{"id":12507,"date":"2016-04-15T00:00:08","date_gmt":"2016-04-15T00:00:08","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=12507"},"modified":"2016-04-15T00:00:08","modified_gmt":"2016-04-15T00:00:08","slug":"georges-bensoussan-vers-une-marranisation-de-lexistence-juive-en-france","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/georges-bensoussan-vers-une-marranisation-de-lexistence-juive-en-france\/","title":{"rendered":"Georges Bensoussan: \u00ab Vers une marranisation de l\u2019existence juive en France \u00bb"},"content":{"rendered":"<p>\n\tGeorges Bensoussan: &laquo; Vers une marranisation de l&rsquo;existence juive en France &raquo;<\/p>\n<p>\n\tPar Steve Nadjar<\/p>\n<p><figure style=\"clear: both;\"><figcaption>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<\/figcaption><\/figure>\n<\/p>\n<p>\n\tC&rsquo;est un diagnostic clinique de la situation des Juifs de France que nous livre Georges Bensoussan. L&rsquo;auteur des Territoires perdus de la R&eacute;publique (2002) ou de Juifs en pays arabes (2012) s&rsquo;inqui&egrave;te de la fragilisation de la communaut&eacute; juive face &agrave; un antis&eacute;mitisme toujours plus virulent. Et appelle &agrave; se dessiller les yeux.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<div>\n<p>\n\t\t<strong>Treize ans apr&egrave;s sa parution, votre livre,&nbsp;<em>Les Territoires perdus de la R&eacute;publique<\/em>&nbsp;(&eacute;ditions Mille et une nuits)<em>,&nbsp;<\/em>et son titre m&ecirc;me se sont install&eacute;s comme un &eacute;l&eacute;ment du d&eacute;bat public. Intellectuels, politiques et m&eacute;dias se sont empar&eacute;s de cette notion. Est-ce selon vous le signe d&rsquo;une prise de conscience de la r&eacute;alit&eacute; que vous mettiez alors en lumi&egrave;re&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Georges Bensoussan&nbsp;:&nbsp;<\/strong>Je parlerais d&rsquo;une prise de conscience partielle tant on s&rsquo;est empar&eacute; du titre sans s&rsquo;emparer v&eacute;ritablement du contenu. Beaucoup de ceux qui parlent des&nbsp;<em>Territoires perdus<\/em>n&rsquo;osent pas prononcer les mots qui f&acirc;chent. La frilosit&eacute; de la pens&eacute;e est toujours de mise, drap&eacute;e dans l&rsquo;alibi du moralisme qui n&rsquo;est pas la morale faut-il le rappeler&hellip;Ce qu&rsquo;on annon&ccedil;ait dans ce livre n&rsquo;&eacute;tait que l&rsquo;amorce d&rsquo;une situation aujourd&rsquo;hui tr&egrave;s d&eacute;grad&eacute;e. Une partie de la population de ce pays ne se sent plus reli&eacute;e &agrave; la nation, elle affirme clairement pour reprendre le titre d&rsquo;un documentaire r&eacute;cent que &laquo;&nbsp;les Fran&ccedil;ais, c&rsquo;est les autres&nbsp;&raquo;.&nbsp; N&eacute;s en France, souvent de 3e&nbsp;g&eacute;n&eacute;ration, ces&nbsp; jeunes ne sont ni immigr&eacute;s ni &eacute;trangers. Mais bel et bien fran&ccedil;ais sans ressentir toutefois une v&eacute;ritable attache avec leur pays de naissance. Et, plus dramatique peut &ecirc;tre, une attache mythifi&eacute;e et gu&egrave;re plus avec le pays des a&iuml;eux.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Certains pointent du doigt la responsabilit&eacute; de l&rsquo;Etat dans ce d&eacute;tachement, un Etat qui aurait &laquo;&nbsp;stigmatis&eacute;&nbsp;&raquo; ces populations.