{"id":2508,"date":"2013-09-17T00:44:15","date_gmt":"2013-09-17T00:44:15","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=2508"},"modified":"2013-09-17T00:03:18","modified_gmt":"2013-09-17T00:03:18","slug":"la-democratie-est-elle-soluble-dans-lislam","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/la-democratie-est-elle-soluble-dans-lislam\/","title":{"rendered":"La d\u00e9mocratie est-elle soluble dans l\u2019Islam ?"},"content":{"rendered":"<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<div property=\"description\">\n<p>\n\t\tLa d&eacute;mocratie est-elle soluble dans l&#39;Islam ?<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tLe grand historien du monde musulman, <strong>Bernard Lewis<\/strong>, publie cette semaine <strong>&laquo;le Pouvoir et la Foi&raquo;<\/strong>, dans lequel il s&#39;interroge sur les rapports entre l&#39;Islam et l&#39;Occident, bouscul&eacute;s par le printemps arabe. Entretien<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong><em>Le Nouvel Observateur &#8211; En quoi, dans l&#39;Islam, la religion et l&#39;Etat ne sont-ils qu&#39;une seule et m&ecirc;me chose, et en quoi la relation entre foi et pouvoir est-elle une caract&eacute;ristique qui distingue l&#39;islam des autres religions monoth&eacute;istes?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Bernard Lewis<\/strong> &#8211; Dans l&#39;Islam, la diff&eacute;rence entre l&#39;Eglise et l&#39;Etat, entre la religion et le gouvernement, n&#39;existe pas alors qu&#39;elle est essentielle dans le monde chr&eacute;tien. Pendant des si&egrave;cles, les chr&eacute;tiens ont &eacute;t&eacute; une minorit&eacute; pers&eacute;cut&eacute;e, jusqu&#39;&agrave; ce qu&#39;un empereur se convertisse et que le christianisme devienne la religion d&#39;un Etat. Les juifs ont &eacute;t&eacute; une minorit&eacute; pers&eacute;cut&eacute;e durant l&#39;essentiel de leur histoire. Mais l&#39;islam, lui, a triomph&eacute; du vivant de son fondateur.<\/p>\n<p>\n\t\tLe proph&egrave;te Mahomet n&#39;a pas seulement fond&eacute; une religion, mais &eacute;galement un Etat islamique qui est tr&egrave;s vite devenu un empire. La s&eacute;paration de l&#39;Eglise et de l&#39;Etat, si importante chez les chr&eacute;tiens, n&#39;existe tout simplement pas chez les musulmans. Eglise et Etat ne font qu&#39;un. Certains couples de mots qui nous sont familiers &#8211; comme la&iuml;que et eccl&eacute;siastique, sacr&eacute; et profane, spirituel et temporel &#8211; n&#39;ont aucun &eacute;quivalent en arabe classique.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong><em>Dans l&#39;Islam, il ne s&#39;agit donc pas d&#39;une s&eacute;paration entre l&#39;Eglise et l&#39;Etat, mais d&#39;une relation entre la foi et le pouvoir.<\/em><\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tExactement. C&#39;est ce que je cherche &agrave; d&eacute;montrer dans mon livre. D&egrave;s les d&eacute;buts du christianisme, on distingue tr&egrave;s bien Dieu de C&eacute;sar. Cette s&eacute;paration n&#39;existe pas dans l&#39;Islam, comme il n&#39;existe pas d&#39;institution autonome qui se concentrerait uniquement sur le religieux, si tant est que l&#39;on puisse appeler l&#39;&eacute;glise une institution. La mosqu&eacute;e est un simple b&acirc;timent, et rien de plus.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong><em>Selon vous, cette alliance de la foi et du pouvoir est-elle une chance ou un handicap?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tC&#39;est un atout par certains c&ocirc;t&eacute;s et un handicap par d&#39;autres. A l&#39;&eacute;poque moderne, cela a plut&ocirc;t eu tendance &agrave; p&eacute;naliser les musulmans, car l&#39;institution religieuse r&eacute;siste au progr&egrave;s et au changement, qu&#39;elle a du mal &agrave; accepter.