{"id":12387,"date":"2016-04-03T23:10:22","date_gmt":"2016-04-03T23:10:22","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=12387"},"modified":"2016-04-03T17:14:29","modified_gmt":"2016-04-03T17:14:29","slug":"anatomie-du-fanatisme-polyeucte-de-corneille","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/anatomie-du-fanatisme-polyeucte-de-corneille\/","title":{"rendered":"Anatomie du fanatisme : Polyeucte de Corneille"},"content":{"rendered":"<p>\n\t<u>Anatomie du fanatisme : Polyeucte de Corneille <\/u><u>(info # 010104\/16) <\/u><u>[Analyse d&rsquo;une &oelig;uvre]<\/u><\/p>\n<p>\n\tPar Llewellyn Brown <strong>&copy; Me<\/strong><strong>tula<\/strong><strong>N<\/strong><strong>ews<\/strong><strong>A<\/strong><strong>gency<\/strong><\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tQue peut-il y avoir de commun entre l&rsquo;histoire d&rsquo;un martyr chr&eacute;tien, vivant aux alentours de l&rsquo;an 250 de notre &egrave;re, et nos actuels fanatiques islamistes ? Entre une pi&egrave;ce de th&eacute;&acirc;tre de Pierre Corneille et sa mise en sc&egrave;ne en 2016 ?<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tUn premier &eacute;l&eacute;ment de r&eacute;ponse se trouve dans la volont&eacute; de nos auteurs classiques de cr&eacute;er des &oelig;uvres &agrave; port&eacute;e universelle, qualit&eacute; mise en lumi&egrave;re par une artiste exceptionnellement sensible aux subtilit&eacute;s de notre langue et de la construction litt&eacute;raire. Ou encore : un g&eacute;nie de la cr&eacute;ation litt&eacute;raire aux prises avec les enjeux de notre &eacute;poque moderne, dont les effets se faisaient d&eacute;j&agrave; sentir au xvii<sup>&egrave;me<\/sup> si&egrave;cle, puis la d&eacute;termination de Brigitte Jaques-Wajeman<sup>1<\/sup> de nous faire relire l&rsquo;&oelig;uvre de Corneille pour en comprendre l&rsquo;actualit&eacute;. En effet, la metteuse en sc&egrave;ne pr&eacute;cise : &laquo; Les destructions journali&egrave;res de statues et de temples &ldquo;pa&iuml;ens&rdquo;, perp&eacute;tr&eacute;es au nom de la religion, le fanatisme et le d&eacute;sir de mort de jeunes convertis offrent une similitude &eacute;tonnante avec le destin et les d&eacute;clarations de Polyeucte &raquo;.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t<strong>Le r&eacute;cit<\/strong><\/p>\n<p>\n\tReprenons. <em>Polyeucte martyr : trag&eacute;die chr&eacute;tienne<\/em>, pi&egrave;ce &eacute;crite par Pierre Corneille vers 1642, relate l&rsquo;histoire d&rsquo;un martyr chr&eacute;tien vivant en Arm&eacute;nie. L&rsquo;&eacute;pouse de ce dernier, une Romaine appel&eacute;e Pauline, avait &eacute;t&eacute; autrefois amoureuse du chevalier romain S&eacute;v&egrave;re, mais son p&egrave;re F&eacute;lix devant poursuivre sa carri&egrave;re en Arm&eacute;nie, elle le suivit, se trouvant alors dans l&rsquo;obligation d&rsquo;&eacute;pouser un grand seigneur du pays, le h&eacute;ros &eacute;ponyme. Quant &agrave; S&eacute;v&egrave;re, on le croyait mort au combat.