{"id":13109,"date":"2016-07-12T03:28:06","date_gmt":"2016-07-12T03:28:06","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=13109"},"modified":"2016-07-12T03:28:06","modified_gmt":"2016-07-12T03:28:06","slug":"la-dette-larme-francaise-de-la-conquete-de-la-tunisie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/la-dette-larme-francaise-de-la-conquete-de-la-tunisie\/","title":{"rendered":"La dette, l\u2019arme fran\u00e7aise de la conqu\u00eate de la Tunisie"},"content":{"rendered":"<header>\n<p>\n\t\tLa dette, l&rsquo;arme fran&ccedil;aise de la conqu&ecirc;te de la Tunisie<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<\/header>\n<nav id=\"breadcrumbs\">\n<p>\n\t\t&nbsp;&Eacute;RIC TOUSSAINT&nbsp;<\/p>\n<\/nav>\n<section id=\"chapo\" itemprop=\"description\">\n<p>\n\t\tDans la deuxi&egrave;me moiti&eacute; du&nbsp;XIXe&nbsp;si&egrave;cle, la Tunisie a exp&eacute;riment&eacute; &agrave; son d&eacute;triment le m&eacute;canisme de la dette ext&eacute;rieure comme instrument de domination et d&rsquo;ali&eacute;nation de la souverainet&eacute; d&rsquo;un &Eacute;tat. Livr&eacute;e pieds et poings li&eacute;s &agrave; ses cr&eacute;anciers ext&eacute;rieurs, la r&eacute;gence de Tunis perdra son autonomie pour devenir un protectorat fran&ccedil;ais.<\/p>\n<\/section>\n<section id=\"texte\">\n<div id=\"logo_page\">\n<p>\n\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div itemprop=\"articleBody\">\n<p>\n\t\t\tAvant 1881, date de sa conqu&ecirc;te par la France qui la transforme en protectorat, la r&eacute;gence de Tunis, province de l&rsquo;empire ottoman, disposait d&rsquo;une importante autonomie sous l&rsquo;autorit&eacute; d&rsquo;un bey. Jusqu&rsquo;en 1863, elle n&rsquo;emprunte pas &agrave; l&rsquo;&eacute;tranger&nbsp;: la production agricole assure bon an mal an l&rsquo;ind&eacute;pendance alimentaire du pays. Mais avec l&rsquo;accession au tr&ocirc;ne de Mohammed el-Sadik Bey (Sadok Bey) en 1859, l&rsquo;influence des puissances europ&eacute;ennes, en particulier de leurs banquiers, grandit. Le premier emprunt de la Tunisie &agrave; l&rsquo;&eacute;tranger cette ann&eacute;e-l&agrave; constituera une v&eacute;ritable arnaque qui d&eacute;bouchera dix-huit ans plus tard sur la conqu&ecirc;te de la Tunisie par la France.<\/p>\n<p>\n\t\t\tLes banquiers parisiens, comme leurs coll&egrave;gues londoniens, disposent de liquidit&eacute;s abondantes et cherchent des placements &agrave; l&rsquo;&eacute;tranger plus r&eacute;mun&eacute;rateurs que chez eux. Quand, d&eacute;but&nbsp;1863, le bey fait savoir qu&rsquo;il souhaite emprunter 25&nbsp;millions de francs, plusieurs banquiers et courtiers de Londres et de Paris proposent leurs services. Finalement, c&rsquo;est &Eacute;mile Erlanger qui emporte le &laquo;&nbsp;&nbsp;contrat&nbsp;&nbsp;&raquo;. Selon le consul britannique, il lui aurait propos&eacute; 500&nbsp;000&nbsp;francs afin d&rsquo;obtenir son soutien. Erlanger, associ&eacute; &agrave; d&rsquo;autres, obtient &eacute;galement l&rsquo;autorisation du gouvernement fran&ccedil;ais de vendre &agrave; la bourse de Paris des titres tunisiens.