{"id":13575,"date":"2016-09-13T22:24:36","date_gmt":"2016-09-13T22:24:36","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=13575"},"modified":"2016-09-13T22:24:36","modified_gmt":"2016-09-13T22:24:36","slug":"la-visite-dahmed-pacha-bey-en-france-en-1846","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/la-visite-dahmed-pacha-bey-en-france-en-1846\/","title":{"rendered":"La visite d\u2019Ahmed Pacha Bey en France en 1846"},"content":{"rendered":"<p>\n\tLa visite d&rsquo;Ahmed Pacha Bey en France en 1846<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\tDixi&egrave;me bey de la dynastie husse&iuml;nite, Ahmed Pacha (1837-1855) est connu pour sa politique de r&eacute;formes. Il entreprend un programme de modernisation de l&rsquo;arm&eacute;e et cr&eacute;e une &eacute;cole militaire qui allait &nbsp;devenir la p&eacute;pini&egrave;re de la pens&eacute;e moderniste, il proc&egrave;de &agrave; une r&eacute;forme de l&rsquo;enseignement, il abolit l&rsquo;esclavage. Dans le domaine industriel, il cr&eacute;e la premi&egrave;re manufacture, celle destin&eacute;e &agrave; la fabrication du drap pour les besoins de la nouvelle arm&eacute;e. Ce que l&rsquo;on sait moins c&rsquo;est qu&rsquo;il fut le premier monarque musulman de l&rsquo;histoire &agrave; &nbsp;se rendre en visite officielle en Europe.<\/p>\n<p>\tSouhaitant constater de lui-m&ecirc;me les progr&egrave;s r&eacute;alis&eacute;s par les puissances occidentales, il d&eacute;cida de se rendre en France et en Angleterre. Les &eacute;quilibres r&eacute;gionaux avaient beaucoup chang&eacute; depuis la prise d&rsquo;Alger en 1830 et il &eacute;tait crucial pour la petite r&eacute;gence de Tunis, jalouse de sa quasi-ind&eacute;pendance vis-&agrave;-vis du Sultan mais sans r&eacute;elle capacit&eacute; militaire, d&rsquo;&ecirc;tre en bons termes avec la France, d&eacute;sormais sa puissante voisine de l&rsquo;ouest. Il convenait donc de multiplier les gestes de courtoisie et les t&eacute;moignages d&rsquo;amiti&eacute;. Ainsi le duc de Montpensier, fils du roi Louis-Philippe, fut re&ccedil;u en grande pompe &agrave; Tunis en 1845-46 et devint le tout premier prince &eacute;tranger &agrave; recevoir l&rsquo;Ordre de la famille husse&iuml;nite jusque-l&agrave; r&eacute;serv&eacute; aux seuls princes du sang et au Premier ministre.<\/p>\n<p>\tMais le projet du bey s&rsquo;inscrivait aussi dans le cadre de sa politique de modernisation. Souhaitant constater de lui-m&ecirc;me les progr&egrave;s r&eacute;alis&eacute;s par les puissances occidentales, il d&eacute;cida de se rendre non seulement en France mais aussi en Angleterre, dont les formidables r&eacute;sultats de l&rsquo;&eacute;conomie et du commerce &eacute;taient parvenus jusqu&rsquo;&agrave; lui. Sa d&eacute;cision est prise en octobre 1846. Durant un mois, il s&rsquo;attacha &agrave; rassurer son peuple, la chose &eacute;tant tout &agrave; fait inhabituelle. Apr&egrave;s consultation des ministres qui approuv&egrave;rent &agrave; condition qu&rsquo;il &nbsp;f&ucirc;t re&ccedil;u en monarque et qui recommand&egrave;rent m&ecirc;me que cette visite se f&icirc;t &nbsp;car, dirent-ils, &laquo;la France est d&eacute;sormais notre voisine&raquo;. Un haut dignitaire Mahmoud Ben Ayed, envoy&eacute; en mission de prospection, obtint du gouvernement fran&ccedil;ais l&rsquo;assurance que le bey serait re&ccedil;u comme &nbsp;un chef d&rsquo;Etat.