{"id":26240,"date":"2026-09-30T01:41:33","date_gmt":"2026-09-30T01:41:33","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=26240"},"modified":"2026-09-30T02:07:04","modified_gmt":"2026-09-30T02:07:04","slug":"larrivee-des-tunes-a-paris-par-dr-roger-reuven-cohen","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/larrivee-des-tunes-a-paris-par-dr-roger-reuven-cohen\/","title":{"rendered":"L&rsquo;arriv\u00e9e des Tunes \u00e0 Paris, par Dr Roger (Reuven) Cohen"},"content":{"rendered":"<div>\n<div>\n<div>\n<div>\n<div>\n<\/div><\/div>\n<\/p><\/div>\n<\/p><\/div>\n<\/div>\n<hr\/>\n<div>\n<div>\n<div>\n<p> <b><u>Nouvelle<\/u><\/b><\/p>\n<p> <i>par Dr. Reuven (Roger) Cohen Ph.D. Historien<\/i><\/p>\n<p> Je faisais mes \u00e9tudes \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Toulouse. <\/p>\n<p> Mes parents vivaient encore \u00e0 Tunis. Je dis encore, car \u00e0 la fin de cette m\u00eame ann\u00e9e, ils avaient tout vendu (il faudrait dire brader), et quittaient la Tunisie pour la France.<\/p>\n<p> \u00ab\u00a0Suzy, m&rsquo;avaient-ils dit, deux ans auparavant, puisque l&rsquo;Institut des Hautes Etudes de Tunis n&rsquo;a plus rien \u00e0 t&rsquo;offrir, inscris toi donc \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Toulouse. Tu y pr\u00e9pareras ta ma\u00eetrise de philo, et tu conna\u00eetras un autre milieu. Nous avons \u00e0 Toulouse, comme tu le sais, des amis, les Boublil. Ils habitent un grand appartement au centre ville, non loin du Capitole. Nous allons prendre contact avec eux, afin qu&rsquo;ils t&rsquo;aident dans tes premiers pas.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p> J&rsquo;avais accept\u00e9 avec joie, car la plupart de mes amis avaient quitt\u00e9 l&rsquo;Institut pour les universit\u00e9s fran\u00e7aises, et je me sentais de plus en plus seule. Tunis commen\u00e7ait \u00e0 se \u00ab\u00a0dess\u00e9cher\u00a0\u00bb, \u00e0 perdre son brio et l&rsquo;Institut \u00e0 se vider. <\/p>\n<p> Nous \u00e9tions en 1958. Cela faisait deux ans que la Tunisie avait acquis son Ind\u00e9pendance, et il semblait que les promesses de son Gouvernement aux Fran\u00e7ais \u00e9taient loin de les satisfaire. De plus en plus de familles de nationalit\u00e9 fran\u00e7aise, d&rsquo;origine juive ou autre, bradaient leurs biens et demandaient au Gouvernement fran\u00e7ais de les inclure dans la cat\u00e9gorie des \u00ab\u00a0rapatri\u00e9s\u00a0\u00bb. <\/p>\n<p> \u00ab\u00a0Suzy, ma ch\u00e9rie, avait chuchot\u00e9 ma m\u00e8re \u00e0 mon oreille au pied de la passerelle du bateau, en retenant ses larmes, si la situation ne s&rsquo;am\u00e9liore pas, nous te rejoindrons \u00e0 Toulouse, la \u00ab\u00a0Ville Rose\u00a0\u00bb au parfum de violettes. Tu verras, ma ch\u00e9rie, avait elle ajout\u00e9 en m&rsquo;\u00e9treignant \u00e0 m&rsquo;\u00e9touffer, Toulouse est une belle ville, souriante et accueillante, bien plus agr\u00e9able que Paris, o\u00f9 tous les Tunes se bousculent.