{"id":10611,"date":"2015-05-21T00:18:48","date_gmt":"2015-05-21T00:18:48","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=10611"},"modified":"2015-05-21T00:18:48","modified_gmt":"2015-05-21T00:18:48","slug":"le-fascisme-architectural-de-le-corbusier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/le-fascisme-architectural-de-le-corbusier\/","title":{"rendered":"Le fascisme architectural de Le Corbusier"},"content":{"rendered":"<p>\n\tLe fascisme architectural de&nbsp;Le&nbsp;Corbusier<\/p>\n<h1>\n\t&nbsp;<\/h1>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tPar&nbsp;Marc Perelman,&nbsp;professeur d&rsquo;esth&eacute;tique &agrave; l&rsquo;universit&eacute; de Nanterre<\/p>\n<p>\n\tCe n&rsquo;est plus une rumeur, c&rsquo;est d&eacute;sormais un fait av&eacute;r&eacute;. Le&nbsp;Corbusier a particip&eacute;, d&egrave;s les ann&eacute;es 1920 jusqu&rsquo;au milieu des ann&eacute;es 1940, &agrave; une s&eacute;rie de publications d&rsquo;extr&ecirc;me droite, fascisantes et fascistes, la plupart antis&eacute;mites, parfois racistes, toujours antiparlementaires, ultranationalistes, ferraillant contre la d&eacute;mocratie, regimbant contre la soi-disant d&eacute;g&eacute;n&eacute;rescence de la race&hellip;<\/p>\n<p>\n\tCes v&eacute;rit&eacute;s que trois ouvrages r&eacute;cemment parus viennent de r&eacute;v&eacute;ler &ndash; la Fondation Le&nbsp;Corbusier et l&rsquo;exposition &laquo;&nbsp;<a href=\"https:\/\/www.centrepompidou.fr\/cpv\/resource\/coy8gny\/rzyodRb\">Le Corbusier. Mesures de l&rsquo;homme<\/a>&nbsp;&raquo; au Centre Pompidou &agrave; Paris, osent encore les dissimuler &ndash; ont d&eacute;clench&eacute; une puissante onde de vives pol&eacute;miques qui ne sont pas pr&ecirc;tes de s&rsquo;apaiser (Le Corbusier, un fascisme fran&ccedil;ais, Xavier de Jarcy, Albin Michel, 288&nbsp;pages, 19&nbsp;euros&nbsp;;&nbsp;Un Corbusier, Fran&ccedil;ois Chaslin, Seuil, 517&nbsp;pages, 24&nbsp;euros&nbsp;;&nbsp;Le&nbsp;Corbusier, Une froide vision du monde, Marc Perelman, Michalon, 255&nbsp;pages, 19&nbsp;euros).<\/p>\n<p>\n\tLes institutions ont r&eacute;agi avec courroux et m&ecirc;me m&eacute;pris&nbsp;; les individus qui se sentaient atteints ont souvent surr&eacute;agi avec un certain d&eacute;dain m&acirc;tin&eacute; de quelque inqui&eacute;tude. La d&eacute;mystification d&rsquo;un leader id&eacute;ologique, la mise &agrave; nu du chef &eacute;branlent toujours fortement, mortifiant les &eacute;pigones. C&rsquo;est le cas aujourd&rsquo;hui avec Le&nbsp;Corbusier&nbsp;: des id&eacute;es naus&eacute;abondes mais un humaniste, un po&egrave;te, un visionnaire voulant le bonheur des hommes&nbsp;; comme ce fut le cas avec Coubertin&nbsp;: un raciste et un ap&ocirc;tre du colonialisme mais r&eacute;inventant magnifiquement les Jeux olympiques&nbsp;; et avec Heidegger&nbsp;: un nazi mais un immense philosophe&hellip;<\/p>\n<p>\n\tLes proc&eacute;d&eacute;s rh&eacute;toriques employ&eacute;s par les sectateurs de leur &laquo;&nbsp;Ma&icirc;tre&nbsp;&raquo; ont directement &agrave;&nbsp;voir avec le concept de fausse conscience et se pr&eacute;sentent dans les termes suivants&nbsp;: l&rsquo;omission, le maquillage, la minimisation ou l&rsquo;oubli (principalement par le refoulement des positions politiques de&nbsp;Le&nbsp;Corbusier qui n&rsquo;auraient bien s&ucirc;r rien &agrave; voir avec son g&eacute;nie cr&eacute;ateur)&nbsp;; le d&eacute;ni (par la d&eacute;formation ou la d&eacute;rision des propos critiques)&nbsp;; la justification (le contexte de l&rsquo;&eacute;poque est toujours difficile et complexe sinon insupportable, la crise est l&agrave;, incontournable).