<\/p>\n<p>\n\t\t\t<strong>UNE ESCROQUERIE &Agrave; GRANDE &Eacute;CHELLE<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t\tSelon un rapport &eacute;tabli en 1872-1873 par Victor Villet, un inspecteur fran&ccedil;ais des finances, l&rsquo;emprunt est une pure escroquerie. D&rsquo;apr&egrave;s le banquier Erlanger, 78&nbsp;692&nbsp;obligations tunisiennes sont &eacute;mises, chacune d&rsquo;une valeur nominale de 500&nbsp;francs. L&rsquo;emprunteur (la Tunisie) doit recevoir environ 37,7&nbsp;millions de francs (78&nbsp;692&nbsp;obligations vendues &agrave; 480&nbsp;francs, soit 37,77&nbsp;millions) et rembourser &agrave; terme 65,1&nbsp;millions. Selon l&rsquo;enqu&ecirc;te de Villet, Erlanger a pr&eacute;lev&eacute; un peu plus de 5&nbsp;millions de francs de commission (soit environ 13&nbsp;% du total), plus 2,7&nbsp;millions d&eacute;tourn&eacute;s, certainement par le premier ministre du bey et le banquier. Donc, pour disposer de 30&nbsp;millions, le gouvernement tunisien s&rsquo;engage &agrave; rembourser plus du double (65,1&nbsp;millions).<\/p>\n<p>\n\t\t\tCet emprunt ext&eacute;rieur doit servir &agrave; restructurer la dette interne &eacute;valu&eacute;e &agrave; l&rsquo;&eacute;quivalent de 30&nbsp;millions de francs fran&ccedil;ais. Il s&rsquo;agit concr&egrave;tement de rembourser les bons du tr&eacute;sor beylical ou &laquo;&nbsp;&nbsp;tesk&eacute;r&eacute;s&nbsp;&nbsp;&raquo;, ce qui est fait, mais les autorit&eacute;s en &eacute;mettent de nouveau pour un montant &eacute;quivalent. Victor Villet raconte&nbsp;:&nbsp;&laquo;&nbsp;&nbsp;En m&ecirc;me temps que dans les bureaux du repr&eacute;sentant de la maison Erlanger &agrave; Tunis on remboursait les anciens titres&#8230;, un courtier du gouvernement (M.&nbsp;Guttierez) install&eacute; dans le voisinage reprenait du public l&rsquo;argent que celui-ci venait de recevoir, en &eacute;change de nouveaux tesk&eacute;r&eacute;s &eacute;mis au taux de 91&nbsp;%. &Agrave; la faveur de cette com&eacute;die de remboursement, la dette se trouva simplement&#8230; augment&eacute;e de 15&nbsp;millions &agrave; peu pr&egrave;s&nbsp;&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p>\n\t\t\tEn moins d&rsquo;un an, l&rsquo;emprunt est dilapid&eacute;. Dans le m&ecirc;me temps, l&rsquo;&Eacute;tat se retrouve, pour la premi&egrave;re fois de son histoire, endett&eacute; vis-&agrave;-vis de l&rsquo;&eacute;tranger pour un montant tr&egrave;s &eacute;lev&eacute;. La dette interne qui aurait d&ucirc; &ecirc;tre rembours&eacute;e par l&rsquo;emprunt ext&eacute;rieur a &eacute;t&eacute; multipli&eacute;e par deux. Le bey choisit, sous la pression de ses cr&eacute;anciers, de transf&eacute;rer la facture vers le peuple en augmentant de 100&nbsp;% la&nbsp;mejba,&nbsp;l&rsquo;imp&ocirc;t personnel.<\/p>\n<p>\n\t\t\t<strong>DES PROFITS JUTEUX GR&Acirc;CE AUX &laquo;&nbsp;&nbsp;VALEURS &Agrave; TURBAN&nbsp;&nbsp;&raquo;<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t\tLa mesure provoque en 1864 une r&eacute;bellion g&eacute;n&eacute;rale. Les insurg&eacute;s accusent le gouvernement d&rsquo;avoir vendu le pays aux Fran&ccedil;ais. Le bey tente par la force d&rsquo;extorquer un maximum d&rsquo;imp&ocirc;ts et d&rsquo;amendes &agrave; la population. Son &eacute;chec l&rsquo;oblige &agrave; monter avec le banquier Erlanger un nouvel emprunt en mars&nbsp;1865 d&rsquo;un montant de 36,78&nbsp;millions de francs &agrave; des conditions encore plus mauvaises et scandaleuses qu&rsquo;en 1863. Cette fois, un titre de 500&nbsp;francs vendu 480&nbsp;francs en 1863 ne l&rsquo;est plus qu&rsquo;&agrave; 380&nbsp;francs, &agrave; peine 76&nbsp;% de sa valeur faciale. R&eacute;sultat, l&rsquo;emprunteur s&rsquo;endette pour 36,78&nbsp;millions, cependant il ne re&ccedil;oit qu&rsquo;un peu moins de 20&nbsp;millions. Les frais de courtage et les commissions pr&eacute;lev&eacute;es par le banquier Erlanger et ses associ&eacute;s Morpurgo-Oppenheim s&rsquo;&eacute;l&egrave;vent &agrave; 18&nbsp;%, plus pr&egrave;s de 3&nbsp;millions d&eacute;tourn&eacute;s directement par moiti&eacute; par les banquiers et par moiti&eacute; par le premier ministre et ses associ&eacute;s. La somme &agrave; rembourser en 15&nbsp;ans s&rsquo;&eacute;l&egrave;ve &agrave; 75,4&nbsp;millions de francs.