{"id":10143,"date":"2015-01-28T00:59:10","date_gmt":"2015-01-28T00:59:10","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=10143"},"modified":"2015-01-28T00:59:10","modified_gmt":"2015-01-28T00:59:10","slug":"la-politique-du-professeur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/la-politique-du-professeur\/","title":{"rendered":"La politique du professeur"},"content":{"rendered":"<p>\n\t<strong><u>La politique du professeur&nbsp;<\/u><\/strong><u>(info # 022701\/15)<\/u><u>[Analyse]<\/u><\/p>\n<p>\n\t<strong>Par&nbsp;<\/strong>Llewellyn Brown<strong>&copy; Me<\/strong><strong>tula<\/strong><strong>N<\/strong><strong>ews<\/strong><strong>A<\/strong><strong>gency<\/strong><\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t<strong><em>Heurts en milieu scolaire<\/em><\/strong><\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tQuelle place peuvent occuper les questions politiques dans une salle de classe&nbsp;? Cette question est devenue particuli&egrave;rement pressante ces derniers temps. Travaillant r&eacute;cemment en cours de Lettres sur&nbsp;<em>La Vie devant soi<\/em>&nbsp;de Romain Gary, un &eacute;l&egrave;ve souleva la question&nbsp;:&nbsp;<em>Pourquoi les Juifs sont-ils toujours pers&eacute;cut&eacute;s&nbsp;?<\/em>&nbsp;Le sujet est assur&eacute;ment vaste, et complexe. Jugeant ma premi&egrave;re r&eacute;ponse &ndash; improvis&eacute;e &ndash; bien insuffisante, j&rsquo;en vins &agrave; en formuler une autre plus construite. Dans cette nouvelle r&eacute;flexion, la p&eacute;rennit&eacute; du probl&egrave;me m&rsquo;amena &agrave; affirmer que l&rsquo;on avait fini par inventer le &ldquo;peuple palestinien&rdquo; pour mieux &eacute;radiquer les Juifs du Proche Orient. On s&rsquo;en doute&nbsp;: l&rsquo;assertion provoqua&hellip; quelques remous&nbsp;!<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tCet incident ne tarda pas &agrave; conna&icirc;tre une suite, provoqu&eacute;e par l&rsquo;actualit&eacute; tragique&nbsp;: massacre &agrave;&nbsp;<em>Charlie Hebdo<\/em>&nbsp;le 7 janvier, prise d&rsquo;otages juifs sanglante deux jours apr&egrave;s. On sait qu&rsquo;un&nbsp;<a href=\"http:\/\/dafina.net\/gazette\/node\/add\/article\">rassemblement<\/a>d&rsquo;une ampleur inou&iuml;e eut lieu imm&eacute;diatement apr&egrave;s, et que le slogan universellement brandi ne devait rien &agrave; la tuerie des Juifs qui venait tout juste d&rsquo;&ecirc;tre perp&eacute;tr&eacute;e&nbsp;: la foule se r&eacute;unit plut&ocirc;t autour du petit nom sympathique &laquo;&nbsp;Charlie&nbsp;&raquo;. On pr&eacute;tendait &ecirc;tre venu d&eacute;fendre la &laquo;&nbsp;libert&eacute; d&rsquo;expression&nbsp;&raquo;&nbsp;: celle dont presque aucun des organes de presse ne veut se pr&eacute;valoir, choisissant d&rsquo;en laisser l&rsquo;exclusivit&eacute; au journal irr&eacute;v&eacute;rencieux.