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p> Deux ans plus tard ils m&rsquo;annon\u00e7aient qu&rsquo;ils arriveraient le mardi vingt d\u00e9cembre \u00e0 Marseille, qu&rsquo;ils me demandaient de les attendre au port, et qu&rsquo;ils avaient d\u00e9cid\u00e9 de s&rsquo;installer \u00e0 Paris, \u00ab\u00a0O\u00f9 il est plus facile, me dit mon p\u00e8re au t\u00e9l\u00e9phone, de monter une affaire comme celle que nous laissons \u00e0 Tunis\u00a0\u00bb. <\/p>\n<p> Je n&rsquo;avais pas encore termin\u00e9 ma ma\u00eetrise, mais j&rsquo;avais appris \u00e9norm\u00e9ment de choses sur la vie, en particulier \u00e0 me d\u00e9brouiller toute seule et \u00e0 m&rsquo;ouvrir \u00e0 des id\u00e9es qui m&rsquo;\u00e9taient \u00e9trang\u00e8res jusqu&rsquo;alors. Mais ce qui m&rsquo;enchantait le plus, c&rsquo;\u00e9tait encore ces petits caf\u00e9s conviviaux d&rsquo;\u00e9tudiants, o\u00f9 nous refaisions le monde. Il n&rsquo;y avait rien de semblable \u00e0 Tunis, surtout apr\u00e8s l&rsquo;Ind\u00e9pendance o\u00f9 toute discussion id\u00e9ologique avait disparu autour des tables et o\u00f9 tout devenait suspect aux polices d&rsquo;Etat. <\/p>\n<p> Je dus donc faire le n\u00e9cessaire afin que je puisse continuer ma th\u00e8se \u00e0 Paris. Mais il s&rsquo;av\u00e9ra rapidement que la chose \u00e9tait impossible, \u00e0 moins de perdre le semestre que j&rsquo;avais commenc\u00e9. D&rsquo;un commun accord avec mes parents, nous avons d\u00e9cid\u00e9 que je ne ferai que les accompagner \u00e0 Paris pendant les vacances de No\u00ebl et du Nouvel An, et qu&rsquo;\u00e0 la fin de l&rsquo;ann\u00e9e universitaire, je les rejoindrai d\u00e9finitivement \u00e0 Paris. <\/p>\n<p> Ils s&rsquo;\u00e9taient bien pr\u00e9par\u00e9s \u00e0 leur d\u00e9part et n&rsquo;avaient nullement besoin de mon aide financi\u00e8re. Ils s&rsquo;\u00e9taient organis\u00e9s, par l&rsquo;interm\u00e9diaire de mon oncle, quant \u00e0 la maison et au local qui devait abriter \u00ab\u00a0l&rsquo;affaire\u00a0\u00bb que mon p\u00e8re projetait de monter. Son fr\u00e8re s&rsquo;\u00e9tait install\u00e9 \u00e0 Paris, d\u00e8s 1954, lorsque les fellaghas et la \u00ab\u00a0Main Rouge\u00a0\u00bb avaient commenc\u00e9 \u00e0 faire r\u00e9gner la peur sur les routes et dans les rues des villes de Tunisie. <\/p>\n<p> Cette d\u00e9cision, qui me fut impos\u00e9e par les m\u00e9andres de la bureaucratie universitaire, changea du tout au tout, ma fa\u00e7on de comprendre notre d\u00e9part de Tunisie. Notre d\u00e9part ? Il faudrait plut\u00f4t dire \u00ab\u00a0notre fuite\u00a0\u00bb de Tunisie. <\/p>\n<p> Ce concept que je viens d&rsquo;avancer et qui est lourd de cons\u00e9quences, quant \u00e0 notre fa\u00e7on de comprendre la r\u00e9alit\u00e9 des choses, Joseph me l&rsquo;a fait d\u00e9couvrir. <\/p>\n<p> Et moi, qui me targuais de pratique philosophique, cette discipline qui, depuis Socrate soutient qu&rsquo;il faut analyser et d\u00e9finir clairement tout concept afin qu&rsquo;il d\u00e9crive d&rsquo;une mani\u00e8re exacte la r\u00e9alit\u00e9, je me servais en fait d&rsquo;un concept erron\u00e9 pour d\u00e9crire le drame qui bouleversa mes parents et toute une communaut\u00e9. <\/p>\n<p> J&rsquo;avais voyag\u00e9 de nuit et arrivai \u00e0 Marseille au petit matin, sous une pluie drue de d\u00e9cembre. <\/p>\n<p> La gare Saint Charles ne s&rsquo;\u00e9tait pas encore r\u00e9veill\u00e9e, et le caf\u00e9 chaud accompagn\u00e9 de croissants fumants que j&rsquo;avalais eut vite fait d&rsquo;effacer la tristesse qui \u00e9manait de son hall. \u00a0Ici, tout \u00e9tait froid, sans couleurs, \u00e9tranger, presque inhumain, et sentait le refus de l&rsquo;autre. <\/p>\n<p> Je m&rsquo;\u00e9tais envelopp\u00e9e dans le ch\u00e2le de laine aux