{"id":12291,"date":"2016-03-23T02:39:29","date_gmt":"2016-03-23T02:39:29","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=12291"},"modified":"2016-03-22T22:49:31","modified_gmt":"2016-03-22T22:49:31","slug":"les-cartons-de-pourim-par-jacques-benillouche","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/les-cartons-de-pourim-par-jacques-benillouche\/","title":{"rendered":"Les cartons de Pourim, par Jacques BENILLOUCHE"},"content":{"rendered":"<header>\n<p>\n\t\tLes cartons de Pourim<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<\/header>\n<div>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\tConte (presque) imaginaire par Jacques BENILLOUCHE<\/p>\n<p id=\"article-promo\">\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\tLe port de Tunis grouillait de monde en ce mois de d&eacute;cembre 1961. Le d&eacute;part du bateau pour Marseille avait &eacute;t&eacute; annonc&eacute; pour la soir&eacute;e mais les passagers avaient tenu &agrave; anticiper l&rsquo;embarquement pour &eacute;viter une affluence inaccoutum&eacute;e.<\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\tLa p&eacute;riode s&rsquo;&eacute;talant entre No&euml;l et Jour de l&rsquo;An &eacute;tait certes propice pour un d&eacute;part en vacances mais la r&eacute;alit&eacute; &eacute;tait plus rude et, dans une certaine mesure, plus dramatique. La guerre franco-tunisienne de Bizerte, en juillet, suivie de l&rsquo;intoxication maniganc&eacute;e et mise en sc&egrave;ne par les agents du Mossad, avait conduit la grande majorit&eacute; des juifs de Tunisie &agrave; quitter pr&eacute;cipitamment le pays o&ugrave; ils avaient pris racine durant plusieurs g&eacute;n&eacute;rations.<\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\t<strong>D&eacute;part pr&eacute;cipit&eacute;<\/strong><\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\tLa d&eacute;cision &eacute;tait d&rsquo;autant plus critique que les autorit&eacute;s tunisiennes n&rsquo;autorisaient l&rsquo;embarcation qu&rsquo;avec les seuls effets personnels ou les quelques menus bijoux patiemment &eacute;conomis&eacute;s au long d&rsquo;une vie souvent &eacute;triqu&eacute;e. Les Juifs n&rsquo;&eacute;taient pas en danger de mort en Tunisie mais la situation pouvait devenir critique, disait-on, sans que l&rsquo;on sache pr&eacute;cis&eacute;ment comment identifier le&nbsp;&laquo;on&raquo;.<\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\tIl fallait beaucoup de courage aux &eacute;migr&eacute;s pour prendre la d&eacute;cision douloureuse de tout quitter, la terre natale et les souvenirs, la famille et la boutique, de tout abandonner sur la foi d&rsquo;une rumeur et de se diriger vers l&rsquo;inconnu, cet inconnu dont les d&eacute;lices avaient &eacute;t&eacute; vant&eacute;s et qui repr&eacute;sentait la destination esp&eacute;r&eacute;e de tout Juif depuis des mill&eacute;naires. Isra&euml;l sonnait pour eux comme la cloche du bonheur, comme le havre de paix o&ugrave; ils allaient enfin pouvoir planter d&eacute;finitivement leur tente apr&egrave;s tant d&rsquo;ann&eacute;es d&rsquo;exil parsem&eacute;es de joies et de pleurs.<\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\tLe chef de famille &eacute;tait moins pr&eacute;occup&eacute; par les cartons bourr&eacute;s des souvenirs des ann&eacute;es d&rsquo;insouciance plut&ocirc;t que par l&rsquo;excitation de ses trois garnements, dont l&rsquo;a&icirc;n&eacute; jouait d&eacute;j&agrave; au chef de clan &agrave; l&rsquo;&acirc;ge de six ans. Le premier de la lign&eacute;e, Claude, avait d&eacute;j&agrave; ce sentiment ind&eacute;finissable qui lui donnait le sens des responsabilit&eacute;s et, tel un chien de berger, il ramenait &agrave; la meute l&rsquo;un de ses fr&egrave;res &eacute;gar&eacute;, fatigu&eacute; d&rsquo;attendre dans un lieu inhabituel.<\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\t<strong>Fin de l&rsquo;exil<\/strong><\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\tL&rsquo;installation en Isra&euml;l ne fut pas ais&eacute;e pour une famille qui se consid&eacute;rait bourgeoise en Tunisie alors que cette aisance &eacute;tait toute relative. Mais elle devait aller au bout de ses convictions et, pour cela, se contenter d&rsquo;un deux pi&egrave;ces &agrave; Holon, &agrave; six, bien que ceux qui les avaient pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s, au lendemain de l&rsquo;Ind&eacute;pendance, avaient seulement b&eacute;n&eacute;fici&eacute; de l&rsquo;avantage d&rsquo;une baraque de bois, comme de lieu de transfert, en attendant les jours meilleurs programm&eacute;s par les bureaucrates.