{"id":1751,"date":"2016-02-09T03:13:42","date_gmt":"2016-02-09T03:13:42","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=1751"},"modified":"2016-02-09T01:27:25","modified_gmt":"2016-02-09T01:27:25","slug":"les-livournais-a-tunis-1609-1951-par-lionel-levy","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/les-livournais-a-tunis-1609-1951-par-lionel-levy\/","title":{"rendered":"LES LIVOURNAIS \u00c0 TUNIS \u20131609-1951, par Lionel Levy"},"content":{"rendered":"<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<div id=\"cke_pastebin\">\n\tLES LIVOURNAIS &Agrave; TUNIS &ndash;1609-1951<\/div>\n<div id=\"cke_pastebin\">\n\t&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp;<\/div>\n<div id=\"cke_pastebin\">\n\t&nbsp;<\/div>\n<p>\n\tEn 1932, &agrave; l&rsquo;occasion d&rsquo;un voyage en Italie, Fernand Braudel, alors professeur &agrave; Alger, fit escale &agrave; Tunis. Il l&rsquo;&eacute;voquait ainsi en 1983 dans le Corriere della Sera :<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<div id=\"cke_pastebin\">\n\tLES LIVOURNAIS &Agrave; TUNIS &ndash;1609-1951<\/div>\n<div id=\"cke_pastebin\">\n\t&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp;<\/div>\n<div id=\"cke_pastebin\">\n\t&nbsp;<\/div>\n<p>\n\tEn 1932, &agrave; l&rsquo;occasion d&rsquo;un voyage en Italie, Fernand Braudel, alors professeur &agrave; Alger, fit escale &agrave; Tunis. Il l&rsquo;&eacute;voquait ainsi en 1983 dans le Corriere della Sera :<\/p>\n<p>\n\t&laquo; Je fis halte &agrave; Tunis, la ville nord-africaine, m&eacute;diterran&eacute;enne, d&eacute;j&agrave; levantine, que je pr&eacute;f&eacute;rais &agrave; toutes les autres (&hellip;) L&rsquo;Italie et la France, tout en se querellant, y avaient greff&eacute; sur un vieil h&eacute;ritage la ville la plus joyeuse, &eacute;tonnante et capiteuse que j&rsquo;aie jamais connue. &raquo; Dans son journal personnel &eacute;tudi&eacute; par sa disciple Giuliana Gemelli il ajoutait : &laquo; Po&eacute;sie, lumi&egrave;re, joies de la table (&hellip;) plaisir &eacute;perdu de la mer (&hellip;) la M&eacute;diterran&eacute;e est pour moi m&eacute;lange (&hellip;) Tunis me plaisait : un m&eacute;lange. &raquo;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t<strong>1609, Arriv&eacute;e des Moriscos,&nbsp;<\/strong><\/p>\n<p>\n\tJ&rsquo;ai pris comme point de d&eacute;part de cette conf&eacute;rence, 1609. Pourquoi tant de pr&eacute;cision ? C&rsquo;est que ce fut l&rsquo;ann&eacute;e d&rsquo;un grand &eacute;v&eacute;nement de m&eacute;lange ethnique, social et culturel dans le Tunis d&rsquo;Othman Dey. &Agrave; cette date, Philippe III d&rsquo;Espagne avait expuls&eacute; quelques centaines de milliers de Morisques. On appelait ainsi les musulmans convertis de force au christianisme. Contrairement aux Juifs, les musulmans espagnols n&rsquo;avaient pas eu, en 1492, &agrave; choisir entre l&rsquo;exil ou la conversion. Ils furent convertis d&rsquo;office et de force. Leur d&eacute;part massif aurait signifi&eacute;, en effet, la ruine des grands propri&eacute;taires fonciers, ainsi priv&eacute;s de leur main d&rsquo;&oelig;uvre. Ces grands propri&eacute;taires furent d&rsquo;ailleurs, par pur int&eacute;r&ecirc;t, les principaux d&eacute;fenseurs des Morisques. Ils firent pression pour adoucir le poids de l&rsquo;Inquisition. Ils avaient r&eacute;trospectivement raison. Le d&eacute;part de cette nombreuse main d&rsquo;&oelig;uvre tr&egrave;s qualifi&eacute;e fut, peut-&ecirc;tre davantage encore que celui des Juifs, une cause de la ruine de l&rsquo;Espagne. Mais l&rsquo;unit&eacute; religieuse du royaume devenait au XVIIe si&egrave;cle un imp&eacute;ratif absolu pour les monarchies catholiques. Les Morisques se montraient totalement r&eacute;fractaires &agrave; la christianisation. Parmi les pays d&rsquo;accueil, la Tunisie en re&ccedil;ut le plus grand contingent : certains auteurs disent 80.000, d&rsquo;autres 40.000, dans le Cap Bon et, pour leur majorit&eacute;, &agrave; Tunis m&ecirc;me. Pourquoi Tunis ? Nous sommes alors encore nominalement dans l&rsquo;empire Ottoman. Les Andalous (on appelle ainsi tous les musulmans Espagnols, y compris les plus nombreux qui viennent du Nord de l&rsquo;Espagne) sont tr&egrave;s appr&eacute;ci&eacute;s par le Sultan, au m&ecirc;me titre d&rsquo;ailleurs que les Juifs ib&eacute;riques, et maintenant les Nouveaux-Chr&eacute;tiens qui, soit pour &eacute;chapper aux poursuites de l&rsquo;Inquisition, soit pour fuir les incapacit&eacute;s professionnelles d&eacute;coulant du r&eacute;gime de Limpieza de sangre, quittent massivement et volontairement l&rsquo;Espagne et le Portugal.<\/p>\n<p>\n\tCes Moriscos obtiennent des avantages consid&eacute;rables. Comme la plupart d&rsquo;entre eux ne parle pas l&rsquo;arabe mais seulement l&rsquo;espagnol, on les autorise &agrave; s&rsquo;exprimer et m&ecirc;me &agrave; &eacute;crire dans cette langue, en caract&egrave;res latins contrairement &agrave; l&rsquo;interdiction constante en terre d&rsquo;Islam. La pr&eacute;sidence du Tribunal de Commerce leur est statutairement et obligatoirement confi&eacute;e. Huit sur dix des syndics de corporations, les amines, sont des Morisques. Leur cheikh, dont le premier se nomme Luis Zapata, jouit du privil&egrave;ge de s&rsquo;asseoir &agrave; la droite du Dey, usage maintenu jusqu&rsquo;en 1890. Leurs bonnes relations avec les Livournais sont d&eacute;montr&eacute;es par quelques faits. &Agrave; l&rsquo;occasion de proc&egrave;s, des Morisques viennent souvent t&eacute;moigner en faveur des Livournais#. Lorsqu&rsquo;ils voyagent &agrave; Livourne pour affaires, ils s&rsquo;installent dans le quartier juif. Enfin les ordonnances sur le luxe de la communaut&eacute; portugaise de Tunis interdisent aux femmes de porter des bijoux dans les maisons des Maures, et m&ecirc;me de danser dans lesdites maisons, ce qui implique une certaine convivialit&eacute; et des r&eacute;ceptions r&eacute;ciproques.