{"id":10591,"date":"2016-07-08T03:36:24","date_gmt":"2016-07-08T03:36:24","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=10591"},"modified":"2016-07-08T05:23:37","modified_gmt":"2016-07-08T05:23:37","slug":"lappetit-de-vivre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/lappetit-de-vivre\/","title":{"rendered":"L\u2019app\u00e9tit de vivre"},"content":{"rendered":"<div id=\"page_header\">\n<div>\n<div id=\"from_xml_top\">\n<div id=\"infoBook\">\n<p>\n\t\t\t\t\tL&rsquo;app&eacute;tit de vivre<\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\tL&rsquo;app&eacute;tit de vivre n&rsquo;est le privil&egrave;ge d&rsquo;aucun &acirc;ge ni d&rsquo;aucune situation. On ne le provoque ni ne le stimule&nbsp;: il manque ou surabonde, marquant d&egrave;s le d&eacute;part les existences d&rsquo;une in&eacute;galit&eacute; radicale. Nulle injonction, encouragement, incitation ou stimulation ne parviennent &agrave; le r&eacute;veiller de l&rsquo;ext&eacute;rieur. Il est ou n&rsquo;est pas, apparemment inusable chez certains, leur conf&eacute;rant, jusque dans le grand &acirc;ge parfois, une sorte de jeunesse in&eacute;puisable. D&rsquo;autres, au contraire, en sont naturellement priv&eacute;s, contraints de faire effort pour encha&icirc;ner les jours aux jours et se projeter dans l&rsquo;avenir.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<\/p><\/div>\n<\/p><\/div>\n<\/div>\n<div>\n<div id=\"article_content\">\n<div id=\"textehtml\">\n<div id=\"from_xml_bottom\">\n<div>\n<section>\n<div id=\"pa2\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa2\">2<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tCette puissance myst&eacute;rieuse &ndash; v&eacute;ritable don ou gr&acirc;ce de vie &ndash; fascine les soci&eacute;t&eacute;s occidentales contemporaines, qui oscillent entre deux exc&egrave;s, de l&rsquo;apathie &agrave; l&rsquo;avidit&eacute;. L&rsquo;app&eacute;tit de vivre est ailleurs et autrement, tel un surgissement joyeux et sain. Inalt&eacute;rable&nbsp;? Rien n&rsquo;est moins s&ucirc;r&nbsp;: il peut se d&eacute;grader en violences diverses, y compris sur soi-m&ecirc;me (on parlera alors de rage de vivre), rendre aveugle &agrave; tout ce qui reste en arri&egrave;re, virer &agrave; la f&eacute;brilit&eacute;, se d&eacute;t&eacute;riorer en activisme.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"pa3\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa3\">3<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tSes manifestations varient non seulement en fonction des individus, mais aussi en fonction des cultures. Selon les cas, il est plus ou moins tendu, plus ou moins accord&eacute; au s&eacute;rieux ou au rire, au pr&eacute;sent ou &agrave; l&rsquo;avenir, plus ou moins conscient du tragique et de la mort. Mais presque toujours il semble qu&rsquo;il ait le go&ucirc;t des autres, associ&eacute;s ou amis. Il les cherche et les veut pr&egrave;s de lui pour le projet ou pour la f&ecirc;te. C&rsquo;est dire qu&rsquo;il est chaleureux &ndash; mais sous-entendre aussi qu&rsquo;il peut &ecirc;tre tyrannique. Il doit donc composer avec ce qui n&rsquo;est pas lui pour &ecirc;tre supportable&nbsp;: en cela, du moins, celui qu&rsquo;anime l&rsquo;app&eacute;tit de vivre se trouve &agrave; &eacute;galit&eacute; avec tous les autres.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"pa4\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa4\">4<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tF L C<\/p>\n<\/p><\/div>\n<\/section>\n<section>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t<strong>Le carburant invisible<\/strong><\/p>\n<div id=\"pa5\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa5\">5<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tBruno Frappat<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#no1\" id=\"amorce_re1no1\">[*]&nbsp;&nbsp;Journaliste. Pr&eacute;sident du Directoire du Groupe Bay&#8230;<\/a><a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#no1\" id=\"re1no1\">&nbsp;[*]<\/a><\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"pa6\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa6\">6<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tIl y a&nbsp;des gens insupportables&nbsp;: ils ne se contentent pas d&rsquo;exister, d&rsquo;&ecirc;tre l&agrave;, d&rsquo;attendre sagement les &eacute;ch&eacute;ances en regardant les nuages. Non, en plus, ils veulent vivre. Intens&eacute;ment, inlassablement. On se dit&nbsp;: bon, ils ont fait leurs preuves, ils ont fait leur temps, ils ont bien &oelig;uvr&eacute;&nbsp;; maintenant ils vont pouvoir se reposer. Ils ne l&rsquo;ont pas vol&eacute;. Ils ont le droit de se calmer, en quelque sorte. Pas du tout&nbsp;! Ils persistent, ils insistent. Ils s&rsquo;activent, ils d&eacute;vorent les jours, ils vous disent qu&rsquo;ils sont encore plus d&eacute;bord&eacute;s qu&rsquo;avant, que leurs journ&eacute;es passent trop vite. C&rsquo;est quoi, la vie, pour eux, une drogue&nbsp;? Ils sont &eacute;nervants, parfois.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"pa7\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa7\">7<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tLa v&eacute;rit&eacute; est qu&rsquo;on les trouve &agrave; la fois insupportables et admirables. Comment ne pas ressentir une ambivalence forte par rapport &agrave; ce qu&rsquo;ils manifestent d&rsquo;app&eacute;tit de vivre, de d&eacute;sir de bouger, de s&rsquo;activer. La v&eacute;rit&eacute; oblige aussi &agrave; reconna&icirc;tre que l&rsquo;on se projette en les regardant vivre&nbsp;: &laquo;&nbsp;Et moi donc, serai-je plus tard, &agrave; leur &acirc;ge, sage contemplatif, Cincinnatus, ou r&ecirc;v&eacute;-je comme eux d&rsquo;avaler la vie jusqu&rsquo;au bout de la vie&nbsp;? De d&eacute;vorer les jours &agrave; belles dents jusqu&rsquo;au dernier&nbsp;?