{"id":1489,"date":"2011-04-17T18:13:50","date_gmt":"2011-04-17T18:13:50","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=1489"},"modified":"2011-04-17T18:15:30","modified_gmt":"2011-04-17T18:15:30","slug":"les-silhouettes-des-martyrs-de-la-revolution-tunisienne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/les-silhouettes-des-martyrs-de-la-revolution-tunisienne\/","title":{"rendered":"Les silhouettes des martyrs de la r\u00e9volution tunisienne"},"content":{"rendered":"<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<div class=\"span-24 toptype3 s-titre-container\" style=\"text-align: right;\">\n\t&nbsp;<\/div>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<div class=\"span-8 side classic \">\n<div class=\"span-7-a meta\">\n<h4 class=\"meta\">\n\t\t\t<br \/>\n\t\t\t<span class=\"auteur\">par Emilien Bernard (Article XI)<\/span><\/h4>\n<p>\n\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<\/p><\/div>\n<\/div>\n<div class=\"span-16 last contentzone wide classic\">\n<div id=\"the_content\">\n<p>\n\t\t\tOfficiellement, ils sont 236 ; mais le chiffre est sans doute plus &eacute;lev&eacute; en r&eacute;alit&eacute;. Ils, ce sont les &ldquo;martyrs&rdquo; de la r&eacute;volution tunisienne, tomb&eacute;s sous les balles et les matraques de la police entre le 17 d&eacute;cembre 2010 et aujourd&rsquo;hui. Pour leur rendre hommage, le peintre Zoo Project, actuellement install&eacute; &agrave; Tunis, a choisi de les repr&eacute;senter sous forme d&rsquo;effigies en carton, expos&eacute;es &agrave; divers endroits de la ville.<\/p>\n<blockquote>\n<p>\n\t\t\t\tC&rsquo;est lequel, Mohammed Bouazizi ?<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\n\t\t\tLa question est r&eacute;currente. D&egrave;s que Zoo Project installe ses repr&eacute;sentations, tailles r&eacute;elles, des martyrs de la r&eacute;volution, les personnes s&rsquo;attroupant se mettent en qu&ecirc;te de l&rsquo;effigie de ce vendeur ambulant qui s&rsquo;immola devant le gouvernorat de Sidi Bouzid le 17 d&eacute;cembre 2010. Logique : c&rsquo;est son geste d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; qui entra&icirc;na la Tunisie dans la r&eacute;volution &ndash; tous souhaitent lui rendre hommage.<\/p>\n<p>\n\t\t\tD&rsquo;autres, les plus jeunes surtout, cherchent Mohammed Hanchi, 19 ans, tu&eacute; le 25 f&eacute;vrier par une &ldquo;balle perdue&rdquo; alors qu&rsquo;il sortait c&eacute;l&eacute;brer la victoire de son &eacute;quipe de foot. Lui, tout le monde le connaissait &agrave; Tunis, et surtout dans la Kasbah, la vieille ville, o&ugrave; il r&eacute;sidait. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs en rencontrant la famille de celui que tout le monde appelle &ldquo;Hanchi&rdquo;, laquelle lui demanda de peindre son portrait sur un mur des environs, que Zoo Project a eu l&rsquo;id&eacute;e de ce projet particulier : peindre les &ldquo;martyrs&rdquo; de la r&eacute;volution sur des cartons et les exposer en place publique.<\/p>\n<h2>\n\t\t\tAgora artistique<\/h2>\n<p>\n\t\t\tDevant la quarantaine d&rsquo;effigies (chiffre provisoire, puisqu&rsquo;il souhaite repr&eacute;senter tous les martyrs de la r&eacute;volution, soit environ 236 personnes<sup><a class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" href=\"http:\/\/owni.fr\/2011\/04\/17\/les-silhouettes-des-martyrs-de-la-revolution-tunisie\/#footnote_0_57102\" id=\"identifier_0_57102\" title=\"Selon le minist\u00e8re tunisien de la Sant\u00e9, ils seraient 236, morts entre le 17 d\u00e9cembre et le 25 janvier (chiffre que certains estiment largement sous-\u00e9valu\u00e9) : 166 personnes tu\u00e9es par balles et 74 autres massacr\u00e9es dans les prisons. Macabre d\u00e9compte n\u2019incluant pas ceux qui, pour protester, ont choisi de mettre fin \u00e0 leur jour, \u00e0 l\u2019instar de Mohammed Bouazizi.\">1<\/a><\/sup> ), les gens palabrent, discutent, s&rsquo;engueulent gentiment. Agora artistique.