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t<strong>Arriv&eacute;e des Portugais ou Livournais<\/strong><\/p>\n<p>\n\tC&rsquo;est autour de cette date de 1609 que commencent &agrave; se manifester &agrave; Tunis quelques marchands dits Portugais ou Livournais. Leur situation n&rsquo;est pas parall&egrave;le de celle des musulmans espagnols. Ils ne sont pas expuls&eacute;s, mais ont fui la pers&eacute;cution. Paradoxalement, alors que leurs compatriotes musulmans ne parlent pas l&rsquo;arabe, les Nouveaux-Chr&eacute;tiens qu&rsquo;on appelle en Espagne Conversos, Marranos, Portugais, gens du n&eacute;goce ou hommes de la Nation, ont, en g&eacute;n&eacute;ral, traditionnellement &eacute;tudi&eacute; l&rsquo;arabe. Avant de vous le montrer, il me faut expliquer ces diff&eacute;rents qualificatifs.&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tMarrano vient de l&rsquo;arabe-espagnol Mahran, signifiant &laquo; interdit &raquo;. Comme musulmans et Juifs s&rsquo;abstenaient de consommer du porc en raison de l&rsquo;interdit religieux, ce mot fut appliqu&eacute; par les chr&eacute;tiens &agrave; l&rsquo;objet m&ecirc;me de l&rsquo;interdit, si bien que Mahran prit le sens de porc, et par application p&eacute;jorative, vint &agrave; d&eacute;signer ces chr&eacute;tiens insinc&egrave;res. Portugais, dans l&rsquo;Espagne de Philippe III, est devenu synonyme de Juif. La grande majorit&eacute; des expuls&eacute;s de 1492 avait trouv&eacute; refuge au Portugal. Ils y furent convertis de force en 1497 avec interdiction de sortie du royaume. L&rsquo;Inquisition ne fut effective au Portugal que vers 1540. Beaucoup retourn&egrave;rent en Espagne &agrave; la fin du XVI&egrave;me si&egrave;cle. Plus tard Olivares, le ministre tout puissant de Philippe IV, essaierait de faire revenir les grands marchands dits Portugais pour obtenir des pr&ecirc;ts plus avantageux que ceux des banques g&eacute;noises. Mais ces revenants, officiellement catholiques, &eacute;taient impopulaires en Espagne en raison de leur prosp&eacute;rit&eacute; et de leur h&eacute;r&eacute;sie suppos&eacute;e. Malgr&eacute; leur origine espagnole, le peuple les appelait les Portugais. Eux-m&ecirc;mes s&rsquo;emparaient de l&rsquo;appellation, dans un sens non point p&eacute;joratif cette fois, mais prestigieux, d&eacute;signant, dans tous les pays d&rsquo;exil, Pays-Bas, Angleterre, France du Sud-Ouest, Italie, Br&eacute;sil, Empire Ottoman, les familles partageant leur destin et leur rang social.<\/p>\n<p>\n\t&Agrave; Anvers, l&rsquo;expression Nation Portugaise, utilis&eacute;e pour la premi&egrave;re fois en 1510 dans un d&eacute;cret municipal accordant certains privil&egrave;ges aux marchands portugais, d&eacute;signait bien, &agrave; l&rsquo;origine, une colonie de marchands venus du Portugal, mais, les Conversos formant 90 % de cette colonie, l&rsquo;usage donna encore &agrave; cette Nation le sens de Juifs dissimul&eacute;s.<\/p>\n<p>\n\tGens du n&eacute;goce est une appellation plus ou moins p&eacute;jorative &nbsp;visant la fonction &eacute;conomique de ce groupe particulier. Elle est utilis&eacute;e non seulement par les Vieux-Chr&eacute;tiens &agrave; l&rsquo;&eacute;gard des Nouveaux, mais m&ecirc;me par d&rsquo;autres groupes de Juifs. Dans un responsum du 20 juillet 1741, le Rab. Ouziel El Ha&iuml;k d&eacute;crit ainsi l&rsquo;arriv&eacute;e des Livournais : Apr&egrave;s de longues ann&eacute;es vinrent s&rsquo;installer quelques personnes du royaume d&rsquo;Edom ; elles le firent en toute tranquillit&eacute;, au point qu&rsquo;on les appela &laquo; les commer&ccedil;ants de la ville &raquo; Chaque jour s&rsquo;y ajout&egrave;rent d&rsquo;autres commer&ccedil;ants de m&ecirc;me origine qui s&rsquo;install&egrave;rent &agrave; demeure dans la ville de Tunis, dans la prosp&eacute;rit&eacute;. &raquo;&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tTous les historiens des Portugais insistent sur leur extr&ecirc;me mobilit&eacute; au XVII&egrave;me si&egrave;cle. La plupart des personnes cit&eacute;es dans l&rsquo;ouvrage de Grandchamp, &agrave; l&rsquo;occasion d&rsquo;op&eacute;rations commerciales &agrave; Tunis, se retrouve peu apr&egrave;s &agrave; Livourne exer&ccedil;ant des charges au sein de la Nation, mais aussi &agrave; Venise, Amsterdam, Salonique, Smyrne, Alexandrie. Miriam Bodian, historienne am&eacute;ricaine de talent, auteur de Hebrews of the Portuguese Nation, explique que le sens de Nation n&rsquo;&eacute;tait pas le m&ecirc;me selon qu&rsquo;il &eacute;tait prononc&eacute; par les autres ou par les descendants des conversos. &Agrave; tous les niveaux, &eacute;crit-elle, les membres de la communaut&eacute; d&rsquo;Amsterdam avaient des parents &agrave; Hambourg, Rouen, Salonique, Pise, Livourne, Tunis, J&eacute;rusalem, le Br&eacute;sil, Cura&ccedil;ao, Surinam. Ils &eacute;taient membres de la Nation &agrave; Amsterdam mais aussi partout, au sens d&rsquo;une affiliation lointaine, au-del&agrave; de leur horizon visuel, et profonde dans le pass&eacute;.