couleurs chaudes que j&rsquo;avais achet\u00e9 dans les souks de Tunis avant mon d\u00e9part, et lisais un quotidien marseillais, quand un jeune homme s&rsquo;approcha de moi et me demanda s&rsquo;il pouvait s&rsquo;asseoir \u00e0 ma table qui \u00e9tait proche du radiateur. Je fis un signe affirmatif de la t\u00eate, et continuais \u00e0 lire. <\/p>\n<p> \u00ab\u00a0Vous \u00eates tunisienne, mademoiselle, me dit-il, au bout d&rsquo;un instant\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p> Devant mon regard interrogateur, il r\u00e9pondit \u00ab\u00a0C&rsquo;est votre ch\u00e2le. Je sais reconna\u00eetre un tissage artisanal ex\u00e9cut\u00e9 des mains d&rsquo;un artisan tunisien.<\/p>\n<p> On ne peut se tromper, les couleurs, l&rsquo;exactitude de la trame, la qualit\u00e9 de la laine, le d\u00e9montrent clairement\u00a0\u00bb.  <\/p>\n<p> \u00ab\u00a0Et vous-m\u00eame, lui r\u00e9pondis-je, comme ces sophistes pass\u00e9s ma\u00eetres dans l&rsquo;art\u00a0 de r\u00e9pondre \u00e0 une question par une question ?\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p> \u00ab\u00a0Je suis Tunisien moi aussi, mademoiselle, Tunisien aux profondes racines, comme le sont les vieux oliviers du Sahel\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p> \u00ab\u00a0Et votre nom, ajoutai-je?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p> \u00ab\u00a0Joseph Berdah, r\u00e9pondit-il\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p> Comme je fron\u00e7ais les sourcils, il sourit et ajouta \u00ab\u00a0Je sais ce qui vous \u00e9tonne. Vous vous attendiez \u00e0 entendre un nom Tunisien arabe, et vous recevez un nom Tunisien juif. Et cela parce que je vous ai dit que mes racines sont aussi profondes que celles des vieux oliviers du Sahel, ce qui est vrai, mademoiselle.<\/p>\n<p> C&rsquo;est vrai, puisque mes anc\u00eatres se sont install\u00e9s en Tunisie au premier si\u00e8cle avant J.C, alors qu&rsquo;un grand nombre des anc\u00eatres des Tunisiens arabes s&rsquo;y sont install\u00e9s, ou se sont convertis \u00e0 l&rsquo;islam, vers le septi\u00e8me si\u00e8cle apr\u00e8s J.C, lors de la conqu\u00eate islamique de la Tunisie.\u00a0\u00bb\u00a0 <\/p>\n<p> Je restais bouche b\u00e9e devant son assurance et me pr\u00e9sentai \u00ab\u00a0Suzy Chemla. Je n&rsquo;ai aucune id\u00e9e de ce que vous me racontez l\u00e0, Joseph, car pour moi les Arabes tunisiens sont des autochtones, tandis que les Juifs tunisiens sont des immigr\u00e9s\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p> \u00ab\u00a0Cela, parce que vous acceptez ce que l&rsquo;ont vous transmet dans la rue, ou dans la presse comme vrai, sans approfondir la chose. C&rsquo;est ainsi que naissent les clich\u00e9s, les id\u00e9es fausses et les rumeurs, s&rsquo;exclama-t-il ! La v\u00e9rit\u00e9 est toute autre, Suzy. Ce que l&rsquo;on vous transmet joue au service de \u00a0certains groupes politiques, comme par exemple, les nationalistes tunisiens musulmans et chauvins, qui veulent cr\u00e9er un \u00e9tat national \u00e0 domination purement arabe et musulmane. <\/p>\n<p> C&rsquo;est vrai que Bourguiba pense autrement, mais sur ce point, il n&rsquo;y pourra rien. <\/p>\n<p> Mais que faites vous \u00e0 la gare Saint Charles, si t\u00f4t le matin? \u00a0Je suppose que vous attendez le train pour Paris ? Je m&rsquo;y rends moi-m\u00eame puisque j&rsquo;y travaille. Me ferez vous la gr\u00e2ce de me permettre de vous tenir compagnie pendant le voyage ?