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong><em>Dans le monde islamique, &eacute;crivez-vous, la source de changement est souvent venue de l&#39;Occident, soit par les invasions, la guerre ou les croisades, soit par la p&eacute;n&eacute;tration des id&eacute;es. Ainsi, la culture de la r&eacute;volution, l&#39;id&eacute;e m&ecirc;me de socialisme, de nationalisme, voire de dictature, sont dans le monde arabe d&#39;origine europ&eacute;enne. Qu&#39;est-ce que cela implique?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tC&#39;est surtout vrai de la p&eacute;riode moderne. Par le pass&eacute;, l&#39;id&eacute;e d&#39;une r&eacute;volution au sein de leur propre soci&eacute;t&eacute; existait d&eacute;j&agrave; dans le monde musulman. S&#39;il y a eu propagation des id&eacute;es, cela a plut&ocirc;t &eacute;t&eacute; de l&#39;Orient vers l&#39;Occident, et non le contraire. En termes de savoir et de connaissances scientifiques, nous autres, Occidentaux, avons beaucoup emprunt&eacute; &agrave; l&#39;Orient. Mais le mouvement s&#39;est invers&eacute; au fur &agrave; mesure que l&#39;Occident s&#39;est d&eacute;velopp&eacute; et que l&#39;Orient a entam&eacute; son d&eacute;clin. Le flux des id&eacute;es a alors chang&eacute;, et le concept m&ecirc;me d&#39;un nationalisme arabe est quelque chose qui est venu de l&#39;Occident.<\/p>\n<p>\n\t\tOn peut dater ce bouleversement pr&eacute;cis&eacute;ment avec l&#39;exp&eacute;dition fran&ccedil;aise en Egypte men&eacute;e par un jeune g&eacute;n&eacute;ral qui s&#39;appelait encore Bonaparte. L&#39;invasion de l&#39;Egypte par les Fran&ccedil;ais marque un tournant. Le monde arabe et islamique s&#39;est trouv&eacute; contraint de faire face &agrave; l&#39;Occident. Le fait qu&#39;une arm&eacute;e occidentale puisse envahir l&#39;un des berceaux de l&#39;Islam sans difficult&eacute; a repr&eacute;sent&eacute; un choc terrible. Lui-m&ecirc;me suivi d&#39;un second choc, &agrave; savoir le fait que le seul moyen de se d&eacute;barrasser des Fran&ccedil;ais ait &eacute;t&eacute; d&#39;avoir recours &agrave; l&#39;intervention d&#39;une autre puissance occidentale: ni les potentats locaux ni leur suzerain ottoman n&#39;ont &eacute;t&eacute; capables de les chasser, et il a fallu un corps exp&eacute;ditionnaire britannique pour le faire. La r&eacute;v&eacute;lation a &eacute;t&eacute; douloureuse: les nouveaux ma&icirc;tres du monde, ou en tout cas de leurs pays, venaient de cet Occident qu&#39;ils avaient tant m&eacute;pris&eacute;.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong><em>Mais ce qui est extraordinaire dans l&#39;exp&eacute;dition de Bonaparte, c&#39;est qu&#39;il a emmen&eacute; des savants avec lui&#8230;<\/em><\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tEn effet, ce qui a eu des cons&eacute;quences &agrave; long terme. Pas imm&eacute;diatement, bien s&ucirc;r. La pr&eacute;sence de savants et de scientifiques au sein du corps exp&eacute;ditionnaire fran&ccedil;ais a eu pour r&eacute;sultat inattendu de r&eacute;v&eacute;ler aux Egyptiens l&#39;existence de leur propre pass&eacute;. Cette civilisation extr&ecirc;mement ancienne avait &eacute;t&eacute; perdue et effac&eacute;e en raison de l&#39;av&egrave;nement de l&#39;islam. Les musulmans attachent une grande importance &agrave; l&#39;histoire, mais uniquement s&#39;il s&#39;agit de l&#39;histoire musulmane. A leurs yeux, tout ce qui s&#39;est produit avant l&#39;av&egrave;nement de l&#39;islam ou parall&egrave;lement &agrave; lui n&#39;est qu&#39;un tissu de digressions produit par des pa&iuml;ens: il n&#39;a ni sens ni valeur historiques.