<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t<strong>G.B.&nbsp;:&nbsp;<\/strong>C&rsquo;est le vieux discours de la repentance d&rsquo;un Etat raciste et stigmatisant.&nbsp;Derri&egrave;re ce slogan, la question de fond est plut&ocirc;t de comprendre pourquoi ces populations, le plus souvent musulmanes et d&rsquo;origine maghr&eacute;bine ou d&rsquo;Afrique noire, ont &eacute;t&eacute; rassembl&eacute;es dans les m&ecirc;mes cit&eacute;s pour y cr&eacute;er une s&eacute;gr&eacute;gation spatiale, ethnique et finalement sociale g&eacute;n&eacute;rant un sentiment d&rsquo;abandon et de r&eacute;clusion &laquo;&nbsp;entre soi&nbsp;&raquo;&nbsp;? Or, &agrave; l&rsquo;oppos&eacute; de la vulgate, apr&egrave;s les &eacute;meutes de Vaulx en Velin puis de V&eacute;nissieux au d&eacute;but des ann&eacute;es 1980, l&rsquo;Etat a massivement investi (cf. la banlieue parisienne). Mais pour quel r&eacute;sultat quand ces cit&eacute;s ethno sociales n&rsquo;ont pas &eacute;t&eacute; cass&eacute;es.<\/p>\n<p>\n\t\tSi la soci&eacute;t&eacute; fran&ccedil;aise a eu du mal &agrave; int&eacute;grer ces populations, c&rsquo;est aussi parce que le flux migratoire &eacute;tait trop puissant. Pass&eacute; un certain seuil, la machine s&rsquo;enraye, l&rsquo;int&eacute;gration ne fonctionne plus. De l&agrave; cette question rarement pos&eacute;e&nbsp;: pourquoi le regroupement familial (1976) a t-il &eacute;t&eacute; d&eacute;cid&eacute; par la droite lib&eacute;rale (et la plus droiti&egrave;re depuis la Lib&eacute;ration) au moment d&rsquo;un puissant ralentissement &eacute;conomique qui sonnait l&rsquo;entr&eacute;e dans le ch&ocirc;mage de masse. C&rsquo;est en 1967 que l&rsquo;ANPE avait &eacute;t&eacute; cr&eacute;&eacute;e et les 400&nbsp;000 ch&ocirc;meurs de l&rsquo;&eacute;poque semblaient d&eacute;j&agrave; un cauchemar national. Deux millions de ch&ocirc;meurs en 1982, 3,6 millions aujourd&rsquo;hui et pr&egrave;s de 6 millions en comptabilisant les temps partiel subis. R&eacute;alise-t-on derri&egrave;re ces chiffres irr&eacute;els ce que signifie le ch&ocirc;mage de longue dur&eacute;e&nbsp;: la destruction syst&eacute;matique d&rsquo;un homme. Et l&rsquo;accumulation d&rsquo;une souffrance et donc d&rsquo;une violence potentielle consid&eacute;rable. &nbsp;Pourquoi les classes dirigeantes fran&ccedil;aises, 8 ans seulement apr&egrave;s la grande peur de 1968, ont-elles mis en place une politique aussi aberrante dont elles ne vont &eacute;videmment pas assumer les retomb&eacute;es dans leurs quartiers prot&eacute;g&eacute;s&nbsp;? Les classes populaires, seules, qui encaisseront le choc de la vague migratoire, un choc culturel et identitaire qui, coupl&eacute; au ch&ocirc;mage de masse, au sentiment d&rsquo;abandon de l&rsquo;Etat et au m&eacute;pris des &eacute;lites, et en particulier des &eacute;lites de gauche, vont nourrir le ressentiment, la col&egrave;re voire la haine dans cette &laquo;&nbsp;France p&eacute;riph&eacute;rique&nbsp;&raquo; (et majoritaire) dont parlait d&eacute;j&agrave; Eric Conan en 2004, puis Christophe Guilluy et Hugues Lagrange plus r&eacute;cemment. L&agrave; est le c&oelig;ur du vote Front National. Et pas dans quelque fascisme mythique pour qui rejoue &eacute;ternellement la Guerre d&rsquo;Espagne ou la R&eacute;sistance.