<\/p>\n<p>\tLe prince h&eacute;ritier Mhammed fut charg&eacute; d&rsquo;assurer l&rsquo;int&eacute;rim du pouvoir. Ce qui, en pays d&rsquo;Orient, avait quelque chose de quasi-r&eacute;volutionnaire. Ahmed prit pourtant cette d&eacute;cision, ce qui &eacute;tait la preuve que la dynastie beylicale &eacute;tait solidement implant&eacute;e &agrave; la t&ecirc;te de l&rsquo;Etat. Au point que le bey pouvait quitter son pays pour une longue absence en confiant les r&ecirc;nes du pouvoir &agrave; son cousin, trente ans apr&egrave;s la grave querelle de succession de 1815 (voir Leaders, juillet 2016). C&rsquo;&eacute;tait aussi la preuve que le bey avait une confiance totale en ses ministres, notamment Mustafa Saheb Ettaba&acirc;, &agrave; qui Ahmed confia &nbsp;l&rsquo;administration g&eacute;n&eacute;rale du pays et en ses g&eacute;n&eacute;raux auxquels fut confi&eacute;e la s&eacute;curit&eacute; de la capitale, du Bardo et de sa r&eacute;sidence de la Mohammedia.<\/p>\n<p>\tMais comme on &nbsp;n&rsquo;est jamais assez prudent et que les besoins en argent de l&rsquo;Etat, engag&eacute; dans des r&eacute;formes co&ucirc;teuses, rendaient les ca&iuml;ds et les fermiers d&rsquo;imp&ocirc;ts encore plus rapaces, Ahmed multiplia les consultations aupr&egrave;s des grands chefs b&eacute;douins. Il ne fallait surtout pas que la turbulence assoupie des tribus les plus puissantes ne se r&eacute;veille en l&rsquo;absence du bey pendant son &eacute;trange s&eacute;jour au pays des infid&egrave;les.<\/p>\n<p>\tEn outre, la d&eacute;cision du monarque tunisien ayant un caract&egrave;re absolument inou&iuml; en pays d&rsquo;islam, il fallait s&rsquo;assurer que la nouvelle serait bien accueillie par les oul&eacute;mas d&rsquo;abord et, d&rsquo;une mani&egrave;re g&eacute;n&eacute;rale, par la population. Il consacra donc tout le mois d&rsquo;octobre de l&rsquo;ann&eacute;e 1846 &agrave; rassurer les esprits. Avant de rendre publique sa d&eacute;cision, il renfor&ccedil;a la pr&eacute;sence militaire dans les r&eacute;gions frontali&egrave;res, dans les zones montagneuses et sur les territoires des tribus &nbsp;r&eacute;put&eacute;es enclines &agrave; la turbulence, telles que les M&acirc;jer et les Frach&icirc;che.<\/p>\n<p>\tIl quitta enfin Tunis le 5 novembre 1846, non sans avoir rendu une pieuse visite au mausol&eacute;e du saint Sidi Belhassen. La d&eacute;l&eacute;gation comprenait principalement: le vizir Mustafa Khaznadar, le ministre de la guerre Mustafa Bach-Agha, Giuseppe Raffo &ndash; dignitaire d&rsquo;origine italienne de la cour et alli&eacute; &agrave; la famille beylicale, charg&eacute; des affaires &eacute;trang&egrave;res -ainsi que les dignitaires civils et militaires Mohamed Mrabet, Salah Chiboub, Hassouna Metalli, Kh&eacute;r&eacute;dine (le futur vizir r&eacute;formateur), l&lsquo;officier de marine Hassouna Mourali et Ahmed Ben Dhiaf &agrave; qui nous devons les d&eacute;tails de la visite beylicale. Le consul de France De Lagau &eacute;tait, bien s&ucirc;r, du voyage, conform&eacute;ment aux usages diplomatiques.<\/p>\n<p>\tAhmed Pacha arriva &agrave; Toulon le 8. Accompagn&eacute; de l&rsquo;amiral, il visita des installations militaires, l&rsquo;arsenal, les ateliers de r&eacute;paration des navires de guerre.