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tTunis fut une &eacute;tape essentielle dans le circuit Mer du Nord-Proche Orient. Il faut prendre du recul et rappeler que les r&eacute;publiques italiennes, Venise, Pise, G&ecirc;nes et Florence servirent de transporteurs au commerce du monde musulman. Une &acirc;pre concurrence les opposa longtemps. Les principales maisons de commerce florentines &eacute;taient repr&eacute;sent&eacute;es &agrave; Tunis au XIV&egrave;me si&egrave;cle. Les V&eacute;nitiens avaient organis&eacute; une ligne r&eacute;guli&egrave;re de la Baltique au Levant. Au XVII&egrave;me si&egrave;cle, la place &eacute;tait &agrave; prendre car ces r&eacute;publiques savaient qu&rsquo;elles ne pouvaient utilement travailler avec les ports musulmans sans la pr&eacute;sence d&rsquo;une colonie. Or, elles n&rsquo;&eacute;taient plus &agrave; m&ecirc;me d&rsquo;organiser ces structures. En octobre 1615 Manoel Carvalho affr&eacute;tait &agrave; Rotterdam un navire pour Tunis et Venise, navire qui resta &agrave; son service une ann&eacute;e enti&egrave;re. Les ann&eacute;es suivantes il nolisa un navire pour faire la navette dix mois durant entre Venise, Tunis et Alexandrie. Un Mordekhay Baruch Carvalho, rabbin, m&eacute;decin et grand marchand &agrave; Tunis, fut, en 1752, successeur du grand rabbin des Livournais Isaac Lumbroso dont il fut le disciple. Le nom compos&eacute; Baruch Carvalho a exist&eacute; au XVIIe si&egrave;cle tant &agrave; Amsterdam qu&rsquo;&agrave; Livourne. La pr&eacute;somption est forte qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de la m&ecirc;me famille compte tenu du niveau social.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t<strong>Portugais et monde arabe.<\/strong><\/p>\n<p>\n\tOn s&rsquo;est pos&eacute; des questions sur la culture de ces marchands portugais. &Eacute;taient-ils lusophones ou hispanophones ? Se sont-ils plus ou moins arabis&eacute;s par leur implantation &agrave; Tunis et leurs contacts avec leurs coreligionnaires du pays ?<\/p>\n<p>\n\tL&rsquo;&eacute;tude des communaut&eacute;s juives implant&eacute;es dans les places portugaises du Maroc nous r&eacute;v&egrave;le que l&rsquo;arabe classique continuait, au XV&egrave;me si&egrave;cle, m&ecirc;me apr&egrave;s la Reconquista, de faire partie du bagage culturel des marchands dits &laquo; portugais &raquo; (cf. Haim Zafrani). Rodrigues da Silva Tavim, historien portugais, a montr&eacute; que le Roi Manuel, apr&egrave;s la conversion forc&eacute;e des Juifs en 1497, avait encourag&eacute; l&rsquo;&eacute;migration de certains d&rsquo;entre eux dans les nouvelles places fortes portugaises du Maroc, en leur promettant la libert&eacute; religieuse. Cet apparent lib&eacute;ralisme &eacute;tait consenti justement en raison de leur connaissance de la langue arabe qui les rendait indispensables dans les contacts avec les autorit&eacute;s marocaines. Ce savoir fut entretenu. Au d&eacute;but du XVIIe si&egrave;cle, un Dr Valenza, &agrave; Mazagan, traduit Avicenne de l&rsquo;arabe en h&eacute;breu. &Agrave; la fin du XVIIe si&egrave;cle, &agrave; Livourne, Joseph Attias, marchand lettr&eacute;, m&eacute;decin et rabbin, re&ccedil;oit une &eacute;ducation soign&eacute;e incluant l&rsquo;enseignement de l&rsquo;arabe. Attias, auquel se rattache ma famille maternelle, rencontra &agrave; Paris tous les encyclop&eacute;distes. Il re&ccedil;ut, en sa villa de Livourne, Montesquieu qui, dans Spicil&egrave;ges, relate leurs entretiens.&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tParmi les familles de Lisbonne autoris&eacute;es &agrave; revenir au juda&iuml;sme, Tavim cite mes anc&ecirc;tres paternels, les Ha-Levi. L&rsquo;un d&rsquo;eux, Meir Ha-Levi fut charg&eacute; en 1512, comme rentero, de l&rsquo;administration du port de Safi. &nbsp;Sa bonne connaissance de l&rsquo;arabe lui valut des missions de renseignement qui ne lui port&egrave;rent pas chance. Il fut arr&ecirc;t&eacute; et ex&eacute;cut&eacute; par les Marocains en 1518. Son fils Joseph lui succ&eacute;da plus tard et, curieusement, apr&egrave;s la reconqu&ecirc;te de la ville, les Marocains maintirent &agrave; son poste un de ses descendants. Un Moses Levy, petit-fils de Joseph, fut chef spirituel des Juifs du Maroc en 1640. L&rsquo;arri&egrave;re-petit-fils de ce Moses, Isaac Levy (1670), fut dayyan (juge) de la communaut&eacute; de T&eacute;touan. Son fils, Joshua (c. 1700), y exer&ccedil;a les m&ecirc;mes fonctions. Un autre Isaac (1730), fils de ce dernier, fut rabbin &agrave; Gibraltar. Un autre Moses Levy n&eacute; &agrave; Gibraltar vers 1760, son fils, fit un extraordinaire retour au Portugal en 1807. L&rsquo;amiral Lord Jarvis, commandant la flotte portugaise, lui obtint en effet une d&eacute;rogation sp&eacute;ciale d&rsquo;&eacute;tablissement &agrave; Lisbonne avec garantie de libert&eacute; religieuse. Ce Moses est grand-p&egrave;re de son homonyme, mon bisa&iuml;eul Moses Levy, connu &agrave; Tunis comme repr&eacute;sentant britannique &agrave; la Commission financi&egrave;re internationale de 1869. Le petit-fils et homonyme de ce dernier, le peintre Moses Levy, mon oncle, illustra &agrave; son tour ces nom et pr&eacute;nom. Nous passons ainsi de la Renaissance &agrave; l&rsquo;histoire contemporaine au sein d&rsquo;une famille dite portugaise. Par les &eacute;tudes de da Silva Tavim nous savons que, tr&egrave;s t&ocirc;t, les Portugais implant&eacute;s au Maroc ont adopt&eacute; la langue espagnole en raison d&rsquo;un afflux massif dans les places portugaises, de r&eacute;fugi&eacute;s d&rsquo;Espagne. Ils n&rsquo;avaient pas pour autant gomm&eacute; leurs diff&eacute;rences puisque, &agrave; Gibraltar, ils cr&eacute;&egrave;rent, au XVIIIe si&egrave;cle, une synagogue s&eacute;par&eacute;e dite flemmish synagogue ou esnoga flamenca.<\/p>\n<p>\n\tAu XIX&egrave;me si&egrave;cle &agrave; Tunis, le Livournais David Santillana est l&rsquo;un des experts les plus r&eacute;put&eacute;s en droit musulman. La connaissance de l&rsquo;arabe ne s&rsquo;affaiblit qu&rsquo;avec le Protectorat, pour dispara&icirc;tre compl&egrave;tement &agrave; ma g&eacute;n&eacute;ration. L&rsquo;arabe resta cependant obligatoire dans les &eacute;coles italiennes jusqu&rsquo;&agrave; leur dissolution en 1945.