Claude L&eacute;vi-Strauss et qui lui permet de pr&eacute;dire un long avenir &agrave; ce &laquo;&nbsp;nouveau&nbsp;&raquo; rite pa&iuml;en. C&rsquo;&eacute;tait en 1952, dans un article intitul&eacute; &laquo;&nbsp;Le P&egrave;re No&euml;l supplici&eacute;&nbsp;&raquo; paru dans&nbsp;Les Temps modernes.&nbsp;Les catholiques br&ucirc;laient alors l&rsquo;effigie du P&egrave;re No&euml;l quand des intellectuels de gauche d&eacute;non&ccedil;aient un mythe cr&eacute;&eacute; par la soci&eacute;t&eacute; de consommation. Dans une magistrale le&ccedil;on d&rsquo;anthropologie structurale appliqu&eacute;e, L&eacute;vi-Strauss d&eacute;montre que la croyance au P&egrave;re No&euml;l n&rsquo;est pas seulement une mystification inflig&eacute;e par les adultes aux enfants, mais une forme d&rsquo;&eacute;change,&nbsp;&laquo;&nbsp;le r&eacute;sultat d&rsquo;une transaction fort on&eacute;reuse&nbsp;&raquo;&thinsp;: en comblant les enfants de leur g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, les vivants r&egrave;glent leurs comptes avec les morts&thinsp;! Comme toujours chez l&rsquo;anthropologue, la comparaison des mythes a une fonction ultime qui est profond&eacute;ment philosophique. C&rsquo;est la raison pour laquelle nous avions demand&eacute; &agrave; Claude L&eacute;vi- Strauss l&rsquo;autorisation de publier des extraits de ce texte &agrave; la veille de No&euml;l. Il nous avait amicalement donn&eacute; son accord le 17&nbsp;octobre 2009. Aujourd&rsquo;hui, au lendemain de sa disparition survenue le 30&nbsp;octobre, c&rsquo;est une occasion redoubl&eacute;e pour nous de saluer l&rsquo;un des plus grands penseurs du si&egrave;cle.<\/p>\n<p>\n\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t\tLes f&ecirc;tes de No&euml;l 1951 auront &eacute;t&eacute; marqu&eacute;es, en France, par une pol&eacute;mique &agrave; laquelle la presse et l&rsquo;opinion semblent s&rsquo;&ecirc;tre montr&eacute;es fort sensibles et qui a introduit dans l&rsquo;atmosph&egrave;re joyeuse habituelle &agrave; cette p&eacute;riode de l&rsquo;ann&eacute;e une note d&rsquo;aigreur inusit&eacute;e.&nbsp;Depuis plusieurs mois d&eacute;j&agrave;, les autorit&eacute;s eccl&eacute;siastiques, par la bouche de certains pr&eacute;lats, avaient exprim&eacute; leur d&eacute;sapprobation de l&rsquo;importance croissante accord&eacute;e par les familles et les commer&ccedil;ants au personnage du P&egrave;re No&euml;l. Elles d&eacute;non&ccedil;aient une &laquo;&nbsp;paganisation&nbsp;&raquo; inqui&eacute;tante de la f&ecirc;te de la Nativit&eacute;, d&eacute;tournant l&rsquo;esprit public du sens proprement chr&eacute;tien de cette comm&eacute;moration, au profit d&rsquo;un mythe sans valeur religieuse. Ces attaques se sont d&eacute;velopp&eacute;es &agrave; la veille de No&euml;l&thinsp;; avec plus de discr&eacute;tion sans doute, mais autant de fermet&eacute;, l&rsquo;&Eacute;glise protestante a joint sa voix &agrave; celle de l&rsquo;&Eacute;glise catholique. D&eacute;j&agrave;, des lettres de lecteurs et des articles apparaissaient dans les journaux et t&eacute;moignaient, dans des sens divers mais g&eacute;n&eacute;ralement hostiles &agrave; la position eccl&eacute;siastique, de l&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t &eacute;veill&eacute; par cette affaire. Enfin, le point culminant fut atteint le 24&nbsp;d&eacute;cembre, &agrave; l&rsquo;occasion d&rsquo;une manifestation dont le correspondant du journal&nbsp;France-Soir&nbsp;a rendu compte en ces termes&thinsp;:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\n\t\t\t\tDevant les enfants des patronages, le P&egrave;re No&euml;l a &eacute;t&eacute; br&ucirc;l&eacute; sur le parvis de la cath&eacute;drale de Dijon<\/p>\n<p>\n\t\t\t\tDijon, 24&nbsp;d&eacute;cembre (d&eacute;p.&nbsp;France-Soir)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\n\t\t\tLe P&egrave;re No&euml;l a &eacute;t&eacute; pendu hier apr&egrave;s-midi aux grilles de la cath&eacute;drale de Dijon et br&ucirc;l&eacute; publiquement sur le parvis. Cette ex&eacute;cution spectaculaire s&rsquo;est d&eacute;roul&eacute;e en pr&eacute;sence de plusieurs centaines d&rsquo;enfants des patronages. Elle avait &eacute;t&eacute; d&eacute;cid&eacute;e avec l&rsquo;accord du clerg&eacute; qui avait condamn&eacute; le P&egrave;re No&euml;l comme usurpateur et h&eacute;r&eacute;tique. Il avait &eacute;t&eacute; accus&eacute; de paganiser la f&ecirc;te de No&euml;l et de s&rsquo;y &ecirc;tre install&eacute; comme un coucou en prenant une place de plus en plus grande. On lui reproche surtout de s&rsquo;&ecirc;tre introduit dans les &eacute;coles publiques d&rsquo;o&ugrave; la cr&egrave;che est scrupuleusement bannie.