\u00a0\u00bb  <\/p>\n<p> Je lui dis que je devais me rendre au port pour recevoir mes parents qui quittaient la Tunisie pour s&rsquo;installer \u00e0 Paris. <\/p>\n<p> \u00ab\u00a0Vous voulez dire, qu&rsquo;ils \u00ab\u00a0fuient\u00a0\u00bb la Tunisie, non qu&rsquo;ils \u00ab\u00a0quittent\u00a0\u00bb la Tunisie, ce qui n&rsquo;est pas la m\u00eame chose, me dit-il. Il est bon de s&rsquo;efforcer de d\u00e9crire la r\u00e9alit\u00e9 comme il faut, Suzy. Techniquement ils l&rsquo;ont \u00ab\u00a0quitt\u00e9e\u00a0\u00bb, puisqu&rsquo;ils n&rsquo;y sont plus, mais humainement, politiquement et historiquement, ils l&rsquo;ont \u00ab\u00a0fui\u00a0\u00bb, puisqu&rsquo;ils ne voulaient pas le faire, et qu&rsquo;ils l&rsquo;ont fait contre leur gr\u00e9, comme je l&rsquo;ai fait moi-m\u00eame, puisqu&rsquo;on ne voulait plus de moi dans le domaine du tissage artisanal.\u00a0 Peu importe les raisons qui n&rsquo;ont laiss\u00e9 \u00e0 vos parents d&rsquo;autres choix que \u00ab\u00a0la fuite\u00a0\u00bb. Le fait est l\u00e0. Les miens l&rsquo;ont fait aussi il y a deux ans et se sont install\u00e9s \u00e0 Marseille, pour le soleil. Je viens de leur rendre visite. Ils sont bien install\u00e9s, mais amers. \u00ab\u00a0<\/p>\n<p> Il m&rsquo;int\u00e9ressait et je m&rsquo;appr\u00eatais \u00e0 d\u00e9velopper cette conversation, lorsqu&rsquo;on annon\u00e7a que le Rapide pour Paris partait dans cinq minutes et que les voyageurs \u00e9taient pri\u00e9s de monter en voitures. Il tira de son portefeuille sa carte de visite et me la tendit, tandis que je lui griffonnais sur un morceau de mon journal mon nom, mon adresse et mon num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 Toulouse. Il y jeta un coup d&rsquo;\u0153il et me dit \u00ab\u00a0Au revoir, mademoiselle Suzy Ch\u00e9mla de Toulouse, j&rsquo;esp\u00e8re qu&rsquo;\u00e0 Paris vous prendrez contact avec moi. J&rsquo;aurais grand plaisir \u00e0 vous revoir \u00e0 votre arriv\u00e9e dans la ville lumi\u00e8re, \u00ab\u00a0. Et il disparut dans la foule. <\/p>\n<p> Je pris connaissance de sa carte de visite et lus Joseph Berdah, Ing\u00e9nieur Tisserand, Manufacture Nationale des Gobelins. Suivaient son adresse et son num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone. \u00a0<\/p>\n<p> Je retrouvais mes parents et mon jeune fr\u00e8re en fin de matin\u00e9e. <\/p>\n<p> Le d\u00e9barquement tra\u00eenait en longueur \u00e0 cause de la lenteur de la v\u00e9rification des passeports. Je les serrai enfin dans mes bras. Je les avais quitt\u00e9s apr\u00e8s les vacances d&rsquo;\u00e9t\u00e9 que j&rsquo;avais pass\u00e9es en Tunisie. Rien alors dans leur attitude n&rsquo;annon\u00e7ait qu&rsquo;ils s&rsquo;appr\u00eataient \u00e0 quitter la Tunisie, \u00ab\u00a0\u00e0 fuir\u00a0\u00bb la Tunisie, me dis-je, en pensant \u00e0 \u00ab\u00a0la distinction\u00a0\u00bb qu&rsquo;avait \u00e9tablie Joseph ce matin. Ils me paraissaient tristes, amaigris, silencieux. Je leur demandai la cause de ce changement et ma m\u00e8re pour toute r\u00e9ponse \u00e9clata en sanglots. <\/p>\n<p> \u00ab\u00a0Arr\u00eate, Berthe, lui dit mon p\u00e8re, tu inqui\u00e8tes ta fille. Tu verras tout ira bien. Fais moi confiance. Et puis tu vas retrouver ta s\u0153ur et tes amies.