<\/p>\n<p>\n\tLa ma&icirc;trise de l&rsquo;arabe n&rsquo;impliqua pas ce que l&rsquo;on a appel&eacute; &laquo; l&rsquo;arabisation &raquo; des Livournais, pas plus qu&rsquo;elle n&rsquo;entra&icirc;na l&rsquo;arabisation des G&eacute;nois ou des Marseillais de la Nation fran&ccedil;aise. L&rsquo;espagnol resta la langue des documents de la communaut&eacute; jusqu&rsquo;au milieu du XVIII&egrave;me si&egrave;cle, mais l&rsquo;adoption de l&rsquo;arabe transcrit en h&eacute;breu para&icirc;t un acte de conformit&eacute; &agrave; la langue officielle au moment o&ugrave; la nouvelle communaut&eacute; recevait cons&eacute;cration l&eacute;gale de l&rsquo;autorit&eacute; beylicale. Une telle &laquo; arabisation &raquo; semblerait d&rsquo;ailleurs survenir &agrave; contretemps au moment o&ugrave; s&rsquo;acc&eacute;l&eacute;rait l&rsquo;immigration en provenance de Livourne. Dans les contrats de mariage que nous avons &eacute;tudi&eacute;s au XVIII&egrave;me si&egrave;cle, les &eacute;poux, dans leur tr&egrave;s grande majorit&eacute;, signent en espagnol. Au XIX&egrave;me, l&rsquo;italien est constant. Seuls quelques lettr&eacute;s signent en h&eacute;breu, personne en arabe. L&rsquo;historien isra&eacute;lien d&rsquo;origine tunisienne Itshak Avrahami explique justement que la communaut&eacute; portugaise de Tunis sauvegarda son identit&eacute; gr&acirc;ce au flux continu de nouveaux immigrants.<\/p>\n<p>\n\tSi l&rsquo;espagnol fut pr&eacute;f&eacute;r&eacute; au portugais &agrave; Tunis, cela tint sans doute au fait d&rsquo;une forte pr&eacute;sence morisque hispanophone. Par ailleurs le premier noyau install&eacute; &agrave; Tunis &agrave; la fin du XVII&egrave;me si&egrave;cle comprenait plusieurs familles ayant transit&eacute; au Maroc portugais o&ugrave; nous avons vu que l&rsquo;espagnol avait pr&eacute;valu#.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t<strong>Italianisation &ndash; Europe-Afrique<\/strong><\/p>\n<p>\n\tL&rsquo;italianisation des Livournais de Tunis fut parall&egrave;le &agrave; celle des Livournais de Livourne. Elle accompagna la naissance de l&rsquo;Italie. Certes l&rsquo;italien fut une langue essentielle dans la culture des Livournais des deux c&ocirc;t&eacute;s de la mer, mais un conservatisme rigoureux, appuy&eacute; sur des r&egrave;gles strictes, maintint &agrave; Livourne l&rsquo;usage du portugais sur le plan administratif, de l&rsquo;espagnol sur le plan culturel, jusqu&rsquo;au d&eacute;but du XIXe si&egrave;cle, avec certes une progression de l&rsquo;italien.<\/p>\n<p>\n\tOn a vu l&rsquo;attachement des Livournais de Tunis &agrave; l&rsquo;italien comme un d&eacute;sir de marquer une sorte de sup&eacute;riorit&eacute; de l&rsquo;Europe sur l&rsquo;Afrique. Bien que cautionn&eacute;e par l&rsquo;un des auteurs les plus prestigieux de la diaspora tunisienne &mdash;pas moins que Claude Hag&egrave;ge&mdash;, cette th&egrave;se ne me convainc pas ; elle me semble anachronique dans le cadre d&rsquo;une &eacute;poque ant&eacute;coloniale. Si l&rsquo;orgueil de caste des Livournais fut ind&eacute;niable, il ne reposa pas sur une virtuelle sup&eacute;riorit&eacute; de l&rsquo;Italie envers le monde arabe, mais sur le sentiment collectif de fiert&eacute; de l&rsquo;Espagne du XVIIe si&egrave;cle face au reste du monde. C&rsquo;est si vrai que l&rsquo;affirmation de diff&eacute;rence s&rsquo;exer&ccedil;a en Europe m&ecirc;me &agrave; l&rsquo;&eacute;gard d&rsquo;autres communaut&eacute;s europ&eacute;ennes : &agrave; Venise, o&ugrave; les Portugais ou Ponentini cr&eacute;&egrave;rent une communaut&eacute; distincte de celles des Levantini, des Italiens ou des Allemands ; &agrave; Rome o&ugrave;, les Juifs autochtones leur refusant l&rsquo;acc&egrave;s &agrave; la direction de la communaut&eacute;, les Juifs espagnols cr&eacute;&egrave;rent une synagogue s&eacute;par&eacute;e ; &agrave; Gibraltar o&ugrave;, pour se distinguer des Marocains, les Portugais cr&eacute;&egrave;rent la Esnoga Flamenca ; &agrave; Bordeaux et Bayonne o&ugrave; les Comtadins ne furent pas int&eacute;gr&eacute;s, pas plus que les Allemands ; &agrave; Livourne o&ugrave; l&rsquo;int&eacute;gration des Juifs non ib&eacute;riques ne suffisait pas &agrave; ces derniers pour acc&eacute;der au gouvernement de la Nation. &Agrave; ce travers ib&eacute;rique s&rsquo;ajoutait ou se m&ecirc;lait le poids conscient ou non des pr&eacute;jug&eacute;s sociaux, banals &agrave; l&rsquo;&eacute;poque, d&rsquo;une caste organis&eacute;e autour d&rsquo;un noyau de tr&egrave;s anciennes familles marchandes, nossas familias, nuestras familias, nostre famiglie. Ce sentiment, partag&eacute; ou mim&eacute; par les familles d&rsquo;origine italienne int&eacute;gr&eacute;es de longue date ou plus r&eacute;cemment, &agrave; la Na&ccedil;&atilde;o, est tr&egrave;s bien d&eacute;crit par Giorgio Bassani dans son c&eacute;l&egrave;bre &laquo; Le Jardin des Finzi Contini &raquo;. Un sentiment identique subsiste jusqu&rsquo;&agrave; ce jour &agrave; Tunis chez les musulmans dits Andalous, descendants des Morisques<\/p>\n<p>\n\tMyriam Bodian l&rsquo;a &eacute;crit r&eacute;cemment : les descendants de conversos ont voulu restaurer un authentique h&eacute;ritage perdu comme les peuples colonis&eacute;s qui recouvrent leur ind&eacute;pendance. La fiert&eacute; d&rsquo;&ecirc;tre ib&eacute;riques est une composante importante de leur mentalit&eacute; collective. Plus loin elle explique : Les conversos ont d&eacute;velopp&eacute; une contre-mythologie assez puissante pour soutenir leur sens de dignit&eacute; en un milieu satur&eacute; de symboles et de rh&eacute;torique de sup&eacute;riorit&eacute; espagnole.