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tPourtant, dans la servilit&eacute; ambiante, un professeur eut le courage de prendre ce droit &agrave; la lettre&nbsp;: la libert&eacute; d&rsquo;expression en cause &eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment celle de caricaturer le fondateur de la religion mahom&eacute;tane. Ainsi, un&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.leparisien.fr\/charlie-hebdo\/charlie-hebdo-un-professeur-suspendu-apres-un-violent-echange-avec-des-eleves-15-01-2015-4449723.php\">professeur<\/a>pr&eacute;senta &agrave; ses &eacute;l&egrave;ves de coll&egrave;ge des dessins genre&nbsp;<em>Charlie Hebdo<\/em>&nbsp;en cours d&rsquo;arts plastiques. Il fut imm&eacute;diatement suspendu pour une p&eacute;riode de quatre mois &laquo;&nbsp;dans un souci d&rsquo;apaisement&nbsp;&raquo; (il est loisible d&rsquo;entendre la r&eacute;sonance historique de ce terme&hellip;). On ouvrit &eacute;galement une enqu&ecirc;te administrative, en refusant d&rsquo;entendre sa version de l&rsquo;histoire<sup>1<\/sup>.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tPour ceux qui connaissent les &eacute;tablissements &ldquo;ordinaires&rdquo; en France, et la forte pouss&eacute;e identitariste de la population mahom&eacute;tane dans ce pays, le genre de r&eacute;action que put d&eacute;clencher la minute de silence en hommage aux victimes n&rsquo;a rien pour &eacute;tonner.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tC&rsquo;est donc la terrible actualit&eacute; qui ne tarda pas &agrave; m&rsquo;obliger &agrave; un retour, dans mes cours de Lettres, aux questions politiques. Plus g&eacute;n&eacute;ralement, il &eacute;tait devenu n&eacute;cessaire de r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; la place de la politique en classe, tout particuli&egrave;rement dans un cours qui n&rsquo;est pas formellement consacr&eacute; &agrave; un th&egrave;me comme &laquo;&nbsp;l&rsquo;&eacute;ducation civique&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tOn le sait&nbsp;: tout ce qui touche &agrave; la politique peut semer la division et d&eacute;cha&icirc;ner les passions. Certes, le programme scolaire laisse une place de choix &agrave; &laquo;&nbsp;l&rsquo;argumentation&nbsp;&raquo;&nbsp;; et la &laquo;&nbsp;po&eacute;sie engag&eacute;e&nbsp;&raquo; est &eacute;tudi&eacute;e en classe de 3<sup>&egrave;me<\/sup>. Les manuels pr&eacute;sentent immanquablement ces th&egrave;mes dans une optique consensuelle, mais ces derniers peuvent provoquer de r&eacute;elles interrogations. Par ailleurs, il suffira de lire de pr&egrave;s certaines &oelig;uvres litt&eacute;raires pour d&eacute;celer la pr&eacute;sence de sujets que certains pr&eacute;f&egrave;rent censurer, tel l&rsquo;esclavage pratiqu&eacute; par les musulmans, que notre ineffable ministresse de la Justice souhaite que nous &eacute;vitions&nbsp;:&nbsp;<em>Les Fourberies de Scapin<\/em>, de Moli&egrave;re, y font r&eacute;f&eacute;rence, dans le fameux refrain de G&eacute;ronte&nbsp;: &laquo;&nbsp;Mais que diable allait-il faire &agrave; cette gal&egrave;re&nbsp;?&nbsp;&raquo; (classe de 5<sup>&egrave;me<\/sup>)&nbsp;; la traite des esclaves par les Africains noirs, dans&nbsp;<em>Tamango<\/em>, de Prosper M&eacute;rim&eacute;e (classe de 4<sup>&egrave;me<\/sup>). Puis, on pourrait penser aux descriptions de la culture musulmane faites par des auteurs comme Claude L&eacute;vi-Strauss, Voltaire (<em>Le Fanatisme ou Mahomet le proph&egrave;te<\/em>), Montesquieu, Beaumarchais, Chateaubriand&hellip; Plus largement, on imagine le nombre de textes qu&rsquo;il faudrait interdire &agrave; l&rsquo;&eacute;cole afin de ne pas porter offense &agrave; la croyance de tel ou tel groupe&nbsp;!