<\/p>\n<p>\n\t<strong>Culture de l&rsquo;excuse<\/strong><\/p>\n<div itemprop=\"articleBody\">\n<p>\n\t\tOn retrouve ces proc&eacute;d&eacute;s rh&eacute;toriques chez Paul Chemetov (<a href=\"http:\/\/www.lemonde.fr\/idees\/article\/2015\/04\/29\/le-corbusier-fut-il-fasciste-ou-demiurge_4625047_3232.html\">Le Monde, 30&nbsp;avril 2015<\/a>). Tout d&rsquo;abord, il nie&nbsp;:&nbsp;&laquo;&nbsp;Le Corbusier n&rsquo;est pas un fasciste&nbsp;&raquo;&nbsp;; puis,&nbsp;&laquo;&nbsp;c&rsquo;est l&rsquo;&eacute;poque qui voulait cela, le contexte &eacute;tait compliqu&eacute;&nbsp;&raquo;, enfin il se lib&egrave;re&nbsp;:&nbsp;&laquo;&nbsp;A cette &eacute;poque, tous les architectes &eacute;taient vichystes.&nbsp;&raquo;&nbsp;Chaque moment du raisonnement ignore le pr&eacute;c&eacute;dent&nbsp;; l&rsquo;univers de ce raisonnement n&rsquo;appartient donc pas au monde de la dialectique&nbsp;; c&rsquo;est l&rsquo;univers de la mauvaise abstraction.<\/p>\n<p>\n\t\tAvec Paul Chemetov, on atteint m&ecirc;me presque la divagation lorsqu&rsquo;il assimile Sartre et Camus d&rsquo;un c&ocirc;t&eacute; &agrave;&nbsp;Le&nbsp;Corbusier de l&rsquo;autre, simplement parce que tous les trois ont &eacute;crit pendant la seconde guerre mondiale. L&rsquo;architecte oublie que ni Sartre ni Camus n&rsquo;ont r&eacute;dig&eacute; de propos antis&eacute;mites, qu&rsquo;ils ne se sont pas pr&eacute;cipit&eacute;s &agrave; Vichy, qu&rsquo;ils n&rsquo;ont pas l&eacute;ch&eacute; les bottes mar&eacute;chalistes.<\/p>\n<p>\n\t\tL&rsquo;exposition et le catalogue &laquo;&nbsp;Le Corbusier. Mesures de l&rsquo;homme&nbsp;&raquo; auraient d&ucirc; &ecirc;tre une r&eacute;ussite et le lieu d&rsquo;un d&eacute;bat public. Ils ne le sont pas. Non pas sur le plan de la mise en sc&egrave;ne et de leur facture o&ugrave; les moyens sont importants mais, si l&rsquo;on va &agrave; l&rsquo;essentiel, sur la mise entre parenth&egrave;ses du contexte politique dans lequel, et bien s&ucirc;r par lequel Le&nbsp;Corbusier a&nbsp;pens&eacute;, projet&eacute;, construit, d&eacute;fendu ses propres &oelig;uvres.<\/p>\n<p>\n\t\tComment en effet pr&eacute;senter une telle quantit&eacute; d&rsquo;objets en les sortant du cadre politique d&rsquo;o&ugrave; ils ont &eacute;merg&eacute;&nbsp;? Comment oublier l&rsquo;arri&egrave;re-fond politique de l&rsquo;entre-deux-guerres&nbsp;? Une vraie gageure. A moins que les commissaires aient &agrave; ce point hum&eacute; l&rsquo;air actuel qu&rsquo;ils mettent sciemment en &oelig;uvre une exposition et un catalogue d&eacute;contextualis&eacute;s de toute histoire, sans aucun lien avec les forces sociopolitiques de l&rsquo;&eacute;poque, sans aucune r&eacute;f&eacute;rence aux positions id&eacute;ologiques de l&rsquo;architecte.