{"id":12067,"date":"2016-02-16T01:00:09","date_gmt":"2016-02-16T01:00:09","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=12067"},"modified":"2016-02-16T01:00:09","modified_gmt":"2016-02-16T01:00:09","slug":"juifs-et-musulmans-francais-dans-loeil-americain-par-annie-cohen-solal","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/juifs-et-musulmans-francais-dans-loeil-americain-par-annie-cohen-solal\/","title":{"rendered":"Juifs et musulmans fran\u00e7ais dans l\u2019\u0153il am\u00e9ricain &#8211; Par Annie COHEN-SOLAL"},"content":{"rendered":"<div>\n<header>\n<p>\n\t\tJuifs et musulmans fran&ccedil;ais dans l&rsquo;&oelig;il am&eacute;ricain<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tPar&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.liberation.fr\/auteur\/3694-annie-cohen-solal\" itemprop=\"url\">Annie COHEN-SOLAL, Professeur des universit&eacute;s et &eacute;crivaine<\/a><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<\/header>\n<\/div>\n<div>\n<p>\n\t\tL&rsquo;historien Ethan Katz vient de publier aux Etats-Unis un livre sur les relations entre musulmans et juifs, de l&rsquo;Afrique du Nord &agrave; la&nbsp;France. Un ouvrage qui permet de sortir de l&rsquo;impasse une relation ancienne &eacute;touff&eacute;e dans des d&eacute;bats identitaires et coloniaux.<\/p>\n<div itemprop=\"articleBody\">\n<p>\n\t\t\tLes historiens des Etats-Unis nous ont souvent &eacute;t&eacute; d&rsquo;un grand secours pour penser certains traumatismes de la m&eacute;moire collective fran&ccedil;aise. Comment aurions-nous abord&eacute; la p&eacute;riode de la collaboration sans les travaux de Robert Paxton ? Celle de l&rsquo;archa&iuml;sme des terroirs sans Eugen Weber ? Celle de la guerre d&rsquo;Alg&eacute;rie sans Todd Shepard ? Un nouvel ouvrage sign&eacute; par Ethan Katz et publi&eacute; &agrave; nouveau outre-Atlantique vient bousculer certains pr&eacute;jug&eacute;s tenaces et ouvrir nos horizons. L&rsquo;auteur, ma&icirc;tre-assistant d&rsquo;histoire &agrave; l&rsquo;universit&eacute; de Cincinnati, qui a d&eacute;j&agrave; particip&eacute; au beau travail collectif de Benjamin Stora et Abdelwahab Meddeb,&nbsp;Histoire des relations entre juifs et musulmans des origines &agrave; nos jours (1),&nbsp;s&rsquo;ins&egrave;re dans cette lign&eacute;e d&rsquo;historiens qui se r&eacute;f&egrave;rent &agrave; une m&eacute;moire collective commune sur la longue dur&eacute;e.<\/p>\n<p>\n\t\t\t&laquo;Pourquoi les &eacute;changes entre juifs et musulmans d&rsquo;Afrique du Nord sur le territoire de la France m&eacute;tropolitaine sont-ils automatiquement pr&eacute;sent&eacute;s comme li&eacute;s &agrave; des r&eacute;seaux de solidarit&eacute; ou &agrave; des conflits ethnoreligieux de nature transnationale ?&raquo;&nbsp;lance l&rsquo;auteur au d&eacute;but deThe Burdens of Brotherhood, Jews and Moslems from North Africa to France&nbsp;(Harvard University Press, 480 pp., 2015) &#8211; &laquo;les devoirs d&rsquo;une fraternit&eacute; : juifs et musulmans entre l&rsquo;Afrique du Nord et la France&raquo;. Il y offre une tout autre repr&eacute;sentation de ces interactions qu&rsquo;il d&eacute;crit comme une&nbsp;&laquo;tapisserie de possibles beaucoup plus riches et beaucoup plus complexes&raquo;&nbsp;qu&rsquo;on ne l&rsquo;imagine : elles sont marqu&eacute;es, affirme-t-il, par des phases d&rsquo;une remarquable