{"id":11543,"date":"2015-11-22T19:23:42","date_gmt":"2015-11-22T19:23:42","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=11543"},"modified":"2015-11-22T19:23:42","modified_gmt":"2015-11-22T19:23:42","slug":"lettre-a-ma-generation-moi-je-nirai-pas-quen-terrasse-par-sarah-roubato","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/lettre-a-ma-generation-moi-je-nirai-pas-quen-terrasse-par-sarah-roubato\/","title":{"rendered":"Lettre \u00e0 ma g\u00e9n\u00e9ration : moi je n&rsquo;irai pas qu&rsquo;en terrasse &#8211; Par SARAH ROUBATO"},"content":{"rendered":"<p>\n\tLettre &agrave; ma g&eacute;n&eacute;ration : moi je n&#39;irai pas qu&#39;en terrasse<\/p>\n<div>\n<p>\n\t\t&nbsp;Par&nbsp;SARAH ROUBATO<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<span style=\"font-size: 1.2em; line-height: 1.7em;\">Salut,&nbsp;<\/span><\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p>\n\t\tOn se conna&icirc;t pas mais je voulais quand m&ecirc;me t&rsquo;&eacute;crire. Il para&icirc;t qu&rsquo;on devrait se comprendre, puisqu&rsquo;on est de la m&ecirc;me g&eacute;n&eacute;ration. Je suis fran&ccedil;aise, je n&rsquo;ai pas trente ans. Paris, c&rsquo;est ma ville. J&rsquo;ai grandi dans une &eacute;cole internationale o&ugrave; on &eacute;tait plus de quatre-vingt nationalit&eacute;s. J&rsquo;ai pas mal voyag&eacute; et je parle plusieurs langues. Je suis r&eacute;publicaine et transculturelle. J&rsquo;ai &laquo;&nbsp;des origines&nbsp;&raquo; comme on dit maghr&eacute;bines. Surtout et avant tout, je&nbsp;suis pisteuse de paroles et d&#39;histoires. J&#39;essaye de raconter un petit bout du monde, de mettre en mots les puissances endormies que tant de gens portent en eux.&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tJ&rsquo;ai toujours ador&eacute; les terrasses. La derni&egrave;re fois que j&rsquo;&eacute;tais &agrave; Paris j&rsquo;y ai pass&eacute; des heures, dans les caf&eacute;s des 10e&nbsp;11e&nbsp;et 18earrondissements. &nbsp;&Agrave;&nbsp;&nbsp;la terrasse, je m&rsquo;offre le luxe d&rsquo;aller nulle part. Je prends de mes nouvelles au c&oelig;ur d&rsquo;une ville qui ne sait pas que j&rsquo;existe. Ni dehors ni dedans, je cultive l&rsquo;attente au milieu du passage. Ni vraiment dans la rue, ni tout &agrave; fait quelque part, j&rsquo;ai rendez-vous avec la ville enti&egrave;re. J&#39;y ai &eacute;crit un&nbsp;livre qui s&rsquo;appelle&nbsp;Chroniques de terrasse. &nbsp;Il est maintenant quelque part dans la pile de manuscrits de plusieurs maisons d&rsquo;&eacute;dition. Aujourd&#39;hui j&#39;aurais envie d&#39;y ajouter quelques pages.&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Pourtant aujourd&rsquo;hui, ce n&rsquo;est pas en terrasse que j&rsquo;ai envie d&rsquo;aller.<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tDepuis plusieurs jours, on m&rsquo;explique que c&rsquo;est la libert&eacute;, la mixit&eacute; et la l&eacute;g&egrave;ret&eacute; de cette jeunesse qui a &eacute;t&eacute; attaqu&eacute;e, et que pour r&eacute;sister, il faut tous aller se boire des bi&egrave;res en terrasse. C&rsquo;est joli comme symbole, c&rsquo;est m&ecirc;me plut&ocirc;t cool comme mode de r&eacute;sistance. Je ne suis pas s&ucirc;re que si les attentats pr&eacute;vus &agrave; la D&eacute;fense avaient eu lieu, on aurait lanc&eacute; des groupes facebook &laquo;&nbsp;TOUS EN COSTAR AU PIED DES GRATTE-CIELS&nbsp;!&nbsp;&raquo; ni qu&#39;on aurait cri&eacute; notre fiert&eacute; d&rsquo;&ecirc;tre un peuple d&rsquo;employ&eacute;s et de patrons fiers de participer au capitalisme mondial, pas toi&nbsp;?