<\/p>\n<p>\n\tNe disons pas qu&rsquo;il s&rsquo;agirait l&agrave; de choses trop anciennes. En histoire, contrairement aux m&eacute;canismes transistor&eacute;s, la persistance des comportements survit &eacute;trangement et inconsciemment &agrave; leurs causes premi&egrave;res. C&rsquo;est ce que Braudel a appel&eacute; la dur&eacute;e. Comme pour aggraver cet orgueil, la constitution accord&eacute;e &agrave; la Nazione Ebrea par Ferdinand de Medicis, en instaurant l &rsquo;h&eacute;r&eacute;dit&eacute; des charges au sein des m&ecirc;mes familles d&eacute;sign&eacute;es comme li pi&ugrave; sensati e migliori soggetti della Nazione, les consacrait comme une v&eacute;ritable aristocratie de droit. Or, malgr&eacute; leur d&eacute;clin &eacute;conomique, ces familles &eacute;taient presque toutes repr&eacute;sent&eacute;es parmi les dirigeants de la communaut&eacute; portugaise de Tunis. Le crit&egrave;re de la &laquo; bonne famille &raquo; n&rsquo;&eacute;tait pas, dans ce groupe, la fortune, mais l&rsquo;anciennet&eacute; et le prestige pass&eacute;.<\/p>\n<p>\n\tL&rsquo;attachement des Livournais &agrave; l&rsquo;italianit&eacute; au XIX&egrave;me si&egrave;cle est bien le prolongement de l&rsquo;engouement de leurs grands-parents au XVIII&egrave;me pour la France des Lumi&egrave;res et de la R&eacute;volution. Le Risorgimento est un h&eacute;ritage des Lumi&egrave;res. Marguerite Yourcenar le d&eacute;crit ainsi :&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tLa ferveur lib&eacute;rale qui entoura en Italie le Risorgimento est l&rsquo;un des plus beaux ph&eacute;nom&egrave;nes du si&egrave;cle.<\/p>\n<p>\n\tCe mouvement national g&eacute;n&eacute;reux partait d&rsquo;une conception paternaliste et volontariste selon laquelle il fallait dispenser le savoir au peuple pour effacer les vices engendr&eacute;s par l&rsquo;ignorance et la tyrannie. Ce fut la rencontre de deux cultures. Les services sociaux des Portugais, tr&egrave;s efficaces, r&eacute;sultaient en effet d&rsquo;une antique tradition. Ainsi l&rsquo;aide aux pauvres &eacute;tait-elle con&ccedil;ue de mani&egrave;re &agrave; ne pas les humilier. Celui qui &eacute;tait charg&eacute; d&rsquo;apporter les secours ne rencontrait pas l&rsquo;assist&eacute; dont le nom &eacute;tait tenu secret. Malgr&eacute; la s&eacute;paration des communaut&eacute;s et quelques incidents, les Portugais n&rsquo;abandonnaient pas &agrave; eux-m&ecirc;mes les membres de la communaut&eacute; locale. Bien que repr&eacute;sentant 1\/15 &nbsp;de la population juive, ils prirent en charge le 1\/3 des d&eacute;penses de l&rsquo;ensemble. En 1867, existait un &laquo;Comitato per Soccorso ai Poveri di Tunisi &raquo; de Tunis qui recueillait des fonds, y compris &agrave; Livourne, pour venir en aide aux pauvres, surtout Tunisiens. Ce Comit&eacute;, auquel participaient treize Livournais et trois Tunisiens (I. Samama, Sam. Nataf et Sim. Nataf), r&eacute;alisait une &oelig;uvre commune. Les Livournais particip&egrave;rent &agrave; la cr&eacute;ation d&rsquo;un h&ocirc;pital isra&eacute;lite o&ugrave; les m&eacute;decins livournais assur&egrave;rent seuls et gratuitement les soins &agrave; tous les indigents sans distinction de religion. En 1875 ils prirent l&rsquo;initiative, en relation avec la direction de l&rsquo;Alliance Isra&eacute;lite Universelle &agrave; Paris, de la cr&eacute;ation d&rsquo;&eacute;coles modernes en vue d&rsquo;instruire les enfants pauvres, en grande majorit&eacute; Juifs tunisiens. Cette initiative avait &eacute;t&eacute; pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e d&egrave;s 1830 de la cr&eacute;ation d&rsquo;&eacute;coles italiennes donnant aux Juifs tunisiens une &eacute;ducation europ&eacute;enne. Bref, s&rsquo;ils consid&eacute;raient avec hauteur et paternalisme leurs pauvres coreligionnaires tunisiens, les Livournais &eacute;taient loin de se d&eacute;sint&eacute;resser de leur sort. Dans tout le bassin m&eacute;diterran&eacute;en, de Tanger &agrave; Salonique, les Livournais ou Portugais, comme les Picciotto d&rsquo;Alep, Allatini# et Morpurgo de Salonique, Castelnuovo de Tunis, Montefiore de Livourne et de Londres, prirent part &agrave; la grande &oelig;uvre du Fran&ccedil;ais Adolphe Cr&eacute;mieux en faveur de ces &Eacute;coles. Elles devaient transformer compl&egrave;tement le niveau culturel des populations juives du Proche-Orient et d&rsquo;Afrique du Nord, et par l&agrave;-m&ecirc;me, y faire rayonner la culture fran&ccedil;aise. &Agrave; ce sujet, dans un ouvrage concernant les Juifs de Salonique, Elie Carasso &eacute;crit &laquo; Les riches commer&ccedil;ants juifs de Livourne, impr&eacute;gn&eacute;s de l&rsquo;esprit des Lumi&egrave;res, s&rsquo;install&egrave;rent &agrave; Salonique &agrave; la fin du XVIIIe si&egrave;cle. Les Allatini, Morpurgo, Fernandez etc. seront &agrave; l&rsquo;origine de la renaissance &nbsp;&eacute;conomique et intellectuelle au XIXe si&egrave;cle. &raquo;<\/p>\n<p>\n\tCet effort social des communaut&eacute;s portugaises trouvait sa source dans la tradition ib&eacute;rique. D&egrave;s le XVII&egrave;me si&egrave;cle, la Nazione Ebrea avait institu&eacute; &agrave; Livourne l&rsquo;instruction gratuite et obligatoire ; la gratuit&eacute; des soins pour les indigents, &agrave; domicile, avec ration alimentaire quotidienne ; la distribution de v&ecirc;tements aux pauvres ; l&rsquo;octroi de dots aux jeunes filles dans le besoin. Une &oelig;uvre s&rsquo;occupait de payer les ran&ccedil;ons n&eacute;cessaires pour faire lib&eacute;rer les captifs juifs des corsaires musulmans ou chr&eacute;tiens. Rappelons que, au milieu du XV&egrave;me si&egrave;cle, le Portugais Isaac Abravanel organisait des collectes en Italie pour lib&eacute;rer les Juifs marocains r&eacute;duits en esclavage lors des incursions portugaises au Maroc.