<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tEn r&eacute;alit&eacute;, les sujets pouvant soulever des difficult&eacute;s &ndash; pour le professeur, aupr&egrave;s des &eacute;l&egrave;ves et de leurs parents &ndash; sont potentiellement en nombre illimit&eacute;&nbsp;: religion, politique, sexualit&eacute;. Il est vrai que, dans le domaine litt&eacute;raire, de tels sujets b&eacute;n&eacute;ficient souvent d&rsquo;une mise &agrave; distance et d&rsquo;une abstraction dues &agrave; leur dimension esth&eacute;tique&nbsp;: l&rsquo;&eacute;l&egrave;ve aura la perception qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit &ldquo;que&rdquo; d&rsquo;un roman ou d&rsquo;une pi&egrave;ce de th&eacute;&acirc;tre, dont il lui faudra analyser la construction litt&eacute;raire. Mais ce ne sera pas toujours le cas.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t<strong><em>La&iuml;cit&eacute;<\/em><\/strong><\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tL&rsquo;exclusion des questions politiques et religieuses est g&eacute;n&eacute;ralement &eacute;voqu&eacute;e en lien avec la notion de&nbsp;<em>la&iuml;cit&eacute;<\/em>. Or celle-ci ne peut en aucun cas supposer l&rsquo;&eacute;vitement des questions les plus &eacute;pineuses. Pos&eacute;e sur des bases conceptuelles, la la&iuml;cit&eacute; suit la m&ecirc;me orientation que la s&eacute;paration entre l&rsquo;Eglise et l&rsquo;Etat. Ainsi, elle concerne aussi la distinction entre le foyer familial et l&rsquo;&eacute;cole<sup>2<\/sup>. A la maison, les parents instillent des valeurs dans leurs enfants&nbsp;: ils disent ce que ces derniers doivent croire, dans les domaines de la politique et de la religion. Les parents&nbsp;<em>&eacute;duquent<\/em>, transmettant &agrave; l&rsquo;enfant leurs croyances et leurs pr&eacute;jug&eacute;s. En revanche, d&egrave;s qu&rsquo;il franchit le seuil de l&rsquo;&eacute;cole, l&rsquo;<em>enfant<\/em>&nbsp;devient&nbsp;<em>&eacute;l&egrave;ve<\/em>. Le r&ocirc;le de son professeur consiste alors &agrave; l&rsquo;<em>instruire<\/em>. C&rsquo;est dire que la fonction de l&rsquo;&eacute;cole consiste, entre autres, &agrave; affranchir l&rsquo;enfant des influences de son milieu naturel.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tSe trouvant au sein d&rsquo;une classe, l&rsquo;&eacute;l&egrave;ve n&rsquo;est plus tout seul, mais pris dans une&nbsp;<em>s&eacute;rie&nbsp;<\/em>d&rsquo;autres &eacute;l&egrave;ves. De la m&ecirc;me fa&ccedil;on, ses pr&eacute;jug&eacute;s se trouvent mis sur le m&ecirc;me niveau que les croyances, souvent contradictoires, des autres. Il est alors amen&eacute; &agrave; comprendre que les id&eacute;aux qui &eacute;toffent son existence sont une construction dont la valeur est relative, et que, s&rsquo;il veut &eacute;changer avec d&rsquo;autres, il lui faudra trouver un terrain commun par la parole et par le raisonnement. Dans ce contexte, l&rsquo;insulte n&rsquo;a pas sa place&nbsp;; mais il ne faut pas la confondre avec la critique la plus s&eacute;v&egrave;re que l&rsquo;on peut faire de toutes sortes de fa&ccedil;ons de penser.