<\/p>\n<p>\n\t\t\tExactement ce que cherche Zoo Project, &agrave; Paris comme ici : un &eacute;change sans interm&eacute;diaire, direct, avec les destinataires de ses peintures. Parce qu&rsquo;un travail artistique d&eacute;connect&eacute; des r&eacute;alit&eacute;s du pays, &agrave; destination des &eacute;lites, serait un non-sens, une aberration. Lui cherche &agrave; provoquer les r&eacute;actions et les rencontres, &agrave; s&rsquo;ins&eacute;rer dans un mouvement politique &ndash; m&ecirc;me si ce dernier semble perdre son souffle dans la p&eacute;riode actuelle. Et puis, en repr&eacute;sentant les morts de la r&eacute;volution, il pointe en filigrane l&rsquo;impunit&eacute; des assassins (les snipers, les grad&eacute;s), peu inqui&eacute;t&eacute;s pour l&rsquo;instant. Une d&eacute;marche tout sauf anodine.<\/p>\n<p>\n\t\t\tJ&rsquo;ai suivi le travail de l&rsquo;ami Zoo<sup><a class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" href=\"http:\/\/owni.fr\/2011\/04\/17\/les-silhouettes-des-martyrs-de-la-revolution-tunisie\/#footnote_1_57102\" id=\"identifier_1_57102\" title=\"\u00c0 qui j\u2019avais consacr\u00e9 un papier dans le num\u00e9ro 1 de la version papier d\u2019Article11 \u2013 num\u00e9ro dont il avait par ailleurs sign\u00e9 la couverture.\">2<\/a><\/sup> pendant une dizaine de jours, l&rsquo;aidant &agrave; transporter les martyrs de place en place dans une carriole branlante, bricolant avec lui pour rafistoler les effigies ayant souffert du transport, courant les manifestations pour les distribuer &agrave; ceux qui souhaitaient les brandir, et les photographiant dans un cadre rappelant leur activit&eacute; pre-mortem. Compte-rendu en images.<\/p>\n<h2>\n\t\t\t&nbsp;<\/h2>\n<p>\n\t\t\t<strong>&laquo; Pourquoi je peins les martyrs &raquo;<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t\t&laquo; Il arrive que certaines personnes r&eacute;agissent n&eacute;gativement &agrave; mon travail, haussent la voix. Quand je dispose ces repr&eacute;sentations des martyrs de la r&eacute;volution dans les rues de Tunis &ndash; &agrave; Porte de France, Bab Souika ou avenue Bourguiba &ndash; beaucoup me f&eacute;licitent, me remercient, mais d&rsquo;autres s&rsquo;insurgent : qui suis-je, moi, un &eacute;tranger, pour peindre les martyrs de la r&eacute;volution et les afficher ainsi dans Tunis ? Quel est mon int&eacute;r&ecirc;t l&agrave;-dedans ? Je comprends ces interrogations, je trouve m&ecirc;me naturel et l&eacute;gitime qu&rsquo;elles surgissent : aborder un sujet si dramatique, &agrave; ce point vivace dans les m&eacute;moires, implique d&rsquo;accepter le d&eacute;bat, de r&eacute;pondre aux questions.<\/p>\n<p>\n\t\t\tJe suis arriv&eacute; &agrave; Tunis d&eacute;but mars. Franco-alg&eacute;rien de 20 ans r&eacute;sidant &agrave; Paris, je suis parti de France sans but d&eacute;fini, simplement parce que j&rsquo;estimais que la r&eacute;volution tunisienne &ndash; comme toutes celles qui secouent le monde arabe &ndash; &eacute;tait un &eacute;v&eacute;nement unique, porteur d&rsquo;un grand espoir. De Paris, je suivais la situation au jour le jour, esp&eacute;rant que le 14 janvier ne reste pas lettre morte, que la r&eacute;volution ne perde pas son &acirc;me. Jusqu&rsquo;&agrave; ce qu&rsquo;un jour, je n&rsquo;y tienne plus : il me fallait venir sur place pour t&eacute;moigner, agir, &agrave; ma mani&egrave;re. Je souhaitais apporter ma modeste contribution au peuple insurg&eacute;.<\/p>\n<h2>\n\t\t\tDialoguer, discuter, se faire accepter<\/h2>\n<p>\n\t\t\tQuand je suis arriv&eacute;, j&rsquo;&eacute;tais un peu perdu. Pas question de peindre les murs sans demander leurs avis aux habitants, de m&rsquo;imposer face &agrave; une culture que je ne connais pas aussi bien que je le voudrais. Alors je suis rest&eacute; aux aguets, discret, attendant de comprendre quel pouvait &ecirc;tre mon r&ocirc;le. Avant de peindre, je voulais discuter, dialoguer, me faire accepter. C&rsquo;est dans le quartier de la Hafsia que le d&eacute;clic s&rsquo;est produit : rencontres fertiles avec des jeunes et des artisans, amiti&eacute;s, encouragements. Quelques