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Est-il difficile d&rsquo;insister dans le d&eacute;bat public sur l&rsquo;importance du fait culturel dans la progression de l&rsquo;antis&eacute;mitisme en France&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t<strong>G. B.&nbsp;:&nbsp;<\/strong>Oui. Le facteur culturel, comme le facteur d&eacute;mographique restent entach&eacute;s de suspicion. Pour ceux qui ont fait du combat de l&rsquo;antiracisme une vision du monde simplificatrice (bien\/mal, vertu\/vice etc..), le culturel ne serait qu&rsquo;un racisme dissimul&eacute; et honteux. H&eacute;las, le politique n&rsquo;a rien &agrave; voir avec les bons sentiments des Homais d&rsquo;une partie de l&rsquo;universit&eacute; fran&ccedil;aise (les professionnels de l&rsquo;indignation progressiste type&nbsp;<em>Mediapart)<\/em>. Le facteur culturel demeure avec le facteur d&eacute;mographique l&rsquo;une des cl&eacute;s principales des conflits.&nbsp; Invoquer &agrave; propos de l&rsquo;antis&eacute;mitisme d&rsquo;une partie de la communaut&eacute; maghr&eacute;bine (voyez la rage antijuive de Merah, de Nemmouche, des fr&egrave;res Kouachi, d&rsquo;Abbaoud et de quelques autres), cette tradition culturelle antijuive du Maghreb (pas forc&eacute;ment antinomique d&rsquo;ailleurs d&rsquo;une forme de convivialit&eacute;) dans laquelle beaucoup ont grandi, ne revient &agrave; stigmatiser personne sauf pour ceux qui ignorent le sujet.&nbsp;<em>Car<\/em>&nbsp;cette r&eacute;alit&eacute; culturelle est connue de tous les historiens de la question, de Bernard Lewis &agrave; Paul Fenton.&nbsp; Pourtant, invoquer le racisme de domin&eacute;s para&icirc;t encore difficilement concevable &agrave; ceux pour lesquels un opprim&eacute; ne saurait opprimer &agrave; son tour. A fortiori quand l&rsquo;opprim&eacute; &eacute;pouse la vieille figure mill&eacute;nariste du Pauvre r&eacute;dempteur. De l&agrave;, leur col&egrave;re devant la mise en avant d&rsquo;une culture sp&eacute;cifiquement antijuive du Maghreb, de l&agrave; les accusations r&eacute;currentes et us&eacute;es de racisme qui ont st&eacute;rilis&eacute; tout d&eacute;bat dans ce pays. De l&agrave;, enfin, l&rsquo;habituel et paresseux repli sur les facteurs sociaux (qui ont leur part &eacute;videmment) ou sur le conflit isra&eacute;lo-arabe.&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;&quot;La rivalit&eacute; mim&eacute;tique se reproduit ici comme dans la situation coloniale du Maghreb fran&ccedil;ais&quot;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Dans&nbsp;<em>L&rsquo;an prochain &agrave; J&eacute;rusalem&nbsp;?<\/em>&nbsp;(&eacute;ditions de l&rsquo;Aube)<em>,&nbsp;<\/em>le g&eacute;ographe Sylvain Manternach montre, carte &agrave; l&rsquo;appui, comment certaines banlieues de Seine-Saint-Denis se sont vid&eacute;es de leurs Juifs ces quinze derni&egrave;res ann&eacute;es, &agrave; l&rsquo;image de ces villes enti&egrave;res du Maghreb qui ont vu partir leurs populations juives au milieu du XXe si&egrave;cle et que vous avez longuement &eacute;tudi&eacute; dans&nbsp;<em>Juifs en pays arabes. Le grand d&eacute;racinement 1850-1975<\/em>&nbsp;(Tallandier, 2012). Ce sont dans ces m&ecirc;mes zones que se d&eacute;veloppe pourtant un antis&eacute;mitisme virulent.<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t<strong>G. B.