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tOr l&rsquo;action commence au moment o&ugrave;, sous les instances de son ami N&eacute;arque, Polyeucte se convertit au christianisme, religion dont les adeptes &eacute;taient pers&eacute;cut&eacute;s par l&rsquo;Empereur D&eacute;cie. Ce qui fait le r&eacute;el enjeu de la pi&egrave;ce cependant, c&rsquo;est l&rsquo;acte de Polyeucte qui, emport&eacute; soudainement par la gr&acirc;ce, d&eacute;cide de briser publiquement les idoles au temple, entra&icirc;nant son ami dans cette entreprise sacril&egrave;ge. N&eacute;arque est ex&eacute;cut&eacute; sous les yeux de Polyeucte, qui aspire &agrave; devenir martyr &agrave; son tour. Apr&egrave;s des r&eacute;sistances, son exemple suscite la conversion de sa femme, de son p&egrave;re et, enfin, de S&eacute;v&egrave;re ; celui-ci &eacute;tant venu ostensiblement pour accomplir un sacrifice mais, en r&eacute;alit&eacute;, pour retrouver Pauline.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t<strong>La sph&egrave;re mondaine<\/strong><\/p>\n<p>\n\tDisons-le d&rsquo;embl&eacute;e : telle que la pi&egrave;ce est &eacute;crite, il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;une simple histoire pieuse. Par sa reprise &agrave; l&rsquo;&eacute;poque du Grand Si&egrave;cle, le r&eacute;cit acquiert une tout autre valeur que celle qu&rsquo;il pouvait rev&ecirc;tir dans <em>La L&eacute;gende dor&eacute;e<\/em>. Certes, on est libre de lire l&rsquo;histoire de cette mani&egrave;re, et les contemporains l&rsquo;ont sans doute fait &ndash; tout le langage employ&eacute; par les martyrs para&icirc;t conforme aux conceptions chr&eacute;tiennes &ndash;, mais si l&rsquo;on suit de texte de pr&egrave;s, on s&rsquo;aper&ccedil;oit que Corneille lui donne une autre port&eacute;e.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tAvant d&rsquo;aborder la question du fanatisme, nous pouvons situer le contexte qui, dans cette pi&egrave;ce, lui sert d&rsquo;&eacute;crin. Les trag&eacute;dies de Corneille se fondent sur ce que Fran&ccedil;ois Regnault nomme le &laquo; n&oelig;ud de la gloire &raquo;, structure compos&eacute;e de deux dimensions incompatibles entre elles : l&rsquo;all&eacute;geance &agrave; l&rsquo;Etat, d&rsquo;un c&ocirc;t&eacute;, et la singularit&eacute; repr&eacute;sent&eacute;e par le choix d&rsquo;un partenaire amoureux, de l&rsquo;autre. L&rsquo;union de ces dimensions n&rsquo;offre l&rsquo;espoir d&rsquo;aucune r&eacute;solution harmonieuse. Ainsi, Pauline a suivi son devoir en &eacute;pousant le chevalier arm&eacute;nien, et ne reviendra jamais sur cette d&eacute;cision. Polyeucte peut &ecirc;tre pein&eacute; de d&eacute;couvrir qu&rsquo;elle &eacute;prouve encore de la passion pour S&eacute;v&egrave;re, mais c&rsquo;est la r&eacute;sistance m&ecirc;me d&eacute;ploy&eacute;e par son &eacute;pouse qui fait sa qualit&eacute;, au point que son mari est saisi d&rsquo;admiration devant autant de m&eacute;rites : &laquo; Qu&rsquo;aux d&eacute;pens d&rsquo;un beau feu vous me rendez heureux, \/ Et que vous &ecirc;tes doux &agrave; mon c&oelig;ur amoureux ! &raquo;. Elle &laquo; tyrannise &raquo; ses sentiments, mais c&rsquo;est pr&eacute;cis&eacute;ment ainsi que S&eacute;v&egrave;re pourra continuer &agrave; l&rsquo;aimer et &agrave; l&rsquo;admirer.