{"id":2452,"date":"2016-05-19T04:46:10","date_gmt":"2016-05-19T04:46:10","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=2452"},"modified":"2016-05-20T00:07:13","modified_gmt":"2016-05-20T00:07:13","slug":"promenade-dans-le-passe-lointain-par-emile-tubiana","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/promenade-dans-le-passe-lointain-par-emile-tubiana\/","title":{"rendered":"Promenade dans le pass\u00e9 lointain, par Emile Tubiana"},"content":{"rendered":"<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tPromenade dans le pass&eacute; lointain<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tIl &eacute;tait t&ocirc;t le matin lorsque j&#39;&eacute;tais rentr&eacute; dans ma chambre d&#39;h&ocirc;tel. Cette Hafla (soir&eacute;e tunisienne) m&#39;avait laiss&eacute; r&ecirc;veur et je ne pouvais pas m&#39;endormir. Je passais le reste de la nuit &agrave; penser au Tunis que j&#39;avais connu auparavant quand j&#39;avais &agrave; peine quatorze ans.<\/p>\n<p>\n\tEn ce temps-l&agrave; tout le monde circulait &agrave; pied dans Tunis, rares &eacute;taient ceux qui avaient des voitures. Certains qui avaient des courses importantes &agrave; faire ou devaient se rendre &agrave; des&nbsp;places &eacute;loign&eacute;es circulait en tram ou en carrosse. J&#39;avais des cousins &agrave; Bab El Khadra, d&#39;autres dans l&#39;avenue de Madrid. Un cousin habitait Bab Cartagena, une tante &agrave; Sidi Khlaf, d&#39;autres de ma famille pas loin de la Hafsia. Il est vrai que pas tous les Juifs &eacute;taient ais&eacute;s. Mais en ce temps-l&agrave; chacun cherchait &agrave; gagner sa vie honn&ecirc;tement. Ils exer&ccedil;aient toutes sortes de m&eacute;tiers. Il y avait les cordonniers, les tigeurs, les soudeurs, les fondeurs, des m&eacute;caniciens, les t&ocirc;liers, les &eacute;lectriciens, les menuisiers, des &eacute;b&eacute;nistes, des bijoutiers, des imprimeurs, des cheminots, les ing&eacute;nieurs, les m&egrave;decins, les avocats, les constructeurs de bateaux, les commer&ccedil;ants de tout genre. Ce qui &eacute;tait formidable c&#39;est que tous les jeunes de mon &acirc;ge et plus &acirc;g&eacute;s travaillaient pour avoir de quoi d&eacute;penser le samedi et le dimanche. Mes amis et mes cousins avaient des situations bien diff&eacute;rentes, certains &eacute;taient un peu plus ais&eacute;s que d&#39;autres, mais lorsque nous sortions ensemble on se battait pour payer l&#39;addition du caf&eacute; ou du restaurant. La plupart &eacute;taient g&eacute;n&eacute;reux ou insouciants. Celui qui payait relevait son prestige et son amour propre. Nous &eacute;tions heureux, joyeux et gais. Nous n&#39;avions pas de t&eacute;l&eacute;phone mais nous n&#39;avons jamais rat&eacute; un rendez vous entre nous. Le lundi t&ocirc;t le matin chacun etait &agrave; son poste de travail. Ces souvenirs se dissipaient au fur et &agrave; mesure que le sommeil s&#39;emparait de moi. Le lendemain Salem avait mis<br \/>\n\t&agrave; ma disposition un chauffeur b&eacute;douin et une voiture. Le chauffeur et moi nous nous entendions tr&egrave;s bien car, &eacute;tant n&eacute; &agrave; B&eacute;ja, mon parler &eacute;tait plus rapproch&eacute; de celui des b&eacute;douins que de celui des citadins. Je savais bien parler avec le &quot;Gali Ou Geutlou&quot; au lieu du &quot;qali ou qotlou&quot; (il m&#39;a dit, je lui ai dit). J&#39;avais pri&eacute; le chauffeur de me conduire &agrave; Bab Saadoun. Lorsque nous &eacute;tions l&agrave; je lui dis:<br \/>\n\t&quot;Cheft El Bab Hada, Houa A&#39;l Esm Jdoudi&quot; Vous voyez cette porte, elle aux noms de mes anc&ecirc;tres. Mon arri&egrave;re-grand-p&egrave;re &eacute;tait un Saadoun&quot; Le chauffeur me regardait avec un sourire plein d&#39;innocence et de na&iuml;vet&eacute; et ne savait plus quoi dire. Pour le mettre &agrave; l&#39;aise je lui dis:<br \/>\n\t&quot;Haya Soug Bel Egda&quot; au lieu de (haya souq mnih) Allez, conduisez correctement! Le chauffeur qui s&#39;appelait Salah me sourit &agrave; nouveau, avan&ccedil;a un peu la voiture et me dit:<br \/>\n\t&quot;Oen Ya Sidi? (O&ugrave; allons nous?)