<\/p>\n<p>\n\t\tLes Egyptiens avaient beau vivre au pied des monuments de leur pass&eacute;, ils n&#39;y faisaient pas attention et ils les n&eacute;gligeaient m&ecirc;me, au point de les d&eacute;truire &agrave; l&#39;occasion. Quand les Fran&ccedil;ais sont arriv&eacute;s, ils ont sauv&eacute; ces monuments. Les &eacute;gyptologues fran&ccedil;ais ont d&eacute;chiffr&eacute; les hi&eacute;roglyphes et ils ont rendu leur m&eacute;moire et leur fert&eacute; nationale aux Egyptiens ainsi qu&#39;&agrave; d&#39;autres peuples du Moyen-Orient. Ce qui est &eacute;tonnant, c&#39;est que le patriotisme et le nationalisme moyen- orientaux &#8211; qui sont deux choses bien distinctes et qu&#39;il ne faut pas confondre &#8211; sont au fond n&eacute;s en Occident.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong><em>A propos des influences europ&eacute;ennes, vous &eacute;crivez que, &laquo;dans le pass&eacute;, aucun calife arabe ni aucun sultan turc n&#39;aurait pu exercer le pouvoir arbitraire et sans limite dont jouit aujourd&#39;hui le moindre dictateur arabe&raquo;. Pourquoi?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tC&#39;est vrai. J&#39;ai soulign&eacute; le fait que l&#39;occidentalisation du monde arabe a &eacute;galement eu des effets pervers. Pas tant en raison des id&eacute;es, mais plut&ocirc;t des techniques et des technologies: avant l&#39;irruption des Occidentaux, le pouvoir des gouvernements &eacute;tait limit&eacute;. Il n&#39;y avait pas de d&eacute;mocratie au sens occidental du terme, mais il existait des formes de gouvernement responsable dont l&#39;autorit&eacute; n&#39;&eacute;tait pas illimit&eacute;e: le mot magique que l&#39;on invoquait sans cesse &agrave; l&#39;&eacute;poque &eacute;tait &laquo;consultation&raquo;.<\/p>\n<p>\n\t\tTrois ou quatre ans avant la R&eacute;volution fran&ccedil;aise, l&#39;ambassadeur de France en Turquie a r&eacute;dig&eacute; une d&eacute;p&ecirc;che diplomatique extr&ecirc;mement int&eacute;ressante. Paris lui reprochait de ne pas aller assez vite dans les n&eacute;gociations qu&#39;on lui avait ordonn&eacute; d&#39;entreprendre, et il a r&eacute;pondu qu&#39;<em>&laquo;&agrave; Istanbul, les choses sont diff&eacute;rentes de la France, o&ugrave; notre roi est le seul ma&icirc;tre et fait comme bon lui pla&icirc;t. Lci, le sultan doit consulter une foule de gens avant de prendre une d&eacute;cision.&raquo;<\/em> Ce qui &eacute;tait absolument exact: le r&eacute;gime &eacute;tait consultatif, et le sultan ainsi que les autres d&eacute;tenteurs du pouvoir devaient composer avec divers groupes au sein de la soci&eacute;t&eacute; ottomane. L&#39;autorit&eacute; &eacute;manait du sein de cette soci&eacute;t&eacute;, elle ne s&#39;imposait pas &agrave; elle de mani&egrave;re verticale: il fallait s&#39;entendre avec les grands propri&eacute;taires terriens, les scribes, les guildes de marchands du bazar.<\/p>\n<p>\n\t\tLe processus de modernisation qui est survenu ensuite a d&eacute;truit cette culture de la consultation: il a consid&eacute;rablement accru le pouvoir de l&#39;Etat, notamment son pouvoir de r&eacute;pression et il a affaibli les forces sociales qui avaient exerc&eacute; un r&ocirc;le de contre-pouvoir jusque-l&agrave;. C&#39;est ainsi que la modernisation qu&#39;a impos&eacute;e l&#39;Occident au monde arabe a favoris&eacute; l&#39;&eacute;mergence de ces r&eacute;gimes dictatoriaux que nous voyons aujourd&#39;hui.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong><em>Donc la dictature ou l&#39;autocratie, telles qu&#39;on a pu les voir de Ben Ali &agrave; Moubarak, seraient des inventions europ&eacute;ennes?