&nbsp;:&nbsp;<\/strong>C&rsquo;est effectivement le m&ecirc;me sch&eacute;ma. L&rsquo;antis&eacute;mitisme est ici exacerb&eacute; par rapport &agrave; celui des grands parents venus du Maghreb dont les sch&eacute;mas antijuifs &eacute;taient ancr&eacute;s sans &ecirc;tre forc&eacute;ment virulents. Il n&rsquo;en va pas de m&ecirc;me avec cette troisi&egrave;me g&eacute;n&eacute;ration qui a souvent baign&eacute; dans un antijuda&iuml;sme familial mis en lumi&egrave;re par tant et tant d&rsquo;&eacute;tudes men&eacute;es par des intellectuels maghr&eacute;bins (je pense au marocain Sa&iuml;d Ghallab d&egrave;s 1965 dans&nbsp;<em>Les Temps modernes)<\/em>. Mais cet antijuda&iuml;sme familial, quasi traditionnel, va s&rsquo;exacerber en France, nourri par un puissant ressentiment social et identitaire. Alors que l&rsquo;int&eacute;gration fonctionne mal, qu&rsquo;elle provoque frustration (en particulier quand la r&eacute;ussite des filles est plus probante que celle des gar&ccedil;ons), et quand l&rsquo;origine ethnique et\/ou g&eacute;ographique vous dessert (la s&eacute;gr&eacute;gation sourde n&rsquo;est pas un fantasme), alors la &laquo;&nbsp;r&eacute;ussite&nbsp;&raquo; des Juifs appara&icirc;t d&rsquo;autant plus choquante.&nbsp; Pourquoi&nbsp;? Parce que le gouffre est immense entre l&rsquo;image du Juif apprise en famille comme un code culturel (donc majoritaire sans &ecirc;tre exclusif), le &laquo;&nbsp;Juif de la peur&nbsp;&raquo;, cet &laquo;&nbsp;enfant de la mort&nbsp;&raquo; (sic), cet &ecirc;tre m&eacute;pris&eacute; et ridicule des histoires venues du Maghreb, et la r&eacute;alit&eacute; sociale d&rsquo;une communaut&eacute; juive socialement tr&egrave;s bien int&eacute;gr&eacute;e.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Une rivalit&eacute; mim&eacute;tique est-elle en jeu ici&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t<strong>G. B.&nbsp;:&nbsp;<\/strong>La rivalit&eacute; mim&eacute;tique se reproduit ici comme dans la situation coloniale du Maghreb fran&ccedil;ais, une jalousie sociale omnipr&eacute;sente qu&rsquo;on retrouve dans les archives des ann&eacute;es 1920-1950. En Tunisie et au Maroc, par exemple, les administrateurs fran&ccedil;ais l&rsquo;&eacute;voquent fr&eacute;quemment. Quand les Juifs font un pas en avant dans la voie de l&rsquo;&eacute;mancipation, de la scolarisation, de la promotion sociale, la communaut&eacute; musulmane en prend ombrage et r&eacute;p&egrave;te aux autorit&eacute;s fran&ccedil;aises que &laquo;&nbsp; les Juifs sont devenus arrogants&nbsp;&raquo;. Traduire&nbsp;: pr&eacute;tendent sortir de leur inf&eacute;riorit&eacute; atavique de dhimmis.&nbsp; Tout se passe comme si la promotion des Juifs signait l&rsquo;abaissement des musulmans, tel un syst&egrave;me de vases communicants.&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<br \/>\n\t\t<strong>Mais retrouve-t-on ce sch&eacute;ma de pens&eacute;e aujourd&rsquo;hui en France dans la relation entre musulmans et Juifs&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t<strong>G. B.