&nbsp;&raquo; La v&eacute;rit&eacute;, enfin, impose l&rsquo;&eacute;vidence que l&rsquo;on n&rsquo;en sait rien. Que nul ne saurait d&rsquo;avance dire quand et o&ugrave; sera atteint &ndash; s&rsquo;il doit et peut l&rsquo;&ecirc;tre &ndash; ce cap de la satisfaction. Ni si, un jour, une nuit, on sera soi-m&ecirc;me, en guise d&rsquo;app&eacute;tit de vivre, repu. Rassasi&eacute; et content. Belle hypoth&egrave;se, mais inv&eacute;rifiable, sauf trop tard&hellip;<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"pa8\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa8\">8<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tCela vient de tr&egrave;s loin, cet app&eacute;tit de vivre. Du tout petit bout d&rsquo;homme qui, dans le ventre de sa m&egrave;re, deux ou trois mois apr&egrave;s sa conception, nous le montre d&eacute;j&agrave; anim&eacute;, commen&ccedil;ant &agrave; se faire de la place, &agrave; se manifester sans bruit (&ccedil;a viendra&nbsp;les cris de la vie&nbsp;!), &agrave; bouger. Oui&nbsp;: bouger du haut de ses cinq &agrave; six centim&egrave;tres&nbsp;! Les &eacute;chographies &eacute;mouvantes que l&rsquo;on fait alors r&eacute;v&egrave;lent d&egrave;s ce moment une visible impatience de vivre. Elle rend les parents (et les futurs grands-parents, croyez-le&hellip;) impatients aussi de vivre avec le nouveau venu. Quel app&eacute;tit manifestent ces moments de contemplation silencieuse et partag&eacute;s&nbsp;! Oui, cela vient de loin et on devine que cela demande &agrave; aller loin. Il y a comme un appel silencieux dans ce minuscule remuement&nbsp;: &laquo;&nbsp;Bon, quand est-ce qu&rsquo;on commence&nbsp;?&nbsp;&raquo;<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"pa9\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa9\">9<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tPeut-on distinguer l&rsquo;app&eacute;tit de vivre de la liesse d&rsquo;exister, de cet &eacute;tonnement d&rsquo;&ecirc;tre que chaque aube manifeste&nbsp;? Nous avons beau ronchonner dans les petits matins bl&ecirc;mes, nous avons beau, parfois, nous lever du pied gauche, et r&acirc;ler d&rsquo;avance devant les &eacute;pisodes annonc&eacute;s d&rsquo;une journ&eacute;e qui &laquo;&nbsp;s&rsquo;annonce difficile&nbsp;&raquo;, toujours revient &ndash; si fugitif parfois soit-il &ndash; ce sentiment magique ou merveilleux d&rsquo;&ecirc;tre l&agrave;, de palpiter, de nous &eacute;veiller &agrave; la vie comme au sortir du ventre maternel. Et, le soleil se montrant, de le voir appara&icirc;tre pour la premi&egrave;re fois. Paysages ou visages, sons, bruit du vent dans les feuilles, coteaux aux lignes pacifiantes, nuages toujours recommenc&eacute;s, gens qui marchent&nbsp;au bord de l&rsquo;eau, humus automnal&nbsp;: tout &eacute;tonne de tout ce qui chaque jour recommence. Le regard ne se lasse pas. Il ne se fatigue jamais. Et le retour du pareil au m&ecirc;me (saisons&hellip;) est un enchantement nouveau.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"pa10\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa10\">10<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t&laquo;&nbsp;Mais quel est donc son carburant&nbsp;?&nbsp;&raquo;, demande-t-on parfois au sujet de ceux qui nous surprennent par leur mani&egrave;re goulue d&rsquo;aborder les jours, les activit&eacute;s, de surmonter les difficult&eacute;s&nbsp;? Ce ne peut pas &ecirc;tre seulement l&rsquo;effet de la volont&eacute;. Car c&rsquo;est lourdingue, la volont&eacute;. C&rsquo;est une m&eacute;canique. Cela ne met pas en joie. Il ne peut y avoir de l&eacute;g&egrave;ret&eacute; contrainte de l&rsquo;&ecirc;tre. On ne construit pas la joie. On la ressent comme un donn&eacute;. Ou on la regrette comme un manque. Un en-creux. Car, soyons justes, si l&rsquo;app&eacute;tit de vivre vient &agrave; manquer &ndash; et Dieu sait que beaucoup semblent l&rsquo;avoir perdu et &ecirc;tre devenus anorexiques &ndash;, si l&rsquo;on regarde passer les plats avec des haut-le-c&oelig;ur, si l&rsquo;ac&eacute;die ou la d&eacute;prime vous guette, c&rsquo;est bien que la vie peut &ecirc;tre fardeau, plus que carburant ou nourriture. Plus peine que gr&acirc;ce. Plus punition que viatique. Les raisonnements ont alors peu de part&nbsp;: on n&rsquo;a pas &agrave; &laquo;&nbsp;convaincre&nbsp;&raquo; quelqu&rsquo;un, &agrave; coups d&rsquo;arguments, que la vie est belle. On n&rsquo;a pas &agrave; aligner la liste des dix ou douze raisons raisonnables devant pousser &agrave; admettre que la vie est bonne. C&rsquo;est au c&oelig;ur de chacun que se livre le combat entre d&eacute;sir de vivre et lassitude d&rsquo;exister. Cela ne se d&eacute;cr&egrave;te pas.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"pa11\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa11\">11<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tAlors, &eacute;videmment, il y a quelque g&ecirc;ne &agrave; s&rsquo;exprimer joyeusement au sujet de la vie quand d&rsquo;autres n&rsquo;en ressentent pas les jovialit&eacute;s, ou n&rsquo;en &eacute;prouvent nulle envie. On ne va pas se mettre &agrave; plastronner devant les abattus, les appeler &agrave; se redresser, &agrave; batailler. Comment siffloter devant le malheur&nbsp;? Comment appeler &agrave; &laquo;&nbsp;de l&rsquo;entrain, de la gaiet&eacute;, de la bonne humeur&nbsp;&raquo; au passage des vaincus de la vie&nbsp;et de la d&eacute;tresse, de l&rsquo;injustice&nbsp;? Il y a carr&eacute;ment de l&rsquo;ind&eacute;cence &agrave; s&rsquo;afficher affam&eacute; de vie. A s&rsquo;attabler, toutes papilles en attente, au festin de l&rsquo;existence.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"pa12\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa12\">12<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tUne forme de bonne conscience d&rsquo;&ecirc;tre ne ram&egrave;ne pas forc&eacute;ment le sourire sur le visage de l&rsquo;autre s&rsquo;il est ext&eacute;nu&eacute;&nbsp;: &laquo;&nbsp;Oui, mais vous, ce n&rsquo;est pas pareil&hellip;&nbsp;&raquo; Mani&egrave;re de dire&nbsp;: &laquo;&nbsp;Oui, mais vous vous &ecirc;tes riche de cette joie qui m&rsquo;&eacute;chappe. N&rsquo;en rajoutez pas dans cette injustice, qui me fait pauvre parmi les pauvres, loin de vous.