{"id":10885,"date":"2015-07-09T00:30:29","date_gmt":"2015-07-09T00:30:29","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=10885"},"modified":"2015-07-09T00:32:14","modified_gmt":"2015-07-09T00:32:14","slug":"sfax-la-ligne-droite-par-gilles-elie-cohen","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/sfax-la-ligne-droite-par-gilles-elie-cohen\/","title":{"rendered":"\u00ab SFAX, LA LIGNE DROITE \u00bb, par Gilles Elie Cohen"},"content":{"rendered":"<p>\n\tEXTRAITS DE &laquo;&nbsp;SFAX, LA LIGNE DROITE&nbsp;&raquo;, par Gilles Elie Cohen<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t<strong>CHAMPAGNE<\/strong><\/p>\n<p>\n\tToute notre petite bande r&eacute;ussit au baccalaur&eacute;at. Mami avait abandonn&eacute; l&#39;&eacute;cole et allait suivre une &eacute;cole de police. Certains d&rsquo;entre nous &eacute;taient d&eacute;j&agrave; partis en France, en Isra&euml;l, m&ecirc;me au Canada. On avait plus de nouvelles de nombre d&rsquo;entre eux. Pour nous, l&rsquo;heure avait sonn&eacute; de partir. Mon p&egrave;re et ma m&egrave;re m&#39;accompagn&egrave;rent &agrave; l&#39;a&eacute;roport. Une fois dans l&#39;avion je les regardai par le hublot. Ils &eacute;taient blottis l&#39;un contre l&#39;autre. Ma m&egrave;re essayait de me sourire derri&egrave;re ses sanglots. Mon p&egrave;re agitait la main avec une expression enjou&eacute;e qui vacillait sur ses larmes contenues. D&#39;autres parents, rassembl&eacute;s sur l&#39;espace qui leur &eacute;tait r&eacute;serv&eacute;, &agrave; quelques m&egrave;tres de l&#39;avion, faisaient aussi leurs adieux. Je ne les voyais pas. Je n&#39;avais d&#39;yeux que pour ma m&egrave;re et mon p&egrave;re, seuls pour la premi&egrave;re fois. L&#39;avenir &eacute;tait un myst&egrave;re opaque. Des forces invincibles guidaient nos pas. Qui sait quand tout cela finira et que chacun se retrouvera, enfin. L&#39;avion se mit en marche. Le souffle des r&eacute;acteurs soulevait leurs v&ecirc;tements dans un vent de poussi&egrave;re. Ma m&egrave;re se plia en deux, le visage dans son mouchoir. Mon p&egrave;re agita fr&eacute;n&eacute;tiquement la main en m&#39;envoyant des baisers. Ils ne souriaient plus. J&#39;arrachai mon regard d&#39;eux. Ils m&#39;avaient promis de ne pas pleurer. L&#39;avion s&#39;envola. Peu &agrave; peu le bleu de la mer rempla&ccedil;a la couleur ocre de la terre. J&#39;accrochai mon regard au dernier morceau de continent. &Agrave; l&#39;instant o&ugrave; la terre disparut, une boule d&#39;ivoire blanc se figea au creux de mon estomac, elle remonta le long de ma poitrine, se coin&ccedil;a dans ma gorge et un sanglot &eacute;clata &agrave; l&#39;ext&eacute;rieur, comme une parole. Des larmes coulaient sur mes joues, je me ressaisis instantan&eacute;ment, les essuyai et me mouchai. Une belle fille en uniforme bleu se pencha au-dessus de mon si&egrave;ge :<\/p>\n<p>\n\t&laquo;&nbsp; Voulez-vous boire quelque chose ?<\/p>\n<p>\n\t&#8211; Champagne, s&#39;il vous pla&icirc;t.&raquo;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t<strong>ORLY<\/strong><\/p>\n<p>\n\tLa voiture filait sur la grande avenue barbare qui m&rsquo;amenait&nbsp; &agrave; Paris. Mes deux fr&egrave;res et ma s&oelig;ur &eacute;taient venus me chercher &agrave; l&#39;a&eacute;roport. Je n&rsquo;avais qu&rsquo;une valise. Ils me d&eacute;pos&egrave;rent dans un petit h&ocirc;tel avenue du G&eacute;n&eacute;ral Leclerc, pay&eacute; une semaine d&rsquo;avance. Mon fr&egrave;re ain&eacute;, Mayer, me donna un billet de cinquante mille francs.<\/p>\n<p>\n\t&laquo;&nbsp; Tu es un homme maintenant&nbsp;&raquo;, me dit-il, &laquo;&nbsp;c&rsquo;est difficile ici, on n&#39;aura pas le temps de s&rsquo;occuper de toi, on a tous &agrave; faire aujourd&rsquo;hui.