{"id":1131,"date":"2016-03-03T00:44:05","date_gmt":"2016-03-03T00:44:05","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=1131"},"modified":"2016-03-03T01:29:29","modified_gmt":"2016-03-03T01:29:29","slug":"lepopee-tounsi-grana-par-jean-belaisch","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/lepopee-tounsi-grana-par-jean-belaisch\/","title":{"rendered":"L\u2019EPOPEE TOUNSI-GRANA &#8211; Par Jean Bela\u00efsch"},"content":{"rendered":"<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<div>\n<p>\n\t\tL&rsquo;EPOPEE TOUNSI-GRANA &#8211; Par Jean Bela&iuml;sch&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tIl n&rsquo;est pas un seul juif de Tunisie ayant d&eacute;pass&eacute; la cinquantaine qui n&rsquo;ait entendu parler des oppositions s&eacute;culaires et inexpiables (tous les mots semblent inadapt&eacute;s tant ils semblent &agrave; la fois excessifs et pas assez expressifs) entre ces deux communaut&eacute;s.<\/p>\n<p>\t\tAu contraire, les plus jeunes ne sauront pas de quoi il retourne tant ce conflit s&rsquo;est estomp&eacute; avec le d&eacute;part des juifs de Tunisie.<br \/>\n\t\tMais pour ceux qui ont &eacute;t&eacute; berc&eacute;s par cette diff&eacute;rence, le d&eacute;sir persiste d&rsquo;en mieux comprendre la nature.<\/p>\n<p>\t\tC&rsquo;est &agrave; partir de phrases glan&eacute;es &ccedil;&agrave; et l&agrave; dans les textes de ce livre et de fragments d&rsquo;&eacute;pisodes historiques que j&rsquo;ai tent&eacute; d&rsquo;en &eacute;clairer les facettes. Ce n&rsquo;est pas du tout le point de vue de l&rsquo;historien qui sera adopt&eacute; ici, bien qu&rsquo;il soit impossible de s&rsquo;en d&eacute;tacher tout &agrave; fait, (et je crains de commettre de lourdes erreurs chronologiques qui seraient impardonnables pour un historien) mais plut&ocirc;t celui du psychologue ou, si le terme ne para&icirc;t pas trop pr&eacute;tentieux, de l&rsquo;ethnologue volant en rase motte.<\/p>\n<p>\t\tLes juifs gr&acirc;na sont d&rsquo;origine hispano-portugaise. Ils ont quitt&eacute; ces pays de haute civilisation lorsqu&rsquo;ils en ont &eacute;t&eacute; chass&eacute;s par les avides rois et les reines catholiques si heureux de les spolier. Ils avaient aussi b&eacute;n&eacute;fici&eacute; auparavant de la culture des royaumes arabes d&rsquo;Espagne et avaient particip&eacute; &agrave; la r&eacute;viviscence de la science grecque. Ils avaient donc un back ground culturel assez remarquable pour l&rsquo;&eacute;poque. En outre, ils avaient conserv&eacute; une connaissance des langues hispaniques qui leur permettait des &eacute;changes faciles avec les pays europ&eacute;ens. Qu&rsquo;ils se soient install&eacute;s en Alg&eacute;rie ou en Tunisie, ils faisaient souvent partie de l&rsquo;&eacute;lite aussi bien dans les domaine de la finance que des connaissances scientifiques de l&rsquo;&eacute;poque. De ce fait, ils avaient re&ccedil;u un accueil favorable des Beys. L&rsquo;un d&rsquo;entre eux s&rsquo;&eacute;tait m&ecirc;me pr&eacute;occup&eacute; de les loger &agrave; Tunis. Ahmed Saadaoui ( Cahiers de la M&eacute;diterran&eacute;e Vol 67) nous pr&eacute;cise qu&rsquo;ils constituaient la communaut&eacute; &eacute;trang&egrave;re la plus importante de Tunis au cours du 17&egrave;me si&egrave;cle. Il nous apprend aussi qu&rsquo;ils &eacute;taient domicili&eacute;s tout pr&egrave;s de la Hara et avaient profit&eacute; de la forte communaut&eacute; juive (donc Tounsia) pr&eacute;sente dans la capitale pour venir s&rsquo;installer.