&nbsp;&raquo; Il n&rsquo;emp&ecirc;che que cela ne dispense pas de t&eacute;moigner, sans trop de pr&eacute;tention ni d&rsquo;affichage (c&rsquo;est d&eacute;j&agrave; trop que de le faire ici&hellip;), que l&rsquo;on est goulu de vie, affam&eacute; d&rsquo;&ecirc;tre, jamais lass&eacute; longtemps, jamais durablement repu. Et qu&rsquo;il y a toujours un &laquo;&nbsp;apr&egrave;s&nbsp;&raquo; &agrave; vivre apr&egrave;s ce que l&rsquo;on a d&eacute;j&agrave; v&eacute;cu. Que la perte d&rsquo;app&eacute;tit vous vient parfois (l&rsquo;indigestion de vivre, cela existe aussi&hellip;), mais que cela ne s&rsquo;installe pas fatalement. Mince consolation pour les autres&nbsp;: d&rsquo;avoir faim soi-m&ecirc;me ne les nourrit pas. Certes, mais perdre soi-m&ecirc;me l&rsquo;app&eacute;tit ne le leur rendra pas.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"pa13\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa13\">13<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tSurtout, donc, pas de le&ccedil;ons&nbsp;! La vitalit&eacute; n&rsquo;est pas une discipline acad&eacute;mique qu&rsquo;on pourrait enseigner, ou une cat&eacute;gorie de la gymnastique qu&rsquo;un bon entra&icirc;nement suffirait &agrave; ressentir ou &agrave; d&eacute;velopper. On ne s&rsquo;entra&icirc;ne pas &agrave; la vie, don re&ccedil;u. C&rsquo;est comme l&rsquo;amour&nbsp;: on ne force pas le passage. On ne s&rsquo;&eacute;prend pas sur commande, &agrave; heures fixes. Nul ne se dit efficacement&nbsp;: &laquo;&nbsp;Aujourd&rsquo;hui, &agrave; telle heure, je vais tomber amoureux.&nbsp;&raquo;&nbsp;Idem&nbsp;pour le go&ucirc;t de vivre&nbsp;: &laquo;&nbsp;Cette semaine, j&rsquo;ai programm&eacute; le retour du go&ucirc;t de la vie. Je vais me composer un menu d&rsquo;enfer, enfin, fa&ccedil;on de parler&hellip;&nbsp;&raquo; C&rsquo;est la meilleure mani&egrave;re, cette fa&ccedil;on de crispation, de se bloquer, de s&rsquo;emp&ecirc;cher m&ecirc;me de vivre. La joie sur commande t&eacute;tanise. On pourrait dire que l&rsquo;app&eacute;tit de vivre vient en vivant, mais non en s&rsquo;empiffrant ou s&rsquo;enivrant sur ordre. Rien de plus trompeur que la fameuse formule de la sagesse dite populaire&nbsp;: &laquo;&nbsp;L&rsquo;app&eacute;tit vient en mangeant.&nbsp;&raquo; Essayez donc de v&eacute;rifier, avec les enfants qui n&rsquo;aiment pas les &eacute;pinards, si l&rsquo;app&eacute;tit des &eacute;pinards leur vient de cette fa&ccedil;on&hellip; Mais cela ne vous dispense nullement, vous, de manger des &eacute;pinards. Sans leur en faire le reproche. Ils y viendront, va&nbsp;!<\/p>\n<\/p><\/div>\n<\/section>\n<section>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t<strong>Une exp&eacute;rience d&rsquo;insatisfaction<\/strong><\/p>\n<div id=\"pa14\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa14\">14<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tLaurence Devillairs<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#no2\" id=\"amorce_re2no2\">[**]&nbsp;&nbsp;Philosophe. Attach&eacute;e de recherche au Coll&egrave;ge de Fr&#8230;<\/a><a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#no2\" id=\"re2no2\">&nbsp;[**]<\/a><\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"pa15\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa15\">15<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tOn sait&nbsp;que lorsque l&rsquo;app&eacute;tit de vivre est perdu, tout est perdu&nbsp;: on plonge alors dans l&rsquo;apathie, voire la m&eacute;lancolie, cette langueur triste qui est absence de d&eacute;sir. Car l&rsquo;app&eacute;tit a partie li&eacute;e avec le d&eacute;sir, non pas le d&eacute;sir de tel ou tel objet (ou de telle personne), mais le d&eacute;sir fondamental, celui qui est d&eacute;sir de la vie elle-m&ecirc;me &ndash; d&eacute;sir de vivre. Ce type de d&eacute;sir peut s&rsquo;apparenter &agrave; de l&rsquo;app&eacute;tit, car il sollicite &agrave; la fois le corps et l&rsquo;esprit&nbsp;; il est comme un moteur de la personne tout enti&egrave;re, un ressort qui tient aussi bien du physique que du psychique. Ce qui est alors en jeu, ce n&rsquo;est pas ce dont on est affam&eacute;, mais ce qui fait la substance m&ecirc;me de la vie, sa vitalit&eacute; pour ainsi dire. Avoir de l&rsquo;app&eacute;tit pour la vie n&rsquo;est pas simplement trouver un sens &agrave; son existence, c&rsquo;est aussi se d&eacute;lecter d&rsquo;&ecirc;tre en vie, savourer le fait de respirer comme de penser &ndash; avoir du go&ucirc;t pour le pur acte d&rsquo;&ecirc;tre et d&rsquo;exister. Le d&eacute;sir serait la conscience qui accompagne l&rsquo;app&eacute;tit de vivre&nbsp;; il serait cet app&eacute;tit &laquo;&nbsp;intellectualis&eacute;&nbsp;&raquo;, pens&eacute;. L&rsquo;app&eacute;tit de vivre serait ainsi le v&eacute;cu de ce d&eacute;sir, sa base physico-psychique.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"pa16\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa16\">16<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tL&rsquo;app&eacute;tit fait une entr&eacute;e triomphale et in&eacute;dite en philosophie, au&nbsp;xviie&nbsp;si&egrave;cle, gr&acirc;ce &agrave; Spinoza. Il montre, notamment dans son &oelig;uvre majeure l&rsquo;Ethique, que chaque chose est anim&eacute;e par le d&eacute;sir de pers&eacute;v&eacute;rer dans son &ecirc;tre. Cet effort (ouconatus) &agrave; se maintenir dans l&rsquo;&ecirc;tre est l&rsquo;essence de chaque chose, sa nature m&ecirc;me. Rapport&eacute; &agrave; l&rsquo;homme, ce d&eacute;sir est &laquo;&nbsp;volont&eacute;&nbsp;&raquo; (lorsqu&rsquo;il concerne uniquement l&rsquo;&acirc;me), &laquo;&nbsp;app&eacute;tit&nbsp;&raquo; (il sollicite l&rsquo;&acirc;me et le corps) ou &laquo;&nbsp;d&eacute;sir&nbsp;&raquo; (app&eacute;tit accompagn&eacute; de la conscience de soi). Le &laquo;&nbsp;d&eacute;sir&nbsp;&raquo; ou &laquo;&nbsp;l&rsquo;effort pour pers&eacute;v&eacute;rer dans l&rsquo;&ecirc;tre&nbsp;&raquo; est ainsi l&rsquo;essence de l&rsquo;homme&nbsp;; il englobe &laquo;&nbsp;tous les efforts de la nature humaine que nous d&eacute;signons sous le nom d&rsquo;app&eacute;tit, de volont&eacute;, de d&eacute;sir ou d&rsquo;impulsion&nbsp;&raquo; (Ethique, IIIe&nbsp;Partie).