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tL&rsquo;attachement &agrave; la <em>gloire<\/em> suppose que l&rsquo;on ne se pr&eacute;cipite pas sur l&rsquo;objet d&eacute;sirable &ndash; qui, alors, se pr&eacute;senterait comme la solution &ndash;, mais que l&rsquo;on conserve le caract&egrave;re probl&eacute;matique de l&rsquo;existence. C&rsquo;est sur ce plan pr&eacute;cis que les personnages rivalisent : ce qui les unit est cela m&ecirc;me qui les s&eacute;pare. Pauline voue un attachement ind&eacute;fectible &agrave; sa propre gloire, tout autant qu&rsquo;&agrave; son ancien amoureux S&eacute;v&egrave;re : &laquo; [&hellip;] il n&rsquo;est point aux Enfers d&rsquo;horreurs que je n&rsquo;endure, \/ Plut&ocirc;t que de souiller une gloire si pure [&hellip;] &raquo;. De m&ecirc;me, elle conjure S&eacute;v&egrave;re de d&eacute;ployer tous ses efforts pour conserver son mari en vie, alors qu&rsquo;il risque la mort : &laquo; Mais plus l&rsquo;effort est grand, plus la gloire en est grande [&hellip;] &raquo;. C&rsquo;est seulement en refusant de profiter de l&rsquo;&eacute;ventuel veuvage de celle qu&rsquo;il aime que S&eacute;v&egrave;re peut m&eacute;riter Pauline.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tCet id&eacute;al nourrit n&eacute;anmoins l&rsquo;importance accord&eacute;e aux relations humaines. C&rsquo;est en &laquo; qualit&eacute; de femme, ou de fille &raquo; que Pauline cherche &agrave; faire fl&eacute;chir son p&egrave;re, F&eacute;lix, afin qu&rsquo;il n&rsquo;ordonne pas l&rsquo;ex&eacute;cution de Polyeucte. L&rsquo;humain se d&eacute;finit par les &eacute;changes, ce qui permet &agrave; Pauline de faire valoir son ob&eacute;issance aupr&egrave;s de son p&egrave;re, afin de persuader celui-ci de sauver Polyeucte : son ob&eacute;issance m&eacute;rite qu&rsquo;en retour, F&eacute;lix lui fasse cette concession qui d&eacute;roge &agrave; la r&egrave;gle absolue.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tC&rsquo;est l&rsquo;Etat qui, en tant qu&rsquo;autorit&eacute; supr&ecirc;me, exclut toute consid&eacute;ration personnelle, ainsi que le d&eacute;clare F&eacute;lix : &laquo; Quand le crime d&rsquo;&Eacute;tat se m&ecirc;le au sacril&egrave;ge, \/ Le sang ni l&rsquo;amiti&eacute; n&rsquo;ont plus de privil&egrave;ge &raquo;. Cette dimension potentiellement inhumaine trouve son ancrage dans la peur de mourir, comme l&rsquo;affirme F&eacute;lix, dans son effort pour ramener Polyeucte &agrave; la raison : &laquo; Au spectacle sanglant d&rsquo;un ami qu&rsquo;il faut suivre, \/ La crainte de mourir et le d&eacute;sir de vivre \/ Ressaisissent une &acirc;me avec tant de pouvoir, \/ Que qui voit le tr&eacute;pas cesse de le vouloir &raquo;. La crainte de la mort donne sa consistance aux liens humains, et les personnages doivent n&eacute;gocier leurs choix au regard de cette menace. C&rsquo;est dans ce sens que F&eacute;lix p&egrave;se la port&eacute;e de ses actes : il doit choisir de prot&eacute;ger Polyeucte ou d&rsquo;&eacute;pouser l&rsquo;hostilit&eacute; de D&eacute;cie &agrave; l&rsquo;&eacute;gard des chr&eacute;tiens.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tL&rsquo;ensemble des personnages donc &ndash; Pauline, S&eacute;v&egrave;re et F&eacute;lix (Polyeucte aussi, au d&eacute;but) &ndash; &eacute;voluent sur un plan rigoureusement humain. Seuls, ils offrent la mati&egrave;re &agrave; une trag&eacute;die corn&eacute;lienne telle qu&rsquo;on l&rsquo;entend d&rsquo;habitude, incarnant la probl&eacute;matique repr&eacute;sent&eacute;e par l&rsquo;Etat dans ses liens complexes avec l&rsquo;amour.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t<strong>Le fanatisme<\/strong><\/p>\n<p>\n\tOr le fanatisme religieux change radicalement cette &eacute;quation et, converti, Polyeucte rejette ce registre o&ugrave; les personnages r&egrave;glent leur existence sur un tr&egrave;s haut id&eacute;al.