<\/p>\n<p>\n\t\t\tLes banquiers ont r&eacute;alis&eacute; une tr&egrave;s bonne affaire&nbsp;: ils ont pr&eacute;lev&eacute; &agrave; l&rsquo;&eacute;mission environ 6,5&nbsp;millions de francs sous forme de commissions, de frais de courtage et de vol pur et simple. Tous les titres ont &eacute;t&eacute; vendus en quelques jours. Il r&egrave;gne &agrave; Paris une euphorie &agrave; propos des titres des pays musulmans (Tunisie, empire ottoman, &Eacute;gypte), d&eacute;sign&eacute;s comme les &laquo;&nbsp;&nbsp;valeurs &agrave; turban&nbsp;&nbsp;&raquo;, les banquiers payant la presse pour publier des informations rassurantes sur les r&eacute;alit&eacute;s locales.<\/p>\n<p>\n\t\t\t<strong>&Agrave; LA MERCI DES CR&Eacute;ANCIERS<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t\tLes nouvelles dettes accumul&eacute;es au cours des ann&eacute;es 1863-1865 mettent la Tunisie &agrave; la merci de ses cr&eacute;anciers ext&eacute;rieurs ainsi que de la France. Il lui est tout simplement impossible de rembourser les &eacute;ch&eacute;ances. L&rsquo;ann&eacute;e&nbsp;1867 est une tr&egrave;s mauvaise ann&eacute;e agricole. Press&eacute; de se procurer des devises, le bey privil&eacute;gie l&rsquo;exportation des produits agricoles au d&eacute;triment du march&eacute; int&eacute;rieur, avec &agrave; la clef d&rsquo;abord la disette dans plusieurs provinces de la r&eacute;gence, puis une &eacute;pid&eacute;mie de chol&eacute;ra.<\/p>\n<p>\n\t\t\tEn avril&nbsp;1868, sous la dict&eacute;e des repr&eacute;sentants de la France, le bey &eacute;tablit la Commission internationale financi&egrave;re. Le texte du d&eacute;cret du 5&nbsp;juillet&nbsp;1869 constitue un v&eacute;ritable acte de soumission aux cr&eacute;anciers. L&rsquo;article&nbsp;9, particuli&egrave;rement important, indique tr&egrave;s clairement que la Commission percevra tous les revenus de l&rsquo;&Eacute;tat sans exception. L&rsquo;article&nbsp;10, d&eacute;cisif pour les banquiers, pr&eacute;voit qu&rsquo;ils y auront deux repr&eacute;sentants. L&rsquo;une des t&acirc;ches principales de la commission &mdash; la plus urgente &mdash; est de restructurer la dette. Aucune r&eacute;duction de dette n&rsquo;est accord&eacute;e &agrave; la Tunisie. Au contraire, les banquiers obtiennent qu&rsquo;elle soit port&eacute;e &agrave; 125&nbsp;millions de francs. C&rsquo;est une victoire totale pour ces derniers, repr&eacute;sent&eacute;s par les d&eacute;l&eacute;gu&eacute;s d&rsquo;Alphonse Pinard et d&rsquo;&Eacute;mile Erlanger qui ont rachet&eacute; en bourse des obligations de 1863 ou de 1865 &agrave; 135 ou 150&nbsp;francs. Ils obtiennent gr&acirc;ce &agrave; la restructuration de 1870 un &eacute;change de titres quasiment au prix de 500&nbsp;francs.<\/p>\n<p>\n\t\t\tLes autorit&eacute;s tunisiennes sont complices de ce pillage. Le premier ministre Mustapha Khaznadar, d&rsquo;autres dignitaires du r&eacute;gime &mdash; sans oublier d&rsquo;autres Tunisiens fortun&eacute;s qui d&eacute;tenaient &eacute;galement des titres de la dette interne &mdash;font d&rsquo;&eacute;normes profits lors de la restructuration.