fluidit&eacute; suivies par d&rsquo;autres, d&eacute;chir&eacute;es par les brutalit&eacute;s et les divisions. Dans cette grande enqu&ecirc;te qui porte sur pr&egrave;s d&rsquo;un si&egrave;cle (de&nbsp;1914 &agrave; nos jours), juifs et musulmans en terre fran&ccedil;aise sont ainsi consid&eacute;r&eacute;s tout &agrave; la fois comme&nbsp;&laquo;alli&eacute;s et opposants politiques, compagnons de musique et de sport, voisins, amis et m&ecirc;me amants&raquo;. Ainsi, ce livre subtil pulv&eacute;rise deux repr&eacute;sentations fr&eacute;quemment partag&eacute;es : celle qui d&eacute;peint juifs et musulmans comme ennemis in&eacute;luctables et celle qui r&eacute;duit, m&eacute;caniquement, au simple conflit isra&eacute;lo-palestinien les causes de leurs tensions. Avec la description de microsoci&eacute;t&eacute;s nord-africaines dans des villes telles que Paris, Sarcelles, Strasbourg et Marseille, l&rsquo;historien insiste pour donner aux relations entre juifs et musulmans non pas la forme d&rsquo;un duo, mais bien celle d&rsquo;un trio, en les r&eacute;ins&eacute;rant dans une histoire triangulaire avec la France. Sans la prise en compte des positions d&eacute;terminantes de la France comme &laquo;Etat-nation imp&eacute;rial&raquo; (2) insiste Katz, on passe &agrave; c&ocirc;t&eacute; d&rsquo;un &eacute;l&eacute;ment fondamental. De fait, les relations entre juifs et musulmans ont, selon lui,&nbsp;&laquo;fa&ccedil;onn&eacute; la France moderne comme espace m&eacute;diterran&eacute;en, avec ses paradoxes et ses possibles&raquo;.&nbsp;Plus : elles en sont peu &agrave; peu devenues le v&eacute;ritable r&eacute;v&eacute;lateur.<\/p>\n<p>\n\t\t\tAvec sa tentative d&rsquo;ins&eacute;rer une microsociologie interactionniste &agrave; la Erving Goffman au c&oelig;ur d&rsquo;un ouvrage historique &agrave; partir d&rsquo;un consid&eacute;rable travail d&rsquo;archives nourri de nombreuses cartes et photos, Katz parvient &agrave; dresser une fresque bariol&eacute;e et foisonnante de ces deux communaut&eacute;s li&eacute;es par une histoire commune de plus d&rsquo;un mill&eacute;naire. Parmi les moments les plus originaux du livre, on retiendra les gestes de solidarit&eacute; entre soldats juifs et musulmans d&rsquo;Alg&eacute;rie dans les r&eacute;giments de zouaves ou de tirailleurs pendant la Premi&egrave;re Guerre mondiale, ou bien la description des espaces de convivialit&eacute; partag&eacute;s dans les caf&eacute;s du Bas Marais au cours des ann&eacute;es 20 et 30, autour du groupe de musique arabo-andalouse El&nbsp;Moutribia avec Edmond Yafil (juif alg&eacute;rien) et Mahieddine Bachtarzi (musulman alg&eacute;rien).<\/p>\n<p>\n\t\t\tCes moments de fraternit&eacute; restaient pourtant entach&eacute;s&nbsp;&laquo;de consid&eacute;rables disparit&eacute;s&raquo;&nbsp;dues &agrave; la profonde asym&eacute;trie dans la relation que la France entretenait face aux deux groupes. En effet si, en&nbsp;1870, le d&eacute;cret Cr&eacute;mieux avait conf&eacute;r&eacute; la citoyennet&eacute; fran&ccedil;aise aux 37 000&laquo;indig&egrave;nes isra&eacute;lites d&rsquo;Alg&eacute;rie&raquo;,&nbsp;les&nbsp;3&nbsp;millions de musulmans y &eacute;taient r&eacute;gis par le code de l&rsquo;indig&eacute;nat (1881) qui instaura pour eux un statut juridique d&rsquo;exception et autorisa la d&eacute;possession de leurs terres. Comment ne pas revenir sur cette