<\/p>\n<p>\tSur le trajet entre Toulon et Paris, les paysages magnifiques de la campagne fran&ccedil;aise et l&rsquo;urbanisme des villes travers&eacute;es par le cort&egrave;ge officiel fascinent le bey et sa suite et la chaleur de l&rsquo;accueil des &eacute;diles et notables les touche. &nbsp;Quant au s&eacute;jour &agrave; Paris, il fut un v&eacute;ritable enchantement par l&rsquo;accueil r&eacute;serv&eacute; par le roi Louis-Philippe aux Tuileries, et qui d&rsquo;embl&eacute;e mit &agrave; l&rsquo;aise son auguste h&ocirc;te en lui proposant de se passer des interpr&egrave;tes et de converser en italien, les visites des ministres dont le fameux Guizot, la beaut&eacute; de Paris, le faste des Tuileries, la pr&eacute;sence de la reine et &nbsp;des &eacute;pouses de dignitaires, la splendeur des r&eacute;ceptions, la rencontre avec des mar&eacute;chaux de l&rsquo;Empire et notamment Soult, alors pr&eacute;sident du Conseil. Il est d&eacute;cor&eacute; du grand cordon de la L&eacute;gion d&rsquo;honneur par le roi, et lui-m&ecirc;me remet &agrave; Louis-Philippe le Nichan el Dam, Ordre de la famille r&eacute;gnante. Entre autres marques d&rsquo;honneur accord&eacute;es &agrave; un chef d&rsquo;Etat, le gouverneur militaire de Paris organise, sur l&rsquo;Esplanade des Invalides, une imposante parade militaire qu&rsquo;il place sous le haut commandement du bey.<\/p>\n<p>\tLog&eacute; au palais de l&rsquo;Elys&eacute;e, Ahmed Pacha consacra l&rsquo;essentiel de sa visite &agrave; la d&eacute;couverte des institutions politiques: le Palais Bourbon, alors Chambre des d&eacute;put&eacute;s, l&rsquo;H&ocirc;tel de Ville, l&rsquo;H&ocirc;tel des Invalides o&ugrave; il tint &agrave; rendre hommage aux grands mutil&eacute;s de guerre, ainsi que &nbsp;le tombeau de Napol&eacute;on devant lequel le bey, admirateur de l&rsquo;empereur, voulut se recueillir; ainsi que les institutions scientifiques et les monuments historiques. Il visita &nbsp;la Biblioth&egrave;que nationale et admira son architecture, son organisation et ses collections. Il d&eacute;couvrit le Jardin des plantes. A tout seigneur, tout honneur, deux jours pleins furent consacr&eacute;s &agrave; Versailles, le ch&acirc;teau, le parc et les Grandes eaux. A ce propos, que le lecteur me permette de &nbsp;d&eacute;mentir ici une l&eacute;gende tenace cr&eacute;&eacute;e par l&rsquo;historiographie coloniale &ndash; toujours prompte &agrave; nous rabaisser -selon laquelle Ahmed Bey &ndash; admiratif au-del&agrave; du &laquo;raisonnable&raquo; &ndash; aurait construit les palais de La Mohammedia (environs de Tunis) pour en faire &laquo;un Versailles tunisien&raquo;. La Mohammedia a &eacute;t&eacute; construite en 1842; et de toute fa&ccedil;on les princes musulmans ont &nbsp;&eacute;t&eacute;, depuis les Omeyyades, des pr&eacute;curseurs en mati&egrave;re de r&eacute;sidences royales fastueuses situ&eacute;es loin de leurs capitales&hellip;<\/p>\n<p>\tLes &nbsp;grands &eacute;tablissements du savoir-faire fran&ccedil;ais &nbsp;accueillirent avec tous les honneurs le bey et sa suite. Ainsi de &nbsp;la manufacture de S&egrave;vres et la Monnaie de Paris. Aux Gobelins, le bey put admirer les superbes cr&eacute;ations de cet &eacute;tablissement mondialement r&eacute;put&eacute;. Au cours de cette visite, Louis-Philippe lui fit remettre une superbe tapisserie repr&eacute;sentant le roi des Fran&ccedil;ais (tapisserie que l&rsquo;auteur du pr&eacute;sent article a eu l&rsquo;honneur d&rsquo;exposer au palais de Kassar-Sa&iuml;d en 1993, 36 ans apr&egrave;s le d&eacute;mant&egrave;lement de la salle du tr&ocirc;ne du Bardo o&ugrave; cette &oelig;uvre &eacute;tait conserv&eacute;e depuis le retour d&rsquo;Ahmed Bey). Plus tard, &agrave; Marseille, sur le chemin du retour dans son pays, il eut l&rsquo;occasion &nbsp;de visiter des &eacute;tablissements industriels qui, l&agrave; comme &agrave; Toulon et &agrave; Paris, lui donn&egrave;rent une id&eacute;e des progr&egrave;s impressionnants de la France. Sans doute, cependant, ne r&eacute;alisa-t-il pas que la puissance militaire &agrave; laquelle il associait la modernit&eacute; s&rsquo;appuyait pr&eacute;cis&eacute;ment sur cet essor scientifique, technique et industriel qui faisait cruellement d&eacute;faut aux pays musulmans.