&quot; Je lui r&eacute;pondis avec un sourire qui l&#39;avait mis &agrave; l&#39;aise:<br \/>\n\t&quot;Tourne autour de la porte de Bab Saadoun et allons &agrave; Bab El Khadra. Arriv&eacute;s l&agrave;, je cherchais &agrave; retrouver le caf&eacute; qui &eacute;tait juste en face de la Porte Bab El Khadra et qui faisait le coin de deux rues, h&eacute;las celui-ci avait disparu pour devenir un parking. Alors je changeai de direction, nous nous engage&acirc;mes dans l&#39;avenue de Lyon o&ugrave; habitait une de mes tantes, je regardais les immeubles pour retrouver la maison o&ugrave; j&#39;avais pass&eacute; plusieurs fins de semaine avec mes cousins et mes amis, mais le temps avait &eacute;t&eacute; tr&egrave;s long depuis que je n&#39;avais plus vu cet immeuble pour me rappeler du num&eacute;ro de la maison, je finis par abandonner l&#39;exploit d&#39;un pass&eacute; lointain. Je me disais que de toute fa&ccedil;on depuis, personne n&#39;est en vie. Je me dirigeais vers le passage puis nous pr&icirc;mes l&#39;avenue de Madrid qui nous ramena &agrave; Bab El Khadra puis Bab Sa&#39;adoun. De l&agrave; nous descend&icirc;mes vers Bab Esuiqa. Je priai Salah de trouver une place pour parquer la voiture, car les distances en voiture me paraissaient tellement courtes et je voulais appr&eacute;cier, comme dans le pass&eacute;, la marche d&#39;une place &agrave; l&#39;autre. J&#39;allai jusqu&#39;a Bab Qartagena o&ugrave; habitait un cousin. De l&agrave; je passai une petite ruelle pour chercher la rue Sidi Khlef, tout me paraissait chang&eacute;, je ne retrouvais plus les rues du quartier juif de la Hara et la Hafsia o&ugrave; j&#39;avais pass&eacute; des bons moments, parfois sur le seuil d&#39;une maison, juste pour bavarder avec les amis filles et gar&ccedil;ons. Tout &eacute;tait simple, les familles ne disposaient pas de grand luxe, la plupart avaient une chambre ou deux, la toilette &eacute;tait parfois en commun sur le palier ou m&ecirc;me aux rez-de-chauss&eacute;. En ce temps-l&agrave; personne ne faisait attention &agrave; ces d&eacute;tails. Le plus important &eacute;tait d&#39;&ecirc;tre ensemble et de jouer ou raconter des histoires. De temps en temps j&#39;amenais avec moi des amis des quartiers ais&eacute;s, les filles les taquinaient, car ces nouveaux riches ne les attiraient pas. Elles parlaient surtout du jud&eacute;o-arabe et tr&egrave;s peu le fran&ccedil;ais. Ces jeunes pr&eacute;f&eacute;raient rencontrer des filles fran&ccedil;aises. Je m&#39;entendais bien avec les deux c&ocirc;t&eacute;s car &agrave; B&eacute;ja nous parlions bien le fran&ccedil;ais et l&#39;arabe, mais mon arabe &eacute;tait consid&eacute;r&eacute; b&eacute;douin compar&eacute; au jud&eacute;o-arabe de la Hafsia, certains me demandaient si j&#39;&eacute;tais Juif, Musulman ou Fran&ccedil;ais, mais quand je leur disais mon nom ils &eacute;taient un peu troubl&eacute;s. Le niveau economique de la majorit&eacute; des Juifs de Tunis &eacute;tait tr&egrave;s bas, mais ils savaient bien jouir de la vie m&ecirc;me avec tr&egrave;s peu. Aujourd&#39;hui certes, le niveau &eacute;conomique de tous les Juifs qui avaient &eacute;migr&eacute; dans d&#39;autres pays c&#39;est am&eacute;lior&eacute;, comme dans tous les pays industrialis&eacute;s, mais chacun se trouve isol&eacute; dans son petit coin et se sent oblig&eacute; de renoncer &agrave; sa culture jud&eacute;o-arabe dans laquelle il &eacute;tait berc&eacute; et qu&#39;il avait h&eacute;rit&eacute; depuis