<\/p>\n<p>\n\t\t\tDimanche &agrave; trois heures de l&rsquo;apr&egrave;s-midi, le malheureux bonhomme &agrave; barbe blanche a pay&eacute; comme beaucoup d&rsquo;innocents une faute dont s&rsquo;&eacute;taient rendus coupables ceux qui applaudiront &agrave; son ex&eacute;cution. Le feu a embras&eacute; sa barbe et il s&rsquo;est &eacute;vanoui dans la fum&eacute;e. [&hellip;]<\/p>\n<p>\n\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<div>\n<p>\n\t\t\t\t&laquo; Il ne s&#39;agit pas de justifier les raisons pour lesquelles le P&egrave;re No&euml;l pla&icirc;t aux enfants, mais bien celles qui ont pouss&eacute; les adultes &agrave; l&#39;inventer &raquo;<\/p>\n<\/p><\/div>\n<p>\n\t\t\tLe jour m&ecirc;me, le supplice du P&egrave;re No&euml;l passait au premier rang de l&rsquo;actualit&eacute;&thinsp;; pas un journal qui ne comment&acirc;t l&rsquo;incident [&hellip;]. Le ton de la plupart des articles est celui d&rsquo;une sensiblerie pleine de tact&thinsp;: il est si joli de croire au P&egrave;re No&euml;l, cela ne fait de mal &agrave; personne, les enfants en tirent de grandes satisfactions et font provision de d&eacute;licieux souvenirs pour l&rsquo;&acirc;ge m&ucirc;r, etc. En fait, on fuit la question au lieu d&rsquo;y r&eacute;pondre, car il ne s&rsquo;agit pas de justifier les raisons pour lesquelles le P&egrave;re No&euml;l pla&icirc;t aux enfants, mais bien celles qui ont pouss&eacute; les adultes &agrave; l&rsquo;inventer. [&hellip;] Nous sommes en pr&eacute;sence d&rsquo;une manifestation symptomatique d&rsquo;une tr&egrave;s rapide &eacute;volution des m&oelig;urs et des croyances, d&rsquo;abord en France, mais aussi sans doute ailleurs. Ce n&rsquo;est pas tous les jours que l&rsquo;ethnologue trouve ainsi l&rsquo;occasion d&rsquo;observer, dans sa propre soci&eacute;t&eacute;, la croissance subite d&rsquo;un rite, et m&ecirc;me d&rsquo;un culte&thinsp;; d&rsquo;en rechercher les causes et d&rsquo;en &eacute;tudier l&rsquo;impact sur les autres formes de la vie religieuse&thinsp;; enfin d&rsquo;essayer de comprendre &agrave; quelles transformations d&rsquo;ensemble, &agrave; la fois mentales et sociales, se rattachent des manifestations visibles sur lesquelles l&rsquo;&Eacute;glise &ndash; forte d&rsquo;une exp&eacute;rience traditionnelle en ces mati&egrave;res &ndash; ne s&rsquo;est pas tromp&eacute;e, au moins dans la mesure o&ugrave; elle se bornait &agrave; leur attribuer une valeur significative.<\/p>\n<p>\n\t\t\tDepuis trois ans environ, c&rsquo;est-&agrave;-dire depuis que l&rsquo;activit&eacute; &eacute;conomique est redevenue &agrave; peu pr&egrave;s normale, la c&eacute;l&eacute;bration de No&euml;l a pris en France une ampleur inconnue avant-guerre. Il est certain que ce d&eacute;veloppement, tant par son importance mat&eacute;rielle que par les formes sous lesquelles il se produit, est un r&eacute;sultat direct de l&rsquo;influence et du prestige des &Eacute;tats-Unis d&rsquo;Am&eacute;rique. Ainsi, on a vu simultan&eacute;ment appara&icirc;tre les grands sapins dress&eacute;s aux carrefours ou sur les art&egrave;res principales, illumin&eacute;s la nuit&thinsp;; les papiers d&rsquo;emballage histori&eacute;s pour cadeaux de No&euml;l&thinsp;; les cartes de v&oelig;ux &agrave; vignette, avec l&rsquo;usage de les exposer pendant la semaine fatidique sur la chemin&eacute;e du r&eacute;cipiendaire&thinsp;; les qu&ecirc;tes de l&rsquo;Arm&eacute;e du Salut suspendant ses chaudrons en guise de s&eacute;biles sur les places et dans les rues&thinsp;; enfin les personnages d&eacute;guis&eacute;s en P&egrave;re No&euml;l pour recevoir les suppliques des enfants dans les grands magasins.<\/p>\n<fieldset>\n<p>\n\t\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<\/fieldset>\n<p>\n\t\t\t[&#8230;] En second lieu, il ne faut pas oublier que, d&egrave;s avant la guerre, la c&eacute;l&eacute;bration suivait en France et dans toute l&rsquo;Europe une marche ascendante. Le fait est d&rsquo;abord li&eacute; &agrave; l&rsquo;am&eacute;lioration progressive du niveau de vie&thinsp;; mais il comporte aussi des causes plus subtiles. Avec les traits que nous lui connaissons, No&euml;l est essentiellement une f&ecirc;te moderne et cela malgr&eacute; la multiplicit&eacute; des caract&egrave;res archa&iuml;sants. L&rsquo;usage du gui n&rsquo;est pas, au moins imm&eacute;diatement, une survivance druidique, car il para&icirc;t avoir &eacute;t&eacute; remis &agrave; la mode au Moyen &Acirc;ge. Le sapin de No&euml;l n&rsquo;est mentionn&eacute; nulle part avant certains textes allemands du XVIIe&nbsp;si&egrave;cle&thinsp;; il passe en Angleterre au XVIIIe&nbsp;si&egrave;cle, en France au XIXe&nbsp;seulement. Littr&eacute; para&icirc;t mal le conna&icirc;tre, ou sous une forme assez diff&eacute;rente de la n&ocirc;tre puisqu&rsquo;il le d&eacute;finit comme se disant&nbsp;&laquo;&nbsp;dans quelques pays, d&rsquo;une branche de sapin ou de houx diversement orn&eacute;e, garnie surtout de bonbons et de joujoux pour donner aux enfants, qui s&rsquo;en font une f&ecirc;te&nbsp;&raquo;&nbsp;(art. No&euml;l). La diversit&eacute; des noms donn&eacute;s au personnage ayant le r&ocirc;le de distribuer des jouets aux enfants, P&egrave;re No&euml;l, saint Nicolas, Santa Claus, montre aussi qu&rsquo;il est le produit d&rsquo;un ph&eacute;nom&egrave;ne de convergence et non un prototype ancien partout conserv&eacute;.