&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tOn nous raconte qu&rsquo;on a &eacute;t&eacute; attaqu&eacute;s parce qu&rsquo;on est le grand mod&egrave;le de la libert&eacute; et de la tol&eacute;rance. De quoi se gargariser et mettre un pansement avec des coeurs sur la blessure de notre crise identitaire. Sauf qu&#39;il existe beaucoup d&rsquo;autres pays et de villes o&ugrave; la jeunesse est mixte, libre et festive. Vas donc voir les terrasses des caf&eacute;s de Berlin, d&rsquo;Amsterdam,&nbsp; de Barcelone, de Toronto,&nbsp; de Shanghai, d&rsquo;Istanbul, de New York&nbsp;!&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tOn a &eacute;t&eacute; attaqu&eacute;s parce que la France est une ancienne puissance coloniale du Moyen-Orient, parce que la France a bombard&eacute; certains pays en plongeant une main g&eacute;n&eacute;reuse dans leurs ressources, parce que la France est accessible g&eacute;ographiquement, parce que la France est proche de la Belgique et qu&rsquo;il est facile aux djihadistes belges et fran&ccedil;ais de communiquer gr&acirc;ce &agrave; la langue, parce que la France est un terreau fertile pour recruter des djihadistes.<\/p>\n<p>\n\t\tOui je sais, la r&eacute;alit&eacute; est moins sexy que notre fantasme. Mais quand on y pense, c&rsquo;est tant mieux, car si on a &eacute;t&eacute; attaqu&eacute; pour ce qu&rsquo;on est, alors on ne peut pas changer grand chose. Mais si on a &eacute;t&eacute; attaqu&eacute; pour ce qu&#39;on fait, alors on a des leviers d&rsquo;action&nbsp;:&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&#8211; S&#39;engager dans la recherche pour trouver des &eacute;nergies renouvelables, car quand le p&eacute;trole ne sera plus le barom&egrave;tre de toute la g&eacute;opolitique, le Moyen-Orient ne sera plus au centre de nos attentions. Et d&#39;un coup le sort des Tib&eacute;tains et des Congolais de RDC nous importera autant que celui des Palestiniens et des Syriens.&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&#8211; S&#39;engager pour trouver de nouveaux mod&egrave;les politiques afin de ne plus d&eacute;l&eacute;guer les actions de nos pays &agrave; des hommes et des femmes form&eacute;s en &eacute;cole d&#39;administration qui d&eacute;cident que larguer des bombes, parfois c&#39;est bien, ou qu&#39;on peut commercer avec un pays qui n&#39;est finalement qu&#39;un Daesh qui a r&eacute;ussi.<\/p>\n<p>\n\t\t&#8211;&nbsp;Les journalistes ont montr&eacute; que les attentats ont &eacute;veill&eacute; des vocations de policiers chez beaucoup de jeunes. Tant mieux. Mais o&ugrave; sont les vocations d&rsquo;&eacute;ducateurs, d&rsquo;enseignants, d&rsquo;intervenants sociaux, de ceux qui emp&ecirc;chent de planter la graine djihadiste dans le terreau fertile qu&rsquo;est la France&nbsp;?<\/p>\n<p>\n\t\tSi la&nbsp;seule&nbsp;r&eacute;ponse de la jeunesse fran&ccedil;aise &agrave; ce qui deviendra une menace permanente est d&rsquo;aller se boire des verres en terrasse et d&#39;aller &eacute;couter es concerts, je ne suis pas s&ucirc;re qu&rsquo;on soit &agrave; la hauteur du symbole qu&rsquo;on pr&eacute;tend &ecirc;tre. L&#39;attention que le monde nous porte en ce moment m&eacute;riterait que l&#39;on sorte de la jouissance de nos petits plaisirs personnels. &nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tQu&rsquo;on soit maghr&eacute;bin, fran&ccedil;ais, malien, chinois, kurde, musulman, juif, ath&eacute;e, bi homo ou h&eacute;t&eacute;ro, nous sommes tous les m&ecirc;mes d&egrave;s lors qu&#39;on devient de bons petits soldats du n&eacute;o-lib&eacute;ralisme et de la surconsommation. On aime le Nutella qui d&eacute;truit des milliers d&rsquo;hectares de for&ecirc;t et d&eacute;cime les populations amazoniennes, on ach&egrave;te le dernier iphone et on grandit un peu plus les d&eacute;chets avec les carcasses de nos anciens t&eacute;l&eacute;phones, on pr&eacute;f&egrave;re les fringues pas ch&egrave;res teintes par des enfants du Bengladesh et de Chine, on d&eacute;pense des centaines d&#39;euros en maquillage test&eacute; sur les animaux et d&eacute;truisant ce qu&#39;il reste de ressources naturelles.