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p> \u00ab\u00a0Oui mais le soleil, sanglota-t-elle, nous sommes partis en laissant un ciel bleu et le soleil, et nous trouvons la pluie et la bise ! Mon Dieu, comme c&rsquo;est triste !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p> Je la serrais dans mes bras et essayais de la consoler, mais elle sanglotait de plus belle \u00e0 chacune de mes paroles, et entre ses hoquets, elle laissait \u00e9chapper des mots en Jud\u00e9o Tunisien, que je ne parvenais pas \u00e0 discerner. <\/p>\n<p> Au bout de quelques minutes, elle se reprit.<\/p>\n<p> \u00ab\u00a0\u00c7a y est, nous dit-elle, c&rsquo;est fini. O\u00f9 est le taxi qui doit nous amener \u00e0 la gare. Gilbert, s&rsquo;adressa-t-elle \u00e0 mon fr\u00e8re, va aider ton p\u00e8re, pour les valises. Toutes nos affaires sont depuis hier sur la Petite Vitesse et arriveront \u00e0 Paris avant nous, me dit-elle en souriant enfin. Ton p\u00e8re, avant-hier encore, s&rsquo;en est assur\u00e9. Il est tr\u00e8s fort dans ce domaine, Dieu le b\u00e9nisse ! \u00ab\u00a0<\/p>\n<p> Je retrouvai ma m\u00e8re, directe, efficace comme toujours. Mais triste cependant. De cette tristesse qui ressemble aux lourds nuages des longues pluies d&rsquo;hiver du nord de la France. <\/p>\n<p> Nous n&rsquo;arriv\u00e2mes \u00e0 Paris qu&rsquo;en d\u00e9but de soir\u00e9e.<\/p>\n<p> A la sortie de la gare de Lyon, je fus \u00e9blouie, frapp\u00e9e par les lumi\u00e8res. C&rsquo;\u00e9tait grandiose ! Tout \u00e9tait illumin\u00e9 et d\u00e9cor\u00e9 pour No\u00ebl et le Nouvel an. Et malgr\u00e9 le froid qui r\u00e9gnait, on sentait comme une chaleur qui \u00e9manait de ce luxe foisonnant de couleurs et de lumi\u00e8res. C&rsquo;\u00e9tait Paris, La Ville Lumi\u00e8re. Je la d\u00e9couvrais pour la premi\u00e8re fois. <\/p>\n<p> Mon oncle Jojo, le fr\u00e8re de mon p\u00e8re et ma tante Huguette, la s\u0153ur de ma m\u00e8re, nous attendaient pr\u00e8s des taxis. Apr\u00e8s les effusions de joie, ils nous annonc\u00e8rent qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait pas question, pour nous, de loger \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel, et s&rsquo;\u00e9taient arrang\u00e9s pour nous loger chez eux, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que notre maison soit am\u00e9nag\u00e9e.<\/p>\n<p> \u00ab\u00a0T&rsquo;inqui\u00e8te pas Berthe, ajouta mon oncle, j&rsquo;ai tout arrang\u00e9, demain tu viendras v\u00e9rifier les derni\u00e8res retouches et tu pourras donner toi-m\u00eame les directives aux ouvriers\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p> \u00ab\u00a0Ah oui, ajouta ma tante, tu as une belle maison, ma ch\u00e9rie, pour \u00e7a on peut dire que Jojo est un as! Je viendrais t&rsquo;aider, j&rsquo;ai pris pour cela un cong\u00e9 de la pharmacie o\u00f9 je travaille.\u00a0\u00bb <\/p>\n<p> Remerciements et b\u00e9n\u00e9dictions pleuvaient autour de moi, selon la coutume, quand mon jeune fr\u00e8re coupa court \u00e0 tout ce rite en d\u00e9clarant \u00e0 haute voix \u00ab\u00a0J&rsquo;ai faim !