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tAlors que N&eacute;arque exhorte Polyeucte &agrave; la mod&eacute;ration, celui-ci d&eacute;clare que Dieu n&rsquo;accepte pas d&rsquo;&ecirc;tre rel&eacute;gu&eacute; derri&egrave;re des consid&eacute;rations humaines. Ce jugement semblerait conforme &agrave; ce que pr&ocirc;nent les &Eacute;vangiles, comme le souligne Polyeucte : &laquo; Il ne faut rien aimer qu&rsquo;apr&egrave;s lui, qu&rsquo;en lui-m&ecirc;me, \/ N&eacute;gliger pour lui plaire, et femme, et biens, et rang, \/ Exposer pour sa gloire, et verser tout son sang : [&hellip;] &raquo;.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tCette priorit&eacute; absolue accord&eacute;e &agrave; Dieu conduit Polyeucte et N&eacute;arque &agrave; rejeter totalement le dilemme amour\/Etat, qui r&eacute;git l&rsquo;existence des autres personnages. A ce titre, ils refusent toute compassion. Ils ne sont pas plus sensibles &agrave; leur propre douleur : alors que la mort est source de crainte pour les autres, les martyrs y aspirent. Pauline l&rsquo;annonce &agrave; F&eacute;lix : &laquo; Les supplices leur sont ce qu&rsquo;&agrave; nous les plaisirs, \/ Et les m&egrave;nent au but o&ugrave; tendent leurs d&eacute;sirs, \/ La mort la plus inf&acirc;me, ils l&rsquo;appellent Martyre &raquo;. Quand Polyeucte d&eacute;nie toute n&eacute;cessit&eacute; de rester en vie afin de prot&eacute;ger les chr&eacute;tiens, N&eacute;arque proteste : &laquo; Vous voulez donc mourir ! &raquo; Mais Polyeucte n&rsquo;h&eacute;site plus : &laquo; Vous aimez donc &agrave; vivre &raquo;. On en entend l&rsquo;&eacute;cho dans la formule du Hamas: &laquo; Nous aimons la mort autant que nos ennemis aiment la vie &raquo;.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tDans la mise en sc&egrave;ne de Brigitte Jaques-Wajeman, la vue du sang d&eacute;voile la r&eacute;alit&eacute; qui inspire la conversion en s&eacute;rie. Au d&eacute;but de la pi&egrave;ce, Polyeucte est habill&eacute; de blanc (innocence ?), N&eacute;arque en noir (annon&ccedil;ant le destin funeste ?) et Pauline en rouge. Si cette derni&egrave;re couleur pourrait correspondre &agrave; la passion que ce personnage &eacute;prouve pour S&eacute;v&egrave;re, sa valeur change quand Pauline revient macul&eacute;e du sang de son mari supplici&eacute; : &laquo; Son sang dont tes bourreaux viennent de me couvrir \/ M&rsquo;a dessill&eacute; les yeux, et me les vient d&rsquo;ouvrir &raquo;. Comme l&rsquo;observe Nietzsche, cit&eacute; par Brigitte Jaques-Wajeman : &laquo; Les morts des martyrs [&hellip;] ont &eacute;t&eacute; un grand malheur dans l&rsquo;histoire : elles ont <em>s&eacute;duit<\/em>&hellip; &raquo;<sup>2<\/sup>.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tCertes, les autres personnages aussi sont habit&eacute;s par une haute aspiration, mais les martyrs versent ces passions au compte d&rsquo;une garantie divine : &laquo; J&rsquo;ai de l&rsquo;ambition, mais plus noble, mais plus belle, \/ Cette grandeur p&eacute;rit, j&rsquo;en veux une immortelle, \/ Un bonheur assur&eacute;, sans mesure et sans fin [&hellip;] &raquo;. Le royaume terrestre para&icirc;t bien d&eacute;risoire par comparaison avec celui de Dieu : &laquo; Si mourir pour son Prince est un illustre sort, \/ Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort ? &raquo;.