<\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\tPour meubles, les cartons, entrepos&eacute;s au gr&eacute; de l&rsquo;espace, remplis des objets n&eacute;cessaires &agrave; la vie de tous les jours et sauv&eacute;s du regard terrible des douaniers tunisiens, servaient &agrave; la fois de table de nuit, de biblioth&egrave;que, de support de jeux, de tables de repas et souvent de si&egrave;ges d&rsquo;appoint.<\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\tUne sorte de camping de luxe s&rsquo;ins&eacute;rait dans le quotidien de la famille G. dans l&rsquo;attente des jours meilleurs et de la gr&acirc;ce du Protecteur. Cette petite nich&eacute;e vivait cependant dans une chaleur humaine dont peu de riches pouvaient se pr&eacute;valoir. L&rsquo;argent n&rsquo;achetait pas tout et ne r&eacute;glait certainement rien. Seule la tendresse d&rsquo;une m&egrave;re courageuse pouvait compenser l&rsquo;absence de biens mat&eacute;riels, souvent inutiles, pour se pr&eacute;valoir d&rsquo;un r&eacute;el bonheur.<\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\t<strong>Pourim isra&eacute;lien<\/strong><\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\tLe premier Pourim en Isra&euml;l devait se f&ecirc;ter dans les r&egrave;gles, comme &agrave; Tunis, par tradition certes, mais surtout pour raviver les souvenirs du temps d&rsquo;une certaine vie insouciante. Les enfants seraient ce jour-l&agrave; les rois, m&ecirc;me si la vie &eacute;tait parfois, et par la force des choses, difficile. La famille avait pris l&rsquo;initiative d&rsquo;inviter tous les nouveaux petits amis de l&rsquo;&eacute;cole primaire pour f&ecirc;ter, ensemble, cette premi&egrave;re f&ecirc;te en Terre promise. Les d&eacute;guisements &eacute;taient de rigueur et quelques chiffons bien ordonnanc&eacute;s devaient travestir ceux qui allaient r&eacute;gner durant une journ&eacute;e inoubliable. Yossi, Rami, Ilan, les amis intimes et tous les petits voisins avaient re&ccedil;u leur carton d&rsquo;invitation manuscrit selon le protocole &eacute;tabli.<\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\tLe th&egrave;me &eacute;tait laiss&eacute; &agrave; la libert&eacute; des invit&eacute;s mais les h&ocirc;tes avaient d&rsquo;office choisi l&rsquo;apparat des g&acirc;teaux tunisiens. Les oreilles d&rsquo;Aman, g&acirc;teaux aux formes originales ressemblant &agrave; un chapeau, celui du vizir d&rsquo;Aman, symbolisaient la coutume de couper les oreilles des criminels.<\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\tMais un Pourim &agrave; la mode tunisienne ne se concevait pas sans les&nbsp;makrouds&nbsp;et&nbsp;yoyos&nbsp;au miel, les roses feuillet&eacute;es et les bricks fourr&eacute;es &agrave; la p&acirc;te d&rsquo;amande. Les sucreries devaient rappeler le souvenir doux du pays natal abandonn&eacute;. Pour une fois, la famille ne compterait pas les lires isra&eacute;liennes et, d&egrave;s quinze heures, la f&ecirc;te devait exploser dans un bonheur partag&eacute;.<\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\t<strong>G&acirc;teaux et miel<\/strong><\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\tCependant, &agrave; seize heures personne ne s&rsquo;&eacute;tait encore pr&eacute;sent&eacute; tandis que les enfants G. avaient du mal &agrave; contr&ocirc;ler leurs petites mains qui effleuraient la couche de miel des g&acirc;teaux aux amandes ; mais l&rsquo;&eacute;ducation stricte qu&rsquo;ils avaient re&ccedil;ue leur imposait une dose anormale de patience.<\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\tMandat&eacute; par sa m&egrave;re pour s&rsquo;enqu&eacute;rir de l&rsquo;absence inexpliqu&eacute;e de ses petits amis, Claude revenait bredouille de sa d&eacute;marche.<\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\t&ndash; Et alors ?<\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\t&ndash; Ils ne viendront pas, lan&ccedil;a t-il en gardant le contr&ocirc;le d&rsquo;un visage impassible. Il &eacute;tait bien trop fier pour pleurnicher ou pour exprimer une certaine d&eacute;ception.<\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\t&ndash; M&ecirc;me Yossi, ton meilleur ami et pourquoi ?<\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\t&ndash; Il m&rsquo;a dit qu&rsquo;il ne voulait pas venir dans une maison o&ugrave; il n&rsquo;y avait que des cartons.<\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\t<strong>Nasdaq<\/strong><\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\tLe pr&eacute;sident de la soci&eacute;t&eacute; isra&eacute;lienne cot&eacute;e &agrave; la bourse de New-York &eacute;tait d&eacute;bord&eacute; mais il gardait le calme qu&rsquo;il savait ma&icirc;triser de tout temps. N&rsquo;&eacute;tait-il pas officier de r&eacute;serve de Tsahal ? La presse, qui tenait &agrave; l&rsquo;interviewer, &eacute;tait plus coriace que les ennemis qu&rsquo;il avait eus &agrave; affronter sur le front pendant la guerre. Il n&rsquo;&eacute;tait nullement impressionn&eacute; par l&rsquo;annonce, parue dans le plus grand journal &eacute;conomique des &Eacute;tats-Unis, informant les lecteurs de la r&eacute;ussite d&rsquo;une minuscule start-up isra&eacute;lienne.