{"id":10491,"date":"2015-04-20T01:14:13","date_gmt":"2015-04-20T01:14:13","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=10491"},"modified":"2015-04-20T01:14:13","modified_gmt":"2015-04-20T01:14:13","slug":"patrick-drahi-les-juifs-et-largent","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/patrick-drahi-les-juifs-et-largent\/","title":{"rendered":"Patrick Drahi, les Juifs et l\u2019argent"},"content":{"rendered":"<p>\n\tPatrick Drahi, les Juifs et l&rsquo;argent<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<div id=\"ancre_video\">\n<div>\n<p>\n\t\t\tD&eacute;couvrez le texte, r&eacute;vis&eacute;, de l&rsquo;allocution prononc&eacute;e par Bernard-Henri L&eacute;vy, le mercredi 18 mars 2015, &agrave; l&rsquo;occasion de la remise &agrave; Patrick Drahi du Prix Scopus de l&rsquo;Universit&eacute; H&eacute;bra&iuml;que de J&eacute;rusalem<\/p>\n<\/p><\/div>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<div>\n<p>\n\t\t\tPar Bernard-Henri Levy, publi&eacute; dans<a href=\"http:\/\/laregledujeu.org\/bhl\/2015\/04\/14\/patrick-drahi-les-juifs-et-largent\/\">&nbsp;La R&egrave;gle du Jeu&nbsp;<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\tC&rsquo;est la quatri&egrave;me fois, sauf erreur, que vous me demandez de remettre ce Prix Scopus qui est la plus prestigieuse des distinctions d&eacute;cern&eacute;es par l&rsquo;Universit&eacute; H&eacute;bra&iuml;que de J&eacute;rusalem.<br \/>\n\t\t\tJe l&rsquo;ai fait pour Jean d&rsquo;Ormesson, l&rsquo;ann&eacute;e derni&egrave;re.<br \/>\n\t\t\tPour Simone Veil et pour Beate et Serge Klarsfeld, quelques ann&eacute;es plus t&ocirc;t.<br \/>\n\t\t\tJe m&rsquo;&eacute;tais promis, alors, que &ccedil;a s&rsquo;arr&ecirc;terait l&agrave;. Je m&rsquo;&eacute;tais dit que &ccedil;a ne devait pas devenir une habitude, un rendez-vous, un abonnement. Mais, quand Yoham Cohen m&rsquo;a appel&eacute; de Tel Aviv pour me demander de revenir une nouvelle fois, ce soir, pour honorer Patrick Drahi, je lui ai encore dit oui &ndash; et je vais vous expliquer pourquoi.<br \/>\n\t\t\tJ&rsquo;aime l&rsquo;id&eacute;e, d&rsquo;abord, de rendre hommage &agrave; un homme dont on ne sait &agrave; peu pr&egrave;s rien.<br \/>\n\t\t\tJ&rsquo;aime qu&rsquo;il soit c&eacute;l&egrave;bre et inconnu. Qu&rsquo;on parle de lui tout le temps et qu&rsquo;on n&rsquo;en dise jamais grand-chose. J&rsquo;aime qu&rsquo;il soit myst&eacute;rieux et discret. Enigmatique et pudique. J&rsquo;aime qu&rsquo;il fuie, me semble-t-il, le vedettariat et le tapage qui va avec. J&rsquo;aime qu&rsquo;en cet &acirc;ge du spectaculaire int&eacute;gr&eacute;, dans cette &eacute;poque folle o&ugrave; r&egrave;gne le tout puissant visible et o&ugrave; chacun se tient sous la tyrannie du regard d&rsquo;autrui, j&rsquo;aime qu&rsquo;en ces temps de panoptique invers&eacute; o&ugrave; ce ne sont plus seulement les puissants qui observent, surveillent et traquent leurs sujets mais les sujets qui surveillent les puissants et les ont &agrave; l&rsquo;&oelig;il, il ait, lui, choisi de se d&eacute;rober, de s&rsquo;&eacute;clipser, d&rsquo;&ecirc;tre sans trop para&icirc;tre et, quand il para&icirc;t quand m&ecirc;me, quand il se plie, comme tout &agrave; l&rsquo;heure, au jeu du film-interview, de ne pas se sentir tenu de d&eacute;baller pour autant son petit tas de secrets.<br \/>\n\t\t\tJ&rsquo;ai connu de pr&egrave;s un autre grand entrepreneur, qui aurait l&rsquo;&acirc;ge d&rsquo;&ecirc;tre le p&egrave;re, ou m&ecirc;me, lorsque j&rsquo;y songe, comme le temps passe&nbsp;! le grand p&egrave;re de Patrick Drahi.<br \/>\n\t\t\tLui aussi &eacute;tait un bloc de mutisme.<br \/>\n\t\t\tLui aussi avait en horreur toutes les formes d&rsquo;indiscr&eacute;tion.<br \/>\n\t\t\tLui aussi brillait d&rsquo;une lumi&egrave;re invisible, d&rsquo;un &eacute;clat qui vous aveuglait mais dont la source n&rsquo;apparaissait jamais.<br \/>\n\t\t\tSilencieux et guerrier, joueur d&rsquo;&eacute;checs magistral, souverain quoique profond&eacute;ment solitaire, le secret lui &eacute;tait une exp&eacute;rience de pens&eacute;e en m&ecirc;me temps qu&rsquo;un mode d&rsquo;&ecirc;tre et de vie.<\/p>\n<p>\n\t\t\tJe soup&ccedil;onne Patrick Drahi d&rsquo;&ecirc;tre un peu de cette trempe.<br \/>\n\t\t\tEt cela me le rend d&eacute;j&agrave; &ndash;&nbsp;ceux qui, ici, me connaissent ont tout compris&hellip; &ndash;&nbsp;profond&eacute;ment sympathique.<br \/>\n\t\t\tJ&rsquo;aime la fa&ccedil;on qu&rsquo;il a, quand il en parle, de parler de sa r&eacute;ussite.