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tDans ce contexte,&nbsp;<em>la&iuml;cit&eacute;<\/em>&nbsp;signifie que si l&rsquo;enseignement peut rudoyer les pr&eacute;jug&eacute;s de l&rsquo;&eacute;l&egrave;ve, personne ne lui dictera ce qu&rsquo;il est suppos&eacute; croire. Le professeur a le devoir de lui ouvrir des horizons, afin qu&rsquo;il puisse voir les questions sous un angle diff&eacute;rent, pour qu&rsquo;il puisse nuancer sa r&eacute;flexion. A cette fin, le professeur offre les&nbsp;<em>outils conceptuels<\/em>&nbsp;qui lui permettent de&nbsp;<em>r&eacute;fl&eacute;chir pour lui-m&ecirc;me<\/em>.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tCe qui est de l&rsquo;ordre du concept, c&rsquo;est justement ce qui est susceptible d&rsquo;avoir une extension universelle, qui ne s&rsquo;attache pas &agrave; une identit&eacute; individualis&eacute;e. D&egrave;s lors, toute question &eacute;pineuse pourra &ecirc;tre trait&eacute;e, sans pourtant que l&rsquo;opinion en tant que telle soit &eacute;lev&eacute;e au statut d&rsquo;un crit&egrave;re d&rsquo;&eacute;valuation. Voire, il est du devoir de l&rsquo;&eacute;cole de permettre &agrave; l&rsquo;&eacute;l&egrave;ve un rapport apais&eacute; aux pens&eacute;es divergentes, h&eacute;t&eacute;rodoxes. Cette d&eacute;marche ne conduit pas &agrave; effacer la personnalit&eacute; de l&rsquo;&eacute;l&egrave;ve&nbsp;: son individualit&eacute; sera d&rsquo;autant plus mise en valeur qu&rsquo;il saura mettre ses convictions en jeu &ndash; au lieu de simplement s&rsquo;y accrocher &ndash; et les soumettre &agrave; la rigueur d&rsquo;un raisonnement.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t<strong><em>Politique de la parole<\/em><\/strong><\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tIl n&rsquo;est pas inutile de pousser plus loin notre r&eacute;flexion, et d&rsquo;affirmer que d&egrave;s que l&rsquo;&eacute;l&egrave;ve prend une id&eacute;e, une phrase, et&nbsp;<em>la transforme en une question<\/em>, celle-ci acquiert un statut&nbsp;<em>politique<\/em>, dans la mesure o&ugrave; elle engage et son intimit&eacute;, et son lien avec les autres.&nbsp;<em>Politique<\/em>&nbsp;s&rsquo;entend ici non dans le sens de l&rsquo;appartenance &agrave; un groupe cherchant &agrave; exercer le pouvoir, ou &agrave; une id&eacute;ologie r&eacute;pertori&eacute;e (autrement dit, en &ldquo;extension&rdquo;), mais dans la dimension de&nbsp;<em>l&rsquo;intensit&eacute;<\/em>, c&rsquo;est-&agrave;-dire, dans son enjeu pour chacun. Comme Jean-Claude Milner en &eacute;labore l&rsquo;id&eacute;e, c&rsquo;est la parole elle-m&ecirc;me qui est politique. Ce qui est fondamentalement en jeu dans ce contexte, c&rsquo;est le&nbsp;<em>corps de l&rsquo;&ecirc;tre parlant&nbsp;<\/em>: la mani&egrave;re dont il se situe en lien avec les autres&nbsp;; dont il donne de lui-m&ecirc;me&hellip;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tCette question politique est celle qui&nbsp;<em>divise chacun<\/em>&nbsp;en lui-m&ecirc;me, c&rsquo;est-&agrave;-dire, elle lui&nbsp;<em>co&ucirc;te&nbsp;<\/em>:par d&eacute;finition, il n&rsquo;est pas ais&eacute; de la traiter avec d&eacute;tachement, avec &eacute;quanimit&eacute;. Parler suppose prendre un risque personnel&nbsp;: on s&rsquo;y trouve&nbsp;<em>seul<\/em>, d&eacute;pourvu du confort qu&rsquo;apporte l&rsquo;appartenance &agrave; un groupe. Cela est assur&eacute;ment vrai de tout ce qui touche aux pr&eacute;jug&eacute;s&nbsp;: toute question qui, d&egrave;s qu&rsquo;on la creuse, fragilise ces derniers &ndash; qu&rsquo;ils soient d&rsquo;ordre personnel ou collectif &ndash;, devenant ainsi &ldquo;politique&rdquo;.