&nbsp;:&nbsp;<\/strong>Il y a en effet r&eacute;p&eacute;tition de cette jalousie sociale quand une partie notable cde la communaut&eacute; d&rsquo;origine maghr&eacute;bine semble obs&eacute;d&eacute;e par le &laquo;&nbsp;signe juif&nbsp;&raquo; qu&rsquo;elle voit partout &agrave; l&rsquo;&oelig;uvre (les m&eacute;dias, l&rsquo;argent, etc) sous l&rsquo;angle le plus souvent du &laquo;&nbsp;sionisme &laquo;&nbsp; (la &laquo;&nbsp;France est &laquo;&nbsp;sionis&eacute;e&nbsp;&raquo;&nbsp;: traduire&nbsp;: sous l&rsquo;emprise &laquo;&nbsp;des Juifs&nbsp;&raquo;). Il y a quelques ann&eacute;es, un dirigeant communautaire maghr&eacute;bin avait imagin&eacute; distribuer des &laquo;&nbsp;&eacute;toiles vertes&nbsp;&raquo;&nbsp; pour marquer la &laquo;&nbsp;stigmatisation&nbsp;&raquo; des Arabes comme l&rsquo;&eacute;toile jaune des Juifs en 1942.<\/p>\n<p>\n\t\tR&eacute;p&eacute;tition aussi de la situation coloniale du cot&eacute; de nombreux politiques, mais plus massivement &agrave; l&rsquo;&eacute;chelon local de certains maires, de certains directeurs d&rsquo;&eacute;tablissements scolaires qui, pour ne pas &laquo;&nbsp;envenimer&nbsp;&raquo; la situation, auront tendance &agrave; &eacute;touffer les affaires d&rsquo;agressions antijuives commises par leurs administr&eacute;s d&rsquo;origine maghr&eacute;bine. Par peur de leurs r&eacute;actions. C&rsquo;est pr&eacute;cis&eacute;ment ce qui se passait dans le Maghreb colonis&eacute; o&ugrave; les administrateurs fran&ccedil;ais recommandaient &agrave; la justice locale l&rsquo;indulgence vis-&agrave;-vis des &eacute;meutiers arabes qui avaient tu&eacute;, bless&eacute; ou vol&eacute; des Juifs. Pas forc&eacute;ment par antis&eacute;mitisme. Plus simplement par crainte des r&eacute;actions de la population arabe apr&egrave;s le verdict (cf. les &eacute;meutes de Gab&egrave;s en Tunisie en mai 1941, d&rsquo;Oujda et Dj&eacute;rada au Maroc en juin 1948).<\/p>\n<p>\n\t\tEn troisi&egrave;me lieu, le sch&eacute;ma colonial a parfois rejou&eacute; mentalement du cot&eacute; des &eacute;lites fran&ccedil;aises charg&eacute;es d&rsquo;int&eacute;grer ces populations. Mais le mode en a &eacute;t&eacute; modifi&eacute;, on est pass&eacute; du m&eacute;prisant au compassionnel. Ce fut particuli&egrave;rement net chez un certain nombre d&rsquo;enseignants qui, au nom de la culture de l&rsquo;origine et de l&rsquo;excuse, ont baiss&eacute; leur niveau d&rsquo;exigence. Croyant bien faire, ils ont d&eacute;livr&eacute; une culture au rabais. Au lieu de valoriser l&rsquo;apport de la France, ils ont fait de l&rsquo;&laquo;&nbsp;Autre&nbsp;&raquo; une figure sanctifi&eacute;e. Et par d&eacute;finition innocente. Au lieu de faire entendre la France, &agrave; commencer par sa litt&eacute;rature et son histoire, ils ont sacrifi&eacute; &agrave; la folklorisation de la &laquo;&nbsp;culture couscous&nbsp;&raquo; ou de la &laquo;&nbsp;culture maf&eacute;&nbsp;&raquo;. Le regard colonial &eacute;tait toujours l&agrave;, mais invers&eacute;.&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Si vous deviez &eacute;crire&nbsp;<em>Les territoires perdus de la R&eacute;publique<\/em>&nbsp;aujourd&rsquo;hui, quel portrait de la France dessineriez-vous&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t<strong>G. B.&nbsp;:&nbsp;<\/strong>Peut-&ecirc;tre l&rsquo;aurait-on intitul&eacute;&nbsp;<em>Les territoires perdus de la nation.