<br \/>\n\t\t\tCar ce mot qui le suit partout et qui, m&ecirc;me, le pr&eacute;c&egrave;de, ce mot qui lui est associ&eacute; dans les innombrables articles o&ugrave; l&rsquo;on n&rsquo;apprend &agrave; peu pr&egrave;s rien de lui mais qui &eacute;voquent quand m&ecirc;me sa mirobolante success-story, sa fortune immense, etc., a, pour un philosophe, au moins deux sens&nbsp;: celui qu&rsquo;il trouve chez Spinoza et celui que, pour aller vite, il avait d&eacute;j&agrave; chez Machiavel&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\t\tR&eacute;ussir, pour un spinoziste, c&rsquo;est pers&eacute;v&eacute;rer si fort dans son &ecirc;tre, c&rsquo;est d&eacute;velopper si puissamment ses potentialit&eacute;s et sa puissance, c&rsquo;est co&iuml;ncider si intimement avec ce dont, m&ecirc;me sans le savoir, on &eacute;tait capable et porteur, qu&rsquo;il se produit ceci&nbsp;: l&rsquo;on devient celui que l&rsquo;on &eacute;tait ou, inversement, mais cela revient au m&ecirc;me, l&rsquo;on s&rsquo;aper&ccedil;oit que l&rsquo;on &eacute;tait de toute &eacute;ternit&eacute; celui que la r&eacute;ussite vous fait, soudain, devenir &ndash; il y a de la paix dans cette r&eacute;ussite&nbsp;; il y a de la s&eacute;r&eacute;nit&eacute;&nbsp;; il y a le bonheur de s&rsquo;installer, de s&rsquo;arrondir, de se fixer beno&icirc;tement, dans cet &ecirc;tre que l&rsquo;on est devenu&nbsp;; il y a la haine du mouvement qui d&eacute;place la ligne de la vie.<br \/>\n\t\t\tEt puis il y a l&rsquo;autre sens, celui de Machiavel, qui fait d&eacute;river r&eacute;ussite de l&rsquo;italien &laquo;&nbsp;riuscire&nbsp;&raquo; et qui, de cette r&eacute;ussite, fait, &agrave; la lettre, une sortie ou, mieux, une ressortie, une deuxi&egrave;me sortie, et, en somme, un recommencement toujours et perp&eacute;tuellement rejou&eacute;&nbsp;: r&eacute;ussit, dans cette deuxi&egrave;me acception, celui qui n&rsquo;est jamais vraiment dans ses &oelig;uvres&nbsp;; r&eacute;ussir c&rsquo;est se projeter toujours, constamment, incessamment, au-del&agrave; de l&rsquo;&oelig;uvre achev&eacute;e et du soi qui l&rsquo;a accomplie&nbsp;; est r&eacute;put&eacute; avoir r&eacute;ussi, ou &ecirc;tre en train de r&eacute;ussir, celui qui n&rsquo;en finit pas de se projeter hors de cette situation qui, comme aurait dit Sartre, menace de se refermer sur lui comme un mauvais destin &ndash; il y a de l&rsquo;insatisfaction dans cette r&eacute;ussite-ci&nbsp;; il y a de l&rsquo;intranquillit&eacute;, comme le verra bien La Bo&eacute;tie dont il ne faut jamais oublier qu&rsquo;il a &eacute;crit le&nbsp;Trait&eacute; de la servitude volontaire&nbsp;en grande partie contre&nbsp;Le Prince&nbsp;;&nbsp;et c&rsquo;est tr&egrave;s pr&eacute;cis&eacute;ment ce que vient de nous dire Patrick Drahi, tout &agrave; l&rsquo;heure, dans ce film o&ugrave; il ne nous confiait donc pas grand-chose mais o&ugrave; il disait tout de m&ecirc;me qu&rsquo;il ne se trouvait jamais assez riche, qu&rsquo;il trouvait que ses collaborateurs ne l&rsquo;&eacute;taient jamais assez non plus et o&ugrave; il concluait que l&rsquo;essentiel, pour lui, est toujours, non dans ce qu&rsquo;il est en train de r&eacute;ussir, mais dans ce que sa nouvelle &laquo;&nbsp;sortie&nbsp;&raquo; lui permet d&rsquo;esp&eacute;rer r&eacute;ussir demain, apr&egrave;s-demain, ou encore apr&egrave;s.<br \/>\n\t\t\tJe n&rsquo;ai pas besoin de vous faire un dessin.<br \/>\n\t\t\tJ&rsquo;ai &eacute;voqu&eacute; Sartre. C&rsquo;est expr&egrave;s. Car, pour le sartrien que je suis, pour le lecteur, en particulier, du dernier Sartre, celui des dialogues ultimes avec l&rsquo;ancien dirigeant mao&iuml;ste, devenu disciple de Levinas, Benny L&eacute;vy, pour l&rsquo;admirateur de ce Sartre quasi juif qui, quoiqu&rsquo;aveugle, d&eacute;couvre lui-m&ecirc;me Levinas et se passionne pour son messianisme con&ccedil;u comme relation &agrave; une Histoire jug&eacute;e, non par ce qu&rsquo;elle finit par accomplir, mais par sa capacit&eacute; &agrave; n&rsquo;&ecirc;tre jamais finie et &agrave; ne parvenir jamais au bout de soi, cette fa&ccedil;on de voir la r&eacute;ussite est, de loin, la plus romanesque et, surtout, la plus f&eacute;conde.<br \/>\n\t\t\tJ&rsquo;ajoute que, ne serait-ce que pour cela, ne serait-ce qu&rsquo;&agrave; cause de cette anxi&eacute;t&eacute; fondamentale que je devine en vous, ne serait-ce qu&rsquo;&agrave; cause de cette inqui&eacute;tude qui est, depuis Kafka puis, donc, depuis Sartre, l&rsquo;un des plus beaux mots de notre langue, j&rsquo;ajoute, oui, cher Patrick Drahi, que, dans votre mani&egrave;re m&ecirc;me, ce soir, de consid&eacute;rer ce prix qui vous est remis comme la sanction, non de votre r&eacute;ussite au sens d&rsquo;av&egrave;nement, de place conquise de haute lutte, d&rsquo;&oelig;uvre bien &eacute;tablie et termin&eacute;e, mais de votre inqui&eacute;tude, c&rsquo;est-&agrave;-dire de ce souci qui vous &eacute;veille chaque matin et vous invite &agrave; aller plus loin, &agrave; ne pas vous tenir quitte du travail r&eacute;alis&eacute; et des formes qu&rsquo;il a prises, je trouve assez logique que vous vous trouviez en charge de ce journal qu&rsquo;a fond&eacute; Sartre et qui s&rsquo;appelle&nbsp;Lib&eacute;ration. C&rsquo;&eacute;tait une parenth&egrave;se &ndash; mais j&rsquo;y tenais.