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tIl est des questions qui divisent tout particuli&egrave;rement&nbsp;: c&rsquo;est ce que Jean-Claude Milner a situ&eacute; dans le&nbsp;<em>nom Juif<\/em>. D&egrave;s que l&rsquo;on touche &agrave; celui-ci, et que le Juif n&rsquo;est pas plac&eacute; &agrave; une distance convenable, coup&eacute; du pr&eacute;sent &ndash; tels, les Juifs ayant p&eacute;ri dans la&nbsp;<em>Shoah&nbsp;<\/em>: un &eacute;v&eacute;nement d&eacute;j&agrave; pass&eacute;, objet de d&eacute;clarations pieuses qui rassemblent m&ecirc;me ceux qui, en Occident, calomnient journellement Isra&euml;l &ndash;, les passions s&rsquo;&eacute;veillent. Les&nbsp;<em>passions<\/em>, c&rsquo;est-&agrave;-dire, au fond, le&nbsp;<em>refus de savoir<\/em>&nbsp;et de s&rsquo;affronter aux difficult&eacute;s de l&rsquo;existence.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tCe statut politique de la parole s&rsquo;&eacute;prouve en classe. En effet, si l&rsquo;&eacute;l&egrave;ve pose une question, c&rsquo;est parce qu&rsquo;elle est, au fond, probl&eacute;matique. Par cons&eacute;quent &ndash; et pr&eacute;cis&eacute;ment &ndash;, le professeur doit &ecirc;tre en mesure d&rsquo;y r&eacute;pondre&nbsp;: il lui incombe de reconna&icirc;tre la dignit&eacute; de la question, afin d&rsquo;honorer l&rsquo;intelligence de l&rsquo;&eacute;l&egrave;ve&nbsp;; afin que celui-ci d&eacute;couvre le moyen de donner forme &agrave; ses interrogations, d&rsquo;en explorer les implications et les cons&eacute;quences.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tCela signifie que, quand l&rsquo;&eacute;l&egrave;ve s&rsquo;adresse ainsi au professeur, il ne demande pas qu&rsquo;on lui retourne le contenu objectiv&eacute; de l&rsquo;encyclop&eacute;die. Certes, celui-ci n&rsquo;est jamais tr&egrave;s loin, et le professeur doit &ecirc;tre d&eacute;tenteur d&rsquo;un r&eacute;el savoir, mais il est indispensable que celui-ci soit incarn&eacute;. Autrement dit, il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;une abstraction, mais d&rsquo;un savoir qui &eacute;mane de l&rsquo;&ecirc;tre parlant &agrave; qui l&rsquo;&eacute;l&egrave;ve s&rsquo;adresse. Celui-ci attend donc une r&eacute;ponse originale,&nbsp;<em>singuli&egrave;re<\/em>. Derri&egrave;re sa question manifeste, il demande&nbsp;:&nbsp;<em>Qu&rsquo;est-ce que cette question pour vous&nbsp;?<\/em>&nbsp;<em>Quel est votre rapport &agrave; ce sujet&nbsp;?<\/em><\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tA ce moment, l&rsquo;&eacute;l&egrave;ve doit imp&eacute;rativement trouver, en face de lui, un Autre consistant, qui sache r&eacute;pondre&nbsp;: certes, le professeur y met en jeu ses connaissances &ndash; parfois scolaires &ndash;, ses propres r&eacute;flexions &eacute;galement, mais il engage aussi son rapport &agrave; la parole, qui est, au fond, son rapport le plus intime &agrave;&nbsp;<em>l&rsquo;existence<\/em>. Le professeur est ainsi celui qui donne de soi-m&ecirc;me, de sa personne. Pour &ecirc;tre fonctionnaire, il ne reste pas moins investi d&rsquo;une r&eacute;elle&nbsp;<em>mission<\/em>, que la conception utilitariste actuelle de l&rsquo;&eacute;cole tente de faire oublier.