<\/p>\n<p>\n\t\tOr, l&rsquo;esth&eacute;tique de Le Corbusier a sa source dans les pires conceptions positivistes, r&eacute;ductrices, r&eacute;actionnaires de son &eacute;poque. La &laquo;&nbsp;psychophysique&nbsp;&raquo; de Gustav Fechner, que Le&nbsp;Corbusier reprend &agrave; son compte et dont on nous rebat les oreilles, fut un courant philosophique critiqu&eacute; m&ecirc;me par Henri Bergson&nbsp;! Toute mesure de la sensation se parant de scientificit&eacute; est une imposture th&eacute;orique.<\/p>\n<\/div>\n<p>\n\t<strong>Le &laquo;&nbsp;Modulor&nbsp;&raquo; au centre de l&rsquo;&oelig;uvre<\/strong><\/p>\n<div itemprop=\"articleBody\">\n<p>\n\t\tSi le th&egrave;me ou plut&ocirc;t l&rsquo;objet de l&rsquo;exposition, en l&rsquo;occurrence le corps, est en effet au c&oelig;ur de l&rsquo;architecture de Le Corbusier, le contresens est alors complet dans l&rsquo;interpr&eacute;tation des deux commissaires &eacute;galement charg&eacute;s du catalogue. Le corps est loin d&rsquo;&ecirc;tre c&eacute;l&eacute;br&eacute; par Le&nbsp;Corbusier en tant que sph&egrave;re de plaisir, de bien-&ecirc;tre ou encore de ravissement, pour ne rien dire d&rsquo;une possible lib&eacute;ration &eacute;mancipatrice. Il est tout au contraire l&rsquo;objet d&rsquo;une r&eacute;duction &agrave; un ensemble de chiffres, sa transformation en un instrument de mesures et de proportions plaqu&eacute;es, un moyen de performance dans le sport.<\/p>\n<p>\n\t\tTout cela est profond&eacute;ment incrust&eacute; dans la corpor&eacute;it&eacute; pens&eacute;e par l&rsquo;architecte et selon une froide d&eacute;coupe du corps, une partition selon une approche m&eacute;caniste, voire une sorte de mysticisme biologique (le corps r&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute;, la puret&eacute;, la nature humaine&hellip;). On peut alors affirmer que l&rsquo;architecture et la ville de Le&nbsp;Corbusier ressortissent d&rsquo;une&nbsp;&laquo;&nbsp;prise sur le corps&nbsp;&raquo;, v&eacute;ritablement d&rsquo;&laquo;&nbsp;une politique de coercition qui est un travail sur le corps, une manipulation calcul&eacute;e de ses &eacute;l&eacute;ments, de ses gestes, de ses comportements&nbsp;&raquo;&nbsp;; car&nbsp;&laquo;&nbsp;le corps ne devient force utile que s&rsquo;il est &agrave; la fois corps productif et corps assujetti&nbsp;&raquo;&nbsp;(Michel Foucault).<\/p>\n<p>\n\t\tSi l&rsquo;architecture et la ville n&rsquo;ont de sens que par leurs racines corporelles, chez Le Corbusier le corps est fig&eacute; par une essence humaine elle-m&ecirc;me fix&eacute;e &agrave; tout jamais sous le registre d&rsquo;un invariant&nbsp;: le Modulor. Le Modulor &ndash; et ce n&rsquo;est pas un hasard &ndash; est mis en &oelig;uvre en&nbsp;1943. Cette silhouette humaine, ce corps musculeux et en partie r&eacute;ifi&eacute;, cette cuirasse m&eacute;canique, voudrait correspondre &agrave; la construction d&rsquo;un corps nouveau produisant un espace que Le&nbsp;Corbusier veut en rapport &eacute;troit avec des proportions d&eacute;finitives &eacute;tablies abstraitement &agrave; partir de dimensions de corps pourtant si diff&eacute;rents les uns des autres. Le Modulor est avant tout un outil de mesure qui, incarn&eacute; dans l&rsquo;homme, ajuste