<br \/>\n\t\t\tA propos de Sartre et du juda&iuml;sme (et, pour moi, je le r&eacute;p&egrave;te, c&rsquo;est, depuis le dialogue de l&rsquo;auteur des&nbsp;Mots&nbsp;avec mon ami Benny, d&rsquo;une certaine fa&ccedil;on la m&ecirc;me chose), il y a un troisi&egrave;me trait qui m&rsquo;a tout de suite int&eacute;ress&eacute; dans le parcours de Patrick Drahi.<br \/>\n\t\t\tC&rsquo;est le fait qu&rsquo;il ne vienne de nulle part.<br \/>\n\t\t\tOu plus exactement &ndash; mais, l&agrave; aussi, cela revient au m&ecirc;me &ndash; qu&rsquo;il vienne de plusieurs endroits &agrave; la fois, qu&rsquo;il ne s&rsquo;en cache pas, qu&rsquo;il s&rsquo;en flatte m&ecirc;me et qu&rsquo;il aille contre, ce faisant, cette religion nationale, de plus en plus pesante, qui est la religion de l&rsquo;enracinement.<br \/>\n\t\t\tJe dis Sartre &agrave; cause, cette fois, de&nbsp;Jean sans terre&nbsp;qui a failli &ecirc;tre le titre des&nbsp;Mots&nbsp;et qui insistait sur le fait qu&rsquo;un homme digne de ce nom n&rsquo;a pas de patrie plus ch&egrave;re, plus sainte, que celle de la langue et de ses mots.<br \/>\n\t\t\tJe dis &laquo;&nbsp;le juda&iuml;sme&nbsp;&raquo; car, comme l&rsquo;ont bien vu Sartre, Levinas et Benny L&eacute;vy, il y a, au c&oelig;ur du juda&iuml;sme, le refus de cette forme d&rsquo;idol&acirc;trie qu&rsquo;est l&rsquo;attachement maniaque, exclusif, sacralisateur, &agrave; une racine, un sol, une matrice, une mati&egrave;re, une nature &ndash; je dis &laquo;&nbsp;le&nbsp;&raquo; juda&iuml;sme car le peuple juif est ce peuple paradoxal et magnifique qui, comme l&rsquo;a th&eacute;oris&eacute; Franz Rosenzweig, a pu passer des si&egrave;cles &agrave; se souvenir d&rsquo;une langue morte qu&rsquo;il finira par ressusciter&nbsp;; &agrave; r&eacute;v&eacute;rer une Loi plus sainte que l&rsquo;Histoire et ses &eacute;v&eacute;nements tyranniques&nbsp;; et &agrave; r&ecirc;ver d&rsquo;une Terre qui, je le r&eacute;p&egrave;te depuis quarante ans, n&rsquo;exista longtemps que dans ses songes et son esp&eacute;rance.<br \/>\n\t\t\tMais je pourrais aussi bien dire Gide dont vous connaissez l&rsquo;apostrophe fameuse &agrave; Barr&egrave;s, le deuxi&egrave;me Barr&egrave;s, celui d&rsquo;apr&egrave;s&nbsp;Le Culte du moi&nbsp;et de l&rsquo;&eacute;poque des campagnes &eacute;lectorales, sur fond d&rsquo;antis&eacute;mitisme militant, de Nancy, celui qui faisait la th&eacute;orie, justement,&nbsp;de l&rsquo;enracinement et, &agrave; partir de l&rsquo;enracinement, de ce qu&rsquo;il faut bien appeler le premier national-socialisme &agrave; la fran&ccedil;aise&nbsp;: &laquo;&nbsp;n&eacute; &agrave; Paris, lui lan&ccedil;a un jour Gide exasp&eacute;r&eacute; et moqueur, n&eacute; &agrave; Paris, d&rsquo;un p&egrave;re n&eacute; &agrave; Uz&egrave;s et d&rsquo;une m&egrave;re normande, o&ugrave; voudriez-vous, Monsieur Barr&egrave;s, que je m&rsquo;enracine&nbsp;?&nbsp;&raquo;.<br \/>\n\t\t\tEh bien j&rsquo;ignore, Patrick Drahi, si vous aimez la litt&eacute;rature de Gide.<br \/>\n\t\t\tEt j&rsquo;ignore, aussi, quelle est la part de calcul personnel ou entrepreneurial dans ce choix que vous avez fait d&rsquo;avoir plusieurs appartenances, plusieurs demeures.<br \/>\n\t\t\tMais vous pourriez, il me semble, reprendre cette apostrophe.<br \/>\n\t\t\tFran&ccedil;ais d&rsquo;&acirc;me et de c&oelig;ur et ressortissant suisse, citoyen isra&eacute;lien n&eacute; &agrave; Casablanca, Citizen Drahi r&eacute;gnant sur ce territoire sans limite ni fronti&egrave;re que nous assignent les technologies dont vous &ecirc;tes l&rsquo;industriel, vous &ecirc;tes aussi l&rsquo;un de ces &laquo;&nbsp;Gidiens&nbsp;&raquo; que l&rsquo;&laquo;&nbsp;id&eacute;ologie fran&ccedil;aise&nbsp;&raquo; r&eacute;prouve depuis un si&egrave;cle mais dont nous avons cruellement besoin en ces temps de lourdeur indig&egrave;ne et d&rsquo;&eacute;touffement chauvin &ndash;&nbsp;vous &ecirc;tes l&rsquo;un de ces citoyens du monde impossibles &agrave; assigner &agrave; une &laquo;&nbsp;souche&nbsp;&raquo;, &agrave; enfermer dans une appartenance, &agrave; &eacute;puiser dans l&rsquo;un de ces trois &laquo;&nbsp;n&nbsp;&raquo; (le natal, le national, le naturel) dont j&rsquo;ai dit, dans un texte r&eacute;cent, combien ils appauvrissent cette humanit&eacute; dont vous venez, vous-m&ecirc;me, de nous rappeler qu&rsquo;elle n&rsquo;exerce encore qu&rsquo;une tr&egrave;s infime partie de son infinie capacit&eacute; d&rsquo;intelligence et de pens&eacute;e &ndash; et, pour cela aussi, je vous salue.<br \/>\n\t\t\tEt puis encore une chose qui m&rsquo;a rendu Patrick Drahi aimable &agrave; l&rsquo;instant m&ecirc;me o&ugrave; je me suis avis&eacute; de son existence.