{"id":1155,"date":"2016-08-03T03:18:59","date_gmt":"2016-08-03T03:18:59","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=1155"},"modified":"2016-08-03T00:37:13","modified_gmt":"2016-08-03T00:37:13","slug":"un-jour-de-mai-43-la-liberation-en-tunisie-par-annie-arbib","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/un-jour-de-mai-43-la-liberation-en-tunisie-par-annie-arbib\/","title":{"rendered":"Un jour de mai 43, la lib\u00e9ration en Tunisie, par Annie Arbib"},"content":{"rendered":"<p>\n\tUn jour de mai 43, la lib&eacute;ration en Tunisie, par Annie Arbib<\/p>\n<div>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tUn jour, je me mettrai &agrave; pleurer et je pleurerai tant et tant que la mer d&rsquo;Aral retrouvera ses poissons&hellip;<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>\n\tUn jour de mai 43, la lib&eacute;ration en Tunisie, par Annie Arbib<\/p>\n<div>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tUn jour, je me mettrai &agrave; pleurer et je pleurerai tant et tant que la mer d&rsquo;Aral retrouvera ses poissons&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\tLongtemps, j&rsquo;ai entendu ma m&egrave;re me raconter, qu&rsquo;enfant, je perdais mes cils tant je pleurais. Longtemps<u>,<\/u> je ne me suis pas interrog&eacute;e sur ce fait pourtant &eacute;trange parce qu&rsquo;excessif mais, apr&egrave;s huit ans d&rsquo;analyse, quelques questions me viennent &agrave; l&rsquo;esprit&nbsp;: pourquoi diable une enfant de deux, quatre ou six ans verse-t-elle tant de larmes&nbsp;? Quelle peccadille ou quel drame l&rsquo;oblige &agrave; de tels sanglots&nbsp;?<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tQuel est mon premier souvenir&nbsp;? Aujourd&rsquo;hui, photos et films se m&ecirc;lent &agrave; la m&eacute;moire. Cette image de ma cadette, en robe blanche et froufroutante, un n&oelig;ud dans ses cheveux de boucles anglaises, jolie &agrave; peindre soufflant ses trois bougies, debout sur un banc, toute fi&eacute;rote, l&rsquo;ai-je imprim&eacute;e en moi ou alors <strong>est-ce<\/strong> cette photo, retrouv&eacute;e parmi d&rsquo;autres dans des cartons &agrave; g&acirc;teaux, qui me ravive la m&eacute;moire&nbsp;? Je crois bien que j&rsquo;en &eacute;tais jalouse mais mes pleurs sont bien ant&eacute;rieurs &agrave; cette sc&egrave;ne&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tJ&rsquo;&eacute;tais lov&eacute;e, bien au chaud, encore li&eacute;e &agrave; Elle, encore dans les limbes rassurants quand, ce dimanche-l&agrave;, un triste messager vint les avertir. Maman pliait soigneusement la layette qu&rsquo;elle avait cousue et tricot&eacute;e, avant de la ranger dans la commode de la chambre qu&rsquo;elle occupait avec son Emile, dans l&rsquo;appartement de ses parents. Pour attendre ma naissance. J&rsquo;&eacute;tais son premier b&eacute;b&eacute;, son premier bonheur de m&egrave;re. Ma future grand-m&egrave;re essaya de recomposer son visage avant d&rsquo;ouvrir la porte.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Ma fille, n&rsquo;aie pas peur&nbsp;&raquo;&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tColette avait seize ans, des yeux &agrave; damner un ange et son corps aux courbes tendres l&rsquo;avait fait fantasmer plus d&rsquo;une nuit mais elle &eacute;tait de bonne famille et il lui fallait jouer serr&eacute;&nbsp;: les seules fois o&ugrave; il pourrait l&rsquo;approcher, c&rsquo;est quand elle irait remplir son seau &agrave; la fameuse fontaine de la place, sorte de fronti&egrave;re sociale entre les gens-bien et ceux-qui-l&rsquo;&eacute;taient-moins, la bonne r&eacute;putation &eacute;tant g&eacute;n&eacute;ralement le seul bien &agrave; d&eacute;fendre&nbsp;; sinon, elle &eacute;tait toujours flanqu&eacute;e d&rsquo;une cousine ou de l&rsquo;une de ses jeunes s&oelig;urs. De ses deux fr&egrave;res plus &acirc;g&eacute;s, il lui fallait se faire des amis&hellip;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tTout les s&eacute;parait&nbsp;: elle n&rsquo;&eacute;tait pas riche, non, mais la pauvret&eacute; dans laquelle Emile se d&eacute;battait frisait l&rsquo;indigence, elle n&rsquo;&eacute;tait pas un pilier de synagogue mais il avait cess&eacute; de croire depuis que sa m&egrave;re, Hannah Naouri, deux ans auparavant, &eacute;tait morte de chagrin, peu apr&egrave;s sa fille a&icirc;n&eacute;e. Elle et lui avaient quitt&eacute; le coll&egrave;ge, ray&eacute;s des listes par application de la loi du 3 octobre 1940,&nbsp; mais elle &eacute;tait studieuse et il &eacute;tait impossible de trouver plus cancre que lui. En outre,&nbsp; tandis que son p&egrave;re se d&eacute;menait pour faire vivre sa famille, le sien battait le pav&eacute;, victime de sa nonchalance<strong>. <\/strong>Emile &eacute;tait donc oblig&eacute; de chercher mille petits emplois pour manger &agrave; sa faim&nbsp;et aider les siens &agrave; subsister ; heureusement, les rues de la m&eacute;dina de Tunis regorgeaient de petites &eacute;choppes o&ugrave; quiconque pouvait se nourrir pour quelques pi&eacute;cettes.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tA dix-neuf ans, il se savait charmant. Les femmes l&eacute;g&egrave;res de la rue Zarkoun, qui aguichaient les passants de son quartier, ne manquaient pas de le lui faire savoir&nbsp;: certaines ne lui prenaient pas un centime mais il&nbsp; refusait les cadeaux que d&rsquo;autres voulaient lui glisser. Depuis un mois, il n&rsquo;&eacute;tait plus pass&eacute; les voir et il rassemblait toute son &eacute;nergie inemploy&eacute;e &agrave; trouver une strat&eacute;gie pour approcher l&rsquo;&eacute;lue. Il s&rsquo;&eacute;tait enfin arrang&eacute; pour la croiser et susciter son attention&nbsp;!<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tColette se souvenait.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tDepuis que son p&egrave;re, ancien combattant de la premi&egrave;re guerre mondiale, prisonnier de guerre,&nbsp; meurtri par les lois p&eacute;tainistes, l&rsquo;avait oblig&eacute;e &agrave; quitter le coll&egrave;ge, elle vaquait aux t&acirc;ches m&eacute;nag&egrave;res et sa m&egrave;re s&rsquo;employait &agrave; ne lui laisser aucun moment de libert&eacute;&nbsp;; n&eacute;anmoins, elle grappillait quelques minutes, tout en faisant les courses, pour bavarder avec les voisines. A plusieurs reprises, elle s&rsquo;&eacute;tait aper&ccedil;ue des&nbsp; tactiques de ce jeune homme, plus beau que tous les h&eacute;ros des livres, plus beau que tous les hommes qu&rsquo;elle connaissait&nbsp;: il mesurait bien un m&egrave;tre soixante-dix, ses cheveux clairs et boucl&eacute;s contrastaient avec sa peau mate et ses muscles saillaient sous son maillot de corps. Au dernier coup d&rsquo;&oelig;il qu&rsquo;elle avait lanc&eacute; sur lui, elle avait remarqu&eacute; ses fossettes et, l&agrave;, son c&oelig;ur avait battu la campagne.&nbsp; Elle ne sortait plus d&eacute;sormais sans s&rsquo;&ecirc;tre coiff&eacute;e et habill&eacute;e du mieux qu&rsquo;elle le pouvait&hellip; De plus, il chantait d&rsquo;une voix de stentor, sifflait comme un pinson et ne se privait pas d&rsquo;ailleurs de le faire, tout en la suivant &agrave; distance respectueuse.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tElle mourrait de peur qu&rsquo;un jour son p&egrave;re, m&ucirc; par son instinct, n&rsquo;arriv&acirc;t plus t&ocirc;t de son travail et ne s&rsquo;aper&ccedil;ut de leur stratag&egrave;me. Il tenait &agrave; la vertu de ses filles<\/p>\n<p>\n\t\tplus qu&rsquo;&agrave; sa croix de guerre&nbsp;; ses gar&ccedil;ons, eux-aussi, souffraient de sa s&eacute;v&eacute;rit&eacute; et, s&rsquo;il n&rsquo;avait jamais battu ses s&oelig;urs ni elle-m&ecirc;me, elle comptait avec effroi les coups de ceinture qu&rsquo;il ass&eacute;nait &agrave; ses fr&egrave;res de temps &agrave; autre pour les corriger&nbsp;; c&rsquo;&eacute;tait un p&egrave;re juste et attentif mais priv&eacute; de cigarette le shabbat, car la religion juive interdit toute cr&eacute;ation, fut-ce d&rsquo;une &eacute;tincelle, du vendredi soir &agrave; la tomb&eacute;e de la nuit jusqu&rsquo;aux premi&egrave;res &eacute;toiles le samedi, il devenait un autre homme et perturbait la maison par ses sautes d&rsquo;humeur. Quant &agrave; sa m&egrave;re, brave femme au demeurant quand elle allait sur les routes secourir Esther, Fatima ou Christine, elle lui laissait la meilleure part du m&eacute;nage et la surveillait comme l&rsquo;huile dans le tajine. Elle avait coutume d&rsquo;&eacute;mailler ses propos de proverbes et dictons&nbsp;;&nbsp; elle en connaissait un grand nombre&nbsp;mais r&eacute;p&eacute;tait &agrave; l&rsquo;envi, l&rsquo;adaptant aux circonstances&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;&laquo;&nbsp;qui rit dimanche, vendredi pleurera&nbsp;!&nbsp;&raquo;&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tCependant, il n&rsquo;est de vigilance qui ne c&egrave;de et un splendide jour de printemps, alors qu&rsquo;elle se rendait seule au march&eacute; couvert, Colette d&eacute;couvrit Emile en grande conversation avec son benjamin, Charles, baptis&eacute; Charlot-le-finaud par la communaut&eacute; des s&oelig;urs et des fr&egrave;res. Elle fit un petit d&eacute;tour pour atteindre le march&eacute; aux poulets et, tout en attendant son tour pour faire occire et nettoyer le sien, elle s&rsquo;impr&eacute;gnait comme jamais des parfums alentour.&nbsp;Tous les &eacute;tals &eacute;taient soigneusement dispos&eacute;s en gradins et occupaient rigoureusement le moindre espace&nbsp;; le march&eacute; aux fleurs, aux fruits et aux &eacute;pices &eacute;tait le plus color&eacute; mais le march&eacute; aux poissons ne le c&eacute;dait en rien en couleurs, et le parfum de la mer, que d&rsquo;aucuns pouvaient trouver puissant, &eacute;voquait plut&ocirc;t en elle l&rsquo;&eacute;cho d&rsquo;un voyage. Elle &eacute;tait n&eacute;e dans les terres verdoyantes du Nord mais aimait par dessus tout la M&eacute;diterran&eacute;e,&nbsp; rarement contempl&eacute;e parce qu&rsquo;interdite aux filles de bonne maison, expression couramment employ&eacute;e par son p&egrave;re quand il lui interdisait une sortie&nbsp;; ainsi, aller &agrave; la plage au milieu de tous ces hommes ne pouvait se concevoir&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tQuant au march&eacute; aux poulets, qu&rsquo;elle d&eacute;testait autant pour ses relents de sang m&ecirc;l&eacute; de plum&eacute;s que pour le temps que perdaient les officiants &agrave; choisir la bonne volaille et lui couper le cou, il trouvait bizarrement gr&acirc;ce &agrave; ses yeux&nbsp;ce jour : c&rsquo;&eacute;tait bien le meilleur observatoire qu&rsquo;elle pouvait trouver, en fille digne de cet Orient o&ugrave; il faut toujours voir sans &ecirc;tre aper&ccedil;ue&nbsp;!<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tLe trajet du retour vers son immeuble du 9 rue du Sergent Isaac Bismuth lui parut trop long et trop court&nbsp;: elle se demandait ce qu&rsquo;Emile avait pu raconter &agrave; son plus jeune fr&egrave;re et craignait que ce dernier n&rsquo;all&acirc;t directement rapporter cette conversation &agrave; leur m&egrave;re, auquel cas elle pouvait s&rsquo;attendre &agrave; une sc&egrave;ne digne des classiques, avec force cris et vocif&eacute;rations, menaces diverses dont la plus grave serait de tout r&eacute;v&eacute;ler au p&egrave;re, et, pour le moins, mal&eacute;dictions tunisiennes en chapelet. Un jour, justement, que sa m&egrave;re lui souhaitait, dans un moment rare de col&egrave;re, tout &agrave; la fois de devenir aveugle, d&rsquo;&ecirc;tre victime d&rsquo;une attaque, d&rsquo;attraper une maladie incurable et de se faire &ldquo;embrasser&rdquo; par un scorpion, Colette s&rsquo;&eacute;tait insurg&eacute;e&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;mais enfin, comment une m&egrave;re peut-elle souhaiter de telles horreurs &agrave; son enfant&nbsp;?&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tSa m&egrave;re avait eu cette r&eacute;ponse splendide&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Les mal&eacute;dictions d&rsquo;une m&egrave;re n&rsquo;atteignent jamais le ciel&nbsp;!&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tQuoiqu&rsquo;il en &eacute;tait, elle d&eacute;cida d&rsquo;attendre Charlot sur les marches de l&rsquo;escalier de l&rsquo;immeuble voisin,&nbsp; pas plus de dix minutes, poulet oblige. Elle avait achet&eacute; en chemin un paquet de &laquo;&nbsp;m&egrave;lh&egrave; ou bnin&egrave;&nbsp;&raquo;, des graines de lin &laquo;&nbsp;sal&eacute;es et bonnes&nbsp;&raquo; &agrave; un vieux marchand ambulant qui proposait ses cornets d&rsquo;une voix nasillarde&nbsp;; elle s&rsquo;approchait toujours de lui avec un m&eacute;lange de piti&eacute; et de tendresse&nbsp;: il la saluait et lui caressait la t&ecirc;te tout en chantant les m&eacute;rites de son produit, dont ce fr&egrave;re raffolait. Elle venait d&rsquo;entamer le sachet quand il passa, l&rsquo;air press&eacute;. Quand elle surgit devant lui, il afficha le sourire narquois de qui partage un secret et ne le r&eacute;p&eacute;tera pour rien au monde, et certainement pas pour une friandise&nbsp;! Mais elle savait sur lui deux ou trois petites choses qu&rsquo;il avait commises et ne d&eacute;sesp&eacute;rait pas d&rsquo;arriver &agrave; ses fins&hellip; Ainsi, dans un r&eacute;flexe de joie maligne, il avait incit&eacute; un de ses copains &agrave; l&eacute;cher le verre d&rsquo;une lampe &agrave; p&eacute;trole allum&eacute;e, sous pr&eacute;texte d&rsquo;en recueillir le miel qui en gouttait&nbsp;! Le malheureux n&rsquo;avait eu la langue sauve que gr&acirc;ce &agrave; l&rsquo;intervention de Colette. N&eacute;anmoins, la seule confidence qu&rsquo;il consentit &agrave; lui faire concerna la tenue d&rsquo;Emile.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tEn effet, dans quelques jours, tout le quartier allait organiser Pourim, en comm&eacute;moration des &eacute;pousailles du roi des Perses, Assu&eacute;rus, et d&rsquo;Esther, jeune juive qui sauva son peuple des pers&eacute;cutions, une fois n&rsquo;est pas coutume, h&eacute;las&nbsp;! Colette appr&eacute;ciait qu&rsquo;en cette occasion les deux autres communaut&eacute;s se joignent &agrave; la sienne et que cette f&ecirc;te soit celle de tous les enfants. Les mamans juives, ce jour-l&agrave;, pr&eacute;paraient pour eux des g&acirc;teaux lilliputiens, aux amandes, aux dattes, d&eacute;goulinants de miel. Les yoyos, sorte de beignets ronds assez denses aux &oelig;ufs, les macrouds, losanges de semoule aux dattes, les manicoutis ou roses des sables, appel&eacute;es &eacute;galement oreilles d&rsquo;Aman, premier ministre d&rsquo;Assu&eacute;rus, celui-l&agrave; m&ecirc;me qui sera pendu en effigie pendant la f&ecirc;te,&nbsp; garnissaient leurs plus belles assiettes et elles les apportaient &agrave; leurs familles, voisines et amies. Et c&rsquo;&eacute;tait de gais chass&eacute;s-crois&eacute;s qui se r&eacute;p&eacute;taient &agrave; la fin du Ramadan ou de P&acirc;ques quand les mamans musulmanes et chr&eacute;tiennes se lan&ccedil;aient dans la cr&eacute;ation de leur propre p&acirc;tisserie. Elle esp&eacute;rait que ces coutumes se perp&eacute;tueraient jusqu&rsquo;&agrave; la nuit des temps&nbsp;! Tout comme la confection des d&eacute;guisements qu&rsquo;elle et ses amies &eacute;laboraient dans de vieux coupons ou des v&ecirc;tements usag&eacute;s.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tTout au long de la journ&eacute;e et jusqu&rsquo;&agrave; la procession finale, dans les rues d&eacute;cor&eacute;es de lampions, enfants, jeunes et moins jeunes se promenaient travestis. M&ecirc;me son p&egrave;re ne trouvait rien &agrave; redire qu&rsquo;elle se d&eacute;guis&acirc;t encore. Puisque Emile avait choisi une tenue &laquo;&nbsp;zazou&nbsp;&raquo;, pantalon &eacute;troit &laquo;&nbsp;feu de plancher&nbsp;&raquo;, veste ample &agrave; martingales tombant sur les cuisses, elle porterait la version&nbsp; &laquo;&nbsp;swing&nbsp;&raquo;,&nbsp; jupe pliss&eacute;e rouge, courte, &agrave; carreaux, petit pull ajust&eacute; assorti et chaussures &agrave; semelle de bois. C&rsquo;&eacute;tait une des r&eacute;actions &agrave; l&rsquo;occupation du pays que d&rsquo;arborer des tenues que le cin&eacute;ma am&eacute;ricain v&eacute;hiculait jusqu&rsquo;ici. Le mois d&rsquo;Avril est toujours cl&eacute;ment en Tunisie. La f&ecirc;te serait des plus r&eacute;ussies.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tSa cousine Fortun&eacute;e l&rsquo;accompagnerait. A quinze ans, c&rsquo;&eacute;tait une jolie brune, au teint laiteux fort pris&eacute;, de taille &eacute;lanc&eacute;e et qui avait la langue bien pendue&nbsp;: en sixi&egrave;me, elle avait tenu t&ecirc;te &agrave; son professeur de fran&ccedil;ais et celle-ci, oubliant son bagage universitaire, s&rsquo;&eacute;tait &eacute;cri&eacute;e, de l&rsquo;accent le plus faubourien, roulant les &laquo;&nbsp;r&nbsp;&raquo; et lanc&eacute;e dans les aigus&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Et alors, mets tes mains sur tes hanches et viens te disputer avec moi&nbsp;!&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tL&rsquo;anecdote&nbsp; &eacute;tait inscrite dans les annales familiales.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tFortun&eacute;e &eacute;tait au courant du coup de c&oelig;ur de sa Colette et elle l&rsquo;approuvait. Toutes les filles du quartier avaient le b&eacute;guin pour ce beau gar&ccedil;on que l&rsquo;on entendait souvent chanter &agrave; tue-t&ecirc;te ou siffler comme pour s&rsquo;annoncer. Qu&rsquo;il fasse la cour &agrave; sa cousine, c&rsquo;&eacute;tait comme si l&rsquo;&eacute;v&eacute;nement rejaillissait sur elle et ses s&oelig;urs et leurs amies. Bien s&ucirc;r, connaissant le caract&egrave;re emport&eacute; de son oncle, elle craignait que la r&eacute;putation de voyou d&rsquo;Emile, bien amplifi&eacute;e par les ragots et compl&egrave;tement injustifi&eacute;e selon elle, ne lui parvienne et qu&rsquo;il r&eacute;agisse en clo&icirc;trant sa fille. C&rsquo;est pourquoi elle &eacute;tait pr&ecirc;te &agrave; prendre des risques pour prot&eacute;ger cette romance naissante car il lui semblait mener un combat contre l&rsquo;obscurantisme et m&ecirc;me, elle osait le penser, contre le despotisme de leurs parents. Une de leurs amies n&rsquo;&eacute;tait-elle pas enferm&eacute;e chez elle depuis des mois pour cacher sa grossesse alors qu&rsquo;il e&ucirc;t fallu d&eacute;noncer l&rsquo;abus sexuel dont In&eacute;s avait &eacute;t&eacute; victime&nbsp;? Mais les tabous &eacute;taient tels qu&rsquo;il n&rsquo;y avait pas de place pour l&rsquo;apitoiement.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;De zazou &agrave; voyou, il n&rsquo;y a qu&rsquo;un pas&nbsp;&raquo; avait d&eacute;cr&eacute;t&eacute; B&eacute;bert-le-po&egrave;te apr&egrave;s avoir surpris les regards &eacute;chang&eacute;s entre sa s&oelig;ur et Emile pendant la f&ecirc;te. Elle l&rsquo;avait suppli&eacute; de se taire au nom de leur fraternelle amiti&eacute;&nbsp;: n&rsquo;&eacute;tait-ce pas &agrave; elle qu&rsquo;il lisait des heures durant les strophes des sonnets d&eacute;di&eacute;s &agrave; sa belle, n&rsquo;&eacute;tait-ce pas elle encore qui admirait les cro&ucirc;tes qu&rsquo;il peignait laborieusement, n&rsquo;&eacute;tait-ce pas toujours elle qui faisait le facteur&hellip; Il y avait consenti et avait m&ecirc;me promis qu&rsquo;il n&rsquo;en piperait mot &agrave; Jojo-l&rsquo;avocat, leur fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;, ainsi surnomm&eacute; car il p&eacute;rorait &agrave; longueur de journ&eacute;e pour un oui ou un non, certain de son bon droit&nbsp;; il n&rsquo;y avait que devant le p&egrave;re qu&rsquo;il se dispensait de plaider&nbsp;! Colette avait gard&eacute; pour elle la teneur du message que son galant lui avait pass&eacute;&nbsp;; elle en tremblait encore et n&rsquo;&eacute;tait pas s&ucirc;re, mais alors pas du tout, d&rsquo;avoir envie le lendemain de se rendre &agrave; la fontaine d&rsquo;autant, qu&rsquo;en la quittant, B&eacute;bert lui avait souffl&eacute;, comme pour la mettre face &agrave; ses responsabilit&eacute;s&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;N&rsquo;oublie pas, tout de m&ecirc;me, qu&rsquo;il est tripolitain&nbsp;!&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tColette ne dormait pas. Elle regardait intens&eacute;ment le d&eacute;cor modeste de la chambre qu&rsquo;elle partageait avec ses deux s&oelig;urs&nbsp;; elle contemplait leurs visages<\/p>\n<p>\n\t\ttellement dissemblables et qui t&eacute;moignaient parfaitement de leur caract&egrave;re&nbsp;: &agrave; dix ans, Daisy &eacute;tait vive et farouche, menue, presque maigre&nbsp;; l&rsquo;expression tendue de son fin visage, m&ecirc;me dans le sommeil, disait bien son d&eacute;sir de ne se laisser vaincre par quiconque et surtout pas par ces gar&ccedil;ons du voisinage dont elle partageait les jeux,&nbsp;ainsi que sa volont&eacute; de prot&eacute;ger la veuve et l&rsquo;orphelin, m&ecirc;me &agrave; leur corps d&eacute;fendant&nbsp;! De cinq ans plus jeune, Simone, souvent accroch&eacute;e &agrave; ses basques, dans l&rsquo;attente de leur m&egrave;re absente, jouait de son charme, yeux grands ouverts, sourire permanent dessin&eacute; sur un visage tout en<\/p>\n<p>\n\t\ta-plats. Seule l&rsquo;&eacute;vocation de Baba Hou, le croque-mitaine local que tout adulte, conscient de son pouvoir, ne manquait pas de faire surgir &agrave; tout propos, semblait la faire sortir de sa contemplation. Malheureusement pour les enfants, les occasions de faire appel &agrave; Baba Hou &eacute;taient nombreuses tant il est vrai que les parents se vengent, quelquefois, sur leurs rejetons, des frayeurs subies dans leur jeune &acirc;ge&hellip; et tourne le man&egrave;ge du temps.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tElle avait tenu sa main droite serr&eacute;e fort pour retenir le papier qu&rsquo;il lui avait gliss&eacute;&nbsp;; elle s&rsquo;&eacute;tonnait de sa hardiesse et se demandait encore comment elle n&rsquo;avait pas d&eacute;failli quand elle l&rsquo;avait entendu siffloter dans son dos&nbsp;: elle avait regard&eacute; de tous c&ocirc;t&eacute;s, aussit&ocirc;t sortie de son immeuble, et avait fait quelques pas vers les rues du souk des Livournais avoisinant, de crainte que son p&egrave;re ne soit attabl&eacute; au caf&eacute; du coin. Emile devait se douter du risque, il avait d&ucirc; observer le cheminot et l&rsquo;avait attendue sous la porte coch&egrave;re d&rsquo;o&ugrave; partaient chaque matin les livreurs de lait sur leur charrette tir&eacute;e par des baudets. Il lui fallait maintenant trouver un lieu s&ucirc;r pour lire la lettre et un endroit pour la cacher&nbsp;: la rue fourmillait de mille regards, chacun connaissant chacune et les enfants petits ou grands b&eacute;n&eacute;ficiaient de cette surveillance, malveillante &agrave; l&rsquo;occasion. Et dans l&rsquo;appartement, aucune chambre n&rsquo;avait de clef&nbsp;; &agrave; chaque instant pouvait surgir sa m&egrave;re ou une voisine venue sans s&rsquo;annoncer comme &agrave; l&rsquo;accoutum&eacute;e. Elle se r&eacute;fugia dans les toilettes communes sur le palier&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mademoiselle,<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t<em>Il m&rsquo;est plus difficile de vous &eacute;crire que de provoquer &agrave; la course &agrave; pied le champion de l&rsquo;Alliance Sportive ou de me battre contre dix types qui me chercheraient des histoires. Je vous connais depuis toujours mais c&rsquo;est &agrave; la fontaine le mois dernier que je vous ai vue vraiment et que j&rsquo;ai su que mon c&oelig;ur ne battrait plus que pour vous. Je ne sais pas si vous m&rsquo;avez remarqu&eacute; mais j&rsquo;ai demand&eacute; &agrave; votre fr&egrave;re Charlot de vous parler de moi pour que j&rsquo;aie le courage de vous donner cette lettre. Tout me plait en vous, vos yeux noirs magnifiques et votre bouche, comme un c&oelig;ur, et votre d&eacute;marche quand vous balancez votre seau en allant chercher l&rsquo;eau&hellip; Je sais que ce n&rsquo;est pas simple pour une fille comme vous de faire confiance au premier venu mais donnez-moi une chance.<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t<em>Venez dimanche apr&egrave;s-midi au Belv&eacute;d&egrave;re &agrave; trois heures, pr&egrave;s des grandes grilles de l&rsquo;entr&eacute;e. Je passerai tous les soirs de la semaine &agrave; six heures devant votre fen&ecirc;tre&nbsp;; si vous &ecirc;tes d&rsquo;accord, accrochez la jupe que vous portiez aujourd&rsquo;hui au fil &agrave; linge. Faites-le, je vous en supplie, sinon je n&rsquo;aurai plus de go&ucirc;t &agrave; rien. Emile<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t<em>p.s. si vous acceptez de me fr&eacute;quenter, je ne me battrai plus contre personne<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tColette, au bord du sommeil, ressentait une &eacute;motion &eacute;trange, tellement forte qu&rsquo;elle lui paraissait, &agrave; elle, qui pourtant la ressentait, comment dire&hellip; un peu jou&eacute;e, comme si demain allait changer sa vie alors qu&rsquo;elle savait pertinemment que ce n&rsquo;&eacute;tait qu&rsquo;une rencontre, qu&rsquo;une rencontre, qu&rsquo;une renc&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Plus que cinq jours &agrave; attendre. Fortun&eacute;e &eacute;tait pr&eacute;venue. La veille, Colette avait suspendu cinq minutes, pas plus, sa jupe &agrave; carreaux &agrave; la fen&ecirc;tre,&nbsp; pour leur donner cette chance qu&rsquo;il r&eacute;clamait mais pas une minute de plus parce qu&rsquo;elle &eacute;tait tellement effray&eacute;e, tout de m&ecirc;me&nbsp;! Quand In&egrave;s &eacute;tait tomb&eacute;e enceinte, parce qu&rsquo;une femme tombe enceinte comme une pomme blette tombe d&rsquo;un arbre, aucun ragot n&rsquo;avait &eacute;t&eacute; &eacute;pargn&eacute; &agrave; son amie, et m&ecirc;me sa propre m&egrave;re, bienveillante le plus souvent, y &eacute;tait all&eacute;e de son la&iuml;us&nbsp;:<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>&laquo;&nbsp;Et voil&agrave; comment, par imprudence et stupidit&eacute;, une fille d&eacute;shonore sa famille&nbsp;!&nbsp;&raquo;<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tEt, comme en &eacute;cho, le ch&oelig;ur des voisines rench&eacute;rissait&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Et voil&agrave; comment elle g&acirc;che ses chances de faire un bon mariage&nbsp; et, en plus,&nbsp; elle fait pleurer sa m&egrave;re&nbsp;!!!&raquo;.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tAinsi, In&egrave;s s&rsquo;&eacute;tait coll&eacute;e sur le dos et pour l&rsquo;&eacute;ternit&eacute; une &eacute;tiquette de d&eacute;voy&eacute;e sans que jamais son suborneur ne p&acirc;tisse de la situation.<\/p>\n<p>\n\t\t.<\/p>\n<p>\n\t\tMais il arrive quelquefois que le romanesque l&rsquo;emporte sur la peur ou, alors, est-ce un sixi&egrave;me sens qui pr&eacute;vient les filles sages que ce rendez-vous l&agrave; n&rsquo;est pas &agrave; manquer&nbsp;? Et s&rsquo;il faut, pour ce faire, s&rsquo;exiler vers la grande ville, ne serait-ce que quelques heures, soyons intr&eacute;pides&nbsp;!<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tDans sa rue, il n&rsquo;y avait pas un arbre, non plus d&rsquo;ailleurs que dans les ruelles des souks avoisinants&nbsp;; pas assez de lumi&egrave;re, peut-&ecirc;tre, dans les rues &eacute;troites et tortueuses de la m&eacute;dina mais une vie tellement dense dans ces gargotes, ces &eacute;choppes de bijoutiers, de ciseleurs, de cordonniers, de marchands de tissus, de tapis, de poteries, de ch&egrave;ches et autres pi&egrave;ces des costumes traditionnels. Et les bouchers&nbsp;! Ils &eacute;taient tellement nombreux&nbsp;! A croire que tous les carnivores de la terre s&rsquo;&eacute;taient donn&eacute;s rendez-vous sur cette douce contr&eacute;e&nbsp;! Le cliquetis des machines &agrave; coudre des tailleurs r&eacute;pondait en cadence aux petits marteaux des dinandiers. Comme par hasard, mais en fait parce que le plus fr&eacute;quent&eacute; par les m&eacute;nag&egrave;res, c&rsquo;est dans le souk des &eacute;pices que s&rsquo;&eacute;taient install&eacute;s les p&acirc;tissiers et c&rsquo;&eacute;tait &agrave; celui qui r&eacute;ussirait la meilleure citronnade et les plus savoureux croquants.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tPlus souvent qu&rsquo;&agrave; son tour, elle s&rsquo;&eacute;tait hiss&eacute;e sur les charrettes des marchands de lait qui laissaient tous les enfants y grimper une fois leurs bidons vid&eacute;s&nbsp;; elle parcourait ainsi quelques m&egrave;tres qui la menaient chez l&rsquo;&eacute;picier ou le boulanger. Comme on sauvegarde un paysage aim&eacute; dans la trame des souvenirs, certains parfums ne nous quittent jamais&nbsp;: celui du pain chaud en train de cuire, Colette le respirera &agrave; pleins poumons partout o&ugrave; un boulanger saura p&eacute;trir mais les fragrances subtiles des &eacute;piceries tunisiennes &ndash;&eacute;pices color&eacute;es dans des bocaux de verre, semoules de bl&eacute;, d&rsquo;orge, farines de ma&iuml;s, de sorgho, l&eacute;gumes secs pr&eacute;sent&eacute;s dans des sacs de jute, bouquets d&rsquo;ails et de piments rouges suspendus aux poutres de l&rsquo;&eacute;choppe sombre, &eacute;normes bidons d&rsquo;huile d&rsquo;olive luisants de mille gouttes, sans oublier les friandises -loukoum, <strong><em>halwa,<\/em><\/strong> b&acirc;tons de r&eacute;glisse ou d&rsquo;ang&eacute;lique- que le marchand vous offrait volontiers apr&egrave;s vos emplettes, en quel lieu magique pourra-t-on jamais les rassembler, autre que dans les souks de Tunis&nbsp;? Et les bonbons rouges qui vous faisaient une bouche d&rsquo;amarante&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tDe-ci de-l&agrave; s&rsquo;installaient d&egrave;s potron-jacquet, tir&eacute;es par des &acirc;nes, de petites charrettes des quatre-saisons, pour les chalands nonchalants et gourmands&nbsp;; le vendeur de charbon de bois commen&ccedil;ait sa tourn&eacute;e, cheminant de concert avec l&rsquo;aiguiseur de couteaux, s&rsquo;&eacute;gosillant &agrave; tour de r&ocirc;le&nbsp;: &laquo;&nbsp;<strong><em>carboun<\/em><\/strong>, qui veut mon carboun&nbsp;?