<\/p>\n<p>\n\t\t\t[&#8230;]<\/p>\n<p>\n\t\t\tLe P&egrave;re No&euml;l est v&ecirc;tu d&rsquo;&eacute;carlate&thinsp;: c&rsquo;est un roi. Sa barbe blanche, ses fourrures et ses bottes, le tra&icirc;neau dans lequel il voyage, &eacute;voquent l&rsquo;hiver. On l&rsquo;appelle &laquo;&nbsp;P&egrave;re&nbsp;&raquo; et c&rsquo;est un vieillard, donc il incarne la forme bienveillante de l&rsquo;autorit&eacute; des anciens. Tout cela est assez clair, mais dans quelle cat&eacute;gorie convient-il de le ranger, du point de vue de la typologie religieuse&thinsp;? Ce n&rsquo;est pas un &ecirc;tre mythique, car il n&rsquo;y a pas de mythe qui rende compte de son origine et de ses fonctions&thinsp;; et ce n&rsquo;est pas non plus un personnage de l&eacute;gende puisque aucun r&eacute;cit semi-historique ne lui est attach&eacute;. En fait, cet &ecirc;tre surnaturel et immuable, &eacute;ternellement fix&eacute; dans sa forme et d&eacute;fini par une fonction exclusive et un retour p&eacute;riodique, rel&egrave;ve plut&ocirc;t de la famille des divinit&eacute;s&thinsp;; il re&ccedil;oit d&rsquo;ailleurs un culte de la part des enfants, &agrave; certaines &eacute;poques de l&rsquo;ann&eacute;e, sous forme de lettres et de pri&egrave;res&thinsp;; il r&eacute;compense les bons et prive les m&eacute;chants. C&rsquo;est la divinit&eacute; d&rsquo;une classe d&rsquo;&acirc;ge de notre soci&eacute;t&eacute; (classe d&rsquo;&acirc;ge que la croyance au P&egrave;re No&euml;l suffit d&rsquo;ailleurs &agrave; caract&eacute;riser), et la seule diff&eacute;rence entre le P&egrave;re No&euml;l et une divinit&eacute; v&eacute;ritable est que les adultes ne croient pas en lui, bien qu&rsquo;ils encouragent leurs enfants &agrave; y croire et qu&rsquo;ils entretiennent cette croyance par un grand nombre de mystifications.<\/p>\n<div>\n<p>\n\t\t\t\t&laquo; Le p&egrave;re No&euml;l est d&#39;abord l&#39;expression d&#39;un statut diff&eacute;rentiel entre les petits enfants d&#39;une part, les adolescents et les adultes de l&#39;autre &raquo;<\/p>\n<\/p><\/div>\n<p>\n\t\t\tLe P&egrave;re No&euml;l est donc, d&rsquo;abord, l&rsquo;expression d&rsquo;un statut diff&eacute;rentiel entre les petits enfants d&rsquo;une part, les adolescents et les adultes de l&rsquo;autre. &Agrave; cet &eacute;gard, il se rattache &agrave; un vaste ensemble de croyances et de pratiques que les ethnologues ont &eacute;tudi&eacute;es dans la plupart des soci&eacute;t&eacute;s, &agrave; savoir les rites de passages et d&rsquo;initiation. Il y a peu de groupements humains, en effet, o&ugrave;, sous une forme ou sous une autre, les enfants (parfois aussi les femmes) ne soient exclus de la soci&eacute;t&eacute; des hommes par l&rsquo;ignorance de certains myst&egrave;res ou la croyance &ndash;&nbsp;soigneusement entretenue&nbsp;&ndash; en quelque illusion que les adultes se r&eacute;servent de d&eacute;voiler au moment opportun, consacrant ainsi l&rsquo;agr&eacute;gation des jeunes g&eacute;n&eacute;rations &agrave; la leur. Parfois, ces rites ressemblent de fa&ccedil;on surprenante &agrave; ceux que nous examinons en ce moment. Comment, par exemple, ne pas &ecirc;tre frapp&eacute; de l&rsquo;analogie qui existe entre le P&egrave;re No&euml;l et les&nbsp;katchina&nbsp;des Indiens du sud-ouest des &Eacute;tats-Unis&thinsp;? Ces personnages costum&eacute;s et masqu&eacute;s incarnent des dieux et des anc&ecirc;tres&thinsp;; ils reviennent p&eacute;riodiquement visiter leur village pour y danser, et pour punir ou r&eacute;compenser les enfants, car on s&rsquo;arrange pour que ceux-ci ne reconnaissent pas leurs parents ou familiers sous le d&eacute;guisement traditionnel. Le P&egrave;re No&euml;l appartient certainement &agrave; la m&ecirc;me famille, avec d&rsquo;autres comparses maintenant rejet&eacute;s &agrave; l&rsquo;arri&egrave;re-plan&thinsp;: Croquemitaine, P&egrave;re Fouettard, etc. Il est extr&ecirc;mement significatif que les m&ecirc;mes tendances &eacute;ducationnelles qui proscrivent aujourd&rsquo;hui l&rsquo;appel &agrave; ces&nbsp;katchina&nbsp;punitives aient abouti &agrave; exalter le personnage bienveillant du P&egrave;re No&euml;l, au lieu &ndash;&nbsp;comme le d&eacute;veloppement de l&rsquo;esprit positif et rationaliste aurait pu le faire supposer&nbsp;&ndash; de l&rsquo;englober dans la m&ecirc;me condamnation. Il n&rsquo;y a pas eu &agrave; cet &eacute;gard de rationalisation des m&eacute;thodes d&rsquo;&eacute;ducation, car le P&egrave;re No&euml;l n&rsquo;est pas plus &laquo;&nbsp;rationnel&nbsp;&raquo; que le P&egrave;re Fouettard (l&rsquo;&Eacute;glise a raison sur ce point)&thinsp;: nous assistons plut&ocirc;t &agrave; un d&eacute;placement mythique, et c&rsquo;est celui-ci qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;expliquer. Il est bien certain que rites et mythes d&rsquo;initiation ont, dans les soci&eacute;t&eacute;s humaines, une fonction pratique&thinsp;: ils aident les a&icirc;n&eacute;s &agrave; maintenir