l&rsquo;espace environnant au plus pr&egrave;s de sa chair. Il impose sur un corps suppos&eacute; universel des normes g&eacute;om&eacute;triques insens&eacute;es pour fabriquer, dans les termes de l&rsquo;architecte,&nbsp;&laquo;&nbsp;des &ecirc;tres construits, des biologies ciment&eacute;es&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p>\n\t\tSi bien que spatialement, la cellule d&rsquo;habitation, l&rsquo;Unit&eacute; d&rsquo;habitation, la ville elle-m&ecirc;me, sont con&ccedil;ues &agrave; partir d&rsquo;un corps&nbsp;&laquo;&nbsp;moduloris&eacute;&nbsp;&raquo;&nbsp;suppos&eacute; d&eacute;ployer une dynamique spatiale originale. A l&rsquo;inverse, les corps sont entre leurs quatre murs, compress&eacute;s par des volumes savamment &eacute;troits mais encore acceptables, maintenus dans les rues int&eacute;rieures pourvues de multiples commerces, retenus dans des lieux de loisirs et de d&eacute;tente sportifs coll&eacute;s aux barres et gratte-ciel de &laquo;&nbsp;la Cit&eacute; radieuse&nbsp;&raquo;. Car il s&rsquo;agit d&rsquo;&laquo;&nbsp;am&eacute;nager les logis capables de contenir les habitants des villes, capables surtout de les retenir&nbsp;&raquo;&nbsp;comme le pr&eacute;cise l&rsquo;architecte.<\/p>\n<p>\n\t\tLes&nbsp;&laquo;&nbsp;Unit&eacute;s d&rsquo;habitation de grandeur conforme&nbsp;&raquo;, comme les d&eacute;finit avec tant de po&eacute;sie Le&nbsp;Corbusier, sont avant tout d&rsquo;immenses enveloppes de b&eacute;ton brut, suspendues au-dessus du sol gr&acirc;ce &agrave; des piliers impressionnants, monumentaux, &eacute;crasants. Elles exercent une pression totale sur le corps, puisque les habitants ne doivent pas s&rsquo;en &eacute;vader sauf pour circuler (l&rsquo;une des quatre fonctions de l&rsquo;urbanisme parmi les trois autres&nbsp;: travailler, habiter, se r&eacute;cr&eacute;er).<\/p>\n<\/div>\n<p>\n\t<strong>Unit&eacute; d&rsquo;habitation, le sport comme prison<\/strong><\/p>\n<div itemprop=\"articleBody\">\n<p>\n\t\tEt quand les habitants quittent leur Unit&eacute; d&rsquo;habitation, ils se retrouvent non pas dans un espace naturel mais directement sur d&rsquo;immenses terrains de sport, eux aussi g&eacute;om&eacute;tris&eacute;s, qui captent toute leur &eacute;nergie encore libre pour la convertir en gestes et mouvements sportivis&eacute;s perdant toute spontan&eacute;it&eacute;, tournant &agrave; l&rsquo;automate. Car&nbsp;&laquo;&nbsp;si l&rsquo;on ne veut pas biaiser avec les r&eacute;alit&eacute;s pressantes, il faut am&eacute;nager le sport au pied des maisons.&nbsp;(&hellip;)&nbsp;La cellule humaine doit donc &ecirc;tre prolong&eacute;e par les services communs, et le sport devient l&rsquo;une des manifestations domestiques quotidiennes&nbsp;&raquo;,&nbsp;ne cesse de r&eacute;p&eacute;ter l&rsquo;architecte.<\/p>\n<p>\n\t\tLe sport est aussi pr&eacute;sent &agrave; l&rsquo;int&eacute;rieur de l&rsquo;Unit&eacute; d&rsquo;habitation sous la forme de salles de gymnastique. Le sport est donc partout. Le stade, son &eacute;quipement historique par excellence, est m&ecirc;me d&eacute;j&agrave; pour Le&nbsp;Corbusier une forme d&eacute;pass&eacute;e du spectacle avec, d&rsquo;un c&ocirc;t&eacute;, les athl&egrave;tes actifs et, de l&rsquo;autre, les spectateurs passifs.