&raquo; &laquo;&nbsp;couteaux aiguis&eacute;s, d&eacute;coupage ais&eacute;&nbsp;&raquo;, croisant le porteur d&rsquo;eau courb&eacute; sous le poids de l&rsquo;outre en peau de ch&egrave;vre ou saluant le laitier ambulant qui proposait du lait d&rsquo;&acirc;nesse dans ses gargoulettes, cruches de terre ocre. Non loin de l&agrave;, des portefaix proposaient leur service et les cochers se mettaient &agrave; disposition de ceux qui se d&eacute;pla&ccedil;aient vers la ville nouvelle&nbsp;; quelquefois, ils ramenaient chez eux, pour quelques centimes, les enfants fatigu&eacute;s et leur m&egrave;re, &agrave; la sortie du bain maure&nbsp;; une matrone, v&eacute;ritable poussah, en d&eacute;tenait la clef&nbsp;; elle n&rsquo;avait pas sa pareille pour vous remettre un membre d&eacute;mis ou soigner une plaie au savon noir. Une fois par semaine, les dames du quartier se rendaient au hammam, les moins fortun&eacute;es au minimum une fois par mois, contraintes &agrave; la puret&eacute;&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Toutes, cependant, observaient les rituels et dans les couffins se trouvaient, p&ecirc;le-m&ecirc;le, le<strong><em>tfal<\/em> <\/strong>pour les cheveux et la peau, le <strong><em>lif <\/em><\/strong>&nbsp;pour &eacute;triller les corps, et, si possible, la meilleure citronnade et les meilleurs croquants pour r&eacute;cup&eacute;rer des forces. Et c&rsquo;&eacute;tait des chants, et des disputes quelquefois, et des pleurs, ceux des enfants que leurs m&egrave;res coin&ccedil;aient entre leurs jambes vigoureuses, le temps du bain. Que de mariages avaient &eacute;t&eacute; conclus l&agrave;&nbsp;: la m&egrave;re du gar&ccedil;on lorgnait la jeune fille, en parlait &agrave; son mari, qui en parlait au p&egrave;re qui en parlait &agrave; la m&egrave;re et c&rsquo;&eacute;tait des messes basses et des arrangements dans la moiteur des pi&egrave;ces chaudes. Et les futures belles-m&egrave;res ululaient leurs premiers youyous.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tMais Colette n&rsquo;en &eacute;tait pas l&agrave;. Il n&rsquo;&eacute;tait question que de s&rsquo;aventurer dans les quartiers chics de la capitale. Depuis que ses parents avaient quitt&eacute; le Kef, une petite ville du nord-ouest o&ugrave; ses grands-parents s&rsquo;&eacute;taient install&eacute;s apr&egrave;s avoir fui l&rsquo;Alg&eacute;rie pour &eacute;chapper aux &eacute;meutes anti-juives, foment&eacute;es par les colons, depuis, donc, elle avait parcouru &agrave; loisir les quartiers avoisinants, trottinant derri&egrave;re sa m&egrave;re qui jouait &agrave; l&rsquo;infirmi&egrave;re, jusqu&rsquo;&agrave; ce qu&rsquo;elle soit en &acirc;ge de s&rsquo;occuper de sa cadette. Mais les rues de Tunis-la Ville Nouvelle lui &eacute;taient quasi inconnues&nbsp;; de rares fois, elle avait accompagn&eacute; ses parents dans leur visite &agrave; ses oncles qui &laquo;&nbsp;avaient r&eacute;ussi&nbsp;&raquo;&hellip; Leurs appartements ne ressemblaient en rien au sien&nbsp;: un couloir s&eacute;parait les chambres spacieuses, dans la cuisine am&eacute;nag&eacute;e s&rsquo;affairait une femme de m&eacute;nage et c&rsquo;est dans un salon aux meubles tarabiscot&eacute;s que le caf&eacute; &eacute;tait servi. Les jardins du centre-ville faisaient la fiert&eacute; des tunisois et&nbsp; l&rsquo;air embaumait&nbsp; la fleur d&rsquo;oranger d&egrave;s les pr&eacute;misses du printemps.&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tElles arriv&egrave;rent au Belv&eacute;d&egrave;re, le plus grand parc de Tunis. Il l&rsquo;attendait. Son c&oelig;ur manqua un battement&nbsp;; elle s&rsquo;agrippa au bras de sa cousine qui d&eacute;j&agrave; saluait Emile, d&eacute;j&agrave; lui disait &laquo;&nbsp;au-revoir-&agrave;-tout-&agrave;-l&rsquo;heure&nbsp;&raquo;, l&rsquo;abandonnant d&eacute;j&agrave;, cette l&acirc;che&nbsp;! Elle n&rsquo;osait pas le regarder et ils march&egrave;rent un long moment sans dire mot jusqu&rsquo;&agrave; ce qu&rsquo;ils arrivent au plan d&rsquo;eau o&ugrave; se pavanaient des cygnes noirs et blancs. Bien s&ucirc;r, lui connaissait ces jardins, personne ne l&rsquo;avait suffisamment surveill&eacute; pour l&rsquo;emp&ecirc;cher de d&eacute;couvrir sa ville et il se sentait partout &agrave; l&rsquo;aise et avec tout un chacun. Il lui murmura pourtant&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Vous seule avez le pouvoir de m&rsquo;intimider.&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tUn marchand ambulant proposait ses citronnades &laquo;&nbsp;rien que de l&rsquo;eau, du sucre et du citron&hellip;&nbsp;&raquo; et des &laquo;&nbsp;banbaloni<strong><em>&nbsp;&raquo;<\/em><\/strong> l&eacute;gers beignets enrob&eacute;s de sucre en poudre, mais elle ne pouvait ni boire ni manger, c&rsquo;&eacute;tait d&eacute;j&agrave; bien qu&rsquo;elle puisse respirer, se disait-elle. Tant d&rsquo;interdits brav&eacute;s d&rsquo;un seul coup, cela lui donnait presque envie de rire. Emile la regardait &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e&nbsp;; il savait bien le poids d&rsquo;une telle &eacute;ducation et d&rsquo;ailleurs, il la f&eacute;licitait&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Merci d&rsquo;&ecirc;tre venue, j&rsquo;avais vraiment peur que ce soit trop difficile&nbsp;; j&rsquo;ai souvent rencontr&eacute; votre p&egrave;re et, m&ecirc;me &agrave; mon &acirc;ge, il m&rsquo;impressionne. Est-ce qu&rsquo;il quitte son feutre, son col amidonn&eacute; et sa canne quand il se couche&nbsp;?&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tColette riait. Elle n&rsquo;avait, en effet, jamais vu son p&egrave;re en pyjama mais elle avait bien cru, elle, que son institutrice s&rsquo;endormait chaussures aux pieds, car tant de savoir la mettait au-dessus du lot des mortels et se d&eacute;chausser &eacute;tait digne du dernier des communs, n&rsquo;est-ce pas&nbsp;? Et ce rire partag&eacute; soudain la mettait en confiance&nbsp;: ils &eacute;taient du m&ecirc;me quartier et s&rsquo;ils n&rsquo;avaient pas les m&ecirc;mes fr&eacute;quentations, tout se savait des uns et des autres et d&rsquo;ailleurs, en y pensant, il faudra redoubler de prudence&hellip;Ici, toutefois, elle se sentait &agrave; l&rsquo;abri ou, plus exactement, en libert&eacute; surveill&eacute;e mais tout de m&ecirc;me au bout du monde. Dans les all&eacute;es bien entretenues, les promeneurs semblaient d&rsquo;une autre plan&egrave;te&nbsp;: la plupart des femmes &eacute;taient&nbsp; habill&eacute;es &agrave; l&rsquo;europ&eacute;enne, maquill&eacute;es, toutes chapeaut&eacute;es et si les hommes ressemblaient &agrave; son p&egrave;re quant &agrave; leur accoutrement, ils ne marchaient pas deux pas derri&egrave;re leur compagne mais lui tenaient le bras galamment. De temps en temps, quelqu&rsquo;un saluait Emile mais personne de leur connaissance ne vint les d&eacute;ranger. Au bout de quelques minutes de promenade, il lui proposa une ballade en cal&egrave;che pour qu&rsquo;elle puisse respirer les jardins&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Pas plus de vingt minutes&nbsp;et ensuite je vous raccompagne &agrave; la grille, pour attendre votre cousine&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tM&ecirc;me les pets virulents du cheval n&rsquo;ont pas g&acirc;ch&eacute; la magie de l&rsquo;instant. Quand, furtivement Emile avait pris sa main, Colette s&rsquo;&eacute;tait demand&eacute; quelle &eacute;motion plus forte elle pourrait un jour ressentir&nbsp;: tout se passait comme dans ses r&ecirc;ves id&eacute;aux ; en plus de sa beaut&eacute;, il &eacute;tait tendre, respectueux, g&eacute;n&eacute;reux. L&rsquo;indigence de sa famille &eacute;tait connue de tous les voisins, elle avait entendu dire que toute la famille dormait dans la m&ecirc;me chambre et qu&rsquo;il fallait installer un matelas jusque sur la table. Pourtant, rien de morbide ne se d&eacute;gageait de lui et elle ne s&rsquo;&eacute;tait jamais sentie autant s&ucirc;re d&rsquo;exister qu&rsquo;&agrave; son c&ocirc;t&eacute;, assise dans cette voiture.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tFortun&eacute;e, prudente, se trouvait avant eux devant les hautes grilles ouvrag&eacute;es de fer forg&eacute; qui cernaient le Belv&eacute;d&egrave;re plus qu&rsquo;elles ne le fermaient&nbsp;: &agrave; toute heure,&nbsp; avait r&eacute;v&eacute;l&eacute; Emile, les amoureux s&rsquo;y donnaient rendez-vous.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Je vous attendrai au m&ecirc;me endroit, dimanche prochain, &agrave; la m&ecirc;me heure. Si vous avez un emp&ecirc;chement, envoyez-moi un mot, je passerai sous vos fen&ecirc;tres tous les soirs &agrave; six heures. Savez-vous monter &agrave; v&eacute;lo&nbsp;?&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tDepuis six mois, Emile travaillait chez Monsieur Nataf, brave homme s&rsquo;il en f&ucirc;t et qui rem&eacute;diait &agrave; l&rsquo;inexistence du p&egrave;re, qu&rsquo;il soit en voyage &agrave; Benghazi, &agrave; Paris ou partage&acirc;t leur taudis. A eux deux, ils faisaient marcher la petite affaire de location et r&eacute;paration de cycles, r&eacute;cup&eacute;rant deci del&agrave; chambres &agrave; air, courroies et guidons qui faisaient d&eacute;faut depuis l&rsquo;occupation allemande. Son patron lui avait inculqu&eacute; tout ce qu&rsquo;il savait en politique et form&eacute; &agrave; l&rsquo;id&eacute;e communiste, la belle et grande&nbsp; id&eacute;e du partage de tous les biens, un communisme &agrave; la tunisienne qui ne se prenait pas trop au s&eacute;rieux m&ecirc;me au sein des cellules de r&eacute;union. En plus de la paie, son patron lui offrait de temps en temps des places pour aller au cin&eacute;ma Le Marivaux, au cirque Amar&hellip; ou alors lui pr&ecirc;tait des livres sur la politique, <strong><em>Mein Kampf<\/em><\/strong>&nbsp; ou <strong><em>Le Capital<\/em><\/strong>. Un jour, il lui avait m&ecirc;me offert de l&rsquo;adopter mais Emile avait refus&eacute;, en pensant que sa m&egrave;re, o&ugrave; qu&rsquo;elle se trouve, n&rsquo;aurait pas appr&eacute;ci&eacute;&#8230;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tLa semaine avait &eacute;t&eacute; longue, d&rsquo;autant plus longue qu&rsquo;il avait eu peur&nbsp;: Mardi, s&rsquo;&eacute;tait annonc&eacute;e sa tante, venue rappeler la promesse faite &agrave; sa naissance de le marier &agrave; sa fille, ce grand &eacute;chalas, laide &agrave; faire peur, fausse comme le violon de &laquo;&nbsp;Frajji-laam&egrave;&nbsp;&raquo;. Ce musicien des rues, aveugle, distillait d&rsquo;une voix nasillarde les refrains des chansons du moment&nbsp;; il s&rsquo;interrompait pour apostropher Emile, qu&rsquo;il reconnaissait &agrave; son pas&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Milio, l&egrave;bess ? Qu&rsquo;est-ce que je te chante aujourd&rsquo;hui&nbsp;?&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Ha, Frajji, ta voix est aussi forte que le klaxon du tramway&hellip;&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Cinq et jeudi sur moi&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\trigolait-il pour conjurer le mauvais &oelig;il et il continuait &agrave; chanter, empochant la menue monnaie que passants et boutiquiers s&rsquo;empressaient de lui tendre pour le voir changer de trottoir au plus vite.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tLa cousine, qui faisait des mines &agrave; n&rsquo;en plus finir et tentait de mettre en &eacute;vidence ses maigres appas, ne devrait sans doute qu&rsquo;&agrave; sa riche dot de trouver la victime &agrave; &eacute;pouser. Malgr&eacute; l&rsquo;attrait de l&rsquo;argent, Papa Gabriel n&rsquo;avait pas insist&eacute;&nbsp;; son absence perp&eacute;tuelle l&rsquo;avait d&eacute;mis de ses pr&eacute;rogatives de p&egrave;re et il avait l&rsquo;intelligence de le comprendre&nbsp;; seule, sa s&oelig;ur cadette, Marguerite, avait essay&eacute; de faire miroiter l&rsquo;aubaine&nbsp;; il &eacute;tait parti d&rsquo;un grand &eacute;clat de rire et avait tir&eacute; ses cheveux roux avec affection&nbsp;; elle n&rsquo;&eacute;tait pas plus haute que deux pommes et n&rsquo;avait jamais exerc&eacute; d&rsquo;autorit&eacute; sur lui qu&rsquo;elle couvait d&rsquo;une tendresse sans d&eacute;faut. N&rsquo;emp&ecirc;che, il avait eu peur tant &eacute;taient marqu&eacute;es, dans la coutume, les promesses &eacute;chang&eacute;es entre parents. Sa s&oelig;ur a&icirc;n&eacute;e, toute de pudeur et de sagesse affich&eacute;es, mais amoureuse, tellement amoureuse,&nbsp; ne s&rsquo;&eacute;tait-elle pas enfuie, au grand dam de la famille, jusqu&rsquo;en Libye, pour &eacute;chapper &agrave; ce contrat sur sa t&ecirc;te&hellip; Il faudrait qu&rsquo;il demande &agrave; Colette si un quelconque cousin ne l&rsquo;esp&eacute;rait pas dans son gourbi&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tIl L&rsquo;attendait. Son patron lui avait pr&ecirc;t&eacute; un tandem&nbsp;; ainsi, ils formeraient un duo avant de former un couple, il en &eacute;tait persuad&eacute;. C&rsquo;&eacute;tait elle qu&rsquo;il voulait &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, pour le restant de ses jours et de ses nuits. D&rsquo;ailleurs, il avait cherch&eacute; les mots pour le lui dire, sans l&rsquo;effaroucher&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Mon c&oelig;ur est d&eacute;finitivement &agrave; vous. Ne croyez pas que j&rsquo;exag&egrave;re, ce n&rsquo;est pas un b&eacute;guin&hellip;&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tElle n&rsquo;avait pas eu l&rsquo;air surpris, elle avait souri et il avait os&eacute; l&rsquo;embrasser&nbsp;: b&eacute;cot chaste comme il se doit quand on fleurette avec une &laquo;&nbsp;vraie jeune fille&nbsp;&raquo; et, ensuite, ils avaient p&eacute;dal&eacute; tant et plus dans les all&eacute;es du Belv&eacute;d&egrave;re, jusqu&rsquo;&agrave; la terrasse qui donne son nom aux jardins, tout en haut de la colline. Le poids m&ecirc;me de la guerre s&rsquo;att&eacute;nuait.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tA sa question, elle avait acquiesc&eacute;&nbsp;; en effet, elle avait un promis, son cousin germain Charles, de deux ans plus &acirc;g&eacute; qu&rsquo;elle, le fils de son oncle Ichoua. Un brave homme, ne pronon&ccedil;ant jamais un mot plus haut que l&rsquo;autre, p&eacute;tri de bonne religion et ob&eacute;issant &agrave; son fr&egrave;re, bien qu&rsquo;&eacute;tant l&rsquo;a&icirc;n&eacute;. Quand ils vendaient tous deux dans la rue, &agrave; la sauvette, pour se faire quelque argent en ces temps difficiles, des artichauts bouillis, c&rsquo;&eacute;tait Barouk, son p&egrave;re, qui vantait haut et fort les qualit&eacute;s de leur&nbsp; l&eacute;gume et le houspillait&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Mais, bon sang, si tu murmures, quel est l&rsquo;&acirc;ne qui s&rsquo;approchera&nbsp;de nous?&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tL&rsquo;oncle haussait le ton, quelques minutes. Ce n&rsquo;est pas de lui ni de son &eacute;pouse, tout aussi gentille, que viendrait une r&eacute;sistance, Colette le savait&nbsp;: il lui faudrait batailler pour imposer Emile &agrave; son p&egrave;re&nbsp;; ce dernier entrait dans des col&egrave;res froides &agrave; la moindre contrari&eacute;t&eacute; et la frayeur qu&rsquo;elle ressentait &agrave; l&rsquo;id&eacute;e d&rsquo;&ecirc;tre d&eacute;couverte, l&agrave;, sous les d&eacute;combres, lors d&rsquo;un hypoth&eacute;tique mais possible bombardement, &eacute;tait &agrave; la mesure de l&rsquo;id&eacute;e qu&rsquo;elle se faisait de la fureur, supput&eacute;e, de son paternel&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&#8211; &laquo;&nbsp;Emile, s&rsquo;ils nous trouvaient morts, quelle honte&nbsp;! Que dirait mon p&egrave;re&nbsp;?&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&#8211; &laquo;&nbsp;Et alors, puisque nous serions morts, qu&rsquo;importe&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&#8211; &laquo;&nbsp;Ah non, ce n&rsquo;est pas possible, tu ne peux pas comprendre, j&rsquo;en meurs d&eacute;j&agrave; rien qu&rsquo;&agrave; l&rsquo;id&eacute;e&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tIl la contemplait, la ber&ccedil;ait pour la calmer et chantait a capella le r&eacute;pertoire de Mohammed Abdel Wahab, chantre de l&rsquo;amour&nbsp;; il lui traduisait, mezza voce, les mots d&rsquo;arabe &eacute;gyptien qu&rsquo;elle pouvait ignorer&nbsp;<strong><em>:&nbsp; Mon c&oelig;ur poignard&eacute; prend patience en attendant le jour&hellip; mon c&oelig;ur, mon c&oelig;ur, perds-moi dans ton regard&#8230; Si tu ne vois pas mon amante aussi belle que je la vois, prends mes yeux pour la contempler<\/em><\/strong>&hellip; En r&eacute;ponse, elle lui r&eacute;citait du Rosemonde G&eacute;rard &laquo;&nbsp;<strong><em>car vois-tu chaque jour je t&rsquo;aime davantage&nbsp;&raquo; <\/em><\/strong>ou du Victor Hugo<strong><em>&laquo;&nbsp;combien de marins, combien de capitaines&hellip;&nbsp;&raquo;.<\/em><\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tPour oublier la guerre&nbsp;: des chansons et des rimes. Les allemands furetaient dans<\/p>\n<p>\n\t\tTunis. Quelquefois, ils p&eacute;n&eacute;traient dans les maisons juives et musulmanes et mettaient tout &agrave; sac&nbsp;mais c&rsquo;&eacute;tait la police fran&ccedil;aise soumise &agrave; P&eacute;tain qui r&eacute;quisitionnait, pour les camps de travail de Ksar Tir, de Bizerte ou de Sfax, les juifs exig&eacute;s par les allemands pour creuser des tranch&eacute;es, installer des lignes t&eacute;l&eacute;phoniques ou ex&eacute;cuter d&rsquo;autres t&acirc;ches n&eacute;cessaires &agrave; l&rsquo;Axe pour asseoir ses positions. La communaut&eacute; juive, tenue de fournir &agrave; ses coreligionnaires &agrave; manger et &agrave; boire, recueillait dans le m&ecirc;me temps des informations sur l&rsquo;avanc&eacute;e de la guerre&nbsp;: les allemands commen&ccedil;aient &agrave; construire des prisons, avec d&rsquo;&eacute;normes chemin&eacute;es, &agrave; Djebel Djelloud, &agrave; moins de cinq kilom&egrave;tres de la capitale&nbsp;! Allez savoir pourquoi&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tMais tous deux &eacute;taient &agrave; mille lieux d&rsquo;imaginer le proche avenir&nbsp;; leur<\/p>\n<p>\n\t\tpr&eacute;occupation l&eacute;gitime &eacute;tait de se faire les plus discrets possible&nbsp;! N&eacute;anmoins, le man&egrave;ge de Colette, qui mettait le nez &agrave; la fen&ecirc;tre &agrave; chaque passage de son merle blanc, sifflotant un air convenu, n&rsquo;avait pas &eacute;chapp&eacute; &agrave; la voisine de l&rsquo;immeuble d&rsquo;en face&nbsp;; elle avait m&ecirc;me d&eacute;cod&eacute; les signes&nbsp;: doigt point&eacute; sous le menton signifiait &laquo;&nbsp;je t&rsquo;attends&nbsp;&raquo; et &laquo;&nbsp;j&rsquo;arrive&nbsp;&raquo;, le doigt &agrave; l&rsquo;oreille&nbsp;de la &laquo;&nbsp;recluse&nbsp;&raquo; &laquo;&nbsp;je suis surveill&eacute;e&nbsp;&raquo;. Marie, en voisine consciencieuse, &eacute;tait all&eacute;e voir la m&egrave;re&hellip; Depuis, chaque jour, apr&egrave;s que Colette e&ucirc;t termin&eacute; le m&eacute;nage, Rachel la battait tout aussi consciencieusement&nbsp;! Et que dire&nbsp;? Sa m&egrave;re &eacute;tait cardiaque, avait eu plusieurs malaises &eacute;piques, ce qui lui enlevait toute vell&eacute;it&eacute; m&ecirc;me de r&eacute;action quand elle la frappait et ne manquait pas de lui pincer la bouche, en disant&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;voil&agrave; ce que je fais &agrave; la mal &eacute;lev&eacute;e qui embrasse le premier venu&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tet le c&eacute;r&eacute;monial durait depuis une semaine, d&eacute;j&agrave;, quand &laquo;&nbsp;le premier venu&nbsp;&raquo; fut pris dans une rafle, non loin du plus grand cimeti&egrave;re juif de Tunis, au lieu-dit le Passage, direction les chantiers du service du travail obligatoire. D&eacute;sormais, ils ne se rencontreraient que lorsqu&rsquo;il trouverait le moyen de revenir &agrave; Tunis. Colette r&eacute;fl&eacute;chissait au moyen d&rsquo;&eacute;viter la col&egrave;re de sa m&egrave;re. Sur les conseils avis&eacute;s de Fortun&eacute;e, elle avait fini par raconter &agrave; Emile ses s&eacute;ances &laquo;d&rsquo;apr&egrave;s-m&eacute;nage&raquo; particuliers tout en lui assurant qu&rsquo;elle &eacute;tait pr&ecirc;te &agrave; supporter des corrections encore plus s&eacute;v&egrave;res pour continuer &agrave; le fr&eacute;quenter. Il avait alors, sur le champ, d&eacute;cid&eacute; d&rsquo;aller rencontrer ses parents. Colette avait du argumenter pour le d&eacute;cider &agrave; ne voir d&rsquo;abord que sa m&egrave;re&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Il te faudra user de tous tes charmes pour la convaincre&nbsp;; elle craint tellement la r&eacute;action de mon papa&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tB&eacute;bert fut appel&eacute; &agrave; la rescousse&nbsp;; il avait appr&eacute;ci&eacute; Emile en r&eacute;chappant des pneus avec lui et se fit fort de persuader Jojo-l&rsquo;avocat de la valeur du ch&eacute;ri de leur s&oelig;ur&nbsp;; &agrave; eux deux, ils entreprirent tant et si bien leur m&egrave;re qu&rsquo;elle accepta de le rencontrer. L&rsquo;appartement sentait le propre et chaque napperon avait &eacute;t&eacute; amidonn&eacute;. Colette avait confectionn&eacute; un pain d&rsquo;Espagne, sorte de quatre-quart, et pr&eacute;par&eacute; un orgeat, un sirop &agrave; base d&rsquo;amandes douces et am&egrave;res que seules r&eacute;ussissaient les dou&eacute;es en p&acirc;tisserie&nbsp;: elle tenait &agrave; lui prouver d&rsquo;autres qualit&eacute;s que celles de la cycliste en tandem&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tSa m&egrave;re la lorgnait du coin de l&rsquo;&oelig;il, &agrave; demi rassur&eacute;e par la d&eacute;marche officieuse du jeune homme&nbsp;; Colette n&rsquo;en menait pas large&nbsp;: d&eacute;passer les interdits, fussent-ils mineurs, ce n&rsquo;&eacute;tait pas une mince affaire et elle savait les exigences de sa famille&nbsp;: l&rsquo;honneur avant tout&nbsp;! La pr&eacute;sence de ses fr&egrave;res compensait l&rsquo;absence du p&egrave;re. Emile arriva enfin, &agrave; l&rsquo;heure dite, &agrave; la main quelques fleurs et un beau pain blanc, rare en ces temps de disette. Apr&egrave;s les salamalecs d&rsquo;usage, la conversation tourna autour des projets du gar&ccedil;on&nbsp;: il &eacute;tait s&ucirc;r de ses sentiments et voulait &eacute;pouser Colette&nbsp;; il n&rsquo;&eacute;tait pas riche mais travailleur et son honn&ecirc;tet&eacute; &eacute;tait connue du quartier. Il tenterait m&ecirc;me l&rsquo;impossible pour la rendre heureuse&nbsp;! Son sourire et sa gentillesse d&eacute;sarm&egrave;rent Rachel et quand elle finit par lui dire, de l&rsquo;air s&eacute;rieux qui convient &agrave; un tel &eacute;v&eacute;nement&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;&laquo;&nbsp;Il faut maintenant que je rencontre votre m&egrave;re, avant la demande officielle&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tet qu&rsquo;il l&rsquo;informa qu&rsquo;elle &eacute;tait morte deux ans auparavant, elle abandonna toute morgue et lui promit qu&rsquo;elle amadouerait Barouk et qu&rsquo;il pouvait en parler &agrave; sa famille.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tMais c&rsquo;est au petit cimeti&egrave;re, aux confins de la Casbah,&nbsp; qu&rsquo;il se rendit. Depuis l&rsquo;enterrement, il n&rsquo;y &eacute;tait pas retourn&eacute;&hellip; Maman&nbsp;! Omi&nbsp;!&nbsp; Il avait tant pri&eacute; pour qu&rsquo;elle ne meure pas, pour qu&rsquo;elle ne suive pas sa fille a&icirc;n&eacute;e dans la tombe.<\/p>\n<p>\n\t\tLe courage dont elle avait fait preuve dans l&rsquo;adversit&eacute; le bouleversait encore&nbsp;; elle avait auparavant tout accept&eacute;&nbsp;: l&rsquo;absence&nbsp; de son enfant, n&eacute; d&rsquo;un premier lit, laiss&eacute; &agrave; la grand-m&egrave;re pour ob&eacute;ir &agrave; son deuxi&egrave;me &eacute;poux, l&rsquo;irresponsabilit&eacute; de ce dernier, la g&ecirc;ne dans laquelle elle se d&eacute;battait depuis, confectionnant des sachets de papier pour quelques petits &laquo;&nbsp;dourous&nbsp;&raquo; afin d&rsquo;am&eacute;liorer le quotidien de ses enfants, pourvu, disait-elle, en souriant tendrement, que ceux-ci se portent bien&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;Dieu pourvoira &agrave; tout comme il nous envoie le soleil aujourd&rsquo;hui&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tCependant, apr&egrave;s la mort de <u>Tonia<\/u>, elle &eacute;tait rest&eacute;e clo&icirc;tr&eacute;e dans sa chambre minuscule, ne se soignant plus, mangeant &agrave; peine, ternie par la douleur. Seul Emile parvenait quelquefois &agrave; la faire sourire&hellip; Omi&nbsp;! Maman&nbsp;! Il n&rsquo;avait plus jamais pri&eacute; depuis. Elles &eacute;taient l&agrave; toutes deux, les si ch&egrave;res &agrave; son c&oelig;ur. Il leur murmurait simplement bonjour quand il passait devant les grilles.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tAujourd&rsquo;hui, il voulait leur faire part de son bonheur, les remercier en quelque sorte de ce qu&rsquo;il &eacute;tait devenu gr&acirc;ce &agrave; elles&nbsp;: &ecirc;tre pauvre &agrave; ce point et n&eacute;anmoins ne pas&nbsp; basculer dans la ranc&oelig;ur ou la malhonn&ecirc;tet&eacute;, il faut &ecirc;tre beaucoup aim&eacute; pour y parvenir, &ecirc;tre aim&eacute; dans le rire et la tendresse et cela ne lui avait pas fait d&eacute;faut pour qu&rsquo;il puisse ainsi aimer &agrave; son tour&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Si le pass&eacute; est fondation de toute vie, il n&rsquo;en est pas le ciment et seul le pr&eacute;sent et l&rsquo;avenir porteur de r&ecirc;ves importent. Et, heureusement, Emile cultivait en lui ces certitudes. L&rsquo;id&eacute;e de repartir pour le S.T.O ne lui faisait pas peur&nbsp;; il y aura toujours moyen de se d&eacute;brouiller pour n&rsquo;en &ecirc;tre pas victime car partaient avec lui ses presque fr&egrave;res, Edmond et Georges. Compagnons de mis&egrave;re, ils participaient &eacute;galement &agrave; toutes ses aventures et le soutenaient de<\/p>\n<p>\n\t\ttoute leur joyeuse amiti&eacute; dans la conqu&ecirc;te de sa belle&nbsp;: des mois plus tard, ils signeraient de deux c&oelig;urs entrelac&eacute;s, aux initiales des amoureux,&nbsp; les lettres adress&eacute;es &agrave; Colette, leur marraine de guerre.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tDans les rues de la M&eacute;dina et des souks, la joie n&rsquo;&eacute;tait plus de mise et les &laquo;&nbsp;bouchahdi&egrave;&nbsp;glou-glou&raquo;, les &laquo;d&egrave;gu&egrave;z&egrave;&nbsp;&raquo; ne faisaient plus recette. Les premiers hantaient les nuits de tous les enfants de la Tunisie. Habill&eacute;s de pied en cap de rouge et de blanc, des castagnettes aux chevilles et aux poignets, des grelots accroch&eacute;s &agrave; leurs chapeaux pointus, ils menaient &agrave; deux ou trois une sarabande effr&eacute;n&eacute;e au son de leurs tambourins, roulant des yeux,&nbsp; jusqu&rsquo;&agrave; ce qu&rsquo;on leur jette quelques sous&nbsp;; et les parents &agrave; bout d&rsquo;arguments mena&ccedil;aient leur prog&eacute;niture de les donner en p&acirc;ture &agrave; ces danseurs des rues&hellip; Quant aux d&eacute;gu&egrave;z&egrave;, les diseuses de bonne aventure, elles venaient des campagnes environnantes pour gagner quelque argent ou recueillir dans leurs chaudrons les &laquo;&nbsp;bou malout ou bou rhalout&nbsp;&raquo; restes de nourriture des mieux nantis, qui leur serviraient de d&icirc;ner. Quand elles &eacute;taient sollicit&eacute;es, elles animaient les r&eacute;unions f&eacute;minines de leurs chants b&eacute;douins traditionnels ou alors dessinaient au henn&eacute; des arabesques sur les mains et les pieds des fianc&eacute;es, pour appeler la chance.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tIl faudra bient&ocirc;t beaucoup de henn&eacute;, pr&eacute;par&eacute; dans des coupelles plac&eacute;es dans un coin de chambre, dans les maisons d&eacute;sert&eacute;es par les jeunes hommes, beaucoup de pri&egrave;res adress&eacute;es &agrave; Dieu omnipr&eacute;sent, beaucoup de recommandations des m&egrave;res alarm&eacute;es &agrave; leurs fils ch&eacute;ris, elles qui les obligeaient &agrave; rajouter un chandail &agrave; leur barda au cas o&ugrave;&hellip;,&nbsp; pour &eacute;loigner le spectre de la mobilisation&nbsp;; en filigrane, les affres de la guerre, d&eacute;j&agrave; support&eacute;es par de nombreuses familles en 1914&hellip; Colette n&rsquo;oubliera jamais le r&eacute;cit, maintes fois r&eacute;it&eacute;r&eacute;, de la r&eacute;ception de l&rsquo;avis de mort au champ d&rsquo;honneur de son cousin Jean. Son p&egrave;re &eacute;tait encore &agrave; Verdun, prisonnier dans une cage, et une peur irr&eacute;pressible s&rsquo;&eacute;tait abattue sur toute la famille&nbsp;; sa m&egrave;re allumait des bougies et priait les saints protecteurs. Sans doute, le p&egrave;re &eacute;tait revenu comme bien des soldats de la famille mais il avait fallu bien des joies pour att&eacute;nuer cette douleur. Et cela recommen&ccedil;ait, les p&egrave;res arrach&eacute;s &agrave; leurs familles, les fils &agrave; leurs m&egrave;res, les fianc&eacute;s &agrave; leurs promises, cela recommen&ccedil;ait pour que ces Fran&ccedil;ais ne cessent d&rsquo;&ecirc;tre fran&ccedil;ais.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tMais Colette n&rsquo;avait aucune raison de s&rsquo;effrayer&nbsp;; Emile n&rsquo;&eacute;tait-il pas &agrave; l&rsquo;abri, &agrave; Ksar Tir, m&ecirc;me s&rsquo;il subissait, lui qui n&rsquo;acceptait aucune contrainte, le poids du&nbsp; travail obligatoire&nbsp;: creuser le jour des tranch&eacute;es qui serviront, la nuit venue, &agrave; installer les fameuses lignes t&eacute;l&eacute;phoniques utiles aux forces ennemies. Certes, elle avait peine &agrave; l&rsquo;imaginer l&agrave; son futur fianc&eacute;, embl&egrave;me vivant de la vie m&ecirc;me, mais se sentait rassur&eacute;e car elle voyait s&rsquo;&eacute;loigner le spectre de l&rsquo;enr&ocirc;lement d&rsquo;Emile dans les forces fran&ccedil;aises libres, plus amoureuse que patriote&nbsp;! Elle comptait les jours, ne sachant jusqu&rsquo;&agrave; quand, car nulle permission n&rsquo;&eacute;tait pr&eacute;vue dans le texte de la loi du 16 f&eacute;vrier 1942, promulgu&eacute;e par le gouvernement de Vichy. Fort malencontreusement, ce dernier avait choisi l&rsquo;abr&eacute;viation SOT, ce qui avait pr&ecirc;t&eacute; &agrave; rire &agrave; ceux qui en &eacute;prouvaient encore l&rsquo;envie, pour rapidement modifier l&rsquo;appellation en STO mais le merdier &eacute;tait le m&ecirc;me.