&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\tMayer avait une trentaine d&#39;ann&eacute;es. Il avait chang&eacute;, il avait encore grossi. Il &eacute;tait l&#39;a&icirc;n&eacute;, c&#39;&eacute;tait le plus grand en taille, le plus fort, le plus beau aussi, des m&egrave;ches brunes tombaient sur son front. Il venait de finir ses &eacute;tudes de m&eacute;decine, s&#39;&eacute;tait mari&eacute; avec une Fran&ccedil;aise de Normandie et avait un enfant de six ans, une petite fille. Il venait de s&#39;installer aux Andelys, un village &agrave; une centaine de kilom&egrave;tres de Paris. Il avait l&#39;air soucieux, pr&eacute;occup&eacute;,&nbsp; press&eacute;.<\/p>\n<p>\n\t&laquo;&nbsp; Courage&nbsp;&raquo;, ajouta-t-il dans un murmure.<\/p>\n<p>\n\tDavid&nbsp; &eacute;tait silencieux et montrait un visage ferm&eacute; comme quelqu&#39;un qui est entrain de mener un combat au-dessus de ses forces.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;On &eacute;tait tout le temps ensemble jusqu&#39;&agrave; mes dix ans, ensuite il se comporta comme un fr&egrave;re ain&eacute; jaloux et se mit &agrave; me pourrir la vie en d&eacute;non&ccedil;ant mes moindre fait et geste &agrave; nos parents. Je n&#39;avais plus confiance en lui.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;Ma s&oelig;ur&nbsp; r&eacute;p&eacute;tait&nbsp;: &laquo;&nbsp;Tout se passera bien, ne t&#39;inqui&egrave;te pas, tu as notre adresse &agrave; la cit&eacute; universitaire, tu pourra venir nous voir, on va essayer de t&rsquo;avoir une chambre pr&eacute;s de nous.&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;Elle avait la t&ecirc;te ailleurs, ce n&#39;&eacute;tait plus l&#39;adolescente timide qui vivait avec nous, elle &eacute;tait devenue une femme avec des formes pleines et portait des chaussures &agrave; talons. J&#39;avais remarqu&eacute; qu&#39;un cheveu blanc s&#39;&eacute;chappait de son chignon. Elle n&#39;avait pourtant que vingt cinq ans.&nbsp; C&#39;&eacute;tait une autre personne, je ne la reconnaissais plus, parfois son regard s&#39;&eacute;chappait et je ne savais pas &agrave; quoi elle pensait. J&#39;avais toujours su &agrave; quoi pensaient mes fr&egrave;res. Que s&#39;&eacute;tait-il donc pass&eacute; ? Que se passait-il donc dans ce pays pour que&nbsp; les gens y changent si radicalement ? Moi aussi j&#39;allais changer.<\/p>\n<p>\n\tIls m&rsquo;embrass&egrave;rent et se tournaient d&eacute;j&agrave; vers la porte. David, se retourna et me dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je vais t&#39;appeler.&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\tQuand je me retrouvai tout seul dans la chambre, je tombai sur le lit et &eacute;clatai en sanglots. J&rsquo;avais peur. Je me levai pr&eacute;cipitamment comme &agrave; l&#39;approche d&#39;un grand danger. Je me douchai, choisis mes plus beaux habilles, un costume gris sur une chemise bleue ciel, v&eacute;rifiai dans le miroir, ajustai ma cravate et descendis.&nbsp; Je suivis l&rsquo;avenue du G&eacute;n&eacute;ral Leclerc, traversai la place Denfert-Rochereau et arrivai sur&nbsp; le boulevard Saint Michel. Des milliers d&rsquo;adolescents descendaient nonchalamment l&lsquo;avenue. Je revins sur mes pas. Pour la premi&egrave;re fois de ma vie, je pris le m&eacute;tro. Je suivis une foule qui plongeait sous terre en d&eacute;valant des escaliers qui descendaient dans un&nbsp; trou noir.&nbsp; Un train arriva avec un vacarme assourdissant de ferraille, les portes s&rsquo;ouvrirent brusquement et une meute se rua &agrave; l&rsquo;ext&eacute;rieur. Je&nbsp; suivis encore les gens&nbsp; quand ils s&rsquo;engouffr&egrave;rent dans le wagon en se bousculant. Les portes se referm&egrave;rent en claquant comme des portes de prison.&nbsp; Au d&eacute;but, je fus pris de panique. L&#39;air manquait, on allait tous mourir asphyxi&eacute;s. Je regardai avec un air affol&eacute; la vieille dame qui &eacute;tait assise &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi. Elle me sourit et je repris lentement mes esprits. Je repris ma valise &agrave; l&rsquo;h&ocirc;tel et m&rsquo;installai rue Monsieur le Prince. Je t&eacute;l&eacute;phonai &agrave; Mayer.