<\/p>\n<p>\n\t\t\tIndemnis&eacute;s et largement satisfaits, Pinard et Erlanger se retirent alors de Tunisie. &Eacute;mile Erlanger construit un empire financier, notamment gr&acirc;ce &agrave; ses op&eacute;rations tunisiennes, met la main sur le Cr&eacute;dit mobilier de Paris et, quelques ann&eacute;es plus tard, sur la grande agence de presse Havas. De son c&ocirc;t&eacute;, Alphonse Pinard poursuit ses activit&eacute;s en France et dans le monde, participe &agrave; la cr&eacute;ation de la Soci&eacute;t&eacute; g&eacute;n&eacute;rale (l&rsquo;une des trois principales banques fran&ccedil;aises aujourd&rsquo;hui) ainsi qu&rsquo;&agrave; une autre banque qui s&rsquo;est transform&eacute;e au cours du temps en&nbsp;BNP&nbsp;Paribas (la principale banque fran&ccedil;aise actuelle).<\/p>\n<p>\n\t\t\t<strong>MISE SOUS TUTELLE<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t\tDepuis la conqu&ecirc;te de l&rsquo;Alg&eacute;rie &agrave; partir de 1830, Paris consid&egrave;re que la France a plus qu&rsquo;un droit de regard sur la Tunisie. Encore faut-il trouver le pr&eacute;texte et le moment opportun. Dans la r&eacute;gion, l&rsquo;&Eacute;gypte a la priorit&eacute; pour des raisons g&eacute;ostrat&eacute;giques&nbsp;: la possibilit&eacute; d&rsquo;avoir un acc&egrave;s direct &agrave; l&rsquo;Asie avec l&rsquo;ouverture du canal de Suez entre la M&eacute;diterran&eacute;e et la mer Rouge en 1869&nbsp;&nbsp;; l&rsquo;acc&egrave;s &agrave; l&rsquo;Afrique noire par le Nil&nbsp;&nbsp;; la proximit&eacute; de l&rsquo;Orient par voie terrestre&nbsp;&nbsp;; le potentiel agricole de l&rsquo;&Eacute;gypte&nbsp;&nbsp;; la concurrence entre le Royaume-Uni et la France (celui des deux pays qui contr&ocirc;lera l&rsquo;&Eacute;gypte aura un avantage strat&eacute;gique sur l&rsquo;autre).<\/p>\n<p>\n\t\t\tLors du Congr&egrave;s de Berlin en juin&nbsp;1878 qui partage l&rsquo;Afrique, tant l&rsquo;Allemagne que l&rsquo;Angleterre abandonnent &agrave; la France la Tunisie &mdash; qui ne pr&eacute;sente aucun attrait pour l&rsquo;Allemagne. Pour le chancelier allemand Otto von Bismarck, si la France se concentre sur la conqu&ecirc;te de la Tunisie avec son accord, elle sera moins encline &agrave; r&eacute;cup&eacute;rer l&rsquo;Alsace-Lorraine. Le Royaume-Uni, qui donne la priorit&eacute; &agrave; la M&eacute;diterran&eacute;e orientale (Chypre, &Eacute;gypte, Syrie&hellip;), voit aussi d&rsquo;un bon &oelig;il que la France soit occup&eacute;e &agrave; l&rsquo;ouest en Tunisie.<\/p>\n<p>\n\t\t\tLa diplomatie fran&ccedil;aise n&rsquo;a de cesse de provoquer un incident ou de trouver un pr&eacute;texte qui justifie une intervention de la France. Le conflit entre la tribu alg&eacute;rienne des Ouled Nahd et les Kroumirs tunisiens est l&rsquo;occasion de lancer une intervention militaire fran&ccedil;aise de grande ampleur. Vingt-quatre mille soldats sont envoy&eacute;s contre les Kroumirs. Le trait&eacute; du 12&nbsp;mai&nbsp;1881 sign&eacute; entre le bey de Tunis et le gouvernement fran&ccedil;ais instaure un protectorat fran&ccedil;ais en Tunisie. La le&ccedil;on ne doit pas &ecirc;tre oubli&eacute;e.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<p>\n\t\t<a href=\"http:\/\/orientxxi.info\/auteur\/eric-toussaint\" itemprop=\"author\">&Eacute;RIC TOUSSAINT<\/a>&nbsp;http:\/\/orientxxi.info\/<\/p>\n<\/section>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La dette, l&rsquo;arme fran&ccedil;aise de la conqu&ecirc;te de la Tunisie &nbsp; &nbsp; &nbsp;&Eacute;RIC TOUSSAINT&nbsp; Dans la deuxi&egrave;me moiti&eacute; du&nbsp;XIXe&nbsp;si&egrave;cle, la Tunisie a exp&eacute;riment&eacute; &agrave; son d&eacute;triment le m&eacute;canisme de la dette ext&eacute;rieure comme instrument de domination et d&rsquo;ali&eacute;nation de la souverainet&eacute; d&rsquo;un &Eacute;tat. 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