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tIl faut bien diff&eacute;rencier la dictature de l&#39;autocratie. Les anciens r&eacute;gimes musulmans &eacute;taient autoritaires: le sultan disposait d&#39;un tr&egrave;s grand pouvoir. Il n&#39;y avait pas de repr&eacute;sentation populaire, et l&#39;id&eacute;e m&ecirc;me d&#39;&eacute;lection d&eacute;mocratique &eacute;tait totalement &eacute;trang&egrave;re &agrave; ces gens. Mais le pouvoir personnel du sultan &eacute;tait limit&eacute; par sa capacit&eacute; &agrave; imposer son autorit&eacute;, qui &eacute;tait r&eacute;duite: il devait accepter de composer avec les centres de pouvoir qui existaient au sein de la soci&eacute;t&eacute;.<\/p>\n<p>\n\t\tLa modernisation a consid&eacute;rablement accru le pouvoir de contr&ocirc;le, d&#39;encadrement et de coercition gr&acirc;ce &agrave; la technologie, notamment en mati&egrave;re de communication et d&#39;armement. C&#39;est ce qui a renforc&eacute; le pouvoir de l&#39;Etat, au d&eacute;triment des acteurs qui faisaient jusque-l&agrave; office de garde-fous. Avant la modernisation, les r&eacute;gimes du Moyen-Orient &eacute;taient incontestablement autoritaires, mais ce n&#39;&eacute;taient pas des dictatures. La dictature &eacute;tait d&#39;ailleurs &eacute;trang&egrave;re &agrave; la culture politique arabe d&#39;alors: l&#39;autoritarisme &eacute;tait admis et tol&eacute;r&eacute;, mais &agrave; condition d&#39;&ecirc;tre lui-m&ecirc;me soumis &agrave; des r&egrave;gles tr&egrave;s pr&eacute;cises.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong><em>Dans l&#39;Empire ottoman, que vous connaissez bien, il y avait aussi le respect des minorit&eacute;s religieuses.<\/em><\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tC&#39;est exact. On ne raisonnait pas en termes ethniques: les minorit&eacute;s &eacute;taient uniquement religieuses et d&eacute;finies par leur seule religion. Ces minorit&eacute;s poss&eacute;daient leurs propres structures repr&eacute;sentatives: elles g&eacute;raient leurs propres affaires, avaient leurs propres &eacute;coles et leurs propres lois. Si par exemple un juif, un chr&eacute;tien et un musulman vivaient dans la m&ecirc;me rue, &agrave; leur mort, leurs h&eacute;ritages respectifs &eacute;taient pris en charge suivant trois syst&egrave;mes juridiques diff&eacute;rents.<\/p>\n<p>\n\t\tDans l&#39;Empire ottoman, un chr&eacute;tien pouvait &ecirc;tre traduit en justice pour bigamie, ce qui ne posait en revanche aucun probl&egrave;me au regard de la loi musulmane. Dans un Etat islamique, une cour chr&eacute;tienne pouvait juger et punir un chr&eacute;tien qui n&#39;aurait pas respect&eacute; les pr&eacute;ceptes de sa religion. M&ecirc;me chose en ce qui concerne les juifs, qui pouvaient &ecirc;tre ch&acirc;ti&eacute;s pour ne pas avoir respect&eacute; le sabbat. Chaque minorit&eacute; religieuse faisait appliquer ses propres lois.<\/p>\n<p>\n\t\tEn faisant des recherches dans les archives ottomanes, j&#39;ai fait une d&eacute;couverte amusante. Comme vous le savez, la consommation d&#39;alcool est strictement interdite par l&#39;islam. Mais les juifs et les chr&eacute;tiens, eux, &eacute;taient libres de produire, de vendre et de consommer du vin. En fouillant dans les archives, je suis ainsi tomb&eacute; sur une correspondance entre fonctionnaires ottomans qui se mettaient le cerveau &agrave; la torture pour inventer des lois qui emp&ecirc;cheraient les musulmans de boire de l&#39;alcool chez les juifs et les chr&eacute;tiens qui les invitaient &agrave; leurs mariages. Ces braves fonctionnaires auraient pu interdire purement et simplement l&#39;alcool &agrave; tout le monde, mais c&#39;est une solution qui ne semble m&ecirc;me pas les avoir effleur&eacute;s.