<\/p>\n<p>\t\tDe l&rsquo;autre c&ocirc;t&eacute;, les Tounsi (ou Touensa ou twensa) s&rsquo;&eacute;taient depuis des si&egrave;cles m&ecirc;l&eacute;s aux populations locales, avaient gard&eacute; une foi profonde et &eacute;taient rest&eacute;s attach&eacute;s &agrave; la Torah qu&rsquo;ils avaient continu&eacute; &agrave; &eacute;tudier selon la tradition juda&iuml;que. Leur niveau de culture religieuse &eacute;tait beaucoup plus &eacute;lev&eacute; qu&rsquo;on ne le pense et on conna&icirc;t aujourd&rsquo;hui plusieurs travaux des rabbins de Tunisie qui faisaient autorit&eacute; &agrave; l&rsquo;&eacute;poque.<\/p>\n<p>\t\tEn somme, les regards des uns et des autres &eacute;taient tourn&eacute;s vers des horizons oppos&eacute;s. Les uns vers l&rsquo;avenir, plus g&eacute;n&eacute;ralement vers l&rsquo;Europe et les progr&egrave;s scientifiques, les autres vers le pass&eacute; biblique qu&rsquo;ils contribuaient &agrave; maintenir vivace et vers le pays o&ugrave; ils &eacute;taient n&eacute;s.<\/p>\n<p>\t\tLa mixit&eacute; avec les habitants arabo-berb&egrave;res, ma&icirc;tres du pays, poussait les Tounsi vers la pratique d&rsquo;un commerce local tandis que la vocation europ&eacute;enne de Guerni, les orientait tout naturellement vers un commerce international plus fructueux quoique plus risqu&eacute; !<\/p>\n<p>\t\tIl manquait dans cette description, une allusion &agrave; l&rsquo;&eacute;tape livournaise des juifs hispano-portugais qui explique que les Guerni &eacute;taient d&eacute;sign&eacute;s indistinctement comme portugais ou livournais. En effet, le Grand Duc de Toscane (C&ocirc;me -parfois c&rsquo;est sur un autre pr&eacute;nom qu&rsquo;on insiste- de Medicis) cherchant &agrave; d&eacute;velopper sa province, par endroit mar&eacute;cageuse et infest&eacute;e par la malaria, avait transform&eacute; la ville de Livourne en port franc o&ugrave; des vagues d&rsquo;immigrants souvent juifs &eacute;taient venus pour faire fortune ou &eacute;chapper &agrave; un statut d&rsquo;inf&eacute;riorit&eacute;. Et bien &eacute;videmment, les juifs europ&eacute;ens, quelqu&rsquo;ait &eacute;t&eacute; leurs s&eacute;jours interm&eacute;diaires, et certains sans doute &eacute;taient venus d&rsquo;Allemagne et de pays de l&rsquo;est et du nord, avaient choisi Livourne, beaucoup plus que les juifs &laquo; arabes &raquo;. Cependant, ceux-ci avaient &eacute;galement particip&eacute; &agrave; l&rsquo;afflux vers le grand duch&eacute;. L&rsquo;histoire de Mardoch&eacute; Naggiar brillament analys&eacute;e et d&eacute;crite par Lucette Valensi, en est un exemple d&eacute;monstratif. C&rsquo;est pourquoi aussi on trouve dans les cimeti&egrave;res autour de Livourne, de nombreuses tombes de Bel Aich (&eacute;criture la plus simple d&rsquo;un nom &agrave; multiples orthographes) et de multiples autres noms &agrave; consonance arabe m&ecirc;me si leur origine &eacute;tait tr&egrave;s probablement palestinienne.<\/p>\n<p>\t\tCes pr&eacute;mices historiques de la division &eacute;tant pr&eacute;cis&eacute;es, il faut reconna&icirc;tre qu&rsquo;un facteur local de nature tunisoise est intervenu car en Alg&eacute;rie et m&ecirc;me dans le reste de la Tunisie, il n&rsquo;y a jamais eu de conflit majeur entre ce qu&rsquo;il est habituel d&rsquo;appeler les deux communaut&eacute;s.Sans doute, la proximit&eacute; entre la ville de Tunis et l&rsquo;Italie, y est-elle pour quelque chose, mais aussi le fait que la fonction de capitale de la ville de Tunis y attirait les hommes les plus actifs et les plus entreprenants.