leurs cadets dans l&rsquo;ordre et l&rsquo;ob&eacute;issance. Pendant toute l&rsquo;ann&eacute;e, nous invoquons la visite du P&egrave;re No&euml;l pour rappeler &agrave; nos enfants que sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; se mesurera &agrave; leur sagesse&thinsp;; et le caract&egrave;re p&eacute;riodique de la distribution des cadeaux sert utilement &agrave; discipliner les revendications enfantines, &agrave; r&eacute;duire &agrave; une courte p&eacute;riode le moment o&ugrave; ils ont vraiment droit &agrave; exiger des cadeaux. Mais ce simple &eacute;nonc&eacute; suffit &agrave; faire &eacute;clater les cadres de l&rsquo;explication utilitaire. Car d&rsquo;o&ugrave; vient que les enfants aient des droits, et que ces droits s&rsquo;imposent si imp&eacute;rieusement aux adultes que ceux-ci soient oblig&eacute;s d&rsquo;&eacute;laborer une mythologie et un rituel co&ucirc;teux et compliqu&eacute;s pour parvenir &agrave; les contenir et &agrave; les limiter&thinsp;? On voit tout de suite que la croyance au P&egrave;re No&euml;l n&rsquo;est pas seulement une mystification inflig&eacute;e plaisamment par les adultes aux enfants&thinsp;; c&rsquo;est, dans une tr&egrave;s large mesure, le r&eacute;sultat d&rsquo;une transaction fort on&eacute;reuse entre les deux g&eacute;n&eacute;rations. Il en est du rituel entier comme des plantes vertes &ndash;&nbsp;sapin, houx, lierre, gui&nbsp;&ndash; dont nous d&eacute;corons nos maisons. Aujourd&rsquo;hui, luxe gratuit, elles furent jadis, dans quelques r&eacute;gions au moins, l&rsquo;objet d&rsquo;un &eacute;change entre deux classes de la population&thinsp;: &agrave; la veille de No&euml;l, en Angleterre, jusqu&rsquo;&agrave; la fin du XVIIIe&nbsp;si&egrave;cle encore, les femmes allaient&nbsp;a gooding, c&rsquo;est-&agrave;-dire elles qu&ecirc;taient de maison en maison et fournissaient les donateurs de rameaux verts en retour. Nous retrouverons les enfants dans la m&ecirc;me position de marchandage, et il est bon de noter ici que, pour qu&ecirc;ter &agrave; la Saint-Nicolas, les enfants se d&eacute;guisaient parfois en femmes&thinsp;: femmes, enfants, c&rsquo;est-&agrave;-dire dans les deux cas non-initi&eacute;s.<\/p>\n<div>\n<p>\n\t\t\t\t&laquo; Les enfants sont exclus du myst&egrave;re, parce qu&#39;ils repr&eacute;sentent la r&eacute;alit&eacute; avec laquelle la mystification constitue un compromis &raquo;<\/p>\n<\/p><\/div>\n<p>\n\t\t\tOr, il est un aspect fort important des rituels d&rsquo;initiation auquel on n&rsquo;a pas toujours pr&ecirc;t&eacute; une attention suffisante, mais qui &eacute;claire plus profond&eacute;ment leur nature que les consid&eacute;rations utilitaires &eacute;voqu&eacute;es au paragraphe pr&eacute;c&eacute;dent. Prenons comme exemple le rituel des&nbsp;katchinapropre aux Indiens Pueblo, dont nous avons d&eacute;j&agrave; parl&eacute;. Si les enfants sont tenus dans l&rsquo;ignorance de la nature humaine des personnages incarnant les&nbsp;katchina, est-ce seulement pour qu&rsquo;ils les craignent ou les respectent, et se conduisent en cons&eacute;quence&thinsp;? Oui, sans doute, mais cela n&rsquo;est que la fonction secondaire du rituel&thinsp;; car il y a une autre explication, que le mythe d&rsquo;origine met parfaitement en lumi&egrave;re. Ce mythe explique que les&nbsp;katchina&nbsp;sont les &acirc;mes des premiers enfants indig&egrave;nes, dramatiquement noy&eacute;s dans une rivi&egrave;re &agrave; l&rsquo;&eacute;poque des migrations ancestrales. Leskatchina&nbsp;sont donc, &agrave; la fois, preuve de la mort et t&eacute;moignage de la vie apr&egrave;s la mort. Mais il y a plus&thinsp;: quand les anc&ecirc;tres des Indiens actuels se furent enfin fix&eacute;s dans leur village, le mythe rapporte que les&nbsp;katchina&nbsp;venaient chaque ann&eacute;e leur rendre visite et qu&rsquo;en partant elles emportaient les enfants. Les indig&egrave;nes, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s de perdre leur prog&eacute;niture, obtinrent deskatchina&nbsp;qu&rsquo;elles restassent dans l&rsquo;au-del&agrave;, en &eacute;change de la promesse de les repr&eacute;senter chaque ann&eacute;e au moyen de masques et de danses. Si les enfants sont exclus du myst&egrave;re deskatchina, ce n&rsquo;est donc pas d&rsquo;abord ni surtout, pour les intimider. Je dirais volontiers que c&rsquo;est pour la raison inverse&thinsp;: c&rsquo;est parce qu&rsquo;ils sont les&nbsp;katchina. Ils sont tenus en dehors de la mystification, parce qu&rsquo;ils repr&eacute;sentent la r&eacute;alit&eacute; avec laquelle la mystification constitue une sorte de compromis. Leur place est ailleurs&thinsp;: non pas avec les masques et avec les vivants, mais avec les dieux et avec les morts&thinsp;; avec les dieux qui sont les morts. Et les morts sont les enfants. Nous croyons que cette interpr&eacute;tation peut &ecirc;tre &eacute;tendue &agrave; tous les rites d&rsquo;initiation et m&ecirc;me &agrave; toutes les occasions o&ugrave; la soci&eacute;t&eacute; se divise en deux