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong><em>Pour revenir &agrave; aujourd&#39;hui, vous &eacute;crivez que les r&eacute;gimes politiques pro-occidentaux dans le monde arabo-islamique en sont venus &agrave; d&eacute;velopper dans la population des sentiments antioccidentaux, tandis que les r&eacute;gimes antioccidentaux ont provoqu&eacute; le contraire. Comment expliquez-vous ce paradoxe?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tLa plupart des r&eacute;gimes du Moyen-Orient sont tr&egrave;s impopulaires. S&#39;ils sont pro-occidentaux, le peuple leur reprochera de l&#39;&ecirc;tre. S&#39;ils sont antioccidentaux, c&#39;est leur antioccidentalisme qui sera impopulaire tandis que leur opinion publique devient de plus en plus pro-occidentale. C&#39;est visible en Iran: le t&eacute;l&eacute;phone ou l&#39;e-mail nous donnent un aper&ccedil;u tr&egrave;s clair de ce que pensent les Iraniens. Ils semblent devenir de plus en plus pro-occidentaux. Il suffit qu&#39;une dictature choisisse un camp pour que le peuple choisisse l&#39;autre. C&#39;est un mouvement pendulaire assez naturel.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong><em>Dans votre livre, vous semblez douter que la d&eacute;mocratie lib&eacute;rale soit vraiment compatible avec l&#39;Islam. Au moment du printemps arabe, dont les id&eacute;aux semblent plus d&eacute;mocratiques que religieux, votre r&eacute;flexion a-t-elle &eacute;volu&eacute;?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tComme tous les peuples de la terre, nous autres, Occidentaux, sommes convaincus que nous avons raison contre les autres. Quand nous parlons de d&eacute;mocratie, nous entendons notre type de d&eacute;mocratie reposant sur des &eacute;lections et une repr&eacute;sentation du peuple. Je pense que nous faisons fausse route. D&#39;autres soci&eacute;t&eacute;s ont &eacute;volu&eacute; diff&eacute;remment de nous et leur mani&egrave;re de construire des institutions d&eacute;mocratiques ne ressemble pas &agrave; la n&ocirc;tre. Proc&eacute;der &agrave; des &eacute;lections de type occidental dans des pays arabes ou musulmans peut se r&eacute;v&eacute;ler dangereux si cela aboutit &agrave; une confiscation du pouvoir par des extr&eacute;mistes religieux.<\/p>\n<p>\n\t\tDes groupes comme les Fr&egrave;res musulmans poss&egrave;dent des atouts consid&eacute;rables: un r&eacute;seau de communication implant&eacute; dans les mosqu&eacute;es et soutenu par les pr&ecirc;ches, avec lequel aucun parti ne peut rivaliser. Ils s&#39;adressent aux gens dans un langage qui leur est familier et qui parle &agrave; leurs valeurs et leurs id&eacute;es. Les lib&eacute;raux, les d&eacute;mocrates et les modernisateurs s&#39;expriment en arabe, mais ils utilisent des expressions qui n&#39;ont &eacute;t&eacute; traduites que r&eacute;cemment et qui ne sont pas toujours comprises. Et m&ecirc;me quand elles le sont, elles ne touchent pas vraiment l&#39;homme de la rue.<\/p>\n<p>\n\t\tC&#39;est pour ces raisons que des &eacute;lections libres &agrave; l&#39;occidentale risquent surtout d&#39;amener au pouvoir les Fr&egrave;res musulmans, ou d&#39;autres qui leur ressemblent. Il vaut mieux proc&eacute;der de mani&egrave;re inverse et laisser les Arabes construire graduellement leur propre d&eacute;mocratie au niveau local, notamment par le biais de leur culture ancestrale de la consultation.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong><em>Mais quand on voit ce qui s&#39;est pass&eacute; en Tunisie et en Egypte, les mots d&#39;ordre religieux &eacute;taient absents, et ce sont les mots d&#39;ordre d&eacute;mocratiques qui &eacute;taient les plus forts. Est-ce que la soci&eacute;t&eacute; n&#39;est pas plus en avance que vous ne le croyez?