<\/p>\n<p>\n\t&laquo;&nbsp; J&rsquo;ais trouv&eacute; un h&ocirc;tel moiti&eacute; moins ch&egrave;re, je me suis fait rembours&eacute; dans l&rsquo;autre h&ocirc;tel,&nbsp; je pourrais donc rester deux fois plus de temps dans l&rsquo;autre h&ocirc;tel.&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&#8211;&nbsp;Tu te d&eacute;merderas bien, je ne m&rsquo;inqui&egrave;te pas pour toi&nbsp;&raquo;, dit Mayer.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;Dans le couloir de l&#39;h&ocirc;tel, je rencontrai&nbsp; Vivianne, la fille&nbsp; dont j&#39;avais &eacute;t&eacute; amoureux sans jamais le lui dire &agrave; Sfax, une&nbsp; petite blonde de mon &acirc;ge, dix-huit ans. Elle sortait d&rsquo;une chambre avec un vieux Monsieur. On s&#39;arr&ecirc;ta pile face &agrave; face, stup&eacute;fait du fantastique hasard qui nous faisait nous rencontrer le premier jour de mon arriv&eacute;e. Elle avait chang&eacute; elle aussi, un l&eacute;ger duvet blond ombrageait ses l&egrave;vres. Elle n&#39;avait plus cette lumi&egrave;re&hellip; ses cheveux blonds&hellip; mais qu&#39;est-ce qui avait chang&eacute; en elle ? Elle &eacute;tait vraiment de petite taille&hellip; L&#39;homme qui l&#39;accompagnait avait des cheveux teints en rouge rabattus sur son crane chauve. On se quitta sans se donner nos coordonn&eacute;es et sans promettre de nous revoir.<\/p>\n<p>\n\tApr&egrave;s ces deux semaines, je trouvai une chambre de bonne rue de la Montagne Sainte Genevi&egrave;ve. Le propri&eacute;taire s&rsquo;appelait Monsieur Narbonne. Je partageais cette chambre de moins de vingt m&egrave;tres carr&eacute;s avec huit amis de mon &acirc;ge, tous venus de la m&ecirc;me ville de Tunisie en m&ecirc;me temps que moi.<\/p>\n<p>\n\tD&eacute;d&eacute;, Jojo et Mahmoud &eacute;taient l&agrave;. On s&rsquo;&eacute;tait retrouv&eacute;.&nbsp; C&rsquo;&eacute;tait comme si un grand coup de gomme avait effac&eacute; notre amiti&eacute;. On se parlait peu, on ne sortait jamais ensemble. Mahmoud avait commenc&eacute; des &eacute;tudes de m&eacute;decine et s&rsquo;&eacute;tait jet&eacute; avec rage dans ses livres. Jojo s&rsquo;&eacute;tait inscrit avec Mahmoud pour ne pas &ecirc;tre seul et D&eacute;d&eacute; ne savait pas quoi faire. Il fut embauch&eacute; par une compagnie d&rsquo;assurances. On re&ccedil;ut des nouvelles de Roro dont les parents s&rsquo;&eacute;taient install&eacute;s &agrave; Nice. Il allait se marier et projetait d&rsquo;ouvrir un magasin avec son p&egrave;re.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;Un soir on frappa &agrave; la porte. C&rsquo;&eacute;tait Monsieur Narbonne.<\/p>\n<p>\n\t&laquo;&nbsp; Je vous ai lou&eacute; &agrave; vous seulement&nbsp;&raquo;,&nbsp; dit-il,&nbsp; &laquo;&nbsp;combien &ecirc;tes-vous l&agrave;-dedans&nbsp;?&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\tIl poussa la porte que je maintenais entrouverte. Il vit les huit gamins dans ses vingt m&egrave;tres carr&eacute;s, align&eacute;s contre le mur, assis par terre, certains travaillaient leurs cours, le sol &eacute;tait transform&eacute; en lit g&eacute;ant.<\/p>\n<p>\n\t&laquo;&nbsp; C&rsquo;est bon les enfants&nbsp;&raquo;, dit-il, &laquo;&nbsp;ne fa&icirc;tes pas trop de bruit&nbsp;&raquo; et il s&rsquo;en alla.<\/p>\n<p>\n\tgilleselie@gmail.com<\/p>\n<p>\n\t<iframe loading=\"lazy\" title=\"Sfax: Le denier \u00e9t\u00e9 (French Edition)\" type=\"text\/html\" width=\"1200\" height=\"550\" frameborder=\"0\" allowfullscreen allow=\"clipboard-write\" style=\"max-width:100%\" src=\"https:\/\/read.amazon.com\/kp\/card?asin=B00WZ9XOM0\"><\/iframe><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>EXTRAITS DE &laquo;&nbsp;SFAX, LA LIGNE DROITE&nbsp;&raquo;, par Gilles Elie Cohen &nbsp; &nbsp; CHAMPAGNE Toute notre petite bande r&eacute;ussit au baccalaur&eacute;at. 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