<br \/>\n\t\t\tC&rsquo;est le curieuse rumeur qui l&rsquo;a aussit&ocirc;t accompagn&eacute;.<br \/>\n\t\t\tC&rsquo;est ce parfum de r&eacute;probation, parfois muette, parfois bruyante, dont on l&rsquo;a imm&eacute;diatement entour&eacute;.<br \/>\n\t\t\tQue lui reprochait-on, au juste&nbsp;?<br \/>\n\t\t\tPourquoi, quand on ne l&rsquo;attaquait pas bille en t&ecirc;te, ces airs entendus et soup&ccedil;onneux, cette m&eacute;fiance, cette fa&ccedil;on de laisser entendre que son ascension n&rsquo;&eacute;tait pas claire, ses reins pas tr&egrave;s solides, qu&rsquo;il &eacute;tait un aventurier plus qu&rsquo;un industriel, etc. ?<br \/>\n\t\t\tPourquoi, non seulement dans les journaux, mais dans l&rsquo;establishment, voire dans les d&eacute;clarations de tels ministres de la R&eacute;publique le sommant de faire ce qu&rsquo;ils ne demandent &agrave; aucun autre, &agrave; savoir &ndash; je cite &ndash; de &laquo;&nbsp;rapatrier&nbsp;&raquo; en France &laquo;&nbsp;l&rsquo;ensemble de ses possessions et biens&nbsp;&raquo;, pourquoi, oui, ce malaise, cette g&ecirc;ne et, enfin, cette violence comminatoire dans les recommandations et les commentaires&nbsp;?<br \/>\n\t\t\tOn lui reprochait d&rsquo;&ecirc;tre l&agrave;.<br \/>\n\t\t\tOn lui reprochait, plus exactement, de n&rsquo;avoir pas toujours &eacute;t&eacute; l&agrave; et d&rsquo;&ecirc;tre un nouveau venu dans cet establishment fran&ccedil;ais &agrave; l&rsquo;endogamie &eacute;paisse et satisfaite.<br \/>\n\t\t\tOn lui reprochait, en d&rsquo;autres termes, ce c&ocirc;t&eacute; franco-isra&eacute;lo-marocain que je rappelais &agrave; l&rsquo;instant et qui ne sonnait probablement pas assez &laquo;&nbsp;souchiste&nbsp;&raquo; aux oreilles de ses adversaires.<br \/>\n\t\t\tOn lui reprochait, non pas de d&eacute;poss&eacute;der la France puisqu&rsquo;il proposait au contraire, si j&rsquo;ai bien compris, d&rsquo;y investir plusieurs milliards d&rsquo;euros, mais de se complaire dans un cosmopolitisme qui a toujours &eacute;t&eacute;, ici, une sorte de gros mot &ndash;&nbsp;et un gros mot qui, par-dessus le march&eacute;, et pardon si je mets les pieds dans le plat, a toujours &eacute;t&eacute; plus ou moins associ&eacute; (mais attention&nbsp;! associ&eacute; pour le pire&nbsp;! associ&eacute; pour leur en faire, non pas gloire, mais grief&nbsp;!) &agrave; l&rsquo;&ecirc;tre et au nom juifs&hellip;<br \/>\n\t\t\tIl n&rsquo;y a, quand on y songe, pas tellement de grands entrepreneurs juifs en France.<br \/>\n\t\t\tOn a tous le jugement tellement obscurci par l&rsquo;insistance de la propagande et par son obsession de l&rsquo;argent juif, de la banque juive, de la ploutocratie juive, etc., qu&rsquo;on finit par ne plus trop se rendre compte&nbsp;: 1) qu&rsquo;il y a, en France comme ailleurs, mille fois plus de juifs pauvres que de juifs riches&nbsp;; 2) que la figure du &laquo;&nbsp;juif riche&nbsp;&raquo;, pour parler comme dans la pi&egrave;ce de Fassbinder qui fut l&rsquo;occasion de la derni&egrave;re col&egrave;re du regrett&eacute; pr&eacute;sident des communaut&eacute;s juives d&rsquo;Allemagne, le grand Ignaz Bubis, est, non pas la r&egrave;gle, mais l&rsquo;exception ; et 3) que, quand para&icirc;t un juif vraiment riche, quand surgit un capitaine d&rsquo;industrie ou un prince de la finance dont le lien avec le juda&iuml;sme est, soit qu&rsquo;il s&rsquo;en fasse gloire soit que la rumeur publique le d&eacute;busque, incontestable et manifeste, cela provoque la mise &agrave; feu des orgues de Staline de la folie antis&eacute;mite la plus b&ecirc;te et, dans les temps troubl&eacute;s, la plus meurtri&egrave;re.<br \/>\n\t\t\tPensez &agrave; la fa&ccedil;on dont le nom de Maurice L&eacute;vy, ici pr&eacute;sent, sert r&eacute;guli&egrave;rement, de chiffon rouge &agrave; ceux qui partent en croisade contre &laquo;&nbsp;le monde de la finance&nbsp;&raquo;.<br \/>\n\t\t\tSongez au mauvais symbole qu&rsquo;a pu &ecirc;tre le nom des Rothschild dans la France de l&rsquo;affaire Dreyfus et dans celle de Vichy, puis dans celle du Front National et du Front de gauche &ndash;&nbsp;songez combien ce nom, quand il est associ&eacute;, aujourd&rsquo;hui, &agrave; celui d&rsquo;un jeune ministre de l&rsquo;&eacute;conomie et des finances dont on ne sait rien, absolument et strictement rien, sinon cela, ce lien avec la banque nomm&eacute;e Rothschild, peut &ecirc;tre lourd &agrave; porter.