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tMais quand les Alli&eacute;s avanc&egrave;rent sur Tunis, les nazis renvoy&egrave;rent dans leurs foyers ces trublions juifs qui mettaient tant de mauvaise volont&eacute; &agrave; ex&eacute;cuter leurs ordres. Pour Emile, il n&rsquo;&eacute;tait pas question d&rsquo;y retourner ni de continuer &agrave; se cacher &agrave; la premi&egrave;re alerte de rafle. Il choisit de tenter sa chance &agrave; Bizerte o&ugrave; la marine fran&ccedil;aise avait besoin de bras et ne pratiquait pas de s&eacute;gr&eacute;gation. Il se rendit &agrave; l&rsquo;Arsenal et se pr&eacute;senta &agrave; l&rsquo;Ing&eacute;nieur en Chef, qui dirigeait les travaux maritimes&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Bonjour, Monsieur. Je suis Fran&ccedil;ais mais&hellip; je suis juif&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;C&rsquo;est bon, j&rsquo;ai compris. Allez vite chercher votre paquetage&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tEt Bizerte compta un nouveau ferrailleur de vingt ans dans ses rangs, le 2 Janvier 1943. Cette ville, &agrave; quelques soixante kilom&egrave;tres au nord de la capitale, retenait encore dans ses eaux certains b&acirc;timents d&eacute;sarm&eacute;s et n&rsquo;avait pas suivi Toulon, la nuit du 26 au 27 novembre 1942, dans le sabordage de quatre-vingt cinq de ses navires et sous-marins.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tDes camps voisins s&rsquo;organisait tout un syst&egrave;me d&rsquo;&eacute;vasion pour ceux qui n&rsquo;en pouvaient plus des conditions impos&eacute;es par l&rsquo;arm&eacute;e d&rsquo;occupation&nbsp;; chaque semaine, les camions qui conduisaient les permissionnaires de la Marine vers Tunis embarquaient deux, trois, voire quatre fuyards. La panique commen&ccedil;ait &agrave; s&rsquo;installer dans les rangs allemands et la discipline se rel&acirc;chait. De rares repr&eacute;sailles &eacute;taient &agrave; craindre et il fallait en profiter. Lors de ses permissions, une par quinzaine, Emile se chargeait de bon pain, de plus en plus rare sur les tables, ainsi que de l&eacute;gumes d&eacute;tourn&eacute;s des cantines du mess, et la distribution se faisait au chant des b&eacute;n&eacute;dictions&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;<strong><em>Rabbi i han alik<\/em><\/strong>&nbsp;&raquo; ou <strong><em>&laquo;&nbsp;i katar hirek<\/em><\/strong>&nbsp;&raquo;ou encore <strong><em>&laquo;&nbsp;yerham oueldik<\/em><\/strong>&nbsp;&raquo; pour appeler l&rsquo;attention de Dieu sur toi, qu&rsquo;Il augmente ton bien ou veille sur les m&acirc;nes de tes a&iuml;eux&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tN&egrave;ji&egrave; et Si Mansour Ben Mansour, les voisins de toujours, qui avaient vu na&icirc;tre les enfants de Rachel, n&rsquo;&eacute;taient pas oubli&eacute;s. Comment dire l&rsquo;amiti&eacute; quand les mots sont faibles&nbsp;; comment raconter la fraternit&eacute; au quotidien, le soutien r&eacute;ciproque et &agrave; tous les moments, ce lien qui jamais ne se d&eacute;noue et r&eacute;siste m&ecirc;me &agrave; la disette. C&rsquo;est cette amiti&eacute; chant&eacute;e par les po&egrave;tes, comme un sentiment sup&eacute;rieur m&ecirc;me &agrave; l&rsquo;amour car unique, quand elle est sinc&egrave;re, comme elle devrait l&rsquo;&ecirc;tre toujours, qui unissait les deux familles. Et qu&rsquo;importe alors si les croyances vont vers Abraham, J&eacute;sus ou Mahomet, l&rsquo;amiti&eacute; se ressert autour du m&ecirc;me kanoun, ce r&eacute;cipient de terre rempli de braises et qui sert de r&eacute;chaud, ranim&eacute; en permanence, &eacute;vent&eacute; &agrave; tour de r&ocirc;le par les femmes qui se tiennent accroupies devant le feu et se laissent aller &agrave; leurs r&ecirc;ves.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tOu &agrave; leurs cauchemars. Car il arrive qu&rsquo;une amiti&eacute; se l&eacute;zarde, sans qu&rsquo;on y prenne garde. Les signes avant-coureurs existent mais comment croire que celle qui te disait &laquo;&nbsp;si je meurs, je veux que tu t&rsquo;occupes de mes enfants&nbsp;&raquo; ou encore &laquo;&nbsp;tu es ma m&egrave;re, ma s&oelig;ur, tout-&agrave;-la fois&nbsp;&raquo; et qui te l&rsquo;a prouv&eacute;e cette affection bien des fois, comment imaginer que celle-l&agrave; m&ecirc;me puisse te nuire et se d&eacute;tourner de toi, dans une d&eacute;marche &eacute;hont&eacute;e et pourtant combien commune&nbsp;!<\/p>\n<p>\n\t\tEt c&rsquo;est &agrave; cela qu&rsquo;elle pense, courb&eacute;e vers son feu ou vaquant &agrave; son m&eacute;nage, l&rsquo;&eacute;trip&eacute;e vive que l&rsquo;on ne devine pas et qui sait que le temps m&ecirc;me n&rsquo;aura pas le pouvoir d&rsquo;effacer sa double blessure&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tMais en cet apr&egrave;s-midi du&nbsp; 7 Mai 1943, nul ne songe &agrave; se plaindre&nbsp;: l&rsquo;op&eacute;ration Vulcain est termin&eacute;e&nbsp;: &agrave; 9h30, Bizerte &eacute;tait lib&eacute;r&eacute;e par la 9<sup>e<\/sup> division d&rsquo;infanterie am&eacute;ricaine&nbsp;et les blind&eacute;s du 11<sup>e<\/sup> r&eacute;giment des hussards britanniques viennent d&rsquo;entrer dans Tunis-la-verte, glorifi&eacute;e par Farid El Atrache.&nbsp; ! O joie, &ocirc; all&eacute;gresse&hellip; Barouk a accroch&eacute; les drapeaux fran&ccedil;ais aux fen&ecirc;tres et sur son c&oelig;ur, enfin veng&eacute; de tant de d&eacute;faites, il a &eacute;pingl&eacute; sa d&eacute;coration d&rsquo;ancien combattant. Ce soir, les fen&ecirc;tres resteront grand ouvertes et les pri&egrave;res du shabbat, murmur&eacute;es depuis tant de mois, seront clam&eacute;es haut et fort&hellip;Et sur les l&egrave;vres des tunisois fuse la chanson &eacute;crite pour l&rsquo;occasion&nbsp;: &laquo;&nbsp;<em>Khamous j&egrave;n&egrave;, bam, bam, bam, Khamous j&egrave;n&egrave;, jeb el khir ou qad man&egrave;, bam, bam, bam&nbsp;&raquo;.<\/em> M&ecirc;me les soldats alli&eacute;s finiront par la chanter&nbsp;!<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tLe 13 mai, le g&eacute;n&eacute;ral Alexander informe Winston Churchill que la campagne de Tunisie est termin&eacute;e et &laquo;&nbsp;qu&rsquo;ils sont ma&icirc;tres des rivages d&rsquo;Afrique du Nord&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tUn an d&eacute;j&agrave; que Colette et Emile se sont embrass&eacute;s. Ce devrait &ecirc;tre la f&ecirc;te mais il vient de lui montrer sa feuille de route&nbsp;: d&eacute;part en train vers A&iuml;n Draham, qu&rsquo;elle connaissait pour y &ecirc;tre all&eacute;e en colonie de vacances, puis vers l&rsquo;inconnu&nbsp;: l&rsquo;Alg&eacute;rie, le Maroc. Certes, il souhaiterait ne pas la quitter mais l&rsquo;arm&eacute;e fran&ccedil;aise&nbsp; va servir sous les ordres de De Gaulle et il fera partie de l&rsquo;Histoire. Il le doit &agrave; sa patrie car il n&rsquo;est pas homme &agrave; ne se contenter que de chanter la Marseillaise au matin du 14 Juillet et suivre, comme la m&egrave;re de Colette, les d&eacute;fil&eacute;s des soldats de la premi&egrave;re guerre mondiale, le drapeau tricolore &agrave; la main. Depuis quelques mois, il fait partie d&rsquo;une cellule communiste o&ugrave; il n&rsquo;est entonn&eacute; le chant de l&rsquo;Internationale que pour mieux affirmer le d&eacute;sir de sauver la France. Il le lui dit sans emphase mais dans ses yeux elle voit le soldat qu&rsquo;il sera. Le 20 mai, le grand d&eacute;fil&eacute; organis&eacute; &agrave; Tunis a enflamm&eacute; les esprits&nbsp;;&nbsp; ce sont des soldats harass&eacute;s mais heureux d&rsquo;avoir d&eacute;livr&eacute; ce pays qui marchent t&ecirc;te haute quoique nus-pieds pour certains, tels les &laquo;&nbsp;tabors&nbsp;&raquo; marocains&nbsp;: leur victoire est le pr&eacute;lude &agrave; la fin de &laquo;&nbsp;la vie humili&eacute;e d&rsquo;une nation&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tEt elle tremble d&eacute;j&agrave;. Ne sera-t-il pas trop fougueux, saura-t-il obtemp&eacute;rer aux ordres qu&rsquo;il jugera imb&eacute;ciles, r&eacute;sistera-t-il aux femmes sur son chemin car l&rsquo;uniforme changerait l&rsquo;homme et elle ne conna&icirc;t pas le combattant qui s&rsquo;&eacute;veille&nbsp;? Mais surtout, surtout, saura-t-il ne pas prendre de risques inutiles pour revenir&nbsp;?<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tEt reprendre&nbsp; leur histoire l&agrave; o&ugrave; la guerre va la suspendre.&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Je t&rsquo;&eacute;crirai chaque jour&nbsp;&raquo;,<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Je t&rsquo;&eacute;crirai chaque jour&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t30 Mai 1943. Les voici sur le quai de la gare de la rue Essadikia. La bonhomie habituelle des rencontres entre tunisois n&rsquo;est pas de mise aujourd&rsquo;hui. Dans le regard des m&egrave;res, surtout, se lit l&rsquo;effarement le plus complet&nbsp;; dans leur cauchemar le plus noir, elles n&rsquo;envisageaient pas leur enfant comme de la chair &agrave; canon&nbsp;; &laquo;&nbsp;plus jamais &ccedil;a&nbsp;&raquo; avaient-elle entendu dire leur mari et c&rsquo;&eacute;tait encore &ccedil;a&nbsp;! Les &eacute;pouses, les fianc&eacute;es ne faisaient pas meilleure figure mais pouvaient mieux donner le change, ponctuant leurs adieux de baisers&nbsp;; &laquo;&nbsp;parle-moi de demain&nbsp;&raquo; a murmur&eacute; Colette et Emile lui a tant murmur&eacute; de promesses qu&rsquo;elle est bien oblig&eacute;e de le croire. Quand ses larmes ont coul&eacute;, sa m&egrave;re doucement l&rsquo;a &eacute;loign&eacute;e pour b&eacute;nir son futur gendre et lui recommander de ne pas chercher la gloire. Bient&ocirc;t, ce sont ses fils qu&rsquo;elle accompagnera. Bien des p&egrave;res prient, certains ont m&ecirc;me apport&eacute; leur ch&acirc;le de pri&egrave;re, le <strong><em>talit<\/em><\/strong>, et tous ceux qui le peuvent, m&ecirc;me les incroyants, se retrouvent sous ce dais inattendu. Amen&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tLes groupes se sont form&eacute;s en fonction de leur quartier mais &eacute;galement de leurs religions ou de leurs origines. Des Tunisiens qui craignent Allah ont choisi de d&eacute;fendre leur pays contre l&rsquo;occupant, de r&eacute;pandre leur sang pour d&eacute;fendre l&rsquo;id&eacute;e d&rsquo;une libert&eacute; qu&rsquo;ils r&eacute;clament depuis quelques ann&eacute;es aux &laquo;&nbsp;protecteurs&nbsp;&raquo; fran&ccedil;ais&nbsp;; aujourd&rsquo;hui, il n&rsquo;est question que de cette libert&eacute; universelle qu&rsquo;il faut d&eacute;fendre &agrave; tout prix. Un pr&ecirc;tre b&eacute;nit un groupe de jeunes soldats entour&eacute;s de leurs familles &laquo;&nbsp;bleu-blanc-rouge&nbsp;&raquo; de celles qui font partie de ce que les autochtones, sans d&eacute;rision mais avec une once d&rsquo;envie et un respect infond&eacute;, appellent entre eux &laquo;&nbsp;les vrais fran&ccedil;ais&nbsp;&raquo;, ceux qui habillent leurs enfants de bleu marine et blanc, m&ecirc;me s&rsquo;ils fr&eacute;quentent&nbsp; l&lsquo;&eacute;cole publique, et ne se m&ecirc;lent pas aux autres communaut&eacute;s, fussent-elles chr&eacute;tiennes comme les maltais ou les italiens.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tEt le train s&rsquo;&eacute;branle.&nbsp; L&rsquo;&eacute;motion s&rsquo;estompe vite parmi les soldats, certains n&rsquo;ont pas vingt ans, et ils discutent entre hommes&nbsp;de leur proche avenir. Les premi&egrave;res plaisanteries fusent&nbsp;; ils sont nombreux &agrave; n&rsquo;avoir jamais quitt&eacute; le giron de leur m&egrave;re et l&rsquo;avenir, improbable, leur semble pourtant propice &agrave; toutes sortes d&rsquo;aventures. A A&iuml;n Draham, qu&rsquo;ils ont fr&eacute;quent&eacute; il y a peu de temps encore en &laquo;&nbsp;colons&nbsp;&raquo;, encadr&eacute;s par les moniteurs de l&rsquo;Alliance Fran&ccedil;aise, ils rev&ecirc;tiront la tenue militaire de l&rsquo;ex-arm&eacute;e fran&ccedil;aise, en attendant que les am&eacute;ricains les approvisionnent en uniformes d&eacute;cents,&nbsp; pour rejoindre la base de Duperr&eacute; en Alg&eacute;rie. Puis ce sera le Maroc o&ugrave; ils seront entra&icirc;n&eacute;s en vue des commandos&nbsp;; l&agrave;, ils n&rsquo;&eacute;chapperont ni aux sacs de sable de dix kilos &agrave; charrier sur cinquante kilom&egrave;tres, ni aux r&eacute;veils brutaux en pleine nuit, ni aux marches forc&eacute;es sans une goutte d&rsquo;eau &laquo;&nbsp;car il faut &laquo;&nbsp;crever les gourdes&nbsp;&raquo;, cr&eacute;nom de nom&nbsp;&raquo; gueulent les officiers&nbsp;!<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tLeur camp est &eacute;tabli entre Azrou et A&iuml;n Leuh, aux abords d&rsquo;une for&ecirc;t profonde o&ugrave; de grands singes disputent le terrain aux panth&egrave;res, serpents, scorpions et autres bestioles qui infestent le terrain sablonneux, non loin de Meknes et de F&egrave;s. De temps en temps, des groupes de troufions font halte pour un moment de repos mais pas Emile :<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Vous, vos r&eacute;sultats m&eacute;dicaux sont hors normes&nbsp;; pas besoin de repos. On vous destine &agrave; devenir mar&eacute;chal des logis&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Mon adjudant, j&rsquo;ai commenc&eacute; simple soldat, je finirai comme &ccedil;a&nbsp;; pas question pour moi de commander qui que ce soit .&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Marche tout de m&ecirc;me et au petit trot encore&nbsp;&raquo; aboie l&rsquo;aspirant Berthe, m&eacute;content d&rsquo;un refus qui porte atteinte &agrave; son propre choix de vie.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tMalgr&eacute; la duret&eacute; de leur apprentissage, les jeunes hommes ne se sentent pas d&eacute;pays&eacute;s&nbsp;; certes, les marocains n&rsquo;ont pas cette faconde, cette joie de vivre qui leur est propre mais les souks ici rappellent d&rsquo;autres souks et les fleurs de jasmin vibrent de ce parfum qui dilate de plaisir quiconque les respire. En Tunisie, les amoureux en offrent des colliers &agrave; leurs donzelles et les plus m&acirc;les d&rsquo;entre eux n&rsquo;h&eacute;sitent pas &agrave; en glisser un bouquet &agrave; leur oreille&nbsp;<strong><em>&laquo;&nbsp;machmoum fi garnou<\/em><\/strong>&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p>\n\t\tAfin d&rsquo;am&eacute;liorer leur ordinaire, au petit matin, des familles enti&egrave;res cueillent les blanches fleurs odorantes, les piquent sur les aiguilles de pin, habilement les ferment d&rsquo;un fil rouge, les disposent sur un panier plat et vont les petits vendeurs par les rues de la ville, proposer &agrave; chacun<strong><em>&laquo;&nbsp;el yasmine, el yasmine, el naouar tal hob&nbsp;&raquo;<\/em><\/strong> la fleur de l&rsquo;amour, de mai &agrave; septembre.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tEmile songe &agrave; se fiancer, lors de la permission prochaine, avant l&rsquo;embarquement pour l&rsquo;Italie. Il a fait fabriquer une bague en argent par un bijoutier local et l&rsquo;a pay&eacute;e en cigarettes, sacrifiant son plaisir imm&eacute;diat &agrave; celui de Colette quand il lui donnera ce c&oelig;ur-l&agrave;, grav&eacute; de leurs deux initiales. Il a mis sa s&oelig;ur dans la confidence pour qu&rsquo;elle ach&egrave;te, pi&egrave;ce &agrave; pi&egrave;ce, les cadeaux qui rempliront le panier du henn&eacute;. Car le symbole des fian&ccedil;ailles ne lui suffit pas&nbsp;; il part et ne sait pas quand il reviendra. Alors, il veut deux f&ecirc;tes en une pour que sa future femme ait plus de joyeux souvenirs encore et tant pis si les babouches dorment dans un coin de l&rsquo;armoire nuptiale.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tDans les souks de Tunis, les marchands de friperie abondent. C&rsquo;est l&agrave; que Guita ach&egrave;tera la lingerie&nbsp;; elle la lavera, la repassera, la pliera dans du papier de soie<\/p>\n<p>\n\t\tparfum&eacute; &agrave; la fleur d&rsquo;oranger. Et si elle trouve des bas de nylon, elle sera pr&ecirc;te &agrave; prendre un cr&eacute;dit aupr&egrave;s du marchand de fripes ambulant qui conna&icirc;t ses clientes et souvent les a vues na&icirc;tre. Charg&eacute; de gros ballots de linge, il parcourt les rues de la M&eacute;dina, poussant haut et fort son cri de ralliement <strong><em>&laquo;&nbsp;robbaaavecchiaaa&nbsp;&raquo;<\/em><\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tet le c&oelig;ur sur la main, accorde plus de cr&eacute;dits qu&rsquo;il ne r&eacute;colte d&rsquo;esp&egrave;ce sonnante et tr&eacute;buchante. Guita est ravie &agrave; l&rsquo;id&eacute;e de mener &agrave; bien cette qu&ecirc;te&nbsp;; elle a retrouv&eacute; en Rachel, la future belle-m&egrave;re de son fr&egrave;re, des traits du caract&egrave;re aimant de sa maman et en Colette la s&oelig;ur morte &agrave; la veille de son mariage. Emile est dans le m&ecirc;me sentiment et il l&rsquo;a confi&eacute; dans une lettre&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Ch&egrave;re Maman Rachel<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Voil&agrave; plus de deux ans que je ne prononce plus ce nom &laquo;&nbsp;maman&nbsp;&raquo; et je trouve aujourd&rsquo;hui le moment de le redire tout heureux. Aujourd&rsquo;hui je me rappelle ce jour o&ugrave; vous m&rsquo;aviez promis la main de Colette et le r&eacute;sultat est que je suis s&ucirc;r d&rsquo;&ecirc;tre votre futur gendre et vous ma future maman. Je ne peux exprimer par &eacute;crit la joie que je ressens et j&rsquo;esp&egrave;re recevoir votre ch&egrave;re r&eacute;ponse au plus t&ocirc;t sauf si j&rsquo;arrivais avant &agrave; Tunis car le lieutenant m&rsquo;a inscrit pour la future permission. Je vais voir celle que j&rsquo;aime, lui parler et sortir avec elle librement.&nbsp; J&rsquo;ai pris patience et mon attente va se terminer d&rsquo;une fa&ccedil;on splendide. Je ne sais comment vous remercier du bonheur que vous nous faites et pour la gentillesse que vous avez pour Guitta la seule s&oelig;ur qui me reste.<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t<em>Votre fils Emile qui vous embrasse comme un de vos fils, cara mammina.<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tM&ecirc;me en ces temps de p&eacute;nurie, le regard ac&eacute;r&eacute; des invit&eacute;es calcule et si toutes ne le font pas, suppute&hellip; Y a-t-il autant de paires de chaussures et de savates que de&nbsp; mois dans l&rsquo;ann&eacute;e&nbsp;? Car la tradition oblige la jeune mari&eacute;e &agrave; n&rsquo;en acheter aucune la premi&egrave;re ann&eacute;e et tant pis si la mode change&nbsp;! Les pi&egrave;ces de lingerie sont-elles d&rsquo;un pur baptiste ou la pauvre fille se blessera-t-elle les fesses dans ce coton r&ecirc;che et inhospitalier&nbsp;?&nbsp; Et la bague, comment sera l&rsquo;anneau qui scelle les promesses &eacute;chang&eacute;es&nbsp;? Dans dix ans encore, elles en parleront&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;Tu as vu la corbeille&nbsp;? Dieu b&eacute;nisse, quelle merveille&nbsp;! On voit que la belle-famille a les moyens&hellip; j&rsquo;ai jamais vu autant d&rsquo;or sur une m&ecirc;me main&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\tMa m&egrave;re m&rsquo;a toujours dit &laquo;&nbsp;ma fille, peu importe la beaut&eacute; d&rsquo;une femme, il faut voir ce qu&rsquo;elle a autour du cou&nbsp;&raquo; ou bien &laquo;&nbsp;il a vraiment envie de l&rsquo;&eacute;pouser, ce n&rsquo;est pas un mariage arrang&eacute;&hellip;&nbsp;&raquo; ou encore &laquo;&nbsp;la pauvre, <strong><em>merboun&egrave;,<\/em><\/strong> ils lui ont choisi un vieux et contrefait en plus, belle comme elle est, ils ont peur qu&rsquo;elle coure&nbsp;&raquo;et patati et patata&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tPour ces fian&ccedil;ailles-ci, la plupart des invit&eacute;s seront de tout c&oelig;ur avec les fianc&eacute;s.&nbsp;Point ne sera besoin de tirer des plans sur la com&egrave;te&nbsp;: dans leurs yeux brilleront le plaisir et le d&eacute;sir d&rsquo;&ecirc;tre l&rsquo;un &agrave; l&rsquo;autre, de s&rsquo;attendre au-del&agrave; du temps que durera la guerre, de se retrouver&hellip; et tiens, deux cornes dans les yeux des envieux, des m&eacute;chants qui porteraient la poisse. Dans le panier d&rsquo;offrande, mettons un poisson, un piment ou une corne de b&oelig;uf, m&ecirc;me si ce n&rsquo;est pas le genre de la maison&nbsp;! Quant &agrave; la main de Fatma, cens&eacute;e repr&eacute;sent&eacute;e les cinq commandements de l&rsquo;Islam, elle fait partie quoiqu&rsquo;il en soit de la symbolique juive. Est-ce en souvenir de la main sanglante appos&eacute;e sur les murs des demeures juives, sous Pharaon, pour que l&rsquo;Ange de la mort les &eacute;pargne&nbsp;? N&rsquo;oublions pas cette main protectrice&nbsp;parmi les porte-bonheur, le chiffre cinq est magique !<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tLe fr&egrave;re a&icirc;n&eacute; d&rsquo;Emile, Elie, qui a &eacute;chapp&eacute; &agrave;&nbsp; l&rsquo;incorporation par miracle, va&nbsp; chercher, parmi les f&ecirc;tards qu&rsquo;il affectionne, les musiciens qui animeront la soir&eacute;e car, &agrave; Tunis, pas de f&ecirc;te sans musique, sans danse, sans transe. Et tout le voisinage en profite et ceux qui le peuvent viennent y participer, sans s&rsquo;offusquer de n&rsquo;avoir pas re&ccedil;u de carton d&rsquo;invitation. Il va falloir trouver un joueur de &laquo;&nbsp;oud&nbsp;&raquo;, un de &laquo;&nbsp;darbouka&nbsp;&raquo; et si,&nbsp; par miracle,&nbsp; il restait encore un violoneux, ce serait magnifique. Pour les danseuses du ventre, les filles de la famille y suffiront, Colette en premier qui ondule et ondule, sensuelle et gracieuse,&nbsp; depuis qu&rsquo;elle sait marcher.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tDes arums, il faudra lui acheter des arums, ce sont les fleurs qu&rsquo;elle pr&eacute;f&egrave;re.<\/p>\n<p>\n\t\tEug&egrave;ne, son jeune fr&egrave;re, voudra s&ucirc;rement s&rsquo;en charger&nbsp;; lui et Colette se sont adopt&eacute;s, depuis les premi&egrave;res confidences sur cet amour qui s&rsquo;est nou&eacute; sous ses yeux. Et il a, durant cette escale marocaine, jou&eacute; un r&ocirc;le protecteur aupr&egrave;s de sa future belle-s&oelig;ur bien qu&rsquo;ils aient le m&ecirc;me &acirc;ge&nbsp;; ce &laquo;&nbsp;bien&nbsp;&raquo; d&rsquo;Emile, le seul qu&rsquo;il ait eu &agrave; ce jour, est sacr&eacute; &agrave; ses yeux&nbsp; comme &agrave; ceux de tous ces jeunes gens quiont grandi ensemble, avec des fortunes diverses, et ont tout partag&eacute;, en gar&ccedil;ons des rues&nbsp;: des clans se sont form&eacute;s, la rivalit&eacute; entre eux est r&eacute;elle mais tous ont ce sens de l&rsquo;honneur port&eacute; haut&nbsp;: on ne touche pas &agrave; la femme d&rsquo;un enfant du quartier.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tDepuis dix mois, combien de lettres ont-il &eacute;chang&eacute;es, se demande Emile&nbsp;? Comment du vouvoiement de la premi&egrave;re missive sont-ils pass&eacute;s &agrave; ces serments, cette certitude&nbsp;? Son c&oelig;ur en friche n&rsquo;&eacute;tait donc qu&rsquo;en jach&egrave;re&nbsp;? A la premi&egrave;re lettre qu&rsquo;il avait re&ccedil;ue, il avait eu la conviction que leurs sentiments &eacute;taient de la m&ecirc;me vigueur et cela l&rsquo;avait malgr&eacute; tout &eacute;tonn&eacute;&nbsp;; il avait une exp&eacute;rience dont elle n&rsquo;avait pas id&eacute;e, elle sortait de l&rsquo;enfance et pourtant ne craignait pas d&rsquo;avouer son attachement avec des mots d&rsquo;amoureuse &eacute;m&eacute;rite, et il se laissait aller, de ce fait, &agrave; lui &eacute;crire des mots qu&rsquo;il n&rsquo;avait jamais prononc&eacute;s de crainte d&rsquo;&ecirc;tre pris au pi&egrave;ge du mariage. Et l&agrave;, aucune appr&eacute;hension ne vient entacher son d&eacute;sir&nbsp;!&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tDe man&oelig;uvre en man&oelig;uvre et de lettre en lettre, il est rest&eacute; un an sans la voir.<\/p>\n<p>\n\t\tLa date du d&eacute;part est fix&eacute;e et celle du retour itou. Une semaine leur est accord&eacute;e pour des retrouvailles, pour un au revoir, avant le d&eacute;part pour la campagne d&rsquo;Italie, pour la guerre. L&rsquo;effervescence gagne les chambr&eacute;es et les sentiments sont &agrave; leur paroxysme&nbsp;: &laquo;&nbsp;ah, la Tunisie, comme c&rsquo;est beau et les parents, quelle merveille, les amis, in&eacute;gal&eacute;s, et l&rsquo;art de vivre, sans pareil&nbsp;!&nbsp;&raquo; quant &agrave; la petite amie, aucune Vivien Leigh, aucune Carole Lombard ne peut &ecirc;tre &agrave; la hauteur de celle qui les attend. L&rsquo;id&eacute;ale semble &ecirc;tre &agrave; port&eacute;e de c&oelig;ur, Emile n&rsquo;est pas le seul &agrave; le croire. Et chacun se rend dans les souks pour ramener un cadeau car le tunisien est g&eacute;n&eacute;reux par d&eacute;finition. Emile n&rsquo;oubliera donc pas d&rsquo;en rapporter &agrave; sa seconde m&egrave;re et Rachel recevra un recueil de recettes de bonne fame qu&rsquo;elle n&rsquo;aura de cesse de mettre &agrave; la disposition de ses prot&eacute;g&eacute;s&nbsp;; ainsi, elle pourra proposer d&rsquo;ajouter une sangsue dans la ventouse appliqu&eacute;e sur le dos de tous ces sanguins qui craignent l&rsquo;apoplexie, en lieu et place de la scarification habituelle ou discuter de l&rsquo;art de fabriquer un sinapisme de premi&egrave;re cat&eacute;gorie&nbsp;!<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tL&rsquo;emploi du temps devra &ecirc;tre respect&eacute;. Une semaine, soit sept jours, shabbat compris, pour tous les revoir, les embrasser, leur dire des mots jusqu&rsquo;&agrave; pr&eacute;sent jamais dits, les orientaux sont pudiques quoique exub&eacute;rants et le plus d&rsquo;heures possible consacr&eacute;es &agrave; sa ch&egrave;re et tendre&hellip; Il a pr&eacute;vu la f&ecirc;te Jeudi, cinqui&egrave;me jour de la semaine, c&rsquo;est la tradition. La derni&egrave;re lettre de sa s&oelig;ur l&rsquo;a rassur&eacute;&nbsp;; tout sera fait pour que cette f&ecirc;te soit inoubliable&nbsp;: le henn&eacute; est pr&ecirc;t, les parures de lingerie lav&eacute;es et repass&eacute;es, la nourriture, achet&eacute;e au fur et &agrave; mesure, sera suffisante pour honorer les invit&eacute;s. Certains viendront de loin mais personne ne songerait &agrave; rater cette occasion, unique &agrave; chaque fois mais qui prend en ces temps troubl&eacute;s un relief particulier. Des sommiers et des matelas sont pr&ecirc;t&eacute;s et les invit&eacute;s dormiront comme ils pourront, certains chez les voisins et d&rsquo;autres, m&ecirc;me, sur la terrasse. Pour l&rsquo;heure, celle-ci est r&eacute;serv&eacute;e &agrave; un c&eacute;r&eacute;monial bien particulier&nbsp;: toutes les pr&eacute;cautions sont prises, aucun enfant ne tra&icirc;ne dans les parages, le travail peut commencer&nbsp;: des chiffons sont copieusement imbib&eacute;s d&rsquo;alcool et pass&eacute;s&nbsp; sur les ferrures des sommiers, une, deux fois et puis la plus exp&eacute;riment&eacute;e des femmes pr&eacute;sentes y met le feu et c&rsquo;est un joyeux cr&eacute;pitement dans l&rsquo;atroce odeur des punaises qui crament&hellip; Elles auront finies de sucer le sang de leurs malheureuses victimes, jusqu&rsquo;&agrave; la prochaine pand&eacute;mie&nbsp;!<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tGabriel ne sera pas l&agrave; mais cela ne suffira pas &agrave; assombrir le moment des retrouvailles d&rsquo;autant qu&rsquo;il a envoy&eacute; une lettre pour confirmer la demande en mariage&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>&laquo;&nbsp;Ch&egrave;re Madame, Cher Monsieur, Ch&egrave;re famille Sarfati ,<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>J<\/em><em>&rsquo;ai l&rsquo;honneur de vous faire savoir que j&rsquo;ai toujours &eacute;t&eacute; d&rsquo;accord avec tout ce que fait Emile &eacute;tant donn&eacute; qu&rsquo;il est de mes enfants le plus raisonnable. Donc, si vous ne trouvez pas une difficult&eacute; &agrave; cette affaire, moi je serai de m&ecirc;me bien d&rsquo;accord et je suis heureux du choix qu&rsquo;il a fait. Je tiens &agrave; vous dire Mabrouk pour tous les deux et je vous prie de bien vouloir accepter mes ch&egrave;res et sinc&egrave;res salutations pour vous, pour vos enfants et pour notre ch&egrave;re Coletta. Gabriel Arbib<\/em><strong><em>&nbsp;&raquo;.<\/em><\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tLes usages sont respect&eacute;s. D&rsquo;un accord commun, les permissionnaires ne seront pas accueillis par les familles sur le quai de la gare&nbsp;: chacun sait qu&rsquo;ils ont envie de reprendre pied dans leur ville avant les embrassades&nbsp;; n&eacute;anmoins, les camarades de la cellule ont r&eacute;uni une fanfare&nbsp;; ce n&rsquo;est pas tous les jours qu&rsquo;ils pourront donner l&rsquo;accolade &agrave; de futurs combattants du fascisme&nbsp;! Il aura fallu toute la force de persuasion du meilleur ami d&rsquo;Emile, Georges Benisti, pour les en dissuader. L&rsquo;Internationale attendra. Les jeunes recrues n&rsquo;ont besoin que de tendresse.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tJustement, Colette en a de pleines brass&eacute;es &agrave; offrir. Les lettres envoy&eacute;es et re&ccedil;ues ont&nbsp; permis un plus doux abandon, une confiance s&rsquo;est install&eacute;e, les d&eacute;clarations enflamm&eacute;es de l&rsquo;un &agrave; l&rsquo;autre ont confort&eacute; leur d&eacute;sir r&eacute;ciproque d&rsquo;&ecirc;tre unis. Fianc&eacute;e, elle ira, confirm&eacute;e par ce nouvel &eacute;tat, les comm&eacute;rages ne seront plus &agrave; redouter. Elle s&rsquo;impatiente, elle tourne, dans l&rsquo;attente&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Maman, c&rsquo;est lui, &eacute;coute, &eacute;coute, c&rsquo;est son sifflet, il est arriv&eacute;&nbsp;&raquo; et elle d&eacute;vale les escaliers. Il est l&agrave;.