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tLe Dieu dont les martyrs se r&eacute;clament m&eacute;rite qu&rsquo;on l&rsquo;honore sans r&eacute;serve, tout simplement parce qu&rsquo;il repr&eacute;sente la puissance supr&ecirc;me : &laquo; Le Dieu de Polyeucte et celui de N&eacute;arque \/ De la Terre et du Ciel est l&rsquo;absolu Monarque [&hellip;] &raquo;. On aurait donc tort de ne pas miser sur Celui qui se tient incontestablement au-dessus de toutes les puissances humaines : on n&rsquo;a rien &agrave; y perdre, et tout &agrave; y gagner.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tNe souffrant pas les al&eacute;as qui caract&eacute;risent l&rsquo;existence soumise au n&oelig;ud de la gloire, les martyrs recherchent une solution facile. On sait que Jean-Claude Milner a mis en &eacute;vidence le penchant occidental &agrave; voir les situations en termes d&rsquo;un <em>probl&egrave;me<\/em> auquel il conviendrait de trouver une <em>solution<\/em>, cette derni&egrave;re &eacute;tant cens&eacute;e r&eacute;sorber l&rsquo;irr&eacute;solution offensante<sup>3<\/sup>. Cependant, le <em>n&oelig;ud de la gloire<\/em> corn&eacute;lien reposait pr&eacute;cis&eacute;ment sur l&rsquo;impossibilit&eacute; d&rsquo;atteindre une solution. Or ces exalt&eacute;s aspirent &agrave; voir se dissiper toute incompl&eacute;tude gr&acirc;ce au martyr, en sorte que Pauline, convertie, d&eacute;clare &agrave; son p&egrave;re qu&rsquo;ils ont tous les deux &agrave; y gagner : &laquo; Affermis par ma mort ta fortune, et la mienne, \/ Le coup &agrave; l&rsquo;un et l&rsquo;autre en sera pr&eacute;cieux, \/ Puisqu&rsquo;il t&rsquo;assure en Terre, en m&rsquo;&eacute;levant aux Cieux &raquo;. Tous les probl&egrave;mes &ndash; mondains et c&eacute;lestes &ndash; s&rsquo;&eacute;vanouissent ainsi, comme par miracle !<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t<strong>Le f&eacute;minin<\/strong><\/p>\n<p>\n\tA l&rsquo;ouverture de la pi&egrave;ce, dans la mise en sc&egrave;ne de Brigitte Jaques-Wajeman, on d&eacute;couvre, au centre de la sc&egrave;ne, un lit d&eacute;fait o&ugrave; Pauline se trouve couch&eacute;e, l&eacute;g&egrave;rement v&ecirc;tue de blanc, &agrave; demi couverte une courtepointe, blanche &eacute;galement : il s&rsquo;agit d&rsquo;un lieu d&rsquo;intimit&eacute; o&ugrave; se joue le lien de Polyeucte avec le f&eacute;minin. Au cours de cette premi&egrave;re sc&egrave;ne, Polyeucte appara&icirc;t comme le &laquo; recr&eacute;ant &raquo; des romans de chevalerie<sup>4<\/sup>, &agrave; l&rsquo;image d&rsquo;Erec passant sa journ&eacute;e au lit avec sa nouvelle &eacute;pouse Enide, n&eacute;gligeant les exercices guerriers avec ses barons. N&eacute;arque lui recommande alors : &laquo; Fuyez un ennemi qui sait votre d&eacute;faut &raquo;. En effet, les deux chr&eacute;tiens s&rsquo;entretiennent mutuellement, s&rsquo;excitant &agrave; transgresser.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tCar dans cette pi&egrave;ce, le fanatisme se r&eacute;v&egrave;le &ecirc;tre essentiellement une affaire d&rsquo;hommes, excluant le rapport &agrave; la femme. Quand N&eacute;arque entra&icirc;ne Polyeucte pour qu&rsquo;il se fasse baptiser, celui-ci refuse de divulguer &agrave; Pauline les raisons de son d&eacute;part : il courrait un risque &agrave; exposer son projet &agrave; une femme.