&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tMais au XIX&egrave;me si&egrave;cle cette ancienne et toujours vivante tradition se conjuguait avec l&rsquo;humanisme universaliste du Risorgimento. Arthur Kiron, de l&rsquo;universit&eacute; de Philadelphie, rappelle que, dans le deuxi&egrave;me quart du XIXe si&egrave;cle, dans la suite de l&rsquo;occupation napol&eacute;onienne et de la restauration des Habsbourg, deux &eacute;v&eacute;nements historiques jou&egrave;rent sur les jeunes Juifs grandis &agrave; Livourne, les aidant &agrave; se construire un humanisme religieux et moderne. D&rsquo;abord le programme de r&eacute;forme de l&rsquo;enseignement dans l&rsquo;esprit des Lumi&egrave;res, &eacute;tabli par la classe marchande de la cit&eacute;. D&rsquo;autre part l&rsquo;aventure politique du Risorgimento. En mars 1832 la communaut&eacute; juive ouvrit une &eacute;cole dite d&rsquo;Instruction r&eacute;ciproque dans le cadre d&rsquo;une r&eacute;forme plus large entreprise par les marchands en vue d&rsquo;&eacute;duquer les classes populaires. Cette &eacute;cole s&rsquo;inspirait du syst&egrave;me dit Lancasterian, venu d&rsquo;Angleterre, selon lequel un ma&icirc;tre formait un ma&icirc;tre &eacute;tudiant, qui, &agrave; son tour, formait d&rsquo;autres &eacute;tudiants, chacun devenant ainsi, &agrave; son tour formateur d&rsquo;autres &eacute;l&egrave;ves. Cette m&eacute;thode fut adopt&eacute;e par la soci&eacute;t&eacute; secr&egrave;te des Carbonari et son journal Giovine Italia, cr&eacute;&eacute;s par Mazzini#.<\/p>\n<p>\n\tDans cette optique, l&rsquo;&eacute;clairage propos&eacute; par Arthur Kiron est significatif. En 1876, le rabbin livournais Sabato Morais, proche de Benamozegh, exer&ccedil;ant ses fonctions &agrave; Philadelphie, publiait un &laquo; Manifesto &raquo; dont ce dernier &eacute;tait l&rsquo;auteur. Sous le titre &laquo; Israele e l&rsquo;Umanit&agrave; &raquo;, il annon&ccedil;ait la publication d&rsquo;un nouvel ouvrage de th&eacute;ologie visant non seulement des fins p&eacute;dagogiques, mais un nouveau rapport &oelig;cum&eacute;nique autour de l&rsquo;unit&eacute; sous-jacente de toutes les religions, y compris l&rsquo;Islam, ayant pour base commune le juda&iuml;sme. L&rsquo;essentiel est que sous cette pr&eacute;sentation ait figur&eacute; une citation de Giuseppe Mazzini, &laquo; proph&egrave;te de l&rsquo;unit&eacute; italienne &raquo;, &agrave; l&rsquo;appui des principes religieux exprim&eacute;s dans l&rsquo;ouvrage de Benamozegh. &nbsp;Mazzini, auquel il avait soumis le manuscrit, fit en sorte que son commentaire paraisse avant sa propre mort en 1872. Kiron voit l&agrave; un &laquo; triangle &raquo; bien particulier : l&rsquo;humanisme religieux juif, le nationalisme italien et l&rsquo;histoire des Juifs d&rsquo;Am&eacute;rique. En effet, ce document et l&rsquo;enseignement &agrave; Philadelphie du rabbin livournais Sabato Morais, auront marqu&eacute; l&rsquo;&eacute;volution du juda&iuml;sme am&eacute;ricain. La notion d&rsquo;abn&eacute;gation, dit Kiron, que Morais importa avec lui d&rsquo;Europe, s&rsquo;opposait aux valeurs d&rsquo;individualisme de la culture am&eacute;ricaine, caract&eacute;ris&eacute;e par le laissez faire. Pour conclure, Kiron voit en Morais, &eacute;mule du rab. Benamozegh, l&rsquo;expression et la d&eacute;fense, en Am&eacute;rique, du type du &laquo; Juif orthodoxe des Lumi&egrave;res &raquo; Pour comprendre Morais et Benamozegh, dit-il, il nous faut remonter au port et &agrave; la cit&eacute; de Livourne.&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t<strong>Livournais et autres ethnies &agrave; Tunis<\/strong><\/p>\n<p>\n\t<strong>1- Livournais et Tunisiens<\/strong><\/p>\n<p>\n\tLa Tunisie plurielle avait assign&eacute; aux Livournais un r&ocirc;le singulier. Ils exerc&egrave;rent, bien avant le Protectorat, une influence d&eacute;cisive sur les &eacute;lites de la communaut&eacute; juive tunisienne, par une italianisation qui pr&eacute;para leur future francisation. D&egrave;s la deuxi&egrave;me partie du XVIII&egrave;me si&egrave;cle, des marchands tunisiens prirent l&rsquo;habitude de s&eacute;jours fr&eacute;quents &agrave; Livourne. Des contrats en langue espagnole nous montrent, en 1778, des Attal, Bessis, Maarek, Semama r&eacute;alisant des affaires communes avec des Boccara, De Paz, Enriques, Franchetti, Tapia. En 1780, des Livournais de Tunis et de Livourne cr&eacute;&egrave;rent &agrave; Marseille une communaut&eacute; portugaise dont la langue, comme &agrave; Tunis et Bordeaux, fut l&rsquo;espagnol. Dans cette communaut&eacute;, ils accueillirent quelques familles tunisiennes telles que les Bella&iuml;che, Bismot, Lahmi, Semama, Tubiana, un si&egrave;cle avant le Protectorat. Des familles de Juifs comtadins comme les Carcassonne, Cr&eacute;mieux, Moss&eacute;, Rouget, Vidal, y furent int&eacute;gr&eacute;es. Cette &laquo; livournisation &raquo; des Comtadins permit &agrave; ceux-ci l&rsquo;&eacute;tablissement &agrave; Marseille, qui leur avait &eacute;t&eacute; jusqu&rsquo;alors interdit.