<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"pa17\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa17\">17<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tL&rsquo;originalit&eacute; de cette conception spinoziste du d&eacute;sir ou de l&rsquo;app&eacute;tit consiste &agrave; le s&eacute;parer de l&rsquo;id&eacute;e de manque&nbsp;: nous d&eacute;sirons parce que nous manquons de quelque chose, d&rsquo;&ecirc;tre, de pl&eacute;nitude. D&eacute;sirer est une forme de douleur, la douleur ressentie de ce qui fait d&eacute;faut (la personne aim&eacute;e, l&rsquo;amour, l&rsquo;argent,&nbsp;etc.). Spinoza cherche, au contraire, &agrave; montrer que le d&eacute;sir est affirmation positive de la vie et du vivant&nbsp;; il est le mouvement m&ecirc;me de la vie, dans son effort &agrave; se maintenir.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"pa18\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa18\">18<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tSans doute cette op&eacute;ration philosophique a-t-elle pour but de lib&eacute;rer l&rsquo;homme de toute sensation de manque, d&rsquo;incompl&eacute;tude et, par l&agrave;-m&ecirc;me, de buts &agrave; atteindre qui seraient fix&eacute;s par la religion, la morale et la soci&eacute;t&eacute;. Mais cette conception philosophique d&eacute;crit-elle la r&eacute;alit&eacute; du d&eacute;sir, l&rsquo;exp&eacute;rience effective que nous en faisons&nbsp;? En effet, il semble que toujours nous associons le d&eacute;sir au manque. Lorsque nous d&eacute;sirons, nous avons dans l&rsquo;id&eacute;e que nous serons davantage, et que nous serons davantage nous-m&ecirc;mes si nous obtenons ce que nous d&eacute;sirons (l&rsquo;amour, la richesse, la r&eacute;ussite,&nbsp;etc.). Le d&eacute;sir para&icirc;t n&eacute;cessairement emprunt de cette dimension n&eacute;gative de l&rsquo;incompl&eacute;tude.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"pa19\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa19\">19<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tCe qui met en mouvement, ce qui fait le moteur de l&rsquo;existence, l&rsquo;app&eacute;tit de vivre, est pr&eacute;cis&eacute;ment cette exp&eacute;rience de l&rsquo;insatisfaction, qui pousse &agrave; chercher mieux et plus. Nous ne nous contentons pas de vivre, de pers&eacute;v&eacute;rer dans l&rsquo;&ecirc;tre, nous nous projetons vers une vie autre, plus &laquo;&nbsp;remplie&nbsp;&raquo;. L&rsquo;app&eacute;tit de vivre peut ainsi conduire &agrave; vivre hors de soi, en une vie que l&rsquo;on se repr&eacute;sente comme meilleure, plus pleine. Au lieu d&rsquo;&ecirc;tre un moteur pour vivre au pr&eacute;sent, l&rsquo;app&eacute;tit deviendrait un ressort qui nous pousse vers le futur ou nous replie sur le pass&eacute;, l&agrave; o&ugrave; nous vivions vraiment, pleinement.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"pa20\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa20\">20<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tLe d&eacute;sir ou l&rsquo;app&eacute;tit a donc ceci de paradoxal qu&rsquo;il donne une intensit&eacute; &agrave; la vie, mais qu&rsquo;il emp&ecirc;che de vivre au pr&eacute;sent. Il revient &agrave; consid&eacute;rer la vie comme une case vide &agrave; remplir, comme un contenant qui n&rsquo;aurait d&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t qu&rsquo;&agrave; condition de &laquo;&nbsp;contenir&nbsp;&raquo; ce que l&rsquo;on d&eacute;sire (nouveaux habits, carri&egrave;re, voyages,&nbsp;etc.). L&rsquo;app&eacute;tit de vivre met face &agrave; la vie comme face &agrave; une assiette vide, que le menu de son choix aura &agrave; charge de combler. Mais, alors, nous ne vivons jamais&nbsp;; nous ne faisons que d&eacute;sirer vivre&nbsp;: savourer la vie est toujours remis &agrave; plus tard.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"pa21\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa21\">21<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tAlors qu&rsquo;il appara&icirc;t imm&eacute;diatement l&eacute;gitime, contre toutes les tristesses, ti&eacute;deurs et frustrations, de faire l&rsquo;&eacute;loge de l&rsquo;app&eacute;tit de vivre, notre th&egrave;se sera au contraire de voir dans cet app&eacute;tit une r&eacute;alit&eacute; plus sombre. A y bien r&eacute;fl&eacute;chir, il semble en effet que l&rsquo;app&eacute;tit pour la vie conduise &agrave; ne jamais &laquo;&nbsp;cueillir le temps pr&eacute;sent&nbsp;&raquo;. Au pr&eacute;sent ou dans l&rsquo;instant pr&eacute;sent, nous ne faisons pas l&rsquo;exp&eacute;rience du comblement, mais de tout ce qui nous en s&eacute;pare.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"pa22\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa22\">22<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tAussi est-ce un autre philosophe, quasi contemporain de Spinoza, qui, selon nous, a le mieux d&eacute;crit la nature du d&eacute;sir ou de l&rsquo;app&eacute;tit. Pascal affirme en effet&nbsp;: &laquo;&nbsp;Nous ne nous tenons jamais au temps pr&eacute;sent. Nous anticipons l&rsquo;avenir comme trop lent &agrave; venir, comme pour h&acirc;ter son cours, ou nous rappelons le pass&eacute; pour l&rsquo;arr&ecirc;ter comme trop prompt, si imprudents que nous errons dans les temps qui ne sont point n&ocirc;tres et ne pensons point au seul qui nous appartient, et si vains que nous songeons &agrave; ceux qui ne sont rien, et &eacute;chappons<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#no3\" id=\"amorce_re3no3\">[***]&nbsp;&nbsp;Laisser &eacute;chapper.