asym&eacute;trie pour rendre compte, par exemple, des tristes &eacute;meutes de Constantine, au mois d&rsquo;ao&ucirc;t&nbsp;1934, lorsque la figure du juif fut stigmatis&eacute;e &agrave; cause de son r&ocirc;le d&rsquo;interm&eacute;diaire, privil&eacute;gi&eacute; par le colonisateur ? Comment ne pas souligner que la France, troisi&egrave;me composante de cette relation triangulaire, joua un r&ocirc;le majeur dans les tensions et les conflits entre juifs et musulmans d&rsquo;Alg&eacute;rie, pr&eacute;cis&eacute;ment &agrave; cause de sa politique coloniale qui imposa cette asym&eacute;trie ? Si, dans la France d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, on peut se r&eacute;jouir de la publication de la recherche d&rsquo;Ethan Katz, c&rsquo;est dans la perspective d&rsquo;une histoire-monde qui a enfin supplant&eacute; les r&eacute;cits des Etats-nations estampill&eacute;s par une marque nationale ou identitaire.<\/p>\n<p>\n\t\t\tMais on se r&eacute;jouirait encore davantage si&nbsp;The Burdens of Brotherhood&eacute;tait bient&ocirc;t traduit en fran&ccedil;ais. Ce livre aurait sa place quelque part dans la nouvelle fresque dessin&eacute;e par Patrick Boucheron lors de sa le&ccedil;on inaugurale au Coll&egrave;ge de France, en r&eacute;f&eacute;rence &agrave; la g&eacute;ographie arabe d&rsquo;Al-Idrissi au XIIIe&nbsp;si&egrave;cle, dans laquelle se&nbsp;&laquo;devine ce monde r&eacute;ticulaire des passeurs et des traducteurs, des communaut&eacute;s marchandes et des diasporas juives, ce monde de comptoirs, de transactions, de confiances au long cours&raquo;&nbsp;(3). Au moment o&ugrave; notre pays, &eacute;branl&eacute; par les peurs, s&rsquo;engage dans des mesures telles que la prolongation de l&rsquo;&eacute;tat d&rsquo;urgence ou la d&eacute;ch&eacute;ance de nationalit&eacute;, il n&rsquo;est pas inutile de se pencher sur un travail qui rappelle la complexit&eacute; et la richesse des relations entre juifs et musulmans en France m&eacute;tropolitaine, et qui met l&rsquo;accent sur les d&eacute;g&acirc;ts peut-&ecirc;tre irr&eacute;m&eacute;diables que peuvent parfois produire certaines d&eacute;cisions politiques.<\/p>\n<p>\n\t\t\t(1) Albin Michel (2013), 1 152 pp., 69 &euro;. (2) Selon la d&eacute;finition de Gary Wilder dans&nbsp;The French Imperial Nation-State : Negritude and Colonial Humanism between the Two World Wars,&nbsp;The University of Chicago Press Books, 352 pp., 2005. (3)&nbsp;Ce que peut l&rsquo;histoire,&nbsp;17&nbsp;d&eacute;cembre 2015.<\/p>\n<p>\n\t\t\tDernier ouvrage paru d&rsquo;Annie Cohen-Solal&nbsp;: la Valeur de&nbsp;l&rsquo;art contemporain, codirig&eacute; avec Cristelle Terroni. PUF, 112 pp., 9&nbsp;&nbsp;&euro;, 2016<\/p>\n<p>\n\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.liberation.fr\/auteur\/3694-annie-cohen-solal\" itemprop=\"name\">Annie COHEN-SOLAL Professeur des universit&eacute;s et &eacute;crivaine<\/a><\/p>\n<\/p><\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Juifs et musulmans fran&ccedil;ais dans l&rsquo;&oelig;il am&eacute;ricain &nbsp; &nbsp; Par&nbsp;Annie COHEN-SOLAL, Professeur des universit&eacute;s et &eacute;crivaine &nbsp; L&rsquo;historien Ethan Katz vient de publier aux Etats-Unis un livre sur les relations entre musulmans et juifs, de l&rsquo;Afrique du Nord &agrave; la&nbsp;France. 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