<\/p>\n<p>\n\t<strong>2. Livournais et Siciliens. <\/strong><\/p>\n<p>\n\tNulle part ailleurs qu&rsquo;&agrave; Tunis une communaut&eacute; juive, comme les Livournais, n&rsquo;eut &agrave; assumer la responsabilit&eacute; sur le plan social et culturel de toute une population chr&eacute;tienne pauvre, celle des Siciliens. Ce petit peuple, massivement accru apr&egrave;s le Protectorat, ne poss&eacute;dait encore aucune &eacute;lite. La plupart de ces Siciliens ou Sardes ne savait pas l&rsquo;italien. Beaucoup &eacute;taient illettr&eacute;s. Les id&eacute;aux du Risorgimento &eacute;taient encore loin d&rsquo;eux. Les familles livournaises prirent en charge le financement et l&rsquo;organisation d&rsquo;&Eacute;coles, d&rsquo;H&ocirc;pitaux, d&rsquo;associations culturelles italiens. En 1895 le Dr Guglielmo Levi, n&eacute; &agrave; Livourne, ancien chef de service de l&rsquo;h&ocirc;pital de Padoue, assura conjointement la direction de deux h&ocirc;pitaux : l&rsquo;h&ocirc;pital isra&eacute;lite et l&rsquo;h&ocirc;pital italien. Les conventions de 1896 permirent de pr&eacute;server une amiti&eacute; franco-italienne. La Grande Guerre o&ugrave; la France et l&rsquo;Italie furent alli&eacute;es semblait devoir consolider cette amiti&eacute;. La d&eacute;magogie fasciste, apr&egrave;s 1935, fut n&eacute;faste &agrave; ces relations. Mais, dans leur majorit&eacute;, les Siciliens furent choqu&eacute;s par les lois raciales qui frappaient en 1938 leurs compatriotes livournais.&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t<strong>3- Corsi e Livornesi<\/strong><\/p>\n<p>\n\tLes relations entre Corses et Livournais sont mal connues &agrave; Tunis. Elles sont pourtant anciennes et fructueuses. Notons que l&rsquo;arriv&eacute;e des Portugais &agrave; Livourne &agrave; partir de 1593, co&iuml;ncide avec une immigration de Corses gr&acirc;ce &agrave; une politique bienveillante des Medicis, traditionnellement oppos&eacute;s &agrave; G&ecirc;nes. La Nazione Ebrea qui vient de se cr&eacute;er &agrave; Livourne, voisine avec d&rsquo;autres Nations dont la Nazione Corsa. Certes, jusqu&rsquo;en 1766, cette Nazione ne put b&eacute;n&eacute;ficier de structures officielles qui auraient risqu&eacute; de nuire aux relations avec la R&eacute;publique de G&ecirc;nes. Les premiers Corses attir&eacute;s par le projet de construction du nouveau port de Livourne, arrivent d&egrave;s 1548. Plusieurs Corses sont employ&eacute;s dans des activit&eacute;s maritimes, non seulement comme simples marins, mais comme cadres et officiers. Certains se font corsaires, activit&eacute; tol&eacute;r&eacute;e et juridiquement encadr&eacute;e &agrave; Livourne. La plupart d&rsquo;entre eux vient du Cap Corse. Dans les ann&eacute;es 1620-1630 on note, dans la Chiesa della Madonna, un autel des Corses, avec l&rsquo;inscription : &laquo; Virginem Virgini commendavit &raquo;. Les donateurs sont : Carlo Lorenzi, Luzio Mattei, Batista Angeli et Rocco Manfredini. L&rsquo;autel est d&eacute;di&eacute; &agrave; San Giovanni Evangelista. Le plan de Livourne au milieu du XVIII&egrave;me reproduit une grosse maison dite &laquo; Casa d&rsquo;attenenza dei Ssri mercanti di Corsica &raquo;. Parmi les citoyens de Livourne d&rsquo;origine corse d&eacute;cor&eacute;s avec grades et dignit&eacute;s publics, on peut citer, outre les familles &eacute;voqu&eacute;es, les Di Santi, di Marco, Mariani, Morazzani, Di Cardi, Franceschi, Marchi. De cette derni&egrave;re famille est issu Vittorio Marchi, auteur d&rsquo;un bon lexique du dialecte livournais, comprenant une &eacute;tude de la variante juive avec quelques emprunts portugais et h&eacute;breux. Marchi cite ceux de ses amis juifs livournais qui l&rsquo;ont aid&eacute; dans sa t&acirc;che.<\/p>\n<p>\n\tLes relations des deux Nazioni s&rsquo;affirment surtout dans le domaine de l&rsquo;armement. Les Juifs fournissent aux Corses des armes. Ils leur ach&egrave;tent leur corail avec lequel ils fabriquent des bijoux. Ils obtiennent parfois l&rsquo;exploitation en r&eacute;gie. Au XVIII&egrave;me si&egrave;cle une maison Franco et Attias emploie dans sa fabrique de bijoux de corail 130 ouvriers. Elle exporte sa production jusqu&rsquo;en Inde. Les Livournais aident les Corses &agrave; construire dans leur &icirc;le un arsenal dont ils assurent la gestion #. D&egrave;s le d&eacute;but du XVII&egrave;me si&egrave;cle, des Livournais utilisent pour leurs transports entre Livourne et Tunis des bateaux corses. Ils rencontrent enfin des Corses dans les universit&eacute;s toscanes de Pise et Sienne o&ugrave; les Livournais de Tunis font leurs &eacute;tudes aux XVII&egrave;me et XVIII&egrave;me si&egrave;cles, souvent en m&eacute;decine.<\/p>\n<p>\n\t<strong>4- Les Livournais et la France<\/strong><\/p>\n<p>\n\tLes tensions de la comp&eacute;tition coloniale de 1881 ne doivent pas voiler un pass&eacute; plus lointain. Les relations franco-livournaises furent ambig&uuml;es. En 1682 quelques marchands livournais &eacute;tablis &agrave; Marseille autour de Joseph Vais de Villareal et Abram Attias furent expuls&eacute;s apr&egrave;s de longues discussions, &agrave; la demande des &eacute;chevins marseillais. Mais dans tout le bassin m&eacute;diterran&eacute;en, les Livournais b&eacute;n&eacute;ficiaient de la protection fran&ccedil;aise en vertu des capitulations qui assimilaient les Juifs dits Francs ou Portugais, aux chr&eacute;tiens. Les marchands livournais utilisaient essentiellement la flotte marseillaise pour leurs affaires. Sans cet appoint, cette flotte e&ucirc;t &eacute;t&eacute; sous-employ&eacute;e. Lors de la R&eacute;volution, les Juifs de Livourne r&eacute;pondirent avec empressement aux demandes des autorit&eacute;s fran&ccedil;aises qui exigeaient que chaque quartier fourn&icirc;t une brigade &agrave; la Garde Nationale. Les zelanti israeliti, expose l&rsquo;historien Piombanti, en fournirent deux.