groupes. La &laquo;&nbsp;non-initiation&nbsp;&raquo; n&rsquo;est pas purement un &eacute;tat de privation, d&eacute;fini par l&rsquo;ignorance, l&rsquo;illusion ou autres connotations n&eacute;gatives. Le rapport entre initi&eacute;s et non-initi&eacute;s a un contenu positif. C&rsquo;est un rapport compl&eacute;mentaire entre deux groupes dont l&rsquo;un repr&eacute;sente les morts et l&rsquo;autre les vivants. Au cours m&ecirc;me du rituel, les r&ocirc;les sont d&rsquo;ailleurs souvent intervertis, et &agrave; plusieurs reprises, car la dualit&eacute; engendre une r&eacute;ciprocit&eacute; de perspectives qui, comme dans le cas des miroirs se faisant face, peut se r&eacute;p&eacute;ter &agrave; l&rsquo;infini&thinsp;: si les non-initi&eacute;s sont les morts, ce sont aussi de super-initi&eacute;s&thinsp;; et si, comme cela arrive souvent aussi, ce sont les initi&eacute;s qui personnifient les fant&ocirc;mes des morts pour &eacute;pouvanter les novices, c&rsquo;est &agrave; ceux-ci qu&rsquo;il appartiendra, dans un stade ult&eacute;rieur du rituel, de les disperser et de pr&eacute;venir leur retour. Sans pousser plus avant ces consid&eacute;rations qui nous &eacute;loigneraient de notre propos, il suffira de se rappeler que, dans la mesure o&ugrave; les rites et les croyances li&eacute;s au P&egrave;re No&euml;l rel&egrave;vent d&rsquo;une sociologie initiatique (et cela n&rsquo;est pas douteux), ils mettent en &eacute;vidence, derri&egrave;re l&rsquo;opposition entre enfants et adultes, une opposition plus profonde entre morts et vivants.<\/p>\n<p>\n\t\t\t[&#8230;] Il est g&eacute;n&eacute;ralement admis par les historiens des religions et par les folkloristes que l&rsquo;origine lointaine du P&egrave;re No&euml;l se trouve dans cet abb&eacute; de Liesse,&nbsp;Abbas Stultorum, abb&eacute; de la Malgouvern&eacute; qui traduit exactement l&rsquo;anglais&nbsp;Lord of Misrule, tous personnages qui sont, pour une dur&eacute;e d&eacute;termin&eacute;e, rois de No&euml;l et en qui on reconna&icirc;t les h&eacute;ritiers du roi des Saturnales de l&rsquo;&eacute;poque romaine. Or les Saturnales &eacute;taient la f&ecirc;te des&nbsp;larvae, c&rsquo;est-&agrave;-dire des morts par violence ou laiss&eacute;s sans s&eacute;pulture, et derri&egrave;re le vieillard Saturne d&eacute;voreur d&rsquo;enfants se profilent, comme autant d&rsquo;images sym&eacute;triques, le bonhomme No&euml;l, bienfaiteur des enfants&thinsp;; le Julebok scandinave, d&eacute;mon cornu du monde souterrain porteur de cadeaux aux enfants&thinsp;; saint Nicolas qui les ressuscite et les comble de pr&eacute;sents&thinsp;; enfin les&nbsp;katchina, enfants pr&eacute;cocement morts, qui renoncent &agrave; leur r&ocirc;le de tueuses d&rsquo;enfants pour devenir alternativement dispensatrices de ch&acirc;timents et de cadeaux.<\/p>\n<div>\n<p>\n\t\t\t\t&laquo;Les rites et les croyances li&eacute;s au P&egrave;re No&euml;l mettent en &eacute;vidence, derri&egrave;re l&#39;opposition entre enfants et adultes, une opposition plus profonde entre morts et vivants&raquo;<\/p>\n<\/p><\/div>\n<p>\n\t\t\t[&#8230;] Les explications par survivance sont toujours incompl&egrave;tes&thinsp;; car les coutumes ne disparaissent ni ne survivent sans raison. Quand elles subsistent, la cause s&rsquo;en trouve moins dans la viscosit&eacute; historique que dans la permanence d&rsquo;une fonction que l&rsquo;analyse du pr&eacute;sent doit permettre de d&eacute;celer. Si nous avons donn&eacute; aux Indiens Pueblo une place pr&eacute;dominante dans notre discussion, c&rsquo;est pr&eacute;cis&eacute;ment parce que l&rsquo;absence de toute relation historique concevable entre leurs institutions et les n&ocirc;tres (si l&rsquo;on excepte certaines influences espagnoles tardives, au XVIIe&nbsp;si&egrave;cle) montre bien que nous sommes en pr&eacute;sence, avec les rites de No&euml;l, non pas seulement de vestiges historiques, mais de formes de pens&eacute;e et de conduite qui rel&egrave;vent des conditions les plus g&eacute;n&eacute;rales de la vie en soci&eacute;t&eacute;. Les Saturnales et la c&eacute;l&eacute;bration m&eacute;di&eacute;vale de No&euml;l ne contiennent pas la raison derni&egrave;re d&rsquo;un rituel autrement inexplicable et d&eacute;pourvu de signification&thinsp;; mais elles fournissent un mat&eacute;riel comparatif utile pour d&eacute;gager le sens profond d&rsquo;institutions r&eacute;currentes. Il n&rsquo;est pas &eacute;tonnant que les aspects non chr&eacute;tiens de la f&ecirc;te de No&euml;l ressemblent aux Saturnales, puisqu&rsquo;on a de bonnes raisons de supposer que l&rsquo;&Eacute;glise a fix&eacute; la date de la Nativit&eacute; au 25&nbsp;d&eacute;cembre (au lieu de mars ou de janvier) pour substituer sa comm&eacute;moration aux f&ecirc;tes pa&iuml;ennes qui se d&eacute;roulaient primitivement le 17&nbsp;d&eacute;cembre, mais qui, &agrave; la fin de l&rsquo;Empire, s&rsquo;&eacute;tendaient sur sept jours, c&rsquo;est-&agrave;-dire jusqu&rsquo;au&nbsp;24. En fait, depuis