<\/p>\n<p>\t\tLa division entre gr&acirc;na et tounsi ( ou twensa pour reprendre &agrave; contre c&oelig;ur une orthographe officielle qui n&rsquo;a rien &agrave; voir avec la phon&eacute;tique fran&ccedil;aise quotidienne) remonte bien plus haut qu&rsquo;on ne le pense<br \/>\n\t\tg&eacute;n&eacute;ralement puisque c&rsquo;est en 1747 que les rabbins Abraham Ta&iuml;eb, dont la r&eacute;putation a persist&eacute; jusqu&rsquo;&agrave; nos jours pour les seconds, et de Isaac Lombroso (ou Lumbroso) pour les premiers ont sign&eacute; un protocole &eacute;tablissant la session entre les deux communaut&eacute;s. Et singularit&eacute; int&eacute;ressante Isaac Lumbroso avait &eacute;t&eacute; le disciple du grand rabbin Ta&iuml;eb.<br \/>\n\t\tIl serait passionnant de savoir qui alors s&rsquo;est senti le plus &laquo;gagnant&raquo; et qui a peut-&ecirc;tre &eacute;prouv&eacute; un sentiment de frustration plus ou moins am&egrave;re. Comment un rabbin a-t-il pu &ecirc;tre heureux de parachever une division de la communaut&eacute; des juifs qui vivaient en Tunisie et dont les pri&egrave;res ne diff&eacute;raient que de tr&egrave;s peu, si ce n&rsquo;est parce que les r&eacute;actions des deux communaut&eacute;s linguistiques ( les uns parlant le jud&eacute;o-arabe, les autres l&rsquo;italien) &eacute;taient si envenim&eacute;es qu&rsquo;il &eacute;tait pr&eacute;f&eacute;rable d&rsquo;&eacute;carter les uns des autres ces deux groupes humains.<\/p>\n<p>\t\tAutre hypoth&egrave;se, les points de vue entre les conservateurs englu&eacute;s dans le pass&eacute; et les progressistes dynamiques ont paru si &eacute;loign&eacute;s que chacun des deux grands rabbins a pu penser que les uns ne pouvaient qu&rsquo;&ecirc;tre g&ecirc;n&eacute;s par les autres et que la s&eacute;paration pourrait apporter une forme de libert&eacute; d&rsquo;action et d&rsquo;expression utiles &agrave; ces deux groupes humains. Le drame a probablement r&eacute;sult&eacute; de ce que chacun des deux &eacute;tait assur&eacute; d&rsquo;avoir totalement raison. L&rsquo;un ne pouvait imaginer que l&rsquo;on s&rsquo;oppose aux progr&egrave;s d&rsquo;une Science en pleine acc&eacute;l&eacute;ration et que l&rsquo;on pensait capable de r&eacute;soudre tous les probl&egrave;mes de l&rsquo;humanit&eacute;, l&rsquo;autre ne pouvait m&ecirc;me pas penser une seule seconde mettre en cause l&rsquo;intangibilit&eacute; des dogmes de la religion mosa&iuml;que.<\/p>\n<p>\t\tCependant on ne peut pas ne pas s&rsquo;interroger sur l&rsquo;interdiction faite aux tounsi par leurs autorit&eacute;s religieuses de ne plus acheter leur viande chez les bouchers guerni. Ici encore deux explications possibles : ces livournais avec leurs pr&eacute;tentions progressistes n&rsquo;appliquaient peut-&ecirc;tre plus la lettre des obligations rituelles. Ou bien il n&rsquo;&eacute;tait pas question de les laisser b&eacute;n&eacute;ficier de revenus d&rsquo;origine rituelle alors qu&rsquo;ils &eacute;taient d&eacute;j&agrave; favoris&eacute;s ?<\/p>\n<p>\t\tOn ne peut expliquer une division aussi profonde sans admettre que les pr&eacute;occupations les plus nobles comme les plus viles se sont associ&eacute;es pour la p&eacute;renniser. L&rsquo;exemple tout r&eacute;cent donn&eacute; par les fractions du parti socialiste nous renseigne d&rsquo;ailleurs sur le caract&egrave;re irr&eacute;ductible des choix de soci&eacute;t&eacute;. Peut &ecirc;tre, pour remonter plus haut, les livournais se sentaient- ils &ecirc;tre Isaac (et par le hasard des choses, c&rsquo;est Isaac Lombroso qui a pris leur sort en main) tandis que les juifs arabes repr&eacute;sentaient Isma&euml;l (et par le m&ecirc;me hasard des choses, ils &eacute;taient repr&eacute;sent&eacute;s par un Abraham, tant ils se pensaient davantage