{"id":12255,"date":"2016-03-20T18:13:06","date_gmt":"2016-03-20T18:13:06","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=12255"},"modified":"2016-03-20T18:13:06","modified_gmt":"2016-03-20T18:13:06","slug":"jean-daniel-lindependance-bourguiba-ben-youssef-et-mendes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/jean-daniel-lindependance-bourguiba-ben-youssef-et-mendes\/","title":{"rendered":"Jean Daniel: L\u2019ind\u00e9pendance, Bourguiba, Ben Youssef et Mend\u00e8s"},"content":{"rendered":"<p>\n\tJean Daniel: L&rsquo;ind&eacute;pendance, Bourguiba, Ben Youssef et Mend&egrave;s<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<div>\n<p>\n\t\tL&rsquo;&eacute;crivain et journaliste fran&ccedil;ais Jean Daniel, fondateur du Nouvel Observateur, livre, en exclusivit&eacute; pour Leaders, son t&eacute;moignage sur le processus qui a men&eacute; &agrave; l&rsquo;&eacute;mancipation de la Tunisie. Intime de Pierre Mend&egrave;s France et d&rsquo;Habib Bourguiba, il a eu le privil&egrave;ge d&rsquo;assister au d&eacute;veloppement de la rencontre entre ces deux hommes, dont l&rsquo;entente permit &agrave; la Tunisie d&rsquo;acc&eacute;der, presque pacifiquement, &agrave; l&rsquo;ind&eacute;pendance.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Vous avez bien connu les principaux protagonistes de l&rsquo;ind&eacute;pendance tunisienne. Comment avez-vous v&eacute;cu le 20 mars 1956?<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tJ&rsquo;ai commenc&eacute; &agrave; fr&eacute;quenter Habib Bourguiba au d&eacute;but des ann&eacute;es 1950, quand il venait encore &agrave; Paris &ndash; c&rsquo;&eacute;tait avant son arrestation et son exil &agrave; La Galite. J&rsquo;ai aussi eu l&rsquo;occasion de rencontrer, une seule fois, le syndicaliste Farhat Hached (assassin&eacute; en d&eacute;cembre 1952 par les terroristes de la Main Rouge). Cet homme m&rsquo;avait fait forte impression. Son c&oelig;ur &eacute;tait d&eacute;nu&eacute; de toute haine et il ex&eacute;crait la d&eacute;magogie. C&rsquo;&eacute;tait un combattant, mais il refusait de faire des promesses qu&rsquo;il ne pouvait tenir. Chose rare &agrave; son &eacute;poque, qui le rapproche d&rsquo;ailleurs de Bourguiba. C&rsquo;est une &eacute;vidence, mais il est bon de la rappeler, le nationalisme n&eacute;o-destourien et le syndicalisme ont agi de concert pour la lib&eacute;ration de la Tunisie. Sans l&rsquo;Ugtt, la marche &agrave; l&rsquo;ind&eacute;pendance tunisienne aurait &eacute;t&eacute; bien diff&eacute;rente et Bourguiba n&rsquo;aurait peut-&ecirc;tre pas pu prendre l&rsquo;ascendant sur son rival Salah Ben Youssef. J&rsquo;ai aussi rencontr&eacute; ce dernier, mais une seule fois, juste avant qu&rsquo;il n&rsquo;aille &agrave; la conf&eacute;rence des non-align&eacute;s &agrave; Bandung, en avril 1955. Revenons &agrave; Bourguiba. J&rsquo;&eacute;tais encore un jeune journaliste lorsque je l&rsquo;ai vu pour la premi&egrave;re fois et j&rsquo;ai fait de lui un portrait &eacute;bloui. Il s&rsquo;approchait de vous, vous fixait de son regard bleu acier, il parlait avec passion, voulait convaincre son interlocuteur.&nbsp;<\/p>\n<p>\t\tC&rsquo;&eacute;tait tr&egrave;s flatteur pour moi qui &eacute;tais un jeune journaliste. J&rsquo;&eacute;tais na&iuml;f ! Je d&eacute;couvrirai par la suite qu&rsquo;il &eacute;tait toujours dans cette disposition avec les politiques et les journalistes&#8230; Mais ce qui &eacute;tait surtout remarquable, c&rsquo;&eacute;tait son sens politique. Bourguiba avait son plan en t&ecirc;te. Il voulait s&eacute;duire par la n&eacute;gociation, pendant que Ben Youssef clamait la violence. Il avait une sorte de confiance in&eacute;branlable, il ma&icirc;trisait