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tLe professeur parle &agrave; partir de sa singularit&eacute;. Une telle prise de parole pourra heurter les tenants de positions dogmatiques&nbsp;: les choquer, provoquer. Il blessera parfois le sens partag&eacute; par le plus grand nombre&nbsp;; par moments, en introduisant des nuances qu&rsquo;on ne voudra pas entendre&nbsp;; en faisant voir le &ldquo;mal&rdquo;, l&agrave; o&ugrave; on persiste &agrave; voir le &ldquo;bien&rdquo;&nbsp;; surtout, en refusant &agrave; son interlocuteur l&rsquo;appui r&eacute;confortant des dogmes. La singularit&eacute;, c&rsquo;est ce qui porte et provoque la solitude de chacun, donc la&nbsp;<em>pens&eacute;e<\/em>. Il s&rsquo;agit l&agrave; d&rsquo;une forme de&nbsp;<em>blasph&egrave;me<\/em>&nbsp;oppos&eacute;e aux notions r&eacute;put&eacute;es sacr&eacute;es. Pour cette raison aussi, il faut assur&eacute;ment du tact&nbsp;: la mani&egrave;re de dire &ndash; selon l&rsquo;&eacute;tat d&rsquo;esprit des &eacute;l&egrave;ves, la mani&egrave;re dont la question a &eacute;t&eacute; pos&eacute;e &ndash; comptera autant que son contenu.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tPour cette part du moins, le professeur &laquo;&nbsp;<em>ne s&rsquo;autorise que de lui-m&ecirc;me&nbsp;<\/em>&raquo;, ainsi que Lacan le disait du psychanalyste. Cette maxime est lourde de cons&eacute;quences. En effet, dans le respect de sa fonction &ndash; telle que nous en avons d&eacute;velopp&eacute; le cadre &ndash;, personne d&rsquo;autre ne peut autoriser ou interdire l&rsquo;acte d&rsquo;enseignement du professeur&nbsp;: ni le chef d&rsquo;&eacute;tablissement, ni l&rsquo;inspecteur. En effet, le professeur est seul &agrave; pouvoir mesurer ce qu&rsquo;il convient de dire ou de taire, au moment pr&eacute;cis o&ugrave; les questions se pr&eacute;sentent en classe. En retour, toute analyse de ce qui aura &eacute;t&eacute; dit, propos&eacute;, aux &eacute;l&egrave;ves, ne peut prendre forme en dehors de sa parole&nbsp;: comment le professeur relate et &eacute;value la situation et le d&eacute;roulement de celle-ci. Il n&rsquo;existe pas d&rsquo;autorit&eacute; divine, absolue, capable de porter un jugement purement objectif, d&eacute;tach&eacute; de la situation de parole.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t<em>V&eacute;ritable vis&eacute;e de l&rsquo;autorit&eacute;<\/em><\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tQuoi qu&rsquo;on en pense, l&rsquo;&eacute;cole n&rsquo;est plus, depuis longtemps, un lieu o&ugrave; r&egrave;gne la libert&eacute; de parole et de pens&eacute;e&nbsp;: cette richesse a largement &eacute;t&eacute; perdue &agrave; la suite des agissements de lobbies bien-pensants<sup>3<\/sup>, d&eacute;termin&eacute;s &agrave; modeler les jeunes g&eacute;n&eacute;rations, &agrave; les&nbsp;<em>&eacute;duquer<\/em>. Tout en nourrissant leur ignorance, on leur instille l&rsquo;amour de l&rsquo;&ldquo;Autre&rdquo;, l&rsquo;adh&eacute;sion aux valeurs passag&egrave;res comme le &ldquo;d&eacute;veloppement durable&rdquo;, et ainsi de suite, plut&ocirc;t que de leur donner les outils pour critiquer les mots d&rsquo;ordre ass&eacute;n&eacute;s, &agrave; l&rsquo;ext&eacute;rieur, par les dirigeants et par les media. L&rsquo;&eacute;cole devient ainsi un lieu de conditionnement id&eacute;ologique.