&nbsp;<\/em>Car d&eacute;sormais, une partie de la population vit en marge des normes culturelles fran&ccedil;aises. On peut parler ici et l&agrave; d&rsquo;un processus in&eacute;dit de d&eacute;s-int&eacute;gration, aggrav&eacute; par une haine de l&rsquo;Occident, des Lumi&egrave;res (la question de la place de la femme est ici centrale), de la France souvent, des &laquo;&nbsp; Juifs&nbsp;&raquo; dans un antis&eacute;mitisme qu&rsquo;on ne devrait pas d&eacute;connecter de cet antis&eacute;mitisme arabo-musulman quasi plan&eacute;taire bien analys&eacute; par Pierre-Andr&eacute; Taguieff.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Vous parleriez de mondialisation de l&rsquo;antis&eacute;mitisme&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t<strong>G. B.&nbsp;:&nbsp;<\/strong>Plut&ocirc;t d&rsquo;une mondialisation musulmane de l&rsquo;antis&eacute;mitisme. Nous l&rsquo;avions abord&eacute; &agrave; la fin des<em>Territoires perdus<\/em>&nbsp;il y a treize ans. Aujourd&rsquo;hui, le ph&eacute;nom&egrave;ne a pris une ampleur de nature g&eacute;nocidaire en particulier par le biais d&rsquo;Internet. Aux cinq obligations fondamentales du musulman, Taguieff explique que la haine du Juif est en train d&rsquo;appara&icirc;tre comme la sixi&egrave;me. &laquo;&nbsp;Le Juif&nbsp;&raquo; responsable de toutes les souffrances des musulmans, l&rsquo;id&eacute;e est ancienne, d&eacute;j&agrave; pr&eacute;sente chez les Fr&egrave;res musulmans (1928), dans le mouvement&nbsp;<em>Jeune Egypte<\/em>&nbsp;d&rsquo;Ahmad Hussein avant 1939, et surtout chez l&rsquo;Egyptien Sayyid Qutb, principal id&eacute;ologue des Fr&egrave;res (ex&eacute;cut&eacute; par Nasser en 1966) et dont le texte&nbsp;<em>Notre combat contre les Juifs<\/em>&nbsp;(1950) demeure jusqu&rsquo;aujourd&rsquo;hui un livre incontournable pour le grand public dans le monde musulman.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo;&nbsp;Le d&eacute;but de la fin quasi programm&eacute;e de la seule grande aventure juive diasporique d&rsquo;apr&egrave;s la Shoah&nbsp;&raquo;&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>L&rsquo;Agence juive a annonc&eacute; en f&eacute;vrier attendre l&rsquo;arriv&eacute;e en 2016 de 10&nbsp;000 Juifs de France. Quel regard portez-vous sur ses d&eacute;placements g&eacute;ographiques de grande ampleur&nbsp;? De quel mani&egrave;re peuvent-ils impacter la communaut&eacute; juive fran&ccedil;aise&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t<strong>G. B.&nbsp;:&nbsp;<\/strong>C&rsquo;est en effet le d&eacute;but d&rsquo;une fin. La fin quasi programm&eacute;e de la seule grande aventure juive diasporique d&rsquo;apr&egrave;s la Shoah.&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>&laquo;&nbsp;Le d&eacute;but de la fin&hellip;&nbsp;&raquo;. C&rsquo;est un constat tr&egrave;s fort.<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t<strong>G. B.&nbsp;:&nbsp;<\/strong>Regardez les chiffres&nbsp;: 47&nbsp;000 Juifs ont quitt&eacute; la France pour Isra&euml;l entre 2000 et 2015.&nbsp; Entre 2013 et 2015, en trois ann&eacute;es seulement, on a compt&eacute; 20&nbsp;000 d&eacute;parts, un rythme jamais vu depuis 1948. En 2014 puis en 2015, la France fut le premier pays d&rsquo;origine de l&rsquo;alyah. A ces chiffres, ajoutez ceux des d&eacute;parts vers les Etats-Unis, le Canada, l&rsquo;Angleterre, l&rsquo;Australie voire l&rsquo;Espagne. Nul n&rsquo;est capable d&rsquo;en indiquer le volume mais ils existent. La communaut&eacute; juive de France est vieillissante et offrira de plus en plus le mod&egrave;le de parents toujours install&eacute;s ici et d&rsquo;enfants partis ailleurs.