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tLa sexualit&eacute; entre en jeu de fa&ccedil;on visible &agrave; deux moments dans cette mise en sc&egrave;ne : quand S&eacute;v&egrave;re rencontre Pauline apr&egrave;s des ann&eacute;es d&rsquo;absence, et quand celle-ci tente de dissuader Polyeucte de s&rsquo;abandonner au martyre. La premi&egrave;re de ces deux sc&egrave;nes r&eacute;v&egrave;le l&rsquo;intensit&eacute; d&rsquo;une passion amoureuse intense, et tout ce &agrave; quoi Pauline a renonc&eacute; en ob&eacute;issant &agrave; la voix du devoir. Entre Pauline et Polyeucte ensuite, on assiste au rejet violent du sexuel, pour le motif que celui-ci compromettrait l&rsquo;autonomie exalt&eacute;e du futur martyr.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t<strong>Fanatisme et modernit&eacute;<\/strong><\/p>\n<p>\n\tDans son analyse du fanatisme, Corneille vise au-del&agrave; du simple christianisme. Dans cette th&eacute;matique centr&eacute;e sur le religieux, il s&rsquo;agit non pas de se fixer sur la question confessionnelle, mais de se demander : <em>De quoi Dieu est-il le nom ?<\/em><\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tEn effet, nous sommes en pr&eacute;sence d&rsquo;une question moderne. Au lieu de penser au fanatisme comme un ph&eacute;nom&egrave;ne r&eacute;serv&eacute; aux &eacute;poques &laquo; obscurantistes &raquo;, au &laquo; Moyen Age &raquo;, il convient de voir que celui-ci est conditionn&eacute;, en ce qui nous concerne, par la science et le capitalisme, qui prenaient d&eacute;j&agrave; de l&rsquo;ampleur au xvii<sup>&egrave;me<\/sup> si&egrave;cle, d&eacute;truisant les liens symboliques qui r&eacute;gissaient jusqu&rsquo;alors les rapports humains.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tAutrefois, la place que quelqu&rsquo;un occupait dans la soci&eacute;t&eacute; d&eacute;terminait son existence et r&eacute;glait les questions qu&rsquo;il pouvait se poser &agrave; l&rsquo;&eacute;gard de son statut social, de son devoir, de la d&eacute;f&eacute;rence qu&rsquo;il convenait de manifester envers ses sup&eacute;rieurs. Le rationalisme, en revanche, met les hommes sur un pied d&rsquo;&eacute;galit&eacute;, quelle que soit leur condition sociale. De m&ecirc;me, les lois de la science brisent l&rsquo;harmonie reliant la vie des hommes &agrave; l&rsquo;ordre divin. De son c&ocirc;t&eacute;, le capitalisme d&eacute;truit les objets dans leur mat&eacute;rialit&eacute;, en sorte qu&rsquo;on les &eacute;value en fonction de leur simple valeur mon&eacute;taire.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tUne b&eacute;ance s&rsquo;ouvre alors dans l&rsquo;univers, et tout devient possible. L&rsquo;incertitude r&egrave;gne, ce dont t&eacute;moigne le personnage de F&eacute;lix, qui doit d&eacute;cider comment agir, sans savoir comment mieux assurer sa s&eacute;curit&eacute; et sa carri&egrave;re.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tLes martyrs, en revanche, comblent le vide angoissant avec une exaltation qui leur restaure la certitude et le sens de la vie. Polyeucte d&eacute;nonce ceux qui se contentent du caract&egrave;re &eacute;ph&eacute;m&egrave;re de l&rsquo;existence : &laquo; Ils n&rsquo;aspirent enfin qu&rsquo;&agrave; des biens passagers, \/ Que troublent les soucis, que suivent les dangers, \/ La Mort nous les ravit, la Fortune s&rsquo;en joue, \/ Aujourd&rsquo;hui dans le tr&ocirc;ne, et demain dans la boue [&hellip;] &raquo;. En rejetant tous les liens mondains, les martyrs pr&eacute;tendent se mettre &agrave; l&rsquo;abri de toute incertitude : &laquo; Pourquoi mettre au hasard ce que la mort assure ? &raquo;.