<\/p>\n<p>\tLe s&eacute;jour d&rsquo;Ahmed Bey donna lieu &agrave; quelques savoureux moments en termes de diff&eacute;rences culturelles et politiques. En voici un premier: un soir, le bey assiste &agrave; une pi&egrave;ce de th&eacute;&acirc;tre &agrave; l&rsquo;invitation du couple royal. A un moment, l&rsquo;h&eacute;ro&iuml;ne fait une tirade sur l&rsquo;obligation du souverain de respecter la libert&eacute; de ses sujets. Le roi exprime ostensiblement son approbation et applaudit. Puis il se penche vers le bey et lui explique son geste destin&eacute; &agrave; satisfaire les penchants &nbsp;lib&eacute;raux de son peuple. En despote bon teint, le bey en fut tout retourn&eacute; au point de se confier sur le chemin du retour &agrave; l&rsquo;Elys&eacute;e, &agrave; Ben Dhiaf son secr&eacute;taire, lui aussi pr&eacute;sent &agrave; la soir&eacute;e, &laquo;te rends-tu compte, lui-dit-il, le roi des Fran&ccedil;ais, avec la force militaire redoutable dont il dispose est oblig&eacute; de se plier &agrave; la volont&eacute; de son peuple. Qu&rsquo;en serait-il de nous ?&raquo;, s&rsquo;inqui&eacute;ta-t-il en priant Dieu de pr&eacute;server son pays d&rsquo;une issue malheureuse&hellip;<\/p>\n<p>\tAutre exemple: lors de la visite &agrave; la Biblioth&egrave;que nationale, le conservateur crut faire plaisir au bey en lui montrant quelques manuscrits arabes rares. Mais Ahmed, musulman de son temps, &eacute;prouva une g&ecirc;ne &agrave; la vue d&rsquo;un superbe Coran entre les mains du biblioth&eacute;caire qui s&rsquo;appr&ecirc;tait &agrave; le lui pr&eacute;senter. Il &eacute;vita la sc&egrave;ne en s&rsquo;excusant de ne pouvoir toucher le saint manuscrit car n&rsquo;ayant pas fait ses ablutions&#8230; Ben Dhiaf, rationnel et un brin anticonformiste comme de coutume, ne put s&rsquo;emp&ecirc;cher de soupirer: &laquo;ces peuples accordent de l&rsquo;importance au contenu des ouvrages et ne se limitent pas au respect fig&eacute; de l&rsquo;&eacute;criture et de la forme&hellip;&raquo;. On s&rsquo;en doute, le voyage d&rsquo;Ahmed fut pour les membres de la d&eacute;l&eacute;gation partisans de la modernisation, en particulier Ahmed Ben Dhiaf et Kh&eacute;r&eacute;dine, un v&eacute;ritable encouragement &agrave; &oelig;uvrer dans le sens du r&eacute;formisme politique. Ainsi, Ben Dhiaf, r&eacute;formiste &eacute;coeur&eacute; par les violences et les abus de pouvoir dans son pays, nous fait part de &nbsp;son &eacute;merveillement &nbsp;au spectacle des bienfaits de la justice sur la soci&eacute;t&eacute; et des r&eacute;sultats, sur le progr&egrave;s g&eacute;n&eacute;ral, du labeur des hommes lorsqu&rsquo;il est justement r&eacute;compens&eacute;. Il eut l&rsquo;occasion durant son s&eacute;jour de rencontrer une autre grande figure de la pens&eacute;e r&eacute;formiste, l&rsquo;Egyptien Rifa&rsquo;at al Taht&acirc;w&icirc;, qui encadrait alors une mission de formation d&rsquo;&eacute;tudiants envoy&eacute;s par le kh&eacute;dive.