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tTelle est la vis&eacute;e du p&eacute;dagogisme, qui entend mettre&nbsp;<em>l&rsquo;enfant<\/em>&nbsp;au centre du dispositif scolaire, transformant ce dernier en un &ldquo;lieu de vie&rdquo; immerg&eacute; dans un environnement social dont on refuse d&rsquo;extraire l&rsquo;&eacute;l&egrave;ve pour favoriser son autonomie. Le professeur devient un simple&nbsp;<em>enseignant&nbsp;<\/em>: un technicien scolaire ou animateur, rempla&ccedil;able &eacute;ventuellement par des appareils &eacute;lectroniques, r&eacute;put&eacute;s plus efficaces &agrave; rendre l&rsquo;enfant adapt&eacute; au monde que l&rsquo;on fa&ccedil;onne pour lui, &agrave; la place &agrave; laquelle on veut l&rsquo;assigner.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tUne conception toute imaginaire de l&rsquo;enseignement sugg&egrave;re que le professeur viserait &agrave; diffuser une pens&eacute;e conforme, sous pr&eacute;texte que le discours qu&rsquo;il sert impose une exigence intellectuelle. C&rsquo;est &agrave; la lumi&egrave;re de ce discours que, traditionnellement, on utilise le terme&nbsp;<em>professeur<\/em>&nbsp;en France, pour d&eacute;signer ceux qui enseignent dans le secondaire. Cependant, l&rsquo;autorit&eacute; du professeur &ndash; du&nbsp;<em>magister&nbsp;<\/em>&ndash; n&rsquo;est pas l&rsquo;expression d&rsquo;une volont&eacute; d&rsquo;imposer son opinion personnelle, bien au contraire. Si l&rsquo;&eacute;l&egrave;ve se trouve rang&eacute; dans une s&eacute;rie, le professeur aussi participe &agrave; cette orientation vers l&rsquo;universel. En exprimant une opinion &eacute;labor&eacute;e, le professeur invite l&rsquo;&eacute;l&egrave;ve &agrave; confronter son enseignement &agrave; d&rsquo;autres points de vue, &agrave; d&rsquo;autres &eacute;laborations&nbsp;: &agrave; le soumettre &agrave; un d&eacute;bat contradictoire. C&rsquo;est pour cette raison que la libert&eacute; d&rsquo;expression appartient aussi au professeur&nbsp;: elle n&rsquo;est pas r&eacute;serv&eacute;e au seul &eacute;l&egrave;ve. Il est, en effet, logiquement impossible qu&rsquo;un tel principe soit r&eacute;serv&eacute; &agrave; une seule partie dans une situation qui suppose l&rsquo;&eacute;change.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tProfesseur et &eacute;l&egrave;ve partagent donc la libert&eacute; &ndash; voire le devoir &ndash; de&nbsp;<em>dire<\/em>. Au centre du dispositif de l&rsquo;enseignement, on ne trouve pas l&rsquo;enfant ou l&rsquo;&eacute;l&egrave;ve, mais le&nbsp;<em>savoir<\/em>. Alors, professeur et &eacute;l&egrave;ve y rencontrent la libert&eacute; d&rsquo;expression non comme le droit de dire n&rsquo;importe quoi, mais intimement comme une prise de risque.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tCertes, le professeur est charg&eacute; d&rsquo;instiller certains savoirs scolaires, norm&eacute;s. Mais sa fonction dans la parole va bien au-del&agrave; de cette fonction institutionnelle. Si les questions que l&rsquo;&eacute;l&egrave;ve pose s&rsquo;adressent, derri&egrave;re leur support convenu, &agrave; la singularit&eacute; de son professeur, l&rsquo;inverse est vrai aussi. Chaque professeur d&eacute;sire entendre, derri&egrave;re un devoir scolaire, contraignant, la voix in&eacute;dite de son &eacute;l&egrave;ve&nbsp;: en quoi le regard de ce dernier est diff&eacute;rent de celui du professeur et des autres &eacute;l&egrave;ves.