<br \/>\n\t\t\tEt rappelez-vous ces grands condottiere juifs du XIXe si&egrave;cle qui, quoique rares, tr&egrave;s rares, on les compte sur les doigts d&rsquo;une main, ce sont Jacob et Isaac Pereire, c&rsquo;est le g&eacute;nial Jules-Isaac Mir&egrave;s, fondateur, entre autres, du Cr&eacute;dit Mobilier, et c&rsquo;est &agrave; peu pr&egrave;s tout &ndash; rappelez-vous, donc, comment cette poign&eacute;e de condottiere juifs a r&eacute;ussi l&rsquo;exploit a) de nourrir, &agrave; son corps d&eacute;fendant, le mythe antis&eacute;mite des juifs &laquo;&nbsp;rois de l&rsquo;&eacute;poque&nbsp;&raquo; et b) alors qu&rsquo;ils &eacute;taient des entrepreneurs de g&eacute;nie, alors qu&rsquo;ils &eacute;taient des b&acirc;tisseurs haussmanniens, des r&ecirc;veurs saint simoniens porteurs d&rsquo;une vision po&eacute;tique du monde de la finance et des affaires, alors que, plus prosa&iuml;quement, ils &eacute;taient, quoiqu&rsquo;en tr&egrave;s petit nombre, en train d&rsquo;inventer les m&eacute;canismes de la banque moderne et de la prosp&eacute;rit&eacute; qu&rsquo;elle allait pouvoir engendrer, rappelez-vous, dis-je, comme ils ont &eacute;t&eacute; malmen&eacute;s, conspu&eacute;s, trait&eacute;s comme les derniers des derniers, accul&eacute;s &agrave; la ruine, parfois au d&eacute;sespoir.<br \/>\n\t\t\tPatrick Drahi, je vous rassure, n&rsquo;en est pas l&agrave;.<br \/>\n\t\t\tEt je ne voudrais surtout pas, en rappelant le calvaire des fr&egrave;res Pereire ou de Jules Mir&egrave;s, lui porter le mauvais &oelig;il.<br \/>\n\t\t\tMais enfin&hellip;<br \/>\n\t\t\tJe lui conseille, quand m&ecirc;me, de faire attention.<br \/>\n\t\t\tJe lui pr&eacute;dis, s&rsquo;il continue de figurer dans le haut du classement des hommes les plus riches de France et du monde, de grands bonheurs, de beaux honneurs, mais aussi des cabales en tr&egrave;s grand nombre.<br \/>\n\t\t\tLes temps ont chang&eacute;, certes.<br \/>\n\t\t\tLes Juifs, l&agrave; aussi, ont appris &agrave; &ecirc;tre de bons guerriers.<br \/>\n\t\t\tEt j&rsquo;imagine que Patrick Drahi saura se tirer des guets apens qui lui seront in&eacute;vitablement tendus.<br \/>\n\t\t\tMais qu&rsquo;il sache tout de m&ecirc;me qu&rsquo;il ne fait pas bon &ecirc;tre juif et riche en France.<br \/>\n\t\t\tQu&rsquo;il n&rsquo;oublie jamais que c&rsquo;est &agrave; des hommes tels que lui que songeait Emmanuel Levinas quand, dans la si belle page qui forme le final de&nbsp;Noms Propres,&nbsp;il &eacute;voquait la stupeur de ces grands &laquo;&nbsp;Isra&eacute;lites&nbsp;&raquo;, heureux comme juifs en France, &nbsp;s&ucirc;rs d&rsquo;eux et de leur place en ce monde, prosp&egrave;res et entour&eacute;s d&rsquo;amis, couvert de titres et d&rsquo;honneurs, &eacute;ventuellement puissants&nbsp;&ndash; et voyant, du jour au lendemain, sans pr&eacute;avis, &laquo;&nbsp;un vent glacial&nbsp;&raquo; parcourir les pi&egrave;ces de leur maison, &laquo;&nbsp;arracher les tentures et tapisseries&nbsp;&raquo;, balayer toutes les &laquo;&nbsp;pauvres splendeurs&nbsp;&raquo; de leur vie devenues comme des &laquo;&nbsp;oripeaux&nbsp;&raquo; et ne parvenant pas &agrave; couvrir, au loin, &laquo;&nbsp;le hululement de l&rsquo;impitoyable foule&nbsp;&raquo;&hellip;<br \/>\n\t\t\tCe texte, depuis que je l&rsquo;ai lu, ne m&rsquo;a jamais quitt&eacute;.<br \/>\n\t\t\tJe me permets, cher Patrick Drahi, de vous conseiller de faire de m&ecirc;me.<br \/>\n\t\t\tMais il y a encore une derni&egrave;re chose.<br \/>\n\t\t\tLa vraie derni&egrave;re, je vous le promets, car je vais &ecirc;tre trop long.<\/p>\n<p>\n\t\t\tC&rsquo;est la troisi&egrave;me fois, &agrave; ma connaissance, dans l&rsquo;histoire du Prix Scopus que l&rsquo;on couronne un entrepreneur.<br \/>\n\t\t\tIl y a eu Maurice L&eacute;vy, justement.<br \/>\n\t\t\tIl y a eu Eric de Rothschild, qui est &eacute;galement ici<br \/>\n\t\t\tEt il y a maintenant, donc, l&rsquo;ultra citoyen Citizen Drahi<br \/>\n\t\t\tEh bien je vais vous dire une chose.<br \/>\n\t\t\tIl y en a que &ccedil;a peut surprendre ou m&ecirc;me choquer de voir des hommes d&rsquo;argent rejoindre les Klarsfeld, les d&rsquo;Ormesson, les Simone Veil, les Roman Polanski, les Elie Wiesel, dans cette prestigieuse compagnie que forment les r&eacute;cipiendaires de ce beau Prix.<br \/>\n\t\t\tMoi, non seulement cela ne me surprend pas, non seulement cela ne me choque pas, mais je trouve &ccedil;a au contraire plut&ocirc;t tr&egrave;s bien&nbsp;; et ce pour deux raisons &ndash; o&ugrave; vous allez retrouver, mais autrement, &agrave; une toute autre hauteur, le lien du nom juif et de l&rsquo;argent.<br \/>\n\t\t\tLe juda&iuml;sme, pour commencer, n&rsquo;a jamais eu ce rapport tortur&eacute; &agrave; l&rsquo;argent, cette relation coupable et honteuse, qu&rsquo;ont eue les chr&eacute;tient&eacute;s, je veux dire le catholicisme mais aussi le protestantisme.<br \/>\n\t\t\tCar oubliez Max Weber et ses th&eacute;ories, h&acirc;tives, sur l&rsquo;&eacute;thique protestante et la naissance du capitalisme.<br \/>\n\t\t\tOubliez ces trait&eacute;s qui sont, soit dit en passant et comme, du reste, ceux de son grand adversaire, Werner Sombart, tr&egrave;s souvent infect&eacute;s par le pr&eacute;jug&eacute; antis&eacute;mite selon lequel le seul rapport possible des juifs &agrave; l&rsquo;argent serait l&rsquo;usure.