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tJe serai optimiste dans le cas de la Tunisie, et plus prudent en ce qui concerne l&#39;Egypte, mais il est possible que les choses soient en train d&#39;&eacute;voluer en ce sens. Il faut garder pr&eacute;sent &agrave; l&#39;esprit une caract&eacute;ristique tr&egrave;s importante de la Tunisie: l&#39;&eacute;ducation obligatoire pour les jeunes filles depuis la petite enfance. C&#39;est le seul pays musulman qui accorde aux femmes des droits &eacute;gaux &agrave; ceux des hommes.<\/p>\n<p>\n\t\tAux XVIIIe et XIXe si&egrave;cles, lorsque les musulmans ont pris douloureusement conscience du fait que l&#39;Occident les avait d&eacute;pass&eacute;s, ils se sont mis &agrave; d&eacute;battre des causes de leur d&eacute;clin, pour lequel ils ont &eacute;voqu&eacute; toutes sortes d&#39;explications: militaires, politiques, &eacute;conomiques, sociales. Dans les ann&eacute;es 1860, un auteur turc nomm&eacute; Namik Kemal a avanc&eacute; pour la premi&egrave;re fois une id&eacute;e nouvelle: si nous sommes tellement en retard, expliquait-il, c&#39;est en raison de la mani&egrave;re dont nous traitons nos femmes. Nous nous privons des talents et des comp&eacute;tences de la moiti&eacute; de notre population, notamment en abandonnant son &eacute;ducation &agrave; des m&egrave;res ignares et opprim&eacute;es. Il avait raison. Le traitement de la population f&eacute;minine par les Occidentaux n&#39;a pas toujours &eacute;t&eacute; un mod&egrave;le d&#39;&eacute;galit&eacute;, mais il est tr&egrave;s sup&eacute;rieur &agrave; ce qui se pratique dans le monde musulman.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong><em>Avez-vous &eacute;t&eacute; surpris par le printemps arabe et par sa contagion?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tNon, cela ne m&#39;a pas surpris car je m&#39;attendais &agrave; quelque chose de ce genre. Je ne savais ni o&ugrave;, ni quand, ni comment cela se produirait, ni quelle direction cela prendrait, mais il &eacute;tait &eacute;vident depuis longtemps qu&#39;il existait un profond m&eacute;contentement dans le monde arabe et que presque tous les r&eacute;gimes &eacute;taient impopulaires, pour ne pas dire ha&iuml;s. Le paysage politique du monde arabe va &ecirc;tre chang&eacute; d&#39;une mani&egrave;re irr&eacute;versible. Mais je ne sais pas sur quoi vont d&eacute;boucher les changements actuels. Tout peut basculer d&#39;un c&ocirc;t&eacute; comme de l&#39;autre.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong><em>Depuis 2005, les diff&eacute;rentes &eacute;lections qui ont eu lieu en Irak sont pour vous des &eacute;v&eacute;nements majeurs dans l&#39;histoire du monde arabe. A l&#39;&eacute;poque, vous aviez approuv&eacute; l&#39;invasion am&eacute;ricaine de l&#39;Irak.<\/em><\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tJusqu&#39;&agrave; un certain point, oui, mais pas compl&egrave;tement. Au terme de la premi&egrave;re guerre d&#39;Irak, le pays s&#39;est retrouv&eacute; divis&eacute;. Le Nord s&#39;en sortait bien et &eacute;tait sur la bonne voie: les Kurdes et les Arabes travaillaient main dans la main, la paix et la prosp&eacute;rit&eacute; &eacute;taient de retour. Il aurait sans doute mieux valu les laisser continuer &agrave; &eacute;voluer ensemble. Ils avaient propos&eacute; de cr&eacute;er un gouvernement ind&eacute;pendant de l&#39;Irak libre, ce qui me paraissait &ecirc;tre une excellente id&eacute;e. Ils ne demandaient qu&#39;une aide diplomatique, plut&ocirc;t qu&#39;une aide militaire ou &eacute;conomique. Ils demandaient une reconnaissance et un appui, et ils ont obtenu &agrave; la place une intervention. Il aurait mieux valu encourager le d&eacute;veloppement d&#39;institutions autonomes dans la zone nord de l&#39;Irak plut&ocirc;t que d&#39;envoyer une arm&eacute;e envahir le pays. Cette invasion a &eacute;t&eacute; une erreur terrible, que j&#39;avais d&eacute;nonc&eacute;e &agrave; l&#39;&eacute;poque.