&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Ma mixit&eacute;<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tMa mixit&eacute;, ce sera d&rsquo;aller &agrave; la rencontre de gens vraiment diff&eacute;rents de moi. Des gens qui vivent &agrave; huit dans un deux pi&egrave;ces, peu importe leur origine et leur religion. Des enfants dans les h&ocirc;pitaux, des d&eacute;tenus dans les prisons. Des vieilles femmes qui vivent seules. De ce gamin de douze ans &agrave; l&#39;&eacute;cart d&#39;un groupe d&#39;amis, toujours rejet&eacute; parce qu&#39;il joue mal au foot, qui se renferme d&eacute;j&agrave; sur lui-m&ecirc;me.&nbsp;Des ados dans les banlieues qui ne sont jamais all&eacute;s voir une pi&egrave;ce de th&eacute;&acirc;tre. Ceux qui vivent dans des petits villages recul&eacute;s o&ugrave; il n&#39;y a plus aucun travail. Les petits ca&iuml;ds de carton qui s&#39;insultent et en viennent aux mains parce que l&#39;un n&#39;a pas pay&eacute; son cornet de frites au McDo. D&#39;habitude quand &ccedil;a arrive, qu&#39;est-ce que tu fais&nbsp;? Tu tournes la t&ecirc;te, tu ris, tu te rassures avec un petit &quot;Et ben &ccedil;a chauffe&nbsp;!&quot; et tu retournes &agrave; ta conversation. Si tous ceux qui ont r&eacute;pondu &agrave; l&#39;appel&nbsp;Tous en terrasse&nbsp;!&nbsp;d&eacute;cidaient de consacrer quelques heures par semaine &agrave; ce type d&#39;&eacute;change&#8230; il me semble que &ccedil;a irait d&eacute;j&agrave; mieux. &Ccedil;a apportera &agrave; l&#39;humanit&eacute; sans doute un peu plus que la bi&egrave;re que tu bois en terrasse.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Ma libert&eacute;<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tJe ne vois pas en quoi faire partie du troupeau qui se rend chaque semaine aux messes festives du weekend est une marque de libert&eacute;. Ma libert&eacute; sera de prendre un autre chemin que celui qui passe par l&rsquo;hyperconsommation. D&rsquo;avoir un autre horizon que celui de la maison, de la voiture, des grands &eacute;crans, des vacances au soleil et du shopping.<\/p>\n<p>\n\t\tMa libert&eacute; sera celle de prendre le temps quand j&#39;en ai envie, de ne pas m&#39;affaler devant la t&eacute;l&eacute; en rentrant du boulot, d&#39;avoir un travail qui ne me permet pas de savoir &agrave; quoi ressemblera ma journ&eacute;e.<\/p>\n<p>\n\t\tMa libert&eacute;, c&#39;est de savoir que lorsque je voyage dans un pays &eacute;tranger je ne suis pas en train de le d&eacute;figurer un peu plus. C&#39;est vivre quelque part o&ugrave; le ciel a encore ses &eacute;toiles la nuit. C&#39;est&nbsp;fl&acirc;ner dans ma ville au hasard des rues. C&#39;est avoir pu approcher une autre esp&egrave;ce que la mienne dans son environnement naturel.&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tMa libert&eacute;, ce sera de savoir jouir et d&#39;&ecirc;tre plein, tout le contraire des plaisirs de la consommation qui cr&eacute;ent un manque et le besoin de toujours plus. Ma libert&eacute;, ce sera d&#39;avoir essay&eacute; de m&#39;occuper de la beaut&eacute; du monde.