<br \/>\n\t\t\tLa r&eacute;alit&eacute; c&rsquo;est que, dans le christianisme, protestant comme catholique, l&rsquo;argent est sale. Il est coupable. Il a affaire, non seulement avec le diable, mais avec le sexe identifi&eacute; au diable et &agrave; ses engendrements monstrueux. Alors que, dans le juda&iuml;sme, il y a cette id&eacute;e, m&ecirc;me quand on est pauvre, qu&rsquo;&ecirc;tre riche n&rsquo;est pas un crime, que l&rsquo;argent n&rsquo;est pas inf&acirc;me, qu&rsquo;il n&rsquo;est pas recommand&eacute; d&rsquo;&ecirc;tre indigent pour acc&eacute;der &agrave; la b&eacute;atitude et qu&rsquo;il n&rsquo;est pas impossible d&rsquo;&ecirc;tre sage quand on est dot&eacute; d&rsquo;une fortune dans le monde d&rsquo;ici-bas.<br \/>\n\t\t\tJe vous rappelle &agrave; cet &eacute;gard, qu&rsquo;Abraham &eacute;tait riche, que Mo&iuml;se &eacute;tait riche, que Jacob est revenu riche de la maison de Laban, que Jonas est r&eacute;put&eacute; riche quand il part pour Ninive &ndash; sans parler de&nbsp;La Gen&egrave;se&nbsp;et de&nbsp;L&rsquo;Exode&nbsp;qui insistent lourdement sur le fait que c&rsquo;est les bras pleins de richesses que les H&eacute;breux tentent l&rsquo;aventure de la travers&eacute;e de la Mer Rouge et du voyage vers Canaan.<br \/>\n\t\t\tMais il y a autre chose. Si nos ma&icirc;tres n&rsquo;ont pas condamn&eacute; l&rsquo;argent, s&rsquo;il leur est m&ecirc;me arriv&eacute; de le justifier, s&rsquo;il revient finalement aux Juifs, au moins autant qu&rsquo;aux protestants, d&rsquo;avoir, comme l&rsquo;a bien montr&eacute; Jacques Attali, invent&eacute; le capitalisme moderne et si cela, surtout, ne les a pas mis, comme dans la parabole fameuse de l&rsquo;Evangile de Marc, dans l&rsquo;obligation de se faire chameaux pour passer &agrave; travers le chas de l&rsquo;aiguille de l&rsquo;acc&egrave;s au royaume des cieux, c&rsquo;est parce qu&rsquo;ils ont compris une chose qu&rsquo;ils ont &eacute;t&eacute; les seuls &agrave; comprendre et qui est tr&egrave;s tr&egrave;s importante&nbsp;: l&rsquo;argent a une vertu &eacute;thique.<br \/>\n\t\t\tEh oui, une vertu &eacute;thique&nbsp;!<br \/>\n\t\t\tAu rebours du pr&eacute;jug&eacute;, l&rsquo;argent ne corrompt pas ou, en tout cas, pas forc&eacute;ment, mais peut &eacute;lever l&rsquo;humanit&eacute;&nbsp;!<br \/>\n\t\t\tA l&rsquo;inverse de ce que nous r&eacute;p&egrave;tent, tous les matins, les altermondialistes et autres antilib&eacute;raux, l&rsquo;argent n&rsquo;est pas n&eacute;cessairement barbare mais peut avoir une fonction civilisatrice&nbsp;!<br \/>\n\t\t\tC&rsquo;est ce qu&rsquo;a entrevu Marx dans les textes que vous connaissez tous mais o&ugrave; il jette le m&ecirc;me opprobre sur le capitalisme qu&rsquo;il hait et sur le juda&iuml;sme qu&rsquo;il hait, du coup, aussi.<br \/>\n\t\t\tC&rsquo;est ce qu&rsquo;a vu Levinas dans un texte moins connu, issu d&rsquo;une dr&ocirc;le de commande que lui avait adress&eacute;e, &agrave; l&rsquo;occasion de son 25&egrave;me anniversaire, le Groupement Belge des Banques d&rsquo;Epargne, et o&ugrave; il parle de la &laquo;&nbsp;socialit&eacute; de l&rsquo;argent&nbsp;&raquo;.<br \/>\n\t\t\tEt je vais vous donner trois preuves ou, plut&ocirc;t, trois signes de cela.<br \/>\n\t\t\tD&rsquo;abord, on le lui reproche assez, l&rsquo;argent tend &agrave; nous affranchir de la fixation archa&iuml;que au lieu. &laquo;&nbsp;D&eacute;truire les bosquets sacr&eacute;s&nbsp;&raquo;, exige le Proph&egrave;te&nbsp;Isa&iuml;e ? Conjurer la mal&eacute;diction de la racine et de l&rsquo;enracinement&nbsp;? Se soustraire &agrave; cette assignation au propre qui est le lot des soci&eacute;t&eacute;s barbares&nbsp;et qui fut &agrave; la source, notamment, du premier meurtre connu de l&rsquo;histoire de l&rsquo;humanit&eacute;, celui d&rsquo;Abel par Ca&iuml;n &ndash; les deux fr&egrave;res se disputant la m&ecirc;me propri&eacute;t&eacute;&nbsp;fonci&egrave;re? L&rsquo;une des solutions c&rsquo;est la substitution, justement, de la richesse liquide &agrave; cette richesse fonci&egrave;re. C&rsquo;est la liquidation, nolens volens, nolens&nbsp;puis&nbsp;volens, de la fortune li&eacute;e &agrave; un sol et transform&eacute;e en une fortune abstraite. C&rsquo;est la jouissance de cette fortune &laquo;&nbsp;portative&nbsp;&raquo; dont parle Heine dans sa controverse avec Ludwig B&ouml;rne en employant, comme par hasard, le m&ecirc;me mot que quand il parle de cette &laquo;&nbsp;patrie portative&nbsp;&raquo; qu&rsquo;est, pour un juif, la Bible. L&rsquo;argent, c&rsquo;est la mobilit&eacute;. L&rsquo;argent c&rsquo;est la circulation. L&rsquo;argent c&rsquo;est m&ecirc;me, insiste Heine, la d&eacute;mocratie. L&rsquo;argent c&rsquo;est, en tout cas, l&rsquo;un des principes g&eacute;n&eacute;rateurs de la libert&eacute;.