les h&eacute;ritiers du patriarche que ceux qui furent appel&eacute;s les juifs chr&eacute;tiens, simplement parce qu&rsquo;ils venaient de territoires conquis par les chr&eacute;tiens). Pour pousser plus loin la r&eacute;flexion, le conflit isra&eacute;lo-arabe n&rsquo;est-il pas davantage (ou au moins autant) un conflit entre des hommes qui vivaient dans l&rsquo;immobilit&eacute; de leur culture depuis 4 &agrave; 500 ans sinon plus et des envahisseurs qui culbutaient leur qui&eacute;tude pour faire entrer leur terre dans l&rsquo;&egrave;re de la civilisation moderne avec ses d&eacute;fis mais aussi ses terribles r&eacute;percussions surtout pour les plus d&eacute;munis ? Les ashkenases en Israel ont &eacute;galement fait preuve d&rsquo;une forme de sup&eacute;riorit&eacute; d&eacute;daigneuse vis-&agrave;-vis de ceux qu&rsquo;ils appelaient les juifs orientaux (alors qu&rsquo;Isra&euml;l est plus en orient que le Maghreb) jusqu&rsquo;&agrave; ce qu&rsquo;ils soient d&eacute;bord&eacute;s par le nombre et que ces derniers aient su profiter des infrastructures &eacute;ducatives cr&eacute;es par les juifs venus de l&rsquo;Europe de l&rsquo;est. Comparaison on le sait bien n&rsquo;est pas raison et ce r&eacute;sum&eacute; brutal n&rsquo;a s&ucirc;rement rien &agrave; voir avec la subtile r&eacute;alit&eacute;.<\/p>\n<p>\t\tC&rsquo;est peut-&ecirc;tre m&ecirc;me une question que l&rsquo;on peut se poser (et de grands esprits l&rsquo;ont fait, mais rapporter le fruit de leurs travaux nous entra&icirc;nerait trop loin) : pourquoi le lieu du progr&egrave;s des sciences humaines dont le centre se trouvait au d&eacute;part en Afrique : El Djem et son amphith&eacute;&acirc;tre, l&rsquo;agriculture et les villes romaines florissantes, Saint Augustin n&eacute; en Tunisie, les math&eacute;maticiens et philosophes arabes renomm&eacute;s, s&rsquo;est-il transport&eacute; des rivages m&eacute;ridionaux de la m&eacute;diterran&eacute;e &ndash;qu&rsquo;il a d&eacute;sert&eacute; et d&eacute;sertifi&eacute;- pour l&rsquo;Italie, l&rsquo;Espagne et le Portugal puis toujours plus haut vers le nord, alors que les conditions climatiques demeuraient les m&ecirc;mes et aussi favorables qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui et avant-hier ?<\/p>\n<p>\t\tNous en arrivons au 19&egrave;me si&egrave;cle, les hommes d&rsquo;origine livournaise (et habitant &agrave; Tunis ou ailleurs en Tunisie) qui avaient d&eacute;j&agrave; pignon sur rue avec leur Souk el Gr&acirc;na accentuent leur avance et leur pr&eacute;sence dans le monde moderne, devenant commer&ccedil;ants internationaux, avocats utiles aux pr&eacute;c&eacute;dents, m&eacute;decins, ing&eacute;nieurs. Certains d&rsquo;entre eux m&ecirc;me se sont content&eacute;s de passer en terre tunisienne ou de laisser sur place des enfants ou des parents, tel le c&eacute;l&egrave;bre baron Giacomo di Castelnuovo qui semble avoir cherch&eacute; &agrave; r&eacute;unir les s&eacute;par&eacute;s en faisant construire une synagogue pour les deux communaut&eacute;s.<\/p>\n<p>\t\tTandis que les tounsi continuent &agrave; &ecirc;tre de petits marchands, des commer&ccedil;ants des produits locaux, des tailleurs, ou des coiffeurs, travaillaient le cuir ou devenaient rabbins, sauf quelques rares &laquo; t&ecirc;tes&raquo; qui parvenaient &agrave; entrer dans la sph&egrave;re beylicale et contribuaient &agrave; faire entrer les imp&ocirc;ts dans les caisses des dirigeants du pays.