<\/a><a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#no3\" id=\"re3no3\">&nbsp;[***]&nbsp;<\/a>sans r&eacute;flexion le seul qui subsiste. C&rsquo;est que le pr&eacute;sent d&rsquo;ordinaire nous blesse. Nous le cachons &agrave; notre vue parce qu&rsquo;il nous afflige, et s&rsquo;il nous est agr&eacute;able nous regrettons de le voir &eacute;chapper.&nbsp;&raquo; Notre app&eacute;tit de vivre nous am&egrave;ne ainsi &agrave; toujours projeter de vivre, sans jamais r&eacute;ussir &agrave; go&ucirc;ter le moment pr&eacute;sent&nbsp;: &laquo;&nbsp;Nous ne pensons presque point au pr&eacute;sent [&hellip;]. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous esp&eacute;rons de vivre, et nous disposant toujours &agrave; &ecirc;tre heureux, il est in&eacute;vitable que nous le soyons jamais.&nbsp;&raquo; (Pens&eacute;es, 80).<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"pa23\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa23\">23<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tPour sortir de ce cercle vicieux du d&eacute;sir, de cette potentielle fuite en avant contenue dans l&rsquo;app&eacute;tit de vivre, ne faudrait-il pas nous entra&icirc;ner &agrave; voir dans la vie m&ecirc;me, dans le simple fait de vivre, une satisfaction&nbsp;? La vie en elle-m&ecirc;me n&rsquo;est-elle d&eacute;j&agrave; pas une assiette pleine &ndash; pleine de vie, pr&eacute;cis&eacute;ment&nbsp;? Si nous voulons que notre app&eacute;tit de vivre soit joie de vivre et non exp&eacute;rience renouvel&eacute;e de l&rsquo;insatisfaction, il nous faut donc apprendre &agrave; vivre au pr&eacute;sent, &agrave; habiter pleinement chacun des instants de notre quotidien.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<\/section>\n<section>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t<strong>Un joyeux rebond sur la mort<\/strong><\/p>\n<div id=\"pa24\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa24\">24<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tEtienne Klein<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#no4\" id=\"amorce_re4no4\">[****]&nbsp;&nbsp;Physicien au Commissariat &agrave; l&rsquo;Energie Atomique<\/a><a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#no4\" id=\"re4no4\">&nbsp;[****]<\/a><\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"pa25\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa25\">25<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tL&rsquo;app&eacute;tit&nbsp;&ndash; le plaisir qu&rsquo;on &eacute;prouve &agrave; manger &ndash; ne se satisfait pas de n&rsquo;importe quel aliment, mais il les assaisonne tous. Sans doute en va-t-il de m&ecirc;me pour l&rsquo;app&eacute;tit de vivre&nbsp;: il ne se satisfait pas de tous les moments de la vie, mais tous sont piment&eacute;s par lui. Souvent, on le consid&egrave;re comme un don, une gr&acirc;ce&nbsp;: certains disposeraient d&rsquo;une vitalit&eacute; gourmande, les autres non. Ce serait affaire d&rsquo;h&eacute;ritage, de pr&eacute;disposition, de temp&eacute;rament.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"pa26\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa26\">26<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tMais l&rsquo;app&eacute;tit de vivre peut aussi relever d&rsquo;un choix existentiel, r&eacute;sulter d&rsquo;une d&eacute;cision r&eacute;fl&eacute;chie, cons&eacute;cutive &agrave; un&nbsp;envisagement&nbsp;de la mort.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"pa27\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa27\">27<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tEn apparence, la mort advient comme un simple effet du temps. De l&agrave; &agrave; penser que le temps est, sinon la mort m&ecirc;me, du moins sa monture, son vecteur, et qu&rsquo;il faut donc penser le temps &agrave; partir de la mort et non l&rsquo;inverse, il n&rsquo;y a qu&rsquo;un pas, que nous franchissons souvent. La mort n&rsquo;habite-t-elle pas la vie m&ecirc;me&nbsp;? C&rsquo;&eacute;tait la th&egrave;se de Montaigne (&laquo;&nbsp;Vous &ecirc;tes en la mort pendant que vous &ecirc;tes en vie&nbsp;&raquo;), que Heidegger est venu radicaliser &agrave; l&rsquo;extr&ecirc;me. Selon lui, la mort constituerait la source de toutes nos repr&eacute;sentations du temps, pour la simple raison qu&rsquo;elle emp&ecirc;cherait de le situer dans un ordre plus vaste. En somme, le temps ne serait rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un habit de la mort, un masque plus anim&eacute; qu&rsquo;elle, seulement destin&eacute; &agrave; la rendre verbalement pr&eacute;sentable et intellectuellement admissible.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"pa28\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa28\">28<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tCette conception peut se d&eacute;fendre. L&rsquo;id&eacute;e de la mort a sans conteste un impact sur notre temps humain&nbsp;: c&rsquo;est elle qui lui donne cette odeur de sapin si particuli&egrave;re, ce parfum diffus qui impr&egrave;gne nos r&eacute;flexions sur le temps, comme si nous ne pouvions le penser hors de l&rsquo;an&eacute;antissement imparable qu&rsquo;il nous promet. Nous avons beau savoir qu&rsquo;elle n&rsquo;est pas la fin du temps, mais simplement la fin de la dur&eacute;e d&rsquo;un &ecirc;tre dans le flux ininterrompu du temps, la mort fait &eacute;cran. Certes, nous disposons de maintes strat&eacute;gies, plus ou moins efficaces, pour ne pas trop sentir son ombre&nbsp;: enivrement, griserie, agitation, notori&eacute;t&eacute;, gloire, investissement dans la pierre. Tout cela nous permet d&rsquo;oublier provisoirement, dans l&rsquo;illusion de durer, de faire face &agrave; notre destin de mortel. Mais la mort gagne toujours, au moins en apparence. Avec elle, aucun leurre n&rsquo;aboutit jamais, et elle n&rsquo;oublie personne, ni les nababs ni les esclaves, ni les arrogants ni les humbles, ni les cuistres ni les saints, comme si un sympathique communisme d&rsquo;outre-tombe devait opposer l&rsquo;&eacute;galit&eacute; des cadavres &agrave; l&rsquo;in&eacute;galit&eacute; des vivants.