<\/p>\n<p>\tM&eacute;daille comm&eacute;morative offerte au pacha bey par la Monnaie de Paris<\/p>\n<p>\tComme il l&rsquo;avoue lui-m&ecirc;me dans un r&eacute;cit qu&rsquo;il nous a laiss&eacute; dans son Ith&acirc;f, notre attachant chroniqueur &eacute;tait gris&eacute; &laquo;par l&rsquo;air de la libert&eacute; &raquo;. Un jour alors qu&rsquo;il accompagnait le bey en promenade sur les Champs-Elys&eacute;es, ce dernier lui fit part de sa nostalgie du pays et son souhait de retrouver tr&egrave;s vite Tunis &laquo;rien que pour humer le parfum de [sa] ville et m&ecirc;me l&rsquo;odeur sortant de la boutique du marchand de beignets fta&iuml;r&hellip; &raquo;, il eut l&rsquo;audace de r&eacute;torquer au pacha qu&rsquo;en fait, il lui manquait surtout l&rsquo;exercice de son pouvoir absolu alors qu&rsquo;&agrave; Paris, il n&rsquo;&eacute;tait le ma&icirc;tre de personne. Le prince, d&eacute;cid&eacute;ment de bonne humeur, lui reprocha de ne pas penser que c&rsquo;&eacute;tait plut&ocirc;t l&rsquo;amour de la patrie&hellip;<\/p>\n<p>\tSeule ombre au tableau, durant son s&eacute;jour en France, Ahmed Pacha apprit que le gouvernement britannique ne pourrait le recevoir qu&rsquo;en pr&eacute;sence de l&rsquo;ambassadeur ottoman. L&rsquo;Angleterre avait alors pour politique de maintenir le bey de Tunis dans la situation de d&eacute;pendance dans laquelle il se trouvait vis-&agrave;-vis du Sultan. Le Foreign Office, dans une correspondance cit&eacute;e par l&rsquo;historien Jean Ganiage, &eacute;tait en effet convaincu que si le bey proclamait son ind&eacute;pendance, &laquo;par la force des circonstances, il deviendrait &agrave; la premi&egrave;re occasion pratiquement un vassal de la France&raquo;. A Paris m&ecirc;me, l&rsquo;accueil r&eacute;serv&eacute; au bey de Tunis provoqua une tension diplomatique entre la Turquie et la France.<\/p>\n<p>\tL&rsquo;ambassadeur ottoman protesta aupr&egrave;s de Guizot, ministre des Affaires &eacute;trang&egrave;res. Celui-ci justifia l&rsquo;attitude de son gouvernement en r&eacute;pondant que les envoy&eacute;s du bey avaient toujours &eacute;t&eacute; re&ccedil;us &agrave; Paris sans la pr&eacute;sence de l&rsquo;ambassadeur turc. On ne pouvait donc imposer cette pr&eacute;sence tut&eacute;laire &agrave; leur ma&icirc;tre, le bey, d&rsquo;autant que celui-ci avait manifest&eacute; &agrave; l&rsquo;&eacute;gard de la France et du roi toutes les marques d&rsquo;une grande amiti&eacute;, notamment lors de la visite en Tunisie des &nbsp;fils de Louis-Philippe.<\/p>\n<p>\tLe bey d&eacute;clina donc l&rsquo;invitation du gouvernement britannique &nbsp;mais ne manqua pas d&egrave;s son retour &agrave; Tunis d&rsquo;envoyer &agrave; Londres, en signe d&rsquo;amiti&eacute; et d&rsquo;apaisement, une ambassade dirig&eacute;e par le g&eacute;n&eacute;ral Ahmed, fr&egrave;re du vizir Mustafa Khaznadar. A son retour de France, Ahmed Pacha Bey se f&eacute;licita du calme g&eacute;n&eacute;ral qui r&eacute;gna dans tout le pays et l&rsquo;attitude des sujets qui se comport&egrave;rent, note avec &eacute;motion Ben Dhiaf, &laquo;comme une famille qui attend avec impatience et dans l&rsquo;union le retour du &nbsp;p&egrave;re bien-aim&eacute; parti en voyage&raquo;. Pourtant, la situation n&rsquo;&eacute;tait gu&egrave;re facile pour le plus grand nombre, et l&rsquo;&eacute;minent oul&eacute;ma Ibrahim Riahi ne manqua pas d&rsquo;y faire allusion lors de la c&eacute;r&eacute;monie de bienvenue, &nbsp;lui