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tEn derni&egrave;re analyse, ce qui est recherch&eacute; est une r&eacute;ponse absolument singuli&egrave;re de la part de l&rsquo;&eacute;l&egrave;ve&nbsp;: arriver au point o&ugrave; celui-ci apportera une r&eacute;ponse absolument impr&eacute;vue, qui bouleverse tout, qui r&eacute;ponde au d&eacute;sir que le professeur lui-m&ecirc;me a investi dans sa recherche sur le th&egrave;me &eacute;tudi&eacute;. Cela suppose, &agrave; l&rsquo;horizon de l&rsquo;enseignement, une inversion des places&nbsp;: que l&rsquo;&eacute;l&egrave;ve soit capable de contester la parole du professeur, en lui opposant une construction, voire une r&eacute;elle cr&eacute;ation qui fasse, &agrave; son tour, objet d&rsquo;une r&eacute;flexion approfondie et inou&iuml;e. On comprend bien que cette vis&eacute;e &ndash; situ&eacute;e &agrave; l&rsquo;infini &ndash; conditionne, en retour, les aspirations plus ordinaires.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tLa singularit&eacute;, par d&eacute;finition, est d&eacute;rangeante&nbsp;: elle ne cadre pas avec les mod&egrave;les, elle ne permet pas &agrave; chacun de se voir dans le miroir d&rsquo;un semblable. On sait que la libert&eacute; n&rsquo;est aujourd&rsquo;hui plus qu&rsquo;une posture, et qu&rsquo;elle recouvre un conformisme &eacute;crasant. Si l&rsquo;imprescriptible singularit&eacute; est d&eacute;cid&eacute;ment rejet&eacute;e depuis un certain temps, les bouleversements survenus dans notre univers ordonn&eacute; par les &eacute;lites, accompagn&eacute;s par une r&eacute;alit&eacute; qu&rsquo;il devient de plus en plus difficile d&rsquo;ignorer, signifient que d&rsquo;autres voix commencent &agrave; s&rsquo;entendre. Une br&egrave;che a &eacute;t&eacute; ouverte&nbsp;; l&rsquo;affrontement deviendra assur&eacute;ment plus &acirc;pre.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tNotes&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t<sup>1<\/sup>On peut lire, &agrave; propos de cet incident, l&rsquo;article de Jean-Paul&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.lepoint.fr\/invites-du-point\/jean-paul-brighelli\/prof-coupable-d-avoir-montre-des-caricatures-de-charlie-brighelli-s-indigne-19-01-2015-1897804_1886.php\">Brighelli<\/a>.<\/p>\n<p>\n\t<sup>2<\/sup>La question de la la&iuml;cit&eacute; est trait&eacute;e dans un nombre d&rsquo;articles sur le&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.mezetulle.net\/\">blog<\/a>de Catherine Kintzler.<\/p>\n<p>\n\t<sup>3<\/sup>On lira avec profit le livre de Jean-Claude Milner&nbsp;:&nbsp;<em>De l&rsquo;&eacute;cole<\/em>, qui date de1984, et qui a &eacute;t&eacute; r&eacute;&eacute;dit&eacute; dans la collection &laquo;&nbsp;Verdier poche&nbsp;&raquo;.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La politique du professeur&nbsp;(info # 022701\/15)[Analyse] Par&nbsp;Llewellyn Brown&copy; MetulaNewsAgency &nbsp; Heurts en milieu scolaire &nbsp; Quelle place peuvent occuper les questions politiques dans une salle de classe&nbsp;? Cette question est devenue particuli&egrave;rement pressante ces derniers temps. 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