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"pa29\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa29\">29<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tAlors, face &agrave; ce mur temporel qu&rsquo;est la mort, comment se tenir&nbsp;? Craindre et s&rsquo;&eacute;pouvanter sans limite, s&rsquo;indigner, crier au scandale &agrave; la pens&eacute;e que, peut-&ecirc;tre, on ne verra plus le coucher du soleil&nbsp;? Se figer, se rapetisser, et ainsi mourir avant que d&rsquo;&ecirc;tre mort&nbsp;? Vivre comme si l&rsquo;on ne devait jamais mourir, &eacute;mettre des ch&egrave;ques en blanc, marginaliser la mort en l&rsquo;imaginant retir&eacute;e dans un ciel lointain, ou bien cach&eacute;e dans une cave &agrave; l&rsquo;autre bout du monde&nbsp;?<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"pa30\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa30\">30<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tMais je peux tout aussi bien trouver quelque douceur &agrave; me dire qu&rsquo;un jour je ne serai plus, et&nbsp;par cons&eacute;quent&nbsp;consid&eacute;rer ce nouveau matin comme une gr&acirc;ce qui m&rsquo;est offerte. La valeur de la vie, de la vie pr&eacute;sente, ne s&rsquo;enracine-t-elle pas d&rsquo;abord dans la connaissance de sa pr&eacute;carit&eacute; essentielle&nbsp;? Tout instant v&eacute;cu, d&egrave;s lors qu&rsquo;il se d&eacute;tache du fond obscur de la mort, prend aussit&ocirc;t de l&rsquo;&eacute;clat. Il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;&eacute;prouver une joie constante ni d&rsquo;&ecirc;tre syst&eacute;matiquement heureux (quel enfer&nbsp;!), mais de voir que le mur de la mort est aussi un miroir, un miroir bien poli qui nous oblige &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir nos vies. En nous confinant dans la finitude, la mort nous rend pr&eacute;cieux, path&eacute;tiques, &eacute;mouvants&nbsp;: nul acte accompli qui ne puisse &ecirc;tre le dernier, nul visage qui ne soit menac&eacute; &agrave; l&rsquo;instant de dispara&icirc;tre.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"pa31\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa31\">31<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tMais l&rsquo;avenir ne se r&eacute;duit pas &agrave; l&rsquo;imminence de la mort&nbsp;: celle-ci n&rsquo;est qu&rsquo;un moment du futur, pas un habit du pr&eacute;sent. Alors, plut&ocirc;t que de penser le temps d&rsquo;apr&egrave;s elle, mieux vaut la penser d&rsquo;apr&egrave;s le temps et pour ce qu&rsquo;elle est&nbsp;: un &eacute;v&eacute;nement &agrave; venir dans le temps, un &eacute;v&eacute;nement certain mais pas encore l&agrave;, qui sans cesse rehausse la valeur du pr&eacute;sent actuel. Au lieu de la voir comme une corrosion qui s&rsquo;incruste dans tous les interstices de mon existence, je d&eacute;cide de m&rsquo;en tenir &agrave; une di&eacute;t&eacute;tique&nbsp;vivace&nbsp;du temps qui m&rsquo;est donn&eacute;, &agrave; moi qui suis vivant&nbsp;: avant m&ecirc;me d&rsquo;&ecirc;tre orient&eacute; vers la borne de mon avenir, n&rsquo;est-il pas d&rsquo;abord l&rsquo;exp&eacute;rience d&rsquo;un passage &agrave; saisir, d&rsquo;une fissure o&ugrave; s&rsquo;engouffrer&nbsp;?<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"pa32\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa32\">32<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tJe vais mourir. Soit&nbsp;! C&rsquo;est donc le moment ou jamais d&rsquo;aimer la vie, heureuse ou malheureuse. De gravir, si je le peux, cette montagne au sommet enneig&eacute;, simplement parce qu&rsquo;elle est l&agrave;. Du moins de tenter quelque chose, d&rsquo;entrer vraiment dans l&rsquo;existence, de coloniser l&rsquo;&eacute;ph&eacute;m&egrave;re, si possible avec &eacute;l&eacute;gance. La nuit viendra bien assez t&ocirc;t. Ces heures, ces minutes, ces secondes sont des &eacute;v&eacute;nements. Ev&eacute;nements d&eacute;risoires&nbsp;? Admettons. Mais ce &laquo;&nbsp;d&eacute;risoire&nbsp;&raquo;, ce fut, c&rsquo;est et ce sera tr&egrave;s exactement moi.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"pa33\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa33\">33<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tA chaque instant qui m&rsquo;est donn&eacute;, l&rsquo;app&eacute;tit de vivre peut surgir d&rsquo;une projection faisant joyeusement rebond sur la mort.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<\/section>\n<section>\n<p>\n\t\t\t\t\t\tL&rsquo;app&eacute;tit vient en mangeant<\/p>\n<div id=\"pa34\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa34\">34<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tEric de Rosny<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"pa35\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa35\">35<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tLa&nbsp;khamsi&nbsp;me dit&nbsp;dans sa langue, &agrave; deux reprises&nbsp;: &laquo;&nbsp;Chaque fois que je pense &agrave; vous, je vous mange&hellip;&nbsp;&raquo; Ces mots me sont traduits par un enfant, et je lui fais r&eacute;p&eacute;ter pour &ecirc;tre s&ucirc;r de les avoir bien entendus. Ils sont parmi les plus forts qui m&rsquo;aient jamais &eacute;t&eacute; adress&eacute;s. C&rsquo;&eacute;tait en avril&nbsp;1976. Je rendais visite &agrave; ce personnage de la tradition des montagnes de l&rsquo;ouest du Cameroun que l&rsquo;on appelle&nbsp;khamsi, &agrave; traduire mot-&agrave;-mot &laquo;&nbsp;notable de Dieu&nbsp;&raquo;. Sa fonction est