<\/p>\n<p>\t\tLe bouleversement<\/p>\n<p>\t\tAnnonc&eacute; par des &eacute;v&egrave;nements que seuls quelques initi&eacute;s pouvaient interpr&eacute;ter, le protectorat fran&ccedil;ais s&rsquo;&eacute;tend sur le pays pr&egrave;s de 150 ans apr&egrave;s le schisme et pour ceux parmi les juifs tunisiens qui avaient le go&ucirc;t de l&rsquo;entreprise, c&rsquo;est un espoir qui na&icirc;t, un rideau qui s&rsquo;ouvre vers une v&eacute;ritable r&eacute;volution de leur condition. Un des t&eacute;moins les plus parlants est leur fuite progressive hors de la Hara (le ghetto de Tunis) o&ugrave; ils avaient &eacute;t&eacute; entass&eacute;s et enferm&eacute;s depuis si longtemps, vers la ville europ&eacute;enne comme l&rsquo;avait fait la famille de mon arri&egrave;re grand p&egrave;re.<\/p>\n<p>\t\tUne preuve &eacute;l&eacute;gante de ce que le protectorat avait apport&eacute; aux juifs de Tunis, est donn&eacute;e par Guy de Maupassant qui avait &eacute;crit, dans son style cisel&eacute; o&ugrave; chaque mot compte, &agrave; une date n&eacute;cessairement situ&eacute;e entre 1881 date de l&rsquo;arriv&eacute;e des fran&ccedil;ais et 1893 &ndash;celle de sa mort- : &laquo; c&rsquo;est un des rares points dans le monde o&ugrave; le juif semble chez lui comme dans une patrie, o&ugrave; il est ma&icirc;tre presque ostensiblement, o&ugrave; il montre une assurance tranquille bien qu&rsquo;un peu tremblante encore &raquo;.<\/p>\n<p>\t\tLa Tunisie a, depuis des lustres, &eacute;t&eacute; un pays de confrontation entre l&rsquo;Italie, pr&eacute;sente depuis longtemps et la France, qui y fait son entr&eacute;e en force (note en fin de chapitre). La France a besoin d&rsquo;asseoir son autorit&eacute; sur un socle plus vaste que les quelques rares fran&ccedil;ais qui vivent en Tunisie (dans le livre &laquo; Tunisie, r&ecirc;ve de partage &raquo; on apprend qu&rsquo;il y avait 700 fran&ccedil;ais contre pr&egrave;s du double d&rsquo;Italiens) et elle trouve sur place une population enti&egrave;re pr&ecirc;te &agrave; l&rsquo;accueillir : les juifs de Tunisie. Mais les colonisateurs ne sont pas tous philos&eacute;mites (certains sont m&ecirc;me tout le contraire) et le sort des juifs tounsi va osciller entre avanc&eacute;es et inqui&eacute;tudes selon les pr&eacute;jug&eacute;s des repr&eacute;sentants de la France. Il est tout de m&ecirc;me clair que ceux qui font une totale all&eacute;geance &agrave; la France et qui s&rsquo;efforcent de devenir fran&ccedil;ais, sont naturalis&eacute;s sans rencontrer ces obstacles (quasi-insurmontables) qui seront mis &agrave; d&rsquo;autres p&eacute;riodes de la vie en Tunisie. C&rsquo;&eacute;tait d&rsquo;ailleurs le cas quelques ann&eacute;es plus t&ocirc;t avec l&rsquo;application du d&eacute;cret Cr&eacute;mieu aux juifs de Tunisie qui prouvent leur origine alg&eacute;rienne comme l&rsquo;avaient fait mon arri&egrave;re grand p&egrave;re et quelques uns de ses parents ou amis.<\/p>\n<p>\t\tLe petit n&eacute;goce va certes persister tout comme la pauvret&eacute; dans la Hara, mais en m&ecirc;me temps le commerce de gros et l&rsquo;industrie deviennent la cible des tounsi qui se lancent dans la minoterie, la briqueterie, l&rsquo;industrie pharmaceutique, le journalisme &hellip; Et dans ce domaine les le&ccedil;ons &agrave; tirer sont passionnantes. Car les journalistes vont explorer toutes les voies. Les uns vont se tourner vers le jud&eacute;o-arabe. Leurs progr&egrave;s se feront vers une langue plus &eacute;labor&eacute;e que celle qu&rsquo;utilisaient quotidiennement les juifs tunisiens qui &eacute;tait un langage parl&eacute; &ndash;et qu&rsquo;en g&eacute;n&eacute;ral ils ne comprenaient pas l&rsquo;h&eacute;breu- et ils se rapprocheront n&eacute;cessairement de l&rsquo;arabe