qui consid&eacute;rait cette visite comme d&rsquo;autant plus inopportune (f&icirc; ghayr&icirc; zam&acirc;n li ghayr&icirc; mak&acirc;n) que la population souffrait des abus des agents du pouvoir et des percepteurs d&rsquo;imp&ocirc;ts En ce qui concerne les r&eacute;sultats de cette visite historique, il convient de souligner que le pacha bey ayant &eacute;t&eacute; re&ccedil;u en France comme un chef d&rsquo;Etat souverain, ce voyage constitua une &nbsp;&eacute;tape suppl&eacute;mentaire dans le renforcement de la politique d&rsquo;autonomie &agrave; l&rsquo;&eacute;gard de l&rsquo;Empire ottoman entreprise d&egrave;s les premi&egrave;res ann&eacute;es de la dynastie fond&eacute;e en 1705. Certes, c&rsquo;&eacute;tait &nbsp;tomber de Charybde en Scylla, puisque le pays &ndash; priv&eacute; d&rsquo;une protection ottomane &#8211; &eacute;tait ainsi davantage &nbsp;&agrave; la merci de la puissance fran&ccedil;aise. Mais pour la culture, ancienne, chez nous, d&rsquo;un Etat centralis&eacute; et autonome, cette visite eut une port&eacute;e consid&eacute;rable en termes d&rsquo;identit&eacute; tunisienne. Rappelons que le m&ecirc;me Ahmed Bey avait d&eacute;cid&eacute; d&egrave;s les premi&egrave;res ann&eacute;es de son accession au tr&ocirc;ne de remplacer le turc par l&rsquo;arabe dans la correspondance avec le gouvernement ottoman et, &agrave; l&rsquo;occasion de sa r&eacute;forme de l&rsquo;enseignement en 1842, d&rsquo;&eacute;tablir l&rsquo;&eacute;galit&eacute; entre enseignants mal&eacute;kites (&eacute;cole juridique ancienne dans le pays et largement majoritaire) et han&eacute;fites (minoritaires et g&eacute;n&eacute;ralement d&rsquo;origine turque).<\/p>\n<p>\tSignalons aussi que, si cette visite a eu un impact consid&eacute;rable sur l&rsquo;ouverture d&rsquo;une partie de l&rsquo;&eacute;lite politique et lettr&eacute;e sur l&rsquo;Occident et la volont&eacute; de modernisation, elle ne constitua pas le point de d&eacute;part des r&eacute;formes puisque d&egrave;s le d&eacute;but de son r&egrave;gne, Ahmed Bey proc&eacute;da &agrave; une s&eacute;rie de r&eacute;formes, dont la cr&eacute;ation d&rsquo;une &eacute;cole militaire, creuset de l&rsquo;esprit r&eacute;formiste, la r&eacute;forme de la mosqu&eacute;e-universit&eacute; de la Zitouna, la cr&eacute;ation d&rsquo;une manufacture de draps et, dix mois avant son voyage, sa d&eacute;cision historique d&rsquo;abolir l&rsquo;esclavage. Mais elle constitua une sorte de prise de conscience de la n&eacute;cessit&eacute; d&rsquo;agir d&rsquo;urgence pour suivre le mouvement du progr&egrave;s. La culture politique alors en vigueur chez le prince, la grande majorit&eacute; de ses ministres et de ses oul&eacute;mas &eacute;tait-elle capable d&rsquo;absorber le choc et de se mettre au diapason de l&rsquo;&eacute;volution de l&rsquo;Europe? Toute l&rsquo;histoire de nos pays &agrave; la veille de la colonisation tourne autour de cette question.<\/p>\n<p>\tRetenons enfin que par cette visite officielle au plus haut niveau, Ahmed Pacha Bey de Tunis inaugurait un nouvel usage dans la diplomatie des Etats musulmans alors que jusque-l&agrave; seuls des hauts dignitaires ou des princes (tels que Ibrahim Pacha, fils de M&eacute;h&eacute;met-Ali d&rsquo;Egypte qui se rendit en France, l&rsquo;ann&eacute;e m&ecirc;me du voyage d&rsquo;Ahmed). Pour le seul XIXe si&egrave;cle, nous pouvons dire que l&rsquo;exemple du monarque tunisien fut suivi par le sultan ottoman Abdul Aziz qui visita Paris &agrave; l&rsquo;occasion de l&rsquo;Exposition universelle de 1867, &agrave; l&rsquo;invitation de l&rsquo;empereur Napol&eacute;on III, et le shah de Perse Nasserdine Qadjar, qui se rendit en Grande-Bretagne et dans d&rsquo;autres pays europ&eacute;ens en 1873,1878 et 1889.