&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tDans le monde musulman, pour plusieurs raisons, connaissance des langues, exp&eacute;rience commerciale, niveau d&rsquo;instruction de quelques familles ayant fr&eacute;quent&eacute; les universit&eacute;s d&rsquo;Europe, des Juifs livournais &eacute;taient choisis comme agents consulaires par des puissances europ&eacute;ennes comme la France, l&rsquo;Autriche, l&rsquo;Angleterre, la Hollande#. La famille Valensi &agrave; Tunis en est un exemple type. Des Valensi intervinrent durant les guerres napol&eacute;oniennes pour des rapatriements de prisonniers. Un Valensi servit d&rsquo;accompagnateur au duc de Joinville lors de sa visite en Tunisie. Un autre servit d&rsquo;interm&eacute;diaire lors de la n&eacute;gociation du trait&eacute; du Bardo. Un Dr Abram Lumbroso, depuis fait baron par le Roi d&rsquo;Italie, est d&eacute;sign&eacute; dans un contrat de mariage comme repr&eacute;sentant du royaume de France. Ces liens avec la France conduisirent quelques unes des plus grandes et anciennes familles livournaises de Tunis &agrave; ne pas suivre comme les autres le mouvement national italien, et au contraire &agrave; opter pour la France. Ce fut le cas notamment des Valensi, des Bonan, des Cattan et d&rsquo;une branche des Enriques.<\/p>\n<p>\n\tPour autant, les Livournais nationalistes italiens, majoritaires, adopt&egrave;rent dans ce conflit une position mesur&eacute;e. Le Baron Dr Giacomo di Castelnuovo, &eacute;minence grise de Cavour, homme de confiance des Beys et n&eacute;gociateur des accords italo-tunisiens de 1869, exposait dans un de ses ouvrages, qu&rsquo;une pr&eacute;sence europ&eacute;enne &eacute;tait souhaitable en Tunisie, mais que si la solution italienne n&rsquo;&eacute;tait pas viable, il faudrait opter pour une pr&eacute;sence fran&ccedil;aise. Ses rapports avec le consul Roustan, dont la ma&icirc;tresse &eacute;tait g&eacute;noise, &eacute;taient excellents. Curieuse Tunisie o&ugrave; le consul d&rsquo;Italie &eacute;tait beau-p&egrave;re du d&eacute;put&eacute; de la Nation fran&ccedil;aise, o&ugrave; tous les notables marseillais sans exception avaient &eacute;pous&eacute; des G&eacute;noises. Castelnuovo n&rsquo;envisageait pas d&rsquo;ailleurs une colonisation, mais une sph&egrave;re d&rsquo;influence. Culturellement francophile, il fut attaqu&eacute; par la presse pi&eacute;montaise quand il se fit le promoteur des &eacute;coles de l&rsquo;Alliance Isra&eacute;lite Universelle, privil&eacute;giant ainsi l&rsquo;influence fran&ccedil;aise. Il acquit &agrave; ces &eacute;coles l&rsquo;appui de Khereddine, du Bey et de tous les consuls d&rsquo;Europe. Personne alors n&rsquo;envisageait d&rsquo;annexion et le Protectorat, il faut l&rsquo;admettre, re&ccedil;ut une application d&eacute;passant de loin ce qui avait &eacute;t&eacute; envisag&eacute; au plan international. Patriote, Juif et franc-ma&ccedil;on, Castelnuovo se montra tol&eacute;rant. Ayant procur&eacute; un terrain pour la construction de la nouvelle synagogue de Tunis , il en obtint un &eacute;galement pour la construction de la cath&eacute;drale. D&eacute;put&eacute; de V&eacute;rone dans la droite mod&eacute;r&eacute;e, il vota pour l&rsquo;inviolabilit&eacute; du pape. Il fit d&eacute;corer l&rsquo;archev&ecirc;que de Tunis, Mgr Sutter.<\/p>\n<p>\n\tLes droits acquis de Livournais ne furent pas toujours remis en question. Ainsi mon arri&egrave;re-grand-oncle Guglielmo Gutti&egrave;res Pegna, directeur des Douanes tunisiennes en vertu d&rsquo;accords ant&eacute;rieurs, resta-t-il en fonction apr&egrave;s le Protectorat comme Receveur Principal. &Agrave; sa mort en 1913 &agrave; Paris, le directeur des Finances fit son vibrant &eacute;loge.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; Les Livournais et la Tunisie<\/p>\n<p>\n\tSans doute les Tunisiens d&rsquo;aujourd&rsquo;hui ont-ils oubli&eacute; cette pr&eacute;sence livournaise &agrave; Tunis. L&rsquo;histoire d&rsquo;une minorit&eacute; privil&eacute;gi&eacute;e heurte toujours le politiquement correct. Le souvenir en reste au moins chez les Andalous, toujours attach&eacute;s &agrave; leur identit&eacute; et &agrave; leur pass&eacute;. Les Tunisiens &eacute;prouvent pourtant la nostalgie du pluralisme. Certes la cohabitation avec les Grana a surtout &eacute;t&eacute; v&eacute;cue au niveau des classes sup&eacute;rieures. Elle a permis &agrave; la Tunisie une ouverture sans domination. Les Grana ont re&ccedil;u du pouvoir des privil&egrave;ges et obtenu la consid&eacute;ration qu&rsquo;ils attendaient en contrepartie de ce qu&rsquo;ils avaient apport&eacute;. Ils ont permis une soci&eacute;t&eacute; plurielle. En Alg&eacute;rie, les minorit&eacute;s italiennes et espagnoles ont oubli&eacute; leur culture et se sont fondues dans l&rsquo;entit&eacute; fran&ccedil;aise. En Tunisie, l&rsquo;identit&eacute; italienne s&rsquo;est maintenue malgr&eacute; la colonisation fran&ccedil;aise. L&rsquo;aurait-elle pu sans la base que repr&eacute;sentait cette &eacute;lite moderne, capable de sauvegarder sa diff&eacute;rence tout en maintenant sa ma&icirc;trise de la culture fran&ccedil;aise ? La Tunisie tout enti&egrave;re n&rsquo;a-t-elle pas b&eacute;n&eacute;fici&eacute; de la coexistence de ces deux cultures greff&eacute;es sur la sienne propre ? L&rsquo;intervention, l&rsquo;an dernier, de mon ami Adriano Salmieri me l&rsquo;a fait croire. Les notes de voyage de Fernand Braudel m&rsquo;en ont fait prendre conscience.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tLionel L&eacute;vy.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; LES LIVOURNAIS &Agrave; TUNIS &ndash;1609-1951 &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp; &nbsp; En 1932, &agrave; l&rsquo;occasion d&rsquo;un voyage en Italie, Fernand Braudel, alors professeur &agrave; Alger, fit escale &agrave; Tunis. 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