&nbsp;&quot;Pour que l&#39;on puisse &eacute;crire &agrave; la fin de la f&ecirc;te que quelque chose a chang&eacute; pendant que nous passions&quot; (Claude Lemesle).<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Ma f&ecirc;te<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tMa f&ecirc;te ne se trouve pas dans l&rsquo;industrie du spectacle. Ma f&ecirc;te c&#39;est quand j&#39;encourage les petites salles de concert, les bars o&ugrave; le musicien joue pour rien, les petits th&eacute;&acirc;tres de campagne construits dans une grange, les associations culturelles. Passer une journ&eacute;e avec un vieux qui vit tout seul, c&rsquo;est une f&ecirc;te. Offrir un samedi de babysitting gratuit &agrave; une m&egrave;re qui gal&egrave;re toute seule avec ses enfants, c&rsquo;est une f&ecirc;te. Organiser des rencontres entre familles des quartiers d&eacute;favoris&eacute;s et familles plus ais&eacute;es, et &eacute;couter l&#39;histoire de chacun, c&#39;est une f&ecirc;te. &nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tLa f&ecirc;te c&rsquo;est ce qui sort du quotidien. Et si mon quotidien est de la consommation bruyante et lumineuse, chaque fois que je cultiverai une parole sans &eacute;cran et une activit&eacute; dont le but n&rsquo;est pas de consommer, je serai dans la f&ecirc;te. Pr&eacute;parer un bon gueuleton, jouer de la gratte, aller marcher en for&ecirc;t, lire des nouvelles et des contes &agrave; des jeunes qui sentent qu&rsquo;ils ne font pas partie de notre soci&eacute;t&eacute;, quelle belle teuf&nbsp;!<\/p>\n<p>\n\t\tN&rsquo;allez pas me dire que je fais le jeu des djihadistes qui disent que nous sommes des d&eacute;cadents capitalistes&hellip; s&rsquo;il vous pla&icirc;t&nbsp;! Ils n&rsquo;ont pas le monopole de la critique de l&rsquo;hyper-consommation, et de toute fa&ccedil;on, ils boivent aux m&ecirc;mes sources que les pays les plus capitalistes&nbsp;: le p&eacute;trole et le trafic d&rsquo;armes.&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tVoil&agrave;. Je ne sais pas si on se croisera sur les m&ecirc;mes terrasses ni dans les m&ecirc;mes f&ecirc;tes. Mais je voulais juste te dire que tu as le droit de te construire autrement que l&#39;image que les m&eacute;dias te renvoient. Bien s&ucirc;r qu&#39;il faut continuer &agrave; aller en terrasse, mais qu&#39;on ne prenne pas ce geste pour autre chose qu&#39;une r&eacute;sistance symbolique qui n&#39;aura que l&#39;effet de nous rassurer, et s&ucirc;rement pas d&#39;impressionner les djihadistes (apparemment ils n&#39;ont pas &eacute;t&eacute; tr&egrave;s impressionn&eacute;s par la marche du 11 janvier), et encore moins d&#39;arr&ecirc;ter ceux qui sont en train de na&icirc;tre.&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tCe qu&rsquo;on est en train de vivre m&eacute;rite que chacun se pose un instant &agrave; la terrasse de lui-m&ecirc;me, et l&egrave;ve la t&ecirc;te pour regarder la soci&eacute;t&eacute; o&ugrave; il vit. Et qui sait&#8230; peut-&ecirc;tre qu&#39;un peu plus loin, dans un lambeau de ciel blanc accroch&eacute; aux immeubles, &nbsp;il apercevra la soci&eacute;t&eacute; qu&rsquo;il esp&egrave;re.<\/p>\n<p>\n\t\tSarah<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lettre &agrave; ma g&eacute;n&eacute;ration : moi je n&#39;irai pas qu&#39;en terrasse &nbsp;Par&nbsp;SARAH ROUBATO &nbsp; Salut,&nbsp; On se conna&icirc;t pas mais je voulais quand m&ecirc;me t&rsquo;&eacute;crire. Il para&icirc;t qu&rsquo;on devrait se comprendre, puisqu&rsquo;on est de la m&ecirc;me g&eacute;n&eacute;ration. Je suis fran&ccedil;aise, je n&rsquo;ai pas trente ans. Paris, c&rsquo;est ma ville. 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