litt&eacute;raire, les langues europ&eacute;ennes ne pouvant leur &ecirc;tre d&rsquo;aucun secours. D&eacute;marche qui les &eacute;loignera davantage encore des grana et selon Joseph Chetrit (livre de Tunis &agrave; Paris) un des sujets majeurs de ces journaux sera le conflit larv&eacute; Grana-Tounsi). Mais d&rsquo;autres journaux &eacute;crits en fran&ccedil;ais, plus tardifs, du d&eacute;but du si&egrave;cle suivant, plus orient&eacute;s vers la modernit&eacute;, telle la Justice ne rapprocheront pas davantage les deux parties car c&rsquo;est vers la France qu&rsquo;ils souhaitent voir se tourner la population des tounsi. Comme l&rsquo;&eacute;crit Armand Maarek dans le m&ecirc;me livre, ils demanderont que les juifs deviennent d&eacute;pendants de la justice fran&ccedil;aise et que les naturalisations soient rendues plus accessibles. Certes la description que nous faisons est tr&egrave;s simplificatrice mais elle contient une bonne part de v&eacute;rit&eacute;.<\/p>\n<p>\t\tCependant, les guerni italophones et toujours tr&egrave;s proches de l&rsquo;Italie, restent tr&egrave;s en avance.<br \/>\n\t\tIls sont les premiers m&eacute;decins (selon Bruno Boccara en 1920, &agrave; Tunis, huit m&eacute;decins sur dix &eacute;taient des juifs italiens), les premiers avocats et architectes ou promoteurs (et c&#39;est sur les plans du grand p&egrave;re de Bruno Boccara, Guiseppe Attia, qu&#39;a &eacute;t&eacute; cr&eacute;&eacute; le fameux Th&eacute;&acirc;tre Municipal qui existe toujours. Selon lui la plupart des grands &eacute;difices de Tunis de l&#39;&eacute;poque portaient &eacute;galement sa marque). Ils construisent aussi des h&ocirc;pitaux et se partagent selon Lionel Levy dont les connaissances dans ce domaine sont in&eacute;puisables, entre l&rsquo;Alliance Isra&eacute;lite Universelle et les coll&egrave;ges italiens ou la maison de l&rsquo;association Dante Alighieri ; ils sont &agrave; la fois &eacute;conomes et pingres, reprochant leur faste d&eacute;monstratif aux nouveaux riches tounsi qu&rsquo;ils traitent de haut.<\/p>\n<p>\t\tMalheureusement, l&rsquo;&acirc;me humaine est ainsi faite que les donateurs qui aident g&eacute;n&eacute;reusement les petits d&eacute;sh&eacute;rit&eacute;s ne le font pas sans morgue comme le raconte avec un brin de virulence madame Tsilla Levy-Zerah dans sa lettre :<br \/>\n\t\t&laquo; Notamment j&rsquo;ai &eacute;t&eacute; frapp&eacute;e de voir que la bourgeoisie juive qui, sous l&rsquo;&eacute;gide de &laquo; Nos petits &raquo; assurait les repas de midi aux &eacute;l&egrave;ves des &eacute;coles de l&rsquo;alliance, manifestait une certaine condescendance &agrave; l&rsquo;&eacute;gard des enseignantes de l&rsquo;&eacute;cole, qui b&eacute;n&eacute;volement, aidaient aux services&hellip;<br \/>\n\t\tJ&rsquo;ai vu cette s&eacute;gr&eacute;gation se faire dans ma propre famille : une de mes tantes ayant &eacute;pous&eacute; un tunisien, s&rsquo;est vu refuser le repas avec les autres membres de la famille car elle &eacute;tait, de par son mariage, devenue de rite tunisien ! &raquo;<\/p>\n<p>\t\tEt cette pr&eacute;tention &laquo; guernia &raquo; se manifeste, comme le dit Henri Nataf qui a v&eacute;cu &quot;en direct&quot; cette opposition et le raconte parfaitement, dans les d&eacute;sirs de ne pas frayer (et encore moins se marier, sauf exceptions, avec les grossiers tounsi) qui tout en admirant la distinction des guerni, leur en veulent de leur attitude pr&eacute;tentieuse.Comme certaines peaux sont plus sensibles que d&rsquo;autres et probablement quelques affronts plus m&eacute;chants que d&rsquo;autres, quelques tounsi prennent des positions granaphobes excessives, d&eacute;plac&eacute;es, et on peut le dire, difficilement admissibles. Et elles ont en outre l&rsquo;effet d&rsquo;aggraver les dissensions.On doit bien reconna&icirc;tre que l&rsquo;id&eacute;e de s&eacute;parer le cimeti&egrave;re o&ugrave; se font enterrer les juifs portugais, du cimeti&egrave;re de leurs corr&eacute;ligionnaires tunisiens, est un t&eacute;moin abasourdissant de cette division de deux classes.