l&rsquo;Antiquit&eacute; jusqu&rsquo;au Moyen &Acirc;ge, les &laquo;&nbsp;f&ecirc;tes de d&eacute;cembre&nbsp;&raquo; offrent les m&ecirc;mes caract&egrave;res. D&rsquo;abord la d&eacute;coration des &eacute;difices avec des plantes vertes&thinsp;; ensuite les cadeaux &eacute;chang&eacute;s, ou donn&eacute;s aux enfants&thinsp;; la ga&icirc;t&eacute; et les festins&thinsp;; enfin la fraternisation entre les riches et les pauvres, les ma&icirc;tres et les serviteurs. Quand on analyse les faits de plus pr&egrave;s, certaines analogies de structure &eacute;galement frappantes apparaissent. Comme les Saturnales romaines, la No&euml;l m&eacute;di&eacute;vale offre deux caract&egrave;res syncr&eacute;tiques et oppos&eacute;s. C&rsquo;est d&rsquo;abord un rassemblement et une communion&thinsp;: la distinction entre les classes et les &eacute;tats est temporairement abolie, esclaves ou serviteurs s&rsquo;asseyent &agrave; la table des ma&icirc;tres et ceux-ci deviennent leurs domestiques&thinsp;; les tables, richement garnies, sont ouvertes &agrave; tous&thinsp;; les sexes &eacute;changent les v&ecirc;tements. Mais, en m&ecirc;me temps, le groupe social se scinde en deux&thinsp;: la jeunesse se constitue en corps autonome, elle &eacute;lit son souverain, abb&eacute; de la Jeunesse, ou, comme en &Eacute;cosse&nbsp;Abbot of Unreason&thinsp;; et, comme ce titre l&rsquo;indique, elle se livre &agrave; une conduite d&eacute;raisonnable se traduisant par des abus commis au pr&eacute;judice du reste de la population et dont nous savons que, jusqu&rsquo;&agrave; la Renaissance, ils prenaient les formes les plus extr&ecirc;mes&thinsp;: blasph&egrave;me, vol, viol et m&ecirc;me meurtre. Pendant la No&euml;l comme pendant les Saturnales, la soci&eacute;t&eacute; fonctionne selon un double rythme de solidarit&eacute; accrue et d&rsquo;antagonisme exacerb&eacute;, et ces deux caract&egrave;res sont donn&eacute;s comme un couple d&rsquo;oppositions corr&eacute;latives. Le personnage de l&rsquo;abb&eacute; de Liesse effectue une sorte de m&eacute;diation entre ces deux aspects. Il est reconnu et m&ecirc;me intronis&eacute; par les autorit&eacute;s r&eacute;guli&egrave;res&thinsp;; sa mission est de commander les exc&egrave;s tout en les contenant dans certaines limites. Quel rapport y a-t-il entre ce personnage et sa fonction, et le personnage et la fonction du P&egrave;re No&euml;l, son lointain descendant&thinsp;?<\/p>\n<p>\n\t\t\tIl faut ici distinguer soigneusement entre le point de vue historique et le point de vue structural. Historiquement, nous l&rsquo;avons dit, le P&egrave;re No&euml;l de l&rsquo;Europe occidentale, sa pr&eacute;dilection pour les chemin&eacute;es et pour les chaussures, r&eacute;sultent purement et simplement d&rsquo;un d&eacute;placement r&eacute;cent de la f&ecirc;te de saint Nicolas, assimil&eacute;e &agrave; la c&eacute;l&eacute;bration de No&euml;l, trois semaines plus tard. Cela nous explique que le jeune abb&eacute; soit devenu un vieillard&thinsp;; mais seulement en partie, car les transformations sont plus syst&eacute;matiques que le hasard des connexions historiques et calendaires ne r&eacute;ussirait &agrave; le faire admettre. Un personnage r&eacute;el est devenu un personnage mythique&thinsp;; une &eacute;manation de la jeunesse, symbolisant son antagonisme par rapport aux adultes, s&rsquo;est chang&eacute;e en symbole de l&rsquo;&acirc;ge m&ucirc;r dont il traduit les dispositions bienveillantes envers la jeunesse&thinsp;; l&rsquo;ap&ocirc;tre de l&rsquo;inconduite est charg&eacute; de sanctionner la bonne conduite. Aux adolescents ouvertement agressifs envers les parents se substituent les parents se cachant sous une fausse barbe pour combler les enfants. Le m&eacute;diateur imaginaire remplace le m&eacute;diateur r&eacute;el et, en m&ecirc;me temps qu&rsquo;il change de nature, il se met &agrave; fonctionner dans l&rsquo;autre sens.<\/p>\n<p>\n\t\t\t[&#8230;] Mais examinons plut&ocirc;t le r&ocirc;le des enfants.<\/p>\n<p>\n\t\t\tAu Moyen &Acirc;ge, les enfants n&rsquo;attendent pas dans une patiente expectative la descente de leurs jouets par la chemin&eacute;e. G&eacute;n&eacute;ralement d&eacute;guis&eacute;s et form&eacute;s en bande que le vieux fran&ccedil;ais nomme, pour cette raison, &laquo;&nbsp;guisards&nbsp;&raquo;, ils vont de maison en maison chanter et pr&eacute;senter leurs v&oelig;ux, recevant en &eacute;changes des fruits et des g&acirc;teaux. Fait significatif, ils &eacute;voquent la mort pour faire valoir leur cr&eacute;ance. Ainsi au XVIIIe&nbsp;si&egrave;cle, en &Eacute;cosse, ils chantent ce couplet&thinsp;:<\/p>\n<blockquote>\n<p>\n\t\t\t\tRise up, good wife, and be no&rsquo; swier (lazy)<\/p>\n<p>\n\t\t\t\tTo deal your bread as long&rsquo;s you&rsquo;re here&thinsp;;<\/p>\n<p>\n\t\t\t\tThe time will come when you&rsquo;ll be dead,<\/p>\n<p>\n\t\t\t\tAnd neither want nor meal nor bread.