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tIls sont seuls. Un baiser trembl&eacute; les rapproche.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tElle a rev&ecirc;tu une gandoura rose, c&rsquo;est de coutume pour le henn&eacute;. Les invit&eacute;s arrivent. Les <strong><em>zrarit <\/em><\/strong>&nbsp;fusent et c&rsquo;est &agrave; qui, parmi les femmes, celle qui poussera le plus fort et le plus haut ce cri de joie qui repousse loin le mauvais &oelig;il, en remettant &agrave; la fianc&eacute;e un cadeau. Le fianc&eacute;, lui, a droit &agrave; un sourire &eacute;mu ou de connivence, c&rsquo;est selon&hellip; La r&eacute;ception a lieu sur la terrasse, des lampions et des drapeaux tricolores d&eacute;corent l&rsquo;espace, des bougies l&rsquo;&eacute;claireront &agrave; la nuit venue car la f&ecirc;te ne prendra fin qu&rsquo;au dernier invit&eacute; parti, sans doute au petit matin. L&rsquo;orchestre s&rsquo;est install&eacute;. Et dansent les gazelles comme dansaient leurs anc&ecirc;tres&nbsp;: m&ecirc;mes pas, aux m&ecirc;mes sons. Les hommes font ce qu&rsquo;ils peuvent, emprunt&eacute;s mais rigolards, et tournent autour des femmes en se d&eacute;hanchant. Seuls les nonag&eacute;naires se contentent de dodeliner tout en sau&ccedil;ant leur assiette d<strong><em>&rsquo;aakod<\/em><\/strong>, le plat de f&ecirc;te traditionnel&nbsp;; sa tante Georgette, la jeune &eacute;pouse de son oncle Maurice, l&rsquo;a pr&eacute;par&eacute; et, &agrave; sa demande r&eacute;it&eacute;r&eacute;e, consenti &agrave; en donner la recette &agrave; Colette&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;voil&agrave; ma fille, dans la marmite, &agrave; froid, tu mets &agrave;&nbsp; revenir cinq gros oignons, cinq gousses d&rsquo;ail dans cinq verres moins deux d&rsquo;huile d&rsquo;olive, &agrave;&nbsp; feu moyen&nbsp;;&nbsp; pendant ce temps, tu nettoies bien comme il faut les tripes et les morceaux bas du b&oelig;uf &ndash;tu sais de quoi je parle- &agrave; peu pr&egrave;s cinq kilos, surtout apr&egrave;s tu les rinces bien bien tu les coupes en petits morceaux et tu les fais blanchir dix bonnes minutes c&rsquo;est-&agrave;-dire deux fois cinq, et tu les mets dans la marmite avec du sel du poivre et juste un peu d&rsquo;eau pour couvrir, tu en rajoutes de temps en temps pendant les deux heures de cuisson, &agrave; couvert&nbsp; ; tu surveilles et vingt minutes soit quatre fois cinq minutes avant la fin de la cuisson, tu rajoutes cinq belles tomates fra&icirc;ches cinq cuill&egrave;res &agrave; caf&eacute; de pur&eacute;e de tomates une&nbsp; cuill&egrave;re &agrave; soupe d&rsquo;harissa cinqpiments verts piquants et cinq minutes&nbsp; avant de servir tu saupoudres d&rsquo;une cuiller&eacute;e &agrave; soupe de cumin moulu et une bonne gicl&eacute;e de citron surtout jamais de cumin pendant la cuisson longue tu rends le plat amer&nbsp;! Apr&egrave;s tu te r&eacute;gales et tu as mang&eacute; pour deux jours&nbsp;!&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Tu es s&ucirc;re, Georgette, que je n&rsquo;aurais pas d&icirc;n&eacute; pour cinq&nbsp;?&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tEt tante et ni&egrave;ce d&rsquo;&eacute;clater de rire, pas dupes de cette superstition ambiante qui entoure toute c&eacute;r&eacute;monie festive&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tDans le fameux panier, Marguerite a d&eacute;pos&eacute; les chaussures, les chaussons et les v&ecirc;tements qu&rsquo;elle a achet&eacute;s&nbsp;; il est de tradition que chacune s&rsquo;extasie &agrave; la vue des pr&eacute;sents et la tradition est respect&eacute;e, d&rsquo;autant que Guitta y a vraiment mis du c&oelig;ur. C&rsquo;est elle qui a tout achet&eacute; et m&ecirc;me pr&eacute;par&eacute; le henn&eacute; qu&rsquo;une jeune femme, d&eacute;sign&eacute;e par Rachel, va d&eacute;poser au creux des mains des femmes, en petites touches&nbsp;: c&rsquo;est &agrave; celle qui est connue pour &ecirc;tre &laquo;&nbsp;bien&nbsp;&raquo; mari&eacute;e que revient l&rsquo;honneur de &laquo;&nbsp;henner&nbsp;&raquo; la future &eacute;pous&eacute;e, pour que sa chance future soit la plus grande. D&rsquo;o&ugrave; vient cette coutume, observ&eacute;e dans tous les pays arabes par les musulmans et les juifs&nbsp;? Existait-elle quand ces derniers vinrent s&rsquo;installer en Tunisie quelque deux mille ans avant l&rsquo;&egrave;re chr&eacute;tienne&nbsp;? Et celle du chaudron dans lequel br&ucirc;lent les encens &nbsp;<strong><em>&laquo;&nbsp;<\/em><\/strong>&nbsp;<strong><em>sok ou ded&nbsp;&raquo; <\/em><\/strong>et&nbsp; que les femmes enjambent, quand aucun homme n&rsquo;est &agrave; l&rsquo;horizon, pour que leurs amours perdurent et que les &eacute;ventuelles rivales se tiennent &agrave; carreau&nbsp;?<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tLorsque l&rsquo;ensemble des invit&eacute;s est pr&eacute;sent, la maman installe sa fille sur une chaise d&eacute;cor&eacute;e de foulards rouges et la f&ecirc;te commence&nbsp;: au creux de la main droite, la ma&icirc;tresse de c&eacute;r&eacute;monie d&eacute;pose une lichette de henn&eacute;, une pi&egrave;ce d&rsquo;or ou d&rsquo;argent et entoure le tout d&rsquo;un joli ruban &eacute;galement rouge&nbsp;; les youyous &eacute;clatent et les jeunes filles prennent leur tour pour se faire &laquo;&nbsp;tatouer&nbsp;&raquo; de la m&ecirc;me fa&ccedil;on&hellip; pour &ecirc;tre la prochaine &agrave; se marier&nbsp;! Les femmes musulmanes prennent plus de temps pour cr&eacute;er de v&eacute;ritables dentelles sur les mains et sur les pieds&nbsp;; ce rituel de purification, porteur de <strong><em>baraka<\/em><\/strong>, est observ&eacute; par toutes. Le fianc&eacute; n&rsquo;est pas loin, t&eacute;moin attendri ou goguenard, ainsi que les autres hommes qui ne sont pas concern&eacute;s par ce c&eacute;r&eacute;monial. Aussit&ocirc;t apr&egrave;s, les musiciens lancent le bal. Pour les jeunes zazous que la musique orientale importune, sur le pick up passent les soixante-dix huit tours de Tino Rossi ou de Charles Tr&eacute;net et tous les disques au go&ucirc;t du jour, distribu&eacute;s par les Am&eacute;ricains &agrave; leur arriv&eacute;e. Les frangins sont &agrave; la f&ecirc;te&nbsp;: se trouvent l&agrave; plus de jolies filles au m&egrave;tre carr&eacute; qu&rsquo;ils n&rsquo;ont pu en avoir sous les yeux depuis longtemps.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tLes parents de Colette sont heureux&nbsp;; leur futur gendre semble avoir fait l&rsquo;unanimit&eacute;. En d&rsquo;autres temps, le mariage aurait suivi le henn&eacute; de huit jours.<\/p>\n<p>\n\t\tMais personne ne souhaite un mariage soumis &agrave; des tribulations. Le d&eacute;part d&rsquo;Emile est imminent et personne ne peut ignorer les risques qu&rsquo;il encourt. Colette a tent&eacute; de dire &agrave; son p&egrave;re qu&rsquo;elle pr&eacute;f&egrave;rerait se marier plut&ocirc;t de risquer de n&rsquo;&ecirc;tre qu&rsquo;une &eacute;ternelle fianc&eacute;e&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Papa, je me contenterai de la b&eacute;n&eacute;diction du rabbin. De toutes fa&ccedil;ons, nous n&rsquo;avons pas le temps de publier les bans&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tD&rsquo;un hochement de t&ecirc;te, son p&egrave;re lui a signifi&eacute; son refus&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Ma fille, je souhaite de tout mon c&oelig;ur qu&rsquo;Emile, comme mes autres fils, revienne et que nous fassions une autre f&ecirc;te mais je ne veux pas qu&rsquo;&agrave; ton &acirc;ge<\/p>\n<p>\n\t\ttu risques de te retrouver veuve.&nbsp;J&rsquo;en ai trop vu de ces jeunes femmes &agrave; mon retour de Verdun. Attends-le, laisse &agrave; votre amour le temps de grandir, vous le m&eacute;ritez tous les deux&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tEt il l&rsquo;embrassa sur le front. Elle lui rendit son baiser. Sur la joue et non sur la main comme le Vendredi soir, car c&rsquo;est ainsi que les enfants, par respect, apr&egrave;s la pri&egrave;re, saluaient leur p&egrave;re. Elle &eacute;tait &eacute;mue qu&rsquo;il ait r&eacute;fl&eacute;chi &agrave; sa condition et qu&rsquo;il lui en parle&nbsp;; elle se sentait adulte, soudain. C&rsquo;est fou comme le regard des parents peut vous faire changer de statut. La veille encore, elle ne se sentait pas prise au s&eacute;rieux et l&agrave;, quelques paroles bien senties et la voil&agrave; dans la cour des grandes&nbsp;; elle avait d&eacute;j&agrave; eu ce sentiment en confectionnant le paletot qu&rsquo;elle allait offrir &agrave; Emile avant son d&eacute;part, dans un drap chaud et solide que sa m&egrave;re lui avait rapport&eacute;&nbsp;du souk El Grana&nbsp;: elle n&rsquo;avait pas eu besoin de se cacher pour le coudre sous les yeux de ses parents et cet accord tacite l&rsquo;avait touch&eacute;e.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tLe moment est venu pour la fianc&eacute;e de d&eacute;couvrir la corbeille et de montrer aux invit&eacute;s les cadeaux et ce sont des oh&nbsp;! des ah&nbsp;! et encore des youyous, &agrave; effrayer tous les djinns mal&eacute;fiques du sous-sol, o&ugrave; ils nichent, c&rsquo;est bien connu. Colette a conscience des efforts de sa belle-s&oelig;ur, qui a surmont&eacute; avec maestria les probl&egrave;mes p&eacute;cuniaires et r&eacute;ussi &agrave; ce que l&rsquo;honneur de la belle-famille soit sauf. Les regards amis peuvent &ecirc;tre critiques, que penser alors de ceux, inamicaux, qui risquent n&eacute;anmoins de se glisser inopin&eacute;ment parmi la foule des invit&eacute;s et qui l&acirc;cheront leur fiel &agrave; la premi&egrave;re rencontre, au souk le plus proche, c&rsquo;est in&eacute;vitable&nbsp;! Colette n&rsquo;en a cure, tout &agrave; son bonheur de contempler la bague qu&rsquo;Emile vient de lui offrir, grav&eacute;e de leurs deux c&oelig;urs entrelac&eacute;s, leur embl&egrave;me &agrave; jamais.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tLes invit&eacute;s entourent et contemplent les fianc&eacute;s. Certains, sans doute, les envient. Mais certainement pas l&rsquo;aimante Fortun&eacute;e qui voit sa collaboration couronn&eacute;e de succ&egrave;s ni In&egrave;s qui d&eacute;cide ce jour de trouver un p&egrave;re &agrave; sa fille et de ne plus se laisser clo&icirc;trer, pas plus que la rebelle Berthe qui, tout en l&rsquo;ignorant, ressent intuitivement les al&eacute;as de sa naissance&nbsp;: sa m&egrave;re avait mis au monde huit enfants quand elle l&rsquo;attendit&nbsp;; sa propre s&oelig;ur cadette ne pouvait &ecirc;tre m&egrave;re&nbsp;; &agrave; la naissance du b&eacute;b&eacute;, elle en devint la maman au vu et au su de toute la communaut&eacute; sans qu&rsquo;aucune voix ne s&rsquo;&eacute;l&egrave;ve contre cette manipulation, moins rare qu&rsquo;on ne l&rsquo;imagine. Berthe veut devenir nonne depuis qu&rsquo;elle a &eacute;t&eacute; soign&eacute;e par les bonnes soeurs&hellip; Pas plus qu&rsquo;elles, Berthe ne se sent attir&eacute;e par les joies du mariage&nbsp;; elle s&rsquo;en convainc aujourd&rsquo;hui et d&eacute;cide de s&rsquo;enfuir. Ca va grincer dans les familles. La guerre a boulevers&eacute; bien des conventions.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tL&rsquo;exception confirmant la r&egrave;gle, il arrive que se nouent des amiti&eacute;s fortes entre deux personnes issues de communaut&eacute;s diff&eacute;rentes mais pour que cela prenne tout son sens, il faut d&eacute;passer le seuil et&nbsp; manger &agrave; la table familiale, &laquo;&nbsp;Marhab&egrave;, bienvenue dans notre maison &raquo; est un s&eacute;same pr&eacute;cieux. Mais rare. Si la proximit&eacute; des religions aide au quotidien, passer de l&rsquo;une &agrave; l&rsquo;autre, m&ecirc;me avec l&rsquo;excuse d&rsquo;un coup de foudre, n&rsquo;est pas tol&eacute;r&eacute; et, en 1944, on parle encore de l&rsquo;oncle de la cousine maternelle qui a quitt&eacute; les chemins de la foi, brav&eacute; les foudres paternelles pour &eacute;pouser <strong><em>une&hellip;<\/em><\/strong>, <strong><em>une&hellip;<\/em><\/strong> qu&rsquo;il connaissait depuis l&rsquo;&eacute;cole maternelle, l&agrave; o&ugrave; les rencontres sont encore possibles, en 1915.&nbsp; L&rsquo;homme musulman a plus de chance&nbsp;: l&rsquo;&eacute;trang&egrave;re qu&rsquo;il choisit devient ipso facto fille de Mahomet et le place ainsi, de ce fait, en bonne position pour acc&eacute;der au Paradis, promesse faite &agrave; tous ceux qui servent bel et bien la religion&nbsp;!<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tLes convives sont partis. Seuls demeurent les plus proches&nbsp;; certains papotent, les plus &acirc;g&eacute;s somnolent, les plus jeunes se sont &eacute;gay&eacute;s aux quatre coins de la terrasse. Colette et Emile valsent. Maladroite, elle se laisse guider. A dix-sept ans, elle ne saurait avoir acquis toutes les astuces des princesses viennoises. Elle est un peu triste aussi&nbsp;: il y a tous ces jours &agrave; rattraper et il doit d&eacute;j&agrave; rejoindre la caserne, dimanche.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;N&rsquo;y pense pas&nbsp;; demain, nous retournerons au Belv&eacute;d&egrave;re pour &eacute;crire encore une page de notre histoire. Je te ferai oublier la guerre. Et Samedi, nous irons &agrave; la Goulette, nous en avons le droit maintenant&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo; Je n&rsquo;ai pas de maillot&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Mais si, dans la corbeille, il y a en a un que&nbsp; mon fr&egrave;re Eug&egrave;ne a confectionn&eacute; avec Georges&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo; D&rsquo;accord, mais nous ne le dirons &agrave; personne, quand m&ecirc;me&hellip;&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tA la Goulette, petit port satellite de Tunis, o&ugrave; la population vit essentiellement<\/p>\n<p>\n\t\tde la p&ecirc;che, les plages g&eacute;n&eacute;reuses accueillent, Avril venu, des familles enti&egrave;res, les Samedi et Dimanche. D&egrave;s huit heures du matin, qui dans des guimbardes, qui dans des carrioles, certains descendant du petit train TGM &ndash;Tunis-La Goulette-La Marsa- et arrivant &agrave; pied, d&rsquo;autres n&rsquo;ayant que quelques marches &agrave; descendre, leur immeuble ouvrant sur la plage, ils s&rsquo;installent sur le sable&nbsp;! Des piquets sont plant&eacute;s, des draps sont tendus et des couvertures install&eacute;es pour les plus &acirc;g&eacute;s. Des marmites s&rsquo;&eacute;chappe le fumet des poulets r&ocirc;tis ou celui des spaghettis <strong><em>all&rsquo;arrabiata<\/em><\/strong>, c&rsquo;est-&agrave;-dire <strong><em>enrag&eacute;s<\/em><\/strong> &agrave; force d&rsquo;&ecirc;tre piment&eacute;s, qui n&rsquo;auraient pas besoin du feu pour &ecirc;tre mang&eacute;s chauds&nbsp;! Pour les plus paresseux, les sandwichs tunisiens, les meilleurs au monde, au pain italien, garnis de thon, d&rsquo;olives, d&rsquo;harissa et d&rsquo;une salade cuite, au choix, d&eacute;goulinants d&rsquo;huile d&rsquo;olive, ou les bricks &agrave; l&rsquo;&oelig;uf tout autant riches en lipides, pr&eacute;par&eacute;es &agrave; l&rsquo;instant m&ecirc;me de la d&eacute;gustation, leur seront propos&eacute;s pour trois francs-six sous, d&egrave;s qu&rsquo;ils seront lass&eacute;s des concours de plongeons,&nbsp; des parties de volley ou des jeux de cartes et m&ecirc;me apr&egrave;s la sacro-sainte sieste, &agrave; l&rsquo;abri d&rsquo;une toile tendue. Pendant la semaine de la P&acirc;que juive, qui &nbsp;tombe souvent en Avril, les galettes de pain azyme remplacent le pain car aucun aliment ne doit &laquo;&nbsp;lever&nbsp;&raquo; et les casseroles de riz, les p&acirc;tes&nbsp;: c&rsquo;est une aubaine pour les gourmands, lass&eacute;s du r&eacute;gime pascal et qui profitent de cette exception accord&eacute;e par le Consistoire tunisien, une ann&eacute;e de maigres r&eacute;coltes de l&eacute;gumes&#8230; Au huiti&egrave;me jour, un hymne &agrave; la mer sera rendu par une assembl&eacute;e d&rsquo;hommes qui officiera sur la plage avant de traverser la ville en procession pour marquer la fin de l&rsquo;exil, la fin de la travers&eacute;e du d&eacute;sert&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tMais quelle la Goulette choisir&nbsp;? la Vieille, la plus populaire,&nbsp; la Neuve, celle des commerces ou la Casino, celle des nantis&nbsp;?&nbsp; Colette et Emile se d&eacute;cident pour la troisi&egrave;me. Pour le m&ecirc;me prix, ils admireront d&rsquo;autres paysages et rebrousseront chemin, le long de la plage, main dans la main, pour rejoindre quelques amis qui les attendent&hellip; Le bey de Tunis n&rsquo;est pas leur cousin&nbsp;! D&rsquo;&ecirc;tre fianc&eacute; a donn&eacute; au jeune homme une hardiesse qu&rsquo;elle ne lui savait pas et qui est loin de lui d&eacute;plaire. Bien s&ucirc;r, elle et lui connaissent les limites &agrave; ne pas d&eacute;passer&hellip; pour l&rsquo;instant. Car il s&rsquo;en va et personne ne peut dire pour combien de temps. Alors, l&rsquo;interdiction supr&ecirc;me sera observ&eacute;e et la virginit&eacute; respect&eacute;e mais quand on est amoureux et &agrave; la veille d&rsquo;un long voyage incertain, on se fait plus insistant, oh&nbsp;! &agrave; peine, de toute fa&ccedil;on, avec les filles honn&ecirc;tes comment fait-on&nbsp;? Sans doute, comme avec les autres, quand elles sont amoureuses&nbsp;? La journ&eacute;e se termine. Rachel a invit&eacute; la famille d&rsquo;Emile pour la soir&eacute;e des au-revoir.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tIl est nuit. Son p&egrave;re a autoris&eacute; Colette &agrave; raccompagner Emile, ses fr&egrave;res lui servant de chaperons. Les chaperons s&rsquo;&eacute;loignent de quelques m&egrave;tres et fument cigarette sur cigarette. Eux aussi sont enr&ocirc;l&eacute;s et devront partir bient&ocirc;t. Ils garderont patience et ne compteront pas les baisers &eacute;chang&eacute;s.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Hier, j&rsquo;ai grav&eacute;, dans la pierre de la fen&ecirc;tre de ta chambre, nos initiales et nos deux c&oelig;urs. Je reviendrai pour les voir avec toi&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tIl lui caresse le visage, le dessine pour les jours et les nuits sans elle, embrasse ses yeux, l&rsquo;embrasse pour &eacute;tancher une soif dont il sait qu&rsquo;elle n&rsquo;aura pas de fin. Elle lui murmure les mots d&rsquo;une aimante, au creux de ses bras. Ils n&rsquo;&eacute;changent pas de serments, les mots sont vains mais elle supplie&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Tu me reviendras&hellip;&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tIl n&rsquo;a pas honte de ses larmes et elle ne peut retenir les siennes. Leurs c&oelig;urs sont lourds. Ils ont mille ans&nbsp;!<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tColette range son trousseau dans le tiroir de la commode. Elle n&rsquo;a pas beaucoup dormi et &agrave; six heures du matin, elle accompagnait en pens&eacute;e son amoureux sur le quai de la gare. Tant d&rsquo;incertitude plane sur son retour. Pour &eacute;viter de pleurer, elle s&rsquo;affaire dans la cuisine&nbsp;: depuis la lib&eacute;ration de Tunis, et malgr&eacute; la p&eacute;nurie, les beignets au miel tout chauds ont r&eacute;apparu sur la table du petit d&eacute;jeuner. Pour les d&eacute;guster, selon les jours, du lait de caroubes ou du sorgho liquide, le <strong><em>droo, <\/em><\/strong>reconstituants traditionnels, qu&rsquo;elle-m&ecirc;me concocte pour le plaisir de la maisonn&eacute;e, remplace la chicor&eacute;e malt&eacute;e.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tElle se sent une humeur de dogue et jette un regard peu am&egrave;ne &agrave; sa m&egrave;re qui lui demande par habitude&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Alors, ma fille, bien dormi&nbsp;?&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tIn petto, Colette rumine&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;les parents, vraiment, oublient ce que c&rsquo;est que c&rsquo;est que l&rsquo;amour&hellip; s&rsquo;ils ont un jour aim&eacute; d&rsquo;ailleurs, parce que vingt ans apr&egrave;s il n&rsquo;en reste pas grand chose&nbsp;; il suffit d&rsquo;entendre les questions qu&rsquo;ils sont capables de poser en un tel jour&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tD&rsquo;ailleurs, elle ne se donne pas la peine de r&eacute;pondre et r&eacute;veille ses s&oelig;urs. L&rsquo;&eacute;cole a repris, ce sera toujours du r&eacute;pit. Et, tiens, ensuite, elle nettoiera la maison &agrave; fond et l&rsquo;id&eacute;e de ce d&eacute;ploiement de forces lui convient bien&nbsp;; elle tentera ainsi d&rsquo;&eacute;vacuer sa rage et sa frustration&nbsp;; quant &agrave; sa peine, rien ne pourra l&rsquo;att&eacute;nuer. On aime tr&egrave;s s&eacute;rieusement quand on a dix-sept ans&nbsp;!<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tDes voisines viendront aider et c&rsquo;est &agrave; qui terminera la premi&egrave;re la t&acirc;che impartie. Jupe et jupons habilement retrouss&eacute;s, &agrave; grands seaux d&rsquo;eau et de <strong><em>chiffons-de-parterre<\/em>,<\/strong> elles effaceront les reliefs de la soir&eacute;e et pousseront Colette &agrave; la chansonnette. C&rsquo;est ainsi que se passent les lendemains de f&ecirc;te. En les attendant, mieux vaut s&rsquo;occuper. Et ouvrir grand les fen&ecirc;tres, avant la forte chaleur de ce mois de Juillet. Un coup de balai par ci, un coup de torchon par l&agrave; et elle s&rsquo;immobilise&nbsp;:&nbsp;quel est le mauvais qui ose&nbsp;?&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Maman, &eacute;coute, quelqu&rsquo;un se moque de moi, il imite&hellip; Non, ce n&rsquo;est pas possible&nbsp;?&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tElle est d&eacute;j&agrave; &agrave; la fen&ecirc;tre, se penche tant qu&rsquo;il s&rsquo;en effraie, elle se jetterait bien dans ses bras du premier &eacute;tage. Mais comment&nbsp;? Mais pourquoi&nbsp;? Elle arrache son peignoir et d&eacute;vale les escaliers. Elle rit, elle pleure, elle le contemple. Ils s&rsquo;&eacute;treignent sans peur du qu&rsquo;en dira-t-on. Qui oserait s&rsquo;insurger devant un tel tableau&nbsp;? Puis, elle s&rsquo;inqui&egrave;te&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Tu n&rsquo;as pas d&eacute;sert&eacute;, Emile&nbsp;?&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tNon, c&rsquo;est la SNCT qui est venue &agrave; la rescousse de ces pigeons &eacute;namour&eacute;s.<\/p>\n<p>\n\t\tCe matin, pestant, fulminant, il s&rsquo;est rendu avec ses copains de r&eacute;giment &agrave; la gare et l&agrave;, point de train&nbsp;! Apr&egrave;s deux heures d&rsquo;attente, l&rsquo;ordre a &eacute;t&eacute; donn&eacute; de retourner chez soi et personne n&rsquo;a trouv&eacute; &agrave; y redire. Chacun a rejoint ses p&eacute;nates et le voil&agrave; pr&ecirc;t &agrave; offrir ses bras muscl&eacute;s pour aider sa bien-aim&eacute;e, si sa m&egrave;re veut bien. Jamais travaux domestiques n&rsquo;auront &eacute;t&eacute; si promptement achev&eacute;s. Ah, le go&ucirc;t de ces moments vol&eacute;s au temps qui passe, ces moments offerts &agrave; qui n&rsquo;attendait pas de cadeau, quelle succulence&nbsp;!<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tApr&egrave;s le m&eacute;nage, Emile a obtenu de sortir sa belle. En tenue militaire, il a fi&egrave;re allure et elle se pavane &agrave; son bras. Tous les amis qu&rsquo;ils rencontrent sourient &agrave;&nbsp; leur chance. Apr&egrave;s une br&egrave;ve visite &agrave; l&rsquo;atelier o&ugrave; Marguerite coupe et coud des costumes pour hommes, ils d&eacute;cident d&rsquo;aller au cin&eacute;ma. C&rsquo;est encore l&agrave; qu&rsquo;il fait le moins chaud, n&rsquo;est ce pas&nbsp;? Et &agrave; l&rsquo;entracte, un petit <strong><em>frigolo<\/em><\/strong> &agrave; la vanille pour se rafra&icirc;chir davantage&hellip; Et ils se contemplent avec tant de bonheur que cela donne &agrave; Emile une id&eacute;e et tant pis pour les cons&eacute;quences. Elle n&rsquo;a eu de cesse de l&rsquo;en dissuader mais le tripolitain est t&ecirc;tu ! Et malin&nbsp;! Et c&rsquo;est ainsi qu&rsquo;il ira le lendemain, &agrave; l&rsquo;heure dite, faire &eacute;marger sa feuille de route et&hellip; rentrera chez lui&nbsp;: il n&rsquo;y aura pas eu encore de train&nbsp;! Au moins pour une semaine. Et cette splendide combine int&eacute;ressera deux de ses meilleurs copains. Au trou, il se sentira moins seul&nbsp;! Et puis, qui pourrait vraiment leur en vouloir&nbsp;? Pour sa division, le d&eacute;barquement &agrave; Naples, Monte Cassino et le G&eacute;n&eacute;ral Juin se profilent &agrave; l&rsquo;horizon.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tA leur arriv&eacute;e au camp militaire d&rsquo;Ein Turk, alors que d&rsquo;autres ont eu moins de chance et se trouvent emprisonn&eacute;s dans les guitounes pour leur retard, Emile et ses acolytes &eacute;copent de dix jours de corv&eacute;e. Que lui importe, il aura pris du bon temps et r&ecirc;ve de la prochaine permission&nbsp;!<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tAuparavant, une, deux, une deux, se forcer au pas cadenc&eacute;&hellip; Et garder le rythme jusqu&rsquo;en Italie. Et, si possible, jusqu&rsquo;au retour au bercail.&nbsp; <strong><em>Allah&nbsp;i hane !<\/em><\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t<strong><em>Dieu y pourvoira&nbsp;!<\/em><\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tLe choc est rude &eacute;galement pour ceux qui restent. Bien s&ucirc;r, la vie est redevenue telle qu&rsquo;auparavant, les cin&eacute;mas fonctionnent et les bals s&rsquo;organisent. Mais les hommes jeunes sont au feu et les c&oelig;urs se forcent &agrave; la rigolade. Cependant, pour certaine&nbsp; voisine, seul compte le bla-bla-bla et un matin, tandis qu&rsquo;elles &eacute;tendent le linge sur la terrasse, elle questionne tout &agrave; trac, grossi&egrave;re comme un pain d&rsquo;orge&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Dis-moi la franche v&eacute;rit&eacute;, Colette, tu l&rsquo;as fait, oui ou non ?&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tOui ou non&nbsp;? ce n&rsquo;est certainement pas dans cette oreille-l&agrave; que tomberont les confidences, sa t&ecirc;te fut-elle sur le billot&nbsp;; &nbsp;<strong><em>radio tam-tam<\/em>, <\/strong>&nbsp;c&rsquo;est ainsi que Marie est renomm&eacute;e et si Colette lui donnait l&rsquo;occasion de transformer et r&eacute;pandre l&rsquo;information la plus anodine, c&rsquo;en &eacute;tait fait de sa tranquillit&eacute;&nbsp;; aussi, elle la regarde dans les yeux pour lui affirmer que non, que son &eacute;ducation la pr&eacute;serve d&rsquo;un tel danger et que sa m&egrave;re aura la fiert&eacute; d&rsquo;en t&eacute;moigner, au lendemain du mariage, comme de coutume, preuve de sa virginit&eacute; en main. A cette &eacute;poque qui n&rsquo;a vu aucun savant se pencher sur la fragilit&eacute; de l&rsquo;hymen, il arrive encore que des jeunes femmes, pourtant aussi <strong><em>pures<\/em><\/strong> que le jour de leur naissance soient renvoy&eacute;es dans le foyer de leurs parents, entach&eacute; &agrave; tout jamais par l&rsquo;inconduite de leur fille&nbsp;; celle-ci aura beau jurer sur tous les saints du paradis, juifs ou musulmans, de son innocence, elle demeurera une paria.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tEmile lui a &eacute;crit. Finalement, il n&rsquo;a &eacute;t&eacute; que de corv&eacute;e&nbsp;: l&rsquo;ordre a &eacute;t&eacute; donn&eacute; de plier bagages. Le 5 juin, les soldats embarqueront &agrave; Oran et passeront cinq jours en mer&nbsp;; le 2<sup>e<\/sup> canonnier Arbib est au service du Corps Exp&eacute;ditionnaire Fran&ccedil;ais d&rsquo;Italie. Il ne pourra lui envoyer de lettre avant un temps &laquo;&nbsp;<strong><em>mais chaque jour, je te raconterai<\/em><\/strong>&nbsp;&raquo;. Elle aussi d&eacute;cide de lui raconter&nbsp;; ainsi, le quotidien leur sera commun et les mille petits riens de cette p&eacute;riode mouvement&eacute;e seront inscrits dans leur histoire&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Aux Arm&eacute;es, le 17 Juin 1944 Samedi 9.30 pr&eacute;cises<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mon ador&eacute;e et inoubliable Colette,<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Je t&rsquo;&eacute;cris ces quelques lignes sous un pommier mais mon c&oelig;ur d&eacute;sol&eacute; d&rsquo;&ecirc;tre si loin de toi ne peut profiter de ses fruits. Je sais pourtant qu&rsquo;il faut prendre patience et qu&rsquo;apr&egrave;s la guerre tout s&rsquo;arrangera et la victoire supprimera &agrave; jamais les fl&eacute;aux de la mort et de la mis&egrave;re que la guerre nazie a sem&eacute;es&hellip;<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t<em>Une part de moi est rest&eacute;e &agrave; Tunis aupr&egrave;s de celle que j&rsquo;adore et qui sera mienne un jour&hellip;Nos deux c&oelig;urs et corps ne formeront qu&rsquo;un seul un jour futur et heureux Je vais me rendre en visite &agrave; la &laquo;&nbsp;Ville au baiser de feu&nbsp;&raquo; mais les seuls vrais baisers de feu sont les tiens. L&rsquo;empreinte de tes l&egrave;vres ne peut s&rsquo;effacer des miennes et j&rsquo;attends que le jour vienne o&ugrave; tout ce que nous avons perdu nous sera rendu. Patience. Toi au moins tu as Guitta et Mammina qui te r&eacute;confortent tandis que je m&rsquo;oblige &agrave; me calmer moi-m&ecirc;me et parfois &agrave; calmer les autres. Heureusement, il nous arrive de rire comme hier, lorsque l&rsquo;adjudant-chef a intim&eacute; l&rsquo;ordre &agrave; mon sosie, Martini, &laquo;&nbsp;corv&eacute;e de chiottes, Arbib&nbsp;&raquo; et que celui-ci, trop timide, n&rsquo;a pas pip&eacute; mot&nbsp;! &laquo;&nbsp;Ex&eacute;cution&nbsp;!&nbsp;&raquo;. Un jour, il parlera plus fort mais moi, je ne ferai aucune corv&eacute;e &agrave; sa place&nbsp;!&nbsp; Celui qui ne r&ecirc;ve et ne vit que par toi t&rsquo;embrasse de ses plus chaleureux baisers.<strong>Emile.Colette.