plut&ocirc;t celle d&rsquo;un oracle que d&rsquo;un devin, d&rsquo;o&ugrave; l&rsquo;importance des mots qui sortent de sa bouche. Je ne savais pas alors que c&rsquo;&eacute;tait la derni&egrave;re visite que je lui rendais, apr&egrave;s avoir &eacute;tudi&eacute; sa pratique plusieurs ann&eacute;es durant<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#no5\" id=\"amorce_re5no5\">[*****]&nbsp;&nbsp;Episode racont&eacute; dans Les Yeux de ma ch&egrave;vre. Sur les&#8230;<\/a><a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#no5\" id=\"re5no5\">&nbsp;[*****]&nbsp;<\/a>. Elle devait mourir quelque temps apr&egrave;s mon passage, ce qui donne aujourd&rsquo;hui &agrave; son mot d&rsquo;accueil une singuli&egrave;re port&eacute;e. Tout cela explique sans doute pourquoi le mot&nbsp;mangerremonte &agrave; ma m&eacute;moire quand je me demande comment rendre compte par une m&eacute;taphore du go&ucirc;t de vivre des Camerounais, de leur capacit&eacute; d&rsquo;appr&eacute;cier le moment pr&eacute;sent &ndash; qualit&eacute;s que j&rsquo;appr&eacute;cie depuis que je vis avec eux.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"pa36\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa36\">36<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tLa&nbsp;khamsi&nbsp;l&rsquo;avait dit en riant, ses yeux perdant momentan&eacute;ment cet &eacute;clat m&eacute;tallique que je trouvais quelque peu inqui&eacute;tant quand je la voyais exercer sa fonction. Que voulait-elle me dire&nbsp;? J&rsquo;&eacute;cartais imm&eacute;diatement la connotation &eacute;rotique &agrave; laquelle la psychanalyse ferait penser. Entre elle et moi, rien de ce genre, du moins consciemment. J&rsquo;&eacute;cartais aussi &ndash; et c&rsquo;est l&agrave; le point important pour mon propos &ndash; l&rsquo;interpr&eacute;tation t&eacute;n&eacute;breuse &agrave; laquelle le mot&nbsp;manger&nbsp;est le plus souvent associ&eacute; et dont j&rsquo;ai fait &eacute;tat dans mes &eacute;crits&nbsp;: sorcellerie, trafic de personnes, d&eacute;voration. Non, il s&rsquo;agissait ici de l&rsquo;emploi du mot&nbsp;manger&nbsp;dans un sens positif, chaleureux, convivial. Peut-&ecirc;tre m&ecirc;me que l&rsquo;expression avait quelque chose de st&eacute;r&eacute;otyp&eacute; dans sa langue, et que je n&rsquo;avais pas &agrave; y voir un signe exceptionnel d&rsquo;amiti&eacute; &agrave; mon &eacute;gard. Comme on dit &agrave; quelqu&rsquo;un de sympathique qui vient vous rendre visite apr&egrave;s une longue absence&nbsp;: &laquo;&nbsp;J&rsquo;ai beaucoup pens&eacute; &agrave; vous&nbsp;!&nbsp;&raquo; L&rsquo;ambiance bon enfant dans laquelle nous nous trouvions m&rsquo;invitait &agrave; l&rsquo;interpr&eacute;ter ainsi, sans que, pour autant, le mot perde de sa force &eacute;vocatrice. Et c&rsquo;est surtout son rire qui le disait. C&rsquo;est le rire qui fait la diff&eacute;rence entre &laquo;&nbsp;manger&nbsp;&raquo; et &laquo;&nbsp;bouffer&nbsp;&raquo;, ce dernier terme &eacute;tant toujours employ&eacute; de fa&ccedil;on p&eacute;jorative, avec son &eacute;quivalent dans les autres langues, quand les intentions sont per&ccedil;ues comme hostiles.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"pa37\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa37\">37<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tSe r&eacute;f&eacute;rer &agrave; une&nbsp;khamsi, vestige d&rsquo;une soci&eacute;t&eacute; rurale en voie de disparition, dira-t-on, cela vaut-il encore pour une population de plus en plus attir&eacute;e par la ville et la modernit&eacute;&nbsp;? Qu&rsquo;on ne s&rsquo;y trompe pas&nbsp;! En ville m&ecirc;me, certains citadins font encore appel au savoir-dire et au savoir-faire d&rsquo;une&nbsp;khamsi. Et pourquoi&nbsp;? Parce qu&rsquo;elle a prise sur cette couche profonde o&ugrave; gisent les &eacute;motions, que le monde moderne ne dissipera pas en une seule ou m&ecirc;me plusieurs g&eacute;n&eacute;rations. Il ne faut donc pas s&rsquo;&eacute;tonner que l&rsquo;emploi du vocabulaire archa&iuml;que du&nbsp;manger&nbsp;fasse encore partie du langage courant. Je donne un exemple. Un jour, je me trouvais sur un vol d&rsquo;une Compagnie a&eacute;rienne &agrave; c&ocirc;t&eacute; d&rsquo;un homme d&rsquo;affaires camerounais. L&rsquo;h&ocirc;tesse distribue aux passagers le journal&nbsp;Cameroun Tribune, un quotidien local. Quand elle arrive &agrave; notre niveau, il ne lui reste plus d&rsquo;exemplaire et elle s&rsquo;en excuse. &laquo;&nbsp;Comment, Mademoiselle, r&eacute;agit mon voisin de si&egrave;ge, moiti&eacute; furieux, moiti&eacute; rieur, vous n&rsquo;en avez plus&nbsp;? Mais&nbsp;Cameroun Tribune, c&rsquo;est ce que je mange tous les jours&nbsp;!&nbsp;&raquo;<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"pa38\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa38\">38<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tAvec un peu d&rsquo;attention, on remarquera qu&rsquo;on fait usage du mot dans les circonstances les plus diverses. Voici des gens qui jouent de l&rsquo;argent aux cartes. A la fin d&rsquo;une partie, le gagnant s&rsquo;entendra dire&nbsp;: &laquo;&nbsp;C&rsquo;est &agrave; ton tour de manger&nbsp;!&nbsp;&raquo; Il comprendra que c&rsquo;est &agrave; lui de ramasser la mise de tout le monde. Le rire est l&agrave; pour le tranquilliser, en l&rsquo;assurant de l&rsquo;approbation du groupe. Il existe &agrave; ce propos une expression significative en langue&nbsp;pidgin English, ce parler populaire des march&eacute;s. On dit&nbsp;de quelqu&rsquo;un, s&rsquo;il profite exag&eacute;r&eacute;ment d&rsquo;une situation, qu&rsquo;il est un&nbsp;Tchop-blew-pot&nbsp;(manger-&eacute;clater-pot). Il mange jusqu&rsquo;&agrave; faire p&eacute;ter la marmite&nbsp;! Il y a des chances pour que cela soit l&acirc;ch&eacute; sans rire correcteur. Et des auteurs, observateurs critiques de la soci&eacute;t&eacute;, ne se sont pas priv&eacute;s d&rsquo;exploiter la m&eacute;taphore jusque sur la page de couverture de leurs livres. Ainsi Jean-Fran&ccedil;ois Bayart donne &agrave; un ouvrage des plus s&eacute;rieux,&nbsp;L&rsquo;Etat en Afrique, ce sous-titre &eacute;vocateur&nbsp;:&nbsp;La politique du ventre&nbsp;(Fayard 1989). Peter Geschiere ajoute au sien,Sorcellerie et politique en Afrique, ce sous-titre provocateur&nbsp;:&nbsp;La viande des autres(Karthala, 1995).