&nbsp;1<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\n\t\t\tSi m&ecirc;me nous ne poss&eacute;dions pas cette pr&eacute;cieuse indication et celle, non moins significative, du d&eacute;guisement qui transforme les acteurs en esprits ou fant&ocirc;mes, nous en aurions d&rsquo;autres, tir&eacute;es de l&rsquo;&eacute;tude des qu&ecirc;tes d&rsquo;enfants. On sait que celles-ci ne sont pas limit&eacute;es &agrave; No&euml;l&nbsp;2. Elles se succ&egrave;dent pendant toute la p&eacute;riode critique de l&rsquo;automne, o&ugrave; la nuit menace le jour comme les morts se font harceleurs des vivants. Les qu&ecirc;tes de No&euml;l commencent plusieurs semaines avant la Nativit&eacute;, g&eacute;n&eacute;ralement trois, &eacute;tablissant donc la liaison avec les qu&ecirc;tes, &eacute;galement costum&eacute;es, de la f&ecirc;te de saint Nicolas qui ressuscita les enfants morts&thinsp;; et leur caract&egrave;re est encore mieux marqu&eacute; dans la qu&ecirc;te initiale de la saison, celle de Hallow-Even &ndash;&nbsp;devenue veille de la Toussaint par d&eacute;cision eccl&eacute;siastique&nbsp;&ndash; o&ugrave;, aujourd&rsquo;hui encore dans les pays anglo-saxons, les enfants costum&eacute;s en fant&ocirc;mes et en squelettes pers&eacute;cutent les adultes &agrave; moins que ceux-ci r&eacute;diment leur repos au moyen de menus pr&eacute;sents. Le progr&egrave;s de l&rsquo;automne, depuis son d&eacute;but jusqu&rsquo;au solstice qui marque le sauvetage de la lumi&egrave;re et de la vie, s&rsquo;accompagne donc, sur le plan rituel, d&rsquo;une d&eacute;marche dialectique dont les principales &eacute;tapes sont&thinsp;: le retour des morts, leur conduite mena&ccedil;ante et pers&eacute;cutrice, l&rsquo;&eacute;tablissement d&rsquo;un&nbsp;modus vivendi&nbsp;avec les vivants fait d&rsquo;un &eacute;change de services et de pr&eacute;sents, enfin le triomphe de la vie quand, &agrave; la No&euml;l, les morts combl&eacute;s de cadeaux quittent les vivants pour les laisser en paix jusqu&rsquo;au prochain automne. Il est r&eacute;v&eacute;lateur que les pays latins et catholiques, jusqu&rsquo;au si&egrave;cle dernier, aient mis l&rsquo;accent sur la Saint-Nicolas, c&rsquo;est-&agrave;-dire la forme la plus&nbsp;mesur&eacute;e&nbsp;de la relation, tandis que les pays anglo-saxons la d&eacute;doublent volontiers en ses deux formes extr&ecirc;mes et antith&eacute;tiques de Halloween, o&ugrave; les enfants jouent les morts pour se faire exacteurs des adultes, et de Christmas, o&ugrave; les adultes comblent les enfants pour exalter leur vitalit&eacute;.&nbsp;<\/p>\n<div>\n<p>\n\t\t\t\t&laquo;N&#39;est-ce pas qu&#39;au fond de nous veille toujours le d&eacute;sir de croire, aussi peu que ce soit en un bref intervalle durant lequel sont suspendues toutes craintes, toute envie et toute amertume&raquo;<\/p>\n<\/p><\/div>\n<p>\n\t\t\t[&#8230;] Mais qui peut personnifier les morts, dans une soci&eacute;t&eacute; de vivants, sinon tous ceux qui, d&rsquo;une fa&ccedil;on ou de l&rsquo;autre, sont incompl&egrave;tement incorpor&eacute;s au groupe, c&rsquo;est-&agrave;-dire participent de cette alt&eacute;rit&eacute; qui est la marque m&ecirc;me du supr&ecirc;me dualisme&thinsp;: celui des morts et des vivants&thinsp;? Ne nous &eacute;tonnons donc pas de voir les &eacute;trangers, les esclaves et les enfants devenir les principaux b&eacute;n&eacute;ficiaires de la f&ecirc;te. L&rsquo;inf&eacute;riorit&eacute; de statut politique ou social, l&rsquo;in&eacute;galit&eacute; des &acirc;ges fournissent &agrave; cet &eacute;gard des crit&egrave;res &eacute;quivalents. En fait, nous avons d&rsquo;innombrables t&eacute;moignages, surtout pour les mondes scandinave et slave, qui d&eacute;c&egrave;lent le caract&egrave;re propre du r&eacute;veillon d&rsquo;&ecirc;tre un repas offert aux morts, o&ugrave; les invit&eacute;s tiennent le r&ocirc;le des morts, comme les enfants tiennent celui des anges, et les anges eux-m&ecirc;mes, celui des morts. Il n&rsquo;est donc pas surprenant que No&euml;l et le Nouvel An (son doublet) soient des f&ecirc;tes &agrave; cadeaux&thinsp;: la f&ecirc;te des morts est essentiellement la f&ecirc;te des autres, puisque le fait d&rsquo;&ecirc;tre autre est la premi&egrave;re image approch&eacute;e que nous puissions nous faire de la mort.<\/p>\n<p>\n\t\t\t[&hellip;] On a vu que le P&egrave;re No&euml;l est l&rsquo;h&eacute;ritier, en m&ecirc;me temps que l&rsquo;antith&egrave;se, de l&rsquo;abb&eacute; de D&eacute;raison. Cette transformation est d&rsquo;abord l&rsquo;indice d&rsquo;une am&eacute;lioration de nos rapports avec la mort&thinsp;; nous ne jugeons plus utile, pour &ecirc;tre quittes avec elle, de lui permettre p&eacute;riodiquement la subversion de l&rsquo;ordre et des lois. La relation est domin&eacute;e maintenant par un esprit de bienveillance un peu d&eacute;daigneuse&thinsp;; nous pouvons &ecirc;tre g&eacute;n&eacute;reux, prendre l&rsquo;initiative, puisqu&rsquo;il ne s&rsquo;agit plus que de lui offrir des cadeaux, et m&ecirc;me des jouets, c&rsquo;est-&agrave;-dire des symboles. Mais cet affaiblissement de la relation entre morts et vivants