<br \/>\n\t\t\tL&rsquo;argent, ensuite, tend &agrave; nous affranchir, non seulement, donc, des lieux, mais des choses, de toutes les choses et des choses en tant qu&rsquo;elles sont, tout particuli&egrave;rement, objet du d&eacute;sir des humains. Le d&eacute;sir est l&agrave;, naturellement. Il est essentiel qu&rsquo;il y soit et qu&rsquo;il y reste. Et il y a, nous dit l&rsquo;h&eacute;breu, une proximit&eacute; s&eacute;mantique tr&egrave;s profonde entre l&rsquo;un (le d&eacute;sir) et l&rsquo;autre (l&rsquo;argent). Mais le fait d&rsquo;avoir &agrave; payer pour obtenir la chose introduit entre lui, le d&eacute;sir, et sa satisfaction une sorte de d&rsquo;&eacute;cran, ou d&rsquo;&eacute;cart, et, au fond, de distance qui le fait &eacute;chapper &agrave; sa voracit&eacute; criminelle. Il introduit un d&eacute;lai, un sursis, un commentateur de Levinas dira une &laquo;&nbsp;diff&eacute;rance&nbsp;&raquo;, qui est le temps m&ecirc;me du cr&eacute;dit qu&rsquo;implique toujours, par d&eacute;finition, l&rsquo;existence de l&rsquo;argent. Et il introduit, enfin, cette continuit&eacute; entre toutes choses que Marx appellera, avec m&eacute;pris, &laquo;&nbsp;&eacute;quivalence g&eacute;n&eacute;rale&nbsp;&raquo; mais qui a le m&eacute;rite de faire qu&rsquo;aucune chose ne soit absolutis&eacute;e, sacralis&eacute;e, d&eacute;ifi&eacute;e. Dans tous les cas, le d&eacute;sir est m&eacute;di&eacute;. Dans les trois cas, le d&eacute;sir est refroidi. Dans les trois cas, l&rsquo;argent est une formidable machine &agrave; casser la tentation idol&acirc;tre qui est au c&oelig;ur des humains.<\/p>\n<p>\n\t\t\tEt puis, quand on lit le Talmud, l&rsquo;argent a une autre vocation encore qui est de servir &agrave; r&eacute;parer les torts que l&rsquo;homme fait &agrave; l&rsquo;autre homme. Il y a des torts irr&eacute;parables, bien entendu. Il y a d&rsquo;impayables crimes qu&rsquo;aucune compensation ne saura jamais faire oublier ou pardonner. Mais les crimes ordinaires, les brisures du vase qui se produisent, si je puis dire, tous les jours, le droit h&eacute;bra&iuml;que insiste sur le fait qu&rsquo;il n&rsquo;en est gu&egrave;re qu&rsquo;une somme d&rsquo;argent bien calcul&eacute;e ne suffise &agrave; compenser. Et cette insistance a une cons&eacute;quence &eacute;videmment capitale &ndash; qui est d&rsquo;arr&ecirc;ter le cycle de la violence, d&rsquo;enrayer l&rsquo;encha&icirc;nement des vengeances et d&rsquo;emp&ecirc;cher qu&rsquo;au vol r&eacute;ponde le vol, au dol le dol, et au crime un crime &eacute;quivalent. Le droit rabbinique passe pour avoir invent&eacute; sur la loi du Talion. En r&eacute;alit&eacute;, c&rsquo;est l&rsquo;inverse. C&rsquo;est la premi&egrave;re sortie hors de la loi du Talion. C&rsquo;est la premi&egrave;re rupture avec le vieux principe de l&rsquo;&oelig;il pour &oelig;il dent pour dent qui est un principe dont le Talmud nous dit qu&rsquo;il est &agrave; la fois atroce et impossible &agrave; appliquer. Aucun &oelig;il, explique le Trait&eacute; Baba Kama, n&rsquo;est semblable &agrave; un autre &oelig;il. Et le tort, de toute fa&ccedil;on, va bien au-del&agrave; de la perte de l&rsquo;&oelig;il lui-m&ecirc;me puisqu&rsquo;il englobe aussi la douleur qui s&rsquo;en est suivie, les soins m&eacute;dicaux qu&rsquo;il a fallu administrer, l&rsquo;inactivit&eacute; temporaire qu&rsquo;il a aussi fallu assumer et la honte que toute l&rsquo;histoire a procur&eacute;e. Alors, tout cela, il faut le peser au plus pr&egrave;s. Il faut l&rsquo;&eacute;valuer conform&eacute;ment au temp&eacute;rament et &agrave; la situation particuli&egrave;re de la personne l&eacute;s&eacute;e. Il faut quantifier tr&egrave;s exactement, tr&egrave;s concr&egrave;tement, la nature et l&rsquo;ampleur de la l&eacute;sion. Et, pour cela, il n&rsquo;y a qu&rsquo;un tr&eacute;buchet. Ou, si l&rsquo;on pr&eacute;f&egrave;re, un &eacute;talon. C&rsquo;est cet outil tr&egrave;s sp&eacute;cial qui a pour propri&eacute;t&eacute;s, nous dit toujours le Talmud, la banalit&eacute;, la neutralit&eacute;, la convertibilit&eacute; et la s&eacute;cabilit&eacute; &ndash; et qui s&rsquo;appelle, donc, l&rsquo;argent. Contre le Talion, l&rsquo;argent. Pour casser la machine &agrave; tuer, l&rsquo;argent. Chalem (payer) pour r&eacute;instituer chalom (la paix) &ndash;&nbsp;telle est la derni&egrave;re fonction &eacute;thique de l&rsquo;argent. L&agrave; encore, l&rsquo;argent ne produit pas la barbarie, il la contient, l&rsquo;&eacute;vite et, &agrave; la lettre, l&rsquo;&eacute;conomise.<\/p>\n<p>\n\t\t\tAlors, naturellement, l&rsquo;argent peut, lui aussi, devenir source de violence &ndash; et les Sages n&rsquo;ont pas attendu Marx pour s&rsquo;apercevoir qu&rsquo;il y a une parent&eacute;, dans la langue m&ecirc;me, dans la propre chair du mot, entre l&rsquo;argent et le sang.