<\/p>\n<p>\n\t\tPour l&rsquo;avenir, c&rsquo;est toute la ville radieuse qui doit se faire stade, mettre en mouvement les masses par une autoadh&eacute;sion quasi automatique. On est tr&egrave;s loin du corps plaisir, de l&rsquo;&eacute;mancipation corporelle et plut&ocirc;t dans le corps cadenass&eacute;, &eacute;cras&eacute;, r&eacute;duit &agrave; des petits points, presque enr&eacute;giment&eacute; dans une ville de b&eacute;ton et de verre unidimensionnelle et uniforme.<\/p>\n<p>\n\t\tLes th&egrave;ses de Le Corbusier sur le corps ne correspondent en rien &agrave; un quelconque humanisme, &agrave; une libre disposition et propri&eacute;t&eacute; de ses mouvements et de ses gestes dans un espace ouvert et de la plus grande plasticit&eacute;. Son architecture et son urbanisme (le plan Voisin) sont &agrave; l&rsquo;inverse une organisation carc&eacute;rale qui, d&eacute;passant le sociologique et le politique, cr&eacute;e un corps unique saisi par la technologie du b&acirc;timent moderne, un corps machine dans une vaste &laquo;&nbsp;machine &agrave; habiter&nbsp;&raquo;, une p&acirc;te mall&eacute;able entre les mains de l&rsquo;architecte d&eacute;miurge et fasciste.<\/p>\n<p>\n\t\tJ&rsquo;insiste sur le caract&egrave;re fasciste du corps pens&eacute; par Le Corbusier. Car le fascisme et le nazisme, comme le stakhanovisme stalinien ou le puritanisme n&eacute;ostalinien, reposent sur une corpor&eacute;it&eacute; de masse assez proche. Le corps est appr&eacute;hend&eacute; comme un bloc de muscles, une forme virilo&iuml;de, une armure sportive pr&ecirc;te &agrave; s&rsquo;engager dans des rapports sociaux violents. Le Corbusier reprend et int&egrave;gre toutes ces caract&eacute;ristiques.<\/p>\n<\/div>\n<p>\n\t<strong>Fusion m&eacute;tabolique<\/strong><\/p>\n<div itemprop=\"articleBody\">\n<p>\n\t\tD&egrave;s lors, la condition m&ecirc;me d&rsquo;existence des individus est li&eacute;e &agrave; la soumission de leurs corps sous le r&eacute;gime de la tyrannie de la cellule carc&eacute;rale elle-m&ecirc;me encastr&eacute;e dans une grosse bo&icirc;te qui devait d&rsquo;ailleurs se r&eacute;p&eacute;ter sur des kilom&egrave;tres.&nbsp;&laquo;&nbsp;(&hellip;)&nbsp;l&rsquo;homme &ndash; le bonhomme &agrave; deux pattes, une t&ecirc;te et un c&oelig;ur &ndash; soit une fourmi ou une abeille asservie &agrave; la loi de se loger dans une bo&icirc;te, une case, derri&egrave;re une fen&ecirc;tre&nbsp;; vous implorez une totale libert&eacute;, une totale fantaisie, selon lesquelles chacun agirait &agrave; sa guise, entra&icirc;n&eacute; par un lyrisme cr&eacute;atif dans des sentiers toujours nouveaux, jamais battus, individuels, divers, inattendus, impromptus, innombrablement fantaisistes. Eh bien, non, la preuve vous est donn&eacute;e ici qu&rsquo;un homme se tient dans une bo&icirc;te qui est sa chambre&nbsp;; et une fen&ecirc;tre ouvre sur le dehors. C&rsquo;est une loi de biologie humaine cela&nbsp;; la case carr&eacute;e, la chambre, c&rsquo;est la propre et utile cr&eacute;ation humaine.