<\/strong><\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>P.S. le vaguemestre vient de dire que la lev&eacute;e ne&nbsp; se fera que demain &agrave; 16 h alors que je pensais que le courrier partait aujourd&rsquo;hui mais au moins j&rsquo;ai pu glisser le bon de cigarettes et ajouter la lettre pour Papa et Mammina<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<h2>\n\t\t<strong>Italie&nbsp;: l&rsquo;op&eacute;ration Brassard est d&eacute;clench&eacute;e. Venant de Corse, la force 255 du C.E.F. d&eacute;barque &agrave; l&nbsp;&lsquo;Ile d&rsquo;Elbe.<\/strong><\/h2>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Londres&nbsp;: la menace longtemps brandie par les allemands est devenue r&eacute;alit&eacute;. Les attaques de bombes volantes se multiplient sur la capitale et le sud-est de l&rsquo;Angleterre.<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Paris&nbsp;: pour les intellectuels proches du nazisme, c&rsquo;est &laquo;&nbsp;la fin des &laquo;&nbsp;haricots&nbsp;&raquo;&hellip; C&eacute;line a pris le train avec sa femme, direction Baden-Baden.<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Comme le dit l&rsquo;&eacute;crivain, ils ont tous &laquo;&nbsp;l&rsquo;article 75 au cul&nbsp;&raquo;.<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Tunis, le 25 juin 1944<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mon tr&eacute;sor ador&eacute; Emile,<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>J&rsquo;ai re&ccedil;u ta ch&egrave;re lettre cet apr&egrave;s-midi et je suis enfin tranquille. Je t&rsquo;ai tant langui depuis ton d&eacute;part, toi seul peux savoir le vide que tu as laiss&eacute;. Tu &eacute;tais comme un oiseau enchanteur dans la maison et ta voix est rest&eacute;e grav&eacute;e en mon coeur autant que nos initiales sur ma bague de fian&ccedil;ailles. C&rsquo;est vrai que j&rsquo;ai la chance d&rsquo;avoir aupr&egrave;s de moi ceux qui nous aiment et me consolent. Je passe beaucoup de temps avec Guittita et Bou&iuml;a&nbsp;; ton p&egrave;re me raccompagne en parlant de toi. Nous nous disons que la victoire, c&#39;est-&agrave;-dire l&rsquo;heure de la d&eacute;livrance, est proche. C&rsquo;est ce qu&rsquo;esp&egrave;rent mes fr&egrave;res qui nous ont &eacute;crit apr&egrave;s quinze jours sans nouvelles, ils vont bien et t&rsquo;embrassent. J&rsquo;esp&egrave;re recevoir une lettre de toi demain ce qui me permettra de passer mon apr&egrave;s-midi&hellip;Il est douloureux dans la tristesse de se souvenir des moments heureux. Re&ccedil;ois de celle qui t&rsquo;adore et qui est &agrave; toi pour la vie ses plus fervents baisers d&rsquo;amour. <strong>Colette<\/strong><\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>p.s. il est onze heures et demie, bonsoir mon amour<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<h3>\n\t\t<em>Aux Arm&eacute;es, le2 juillet 1944 &agrave; 14 h 23<\/em><\/h3>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<h3>\n\t\t<em>Mon tr&eacute;sor ins&eacute;parable Colette,<\/em><\/h3>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Assis sur le si&egrave;ge de mon camion, torse nu, je te r&eacute;ponds. Hier soir, vers 20 heures, j&rsquo;ai re&ccedil;u toutes tes lettres et celles de mes familles. Je suis tr&egrave;s heureux ici ou ailleurs en sachant que je suis aim&eacute; d&rsquo;une famille qui m&rsquo;&eacute;tait &eacute;trang&egrave;re il y a un an et je leur en serai toujours reconnaissant. Mon tr&eacute;sor, je ne m&rsquo;aper&ccedil;ois m&ecirc;me pas que quatre heures de garde sont pass&eacute;es tant je pense &agrave; toi et aux merveilleux moments que tu m&rsquo;as accord&eacute;s. J&rsquo;aurais voulu que chaque seconde avec toi s&rsquo;allonge sans fin&nbsp;&laquo;&nbsp;echnoua &egrave;l d&eacute;nia bl&egrave;che bik&nbsp;&raquo;&nbsp;&laquo;&nbsp;qu&rsquo;est ce que la vie sans toi&nbsp;&raquo;&#8230;&nbsp; Sois s&ucirc;re que je suis prudent car je tiens &agrave; revenir et vivre heureux aupr&egrave;s de toi. Les boches qui &eacute;taient &agrave; six km il y a huit jours sont maintenant &agrave; 40. Lell&egrave;, ma princesse, le 7 juillet prochain, tu auras dix-huit ans et nous boirons &agrave; ce jour b&eacute;ni qui a vu na&icirc;tre, au Kef, la fille&nbsp; qui a ensoleill&eacute; mes jours assombris. Je termine ma lettre &agrave; 16 h 52 (en tenant compte de l&rsquo;interruption de 15 minutes de petite corv&eacute;e) pour qu&rsquo;elle emporte vers toi&nbsp; toutes mes douces pens&eacute;es. Il y a quarante jours que j&rsquo;ai quitt&eacute; mon tr&eacute;sor et chaque jour m&rsquo;a paru un si&egrave;cle. Ch&eacute;rie, je te remercie pour la chanson et les vers et &agrave; moi de te dire &laquo;&nbsp;kel chei bessif ken mehebtek y&egrave; bn&egrave;dem&nbsp;&raquo;. En attendant le jour b&eacute;ni, je t&rsquo;envoie mes plus tendres et chaleureux baisers d&rsquo;amour <strong>Emile<\/strong><\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>p.s. une plaie dans mon jeune c&oelig;ur s&rsquo;&eacute;tait form&eacute;e et c&rsquo;est toi, mon ador&eacute;e, qui le gu&eacute;rira &agrave; jamais.<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Nouvelle-Guin&eacute;e&nbsp;<\/strong>: <strong>le 158<sup>e<\/sup> r&eacute;giment d&rsquo;infanterie am&eacute;ricain d&eacute;barque sur l&rsquo;&icirc;le de Noemfoor.<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Tunis, le 24.07.1944<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>&nbsp;Mon ch&eacute;ri et inoubliable Emile,<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Depuis que dans ta lettre du 14, tu m&rsquo;as inform&eacute;e que <strong>Staline<\/strong> avait dit le 8&nbsp; que &laquo;&nbsp;dans 800 heures la guerre serait finie&nbsp;&raquo;, je compte les minutes. Merci d&rsquo;avoir f&ecirc;t&eacute; mon anniversaire avec ta chambr&eacute;e, vous avez d&ucirc; vous r&eacute;galer avec l&rsquo;oie et la tarte aux pommes cuites au four de la ferme voisine. J&rsquo;ai h&acirc;te que tu sois de retour et que nous f&ecirc;tions ensemble tous nos prochains anniversaires. Quand je pense &agrave; tes fossettes que ton sourire approfondit davantage, &agrave; ton regard tendre et tes taquineries, j&rsquo;ai l&rsquo;impression que mon c&oelig;ur s&rsquo;arr&ecirc;te. J&rsquo;esp&egrave;re que ton moral est haut et ta confiance en l&rsquo;avenir intacte, puisque&nbsp; mon amour envers toi s&rsquo;accro&icirc;t de jour en jour et habite mon c&oelig;ur pour toujours. Mes r&ecirc;ves ne sont peupl&eacute;s que de ton souvenir et de ton visage bien-aim&eacute;. En ce moment, tout le monde dort, il est 22 h 35, le r&eacute;veil me tient compagnie de son tic-tac et je peux ais&eacute;ment &eacute;crire &agrave; mon bien-aim&eacute;. Je te transmets le bonjour de tous nos amis et de tonton Maurice et Tata Georgette qui sont toujours &agrave; Casablanca. Tonton a fait une chute &agrave; v&eacute;lo et a &eacute;t&eacute; op&eacute;r&eacute; d&rsquo;un traumatisme cr&acirc;nien&nbsp;; il va mieux. Ch&eacute;ri, je pars sans doute &agrave; la fin du mois &agrave; Ebba Ksour mais mon plus beau voyage, je le ferai avec toi. Re&ccedil;ois de celle qui t&rsquo;aime cent millions de baisers.<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t<strong><em>Colette<\/em><\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>p.s. Au dos de ta derni&egrave;re lettre, tu as marqu&eacute; <\/em><strong><em>F P M B<\/em><\/strong><strong><em>&nbsp;; <\/em><\/strong><em>est-ce que cela veut dire France ma Patrie Bien Aim&eacute;e&nbsp;?&nbsp; <\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Aux Arm&eacute;es, le 4.8.44 (en r&eacute;ponse &agrave; ta lettres du 24.7)<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mon amour,<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>En rentrant de <strong>Rome<\/strong>, on me remit deux&nbsp; lettres et une joie immense m&rsquo;envahit&nbsp;: l&rsquo;une &eacute;tait de toi et l&rsquo;autre de Georges. Je suis all&eacute; sur la plage, au clair de lune, lire ta douce lettre et j&rsquo;ai contempl&eacute; ta photo, il me semblait que tu &eacute;tais pr&egrave;s de moi ton image que fixait mes yeux s&rsquo;&eacute;loignait et se rapprochait, je te voyais toute souriante toute gaie d&rsquo;&ecirc;tre pr&egrave;s de celui qui ne vit que pour toi mes pens&eacute;es allaient droit vers toi, par cette belle nuit o&ugrave; le ciel semblait plein de petites lumi&egrave;res&hellip; tout &eacute;tait tellement beau que je n&rsquo;osais partir de crainte de laisser ton image seule et j&rsquo;ai maudit la mer, cette n&eacute;faste &eacute;tendue qui me s&eacute;pare de toi mon ador&eacute;e. La vie est un martyr pour chaque amoureux isol&eacute; mais ton c&oelig;ur et le mien ne forment qu&rsquo;un seul et c&rsquo;est ce qui nous fait patienter. Nous partons dans une semaine pour <strong>Naples <\/strong>et ensuite pour <strong>la France<\/strong> mais ne crains rien, ch&eacute;rie, les allemands savent qu&rsquo;ils sont perdus et les alli&eacute;s avancent tr&egrave;s rapidement. Colette, mon idole, je t&rsquo;en supplie, ne me laisse pas sans nouvelles car malgr&eacute; mon moral, je m&rsquo;affole sans toi qui as su faire revivre mon jeune c&oelig;ur meurtri. Je t&lsquo;embrasse de mes plus doux et chaleureux baisers d&rsquo;amour et je Ferme l&rsquo;enveloppe Par Mille Baisers. <\/em><strong>Emile<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>p.s&nbsp;: je t&rsquo;ai &eacute;crit cette po&eacute;sie&nbsp;:<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Je ne sais rien des plaisirs de la vie<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t<em>Amoureux &agrave; vingt ans, je ne fais que souffrir<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t<em>Et vous, feuilles des bois qui gardaient le silence,<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t<em>Ne tombez pas encore, je ne veux pas mourir<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tBerlin&nbsp;: Hitler demande au Tribunal du peuple que les comploteurs du 20 juillet soient &laquo;&nbsp;pendus haut et court comme du b&eacute;tail de boucherie&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tRennes&nbsp;: les habitants applaudissent les discours des lib&eacute;rateurs. Pour la premi&egrave;re fois depuis la campagne, r&eacute;sistants et soldats combattent c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te<em>.&nbsp;&nbsp;&nbsp; <\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Ebba Ksour, le 26.08.44<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Ma vie de lumi&egrave;re et de bonheur, Emile,<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Suite &agrave; ma lettre de tout &agrave; l&rsquo;heure, je termine la r&eacute;ponse de celle du 14. Vraiment, ce jour-l&agrave;, je ne m&rsquo;attendais pas &agrave; avoir de tes bonnes nouvelles car Emma m&rsquo;avait annonc&eacute; &laquo;&nbsp;pas de courrier&nbsp;&raquo; alors je me suis enferm&eacute;e dans ma chambre, d&eacute;&ccedil;ue, pour penser &agrave; toi. Peu apr&egrave;s, il m&rsquo;a sembl&eacute; entendre le facteur, qui est jeune et nouveau et donc en&nbsp; retard, je me suis pench&eacute;e &agrave; la fen&ecirc;tre et j&rsquo;ai reconnu l&rsquo;&eacute;criture de mon ador&eacute;. Je me sens revivre, telle une fleur &eacute;panouie que l&rsquo;on oublie mais qui ne se fane pas puisque quelqu&rsquo;un se rappelle et vient l&rsquo;arroser, tel est l&rsquo;effet que me font tes pr&eacute;cieuses lettres. Ch&eacute;ri, il n&rsquo;est une minute o&ugrave; je ne pense &agrave; toi, que je sois dans la rue ou &agrave; la maison, que je travaille ou que je m&rsquo;amuse, c&rsquo;est toujours ton visage qui me sourit et me donne du courage. Je me mets &agrave; chanter mon amour ou &agrave; parler toute seule pour r&eacute;conforter mon c&oelig;ur et mon corps affaiblis par ton absence. En plus, loin de Tunis, et m&ecirc;me si c&rsquo;est pour passer les f&ecirc;tes en famille, j&rsquo;ai l&rsquo;impression de t&rsquo;avoir abandonn&eacute;. Mais je garde l&rsquo;espoir et je patiente. Re&ccedil;ois de celle qui t&rsquo;adore ses plus douces caresses et ses baisers les plus fous. <strong>Colette&nbsp;<\/strong><\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Aux arm&eacute;es, le 4.9.44<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mon amour ador&eacute;e, inoubliable Colette<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>C&rsquo;est avec une joie inexprimable qu&rsquo;hier matin je re&ccedil;us ta pr&eacute;cieuse lettre du 26.8.&nbsp; Ma ch&eacute;rie ne te d&eacute;courage pas s&rsquo;il n&rsquo;y a pas de courrier, c&rsquo;est l&rsquo;intendance qui ne suit pas. Je prends chaque jour quelques minutes pour t&rsquo;&eacute;crire et t&rsquo;encourager &agrave; prendre &nbsp;la vie comme elle vient. Bien s&ucirc;r, c&rsquo;est plus difficile parce que l&rsquo;intimit&eacute; s&rsquo;est resserr&eacute;e mais ne te fais pas de bile, je reviendrai. Chaque soir, il me semble entendre ta voix qui m&rsquo;appelle, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e. Ne d&eacute;sesp&egrave;re pas mon tr&eacute;sor.&nbsp; Colette, je te rapporterai, c&rsquo;est une promesse, le souvenir que tu gardais pour moi depuis 1938 et que tu m&rsquo;as envoy&eacute;, il est tr&egrave;s beau. Enfin, <strong>Paris <\/strong>a &eacute;t&eacute; lib&eacute;r&eacute;, les boches se sont rendus, la suite viendra vite. Ton fol amoureux qui r&ecirc;ve toujours &agrave; toi t&rsquo;envoie ses plus tendres et chaleureux baisers. 2 c&oelig;urs ins&eacute;parables &agrave; jamais. <\/em>Emile&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tEn Lorraine&nbsp;: apr&egrave;s une travers&eacute;e &eacute;clair de la campagne fran&ccedil;aise, Patton et sa 3<sup>e<\/sup> arm&eacute;e sont tomb&eacute;s en panne d&rsquo;essence sur les rives de la Moselle. Seule la prise de 37 camions d&rsquo;essence aux allemands a &eacute;vit&eacute; aux am&eacute;ricains la paralysie totale.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Tunis, le 13.09.1944<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mon premier et inoubliable amour Emile,<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Tr&eacute;sor, je n&rsquo;ai pas voulu passer les f&ecirc;tes de Soukhot &agrave; Ebba Ksour, que m&rsquo;importe la f&ecirc;te des cabanes alors que j&rsquo;avais langui ma nouvelle famille&nbsp;; dans le train je pleurais en pensant &agrave; nous mais&nbsp; d&egrave;s mon arriv&eacute;e &agrave; Tunis, ma fatigue fut dissip&eacute;e &agrave; la vue de tes deux lettres que ma s&oelig;ur ch&eacute;rie Guita me remit. Mon ador&eacute;, je sais que ton c&oelig;ur a besoin de s&rsquo;&eacute;pancher ne serait-ce que par lettre donc laisse-moi partager tes peines et soulager ton c&oelig;ur, &laquo;&nbsp;contre la force, il n&rsquo;y a pas de r&eacute;sistance&nbsp;&raquo; mais notre amour vaincra. Comme toujours, je t&rsquo;&eacute;cris quand tout le monde dort mais la rue est quand m&ecirc;me mouvement&eacute;e car c&rsquo;est le Ramadan. J&rsquo;ai devant moi tes lettres et tes photos, tes doux yeux me promettent tout le bonheur du monde, je suis en train d&rsquo;embrasser tes fossettes, de caresser ton doux visage&hellip; pourquoi ne puis-je le faire de pr&egrave;s&nbsp;? Pourquoi cette cruelle s&eacute;paration de deux &ecirc;tres qui s&rsquo;adorent&nbsp;? Sans toi, je suis comme une source tarie et c&rsquo;est toi mon amour qui m&rsquo;inondera de bonheur et de joie lorsque tu seras de retour. En attendant, toutes mes pens&eacute;es vont vers toi. Je t&rsquo;envoie mes plus fervents baisers d&rsquo;amour. <strong>Colette<\/strong><\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Aux Arm&eacute;es, le 6.10.44<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mon tr&eacute;sor ador&eacute; Colette,<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Je t&rsquo;&eacute;cris cette fois sur le sol fran&ccedil;ais. Nous ne sommes qu&rsquo;&agrave; vingt kilom&egrave;tres de <strong>Marseille<\/strong> et le village n&rsquo;est pas mal bien qu&rsquo;il soit plus petit que l&rsquo;Ariana&nbsp;! Tr&eacute;sor, &agrave; pr&eacute;sent je suis au lit, la baladeuse aupr&egrave;s de moi et il fait bien chaud dans la chambre mais Dimanche, c&rsquo;&eacute;tait une autre histoire. Nous mont&acirc;mes sur les bateaux genre <strong>Elsey,<\/strong> les p&eacute;niches de d&eacute;barquement qui ont cinquante m&egrave;tres de long sur six de large, pour quitter le port le lendemain Lundi 2 courant &agrave; huit heures du matin. Vers seize heures, nous &eacute;tions au large et la mer s&rsquo;est d&eacute;cha&icirc;n&eacute;e, je me croyais sur une balan&ccedil;oire de Pourim, je pensais y rester et ne plus te revoir mais le destin nous a favoris&eacute; et je suis arriv&eacute; en pleine sant&eacute; au bout de trois jours sans avoir jamais eu le mal de mer. Aucune des soixante embarcations n&rsquo;a sombr&eacute;. Tr&eacute;sor, ne t&rsquo;inqui&egrave;te pas pour moi, j&rsquo;ai confiance en mon destin qui m&lsquo;a men&eacute; aupr&egrave;s de toi, ma fleur parfum&eacute;e, celle qui fleurit dans mon c&oelig;ur bien triste auparavant. Dimanche, j&rsquo;irais &agrave; Marseille et j&rsquo;essaierai de voir B&eacute;bert, le rencontrer c&rsquo;est un peu te voir. J&rsquo;attends impatiemment de tes nouvelles, je n&rsquo;en ai plus depuis d&eacute;but Septembre et je prends de moins en moins bien mon mal en patience&hellip; passe le bonjour aux copains et embrasse pour moi toute la famille. Celui qui n&rsquo;a jamais cess&eacute; de r&ecirc;ver &agrave; toi t&rsquo;embrasse de ses plus tendres et chaleureux baisers d&rsquo;amour.<\/em><strong>Emile<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Aux arm&eacute;es, le 13.10.44<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mon tr&eacute;sor ador&eacute;, ins&eacute;parable Colette,<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>C&lsquo;est avec une immense joie que j&rsquo;ai re&ccedil;u ce matin tes pr&eacute;cieuses lettres du 13.9 et du 4 courant ainsi que tes deux cartes postales et tes dessins et tes paroles de chansons. Tr&eacute;sor, les superstitieux disent que le 13 est jour de malheur, eh bien pour moi c&rsquo;est un jour de bonheur, ce jour qui a ensoleill&eacute; mon c&oelig;ur. Les lettres d&rsquo;Eug&egrave;ne et de Guitta ont compl&eacute;t&eacute; ma joie. Tr&eacute;sor, tu &eacute;claires mon c&oelig;ur sombre car en ce moment j&rsquo;ai le cafard&nbsp;; voil&agrave; trop de jours que je suis en captivit&eacute; permanente et il me semble que je m&egrave;ne cette vie depuis ma naissance et que mon destin se montre encore cruel et que je doive mener cette vie &eacute;ternellement&hellip; ce que je demande, c&rsquo;est la fin de cette guerre qui m&rsquo;a entra&icirc;n&eacute; loin de mes amis, de ma famille, trop loin de ma moiti&eacute;, celle qui m&rsquo;a donn&eacute; son c&oelig;ur pour ne jamais le reprendre et qui pr&eacute;f&egrave;re souffrir et sacrifier sa jeunesse que d&rsquo;abandonner celui qui l&rsquo;adore. Ch&eacute;rie, que de pleurs mon amour t&rsquo;a fait coul&eacute;s&nbsp;! Pr&eacute;cieuse, que penses-tu en ce moment alors que moi je t&rsquo;&eacute;cris&nbsp;? Tu dois &ecirc;tre en pleine effervescence &agrave; pr&eacute;parer pour demain. Je t&rsquo;en prie, n&rsquo;en fais pas plus qu&rsquo;il n&rsquo;en faut&nbsp;; je croyais que tu allais pour te reposer au Kef et au juste c&rsquo;&eacute;tait pour travailler pour les autres&hellip; ils ont cru que tu &eacute;tais la b&ecirc;te de somme que leurs anc&ecirc;tres leur avait l&eacute;gu&eacute;e comme h&eacute;ritage&nbsp;! Le prochain voyage, c&rsquo;est avec celui qui attend (comme l&rsquo;&eacute;l&eacute;phant et&nbsp; la fourmi) impatiemment de te revoir, de te serrer dans ses bras que tu le feras. Je t&rsquo;ai trop languie mon ador&eacute;e, j&rsquo;ai langui tes baisers fervents, tes caresses, ton regard si doux&hellip;Tu vas recevoir mes lettres de Vendredi, de Samedi et de Mardi. Dans la derni&egrave;re, je te raconte que ton fr&egrave;re B&eacute;bert, Georges, Henri et moi nous nous sommes rencontr&eacute;s &agrave; <strong>Allauch<\/strong>, &agrave; quinze kilom&egrave;tres de Marseille, avec la joie que tu imagines. Bient&ocirc;t, c&rsquo;est au Belv&eacute; que nous irons faire la f&ecirc;te, avec toi Tr&eacute;sor. Celui qui r&ecirc;ve de toi, &ocirc; soleil de ma vie <\/em><strong>&nbsp;Emile<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tAix-la-Chapelle&nbsp;: le combat pour prendre la premi&egrave;re ville allemande menac&eacute;e par les Alli&eacute;s, position cl&eacute; sur la ligne Siegfried, est fort sanglant. La fum&eacute;e des incendies qui la ravagent est visible de Cologne, &agrave; 40 km de distance.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tAth&egrave;nes&nbsp;: Lord Byron aurait &eacute;t&eacute; enthousiasm&eacute;&nbsp;: &agrave; l&rsquo;ombre de l&rsquo;Acropole, le<\/p>\n<p>\n\t\tComte Colonel Jellicoe lib&egrave;re la capitale h&eacute;l&egrave;ne.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Tunis, le 31.10.1944<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mon inoubliable et unique amour, Emile<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Merci infiniment pour ces charmants cadeaux que tu nous as envoy&eacute;s. Maman et Daisy ont &eacute;t&eacute; ravies de leur sac et j&rsquo;ai choisi la parure rose, Marguerite la bleue. Les poudriers se sont cass&eacute;s mais nous avons pu r&eacute;cup&eacute;rer la poudre. Mon tr&eacute;sor, j&rsquo;&eacute;tais &agrave; la maison quand le facteur m&rsquo;a remis ta tr&egrave;s ch&egrave;re lettre, je t&rsquo;en prie, ne m&rsquo;en veux pas si tu n&rsquo;as pas re&ccedil;u les miennes, pour rien au monde je ne n&eacute;gligerai de t&rsquo;&eacute;crire, <\/em><em>tu as su me faire conna&icirc;tre la douceur de la vie partag&eacute;e &agrave; deux, tu m&rsquo;as combl&eacute;e de bonheur et j&rsquo;ai tout accept&eacute; car je sais que tu es un homme de parole et que jamais tu ne me feras supporter la honte et le d&eacute;shonneur. Hier, mon oncle Sma&iuml;a, le fr&egrave;re de mon p&egrave;re, s&rsquo;est lev&eacute; &agrave; quatre heures du matin pour aller au Kef et je me suis appr&ecirc;t&eacute;e pour aller faire la queue des pommes de terre. Apr&egrave;s deux heures d&rsquo;attente, l&rsquo;agent de police nous a dit qu&rsquo;il n&rsquo;y avait pas d&rsquo;arrivage, tu t&rsquo;imagines comment nous sommes retourn&eacute;s&nbsp;! Mais, l&rsquo;apr&egrave;s-midi, mon oncle Victor nous a invit&eacute;s, Charlot et moi, &agrave; voir &laquo;&nbsp;J&rsquo;ai &eacute;pous&eacute; mon ange&nbsp;&raquo; au Colis&eacute;e et c&rsquo;&eacute;tait tr&egrave;s joli. Pour en terminer avec mes oncles, Tonton Elie n&rsquo;est pas en Corse, il sera affect&eacute; &agrave; Tunis et ainsi aura aupr&egrave;s de lui sa femme et ses enfants. Le destin ne se montre pas cruel pour eux heureusement. Pour nous, pourvu que tu me reviennes, je saurais patienter. Ta petite fianc&eacute;e qui t&rsquo;envoie ses plus douces caresses en te serrant sur son c&oelig;ur. <strong>Colette<\/strong><\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<h3>\n\t\t<em>Aux Arm&eacute;es, le 10.11.44<\/em><\/h3>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mon tr&eacute;sor inoubliable Colette,<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Cette nuit, j&rsquo;ai r&ecirc;v&eacute; que nous nous promenions au bord du fleuve, <strong>le Doubs<\/strong>, qui est &agrave; cent m&egrave;tres d&rsquo;ici quand nous f&ucirc;mes attaqu&eacute;s&nbsp;; je me battis jusqu&rsquo;au bout mais tu fus bless&eacute;e &agrave; la main, tu pleurais non pas pour ta blessure mais parce que tu croyais que j&rsquo;&eacute;tais touch&eacute;&nbsp;; je t&rsquo;ai calm&eacute;e et nous avons continu&eacute; notre promenade tranquillement jusqu&rsquo;au matin. En m&rsquo;&eacute;veillant, je marchais encore &agrave; ton c&ocirc;t&eacute;&hellip; Coletta ch&eacute;rie, te rappelles-tu le jour de la photo&nbsp;? H&eacute;las, j&rsquo;aurai voulu ne pas te quitter et tu&nbsp; peux imaginer combien je souffre de notre s&eacute;paration. Sans toi, je suis un homme absent au monde. Pr&egrave;s de toi, je reprendrai l&rsquo;&eacute;lan de la vie et nous profiterons des loisirs des jeunes mari&eacute;s. Ch&eacute;rie, pourrais-tu demander &agrave; Guitta de se d&eacute;brouiller de la laine pour me faire une paire de chaussettes car, en ce moment, non loin de Belfort, il fait moins six et la couche de neige d&eacute;passe vingt centim&egrave;tres, il fait un froid du tonnerre&nbsp;? Pourrais-tu aussi dire &agrave; Mammina que je lui &eacute;crirai bient&ocirc;t car dans une demi-heure je prends la garde et c&rsquo;est interdit d&rsquo;avoir de la lumi&egrave;re la nuit pour ne pas se faire rep&eacute;rer&nbsp;? Embrasse pour moi nos deux familles et demande &agrave; Ghitta de m&rsquo;envoyer <strong>l&rsquo;Etoile de David<\/strong> avec les chaussettes. En attendant de te lire, celui qui ne r&ecirc;ve que de toi t&rsquo;embrasse de ses plus tendres et chaleureux baisers d&rsquo;amour. <strong>E.C.<\/strong><\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tLondres : Winston Churchill vient de reconna&icirc;tre que la Grande-Bretagne est la cible d&rsquo;une nouvelle fus&eacute;e allemande, le V2, en partie pour contrer la propagande nazie. &laquo;&nbsp;il n&rsquo;y a aucune raison d&rsquo;exag&eacute;rer le danger, jusqu&rsquo;&agrave; pr&eacute;sent son ampleur et ses cons&eacute;quences n&rsquo;ont pas &eacute;t&eacute; significatives&nbsp;&raquo; a-t-il annonc&eacute;.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Tunis, le 20.11.1944<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mon unique tr&eacute;sor, Emile<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Pourquoi te sentir dans un gouffre&nbsp;? A ton retour, nous compenserons ces moments perdus, nous ne nous quitterons plus jamais et j&rsquo;essaierais de combler tous tes d&eacute;sirs. J&rsquo;ai su d&egrave;s notre premier baiser d&rsquo;amour, ton c&oelig;ur contre le mien, que notre amour d&eacute;passera les limites de notre vie m&ecirc;me. Quand je pense au jour de ton d&eacute;part, je sens &agrave; nouveau mon c&oelig;ur partir, une flamme ardente me br&ucirc;ler et mes larmes couler. Voil&agrave; deux ans et trois mois que tu es soldat et depuis cinq mois et vingt huit jours, qui me paraissent un si&egrave;cle, je n&rsquo;ai pu t&rsquo;embrasser sinon en r&ecirc;ve. Mais j&rsquo;ai confiance, je sais que tu me reviendras et n&rsquo;aies crainte, je ne suis pas de celles qui abandonnent, celles-l&agrave; ne sont pas dignes d&rsquo;un amour, et surtout comme le tien, fid&egrave;le et passionn&eacute;. J&rsquo;ai montr&eacute; tes magnifiques cartes postales et ta derni&egrave;re lettre &agrave; Maman, elle en a &eacute;t&eacute; charm&eacute;e<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mon ch&eacute;ri, ta s&oelig;ur t&rsquo;enverra demain&nbsp; un colis, pr&eacute;par&eacute; par la <strong>Croix<\/strong><strong>Rouge<\/strong><strong>,<\/strong> pour que tu aies moins froid puisque tu n&rsquo;as pas de couverture et que tu es jet&eacute; sur de la paille et le mien partira Lundi pour que je puisse te pr&eacute;parer du pain d&rsquo;&eacute;pices&nbsp;; quant &agrave; l&rsquo;&eacute;toile, je te l&rsquo;envoie avec ma photo. Mon oncle Elie a &eacute;t&eacute; d&eacute;mobilis&eacute;, j&rsquo;esp&egrave;re de tout mon c&oelig;ur que ce sera bient&ocirc;t ton tour. Enfin, ne trouvant plus autre chose &agrave; te dire, je m&rsquo;arr&ecirc;te mais ma lettre emporte vers toi<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t<em>tout mon coeur et toutes mes pens&eacute;es .<strong>Colette<\/strong><\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Aux Arm&eacute;es, le 24.12.44&nbsp;&nbsp; Sacr&eacute; dimanche<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Ma d&eacute;sir&eacute;e, mon inoubliable fianc&eacute;e,<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Bient&ocirc;t, mon tr&eacute;sor, ce sera la f&ecirc;te pour des millions de gens mais moi je ne pourrais pas, malgr&eacute; les copains qui font des projets. En ce moment, j&rsquo;envoie au diable tous ceux qui m&rsquo;approchent. Pourquoi faut-il que je sois loin de celle pour qui mon &ecirc;tre tout entier vibre&nbsp;? Pourquoi ne puis-je pas poser mes l&egrave;vres sur les tiennes si douces&nbsp;?&nbsp; Tu as su m&rsquo;attendre comme tu me l&rsquo;avais promis et tu g&acirc;ches tes jeunes ann&eacute;es et je m&rsquo;en veux. Mais en ce moment je ne peux rien te promettre &agrave; part d&rsquo;essayer de vivre et de revenir. Pas de bal, pas de cadeau.