la politique fran&ccedil;aise comme le plus aff&ucirc;t&eacute; des journalistes parlementaires, il savait exactement qui pouvait &eacute;voluer, qui &eacute;tait susceptible d&rsquo;&ecirc;tre convaincu, qui serait inflexible. Il avait son id&eacute;e, il pensait qu&rsquo;en d&eacute;pit de toutes les rebuffades et les brimades qu&rsquo;elle lui avait fait subir, on pouvait n&eacute;gocier avec la France. A l&rsquo;&eacute;poque, cette intuition &eacute;tait r&eacute;volutionnaire et presque blasph&eacute;matoire. Les militants anticolonialistes ne juraient que par la lutte arm&eacute;e. Et puis il y avait Mend&egrave;s France, que j&rsquo;ai eu le privil&egrave;ge de croiser souvent, quand il a acc&eacute;d&eacute; &agrave; la pr&eacute;sidence du Conseil, en avril 1954. L&rsquo;ind&eacute;pendance de la Tunisie et les conditions relativement apais&eacute;es dans lesquelles celle-ci s&rsquo;est d&eacute;roul&eacute;e sont le produit d&rsquo;un miracle, du miracle d&rsquo;une rencontre entre Bourguiba et Mend&egrave;s France. Je peux dire humblement que j&rsquo;ai eu le privil&egrave;ge extraordinaire d&rsquo;assister aux d&eacute;buts de la r&eacute;alisation de ce miracle.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Parlez-nous de cette relation si sp&eacute;ciale qui unissait Bourguiba et Mend&egrave;s France&hellip;<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tIls avaient beaucoup de choses en commun, &agrave; commencer par leur formation juridique d&rsquo;avocat, leur volont&eacute; de concevoir la pens&eacute;e politique comme toujours li&eacute;e &agrave; l&rsquo;action et jamais au r&ecirc;ve, la m&eacute;thode des &eacute;tapes, ce &laquo;gramscisme d&eacute;colonisateur&raquo; si cher &agrave; Bourguiba qu&rsquo;il tenta, vainement, de transposer au conflit isra&eacute;lo-arabe lors de son fameux discours de J&eacute;richo, en 1965. Bourguiba et Mend&egrave;s &eacute;taient tous deux pour le Progr&egrave;s, et aucun des deux n&rsquo;&eacute;tait tr&egrave;s religieux. Ce qui m&rsquo;avait frapp&eacute;, c&rsquo;est qu&rsquo;ils avaient la m&ecirc;me fa&ccedil;on de parler l&rsquo;un de l&rsquo;autre, m&ecirc;me quand ils ne se connaissaient pas encore ! L&rsquo;autre point commun, c&rsquo;est &eacute;videmment qu&rsquo;ils &eacute;taient ha&iuml;s par leur camp. Leur position &eacute;tait fragile, ils pouvaient tomber &agrave; tout moment, victimes d&rsquo;une conjuration des leurs. Ce qui finit d&rsquo;ailleurs par arriver &agrave; Mend&egrave;s France. Chaque fois que l&rsquo;un me parlait de l&rsquo;autre, c&rsquo;&eacute;tait pour s&rsquo;en inqui&eacute;ter &ndash; &laquo;Etes-vous bien s&ucirc;r qu&rsquo;il r&eacute;ussira &agrave; tenir? Ce Salah Ben Youssef, il ne va pas nous le prendre?&raquo;. Il a pu y avoir des m&eacute;sententes sur le timing ou la fa&ccedil;on de faire, mais l&rsquo;un et l&rsquo;autre se voulaient au-dessus des contingences de la n&eacute;gociation et laissaient faire leurs ministres. Un hasard incroyable du destin a fait ces deux hommes se rencontrer. Sans eux, la Tunisie aurait certainement fini par devenir ind&eacute;pendante, mais pas si vite, pas dans ces conditions. La guerre d&rsquo;Alg&eacute;rie aurait pu tout compromettre, a failli tout compromettre. Car Mend&egrave;s, qui se savait attendu au tournant par la droite et par l&rsquo;arm&eacute;e fran&ccedil;aise, &eacute;tait oblig&eacute; de proclamer bruyamment que l&rsquo;Alg&eacute;rie c&rsquo;&eacute;tait la France, et de masquer ses desseins v&eacute;ritables pour la Tunisie. Mais son discours de Carthage, du 31 juillet 1954, promettant l&rsquo;autonomie &agrave; la Tunisie, restera comme le premier acte de d&eacute;colonisation de tout l&rsquo;Empire fran&ccedil;ais.