&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\tL&rsquo;architecture et plus largement la ville de Le Corbusier imposent un ordre corporel rigide, une conversion des libres pulsions, une nouvelle alchimie politique des corps sous le r&eacute;gime d&rsquo;un ancrage biologique sinistre. La vraie puissance de l&rsquo;architecture et de la ville de&nbsp;Le&nbsp;Corbusier tient &agrave; leur qualit&eacute; exhibitionniste, spectaculaire gr&acirc;ce &agrave; l&rsquo;utilisation du&nbsp;mat&eacute;riau brut, le b&eacute;ton parfois recouvert des couleurs primaires, &agrave; la perfection des lignes droites, &agrave; la mise en avant d&rsquo;une immense technologie machiniste collective, &agrave; l&rsquo;osmose des corps et de la machine urbaine dont ils sont les rouages. Chez Le Corbusier, la grande ville&nbsp;&laquo;&nbsp;est, dans la biologie du pays, l&rsquo;organe capital, d&rsquo;elle d&eacute;pend l&rsquo;organisation nationale, et les organisations nationales font l&rsquo;organisation internationale. La grande ville, c&rsquo;est le c&oelig;ur, centre agissant du syst&egrave;me cardiaque&nbsp;; c&rsquo;est le cerveau, centre dirigeant du syst&egrave;me nerveux&nbsp;(&hellip;)&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p>\n\t\tLa biologie participe ainsi du fantasme d&rsquo;une osmose r&eacute;ussie entre le corps de l&rsquo;individu et la ville, voire une fusion m&eacute;tabolique. Le corps dispara&icirc;t. Du point de vue esth&eacute;tique, les mouvements artistiques comme, par exemple, l&rsquo;expressionnisme et le surr&eacute;alisme, que d&rsquo;ailleurs Le Corbusier ex&eacute;crait, ont &eacute;t&eacute; des mises en accusation de la r&eacute;alit&eacute; &eacute;tablie et ont particip&eacute; de l&rsquo;&eacute;vocation d&rsquo;une image de la lib&eacute;ration sociale.<\/p>\n<p>\n\t\tCes mouvements poss&eacute;daient un degr&eacute; d&rsquo;autonomie en ce sens qu&rsquo;ils ont &eacute;t&eacute; capables d&rsquo;arracher l&rsquo;art &agrave; la puissance de mystification de ce qui est donn&eacute;, &eacute;tabli, et ont lib&eacute;r&eacute; l&rsquo;art en lui assurant l&rsquo;expression d&rsquo;une v&eacute;rit&eacute; propre (transcendance, alt&eacute;rit&eacute;, manifestations complexes du beau). L&rsquo;esth&eacute;tique de Le Corbusier participe au contraire du redoublement de la r&eacute;alit&eacute; sous des formes simplifi&eacute;es qui fascinent parce qu&rsquo;elles font syst&egrave;me&nbsp;: les cinq points de l&rsquo;architecture nouvelle, les quatre fonctions de l&rsquo;urbanisme.<\/p>\n<p>\n\t\tMarc Perelman&nbsp;est l&rsquo;auteur de&nbsp;Le Corbusier. Une froide vision du monde, Michalon, 255 p., 19&nbsp;&euro;<\/p>\n<\/div>\n<p>\n\t<br \/>\n\t<span style=\"font-size: 14.3999996185303px; line-height: 24.4799995422363px;\">En savoir plus sur http:\/\/www.lemonde.fr\/idees\/article\/2015\/05\/14\/le-corbusier-ou-le-corps-ecrase_4633491_3232.html#pPKxQoTEhHFctGFd.99<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le fascisme architectural de&nbsp;Le&nbsp;Corbusier &nbsp; &nbsp; &nbsp; Par&nbsp;Marc Perelman,&nbsp;professeur d&rsquo;esth&eacute;tique &agrave; l&rsquo;universit&eacute; de Nanterre Ce n&rsquo;est plus une rumeur, c&rsquo;est d&eacute;sormais un fait av&eacute;r&eacute;. 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