des si&egrave;cles, pour s&#39;amalgamer &agrave; la culture du pays qui l&#39;avait accueilli, afin de survivre et donner &agrave; ses enfants un point de d&eacute;part plus au moins &eacute;gal aux autres enfants du pays. Car dans chaque pays la r&egrave;gle est la m&ecirc;me, il faut &ecirc;tre comme tous les autres. Seuls les parents gardent la culture qu&#39;il connaissent pour eux-m&ecirc;mes ou avec quelques amis qu&#39;ils rencontrent et qui sont de la m&ecirc;me origine. Voici les r&eacute;sultats de ce qu&#39;a r&eacute;veill&eacute; en moi le petit exploit en voiture. Salah ne savait rien de tout ce qui traversait ma t&ecirc;te. Il avait constamment le sourire aux yeux. Il me parlait avec grande envie et l&#39;espoir, de pouvoir immigrer un jour dans un pays ou l&#39;on gagne beaucoup d&#39;argent, le Canada, l&#39;Australie ou peut-&ecirc;tre l&#39;Am&eacute;rique.<br \/>\n\tEvidemment il ne se rendait pas compte &agrave; quoi il aurait &agrave; renoncer. Il avait du mal &agrave; comprendre pourquoi les &eacute;trangers venaient en Tunisie.<br \/>\n\t&quot;Il n&#39;y a rien &agrave; voir ni &agrave; gagner!&quot; Disait-il avec un ton doux et d&#39;une voix basse. &agrave;<br \/>\n\tquoi je lui r&eacute;pondis:<br \/>\n\t&quot;Pourquoi n&#39;est-tu pas rest&eacute; dans ton village? Tu es chez toi avec ta famille et toute ta tribu.&quot; Salah &eacute;coutait mes dires, souriait et me dit:<br \/>\n\t&quot;Vous avez enti&egrave;rement raison, mais quand on est jeune on ne sait pas qu&#39;est-ce qui est meilleur, on croit toujours que chez le voisin c&#39;est mieux que chez soi.&quot; A mon tour je rigolais et j&#39;ajoutais:<br \/>\n\t&quot;Vous voyez, nous les Juifs nous sommes &eacute;parpill&eacute;s &agrave; travers tout le globe et nous ne serons jamais satisfaits de notre sort, depuis que les Romains nous ont chass&eacute; de nos villages.<br \/>\n\tC&#39;est pourquoi nous aimons notre Tunisie car c&#39;est la seule place que nous avons consid&eacute;r&eacute; comme notre pays et nos villages, puisque nous &eacute;tions l&agrave; depuis voil&agrave; plus de trois mille ans.<br \/>\n\tH&eacute;las maintenant c&#39;est trop tard pour notre g&eacute;n&eacute;ration, de retourner ou de retrouver la vie que nous avons connue. C&#39;est pourquoi le Juif tunisien parle toujours du bien de son pays, car<br \/>\n\tpour rien au monde nous ne voulons salir le nom de notre berceau. J&#39;avais justement cr&eacute;&eacute; un proverbe &agrave; ce sujet qui dit: &lsquo;Eli Izayen Darou Izayen Halou&#39; (Celui qui embellit sa maison embellit sa situation).&quot;<br \/>\n\tSalah remuait sa t&ecirc;te, comme s&#39;il voulait dire: &quot;j&#39;ai compris&quot; et plus tard lorsque je me<br \/>\n\tquittais de lui, il me dit:<br \/>\n\t&quot;Je vais retourner dans mon village, j&#39;avais pens&eacute; &agrave; ce que vous m&#39;aviez dit et j&#39;ai trouv&eacute; que vous avez enti&egrave;rement raison, nous ne savons pas appr&eacute;cier ce que nous avons.&quot; Puis il ajouta:<br \/>\n\t&quot;Je regrette pour les Juifs qui ont d&ucirc; quitter leur pays pour toute raison que ce soit.&quot; Je le remerciais en lui disant:<br \/>\n\t&quot;Inchallah &agrave; la prochaine visite, si Dieu veut.&quot; Je rentrais dans mon h&ocirc;tel pour me rafra&icirc;chir et me reposer car le lendemain. nous devions aller &agrave; Sousse.<\/p>\n<p>\n\tExtrait du livre d&#39;Emile Tubiana &quot;Les tr&eacute;sors cach&eacute;s&quot; (in&eacute;dit).&nbsp;<a name=\"MB\"><!--\/Messages--><\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Promenade dans le pass&eacute; lointain &nbsp; Il &eacute;tait t&ocirc;t le matin lorsque j&#39;&eacute;tais rentr&eacute; dans ma chambre d&#39;h&ocirc;tel. 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