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tAu fond, cette pi&egrave;ce ne donne pas &agrave; voir des chr&eacute;tiens pers&eacute;cut&eacute;s, mais des convertis qui aspirent au martyre, &agrave; tel point que l&rsquo;on pourrait affirmer qu&rsquo;ils incarnent une h&eacute;r&eacute;sie. En effet, le choix qui, ici, est mis au compte de la religion est compl&egrave;tement dissoci&eacute; de la morale et de l&rsquo;enjeu des relations humaines. Les exalt&eacute;s sont habit&eacute;s plut&ocirc;t par une <em>soif de puissance<\/em>. Si, dans cette pi&egrave;ce, les chr&eacute;tiens sont qualifi&eacute;s de sujets fid&egrave;les et paisibles, c&rsquo;est parce que l&rsquo;enjeu de leur existence n&rsquo;est pas mondain : il se situe du c&ocirc;t&eacute; d&rsquo;un absolu de la <em>jouissance<\/em>, celle-l&agrave; dont le marquis de Sade fera l&rsquo;anatomie un si&egrave;cle plus tard.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tL&rsquo;acte accompli par ces personnages est crucial. En brisant les idoles, ils visent &agrave; porter atteinte &agrave; ce qui fait lien en soci&eacute;t&eacute;, &agrave; tout ce que les autres tiennent pour sacr&eacute;, ainsi que l&rsquo;explique la confidente Stratonice : &laquo; Des myst&egrave;res sacr&eacute;s hautement se moquait, \/ Et traitait de m&eacute;pris les Dieux qu&rsquo;on invoquait &raquo;. Dans la mise en sc&egrave;ne de Brigitte Jaques-Wajeman, l&rsquo;acte de sacril&egrave;ge s&rsquo;accompagne d&rsquo;&eacute;clairs et de tonnerre, comme pour marquer &agrave; quel point la destruction touche aux bases de la vie civilis&eacute;e. Les iconoclastes, ici, d&eacute;nigrent les dieux pa&iuml;ens, voyant en eux des adult&egrave;res et des incestueux, et d&eacute;clarent que les idoles ne sont que de simples objets inertes. S&rsquo;ils agissent ainsi, c&rsquo;est pour mieux se r&eacute;clamer de Celui qui d&eacute;tient le r&eacute;el pouvoir sur l&rsquo;univers. Leur critique n&rsquo;est pas d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e : c&rsquo;est par leurs provocations qu&rsquo;ils <em>font exister leur dieu <\/em>; autrement dit, en d&eacute;cha&icirc;nant la col&egrave;re des hommes.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tEn effet, si la divinit&eacute; &eacute;tait &agrave; ce point toute puissante, elle pourrait bien se passer des hommes. Mais ces personnages ne probl&eacute;matisent pas cette question : ils cherchent &agrave; <em>faire jouir Dieu<\/em>. Nous sommes clairement ici &agrave; l&rsquo;&eacute;poque moderne, o&ugrave; l&rsquo;on fait exister Dieu par la barbarie, en l&rsquo;absence d&rsquo;une divinit&eacute; symbolique, capable de structurer notre monde.