<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t<em>Et toutes mes pens&eacute;es d&rsquo;amour fou. Et mes v&oelig;ux pour que le r&eacute;veillon prochain nous dansions ensemble une valse inoubliable. Amuse-toi puisque tu sais que je suis d&rsquo;accord. Embrasse toute la famille. Ch&eacute;rie, dans ta pr&eacute;c&eacute;dente lettre, tu me traites de &laquo;&nbsp;petit gourmand&nbsp;&raquo; mais sois en certaine, toi seule existes pour moi. Re&ccedil;ois de l&rsquo;homme le plus amoureux du monde ses tendres baisers. Bonne ann&eacute;e, mon tr&eacute;sor. <\/em><strong>Emile<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tManche&nbsp;: le paquebot belge L&eacute;opoldville est coul&eacute; au large de Cherbourg par l&rsquo;U-486. Il transportait 2237 soldats am&eacute;ricains&nbsp;: 782 morts&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<h3>\n\t\t<em>Tunis, le 25.12.1944<\/em><\/h3>\n<h3>\n\t\t&nbsp;<\/h3>\n<h3>\n\t\t<em>Mon pr&eacute;cieux tr&eacute;sor Emile,<\/em><\/h3>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Voil&agrave; plus d&rsquo;une semaine que je n&rsquo;ai mis le nez dehors, un mauvais froid a<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t<em>enflamm&eacute; mon &oelig;il mais ne t&rsquo;inqui&egrave;te pas, je me soigne. Papa et Guitta sont invit&eacute;s chez nous et je suis plus heureuse en partageant mon lit avec elle&nbsp;; avant de dormir, nous bavardons et nous racontons notre vie&nbsp;; souvent, elle me parle de toi avec sa tendresse de grande soeur. Elle, si petite de taille, aurait voulu te prot&eacute;ger de toutes les calamit&eacute;s que tu as v&eacute;cues, alors que, me dit-elle, c&rsquo;est toi qui la soutient. En ce moment, Mammina et Pappino se font du souci pour Jojo, nous n&rsquo;avons pas de nouvelles, j&rsquo;esp&egrave;re de tout mon c&oelig;ur qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit que d&rsquo;un probl&egrave;me de courrier. Mais nous avons des nouvelles de B&eacute;bert et Georges nous a envoy&eacute; une belle carte de v&oelig;ux. Mon amour, j&rsquo;esp&egrave;re que l&rsquo;ann&eacute;e prochaine, nous serons en train de faire les pr&eacute;paratifs du joyeux foyer<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t<em>que nous formerons. Je t&rsquo;envoie deux cartes que j&rsquo;ai dessin&eacute;es, un baiser sp&eacute;cial pour le jour de l&rsquo;an et cent millions d&rsquo;autres pour apr&egrave;s. <strong>Colette<\/strong><\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<h3>\n\t\t&nbsp;<\/h3>\n<h3>\n\t\t<em>Aux Arm&eacute;es, le 27.1.45<\/em><\/h3>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mon tr&eacute;sor ador&eacute; et inoubliable Colette,<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>C&rsquo;est avec une joie immense que j&rsquo;ai re&ccedil;u tes pr&eacute;cieuses cartes postales du 25.12. hier vers 19 h.. Elles m&rsquo;ont aid&eacute; &agrave; me sentir mieux car, hier, je suis rest&eacute; alit&eacute;. Mais ne t&rsquo;inqui&egrave;te pas, je vais bien. Tr&eacute;sor, je ne sais vraiment comment te f&eacute;liciter pour ce talent d&rsquo;artiste, les cartes sont deux vrais chefs d&rsquo;&oelig;uvre. Moi, je n&rsquo;ai pas la possibilit&eacute; d&rsquo;en faire autant et, au village, il n&rsquo;y a pas la moindre carte postale. Et toujours cette sacr&eacute;e guerre qui ne veut pas finir et qui nous tient &eacute;loign&eacute;s&hellip;Je br&ucirc;lais d&rsquo;impatience de savoir si ton &oelig;il allait mieux. Mon ador&eacute;e souffrait et je ne pouvais d&eacute;poser sur ses deux yeux qui sont la lumi&egrave;re de ma vie les baisers qui l&rsquo;auraient soulag&eacute;e&hellip; J&rsquo;ai r&eacute;guli&egrave;rement des nouvelles de Jojo, son arme est &agrave; dix kilom&egrave;tres du front&nbsp;; quant &agrave; &hellip; il se trouve &agrave; six kilom&egrave;tres du front mais ne risque rien car les avions ennemis ne se sont pas montr&eacute;s encore. En ce moment, il fait moins vingt degr&eacute;s et la neige atteint 35 cm et nous nous d&eacute;pla&ccedil;ons en tra&icirc;neau, je me crois en <strong>Russie<\/strong>, c&rsquo;est amusant. Ch&eacute;rie, avant de terminer cette lettre, je te demande de boire &agrave; ma sant&eacute; le 31 janvier prochain, qui marquera vingt deux ans &agrave; ma vieille carcasse, qui tremblera toujours pour toi. Plus rien d&rsquo;autre &agrave; te dire en attendant patiemment (mais comme un fou) de te revoir, toi seule mon ador&eacute;e. Celui qui r&ecirc;vera &agrave; jamais de toi t&rsquo;envoie ses plus fous baisers d&rsquo;amour en te mordant bien&nbsp; doucement sur tes adorables joues.<\/em><strong>Emile<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Berlin&nbsp;: Gertrud Seele, une infirmi&egrave;re de 27 ans, a &eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute;e comme &laquo;&nbsp;ennemie de l&rsquo;Etat&nbsp;&raquo; pour avoir, en priv&eacute;, manifest&eacute; sa haine du nazisme.<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Auschwitz-Birkenau&nbsp;: c&rsquo;est vers midi que quatre cavaliers de l&rsquo;Arm&eacute;e Rouge ont prudemment descendu l&rsquo;all&eacute;e qui m&egrave;ne &agrave; l&rsquo;enceinte du camp. A travers les barbel&eacute;s, ils ont aper&ccedil;u, horrifi&eacute;s, de v&eacute;ritables squelettes vivants glissant comme des fant&ocirc;mes parmi les cadavres &eacute;tal&eacute;s dans la neige. Ainsi est d&eacute;couverte l&rsquo;horrible r&eacute;alit&eacute; du camp que les SS ont tent&eacute; de dissimuler.<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Tunis, le 27.01.1945<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mon soleil de vie et de bonheur, Emile<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>C&rsquo;est avec une grande joie que j&rsquo;ai re&ccedil;u ta lettre et une grande peine que je l&rsquo;ai lue. T&rsquo;imaginer dans le froid, expos&eacute; &agrave; tous les dangers, sans personne pour te choyer m&rsquo;est insupportable, alors que d&rsquo;autres vivent bel et bien leur vie, comme tu dis. Je m&rsquo;en veux de ne pouvoir soulager tes souffrances, je souhaite que mes lettres puissent r&eacute;chauffer ton c&oelig;ur solitaire et que nos projets d&rsquo;avenir si beaux te permettent de tenir. Hier, je suis all&eacute;e avec Papa et la dame qu&rsquo;il va<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t<em>&eacute;pouser (elle s&rsquo;appelle Yvonne, elle est tr&egrave;s gentille et elle a une petite fille de dix ans) &agrave; la Goulette pour chercher une maison puis nous sommes all&eacute;s &agrave; la Marsa pour rencontrer la demoiselle que Lillo aime (elle s&rsquo;appelle Yolande). Tu sais, elle est charmante et blonde, elle est de Benghazi mais dommage elle ne parle pas fran&ccedil;ais, seulement l&rsquo;arabe tripolitain. Dimanche, j&rsquo;ai vu Antoinette, qui attend un deuxi&egrave;me b&eacute;b&eacute;, elle a demand&eacute; de tes nouvelles tout comme Piel que j&rsquo;ai rencontr&eacute; hier&hellip;Hier, &eacute;galement, nous avons eu enfin des nouvelles de B&eacute;bert, les premi&egrave;res depuis un mois. Que cette guerre s&rsquo;arr&ecirc;te et que je te retrouve&nbsp;!&nbsp; Celle qui t&rsquo;adore et pense sans cesse &agrave; toi t&rsquo;envoie d&rsquo;innombrables baisers d&rsquo;amour. <strong>ColettEmile<\/strong><\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Montb&eacute;liard, le 4.2.45<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mon tr&eacute;sor ador&eacute; et inoubliable Colette ch&eacute;rie,<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>En revenant du foyer, je fus tr&egrave;s heureux de trouver du courrier pour moi sur mon lit. Je suis &agrave; l&rsquo;h&ocirc;pital depuis le 20.1., je le quitte dans probablement trois jours&nbsp;; c&rsquo;est avec soulagement que je me suis d&eacute;barrass&eacute; de cette diarrh&eacute;e qui me poursuivait depuis quarante jours mais peut-&ecirc;tre ainsi ai-je &eacute;chapp&eacute; &agrave; la chose qui m&rsquo;aurait s&eacute;par&eacute; &agrave; jamais de mon tr&eacute;sor et des miens. Ador&eacute;e Coletta,<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t<em>mes pens&eacute;es nuits et jours ne sont que pour toi, tu es pr&egrave;s de moi, tu ne me quittes pas. Je n&rsquo;en reviens pas de t&rsquo;avoir connue et de savoir que tu seras mon &eacute;pouse fid&egrave;le car chaque jour me fait conna&icirc;tre ce que valent les femmes qui ne sont pas de ton genre&nbsp;; elles ne savent pas et ne connaissent pas ce que le mot amour repr&eacute;sente dans la vie&hellip; Que ce mot est beau quand il est vrai&nbsp;! Tr&eacute;sor, comme aujourd&rsquo;hui, il y a vingt huit mois qu&rsquo;a eu lieu notre premier rendez-vous. Ah&nbsp;! que cette journ&eacute;e qui a uni nos c&oelig;urs &eacute;tait belle. Il y a quatre jours, j&rsquo;ai eu vingt-deux ans, je commence &agrave; vieillir&nbsp;; c&rsquo;est &agrave; vingt que j&rsquo;ai &eacute;t&eacute; mobilis&eacute; et qui sait &agrave; quelle vingtaine je reviendrais mais je patiente car comme il sera heureux le jour o&ugrave; je pourrais reposer mes l&egrave;vres sur les tiennes si douces comme je les pose en ce moment sur le papier qui m&rsquo;est si cher. Celui qui r&ecirc;ve &agrave; jamais de toi t&rsquo;embrasse de ses plus tendres et ses plus fous baisers d&rsquo;amour. <\/em><\/p>\n<h2>\n\t\t<strong>Emile<\/strong><\/h2>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Crim&eacute;e&nbsp;: Churchill, Roosevelt et Staline ouvrent la conf&eacute;rence de Yalta.<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Tunis, le 22.02.1945<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mon tr&eacute;sor ador&eacute; Emile<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Je sais que le reproche que tu m&rsquo;adresses dans ta lettre du 13 n&rsquo;est pas uniquement pour moi et il ne doit pas l &ecirc;tre pour les autres non plus car cela n&rsquo;est d&ucirc; qu&rsquo;&agrave; l&rsquo;irr&eacute;gularit&eacute; de la correspondance. Je souffre moi aussi en pensant que depuis dix mois tu es loin de moi, mes r&ecirc;ves et mes pens&eacute;es ne s&rsquo;envolent que vers toi, mon ador&eacute;, pas une minute ton image ne s&rsquo;efface de mes yeux ni de mon c&oelig;ur. Je l&rsquo;esp&egrave;re, la vie, d&eacute;sormais, ne sera pas si dure et si cruelle envers nous deux. Henri est arriv&eacute; en permission le 1<sup>er<\/sup>&nbsp;; nous &eacute;tions tous r&eacute;unis chez Madame Benisti et Camille et Georges &eacute;taient sortis faire une course quand ils sont&nbsp; revenus avec leur fr&egrave;re&nbsp;; nous avons tous cru que tu &eacute;tais derri&egrave;re eux, je ne voulais pas y croire de crainte d&rsquo;&ecirc;tre d&eacute;&ccedil;ue, mon c&oelig;ur battait &agrave; rompre ma poitrine mais tu n&rsquo;es pas venu. Lui &eacute;tait l&agrave; car il est charg&eacute; de famille. J&rsquo;attends avec patience le jour o&ugrave; le sort me donnera une joie compl&egrave;te, d&eacute;sir&eacute;e et m&eacute;rit&eacute;e pour nous deux. En attendant ton retour prochain, re&ccedil;ois de celle qui t&rsquo;adore et ne vit que d&rsquo;espoir ses plus tendres et doux baisers d&rsquo;amour, un million de baisers. <strong>Colette<\/strong><\/em><\/p>\n<h3>\n\t\t&nbsp;&nbsp;<\/h3>\n<h3>\n\t\t&nbsp;<\/h3>\n<h3>\n\t\t<em>Aux Arm&eacute;es, le 4.3.45<\/em><\/h3>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mon tr&eacute;sor ador&eacute; et inoubliable Colette,<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>J&rsquo;esp&egrave;re revenir bient&ocirc;t vers toi car j&rsquo;en ai marre de cette vie et m&ecirc;me si je suis depuis quelques jours dans une gentille maison alsacienne, cela fait trop longtemps que je ne t&rsquo;ai vue. Mon tr&eacute;sor, surtout ne pleure pas pour ce que je t&rsquo;ai dit dans ma derni&egrave;re lettre et je sais que m&ecirc;me si tu m&rsquo;as &eacute;crit que tu &eacute;tais d&rsquo;accord, ce n&rsquo;est pas facile pour toi qui m&rsquo;attends fid&egrave;lement. Je te prie de me pardonner car la plus belle femme au monde pour moi c&rsquo;est toi, si tendre, si douce. Et je ne remercierai jamais assez la vie de notre rencontre. Crois-moi, je ferai de toi celle qui sera la plus heureuse. Mon ador&eacute;e, je sais que le retour d&rsquo;Henri a du te causer une grande d&eacute;ception mais il est mari&eacute;. Nous ne pouvons rien faire et je ressens tr&egrave;s bien, tr&eacute;sor, que le sort est cruel&nbsp;: pendant que beaucoup profitent de la vie nous, nous sommes s&eacute;par&eacute;s, isol&eacute;s mais aucun obstacle ne pourra briser notre amour. Avant-hier, au bal, ce n&rsquo;&eacute;tait pas moi mais un mannequin qui dansait car je me sens une &eacute;pave flottant parmi les immenses oc&eacute;ans&nbsp;; sans toi, je serai un homme qui chercherait son bonheur dans les t&eacute;n&egrave;bres. Mes baisers, mes folles &eacute;treintes t&rsquo;ont prouv&eacute; mon amour.&nbsp; Celui qui ne r&ecirc;ve que de toi t&rsquo;envoie ses innombrables et fervents baisers. <\/em><strong>Emile<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Finlande&nbsp;: Helsinki d&eacute;clare formellement la guerre au Reich, avec effet r&eacute;troactif au 15 septembre 1944.<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Tunis, le 12.03.1945<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mon pr&eacute;cieux tr&eacute;sor ch&eacute;ri, Emile<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Toujours pleine de patience, j&rsquo;attendais ce matin l&rsquo;heure du courrier et enfin le facteur me remit tes lettres du 13 f&eacute;vrier et du 4 mars. Mon amour, comment puis-je ne pas m&rsquo;inqui&eacute;ter pour toi, jamais je ne t&rsquo;avais vu malade et si je ne m&rsquo;en faisais pas pour toi qui es ma raison de vivre pour qui m&rsquo;en ferais-je&nbsp;?<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t<em>Car mon amour tu dois le savoir mieux que n&rsquo;importe qui combien je t&rsquo;aime et combien est grande la place que tu occupes en mon c&oelig;ur amoureux Si c&rsquo;est vraiment r&eacute;el ce que disent les superstitieux, tu dois avoir le hoquet toute la journ&eacute;e car je ne cesse jamais de parler de toi et de nos souvenirs pass&eacute;s mais toujours si doux. Oui, il a &eacute;t&eacute; doux et troublant l&rsquo;instant de notre premier rendez-vous et c&rsquo;est gr&acirc;ce &agrave; toi, mon tout, que j&rsquo;ai connu ce qu&rsquo;est un amour passionn&eacute;, fid&egrave;le et &eacute;ternel. La vie &eacute;tait en rose ce jour-l&agrave;, la g&ecirc;ne et en m&ecirc;me temps la joie &eacute;taient en nos c&oelig;urs. J&rsquo;ai d&ucirc; interrompre ma lettre un moment car Papa est arriv&eacute; tr&egrave;s en col&egrave;re et avant de comprendre contre qui, j&rsquo;ai eu un peu peur&nbsp;! c&rsquo;est contre Joseph, mon autre oncle, si charmeur, charmant, &eacute;l&eacute;gant mais noceur &agrave; un point&hellip; et donc menteur aussi. Papa a dit &agrave; Maman &laquo;&nbsp;ton fr&egrave;re Joseph a invent&eacute; le mensonge&nbsp;! Il serait capable d&rsquo;apprendre le mensonge au Bon Dieu&nbsp;&raquo; c&rsquo;est dire mais je ne saurais sans doute rien avant demain car ils se sont enferm&eacute;s dans leur chambre apr&egrave;s que Maman se soit exclam&eacute;e &laquo;&nbsp;Hatati, y&egrave; Rabbi, ne blasph&egrave;me pas&nbsp;&raquo; en souriant malgr&eacute; elle. J&rsquo;esp&egrave;re que Dieu la pr&eacute;servera surtout de la col&egrave;re de Papa&hellip; Mais rien ne m&rsquo;int&eacute;resse vraiment si ce n&rsquo;est d&rsquo;avoir de tes bonnes nouvelles. J&rsquo;attends avec impatience et ces dessins sur ma lettre sont les messagers de mon c&oelig;ur amoureux. <strong>Colette<\/strong><\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Aux Arm&eacute;es, le 1<sup>er<\/sup> avril 1945<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mon inoubliable Colette<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Je r&eacute;ponds &agrave; ta pr&eacute;cieuse lettre du 21.3.. Tu ne peux t&rsquo;imaginer le bond que j&rsquo;ai fait de mon lit hier soir quand le copain m&rsquo;a dit que des lettres venaient de toi alors qu&rsquo;il m&rsquo;avait d&rsquo;abord tendu, pour me taquiner, une lettre de mes logeurs, que j&rsquo;avais jet&eacute;e par terre de d&eacute;pit. Cela faisait trop longtemps que je n&rsquo;avais eu de tes nouvelles et hier, bien que je craignais que cela te fasse un choc, je t&rsquo;ai fait parvenir un t&eacute;l&eacute;gramme, excuse-moi, mais tu sais bien que le courrier est l&rsquo;unique consolation du soldat et je devenais fou sans te lire, mille souvenirs se succ&eacute;daient dans mon cerveau assombri. Ador&eacute;e, ta photo ne me quitte pas presque de la journ&eacute;e et le soir je contemple tes yeux qui m&rsquo;aimantent. Hier, j&rsquo;ai visit&eacute; la synagogue de <strong>Mulhouse<\/strong>, elle est bien belle mais bien saccag&eacute;e par les hordes nazies&hellip;J&rsquo;ai pens&eacute; aux jours futurs quand nous serons mari et femme et au 30&nbsp; avril dernier, quand, pour la premi&egrave;re fois, nous nous sommes embrass&eacute;s en public&hellip;Dans ta lettre du 27.3., tu me dis que tu pleures. Lella, pourquoi es-tu si triste&nbsp;? Distraie-toi, va &agrave; la plage m&ecirc;me si tes parents ne veulent pas car ce sont des pr&eacute;jug&eacute;s, moi je suis d&rsquo;accord, profite de la vie avec Guitta car toutes deux vous &ecirc;tes jeunes et vous connaissez d&eacute;j&agrave; bien des souffrances. Dans ta prochaine lettre, Coletta ch&eacute;rie, donne moi des renseignements sur ma future mar&acirc;tre, mon p&egrave;re va-t-il se remarier&nbsp;? Ici, en pleine campagne, la vie est toujours monotone mais, dans quelques jours, nous serons en Allemagne et je porterais l&rsquo;&eacute;toile de David que Guitta m&rsquo;a envoy&eacute;e&hellip; Embrasse pour moi toute la famille et re&ccedil;ois de celui qui ne r&ecirc;ve qu&rsquo;&agrave; toi ses plus tendres et fervents baisers d&rsquo;amour. <\/em><strong>Emile<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Paris. L&rsquo;Arc de triomphe et Notre-Dame sont de nouveau illumin&eacute;s.<\/strong><\/p>\n<h3>\n\t\t&nbsp;<\/h3>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Tunis, le 15.04.1945 <\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mon ins&eacute;parable et ador&eacute; amour Emile<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Hier, Gino est venu me chercher pour aller chez ton p&egrave;re &agrave; La Marsa et nous sommes all&eacute;s un bon moment &agrave; la plage avec Lucienne, la fille d&rsquo;Yvonne, et Guitta. Mon bien aim&eacute;, pendant que je regardais cette immense mer, ta douce image flottait dans mon c&oelig;ur, ton visage gai et souriant ne me quittait pas une minute. Ah qu&rsquo;il me tarde de te revoir et comme nos ch&egrave;res familles s&rsquo;impatientent&nbsp;! Mon doux tr&eacute;sor, je te rassure pour Marguerite, elle est plus heureuse que malheureuse et elle a accept&eacute; la fin de son histoire. Doit-elle continuer &agrave; &eacute;crire &agrave; Georges, elle voudrait un conseil&nbsp;? Pour la fin de l&rsquo;histoire de Papa, son beau-fr&egrave;re lui avait promis d&rsquo;intervenir aupr&egrave;s de Monsieur Gallula pour l&rsquo;achat d&rsquo;un caf&eacute;. Papa ne se voit pas bistrotier mais il en a marre des petits boulots depuis que P&eacute;tain l&rsquo;a oblig&eacute; &agrave; quitter le Tram et mon oncle l&rsquo;a men&eacute; en bateau et a pr&eacute;f&eacute;r&eacute; faire la cour &agrave; la voisine du 15. Heureusement, tout s&rsquo;est arrang&eacute; et bient&ocirc;t tu pourras trinquer &agrave; la victoire &nbsp;&laquo;&nbsp;Aux Anciens Combattants&nbsp;&raquo;. C&rsquo;est ce que j&rsquo;esp&egrave;re le plus t&ocirc;t possible pour nous deux car sans toi ma vie est impossible et inutile, son cours reprendra lorsque tu me reprendras dans tes bras. Celle qui t&rsquo;adore pour la vie. <strong>ColettEmile<\/strong><\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<h3>\n\t\t&nbsp;<\/h3>\n<h3>\n\t\t<em>Aux Arm&eacute;es, le 3.5.45<\/em><\/h3>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Tr&eacute;sor ador&eacute; et inoubliable Colette,<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Nous nous aimons depuis presque trois ans et tu as fait revivre mon c&oelig;ur mortel, tu m&rsquo;as donn&eacute; ce bonheur auquel je ne croyais pas. Que d&rsquo;obstacles se sont pos&eacute;s et se posent sur notre chemin et que nous avons franchis car nous ne pouvons vivre l&rsquo;un sans l&rsquo;autre. N&rsquo;est-ce pas ch&eacute;rie tu attendras fid&egrave;lement et patiemment mon retour&nbsp;? Te rappelles-tu le 30 avril 43, je revenais de Bizerte et Mammina m&rsquo;avait appel&eacute; pour me consentir ta main et juste un an apr&egrave;s, le 30 avril 1944, ce fut le jour b&eacute;ni de nos fian&ccedil;ailles&nbsp;? Tr&eacute;sor ador&eacute;, je suis s&ucirc;r d&rsquo;&ecirc;tre bient&ocirc;t pr&egrave;s de toi car ce n&rsquo;est plus qu&rsquo;une question de jours pour la &laquo;&nbsp;classe&nbsp;&raquo; mais avant que je ne revienne n&rsquo;h&eacute;site pas &agrave; t&rsquo;amuser, profite du printemps dans notre belle Tunis, puisque aucun autre ne te tournera la t&ecirc;te, que tu es &agrave; moi &agrave; moi seul pour toujours. Je te quitte par lettre qui emporte vers toi toutes mes pens&eacute;es pleines d&rsquo;espoir et mon fervent amour. <\/em><strong>Emile<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Neustadt&nbsp;: un&nbsp;&eacute;pisode dramatique a co&ucirc;t&eacute; la vie &agrave; huit mille rescap&eacute;s des camps de concentration de Neuzbgamme et de Stutthof&nbsp;: trois chasseurs Typhoon de la Royal Air Force ont coul&eacute; les bateaux.<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Tunis, le 30.05.1945<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mon amour ador&eacute; et inoubliable Emile,<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>C&rsquo;est avec une joie sans pareille que j&rsquo;ai re&ccedil;u aujourd&rsquo;hui tes deux amoureuses et charmantes lettres de Ramstein. Comment oublierais-je ces jours d&rsquo;avril&nbsp;? Tous les autres &agrave; jamais seront des jours de f&ecirc;te pour nous. Mon Emile, on m&rsquo;a s&eacute;par&eacute; de toi pour un temps vraiment trop long, tous ces mois &agrave; vivre loin de celui que j&rsquo;adore, loin de ma moiti&eacute; qui est la source de ma vie, je n&rsquo;arrive pas &agrave; croire que j&rsquo;aie pu les supporter. Comment pourrais-je vivre sans toi mon bien aim&eacute;&nbsp;? J&rsquo;accepte ce quotidien au prix de n&rsquo;importe quelles souffrances pourvu que tu me reviennes&nbsp;? Seuls ton amour et ton bonheur me sont n&eacute;cessaires&nbsp;; Mon tendre Emile, c&rsquo;est &agrave; toi que je dois tout car tu m&rsquo;as fait conna&icirc;tre la vie et<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t<em>tu m&rsquo;as fait comprendre combien le mot Amour &eacute;tait pr&eacute;cieux et d&eacute;licat. Sois prudent toujours. Je t&rsquo;attends, je t&rsquo;esp&egrave;re et je retiens mes larmes. Ta bien aim&eacute;e<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t<em>qui pense &agrave; toi et t&rsquo;envoie ses plus tendres caresses et chaleureux baisers.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <strong>ColettEmile&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <\/strong><\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Aux Arm&eacute;es, le 4 juin 1945<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mon tr&eacute;sor ador&eacute; et ins&eacute;parable Colette,<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>De retour de Constance, o&ugrave; le <strong>G&eacute;n&eacute;ral de Gaulle<\/strong> a pass&eacute; en revue nos troupes, j&rsquo;ai l&rsquo;immense joie d&rsquo;avoir ta pr&eacute;cieuse lettre Aujourd&rsquo;hui, mon c&oelig;ur d&eacute;borde de joie car j&rsquo;ai revu mes deux fr&egrave;res Georges et Jojo, m&ecirc;me si notre rencontre fut tr&egrave;s br&egrave;ve mais avec l&rsquo;espoir de se revoir dimanche prochain. Coletta ch&eacute;rie, j&rsquo;ai montr&eacute; &agrave; Jojo la photo que tu as faite chez Saadoun, il n&rsquo;a pas voulu croire que c&rsquo;&eacute;tait toi, tant tu as grandi. Quant &agrave; Georges, je lui ai fait promettre de ne pas faire la grande b&ecirc;tise de s&rsquo;engager pour le Japon, ce que moi-m&ecirc;me j&rsquo;ai refus&eacute;, tu imagines pourquoi. En ce moment, je suis au poste de garde et je peux penser tout mon saoul &agrave; nous deux. Il y a un an, un mois et deux jours que nos jeunes vies ont &eacute;t&eacute; s&eacute;par&eacute;es pour un temps ind&eacute;fini mais quand, enfin, je retournerai chez nous je ferais tout pour te faire oublier ces ann&eacute;es d&rsquo;attente comme je ferai tout pour mettre derri&egrave;re moi les atrocit&eacute;s que j&rsquo;ai vues que ce soit &agrave; la guerre ou dans les camps. Rien ne peut &eacute;galer l&rsquo;intelligence humaine mais sans doute rien non plus ne peut atteindre &agrave; sa cruaut&eacute;. A ces moments-l&agrave;, seul l&rsquo;espoir de revoir tes grands yeux magnifiques m&rsquo;a permis de continuer ma route. Je te prie de passer le bonjour &agrave; la tante et &agrave; toute la famille. Je t&rsquo;envoie mes innombrables et plus fous baisers d&rsquo;amour. <\/em><strong>Emile<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Moscou&nbsp;: les Sovi&eacute;tiques c&eacute;l&egrave;brent leur victoire sur le nazisme. Sous une pluie battante, les deux cents &eacute;tendards de la garde personnelle d&rsquo;adolf ont &eacute;t&eacute; jet&eacute;s &agrave; terre.<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Tunis&nbsp;: mariage discret de Gabriel, p&egrave;re d&rsquo;Emile, et d&rsquo;Yvonne, maman de la petite Lucienne<\/strong><\/p>\n<h3>\n\t\t&nbsp;<\/h3>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<h3>\n\t\t<em>Tunis, le 16.06.1945<\/em><\/h3>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<h3>\n\t\t<em>Mon ins&eacute;parable et ador&eacute; Amour Emile<\/em><\/h3>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>C&rsquo;est aux c&ocirc;t&eacute;s de Guitta que je t&rsquo;&eacute;cris car elle ne travaille plus chez Nunez depuis deux semaines. Ce n&rsquo;est pas simple pour elle de vivre avec ta mar&acirc;tre&nbsp;; m&ecirc;me si elle ne s&rsquo;en plaint pas, je le devine. Maman l&rsquo;a invit&eacute;e et tout se passe bien ici d&rsquo;autant que nous avons eu la grande joie d&rsquo;apprendre que tonton Maurice &eacute;tait d&eacute;mobilis&eacute;. C&rsquo;est s&ucirc;r, ton tour va bient&ocirc;t arriver et en attendant il faut prendre la vie comme elle est&hellip;Aie confiance en l&rsquo;avenir et en moi, mes sentiments sont les m&ecirc;mes et ne changeront jamais &agrave; ton &eacute;gard, tu es le seul que j&rsquo;aie embrass&eacute;, le premier qui m&rsquo;a serr&eacute; dans ses bras et tu seras le seul. J&rsquo;ai tout accept&eacute; de toi et j&rsquo;ai m&ecirc;me admis tes distractions en Allemagne car la guerre change notre fa&ccedil;on de voir mais pas notre vision de l&rsquo;Amour authentique. Mon amour, je n&rsquo;ai pas encore re&ccedil;u tes photos, vraiment on dirait qu&rsquo;ils le font expr&egrave;s&nbsp;! J&rsquo;esp&egrave;re que je les recevrais pour mes dix-neuf ans. En attendant, re&ccedil;ois de celle qui te ch&eacute;rit chaque jour davantage ses plus tendres baisers d&rsquo;amour. <strong>Colette<\/strong><\/em><\/p>\n<h3>\n\t\t&nbsp;<\/h3>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<h3>\n\t\t<em>Aux Arm&eacute;es, le 15.07.45<\/em><\/h3>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mon tr&eacute;sor ador&eacute; et Inoubliable Colette,<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>J&rsquo;ai re&ccedil;u hier soir ta pr&eacute;cieuse lettre du 11 courant me disant que tu n&rsquo;as re&ccedil;u ni mes photos ni ma lettre pour te souhaiter bon anniversaire ni celle de Maurice qui est cuisinier des sous-off et nous a fait un g&acirc;teau ce jour-l&agrave;. J&rsquo;esp&egrave;re que maintenant ton impatience est calm&eacute;e. Tr&eacute;sor, dimanche, je me promenais avec lui quand, soudain, je m&rsquo;arr&ecirc;te net. Il me demande ce que j&rsquo;ai et je lui montre une jeune boche. Je t&rsquo;assure, tout toi, brune, ta m&ecirc;me chevelure, ton m&ecirc;me sourire, tes m&ecirc;mes gestes. Crois-moi, inoubliable, que j&rsquo;aurais voulu la garder aupr&egrave;s de moi pour t&rsquo;imaginer dans mes bras. Mais elle est partie et la nuit j&rsquo;ai r&ecirc;v&eacute; que tu m&rsquo;avais quitt&eacute; pour ne plus revenir et toute la journ&eacute;e je me suis tra&icirc;n&eacute; avec un cafard incroyable mais vrai. Ma patience commence &agrave; me d&eacute;laisser et j&rsquo;en ai marre de vivre comme un automate encha&icirc;n&eacute; mais contre une telle force, il n&rsquo;y a pas de r&eacute;sistance. Les copains rigolent de moi mais quand ils t&rsquo;&eacute;crivent, je sais qu&rsquo;apr&egrave;s leur signature, ils dessinent, comme moi, un c&oelig;ur avec nos initiales. C&rsquo;est te dire si notre amour est reconnu.<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t<em>Je t&rsquo;embrasse, je t&rsquo;embrasse, je t&rsquo;embrasse&hellip;<\/em><strong>Emile<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Allemagne&nbsp;: les Am&eacute;ricains c&egrave;dent l&rsquo;administration du sud de la Rh&eacute;nanie &agrave; la France.<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Tunis, le 25.07.1945<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mon tr&eacute;sor ador&eacute; Emile,<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Le jour de mon anniversaire, je l&rsquo;ai pass&eacute; en pensant &agrave; toi qui aurais &eacute;t&eacute; le plus beau cadeau que j&rsquo;aurais souhait&eacute; recevoir mais j&rsquo;ai si bien ferm&eacute; les yeux avant de m&rsquo;endormir que tu &eacute;tais aupr&egrave;s de moi. Si cela avait &eacute;t&eacute; vraiment le cas, j&rsquo;aurai embrass&eacute; ta ch&egrave;re t&ecirc;te et tu n&rsquo;aurais plus eu mal d&rsquo;avoir fait la f&ecirc;te, comme tu me l&rsquo;as &eacute;crit, avec tes copains pour f&ecirc;ter ma naissance. Pour mes vingt ans, c&rsquo;est s&ucirc;r, nous serons r&eacute;unis. Je remercie tes amis de t&rsquo;avoir pass&eacute; ton caprice et particuli&egrave;rement Maurice Guez pour ses bons souhaits et dis-lui que je lui ai r&eacute;pondu puisque tu le veux bien. Mon amour ch&eacute;ri, patiente comme nous sommes bien oblig&eacute;s et sois confiant. C&rsquo;est gr&acirc;ce &agrave; notre amour invincible que nous serons heureux. Mon Emile ch&eacute;ri, je t&rsquo;ai tellement langui que je ne sais pas comment m&rsquo;exprimer, je voudrais tant te serrer contre mon c&oelig;ur amoureux, te caresser, mordre tes charmantes fossettes que j&rsquo;adore et&nbsp; certainement beaucoup d&rsquo;autres femmes en ont le b&eacute;guin&nbsp;!!! Mon Emile ch&eacute;ri, cela fait trois semaines que je ne suis pas all&eacute;e &agrave; La Marsa car j&rsquo;ai aid&eacute; Maman &agrave; coudre des v&ecirc;tements pour mes fr&egrave;res mais je compte passer le Vendredi avec ma ch&egrave;re famille, ils vont tr&egrave;s bien rassure-toi. Je leur dirai de t&rsquo;&eacute;crire. Je t&rsquo;envoie dans ma lettre des cartes postales que j&rsquo;ai dessin&eacute;es. Les hirondelles et les fleurs te disent mon amour et mon bonheur d&rsquo;&ecirc;tre &agrave; toi. Re&ccedil;ois des millions de baisers. <strong>ColettEmile<\/strong><\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<h3>\n\t\t<em>Ramstein, pr&egrave;s de la Sarre le 6 ao&ucirc;t 1945<\/em><\/h3>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mon tr&eacute;sor ador&eacute; et ins&eacute;parable Colette,<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>C&rsquo;est hier soir assez tard que le vaguemestre m&rsquo;a remis ta pr&eacute;cieuse lettre du 25 Juillet. me donnant de vos bonnes nouvelles. Pour le moment, on a rien &agrave; faire et c&rsquo;est en &eacute;coutant sur le poste de TSF une musique espagnole que je te r&eacute;ponds. Ch&eacute;rie, ce n&rsquo;est pas pour te d&eacute;courager mais les choses vont si lentement par ici que je ne peux rien te dire quant &agrave; ma d&eacute;mobilisation sinon que tous les africains ayant un an de campagne et un an d&rsquo;arm&eacute;e seront rapatri&eacute;s d&rsquo;ici fin octobre. Patience, ta moiti&eacute; reviendra. Nous avons eu la chance que je survive &agrave; la guerre quand d&rsquo;autres y ont laiss&eacute; leur peau mais quand je vois un civil je ne sais ce qui m&rsquo;arr&ecirc;te de ne pas lui tomber dessus car c&rsquo;est &agrave; cause d&rsquo;eux que je suis ici, que j&rsquo;ai quitt&eacute; ma famille et ma femme. (je te prie de m&rsquo;excuser d&rsquo;arr&ecirc;ter d&rsquo;&eacute;crire car je prends la garde &agrave; 5 km et je terminerai la lettre la-bas)&hellip;A l&rsquo;instant, des anglais de la Brigade juive viennent de nous&nbsp; apporter du cognac, des cigarettes, des bonbons et discuter avec nous. Mais j&rsquo;ai h&acirc;te de rentrer, commencer notre vie de fianc&eacute;s et de voir un peu la situation.