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tOr, la France avait connu un renouveau exceptionnel du juda&iuml;sme apr&egrave;s la guerre. C&rsquo;&eacute;tait le temps de l&rsquo;&eacute;cole d&rsquo;Orsay, le temps d&rsquo;Andr&eacute; Neher, d&rsquo;Emmanuel Levinas, de L&eacute;on Ashk&eacute;nazi, des colloques des &laquo;&nbsp;intellectuels juifs de langue fran&ccedil;aise&nbsp;&raquo;&hellip; Etc&hellip;Puis, plus tard, dans le monde liturgique l&rsquo;essor du mouvement Habad.&nbsp;Tout cela est en train de dispara&icirc;tre pan par pan, des classes d&rsquo;&eacute;coles juives ferment faute d&rsquo;&eacute;l&egrave;ves, des commerces cacher mettent la cl&eacute; sous la porte.&nbsp; A cela, ajoutez ce deuxi&egrave;me volet, terrible, celui d&rsquo;une marranisation de l&rsquo;existence juive, le nom d&rsquo;Isra&euml;l qu&rsquo;on ne prononce plus, la kippa dissimul&eacute;e, le maguen David &ocirc;t&eacute; du cou etc&hellip;.&nbsp; Bref, dans certains quartiers, la minorit&eacute; juive va se faire de plus en plus discr&egrave;te.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Vous avez &eacute;t&eacute; tr&egrave;s s&eacute;v&egrave;re envers les d&eacute;clarations du pr&eacute;sident du Consistoire de Marseille, Zvi Ammar, qui appelait en janvier les Juifs de la ville &agrave; ne plus porter de kippa dans la rue.<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t<strong>G. B.&nbsp;:&nbsp;<\/strong>Je comprends cet homme et sa lourde responsabilit&eacute;. Mais ce n&rsquo;est pas aux responsables juifs de parler ainsi. Il vaut mieux laisser chacun d&eacute;cider en son &acirc;me et conscience de porter ou non la kippa, un choix personnel, souvent difficile. Mais le pr&eacute;coniser par un appel public, c&rsquo;est renoncer &agrave; &ecirc;tre juif dans l&rsquo;espace public.&nbsp; Autant partir.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Vous &ecirc;tes l&rsquo;un des meilleurs sp&eacute;cialistes de la Shoah. Vous avez men&eacute; un travail consid&eacute;rable sur les archives fran&ccedil;aises et juives pour ce grand livre sur l&rsquo;exode des Juifs des pays arabes. En quoi ces histoires peuvent-elles nous aider &agrave; comprendre le temps pr&eacute;sent, &eacute;tant entendu que les situations politique, juridique et sociale sont diff&eacute;rentes&nbsp;?&nbsp;<br \/>\n\t\tG. B.&nbsp;:&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/strong>&nbsp;L&rsquo;antis&eacute;mitisme rel&egrave;ve d&rsquo;une parano&iuml;a collective, complexe, puissante, structur&eacute;e rationnellement mais comme toute parano&iuml;a reposant sur une construction fantasmatique. C&rsquo;est un catalyseur de tensions qui, en situation de d&eacute;sh&eacute;rence, peut devenir un code culturel d&rsquo;int&eacute;gration et&nbsp; d&rsquo;unit&eacute;. Bref, un v&eacute;ritable outil d&rsquo;apaisement social qui permet &agrave; la violence du groupe de se d&eacute;charger. Pensez que r&eacute;cemment, 40% des Fran&ccedil;ais ont d&eacute;clar&eacute; que les Juifs &laquo;&nbsp;avaient leur part dans l&rsquo;antis&eacute;mitisme&nbsp;&raquo;. Ce n&rsquo;est pas l&agrave; un signal isol&eacute;.