<\/p>\n<p>\t\tArrivent la guerre de 39 et la d&eacute;faite fran&ccedil;aise, la protection italienne sur la communaut&eacute; livournaise et les lois antijuives de Vichy. Un &eacute;pisode litt&eacute;ralement incroyable a alors lieu &agrave; Tunis. Un conflit demeur&eacute; assez myst&eacute;rieux s&eacute;pare les dirigeants des deux communaut&eacute;s. Et l&rsquo;on apprend que les &laquo; chefs tounsi &raquo; sont all&eacute;s demander &agrave; l&rsquo;Amiral Esteva homme dit-on tr&egrave;s religieux et bourr&eacute; de scrupules,, R&eacute;sident g&eacute;n&eacute;ral de France en Tunisie et par cons&eacute;quent repr&eacute;sentant de Vichy r&eacute;gime qui, selon toute vraisemblance, ne portait pas les juifs dans son coeur, de trancher leur diff&eacute;rent.Il serait normal de se demander quelle mouche avait pu piquer les responsables tounsi. Mais les choses s&rsquo;&eacute;clairent si on se souvient de l&rsquo;opposition historique entre la France et l&rsquo;Italie.<\/p>\n<p>\t\tLes livournais b&eacute;n&eacute;ficiaient alors de la protection agissante de l&rsquo;Italie comme en t&eacute;moigne de nombreux textes. Et lorsque les juifs en g&eacute;n&eacute;ral, &eacute;taient sous la garde des italiens et non des allemands pendant l&rsquo;occupation ils n&rsquo;avaient qu&rsquo;&agrave; se louer de leur mansu&eacute;tude.<br \/>\n\t\tLes tunisiens eux, n&rsquo;avaient jamais eu personne d&rsquo;autre pour les aider que les autorit&eacute;s fran&ccedil;aises (sans oublier n&eacute;anmoins la position courageuse de Moncef Bey, vis &agrave; vis des occupants allemands, puisqu&rsquo;il avait clam&eacute; qu&rsquo;il consid&eacute;rait les juifs comme des sujets devant b&eacute;n&eacute;ficier des m&ecirc;mes droits que les autres citoyens de son pays). Vichystes ou pas, ils ne connaissaient pas d&rsquo;autres protecteurs. Et c&rsquo;est pourquoi ils s&rsquo;&eacute;taient tout naturellement rendus &agrave; la R&eacute;sidence !<\/p>\n<p>\t\tPatton, Montgomery et Leclerc &ndash;et leurs hommes- lib&egrave;rent la Tunisie et le 7 mai 1943 la ville de Tunis! Que va-t-il se passer pour les italiens ? Bien entendu, ils vont &agrave; leur tour &ecirc;tre opprim&eacute;s comme le raconte Roger Macchi.Les juifs italiens ainsi que les guerni, le seront, un peu ou beaucoup, moins. Quoiqu&rsquo;il en soit ils ont perdu le devant de la sc&egrave;ne. Ils oublient leur langue quasi-maternelle et se francisent progressivement.Et l&rsquo;opposition grana-tounsi sombre en m&eacute;diterran&eacute;e quand tous sont oblig&eacute;s de quitter le pays o&ugrave; ils avaient &eacute;t&eacute; si heureux.Heureusement, il n&rsquo;y a pas eu de morts entre livournais et Tunisiens, m&ecirc;me s&rsquo;ils en sont presque venus aux mains. Juste quelques mariages mixtes qui ont plut&ocirc;t bien tourn&eacute; comme nous l&rsquo;a racont&eacute; Henri Slama et comme il en est un exemple par sa vie m&ecirc;me.<\/p>\n<p>\t\tCONCLUSIONS &agrave; l&rsquo;EMPORTE PIECE<\/p>\n<p>\t\tD&rsquo;une telle histoire qui s&rsquo;est &eacute;tir&eacute;e sur plus de 2 si&egrave;cles, on peut tenter de tirer quelques le&ccedil;ons g&eacute;n&eacute;rales, au moins pour le plaisir de l&rsquo;&eacute;laboration intellectuelle.