<\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\tElle constituait la prise de guerre de l&rsquo;ann&eacute;e avec ses centaines de millions de dollars d&eacute;vers&eacute;s &agrave; pleines mains. Le petit Poucet, joyau du high-tech isra&eacute;lien, d&eacute;fiait alors les grands des t&eacute;l&eacute;communications et son pr&eacute;sident offrait son sourire sur plusieurs colonnes de tous les journaux du monde. Il comptait parmi les dirigeants les plus m&eacute;ritants et les plus fortun&eacute;s de l&rsquo;ann&eacute;e.<\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\t&ndash;&nbsp; Monsieur le Pr&eacute;sident, s&rsquo;excusa la secr&eacute;taire, ce monsieur insiste. Il dit qu&rsquo;il est votre ami d&rsquo;enfance Yossi. Il tient personnellement &agrave; vous f&eacute;liciter.<\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\t&ndash; Faites-le entrer.<\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\tD&rsquo;un pas h&eacute;sitant, l&rsquo;invit&eacute; observait autour de lui l&rsquo;originalit&eacute; des meubles qui avaient &eacute;t&eacute; con&ccedil;us par un grand styliste &agrave; la demande sp&eacute;cifique du pr&eacute;sident.<\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\t&ndash; Comment vas-tu Claude ? F&eacute;licitations pour ta r&eacute;ussite et ta promotion. Justement si tu avais besoin de collaborateur, je suis ton homme. Mais je tenais d&rsquo;abord &agrave; te f&eacute;liciter pour le go&ucirc;t de tes meubles originaux new-look. Ils ont &eacute;t&eacute; con&ccedil;us sous une forme originale, comme des cartons de d&eacute;m&eacute;nageurs.<\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\t&ndash; Tu te souviens des miens &agrave; Holon ?<\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\t&ndash; Je ne vois pas de quoi tu parles ?<\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\t&ndash; Eh bien gr&acirc;ce &agrave; toi, tu m&rsquo;as donn&eacute; le go&ucirc;t du combat. Depuis ce jour triste de Pourim, je voulais que ma r&eacute;ussite, si elle avait lieu, soit dor&eacute;navant symbolis&eacute;e dans mes bureaux par tout ce qui pourrait ressembler &agrave; des cartons de d&eacute;m&eacute;nagement. Les chaises et les tables de r&eacute;unions, et m&ecirc;me mon bureau, rappelleraient les cartons que ma m&egrave;re avait admirablement d&eacute;cor&eacute;s pour nous servir de meubles, de biblioth&egrave;ques et de si&egrave;ges quand nous &eacute;tions dans le besoin. Cela m&rsquo;imposera ainsi de ne pas oublier d&rsquo;o&ugrave; je viens, m&ecirc;me si l&rsquo;argent ne me manque plus.<\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\tMais de ces souvenirs, un seul me hante toujours et encore, l&rsquo;absence de mes amis &agrave; mon premier Pourim en Isra&euml;l, dans ma maison pleine de cartons, parce que je n&rsquo;&eacute;tais qu&rsquo;un petit Tunisien face &agrave; ceux qui &eacute;taient cens&eacute;s mieux repr&eacute;senter la civilisation.<\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p itemprop=\"articleBody\">\n\t\t<strong>Jacques BENILLOUCHE<\/strong>, install&eacute; en Isra&euml;l depuis 2007, a collabor&eacute; au Jerusalem Post en fran&ccedil;ais, &agrave; l&#39;Impact puis &agrave; Guysen-Tv. Correspondant&nbsp;en Isra&euml;l de Slate.fr, il anime une &eacute;mission politique hebdomadaire &agrave; RADIOTAF, radio &eacute;mettant depuis Tel-Aviv. Il collabore r&eacute;guli&egrave;rement &agrave; Kol-Isra&euml;l en fran&ccedil;ais et &agrave; la radio parisienne Juda&iuml;ques-FM ainsi qu&rsquo;&agrave; des m&eacute;dias francophones internationaux. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Isra&euml;l, le juda&iuml;sme, la politique franco-isra&eacute;lienne et le Proche-Orient sur la base d&#39;articles exclusifs.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les cartons de Pourim &nbsp; Conte (presque) imaginaire par Jacques BENILLOUCHE &nbsp; &nbsp; Le port de Tunis grouillait de monde en ce mois de d&eacute;cembre 1961. Le d&eacute;part du bateau pour Marseille avait &eacute;t&eacute; annonc&eacute; pour la soir&eacute;e mais les passagers avaient tenu &agrave; anticiper l&rsquo;embarquement pour &eacute;viter une affluence inaccoutum&eacute;e. 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