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p> Ma tante l&#8217;embrassa et nous dit que toute la famille nous attendait chez elle, o\u00f9 elle avait pr\u00e9par\u00e9 un festin de retrouvailles, et ajouta en jud\u00e9o tunisien les b\u00e9n\u00e9dictions d&rsquo;usage o\u00f9 il \u00e9tait question aussi de v\u0153ux que je trouve un gentil mari, \u00ab\u00a0Pour tr\u00e8s bient\u00f4t, Suzy ma ch\u00e9rie, me dit-elle, en m&#8217;embrassant\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p> Je lui dis que nous ne sommes plus \u00e0 Tunis, mais elle repoussa ma remarque. \u00ab\u00a0Et alors, me r\u00e9pondit-elle en riant, tu crois que nous sommes devenus Bourguignons !\u00a0\u00bb <\/p>\n<p> Tout le monde \u00e9clata de rire \u00e0 cette plaisanterie, sauf moi. J&rsquo;avoue que je n&rsquo;en saisissais pas le sens. <\/p>\n<p> Cependant, ces dix jours que je passais \u00e0 Paris, proche de la communaut\u00e9 des Tunes qui s&rsquo;y \u00e9taient install\u00e9s &#8211; qui, il y avait six ans, qui trois, qui, l&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re &#8211; me r\u00e9v\u00e9la rapidement le sens de cette plaisanterie.<\/p>\n<p> Les Tunes avaient reconstitu\u00e9 \u00e0 Paris les liens de solidarit\u00e9 qui les unissaient \u00e0 Tunis. Je fus \u00e9tonn\u00e9e du fait que leurs usages n&rsquo;avaient point chang\u00e9. A l&rsquo;ext\u00e9rieur de leur famille et du cercle de leurs vieilles connaissances, ils se conduisaient d&rsquo;apr\u00e8s les normes et les mani\u00e8res en usage en France. A l&rsquo;int\u00e9rieur, selon celles qui \u00e9taient en usage \u00ab\u00a0chez eux, \u00e0 Tunis\u00a0\u00bb. <\/p>\n<p> Point de tiraillement psychologique. Point de d\u00e9chirement du \u00e0 un probl\u00e8me d&rsquo;identit\u00e9 double. Tout cela se d\u00e9roulait en douceur et s&rsquo;\u00e9tait organis\u00e9 d&rsquo;apr\u00e8s le vieil adage biblique : \u00ab\u00a0Un temps et une place pour chaque chose\u00a0\u00bb. Bon enfant et s\u00fbr de lui-m\u00eame, aucun complexe d&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 par rapport \u00e0 la majorit\u00e9 fran\u00e7aise de vieille souche qui l&rsquo;avait accueilli en son sein, ne minait le Tune. Comme en Tunisie, sa souplesse et son courage l&rsquo;avaient aid\u00e9 \u00e0 se m\u00ealer \u00e0 la majorit\u00e9, \u00e0 se fondre \u00e0 ses rythmes, sans pour autant rejeter ses propres usages communautaires. Les gestes de solidarit\u00e9 qui s&rsquo;\u00e9taient d\u00e9velopp\u00e9s \u00e0 Paris y \u00e9taient m\u00eame plus pouss\u00e9s que ceux pratiqu\u00e9s \u00e0 Tunis. L&rsquo;explication \u00e0 ce ph\u00e9nom\u00e8ne est claire : \u00ab\u00a0il fallait assurer\u00a0\u00bb. Il fallait assumer cette responsabilit\u00e9 diffuse et accept\u00e9e de tout c\u0153ur. Celle, par exemple, qu&rsquo;une grande partie de ces Tunes n&rsquo;avait aucun point de chute en arrivant \u00e0 Paris. On m&rsquo;a rapport\u00e9 des dizaines de ces gestes, insistant sur les d\u00e9tails, comme on rapporte \u00e0 la jeunesse, pour sa gouverne, les hauts faits glorieux de son ethnie. <\/p>\n<p> Comme cette histoire de ce jeune Tune qui avait lou\u00e9 \u00e0 son arriv\u00e9e une chambre, un genre de studio, dans un de ces vieux immeubles de la Rue Vielle\u00a0 du Temple. Au bout de quelques mois, s&rsquo;\u00e9tant bien d\u00e9brouill\u00e9 en affaires, il \u00e9tait pass\u00e9 dans un petit appartement plus cossu, mais avait gard\u00e9 le vieux studio. Il en payait r\u00e9guli\u00e8rement la location et le pr\u00eatait aux Tunes qui arrivaient \u00e0 Paris et n&rsquo;avaient pas o\u00f9 loger, et ce, pendant deux