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Cette ind&eacute;pendance tunisienne a-t-elle tenu toutes ses promesses?<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tNon, bien s&ucirc;r. Mais aucune des grandes lib&eacute;rations, des grandes r&eacute;volutions, &agrave; commencer par la R&eacute;volution fran&ccedil;aise, n&rsquo;ont pu tenir leurs promesses. Bourguiba avait ses clart&eacute;s et aussi ses d&eacute;fauts, c&rsquo;&eacute;tait un despote &eacute;clair&eacute;. Avant cela, c&rsquo;&eacute;tait un lib&eacute;rateur audacieux. Le lib&eacute;rateur de son pays, bien entendu, le lib&eacute;rateur des femmes, le lib&eacute;rateur de la jeunesse, par l&rsquo;instruction. Il ne faut pas oublier l&rsquo;autre lib&eacute;ration, la lib&eacute;ration des travailleurs, par le syndicalisme. Ces ruptures sont consid&eacute;rables, n&rsquo;ont pas eu lieu dans les autres pays d&eacute;colonis&eacute;s et elles fa&ccedil;onnent d&eacute;sormais le caract&egrave;re propre des Tunisiens. J&rsquo;ajoute, pour poursuivre dans cette id&eacute;e, que Bourguiba &eacute;tait fascin&eacute; par l&rsquo;Am&eacute;rique, une admiration presque na&iuml;ve, car l&rsquo;Am&eacute;rique repr&eacute;sentait &agrave; ses yeux la libert&eacute;, comme la France pouvait repr&eacute;senter les Lumi&egrave;res de la pens&eacute;e. C&rsquo;est une cl&eacute; de compr&eacute;hension importante. Bourguiba se consid&eacute;rait intimement comme le repr&eacute;sentant de la libert&eacute;, devant la domination coloniale comme devant le traditionalisme, les superstitions et l&rsquo;esprit th&eacute;ologien, qui asservissaient les mentalit&eacute;s de ses compatriotes. Mais ce n&rsquo;&eacute;tait pas un d&eacute;mocrate. Il avait le go&ucirc;t de l&rsquo;autorit&eacute; personnelle. Il avait tendance &agrave; surestimer la nocivit&eacute; de ses ennemis et &agrave; sous-estimer les talents de ses collaborateurs. Avec la vieillesse, il a fini par devenir le jouet de son entourage. On conna&icirc;t la suite&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>L&rsquo;avenir de la Tunisie, cinq ans apr&egrave;s cette r&eacute;volution qui, elle non plus, n&rsquo;a pas tenu toutes ses promesses, vous inspire-t-il des craintes ou appr&eacute;hensions?<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tOui. La situation est objectivement tr&egrave;s difficile, et elle est rendue encore plus compliqu&eacute;e par les interactions avec le contexte international, avec ce double mouvement de mondialisation et d&rsquo;islamisation qui affecte le monde arabe en avivant les contradictions. La Tunisie doit vivre avec l&rsquo;islamisme, donc, en un sens, Ennahdha d&eacute;tient peut-&ecirc;tre la cl&eacute; de l&rsquo;avenir. Rached Ghannouchi semble avoir consid&eacute;rablement adouci ses positions, en abandonnant ses habits de doctrinaire, en se convertissant au pragmatisme. Toute la question est de savoir si cette conversion sera durable. La concurrence de Daech m&rsquo;inqui&egrave;te. Ce mouvement terrifiant peut rendre fous les islamistes ou au contraire les r&eacute;veiller dans leur mod&eacute;ration. J&rsquo;esp&egrave;re que la raison pr&eacute;vaudra.<\/p>\n<p>\n\t\tSamy Ghorbal<\/p>\n<p>\n\t\tLeaders.com.tn<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jean Daniel: L&rsquo;ind&eacute;pendance, Bourguiba, Ben Youssef et Mend&egrave;s &nbsp; &nbsp; L&rsquo;&eacute;crivain et journaliste fran&ccedil;ais Jean Daniel, fondateur du Nouvel Observateur, livre, en exclusivit&eacute; pour Leaders, son t&eacute;moignage sur le processus qui a men&eacute; &agrave; l&rsquo;&eacute;mancipation de la Tunisie. 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