ne se fait pas aux d&eacute;pens du personnage qui l&rsquo;incarne&thinsp;: on dirait au contraire qu&rsquo;il ne s&rsquo;en d&eacute;veloppe que mieux&thinsp;; cette contradiction serait insoluble si l&rsquo;on n&rsquo;admettait qu&rsquo;une autre attitude vis-&agrave;-vis de la mort continue de faire son chemin chez nos contemporains&thinsp;: faite, non peut-&ecirc;tre de la crainte traditionnelle des esprits et des fant&ocirc;mes, mais de tout ce que la mort repr&eacute;sente, par elle-m&ecirc;me, et aussi dans la vie, d&rsquo;appauvrissement, de s&eacute;cheresse et de privation. Interrogeons-nous sur le soin tendre que nous prenons du P&egrave;re No&euml;l&thinsp;; sur les pr&eacute;cautions et les sacrifices que nous consentons pour maintenir son prestige intact aupr&egrave;s des enfants. N&rsquo;est-ce pas qu&rsquo;au fond de nous veille toujours le d&eacute;sir de croire, aussi peu que ce soit, en une g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; sans contr&ocirc;le, une gentillesse sans arri&egrave;re-pens&eacute;e&thinsp;; en un bref intervalle durant lequel sont suspendues toute crainte, toute envie et toute amertume&thinsp;? Sans doute ne pouvons-nous partager pleinement l&rsquo;illusion&thinsp;; mais ce qui justifie nos efforts, c&rsquo;est qu&rsquo;entretenue chez d&rsquo;autres, elle nous procure au moins l&rsquo;occasion de nous r&eacute;chauffer &agrave; la flamme allum&eacute;e dans ces jeunes &acirc;mes. La croyance o&ugrave; nous gardons nos enfants que leurs jouets viennent de l&rsquo;au-del&agrave; apporte un alibi au secret mouvement qui nous incite, en fait, &agrave; les offrir &agrave; l&rsquo;au-del&agrave; sous pr&eacute;texte de les donner aux enfants. Par ce moyen, les cadeaux de No&euml;l restent un sacrifice v&eacute;ritable &agrave; la douceur de vivre, laquelle consiste d&rsquo;abord &agrave; ne pas mourir.<\/p>\n<p>\n\t\t\tAvec beaucoup de profondeur, Salomon Reinach a &eacute;crit une fois que la grande diff&eacute;rence entre religions antiques et religions modernes tient &agrave; ce que&nbsp;&laquo;&nbsp;les pa&iuml;ens priaient les morts, tandis que les chr&eacute;tiens prient pour les morts&nbsp;&raquo;&nbsp;3. Sans doute y a-t-il loin de la pri&egrave;re aux morts &agrave; cette pri&egrave;re toute m&ecirc;l&eacute;e de conjurations que, chaque ann&eacute;e et de plus en plus, nous adressons aux petits enfants &ndash;&nbsp;incarnation traditionnelle des morts&nbsp;&ndash; pour qu&rsquo;ils consentent, en croyant au P&egrave;re No&euml;l, &agrave; nous aider &agrave; croire en la vie. Nous avons pourtant d&eacute;brouill&eacute; les fils qui t&eacute;moignent de la continuit&eacute; entre ces deux expressions d&rsquo;une identique r&eacute;alit&eacute;. Mais l&rsquo;&Eacute;glise n&rsquo;a certainement pas tort quand elle d&eacute;nonce, dans la croyance au P&egrave;re No&euml;l, le bastion le plus solide, et l&rsquo;un des foyers les plus actifs du paganisme chez l&rsquo;homme moderne. Reste &agrave; savoir si l&rsquo;homme moderne ne peut pas d&eacute;fendre lui aussi ses droits d&rsquo;&ecirc;tre pa&iuml;en. [&#8230;]&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t\t1.&nbsp;Cit&eacute; par Brand J.,&nbsp;Observations on Popular Antiquities&nbsp;(nouvelle &eacute;dition), Londres, 1900.&nbsp;[L&egrave;ve-toi, ma bonne &eacute;pouse, et ne tra&icirc;ne pas \/ Pour donner ton pain tant que tu es l&agrave; \/ Viendra le temps o&ugrave; tu mourras \/ et ne voudras ni farine ni pain.]<\/p>\n<p>\n\t\t\t2.&nbsp;Voir sur ce point Varagnac A.,&nbsp;Civilisation traditionnelle et genre de vie,Paris, 1948, pp.&nbsp;92, 122, et&nbsp;passim.<\/p>\n<p>\n\t\t\t3.&nbsp;Salomon Reinach (1858-1932), arch&eacute;ologue et historien des religions, &laquo;&nbsp;L&rsquo;origine des pri&egrave;res des morts&nbsp;&raquo;, dans&nbsp;Cultes, mythes et religions,&nbsp;Paris, 1905, tome 1, p.&nbsp;319.<\/p>\n<p>\n\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t\tNous remercions Claude Lanzmann et la revue&nbsp;Les Temps modernes,&nbsp;dans laquelle le texte &laquo;&nbsp;Le P&egrave;re No&euml;l supplici&eacute;&nbsp;&raquo; est paru initialement et int&eacute;gralement (n&deg;&nbsp;77, 1952) avant d&rsquo;&ecirc;tre r&eacute;&eacute;dit&eacute; en tirage limit&eacute; aux &eacute;ditions Sables en 1996 et dans la revue&nbsp;Incidence&nbsp;(n&deg;&nbsp;2, 2006).&nbsp;<a href=\"http:\/\/classiques.uqac.ca\/classiques\/levi_strauss_claude\/pere_noel_supplicie\/pere_noel_supplicie_texte.html\" target=\"_blank\">&Agrave; retrouver en int&eacute;gralit&eacute; en suivant ce lien &gt;&gt;<\/a><\/p>\n<\/p><\/div>\n<\/div>\n<div>\n<p>\n\t\tPar&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.philomag.com\/claude-levi-strauss\">CLAUDE L&Eacute;VI-STRAUSS<\/a><\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La le&ccedil;on de No&euml;l de Claude L&eacute;vi-Strauss &nbsp; &nbsp; Pourquoi voulons-nous que nos enfants croient au P&egrave;re No&euml;l ? 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