&nbsp; Celui qui s&rsquo;impatiente de te revoir t&rsquo;envoie ses innombrables baisers les plus fervents et les plus fous d&rsquo;amour pour toi.<\/em><strong>Emile<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Hiroshima dispara&icirc;t. La charge explosive constitu&eacute;e d&rsquo;uranium 235 de &laquo;&nbsp;Little Boy&nbsp;&raquo;, la bombe atomique, a effac&eacute; la ville japonaise et fait plus de cent mille morts dans l&rsquo;imm&eacute;diat.<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Tunis, le 28 ao&ucirc;t 1945<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Ma vie de lumi&egrave;re et de bonheur,<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Cela me fait plaisir de savoir que dans la tourmente tu as quand m&ecirc;me des moments de plaisir. Je te demande d&rsquo;&ecirc;tre patient depuis quelques semaines mais je sais que tu dois &ecirc;tre enrag&eacute; par cette situation. Ici, quelques gar&ccedil;ons sont revenus&nbsp;; partis adolescents, ils ont grandi et for&ccedil;i et sont devenus des hommes. Malheureusement, certains n&rsquo;ont pas eu cette chance et leur famille porte le deuil. Celles qui ont quelque chose &agrave; f&ecirc;ter ont toutes fait le Ma&rsquo;Zhar ce printemps et, hier, tata Marie nous en a apport&eacute;, dans un joli flacon, pour que nous en soyons asperg&eacute;s le jour de notre mariage. J&rsquo;en ai bu dans un verre d&rsquo;eau fra&icirc;che sucr&eacute;e et la fleur d&rsquo;oranger a exhal&eacute; tout son parfum. J&rsquo;en mettrais &eacute;galement dans les g&acirc;teaux que je t&rsquo;enverrais bient&ocirc;t. C&rsquo;est toute la Tunisie que tu d&eacute;gusteras. Hier, il est arriv&eacute; un incident f&acirc;cheux&nbsp;: notre voisine Ginie Fellous, en remontant son couffin par notre fen&ecirc;tre l&rsquo;a fait tomber alors que l&rsquo;&eacute;picier y avait mis la bonbonne d&rsquo;huile pour le mois. Personne n&rsquo;a &eacute;t&eacute; bless&eacute;e mais elle en a pleur&eacute; tant c&rsquo;est une perte s&egrave;che pour sa famille. Nous nous sommes cotis&eacute; pour en racheter une bouteille&hellip;Elle et son mari Jules sont tellement gentils et g&eacute;n&eacute;reux, ils ont toujours partag&eacute; le peu qu&rsquo;ils avaient&hellip;Je n&rsquo;ai plus rien &agrave; te raconter sinon te dire mon amour. Je t&rsquo;envoie, avec l&rsquo;hirondelle que j&rsquo;ai d&eacute;coup&eacute;e, mes plus tendres baisers d&rsquo;amour. <strong>Colette<\/strong><\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<h3>\n\t\t<em>Ramstein, le 6.9.45<\/em><\/h3>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mon tr&eacute;sor ador&eacute;, inoubliable et tendre amour Colette,<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Gr&acirc;ce &agrave; ta ch&egrave;re lettre, je me suis un peu calm&eacute;. De nouveau, mon ador&eacute;e, le d&eacute;part est retard&eacute;, faute de bateaux, m&ecirc;me les classes de 31 &agrave; 36 sont l&agrave;&nbsp;; alors imagine, moi, de la classe 43 mais rattach&eacute; pour la d&eacute;mobilisation &agrave; la 42. Les grad&eacute;s ignorent que ces mesures attristent encore plus les amoureux. Combien va-t-il durer le martyre de cette s&eacute;paration&nbsp;? Hier, homme ou femme qui me parlait avait une r&eacute;ponse brutale, je n&rsquo;en peux plus de tourner en rond, j&rsquo;en pleure la nuit, voil&agrave; plus de quinze mois que mes yeux n&rsquo;ont pu voir ton doux visage, heureusement que les photos sont arriv&eacute;es. Ch&eacute;rie, cela fait un bon moment que je n&rsquo;ai pas de nouvelles de Jojo et B&eacute;bert. J&rsquo;esp&egrave;re les revoir bient&ocirc;t dans notre belle Tunis ainsi que ma deuxi&egrave;me maman, pappino et toute la famille. C&rsquo;est s&ucirc;r, nous serons unis dans un bonheur sans fin. Re&ccedil;ois mes plus fous baisers d&rsquo;amour.<\/em><strong>Emile<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Etats-Unis&nbsp;: le Pr&eacute;sident Truman pr&eacute;sente au Congr&egrave;s le &laquo;&nbsp;Fair Deal&nbsp;&raquo; son programme de redressement &eacute;conomique du pays<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Tunis, le 18 septembre 1945<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mon tr&eacute;sor ch&eacute;ri Emile,<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>C&rsquo;est tout mon &ecirc;tre amoureux qui r&eacute;pond &agrave; ta pr&eacute;cieuse et tendre lettre que je re&ccedil;us hier (jour de kippour) qui me donnait de tes nouvelles. Mon tr&eacute;sor, je te souhaite une bonne et heureuse ann&eacute;e. Mon tr&eacute;sor ch&eacute;ri, je t&rsquo;assure que lorsque j&rsquo;ai lu le passage o&ugrave; tu me dis que tu pleures pendant la nuit, j&rsquo;ai senti mon c&oelig;ur qui t&rsquo;adore se d&eacute;chirer, toute mon &acirc;me &eacute;tait en r&eacute;volte contre l&rsquo;injustice qui r&egrave;gne en ce monde. Toi, l&rsquo;&ecirc;tre que j&rsquo;adore et je ch&eacute;ris arriver &agrave; un tel point, je ne peux contenir mes pleurs&nbsp;; tous les soirs, il me faut au moins deux heures pour m&rsquo;endormir et quand je r&ecirc;ve je crois te voir aupr&egrave;s de moi mais h&eacute;las ce n&rsquo;est toujours qu&rsquo;un r&ecirc;ve&hellip;Mon tr&eacute;sor ador&eacute;, je suis s&ucirc;re que la chance va nous sourire et que l&rsquo;arm&eacute;e trouvera des moyens de transport pour ramener ses soldats dans leur pays et que notre martyr cessera. Je sais que demander de la patience &agrave; quelqu&rsquo;un qui a vu et subi tant d&rsquo;&eacute;preuves est vain mais c&rsquo;est quand m&ecirc;me ce que je te demande. Mes fr&egrave;res attendent d &ecirc;tre d&eacute;mobilis&eacute;s, Edmond est &agrave; Marseille et attend le premier bateau ainsi que Marc et Cl&eacute;ment. Nous aussi serons bient&ocirc;t r&eacute;unis. Ta moiti&eacute; qui t&rsquo;esp&egrave;re, t&rsquo;attend et t&rsquo;envoie ses plus doux baisers d&rsquo;amour .<strong>Colette<\/strong><\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Ramstein, le 15.10.45<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mon tr&eacute;sor ador&eacute; et inoubliable Colette,<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Tr&eacute;sor, je voudrais tant te donner de bonnes nouvelles mais, h&eacute;las, je ronge encore mon frein et cet isolement m&rsquo;exasp&egrave;re. Ils ne croient pas m&rsquo;avoir assez gard&eacute;. Cela ne leur suffit pas d&rsquo;avoir supprim&eacute; mes meilleurs ann&eacute;es de jeunesse, de m&rsquo;avoir &eacute;loign&eacute; des miens et de toi, qui me manques comme l&rsquo;eau manque &agrave; la plante, n&rsquo;avons-nous pas assez pay&eacute;, n&rsquo;avons-nous pas assez servi <strong>la France<\/strong> et d&eacute;fendu le drapeau pour qu&rsquo;ils nous gardent alors que la guerre est finis. Heureusement, dans ces moments de rogne, je pense &agrave; toi, fid&egrave;le et tendre et tellement diff&eacute;rente de certaines femmes ici qui couchent le premier soir, c&rsquo;est d&eacute;gradant. Pour l&rsquo;avenir, compte sur moi pour qu&rsquo;il soit le plus beau possible et pour que notre bonheur efface ces jours de souffrance. Celui qui est ton roi et ton &eacute;ternel esclave t&rsquo;embrasse plus fort encore. <\/em>Emile<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>P.S. toutes mes f&eacute;licitations &agrave; Elise&nbsp; <\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>France \/ Pierre Laval, qui a tent&eacute; de s&rsquo;empoisonner apr&egrave;s la sentence, est ex&eacute;cut&eacute;.<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Le premier num&eacute;ro de la revue de Jean-Paul Sartre &laquo;&nbsp;les Temps Modernes&nbsp;&raquo; sort ce jour. <\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>La Marsa<\/em><em>, le 20.10.1945<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mon inoubliable tr&eacute;sor ador&eacute; Emile,<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Samedi (jour d&rsquo;amour et de bonheur), apr&egrave;s avoir fini mon petit m&eacute;nage, je me suis mise &agrave; t&rsquo;&eacute;crire. Quel autre plaisir ai-je,&nbsp;si ce n&rsquo;est de partager avec toi mes joies et mes peines&nbsp;? Quand je t&rsquo;&eacute;cris, mon amour, j&rsquo;ai l&rsquo;impression que je te parle, mon bien le plus pr&eacute;cieux est ta photo que j&rsquo;admire. Combien de temps dois-je encore rester sans revoir ton doux visage &eacute;clair&eacute; par tes beaux yeux qui sont mes &eacute;toiles d&rsquo;amour&nbsp;? Plus de dix-huit mois d&rsquo;absence. Ah&nbsp;! qui pourrait<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t<em>ressentir l&rsquo;ouach qui m&rsquo;&eacute;treint le c&oelig;ur&nbsp;si ce n&rsquo;est toi ? Je suis contente mon tr&eacute;sor que tu puisses te d&eacute;tendre avec cette T.S.F. mais j&rsquo;aimerais l&rsquo;entendre avec toi, contre mon c&oelig;ur, nous laissant griser par de jolis tangos. Toute la famille t&rsquo;embrasse affectueusement. Celle qui t&rsquo;attend impatiemment t&rsquo;envoie ses plus douces et tendres caresses<strong>. Colette<\/strong><\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>P.S. je t&rsquo;envoie une fleur des fian&ccedil;ailles d&rsquo;Elise<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Waldrash, le 21.11.45<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mon ador&eacute;e et inoubliable Colette,<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Pardonne mon silence mais que veux-tu que je t&nbsp;&lsquo;&eacute;crive&nbsp;? chaque mot peut &ecirc;tre une fl&egrave;che dans ton jeune c&oelig;ur si tendre car je ne peux que t&rsquo;&eacute;crire ma col&egrave;re sur cette situation que nous font vivre les Fran&ccedil;ais. Je ne veux plus &ecirc;tre fran&ccedil;ais et oui je veux qu&rsquo;on me lise et je le r&eacute;p&egrave;te car apr&egrave;s quatre campagnes et toutes ces ann&eacute;es, je reste l&agrave; et je vois partir d&eacute;mobilis&eacute;s des jeunes fran&ccedil;ais qui n&rsquo;ont fait que quatre mois d&rsquo;arm&eacute;e et huit de chantier. O&ugrave; est la justice et &agrave; qui la r&eacute;clamer&nbsp;? pas m&ecirc;me &agrave; <strong>Dieu<\/strong> car si Dieu existait cette guerre n&rsquo;aurait pas eu lieu avec tout ce qu&rsquo;on entend d&rsquo;affreux et d&rsquo;incroyable, tout ce que j&rsquo;ai vu et que j&rsquo;essaie d&rsquo;oublier&nbsp;!. Mon &eacute;criture, tant je tremble, doit te faire comprendre &agrave; quel point je suis &eacute;nerv&eacute; et d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. Tr&eacute;sor, ne m&rsquo;&eacute;cris plus car je ne voudrais pas que tes lettres s&rsquo;&eacute;garent si jamais nous partions d&rsquo;un jour &agrave; l&rsquo;autre. C&rsquo;est avec cet espoir que nous serons bient&ocirc;t r&eacute;unis que je termine en t&rsquo;envoyant mes plus fous baisers d&rsquo;amour.<\/em><strong>Emile<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>France&nbsp;: un gouvernement d&rsquo;unit&eacute; nationale, domin&eacute; par le PCF, la SFIO et le MRP est form&eacute;. Maurice Thorez devient ministre d&rsquo;Etat &agrave; la fonction publique<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Tunis, le 25.11.1945<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mon &eacute;ternel amour et pr&eacute;cieux tr&eacute;sor Emile,<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Ne crains pas de me raconter ta douleur. Je tiens &agrave; ce que tu te lib&egrave;res le plus possible avec moi des souffrances morales que tu endures. Je suis en m&ecirc;me temps que ta fianc&eacute;e ton amie et ta confidente. Je re&ccedil;ois tes plaintes avec courage mais h&eacute;las sans aucun pouvoir cependant ne crains pas de m&rsquo;attrister. Mais surtout ne reste pas en France m&ecirc;me pour notre avenir&nbsp;; de force, tu es bien oblig&eacute; mais de gr&eacute;, je t&rsquo;en supplie, oublie cette id&eacute;e que ton officier t&rsquo;a souffl&eacute;e. Je te remercie de penser &agrave; notre bonheur futur mais le seul que je souhaite c&rsquo;est celui que je pourrais partager avec toi au plus t&ocirc;t. Tu as toujours su te d&eacute;brouiller et j&rsquo;ai confiance en toi. A Tunis, tu trouveras une situation et m&ecirc;me si nous devrons attendre pour nous marier, ce n&rsquo;est pas grave. Mon Emile ador&eacute;, le 12, un nomm&eacute; Assous est venu me voir avec sa s&oelig;ur, de ta part. Imagine comme j&rsquo;&eacute;tais contente. Il a vu Simone revenir de l&rsquo;&eacute;cole et il m&rsquo;a demand&eacute; si c&rsquo;est celle qu&rsquo;Emile mordait sur les joues, c&rsquo;est lui qui me parlait mais c&rsquo;&eacute;tait bien toi qui occupais mes pens&eacute;es&hellip; Plus il me parlait de toi, plus je me languissais. Onze mois s&rsquo;&eacute;taient &eacute;coul&eacute;s avant ta seule permission, un an et demi depuis &agrave; nous attendre&hellip; Mais notre patience sera r&eacute;compens&eacute;e. Tu es mon Tout. Celle qui t&rsquo;appartient pour la vie. <strong>Colette <\/strong><\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<h3>\n\t\t<em>Waldrash, le 30.11.45<\/em><\/h3>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mon tr&eacute;sor ador&eacute; et ins&eacute;parable Colette,<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>C&rsquo;est en pleine d&eacute;moralisation et le c&oelig;ur gros de chagrins caus&eacute;s par l&rsquo;injustice que je t&rsquo;&eacute;cris car j&rsquo;aurais d&ucirc; &ecirc;tre civil depuis hier et aujourd&rsquo;hui ils voulaient<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t<em>m&rsquo;exp&eacute;dier pour trois jours de garde. J&rsquo;ai esquiv&eacute; en pr&eacute;tendant &ecirc;tre malade. Je suis encore l&agrave; et reste &agrave; savoir pour combien de temps. Nous sommes de bons esclaves, pourquoi en chercher d&rsquo;autres, nous sommes des pantins, des guignols, ils font de nous ce qu&rsquo;ils veulent sans que nous puissions crier justice. Je ne croirais plus rien avant d&rsquo;avoir entre mes mains les papiers et l&agrave; je pourrais t&rsquo;envoyer la derni&egrave;re lettre d&rsquo;un soldat qui a fait plus que son devoir.<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t<em>Je te jure que ce jour-l&agrave;, je ne penserai qu&rsquo;&agrave; toi. Re&ccedil;ois mes innombrables baisers. <\/em><strong>Emile<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>France&nbsp;: l&rsquo;Assembl&eacute;e adopte le projet de loi nationalisant les quatre principaux &eacute;tablissements bancaires. Le statut de la Banque de France est modifi&eacute;<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Tunis, le 5.12.1945<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mon ins&eacute;parable amour et tr&eacute;sor ador&eacute; Emile,<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t<em>Mon Emile, comment puis-je att&eacute;nuer ta peine et ta col&egrave;re&nbsp;? Plus que jamais, je t&rsquo;ai langui, toute mon &acirc;me fait appel &agrave; la tienne, tout mon corps fait appel &agrave; sa moiti&eacute;, ton amour s&rsquo;est enracin&eacute; dans mon c&oelig;ur depuis le jour o&ugrave; le destin t&rsquo;a mis sur mon chemin, malgr&eacute; toutes les souffrances, je b&eacute;nis le jour o&ugrave; je t&rsquo;ai connu, gr&acirc;ce &agrave; toi je sais la valeur et le prix d&rsquo;un sinc&egrave;re amour. Crois-moi, je pr&eacute;f&egrave;rerais &ecirc;tre &agrave; ta place que de te savoir ainsi malheureux, je te plains de tout mon c&oelig;ur mais h&eacute;las je ne peux rien d&rsquo;autre, sinon t&rsquo;envoyer par lettre tout mon amour, m&ecirc;me si celle-ci est baign&eacute;e de mes chaudes larmes. Hier&nbsp;; Gino a absolument voulu qu&rsquo;avec Daisy et Guitta nous allions voir un film &eacute;gyptien &laquo;&nbsp;Bijou&nbsp;&raquo; et j&rsquo;ai encore pens&eacute; &agrave; toi qui chante si bien les chansons de <strong>Farid El<\/strong> <strong>Atrache<\/strong>. Bient&ocirc;t, je pourrais les chanter avec toi Au cin&eacute;ma, j&rsquo;avais ta photo dans la poche de mon bol&eacute;ro et tu &eacute;tais serr&eacute; contre mon coeur. Je termine ma lettre qui emporte vers mon bien aim&eacute; toutes mes pens&eacute;es. Celle qui t&rsquo;attend impatiemment t&rsquo;envoie ses plus tendres caresses et ses plus fous et innombrables baisers d&rsquo;amour. <strong>ColettEmile<\/strong><\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tAu fil de ces ann&eacute;es &eacute;gar&eacute;es, les trois cents lettres &eacute;chang&eacute;es leur ont permis de mieux se conna&icirc;tre et donc de s&rsquo;aimer mieux encore, de tricoter une trame serr&eacute;e qui r&eacute;sistera &agrave; tous les remous et qui d&eacute;passe d&eacute;j&agrave; les limites des convenances. Colette, si jeune pourtant, n&rsquo;a t-elle pas r&eacute;ussi &agrave; faire abstraction du d&eacute;sir l&eacute;gitime de ne garder que pour elle son amoureux. Elle l&rsquo;a lui a &eacute;crite, cette autorisation, pour qu&rsquo;aucun sentiment trouble ne les s&eacute;pare&hellip;Elle n&rsquo;arrivait pas &agrave; dormir. La derni&egrave;re lettre envoy&eacute;e d&rsquo;Allemagne &eacute;tait tellement vindicative&nbsp;! Sa patience avait &eacute;t&eacute; mise &agrave; rude &eacute;preuve et il en voulait &agrave; l&rsquo;arm&eacute;e tout enti&egrave;re. Elle craignait qu&rsquo;il ne commette une b&ecirc;tise qui l&rsquo;entra&icirc;n&acirc;t vers des repr&eacute;sailles. Qu&rsquo;importait le sacrifice consenti de sa jeunesse, qu&rsquo;importaient les risques encourus, la peur, le froid et la mitraille, s&rsquo;il avait envers ses sup&eacute;rieurs des propos d&eacute;sobligeants, il tarderait encore &agrave; revenir&nbsp;; elle comptait les secondes&nbsp;; il lui faudra trouver les mots pour le retenir avant l&rsquo;explosion. Mais, soudain, le souvenir d&rsquo;une des derni&egrave;res lettres d&rsquo;Emile l&rsquo;&eacute;pouvante&nbsp;:&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>&laquo;&nbsp;ma ch&eacute;rie, ce que je te raconte, je ne t&rsquo;en<\/em><em>parlerai plus jamais mais si je ne te le racontais pas, ne serait-ce qu&rsquo;une fois, j&rsquo;ai peur de n&rsquo;&ecirc;tre plus le m&ecirc;me &agrave; mon retour. D&eacute;j&agrave;, j&rsquo;ai des moments de tristesse intense et c&rsquo;est comme si ces &eacute;v&eacute;nements avaient creus&eacute; une br&egrave;che dans mon go&ucirc;t de vivre. Tu te souviens, vers 1938, quand les juifs polonais r&eacute;fugi&eacute;s nous racontaient, &agrave; la synagogue &agrave; la fin des pri&egrave;res, ou dans la cour des maisons, ce qu&rsquo;ils avaient endur&eacute;, nous avions du mal &agrave; les croire, nous trouvions leurs lamentations exag&eacute;r&eacute;es. Eh bien, &agrave; Ravensbr&uuml;ck, j&rsquo;ai compris &agrave; quel point nous &eacute;tions incapables d&rsquo;imaginer l&rsquo;insupportable, le tragique, l&rsquo;innommable&nbsp;! Pendant plusieurs jours, nous avons touch&eacute; l&rsquo;horreur &agrave; pleines mains et cette angoisse que je voyais dans les yeux de mes copains devait &ecirc;tre encore plus lisible dans les n&ocirc;tres&nbsp;: si je te disais que j&rsquo;avais peur de les casser en deux ces ombres de femmes que je portais de leurs baraquements aux camions, si je te disais qu&rsquo;elles n&rsquo;avaient pas l&rsquo;air d&rsquo;y croire &agrave; leur lib&eacute;ration et que l&rsquo;espoir, cette force qui avait d&eacute;termin&eacute; leur r&eacute;sistance, soudain de n&rsquo;&ecirc;tre plus utile les quittait et qu&rsquo;elles pleuraient sans larme, ces dess&eacute;ch&eacute;es de l&rsquo;int&eacute;rieur. Elles &eacute;taient m&egrave;res, elles &eacute;taient filles, elles &eacute;taient s&oelig;urs, ces femmes qui auraient pu &ecirc;tre toi&hellip; Elles avaient &eacute;tudi&eacute; ou couru le guilledou, elles avaient cru en l&rsquo;avenir ou suivi une voie toute trac&eacute;e mais toutes allaient devoir continuer &agrave; vivre avec ces stigmates&hellip; Comment&nbsp;? Pourquoi&nbsp;? Toutes mes croyances sont &eacute;branl&eacute;es. Je n&rsquo;avais jamais vu m&ecirc;me des animaux trait&eacute;s ainsi. Ah, nous n&rsquo;avions pas cru qu&rsquo;&agrave; <strong>Djebel Djelloud<\/strong>&nbsp; les constructions pouvaient servir &agrave;&nbsp; y cramer des hommes et des femmes et des enfants&nbsp;! Les nazis qui les avaient con&ccedil;us sont le rebus du genre humain&nbsp;! Alors, voil&agrave;, je ne t&rsquo;en parlerai pas mais si, quelquefois, tu ne retrouvais en ton Emile l&rsquo;homme que tu aimes, c&rsquo;est que l&rsquo;espace d&rsquo;un instant je serai redevenu le soldat, fran&ccedil;ais et juif, qui a aid&eacute; &agrave; lib&eacute;rer ces reliques de notre peuple, au prix de son esp&eacute;rance&nbsp;<\/em><strong>&raquo;. <\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;Elle sait qu&rsquo;il lui faudra trouver la tendresse et les mots justes pour le consoler mais que jamais il n&rsquo;oubliera. Demain, elle s&rsquo;efforcera de le convaincre.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Rouffach, le 11.1245<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong><em>Suis arriv&eacute; ce jour au contre de d&eacute;mobilisation. A bient&ocirc;t mon amour&nbsp;!<\/em><\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Emile<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Est-ce que tu sais pr&eacute;parer la <strong><em>mlouhiy&egrave;, <\/em><\/strong>?&nbsp;&raquo; Grande question, C&rsquo;est la premi&egrave;re qui sera pos&eacute;e &agrave; la cuisini&egrave;re &eacute;lue pour pr&eacute;parer le festin des &eacute;pousailles&nbsp;; depuis la nuit des temps, c&rsquo;est le plat &laquo;&nbsp;qui ne finit jamais, car plus on y trempe son pain, plus il y en a&raquo; qui pr&eacute;side aux noces, en Tunisie, et ce n&rsquo;est pas une mince affaire que de le pr&eacute;parer&nbsp;: trop fluide, le pain italien, avec lequel il se d&eacute;guste, sera trop mou&hellip; trop cuit, il devient amer, et, si la cuisson des feuilles de cor&egrave;te moulues n&rsquo;est pas pr&eacute;cautionneusement surveill&eacute;e, le fond de la cocotte attache et tout est &agrave; recommencer&nbsp;!<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tAvec &ccedil;a, il faut de <strong><em>l&rsquo;akod<\/em><\/strong>, nourriture raffin&eacute;e concoct&eacute;e &agrave; partir des abats et des parties &laquo;&nbsp;tr&egrave;s tr&egrave;s basses&nbsp;&raquo; du b&oelig;uf, plat de f&ecirc;te s&rsquo;il en est, et de <strong><em>l&rsquo;ahra&iuml;mi<\/em><\/strong> autrement appel&eacute; poisson malin, sp&eacute;cialit&eacute; tripolitaine admirable, et la <strong><em>p&rsquo;k&egrave;il&egrave;<\/em><\/strong>, quintessence de l&rsquo;&eacute;pinard frit et cuit en sauce. Et tout cela en quantit&eacute; non n&eacute;gligeable, le nombre des invit&eacute;s &eacute;tant ind&eacute;fini&nbsp;! Bien s&ucirc;r, pour l&rsquo;ap&eacute;ritif, les femmes s&rsquo;en donnent &agrave; c&oelig;ur joie et, &agrave; tour de bras, pr&eacute;parent des salades &agrave; n&rsquo;en plus finir, des <strong><em>banatages, <\/em><\/strong>petites boulettes de pommes de terre aux &oelig;ufs et &agrave; la viande, des <strong><em>bricks<\/em><\/strong>, feuillet&eacute;s au hachis de b&oelig;uf, de la <strong><em>minin&egrave;<\/em><\/strong>, terrine au poulet et aux oeufs, cuite au four du boulanger voisin ! Le vin et la <strong><em>bourha<\/em><\/strong>, l&rsquo;alcool de figue, sp&eacute;cialit&eacute; tunisienne, sont servis g&eacute;n&eacute;reusement.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;<strong><em>El kif laziz<\/em><\/strong>&nbsp;&raquo; s&rsquo;exclament jeunes et vieux en souriant de plaisir car l&rsquo;h&eacute;donisme est le propre du tunisien&nbsp;!<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tEt les g&acirc;teaux&nbsp;! En habits de f&ecirc;te, color&eacute;s, croquants, sucr&eacute;s, au miel, pour que la vie des &eacute;pous&eacute;s soit douce. Avec la citronnade et l&rsquo;orgeat, c&rsquo;est ce que la m&egrave;re de la mari&eacute;e offrira &eacute;galement &agrave; ses invit&eacute;es &agrave; la sortie de la <strong><em>t&rsquo;bila<\/em><\/strong>, le bain rituel, au hammam. C&rsquo;est une c&eacute;r&eacute;monie religieuse stricte mais am&eacute;nag&eacute;e de fa&ccedil;on tr&egrave;s gaie par l&rsquo;Orient. La m&egrave;re et la future belle-m&egrave;re entourent la mari&eacute;e ainsi que toutes les femmes de la famille et les amies. Elles arrivent, les couffins charg&eacute;s de douceurs. La ma&icirc;tresse de c&eacute;r&eacute;monie invite la promise &agrave; entrer dans le baptist&egrave;re, la bouche pleine de drag&eacute;es qui seront ensuite distribu&eacute;es, pour porter chance, aux jeunes filles, et &agrave; y plonger sept fois de suite, tout enti&egrave;re, en r&eacute;p&eacute;tant une courte pri&egrave;re. Ensuite, c&rsquo;est la distribution des douceurs, entre chants et acclamations. Ainsi purifi&eacute;e, la jeune fille pourra prononcer le oui fatidique. La mari&eacute;e sera en blanc, bien entendu, et la robe lou&eacute;e. Le mariage ne sera que religieux, les papiers d&eacute;livr&eacute;s par l&rsquo;ambassade de France &agrave; Tripoli tardant &agrave; venir et la patience des fianc&eacute;s &eacute;tant arriv&eacute;e &agrave; son terme, le p&egrave;re de Colette y consent.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tIl arrive. Impeccable dans son costume sombre malgr&eacute; la canicule, accompagn&eacute;<\/p>\n<p>\n\t\tde sa famille et de ses amis. Sur le chemin, le cort&egrave;ge passe sous les vivats et les v&oelig;ux de bonheur. La salle &agrave; manger a &eacute;t&eacute; pr&eacute;par&eacute;e pour l&rsquo;occasion et en son milieu tr&ocirc;ne le dais nuptial. Colette, Sassia de son pr&eacute;nom jud&eacute;o-arabe, entre &agrave; son tour, tremblante, et rejoint son Emile Yehouda pour &eacute;couter les pri&egrave;res et b&eacute;n&eacute;dictions du rabbin.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;<strong><em>Il est beau, comme toujours<\/em><\/strong>, pense-t-elle, &laquo;<strong><em>et nous ne nous quitterons plus<\/em><\/strong>&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;<strong><em>Je l&rsquo;aimerai ma vie durant et je la rendrai heureuse&raquo;<\/em> <\/strong>se dit-il entre deux amen. Vient le moment o&ugrave; le fianc&eacute; doit briser le verre d&rsquo;alliance, envelopp&eacute; de linges, d&rsquo;un coup sec du talon. Ce geste scellera &agrave; jamais leurs deux vies, sous les youyous fr&eacute;n&eacute;tiques des femmes de l&rsquo;assembl&eacute;e. Ils s&rsquo;effleurent du bout des l&egrave;vres, le c&oelig;ur galopant, et re&ccedil;oivent les f&eacute;licitations dans un grand brouhaha.<\/p>\n<p>\n\t\tLa f&ecirc;te peut commencer, jusqu&rsquo;&agrave; l&rsquo;aube&hellip; pour les invit&eacute;s. Vers minuit, Emile entra&icirc;ne son &eacute;pouse vers la sortie, incognito. Mais rien n&rsquo;&eacute;chappe &agrave; la m&egrave;re et elle se pr&eacute;cipite derri&egrave;re eux pour asperger le sol de gouttelettes d&rsquo;eau qui assureront un voyage et un retour sans probl&egrave;me.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tDans la villa qu&rsquo;il a lou&eacute;e &agrave; Cr&eacute;mieuxville, pour une ann&eacute;e, ils se contemplent. Il est tendre, enjou&eacute;, d&eacute;licat, amoureux, fr&eacute;missant, &eacute;mu et suffisamment aimant pour accepter en riant qu&rsquo;elle, &eacute;galement tendre, enjou&eacute;e, fr&eacute;missante, &eacute;mue mais apeur&eacute;e, soit d&eacute;cid&eacute;ment d&eacute;rang&eacute;e par un bruit, l&agrave;, dans le jardin&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;C&rsquo;est peut-&ecirc;tre un voleur&nbsp;?&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Mais non, mon amour, ce n&rsquo;est qu&rsquo;un volet qui bat la chamade&hellip;&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tQu&rsquo;il est doux le r&eacute;veil et que le jardin exhale de parfums chauds et capiteux&nbsp;!<\/p>\n<p>\n\t\tQuelle merveille de s&rsquo;&ecirc;tre reconnus, appartenus, aim&eacute;s selon la formule consacr&eacute;e, avec la b&eacute;n&eacute;diction de Dieu et des hommes et de se tenir la main simplement. Jours et nuits &agrave; venir leur appartiennent. Bien s&ucirc;r, il faudra se plier &agrave; certains rituels, Rachel, pour la paix de son &acirc;me, constatera&hellip;Puis ensuite, dans trois jours, il faudra partager avec la famille, un certain poulet&nbsp;; cinq jours apr&egrave;s, aura lieu, &agrave; la porte de la maison, le d&eacute;coupage du poisson&hellip; et tous les amis applaudiront et le mauvais &oelig;il sera banni &agrave; jamais et ce sera encore une f&ecirc;te&nbsp;; puis les amants jouiront de chaque jour.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Ma fille, n&rsquo;aie pas peur&hellip;&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tElle pleure. Elle pleure. Incoercibles, les pleurs l&rsquo;&eacute;touffent. L&rsquo;accident, grave, compromet le bonheur projet&eacute;, reb&acirc;ti apr&egrave;s tant de mois difficiles, la guerre d&eacute;pass&eacute;e, les nazis vaincus, l&rsquo;horreur regard&eacute;e en face, tous ces morts et ces an&eacute;antis par la volont&eacute; d&rsquo;un seul homme, qu&rsquo;il soit maudit jusqu&rsquo;&agrave; la centi&egrave;me g&eacute;n&eacute;ration, le bonheur d&rsquo;&ecirc;tre bient&ocirc;t trois, avec &laquo;&nbsp;le fruit de votre amour&nbsp;&raquo; comme l&rsquo;appelle Madame Spit&eacute;ri, la sage-femme, celle-l&agrave; m&ecirc;me qui avait aid&eacute; &agrave; na&icirc;tre son plus jeune fr&egrave;re et qu&rsquo;elle avait vue hier, revenue d&rsquo;un accouchement laborieux et qui s&rsquo;extasiait toujours&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp; Ah, j&rsquo;exerce le plus beau m&eacute;tier du monde&nbsp;! Ma petite Colette, j&rsquo;aurai bien besoin de repos mais personne d&rsquo;autre que moi ne mettra ton enfant au monde&nbsp;!