<br \/>\n\t\t\tL&rsquo;argent peut, lui aussi, devenir une idole &ndash; et c&rsquo;est toute l&rsquo;histoire des tribus d&rsquo;Isra&euml;l qui, lasses d&rsquo;attendre le retour de Mo&iuml;se parti prendre sous la dict&eacute;e les tables de la loi, entreprennent de fondre les pendants d&rsquo;oreille, les bracelets et les colliers en or dont le texte biblique leur faisait si grande gloire pour en faire un horrible veau d&rsquo;or.<br \/>\n\t\t\tEt l&rsquo;argent, dans la mesure m&ecirc;me o&ugrave; il est cet outil banal, neutre, s&eacute;cable et convertible, dans la mesure m&ecirc;me o&ugrave; il est, en d&rsquo;autres termes, cette indiff&eacute;rence &agrave; la chose, cette virtualit&eacute; pure et toujours inaccomplie, cette ivresse des possibles et, donc, cette puissance infinie, peut tr&egrave;s bien appara&icirc;tre aussi comme singeant les propri&eacute;t&eacute;s m&ecirc;mes (puissance&hellip; infini&hellip; &ecirc;tre innom&eacute;&hellip;) qui sont celles du divin&nbsp;et il peut devenir alors (quelle horreur&nbsp;!) non seulement une autre idole, mais l&rsquo;idole des idoles, l&rsquo;idole par excellence, c&rsquo;est-&agrave;-dire la grimace diabolique du divin.<br \/>\n\t\t\tMais les sages ont r&eacute;ponse &agrave; cela.<br \/>\n\t\t\tIls voient le p&eacute;ril, mais ils ont aussi le rem&egrave;de.<br \/>\n\t\t\tEt c&rsquo;est toute l&rsquo;argument de Ma&iuml;monide quand il nous dit qu&rsquo;il n&rsquo;y a qu&rsquo;une fa&ccedil;on, au fond, de ne pas basculer dans ce culte de l&rsquo;argent, dans cette idol&acirc;trie de son abstraction et de son dieu &ndash; et que ce moyen c&rsquo;est de sortir, justement, de l&rsquo;abstraction&nbsp;; de convertir cette pure puissance en acte et en lumi&egrave;re&nbsp;; et, de cet informe dont le Talmud a&nbsp;aussi&nbsp;une sainte horreur, de tirer des formes et des cr&eacute;ations singuli&egrave;res.<\/p>\n<p>\n\t\t\tL&rsquo;argent, non comme fin, mais comme moyen.<br \/>\n\t\t\tL&rsquo;argent pour, une fois la nature d&eacute;sensorcel&eacute;e, travailler &agrave; l&rsquo;illuminer.<br \/>\n\t\t\tL&rsquo;argent comme instrument de cet embellissement du monde auquel le Midrash, dans un texte que j&rsquo;ai comment&eacute; dans les gloses de mon&nbsp;H&ocirc;tel Europe,&nbsp;nous dit qu&rsquo;Edom peut &oelig;uvrer quand il prend soin de ne pas oublier la part due &agrave; Jacob.<\/p>\n<p>\n\t\t\tVous savez cela, cher Patrick Drahi, vous qui nous avez racont&eacute;, tout &agrave; l&rsquo;heure, que vous ne vous int&eacute;ressiez vraiment qu&rsquo;&agrave; ce que peut l&rsquo;argent pour anoblir le s&eacute;jour et le destin des humains.<br \/>\n\t\t\tVous le savez mieux que beaucoup d&rsquo;autres de votre esp&egrave;ce si j&rsquo;en crois ce que vous nous avez dit des moyens que vous mettez en &oelig;uvre pour convertir l&rsquo;argent que vous gagnez en cette seule richesse substantielle qui est celle de ce que les hommes peuvent faire de leur propre cerveau.<\/p>\n<p>\n\t\t\tEt c&rsquo;est pourquoi je suis heureux de vous retrouver avec moi, ou de me retrouver avec vous, dans ce palmar&egrave;s du Prix Scopus de l&rsquo;Universit&eacute; h&eacute;bra&iuml;que de J&eacute;rusalem qui est, d&rsquo;abord, vous le savez, un prix qui honore les travaux de l&rsquo;intelligence et de la pens&eacute;e.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Patrick Drahi, les Juifs et l&rsquo;argent &nbsp; &nbsp; D&eacute;couvrez le texte, r&eacute;vis&eacute;, de l&rsquo;allocution prononc&eacute;e par Bernard-Henri L&eacute;vy, le mercredi 18 mars 2015, &agrave; l&rsquo;occasion de la remise &agrave; Patrick Drahi du Prix Scopus de l&rsquo;Universit&eacute; H&eacute;bra&iuml;que de J&eacute;rusalem &nbsp; Par Bernard-Henri Levy, publi&eacute; dans&nbsp;La R&egrave;gle du Jeu&nbsp; C&rsquo;est la quatri&egrave;me fois, sauf erreur, que&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":19650,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[406,271,10,345,47,1],"tags":[],"class_list":["post-10491","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-bernard-henri-levy","category-emmanuel-levinas","category-france","category-serge-klarsfeld","category-tel-aviv","category-uncategorized"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10491","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10491"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10491\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/media\/19650"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10491"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=10491"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=10491"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}