<\/p>\n<p>\t\tTrois caract&egrave;res des humains semblent s&rsquo;&ecirc;tre donn&eacute;s la main pour expliquer cette inexpiable opposition.<\/p>\n<p>\t\tD&rsquo;abord un caract&egrave;re propre &agrave; l&rsquo;animal et donc profond&eacute;ment inscrit dans le cerveau humain, le d&eacute;sir de d&eacute;limiter son territoire, d&rsquo;o&ugrave; la s&eacute;paration qui est all&eacute;e jusqu&rsquo;&agrave; faire &eacute;lever un mur entre les deux cimeti&egrave;res.D&rsquo;autre part le sens de la hi&eacute;rarchie et de l&rsquo;estime de soi. Les Guerni sentaient circuler dans leurs vaisseaux, un sang un peu plus bleu que celui des r&eacute;trogrades tounsi&hellip; Les guerni ais&eacute;s avaient en outre un sens de leur grandeur &ndash; li&eacute; autant &agrave; leur aisance qu&rsquo;&agrave; leur culture- et que probablement les bourgeoises ont ext&eacute;rioris&eacute; plus que leur mari.Mais sans aucun doute, cette opposition r&eacute;sulte du combat incessant depuis les d&eacute;buts de l&rsquo;humanit&eacute; entre les anciens et les modernes, entre les progressistes et les conservateurs.<\/p>\n<p>\t\tUne conf&eacute;rence toute r&eacute;cente a &eacute;t&eacute; donn&eacute;e &agrave; la soci&eacute;t&eacute; d&rsquo;histoire des Juifs de Tunisie par Armand Maarek. Il a montr&eacute; que lorsque l&rsquo;Alliance Isra&eacute;lite Universelle a voulu s&rsquo;installer en Tunisie, les rabbins, responsables de l&rsquo;&eacute;ducation des enfants juifs qui se r&eacute;sumait &agrave; une &eacute;tude assez superficielle des textes sacr&eacute;s, ont craint cette arriv&eacute;e qui ne pouvait que favoriser l&rsquo;intrusion du modernisme dans un immobilisme qui leur assurait leur subsistance. Ils ont cependant eu l&rsquo;intelligence de l&rsquo;accepter contrairement &agrave; beaucoup des communaut&eacute;s dispers&eacute;es en M&eacute;diterran&eacute;e.<\/p>\n<p>\t\tEn somme cette histoire locale dans une ville de ce merveilleux petit pays tunisien est un paradigme de ce qui caract&eacute;rise l&rsquo;humain toujours tir&eacute; entre deux de ses cerveaux, le primitif (mon territoire) et le frontal (mon intelligence et mon d&eacute;sir incessant de savoir et d&rsquo;appliquer les r&eacute;sultats de ma recherche).<\/p>\n<p>\t\tA l&rsquo;&eacute;vidence et malheureusement, nous n&rsquo;avons fait que survoler cette belle histoire et nous avons s&ucirc;rement, non seulement n&eacute;glig&eacute; certains aspects mais probablement rapport&eacute; des faits erron&eacute;s.<\/p>\n<p>\t\tMais c&rsquo;est une des chances que donne ce livre et ce site que de permettre &agrave; ceux qui en savent plus ou qui ont rep&eacute;r&eacute; des erreurs que d&rsquo;ajouter leurs connaissances ou de corriger les fautes pour le plus grand bien des lecteurs qui ont eu le bonheur d&rsquo;avoir v&eacute;cu en Tunisie.<br \/>\n\t\tOn peut esp&eacute;rer qu&rsquo;ils sauront en profiter et &eacute;galement qu&rsquo;ils sauront raison garder dans leurs commentaires que nous aimerions tous publier.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; L&rsquo;EPOPEE TOUNSI-GRANA &#8211; Par Jean Bela&iuml;sch&nbsp; Il n&rsquo;est pas un seul juif de Tunisie ayant d&eacute;pass&eacute; la cinquantaine qui n&rsquo;ait entendu parler des oppositions s&eacute;culaires et inexpiables (tous les mots semblent inadapt&eacute;s tant ils semblent &agrave; la fois excessifs et pas assez expressifs) entre ces deux communaut&eacute;s. 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