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong><em>La situation s&eacute;curitaire demeure tr&egrave;s fragile en Irak. Chaque mois, on compte des centaines de morts dans des attentats, dont la majorit&eacute; sont des civils. N&#39;assiste-t-on pas &agrave; une guerre sans fin?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tOui, c&#39;est une situation tragique, et je ne sais pas o&ugrave; elle nous entra&icirc;ne. Mais t&ocirc;t ou tard, les Irakiens devront trouver leurs propres solutions: je ne pense pas que nous puissions leur imposer les n&ocirc;tres depuis l&#39;ext&eacute;rieur. Ils sont capables de r&eacute;soudre leurs probl&egrave;mes, et pour peu qu&#39;on leur en laisse le temps et qu&#39;on leur en donne les moyens, ils y parviendront.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong><em>Vous ne croyez donc pas qu&#39;on puisse installer une d&eacute;mocratie par une intervention militaire ext&eacute;rieure comme George Bush l&#39;a r&ecirc;v&eacute;?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tOn ne peut pas imposer la d&eacute;mocratie. Ni contraindre les gens &agrave; &ecirc;tre libres.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong><em>On a pu croire en France que vous souteniez ouvertement la politique de Bush pour la seconde guerre d&#39;Irak. On vous a quasiment trait&eacute; de n&eacute;o-conservateur. Etait-ce le cas?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tNon, pas du tout. J&#39;avais seulement sugg&eacute;r&eacute; que l&#39;on soutienne un gouvernement ind&eacute;pendant dans la partie nord du pays. Je n&#39;ai jamais cru qu&#39;envahir le pays &eacute;tait une bonne id&eacute;e.<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Propos recueillis par Gilles Anquetil et Fran&ccedil;ois Armanet<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t<em>***<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t<em>Source: &quot;Le Nouvel Observateur&quot;<\/em><\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; La d&eacute;mocratie est-elle soluble dans l&#39;Islam ? &nbsp; &nbsp; Le grand historien du monde musulman, Bernard Lewis, publie cette semaine &laquo;le Pouvoir et la Foi&raquo;, dans lequel il s&#39;interroge sur les rapports entre l&#39;Islam et l&#39;Occident, bouscul&eacute;s par le printemps arabe. Entretien &nbsp; &nbsp; Le Nouvel Observateur &#8211; En quoi, dans l&#39;Islam, la religion&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":16150,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[30,10,42,144,43,11,14,41,1],"tags":[],"class_list":["post-2508","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-egypte","category-france","category-iraq","category-istanbul","category-le-monde","category-moyen-orient","category-paris","category-turquie","category-uncategorized"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2508","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2508"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2508\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/media\/16150"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2508"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2508"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2508"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}