<\/p>\n<p>\tCette &eacute;volution dans la politique &eacute;trang&egrave;re des Etats musulmans arrivait cependant trop tard. Comme dans le cas des politiques de modernisation de l&rsquo;Etat et de l&rsquo;&eacute;conomie, les tentatives d&rsquo;alliances &eacute;quitables dans l&rsquo;espoir de pr&eacute;server la souverainet&eacute; butaient in&eacute;vitablement contre les effets redoutables des strat&eacute;gies expansionnistes et de conqu&ecirc;te des march&eacute;s, mises en &oelig;uvre par les puissances europ&eacute;ennes. Les r&eacute;formes entreprises par Ahmed Bey ainsi que sa d&eacute;cision de se rendre en visite officielle en France constituent un exemple path&eacute;tique des tentatives musulmanes de r&eacute;forme et d&rsquo;affirmation de la nation au moment m&ecirc;me o&ugrave; l&rsquo;Europe s&rsquo;engageait dans une politique d&rsquo;expansion imp&eacute;rialiste; politique dont un des fondements &eacute;tait justement de d&eacute;truire les &eacute;conomies des pays convoit&eacute;s et de porter gravement &nbsp;atteinte &agrave; leur souverainet&eacute;. Le r&egrave;gne d&rsquo;Ahmed Pacha Bey (1837-1855) co&iuml;ncida tout &agrave; fait avec cette &eacute;tape cruciale des relations internationales. Il n&rsquo;en demeure pas moins que &nbsp;cette visite peut &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;e comme un &eacute;v&eacute;nement historique d&rsquo;importance. D&rsquo;abord parce que c&rsquo;est le premier voyage officiel d&rsquo;un prince r&eacute;gnant musulman en Europe et parce que ce voyage a constitu&eacute; pour des r&eacute;formistes comme Kh&eacute;r&eacute;dine et Ben Dhiaf un formidable encouragement &agrave; pers&eacute;v&eacute;rer dans l&rsquo;&eacute;laboration d&rsquo;une pens&eacute;e moderne et dans la conviction que seules des institutions garantissant les droits des sujets pouvaient ouvrir la voie &agrave; une renaissance de la grandeur musulmane.<\/p>\n<p>\tMohamed-El Aziz Ben Achour<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La visite d&rsquo;Ahmed Pacha Bey en France en 1846 &nbsp; Dixi&egrave;me bey de la dynastie husse&iuml;nite, Ahmed Pacha (1837-1855) est connu pour sa politique de r&eacute;formes. Il entreprend un programme de modernisation de l&rsquo;arm&eacute;e et cr&eacute;e une &eacute;cole militaire qui allait &nbsp;devenir la p&eacute;pini&egrave;re de la pens&eacute;e moderniste, il proc&egrave;de &agrave; une r&eacute;forme de l&rsquo;enseignement,&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":20971,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[18,1],"tags":[],"class_list":["post-13575","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-histoire","category-uncategorized"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13575","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=13575"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13575\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/media\/20971"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=13575"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=13575"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=13575"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}