<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"pa39\">\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#pa39\">39<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\tMais la f&ecirc;te est le moment par excellence o&ugrave; la nourriture prise en commun donne le go&ucirc;t ou l&rsquo;app&eacute;tit de bien vivre. Les jours ordinaires, le repas sert tout bonnement &agrave; s&rsquo;alimenter et ne se prend pas n&eacute;cessairement en famille. Dans la r&eacute;gion que je connais, les plats sont mis sur la table par la m&egrave;re, recouverts d&rsquo;une serviette ou d&rsquo;une nappe, et chacun se sert quand il le veut, car cette nourriture peut se manger ti&egrave;de. Lors des f&ecirc;tes, en revanche, tout ce qui concerne la nourriture est l&rsquo;objet d&rsquo;un protocole spectaculaire et tut&eacute;laire, dont le respect est si bien pass&eacute; dans les comportements que tout se d&eacute;roule sans que l&rsquo;on sache qui en sont les organisateurs. C&rsquo;est un moment de vie sociale intense. Mariages, deuils, c&eacute;r&eacute;monies coutumi&egrave;res, religieuses ou officielles, il n&rsquo;y a pas d&rsquo;&eacute;v&eacute;nement local qui ne se termine par un partage de nourriture et de boisson et, j&rsquo;oserai dire, qui n&rsquo;en fournisse l&rsquo;occasion et m&ecirc;me le pr&eacute;texte. Apr&egrave;s des rites souvent longs et parfois guind&eacute;s, en tout cas m&eacute;ticuleusement respect&eacute;s, la nourriture et la boisson d&eacute;tendent l&rsquo;atmosph&egrave;re et donnent droit et place au rire. Mais un rire qui n&rsquo;est pas seulement rel&acirc;che et relaxation. Un rire qui revient &agrave; d&eacute;clarer publiquement que cette nourriture et cette boisson sont faites pour la vie et non pour la mort. Ainsi, &agrave; ma stup&eacute;faction, ai-je vu, lors d&rsquo;un repas de f&ecirc;te, se partager en riant une bouteille de bi&egrave;re deux messieurs que je savais &ecirc;tre &agrave; couteau tir&eacute; dans le quartier, l&rsquo;un accusant l&rsquo;autre d&rsquo;avoir rendu son fils malade&hellip; Rire ensemble en mangeant et buvant, c&rsquo;est avouer que la vie&nbsp;est quand m&ecirc;me belle&nbsp;! J&rsquo;ai retenu ce commentaire d&rsquo;un convive apr&egrave;s une f&ecirc;te&nbsp;: &laquo;&nbsp;On riait tellement, qu&rsquo;on entendait le rire du rire&nbsp;!&nbsp;&raquo;<\/p>\n<\/p><\/div>\n<\/section>\n<\/div>\n<p>\n\t\t\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<section>\n<section>\n<p>\n\t\t\t\t\tNotes<\/p>\n<div>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#re1no1\" id=\"no1\">[*]<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\tJournaliste. Pr&eacute;sident du Directoire du Groupe Bayard<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#re2no2\" id=\"no2\">[**]<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\tPhilosophe. Attach&eacute;e de recherche au Coll&egrave;ge de France<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#re3no3\" id=\"no3\">[***]<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\tLaisser &eacute;chapper.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#re4no4\" id=\"no4\">[****]<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\tPhysicien au Commissariat &agrave; l&rsquo;Energie Atomique<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#re5no5\" id=\"no5\">[*****]<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t\t\tEpisode racont&eacute; dans&nbsp;Les Yeux de ma ch&egrave;vre. Sur les pas des Ma&icirc;tres de la nuit en pays douala, Plon, coll. Terre humaine, 1982, p.&nbsp;221 sq., p.&nbsp;376. L&rsquo;auteur, j&eacute;suite fran&ccedil;ais, r&eacute;side au Cameroun depuis 1957.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<\/section>\n<\/section>\n<p>\n\t\t\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<section id=\"plan-of-article\">\n<p>\n\t\t\t\t\tPlan de l&#39;article<\/p>\n<ol>\n<li>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#s1n2\">Le carburant invisible<\/a><\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#s1n3\">Une exp&eacute;rience d&rsquo;insatisfaction<\/a><\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#s1n4\">Un joyeux rebond sur la mort<\/a><\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p>\n\t\t\t\t\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm#s1n5\">L&rsquo;app&eacute;tit vient en mangeant<\/a><\/p>\n<\/li>\n<\/ol>\n<\/section>\n<p>\n\t\t\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<\/p><\/div>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"anchor_citation\">\n<p>\n\t\t\t\tPour citer cet article<\/p>\n<p>\n\t\t\t\t&laquo;&nbsp;L&#39;app&eacute;tit de vivre&nbsp;&raquo;,&nbsp;&Eacute;tudes&nbsp;1\/2008 (Tome 408) , p.&nbsp;80-90&nbsp;<br \/>\n\t\t\t\tURL :&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm\">www.cairn.info\/revue-etudes-2008-1-page-80.htm<\/a>.<\/p>\n<p>\n\t\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<\/p><\/div>\n<\/p><\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;app&eacute;tit de vivre &nbsp; L&rsquo;app&eacute;tit de vivre n&rsquo;est le privil&egrave;ge d&rsquo;aucun &acirc;ge ni d&rsquo;aucune situation. On ne le provoque ni ne le stimule&nbsp;: il manque ou surabonde, marquant d&egrave;s le d&eacute;part les existences d&rsquo;une in&eacute;galit&eacute; radicale. Nulle injonction, encouragement, incitation ou stimulation ne parviennent &agrave; le r&eacute;veiller de l&rsquo;ext&eacute;rieur. 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