&nbsp; Mais, dis-donc la belle, pas avant l&rsquo;heure, de pr&eacute;f&eacute;rence&nbsp;! la maternit&eacute; n&rsquo;est pas une maladie, je n&rsquo;ai jamais conseill&eacute; &agrave; une femme enceinte de se la couler douce mais l&agrave;, il faudrait arr&ecirc;ter de courir par les rues&nbsp;; pose-toi, termine la layette &raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tElle s&rsquo;est assise,&nbsp; les jambes coup&eacute;es, le souffle court, le ventre douloureux&nbsp;; elle g&eacute;mit&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Maman, maman, Emile, Emile, Milio, mon amour. Le b&eacute;b&eacute;&hellip; Ah, j&rsquo;ai mal, j&rsquo;ai le ventre dur comme une pierre, je voudrais un verre d&rsquo;eau.&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tPuis, soudain, se tait, prend son sac et s&rsquo;appr&ecirc;te &agrave; sortir sous les yeux &eacute;bahis de sa m&egrave;re&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Ma fille, o&ugrave; vas-tu, dans ton &eacute;tat&nbsp;? Si tu veux d&rsquo;autres nouvelles, laisse-moi y aller&nbsp;; tu n&rsquo;y vois m&ecirc;me plus clair&nbsp;; calme-toi, tes larmes vont faire du mal au b&eacute;b&eacute;.&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tMais Colette est d&eacute;j&agrave; dans l&rsquo;escalier, sa m&egrave;re &agrave; ses trousses, en peignoir, en savates et ne sachant m&ecirc;me pas vers quel d&eacute;sastre elles courent toutes deux.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tPar chance, un <strong><em>taxi-b&eacute;b&eacute; <\/em><\/strong>vient de d&eacute;poser un voisin. Comme tous les chauffeurs de taxi, il conna&icirc;t Emile, qui fut son coll&egrave;gue pendant deux ans, au retour de la guerre. Avec dext&eacute;rit&eacute;, il d&eacute;passe voitures et charrettes, klaxonne au passage et transmet la nouvelle de l&rsquo;accident &agrave; tous les taximen&nbsp;; s&rsquo;ensuit alors un concert de klaxons solidaires dans les rues de Tunis, pas un qui n&rsquo;y fasse &eacute;cho.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tLes voici &agrave; l&rsquo;h&ocirc;pital Charles-Nicolle. C&rsquo;est le dimanche de P&acirc;ques et dans les couloirs, la cohorte des gens venus de tous les bleds environnants, pour rencontrer le rare toubib qui saura les aider, doit patienter&hellip; Les infirmi&egrave;res tentent de canaliser le flux et d&rsquo;interdire l&rsquo;acc&egrave;s &agrave; la volaille mais c&rsquo;est bien souvent le seul mode de paiement qui vient &agrave; l&rsquo;esprit des paysans&nbsp;: un poulet contre un rem&egrave;de, voil&agrave; un troc judicieux&nbsp;! Colette et Rachel n&rsquo;ont cure du voisinage folklorique, elles tentent de savoir o&ugrave; se trouve le jeune homme accident&eacute; et s&rsquo;&eacute;nervent d&rsquo;&ecirc;tre envoy&eacute;es d&rsquo;un service &agrave; l&rsquo;autre quant elles aper&ccedil;oivent Marguerite et Eug&egrave;ne, &eacute;plor&eacute;s. Le sourire forc&eacute; qu&rsquo;ils affichent aussit&ocirc;t en apercevant leur belle-soeur lui en dit plus long que tous les discours. Ils ne tentent m&ecirc;me pas de lui sugg&eacute;rer que sa place n&rsquo;est pas ici, qu&rsquo;elle doit penser au b&eacute;b&eacute; et toutes ces balivernes.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Il est vivant&nbsp;! En piteux &eacute;tat mais vivant, souriant m&ecirc;me &agrave; sa chance, comme il dit&nbsp;!&nbsp; Nous l&rsquo;avons laiss&eacute; car un professeur s&rsquo;occupe de lui&nbsp;&raquo; murmure Guitta.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tDerri&egrave;re elle, un monsieur &acirc;g&eacute; se tient, discret mais attentif. C&rsquo;est le t&eacute;moin qui a tenu &agrave; accompagner ce jeune homme tellement chanceux&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Ah oui, madame, vous pouvez allumer un cierge, j&rsquo;ai tout vu de mon balcon et pourtant, je n&rsquo;en crois pas mes yeux&nbsp;! Le side-car venait de la rue de Lyon quand le car l&rsquo;a attrap&eacute;, sur le c&ocirc;t&eacute; droit, l&rsquo;a projet&eacute; dans les airs, sous les roues, et l&agrave;, celui que je pensais mort, &eacute;crabouill&eacute;, je l&rsquo;ai vu s&rsquo;agripper au pare-choc du car et se tenir, tra&icirc;n&eacute; pendant trente m&egrave;tres, jusqu&rsquo;&agrave; ce que le chauffeur du car stoppe. Dieu tout-puissant, je me suis sign&eacute; et j&rsquo;ai couru comme un d&eacute;rat&eacute; vers le commissariat puis vers le car. L&rsquo;avenue de Madrid &eacute;tait noire de monde&nbsp;; certains s&rsquo;&eacute;tonnaient&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Jamais ce car ne passe par l&agrave; un dimanche&nbsp;! C&rsquo;est le mektoub, contre &ccedil;a personne ne peut rien et bla-bla-bla&hellip; Ah, madame,&nbsp; tout ce qui se dit devant un accident, vous pouvez pas imaginer que &ccedil;a se dise quand vous venez de le voir&hellip;&nbsp;moi, j&rsquo;arrivais m&ecirc;me plus &agrave; penser mais j&rsquo;ai voulu &ecirc;tre avec lui, comme si c&rsquo;&eacute;tait mon fils&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tIl ne put en dire davantage et s&rsquo;en fut. Eug&egrave;ne arriva &agrave; convaincre Colette d&rsquo;attendre le m&eacute;decin dans le jardin. Il lui rappela la vigueur et la forme physique de son mari, sa jeunesse et son app&eacute;tit de vivre, son amour pour elle et<\/p>\n<p>\n\t\tquand une infirmi&egrave;re les pria de la suivre, il avait r&eacute;ussi &agrave; la sortir de son &eacute;pouvante.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Probl&egrave;me au bassin. Sa vie pas en danger. Pas s&ucirc;r qu&rsquo;il marche comme avant. Faudra voir quand les tremblements cesseront. A priori pas de fracture du cr&acirc;ne, pas de trauma. Jamais vu &ccedil;a. Avez de la chance. Rentrez chez vous. Revenir demain. Pourrons vous en dire plus&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tElle n&rsquo;a entendu que des bribes de phrase et tente d&rsquo;en retenir l&rsquo;essentiel&nbsp;: &laquo;&nbsp;avez de la chance.&nbsp;&raquo; Oui, sans doute, mais que de malchances pour aboutir &agrave; cette chance-l&agrave;&nbsp;: jamais Emile n&rsquo;avait travaill&eacute; un dimanche, jamais il ne prenait ce chemin-l&agrave; pour rentrer, jamais le car n&rsquo;aurait d&ucirc; croiser la moto&hellip; C&rsquo;&eacute;tait sans doute sa m&egrave;re qui l&rsquo;avait soulev&eacute; par les &eacute;paules pour le maintenir en vie&nbsp;; les m&egrave;res ne peuvent pas tout mais, m&ecirc;me mortes, elles essaient, pensait Colette.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;M&egrave; t&egrave;m&egrave; ken Rabbi, il n&rsquo;y a que Dieu&nbsp;&raquo; ne cessait de psalmodier Rachel.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tPens&eacute;e magique qui rassure ceux qui croient et laisse dubitatifs tous les autres,<\/p>\n<p>\n\t\tqui remercient le hasard.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tQuoiqu&rsquo;il en soit, les contractions ont cess&eacute; et Colette rentre un brin rass&eacute;r&eacute;n&eacute;e<\/p>\n<p>\n\t\tLeur enfant attendra qu&rsquo;Emile soit sorti pour venir au monde et il pourra aussit&ocirc;t v&eacute;rifier qu&rsquo;il a les m&ecirc;mes fossettes que lui&hellip; Mais le message n&rsquo;a pas d&ucirc; &ecirc;tre clair. Toute la nuit s&rsquo;est pass&eacute;e &agrave; calmer le b&eacute;b&eacute; qui n&rsquo;a jamais autant boug&eacute;&nbsp;; elle fredonne des comptines en caressant son ventre, elle le rassure cet enfant, elle lui dit d&rsquo;avoir confiance, elle conna&icirc;t bien son p&egrave;re, il n&rsquo;abandonnera pas si pr&egrave;s du moment o&ugrave; il allait endosser un si beau r&ocirc;le, il sera l&agrave; pour l&rsquo;accueillir&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Dors, mon petit Jumbo, ici la vie est agr&eacute;able il n&rsquo;y a pas d&rsquo;hommes au paradis, ils sont en enfer pr&egrave;s du diaableu<em>&hellip; ou <strong>nenni, nenni, nenni, nenniiiii &egrave;n&egrave; al b&eacute;b&eacute; n&rsquo;r&egrave;ni&hellip;&nbsp;<\/strong><\/em><strong><em>Dors, dors, dors, dorrrrrsr mon b&eacute;b&eacute; pour toi je chante&nbsp;&raquo;.<\/em><\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tUne berceuse en fran&ccedil;ais, une berceuse en arabe, et quelquefois, ce que son p&egrave;re d&eacute;teste, en <strong><em>francarabe<\/em><\/strong>. Il leur r&eacute;p&eacute;tait, tout au long de l&rsquo;enfance&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;la langue arabe est trop belle pour qu&rsquo;on l&rsquo;ab&icirc;me&nbsp;; elle est faite pour les rires et les chants et la danse et les po&egrave;mes&nbsp;; la langue de la France est trop belle pour qu&rsquo;on l&rsquo;ab&icirc;me&nbsp;; elle est faite pour d&rsquo;autres rires, d&rsquo;autres chants, d&rsquo;autres danses, d&rsquo;autres po&egrave;mes&hellip; Laissez &agrave; chacune sa couleur&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tElle l&rsquo;entend qui va et vient dans la salle &agrave; manger. Au fil des ans, son affection pour Emile est all&eacute;e grandissant. Toutes les &eacute;preuves travers&eacute;es ont tiss&eacute; des liens tellement &eacute;troits qu&rsquo;il le consid&egrave;re comme l&rsquo;un de ses fils et imaginer Emile, couch&eacute; sur un lit d&rsquo;h&ocirc;pital, lui parait inconcevable&nbsp;! Et sa fille sur le point d&rsquo;accoucher&#8230; Il prend son <strong><em>talit <\/em><\/strong>et prie, dans la langue de ses anc&ecirc;tres, celle du souvenir.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tVoici mille neuf cents ans, &agrave; quelques jours pr&egrave;s, que les juifs ont foul&eacute; le sol de la Tunisie, re&ccedil;us amicalement par les berb&egrave;res, accept&eacute;s bien plus tard par les musulmans comme &eacute;tant <strong><em>les gens du Livre,<\/em><\/strong> ainsi qu&rsquo;il est sp&eacute;cifi&eacute; dans le Coran. Comme dans toute famille, quelques frictions ont secou&eacute; la fratrie mais les m&ecirc;mes racines sont puissamment enfouies dans l&rsquo;histoire des deux peuples et depuis des g&eacute;n&eacute;rations, sur cette terre-l&agrave;, en tous cas, Isra&euml;l et Isma&euml;l dialoguent. C&rsquo;est en h&eacute;breu que Barouk prie, c&rsquo;est en arabe qu&rsquo;il s&rsquo;adresse &agrave; Dieu.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tFaire acte de contrition, implorer, et m&ecirc;me s&rsquo;offrir en holocauste, comme l&rsquo;a cri&eacute; Jojo, en se frappant la poitrine, quand il a appris l&rsquo;accident&nbsp;? chaque membre de la famille ne sait comment agir pour exhorter Dieu &agrave; la cl&eacute;mence. M&ecirc;me les plus jeunes sont choqu&eacute;s et h&eacute;sitent &agrave; sortir jouer.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tIl faut qu&rsquo;elle le voie. Rien ni personne ne saurait la contraindre &agrave; rester les bras ballants, le c&oelig;ur en bandouli&egrave;re, elle l&rsquo;a d&eacute;j&agrave; trop attendu pour supporter encore le moindre d&eacute;lai&nbsp;: bien avant l&rsquo;heure des visites autoris&eacute;es, elle se trouve dans le jardin &agrave; supputer derri&egrave;re quelle fen&ecirc;tre il souffre et quand la sonnerie retentit, elle est d&eacute;j&agrave; dans le couloir du service orthop&eacute;dique, sa m&egrave;re et sa belle-s&oelig;ur sur les talons. C&rsquo;est sur le lit le plus proche de la fen&ecirc;tre de cette salle commune<\/p>\n<p>\n\t\tqu&rsquo;elle l&rsquo;aper&ccedil;oit. Elle a mis ses plus beaux v&ecirc;tements de femme tr&egrave;s enceinte et s&rsquo;est maquill&eacute;e un peu plus que de coutume. D&rsquo;ailleurs, il la taquine, dans un souffle&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;C&rsquo;est pour embobiner le m&eacute;decin-chef pour qu&rsquo;il me laisse sortir aujourd&rsquo;hui que tu t&rsquo;es faite si belle&nbsp;?&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tA c&oelig;ur vaillant rien d&rsquo;impossible&nbsp;! Elle le voudrait bien mais ne peut retenir ses larmes, &agrave; d&eacute;couvrir ses ecchymoses et les bandages qui l&rsquo;enserrent jusque sous les bras. Elle se demande comment il parvient &agrave; lui sourire avec sa triple fracture du bassin, contraint &agrave; l&rsquo;immobilit&eacute;&nbsp;; m&ecirc;me les piq&ucirc;res de morphine n&rsquo;&eacute;teignent pas la souffrance. N&eacute;anmoins, c&rsquo;est lui qui la soutient&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Quoique te dise le toubib, ne le crois pas&nbsp;; nous valserons encore ensemble, j&rsquo;apprendrai &agrave; mon fils &agrave; jouer au foot et si c&rsquo;est une fille&hellip; je lui apprendrai aussi&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Oui, et tu m&rsquo;apprendras aussi&hellip; sourit-elle. Mais raconte-moi, si ce n&rsquo;est pas trop difficile&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Au carrefour, j&rsquo;ai marqu&eacute; l&rsquo;arr&ecirc;t&nbsp;; comme le car &eacute;tait loin, je me suis engag&eacute;&nbsp;; soudain, il &eacute;tait sur moi. Avant m&ecirc;me de comprendre, je m&rsquo;agrippais au pare-chocs&nbsp;; tu te souviens, je portais mon treillis am&eacute;ricain, il s&rsquo;est accroch&eacute; au crocs de remorquage et quand ce satan&eacute; chauffeur a fini par arr&ecirc;ter le car, mon treillis s&rsquo;est d&eacute;chir&eacute; et je suis pass&eacute; dessous. Je ne peux pas te dire combien de temps &ccedil;a a dur&eacute; ni sur combien de m&egrave;tres j&rsquo;ai &eacute;t&eacute; tra&icirc;n&eacute; mais c&rsquo;&eacute;tait long et, m&ecirc;me pendant la guerre, je n&rsquo;avais pas ressenti cette peur que notre histoire se termine l&agrave;&hellip;&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tLe lieu ne se pr&ecirc;te pas aux embrassades mais nul ne saurait rien refuser &agrave; une femme enceinte, de crainte qu&rsquo;elle ne mette au monde un enfant malform&eacute;, et Colette en profite pour piquer &ccedil;a et l&agrave; sur le visage d&rsquo;Emile mille petits baisers.<\/p>\n<p>\n\t\tQuand Rachel et Guitta s&rsquo;approchent, elle se calme.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tLa marraine de Colette est l&rsquo;&eacute;pouse du docteur Normand. Par chance, ils se trouvent &agrave; la Marsa et elle leur a donn&eacute; le plus de renseignements possibles sur l&rsquo;&eacute;tat de son mari. Le m&eacute;decin ne lui a pas cach&eacute; la v&eacute;rit&eacute;&nbsp;: il risque de ne plus marcher et, dans le meilleur des cas, de boiter bas. Il lui faudra de longs mois de patience. Il faudra qu&rsquo;elle en ait pour deux. Elle pense, cependant&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Il ne conna&icirc;t pas Emile, il ne sait pas sa volont&eacute;, sa joie de vivre. Il ne sait pas notre amour&nbsp; Et la naissance du b&eacute;b&eacute; va l&rsquo;aider &agrave; se r&eacute;tablir&raquo;.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tD&egrave;s que la nouvelle a &eacute;t&eacute; connue, des t&eacute;moignages d&rsquo;amiti&eacute; sont parvenus &agrave; Colette&nbsp;; celui-ci se propose de l&rsquo;accompagner en voiture au chevet de son amour, celle-l&agrave; se propose de cuisiner les mets qu&rsquo;il pr&eacute;f&egrave;re car les cuistots de l&rsquo;h&ocirc;pital n&rsquo;ont pas rencontr&eacute; Apicius, ceux-l&agrave; encore veulent se relayer aupr&egrave;s d&rsquo;Emile pour que Colette se repose.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tChaque jour, elle lui apporte une douceur, il est tr&egrave;s gourmand, ou un plat mijot&eacute; pour am&eacute;liorer l&rsquo;ordinaire. Des amis les rejoignent et, gr&acirc;ce &agrave; leur bonne humeur, cette salle d&rsquo;h&ocirc;pital s&rsquo;anime. Ils se rappellent leurs faits de guerre mais seulement les plus amusants&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Tu te souviens, nous avions r&eacute;ussi &agrave; persuader Edmond de se laisser attacher &agrave; un arbre et pour aller au bout de notre id&eacute;e avions mis le feu &agrave; des brindilles et lui, avec son d&eacute;faut de langue, zozotait &laquo;&nbsp;au secours, serzent, ze br&ucirc;le&nbsp;!&nbsp;&raquo;&nbsp; &laquo;&nbsp;Flambe&nbsp;&raquo; avait r&eacute;torqu&eacute; le sergent&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tLe plus souvent, Colette et Emile tricotent leur avenir et celui du b&eacute;b&eacute;. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs sa venue qui est au centre des conversations. Tout est rentr&eacute; dans l&rsquo;ordre mais elle peine de plus en plus &agrave; marcher et, hier Vendredi, il l&rsquo;a somm&eacute;e de ne plus venir tous les jours, m&ecirc;me si, comme par miracle, chaque midi, un chauffeur au volant d&rsquo;une petite 4CV Renault l&rsquo;attend au pied de l&rsquo;immeuble.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tLe samedi a un parfum particulier dans toutes les maisons juives&nbsp;; la veille, avant l&rsquo;&eacute;closion de la premi&egrave;re &eacute;toile dans les cieux, la ma&icirc;tresse de maison a<\/p>\n<p>\n\t\tdress&eacute; la table et allum&eacute; les bougies du shabbat&nbsp;; elle a rev&ecirc;tu ses plus beaux atours en attendant le retour de la synagogue de son mari&nbsp;; sur la plaque chauffante qui restera branch&eacute;e toute la nuit, le couscous fume&nbsp;; c&rsquo;est la tradition&nbsp;: semoule&nbsp; humect&eacute;e d&rsquo;huile d&rsquo;olive et d&rsquo;eau ti&egrave;de, roul&eacute;e dans le <strong><em>liene<\/em><\/strong> sous la paume de la main, dispos&eacute;e ensuite dans le haut du couscoussier, au-dessus d&rsquo;un bouillon de pot au feu qui servira &agrave; l&rsquo;&eacute;vaporation du grain&nbsp;; longue cuisson et parfums du Vendredi&hellip; Rachel m&ecirc;le &agrave; la sauce quelques grains de coriandre,&nbsp; Esther choisit d&rsquo; &laquo;ouvrir&nbsp;&raquo; la semoule les mains enduites de cannelle, Marie y aura rajout&eacute; un oignon avant de la faire fumer. Selon l&rsquo;&eacute;tat des finances, la <strong><em>k&eacute;mia<\/em><\/strong> est plus ou moins copieuse&nbsp;; aucun tunisien ne saurait boire d&rsquo;alcool sans picorer de-ci de-l&agrave; f&egrave;ves au cumin, navets et carottes au vinaigre, amandes sal&eacute;es et, quelquefois, ce mets digne des rois, de la boutargue, &oelig;uf de mulet ou de thon s&eacute;ch&eacute; au grand soleil.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tLe plat du samedi midi mijotera toute la nuit. Auparavant, c&rsquo;est dans le <em>kanoun <\/em>qu&rsquo;on maintenait les braises incandescentes. Ce jour-l&agrave;, la plupart des familles respecte l&rsquo;interdiction de cr&eacute;er. Cependant, tout est permis pour aider &agrave; la naissance de l&rsquo;enfant qui s&rsquo;annonce, ainsi qu&rsquo;une b&eacute;n&eacute;diction et, au 9 rue du Sergent Bismuth, c&rsquo;est le branle-bas. T&ocirc;t le matin, Colette a ressenti de fortes contractions mais, par pudeur, ne veut d&eacute;ranger personne&nbsp;; elle se contente de se tordre gentiment dans sa chambre mais quand il s&rsquo;est agi de prendre le caf&eacute;, elle se fait porter p&acirc;le&nbsp;; un coup d&rsquo;&oelig;il rapide de sa m&egrave;re, une ou deux questions et voil&agrave; le futur grand-p&egrave;re parti chercher la sage-femme. Puis, il ira &agrave; la synagogue, il se sentira plus utile ainsi.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Je repasserai dans une heure, pr&eacute;parez le n&eacute;cessaire, Madame Sarfati&nbsp;&raquo;&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tPas d&rsquo;&eacute;tats d&rsquo;&acirc;me, l&rsquo;eau bout sur le feu. N&egrave;jia, la voisine, spontan&eacute;ment, s&rsquo;est propos&eacute;e &agrave; le faire mais Rachel lui demande plut&ocirc;t de soutenir sa fille. Madame Spiteri est l&agrave;, qui s&rsquo;active. C&rsquo;est toujours tr&egrave;s long &agrave; vivre, une naissance.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tColette est sto&iuml;que&nbsp;; dans la chambre voisine, ses s&oelig;urs n&rsquo;entendent rien et s&rsquo;inqui&egrave;tent. Daisy pleure&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;Ce n&rsquo;est pas possible, ce silence, Colette a d&ucirc; mourir&hellip;&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tRachel invoque les saints rabbins, <strong><em>Y&egrave; Rabbi Meir, Bar You Hai ou Bar You Nis, <\/em><\/strong>N&egrave;ji&egrave; s&rsquo;adresse aux siens <strong><em>Y&egrave; Nibbi, Y&egrave; Mohammed<\/em><\/strong> et, point d&rsquo;orgue de ces chants humains, les cloches de l&rsquo;&eacute;glise voisine carillonnent&nbsp;: &agrave; midi sonnant,<\/p>\n<p>\n\t\tje nais au monde. Dans les youyous mais sans les fossettes. Colette me contemple mais ne les trouve pas&#8230; La chose est ennuyeuse. Mais je souris, aux anges, para&icirc;t-il, et mes oreilles remontent&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Comme Emile, comme Emile&nbsp;!&nbsp;Que quelqu&rsquo;un aille l&rsquo;avertir&nbsp;!&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tMes tantes tr&eacute;pignent de joie pendant que&nbsp; ma grand-m&egrave;re me lange. Je fais un somme, lisse comme un galet. Avant que je n&rsquo;ouvre un &oelig;il, l&rsquo;&eacute;missaire est de retour et rapporte &agrave; la toute fra&icirc;che maman un mot griffonn&eacute; d&rsquo;Emile qui lui dit son bonheur et lui recommande de faire para&icirc;tre l&rsquo;annonce de la naissance sur le journal&nbsp;; mais d&eacute;j&agrave; toute la rue est au courant et commence la litanie des <strong><em>mabrouk<\/em><\/strong>, b&eacute;n&eacute;diction s&rsquo;il en fut. Pour ne pas fatiguer la jeune femme, c&rsquo;est la voisine qui re&ccedil;oit les compliments et les transmettra religieusement&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Qu&rsquo;elle apporte la sant&eacute; au papa&hellip; qu&rsquo;elle appelle la prosp&eacute;rit&eacute; sur la famille&hellip; Qu&rsquo;elle soit l&rsquo;annonciatrice de la paix puisqu&rsquo;elle est n&eacute;e dans le shabbat&hellip;&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tBarouk a b&eacute;ni la m&egrave;re et l&rsquo;enfant puis offre &agrave; boire &agrave; tous ceux qui ont franchi le barrage, famille et alli&eacute;s. Et ils sont nombreux, ceux qui viennent f&eacute;liciter Colette et s&rsquo;extasier sur son b&eacute;b&eacute;, qui ne quitte pas son giron. Tableau imm&eacute;morial et toujours nouveau, qui suscite la joie et l&rsquo;attendrissement. Chacun, ensuite, s&rsquo;inqui&egrave;te du papa et c&rsquo;est un peu comme s&rsquo;il &eacute;tait l&agrave;, malgr&eacute; tout, pour la jeune accouch&eacute;e. D&eacute;j&agrave;, elle ne songe qu&rsquo;au moment o&ugrave; Emile prendra contre lui sa fille. Pourvu qu&rsquo;il la trouve &agrave; son go&ucirc;t&nbsp;! Elle lui envoie une petite lettre pour le pr&eacute;venir &laquo;&nbsp;j&rsquo;esp&egrave;re qu&rsquo;elle ne te fera pas autant de grimaces qu&rsquo;&agrave; moi&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Je viens te pr&eacute;senter Annie&hellip; Elle, &agrave; huit jours, elle te conna&icirc;t d&eacute;j&agrave;&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Mais c&rsquo;est une chinoise&nbsp;!&nbsp;&raquo; s&rsquo;exclame-t-il,&nbsp; souriant devant le visage chiffonn&eacute; de Colette, &laquo;&nbsp;mais je l&rsquo;aime d&eacute;j&agrave; quand m&ecirc;me&nbsp;&raquo; la rassure-t-il, heureux et fier. Ce n&rsquo;est pas si banal, un nouveau-n&eacute; dans une salle d&rsquo;h&ocirc;pital&nbsp; et les infirmi&egrave;res, toutes sous le charme du papa, succombent &agrave; celui de l&rsquo;enfant. Pendant un mois, c&rsquo;est ainsi qu&rsquo;Emile et Annie s&rsquo;apprivoisent jusqu&rsquo;au jour o&ugrave; les m&eacute;decins signent le bon de sortie. En effet, les soins pourront &ecirc;tre faits &agrave; la maison et Colette, malgr&eacute; la t&acirc;che qui sera la sienne, n&rsquo;aspire plus qu&rsquo;&agrave; se retrouver loin de ces lieux pour s&rsquo;occuper de ses amours.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tTout se r&eacute;alise ais&eacute;ment quand les sentiments soutiennent les actes et ni l&rsquo;un ni l&rsquo;autre ne se plaint des bons soins de Colette&nbsp;: c&rsquo;est avec le sourire qu&rsquo;elle soigne et caresse de ci de l&agrave;, et son chant emplit la maison. Certes, celui de la petite est un tantinet moins m&eacute;lodieux mais elle s&rsquo;apaise quand son papa la pose sur sa poitrine et la berce en se secouant doucement. Voil&agrave; bient&ocirc;t trois mois que sa triple fracture l&rsquo;a contraint &agrave; l&rsquo;immobilit&eacute; et l&rsquo;impatience le pousse<\/p>\n<p>\n\t\t&agrave; quelques imprudences, sit&ocirc;t la famille endormie. Contre toute sagesse, il commence &agrave; p&eacute;daler sur sa couche&nbsp;: quinze secondes, une minute, genoux raidis puis d&eacute;pli&eacute;s&hellip;de mieux en mieux chaque jour. S&rsquo;asseoir devient moins difficile et voil&agrave; qu&rsquo;un matin il se l&egrave;ve, soutenu par ses beaux-fr&egrave;res. Des amis se relayeront pour l&rsquo;aider dans sa d&eacute;marche car il a d&eacute;cid&eacute; que le jour anniversaire de sa belle sera celui de ses relevailles&nbsp;! Et suant, tremblant, le c&oelig;ur au bord des l&egrave;vres, s&rsquo;aidant de la canne de son beau-p&egrave;re, il lui offre, le 7 juillet, le cadeau des quelques pas qui le m&egrave;nent du lit &agrave; la fen&ecirc;tre.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tEncore quelques jours, et le voil&agrave; dans la rue, faisant avec Colette, qui s&rsquo;est laiss&eacute;e convaincre, le parcours jusqu&rsquo;au lieu de l&rsquo;accident&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;<strong><em>Khams&egrave;, khams&egrave;<\/em><\/strong>&nbsp;&raquo; s&rsquo;&eacute;crie une passante le reconnaissant et secouant les doigts de la main pour &eacute;loigner de lui le mauvais sort, &laquo;&nbsp;j&rsquo;ai vu l&rsquo;accident &agrave; n&rsquo;y pas croire, cinq et jeudi sur toi&hellip;&nbsp;&raquo;&nbsp;; la tunisienne a le sens de la d&eacute;mesure et s&rsquo;en sert parfois &agrave; bon escient&nbsp;!<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tIls rentrent en cal&egrave;che, heureux. Sa ville, Emile la respire, la renifle, s&rsquo;en remplit les poumons. En trois mois, rien n&rsquo;a chang&eacute; et pourtant tout lui semble diff&eacute;rent, magnifi&eacute;&nbsp;; les parfums se sont amplifi&eacute;s, les bruits de la rue sont plus singuliers.<\/p>\n<p>\n\t\tEt la moiteur de cette journ&eacute;e d&rsquo;&eacute;t&eacute; finissante fait place &agrave; une douce brise que&nbsp; m&ecirc;me les pets toujours virulents du cheval ne parviennent pas &agrave; vicier&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tIl terminera sa r&eacute;&eacute;ducation lui-m&ecirc;me, sur la bicyclette que son fr&egrave;re lui apportera. Il a des projets plein la t&ecirc;te : il a trouv&eacute; une famille, a fond&eacute; la sienne. Colette est &agrave; son c&ocirc;t&eacute;, Annie fait des risettes &agrave; tout va&hellip; entre deux gros chagrins difficiles &agrave; contenir. Sans doute, est-ce ainsi que les enfants r&eacute;agissent aux al&eacute;as de l&rsquo;existence, mais dans cette famille-l&agrave; un b&eacute;b&eacute; ne pleure pas tr&egrave;s longtemps&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;<strong><em>Ania, lumi&egrave;re de mes yeux, je suis l&agrave;&nbsp;<\/em><\/strong>&raquo; me murmure mon grand-p&egrave;re<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong><em>&laquo;&nbsp;Fille ador&eacute;e de ma fille ch&eacute;rie, ne pleure pas&nbsp;&raquo;<\/em><\/strong>me supplie ma grand-m&egrave;re<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tOu alors en ch&oelig;ur et mezza voce, Colette et Emile me bercent, changeant &agrave; leur id&eacute;e les paroles&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;<strong><em>Ferme tes jolis yeux, car tout n&rsquo;est pas mensonge au pays merveilleux, le bonheur n&rsquo;est pas un songe, ferme tes jolis yeux&hellip;&nbsp;&raquo;.<\/em><\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tEt je consens &agrave; m&rsquo;endormir. Le cercle de famille se ressert autour de moi. Je peux commencer le long voyage qui me m&egrave;nera un peu partout dans ce monde, jusqu&rsquo;aux confins de la mer d&rsquo;Aral, peut-&ecirc;tre&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;On n&rsquo;implore pas le bonheur. La seule fa&ccedil;on de l&rsquo;attirer est de cultiver en soi d&rsquo;heureuses dispositions&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\textrait de <strong><em>Propos sur la racine des l&eacute;gumes<\/em><\/strong> de Hong Yingming Zulma<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Ils s&rsquo;aimaient comme on vit, comme on existe, sans s&lsquo;en douter&nbsp;&raquo;&nbsp; Diderot<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tNote de l&rsquo;auteure&nbsp;: la mer d&rsquo;Aral vient de retrouver ses poissons.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un jour de mai 43, la lib&eacute;ration en Tunisie, par Annie Arbib &nbsp; Un jour, je me mettrai &agrave; pleurer et je pleurerai tant et tant que la mer d&rsquo;Aral retrouvera ses poissons&hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":15556,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[18,1],"tags":[],"class_list":["post-1155","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-histoire","category-uncategorized"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1155","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1155"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1155\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/media\/15556"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1155"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1155"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1155"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}