ou trois semaines, le temps qu&rsquo;ils s&rsquo;arrangent. Il le passait alors \u00e0 un autre Tune en difficult\u00e9, selon la m\u00eame m\u00e9thode et pour un temps d\u00e9termin\u00e9. <\/p>\n<p> Nous parlions de tout cela autour de la table du festin qu&rsquo;avait pr\u00e9par\u00e9 ma tante \u00a0Huguette. <\/p>\n<p> J&rsquo;apprenais sur les Tunes, en une soir\u00e9e, plus que je n&rsquo;avais appris pendant toute mon adolescence \u00e0 Tunis. Tonton Jojo \u00e9tait le plus vers\u00e9 en la mati\u00e8re. Il \u00e9tait avocat et avait toujours \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s actif au sein de la communaut\u00e9 \u00e0 Tunis. Il continuait de l&rsquo;\u00eatre \u00e0 Paris o\u00f9 il \u00e9tait arriv\u00e9, voila plus de cinq ans, plus exactement lors de la fameuse ann\u00e9e des pourparlers entre le Gouvernement Fran\u00e7ais et le gouvernement Tunisien du Bey, ann\u00e9e qui avait \u00e9t\u00e9 aussi l&rsquo;ann\u00e9e de la violence en Tunisie. Ses explications \u00e9taient claires et tr\u00e8s fournies. Il pouvait r\u00e9pondre \u00e0 toutes les questions sur le sujet. Sa femme, qui n&rsquo;\u00e9tait pas Juive, avait d\u00e9cid\u00e9 de se convertir au Juda\u00efsme, sous les encouragements de feu ma grand-m\u00e8re paternelle, Mamie Tita. Tonton Jojo s&rsquo;y \u00e9tait oppos\u00e9 par id\u00e9ologie lib\u00e9rale. Mais rien n&rsquo;y fit. Je crois que malgr\u00e9 sa gentillesse, qui l&rsquo;avait de suite faite adopt\u00e9e par la famille, elle avait compris qu&rsquo;elle serait toujours une \u00e9trang\u00e8re lors du Kiddouch du Shabbat, si elle y renon\u00e7ait. Ils s&rsquo;effor\u00e7aient voila plus de cinq ans d&rsquo;avoir un enfant, mais en vain. Ils avaient m\u00eame essay\u00e9 les \u00ab\u00a0rem\u00e8des\u00a0\u00bb de grands-m\u00e8res, sans aucun r\u00e9sultat. Je l&rsquo;aimais bien, elle avait une attitude \u00ab\u00a0noble\u00a0\u00bb et un avis toujours \u00e9quilibr\u00e9 sur la plupart des sujets. Ma tante Huguette prenait tr\u00e8s souvent conseil aupr\u00e8s d&rsquo;elle.  <\/p>\n<p> L&rsquo;oncle Alfred, lui, tout le long de la conversation, hochait la t\u00eate et parlait tr\u00e8s peu. Tata Huguette, sa femme, parlait pour deux. Arriv\u00e9s \u00e0 Paris au d\u00e9but de l&rsquo;ann\u00e9e 1958, un peu plus de trois ans apr\u00e8s l&rsquo;oncle Jojo, ils avaient \u00ab\u00a0gal\u00e9r\u00e9\u00a0\u00bb pendant plus d&rsquo;une ann\u00e9e. Ma tante avait trouv\u00e9 un poste d&rsquo;aide laborantine dans une pharmacie du XV\u00e8me. Ils habitaient alors avec leurs deux enfants un petit \u00ab\u00a0deux pi\u00e8ces\u00a0\u00bb insalubre \u00e0 Montmartre. Il fallait plus d&rsquo;une heure \u00e0 ma tante pour se rendre \u00e0 son travail. Il en souffrait plus qu&rsquo;elle. Puis son esprit des affaires le sortit de cette passe, et leur situation s&rsquo;am\u00e9liora tr\u00e8s vite. Ils lou\u00e8rent un vaste appartement neuf \u00e0 deux pas de la pharmacie o\u00f9 ma tante travaillait. Il lui avait demand\u00e9 de cesser de travailler. Mais elle avait refus\u00e9.