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t<strong>Conclusion<\/strong><\/p>\n<p>\n\tS&rsquo;agit-il de fanatiques chr&eacute;tiens ? On peut s&rsquo;&eacute;tonner d&rsquo;entendre, dans une pi&egrave;ce de th&eacute;&acirc;tre du classicisme fran&ccedil;ais, des pa&iuml;ens accabler les chr&eacute;tiens de toutes les insultes. Sans doute les spectateurs de Corneille se croyaient-ils sup&eacute;rieurs aux pa&iuml;ens de la pi&egrave;ce, jugeant que ces derniers &eacute;taient aveugl&eacute;s dans leur jugement. De surcro&icirc;t, ils pouvaient arguer que l&rsquo;action de Polyeucte se justifiait, &agrave; la lumi&egrave;re du triomphe final du christianisme : son martyre r&eacute;ussit &agrave; amener d&rsquo;autres &agrave; la religion chr&eacute;tienne, et lui-m&ecirc;me est devenu saint.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tOn peut penser aussi que Corneille cherchait &agrave; r&eacute;v&eacute;ler le potentiel fanatisant du christianisme. Il n&rsquo;avait pas &agrave; chercher loin : les guerres de religion &eacute;taient encore fra&icirc;ches dans les m&eacute;moires. Plus largement, cependant, Corneille porte un regard aiguis&eacute; sur les d&eacute;bordements d&eacute;clench&eacute;s par la Raison. Dans cette pi&egrave;ce, les Arm&eacute;niens pa&iuml;ens sont plus humains que les nouveaux chr&eacute;tiens.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tDans sa mise en sc&egrave;ne, Brigitte Jaques-Wajeman laisse le dernier mot &agrave; Nietzsche : &laquo; Mais le sang est le plus mauvais t&eacute;moin de la v&eacute;rit&eacute; ; le sang empoisonne la doctrine la plus pure pour en faire une folie et une haine du c&oelig;ur. Et lorsqu&rsquo;on passe au travers du feu pour sa doctrine &ndash; qu&rsquo;est-ce que cela prouve ! Il vaut mieux en v&eacute;rit&eacute; que notre propre doctrine vienne de notre propre brasier ! &raquo;.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tSi notre soci&eacute;t&eacute; a &eacute;volu&eacute; depuis l&rsquo;&eacute;poque de Corneille, elle n&rsquo;en est pas moins le produit direct. Toute notion d&rsquo;h&eacute;ro&iuml;sme est effac&eacute;e par l&rsquo;oubli ; l&rsquo;enfer de la d&eacute;raison islamique adresse d&eacute;sormais, &agrave; la veulerie de nos technocrates, un imp&eacute;ratif devant lequel ces derniers se h&acirc;tent trop souvent de c&eacute;der.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tNotes :<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t<sup>1<\/sup>Paris, Th&eacute;&acirc;tre des Abbesses, du 4 au 20 f&eacute;vrier 2016.<\/p>\n<p>\n\t<sup>2<\/sup>Nietzsche, <em>L&rsquo;Ant&eacute;christ<\/em>, Eric Blondel trad., Paris, GF-Flammarion, 1994, p. 114.<\/p>\n<p>\n\t<sup>3<\/sup>Jean-Claude Milner, <em>Les Penchants criminels de l&rsquo;Europe d&eacute;mocratique<\/em>, Lagrasse, Verdier, &laquo; Le S&eacute;minaire de J&eacute;rusalem &raquo;, 2003, p. 9-16.<\/p>\n<p>\n\t<sup>4<\/sup>Le verbe <em>recroire <\/em>signifie &laquo; abandonner le combat &raquo;, par paresse, lassitude ou d&eacute;couragement. Il s&rsquo;applique aussi au chevalier qui refuse de s&rsquo;entra&icirc;ner parce qu&rsquo;il tombe amoureux. Chr&eacute;tien de Troyes, &eacute;crivit le roman <em>Erec et Enide<\/em> aux alentours de 1160.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Anatomie du fanatisme : Polyeucte de Corneille (info # 010104\/16) [Analyse d&rsquo;une &oelig;uvre] Par Llewellyn Brown &copy; MetulaNewsAgency &nbsp; Que peut-il y avoir de commun entre l&rsquo;histoire d&rsquo;un martyr chr&eacute;tien, vivant aux alentours de l&rsquo;an 250 de notre &egrave;re, et nos actuels fanatiques islamistes ? 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