m&ocirc;mes du quartier m&rsquo;ont parl&eacute; de leur ami Mohammed Hanchi, tu&eacute; par une &ldquo;balle perdue&rdquo; alors qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas m&ecirc;me 20 ans. D&rsquo;autres ont ench&eacute;ri : il me fallait repr&eacute;senter leur camarade &ldquo;Hanchi&rdquo;, leur fr&egrave;re, leur ami disparu. Gr&acirc;ce &agrave; eux, j&rsquo;ai rencontr&eacute; sa famille, j&rsquo;ai discut&eacute; avec ses amis, et j&rsquo;ai compris que les morts de la r&eacute;volution devaient &ecirc;tre le sujet de mes cr&eacute;ations. Car chaque personne m&rsquo;expliquait, &agrave; sa mani&egrave;re :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\n\t\t\t\tIls ne doivent pas dispara&icirc;tre, les oublier serait les tuer une deuxi&egrave;me fois.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\n\t\t\t&Agrave; ce jour, j&rsquo;ai peint une quarantaine de martyrs, taille r&eacute;elle. Hanchi, bien s&ucirc;r, Mohammed Bouazizi, &eacute;galement, celui que tout le monde me r&eacute;clame, mais aussi des martyrs moins &ldquo;connus&rdquo; : Aamer Fatteh, Moez Ben Slah, Ayoub Hamdi, Fai&ccedil;el Chetioui, Mersbah Jwehri, Rabii Boujlid, et bien d&rsquo;autres encore. Ils &eacute;taient menuisiers, professeurs, vendeurs ambulants, ch&ocirc;meurs&hellip; Ils vivaient &agrave; Tunis, Kasserine, Sidi Bouzid ou bien Gafsa. Des gens ordinaires qui ne m&eacute;ritaient pas plus que d&rsquo;autres de laisser leur vie sur l&rsquo;autel de la r&eacute;volution. Je souhaite, sur la longueur, les repr&eacute;senter tous. Des 236 martyrs &ldquo;officiels&rdquo; (selon le minist&egrave;re de la Sant&eacute; tunisien), je ne trouve pas toujours de photographies, de renseignements pour les repr&eacute;senter. C&rsquo;est un travail de fourmi, mais un travail passionnant.<\/p>\n<p>\n\t\t\t&Agrave; mes yeux, ces figures ne sont pas des images mortes, des fant&ocirc;mes c&eacute;l&eacute;br&eacute;s <em>post-mortem<\/em>. Ils n&rsquo;appartiennent pas &agrave; un pass&eacute; fantasm&eacute;, regrett&eacute;. Ce sont des figures du pr&eacute;sent, des compagnons de lutte. Si je les peins, si je me permets de les repr&eacute;senter, de les exposer dans des manifestations, c&rsquo;est parce que je suis convaincu que leur disparition des m&eacute;moires marquerait la fin de l&rsquo;espoir. De m&ecirc;me que les Tunisiens se battent pour que leurs meurtriers &ndash; les snipers, les donneurs d&rsquo;ordre, les matraqueurs &ndash; soient jug&eacute;s et sanctionn&eacute;s rapidement (revendication rest&eacute;e lettre morte pour l&rsquo;instant), je cherche, &agrave; ma mesure, &agrave; rappeler la port&eacute;e de la disparition de ces gens ordinaires. Ils font partie de l&rsquo;avenir, de cette Tunisie qui se dessine, s&rsquo;esquisse sous nos yeux. C&rsquo;est cette esquisse que je tente de repr&eacute;senter.<\/p>\n<p>\n\t\t\t<strong>Zoo Project, Tunis le 03\/04\/2011.<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t\tPS : J&rsquo;exposerai ces dessins dans les rues et les places de Tunis tout au long du mois d&rsquo;avril 2011, puis dans de nombreuses villes de Tunisie. Mon travail est en progression : si vous souhaitez m&rsquo;envoyer des photographies ou des renseignements sur les martyrs (ce qui me serait tr&egrave;s utile), contactez moi &agrave; l&rsquo;adresse zooproject@laposte.net .<\/p>\n<p>\n\t\t\tPPS : Ce projet est soutenu par l&rsquo;association de quartier Beb-souika. Ce texte a &eacute;t&eacute; &eacute;crit avec l&rsquo;aide d&rsquo;&Eacute;milien Bernard. &raquo;<\/p>\n<hr \/><\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; &nbsp; &nbsp; par Emilien Bernard (Article XI) &nbsp; Officiellement, ils sont 236 ; mais le chiffre est sans doute plus &eacute;lev&eacute; en r&eacute;alit&eacute;. Ils, ce sont les &ldquo;martyrs&rdquo; de la r&eacute;volution tunisienne, tomb&eacute;s sous les balles et les matraques de la police entre le 17 d&eacute;cembre 2010 et aujourd&rsquo;hui. 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