<\/p>\n<p>\n\t\tVouloir se rassurer. Minimiser le danger. Refuser de voir. Ce fut l&agrave; le plus grand &eacute;chec d&rsquo;une partie des &eacute;lites juives depuis l&rsquo;Affaire Dreyfus jusqu&rsquo;&agrave; la vague antis&eacute;mite des ann&eacute;es 2000.&nbsp; Masquer la r&eacute;alit&eacute; quand elle est inqui&eacute;tante, et d&eacute;noncer celui qui sonne l&rsquo;alerte (&laquo;&nbsp;raciste&nbsp;&raquo;), c&rsquo;est un vieux tropisme de ceux qui peinent &agrave; entendre la nature du politique (le conflit), et pour lesquels les croyances demeurent plus importantes que les faits,&nbsp;<em>a fortiori<\/em>&nbsp; quand ces croyances s&rsquo;identifient &agrave; une vie&nbsp;<em>install&eacute;e<\/em>.&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;La vieille id&eacute;e d&rsquo;un avenir juif en France&nbsp;<em>ad aeternam<\/em>, la conviction d&rsquo;un ancrage ind&eacute;racinable a d&ucirc; mal &agrave; &ecirc;tre remise en cause tant c&rsquo;est une id&eacute;e affreusement douloureuse. Dans ce cadre anxiog&egrave;ne, le premier apport de l&rsquo;historien est d&rsquo;alerter sur ces faits b&eacute;nins qu&rsquo;on minimise et qui sont comme autant de signaux d&rsquo;alerte. Tout &laquo;&nbsp;fait divers&nbsp;&raquo; est un fait social parlant.&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tLe second apport est d&rsquo;alerter sur ces deux facteurs fr&eacute;quemment n&eacute;glig&eacute;s au nom de ce cat&eacute;chisme b&ecirc;tifiant &agrave; force de vertu, le facteur d&eacute;mographique et le facteur culturel. Parce que toute situation est nouvelle, nos outils pour l&rsquo;appr&eacute;hender ne sont g&eacute;n&eacute;ralement pas ad&eacute;quats. &laquo;&nbsp;Le monde o&ugrave; l&rsquo;on pense n&rsquo;est pas le monde o&ugrave; l&rsquo;on vit&nbsp;&raquo; disait Bachelard. L&rsquo;&oelig;il fix&eacute; sur le r&eacute;troviseur, nous ne sommes pas les contemporains de ce que nous vivons et c&rsquo;est &agrave; partir de ce constat qu&rsquo;il faut comprendre la r&eacute;alit&eacute;.&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tActuJ<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Georges Bensoussan: &laquo; Vers une marranisation de l&rsquo;existence juive en France &raquo; Par Steve Nadjar &nbsp; C&rsquo;est un diagnostic clinique de la situation des Juifs de France que nous livre Georges Bensoussan. L&rsquo;auteur des Territoires perdus de la R&eacute;publique (2002) ou de Juifs en pays arabes (2012) s&rsquo;inqui&egrave;te de la fragilisation de la communaut&eacute; juive&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":20513,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[16,1],"tags":[],"class_list":["post-12507","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-judaisme","category-uncategorized"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12507","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=12507"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12507\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/media\/20513"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12507"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=12507"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=12507"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}