\u00a0\u00bbA Paris, lui r\u00e9pondit-elle, les femmes travaillent\u00a0\u00bb. <\/p>\n<p> Au cours de la conversation agr\u00e9able qui se d\u00e9roulait, je jetai soudain un froid en posant la question qui me triturait depuis le d\u00e9but de la soir\u00e9e. Je revenais \u00e0 ce que m&rsquo;avait insuffl\u00e9 Joseph. <\/p>\n<p> \u00ab\u00a0Je me demande, et je suis certaine que vous pouvez me renseigner, si vous avez quitt\u00e9 la Tunisie de votre gr\u00e9 ou si vous l&rsquo;avez fuie\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p> \u00ab\u00a0Suzy, me fit remarquer ma m\u00e8re, on ne pose pas des questions pareilles un soir de retrouvailles et de f\u00eate !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p> \u00ab\u00a0Mais pourquoi, maman, c&rsquo;est \u00e0 mon avis la question cardinale qu&rsquo;il faut poser ! Comment expliquez vous ce rejet de l&rsquo;Etat tunisien de la communaut\u00e9 juive qui elle n&rsquo;a fait que du bien \u00e0 la Tunisie ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p> Je vis le sourire plein d&rsquo;assurance de Joseph dans le hall de la gare Saint Charles et je m&rsquo;enhardis.<\/p>\n<p> \u00ab\u00a0La communaut\u00e9 Juive s&rsquo;est install\u00e9e en Tunisie avant la communaut\u00e9 fran\u00e7aise, italienne, ou maltaise, et je dirai m\u00eame avant la conqu\u00eate arabe au 7<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, ajoutai-je en pensant aux dires de Joseph ! C&rsquo;est une communaut\u00e9 qui peut-\u00eatre consid\u00e9r\u00e9e, historiquement parlant, comme une communaut\u00e9 autochtone ! Alors pourquoi ce rejet, pourquoi cette fuite ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p> Je remarquais le sourire satisfait de mon p\u00e8re. Il \u00e9tait fier de sa fille.<\/p>\n<p> \u00ab\u00a0Dieu b\u00e9nisse, dit ma tante Huguette, on a une vraie philosophe dans la famille ! Et elle sait parler. Jojo, tu devrais la placer dans la direction de la communaut\u00e9, mais \u00e0 un poste \u00e9lev\u00e9, hein, pas de blagues !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p> Nous nous mimes tous \u00e0 rire de sa r\u00e9flexion et la bonne humeur aidant, mon oncle, d&rsquo;une mani\u00e8re \u00e9l\u00e9gante, promit de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la question et d&rsquo;y r\u00e9pondre la prochaine fois. Je reconnus l\u00e0 un des traits de caract\u00e8re du Tune. Le Tune n&rsquo;aime pas cr\u00e9er autour de lui la discorde, la pol\u00e9mique. Son regard est port\u00e9 vers l&rsquo;avenir, non vers le pass\u00e9. La plupart des Tunes, en arrivant \u00e0 Paris, avaient d\u00e9j\u00e0 oubli\u00e9 l&rsquo;affront que leur avaient fait \u00ab\u00a0leurs amis Tunisiens\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p> \u00ab\u00a0A quoi \u00e7a sert de garder rancune, ma fille, r\u00e9agissait ma m\u00e8re, lorsque je lui racontais que je m&rsquo;\u00e9tais f\u00e2ch\u00e9e &#8211; &lsquo;f\u00e2ch\u00e9e \u00e0 mort lui disais-je&rsquo; &#8211; avec une camarade de classe. Il faut oublier !\u00a0\u00bb <\/p>\n<p> Le lendemain, Gladys, la fille de ma tante Huguette et de mon oncle Alfred, chez qui mon fr\u00e8re et moi avions dormi, nous entra\u00eena dans sa petite deux chevaux, faire un tour \u00e0 Paris et visiter les Grands Magasins. Elle \u00e9tait en seconde ann\u00e9e \u00e0 la Sorbonne o\u00f9 elle avait d\u00e9cid\u00e9 d&rsquo;\u00e9tudier les langues s\u00e9mites. Elle aidait son p\u00e8re dans la comptabilit\u00e9 o\u00f9 elle \u00e9tait tr\u00e8s dou\u00e9e, ayant fait sa secondaire en section commerciale. Pour son aide, son p\u00e8re la payait bien et elle savait profiter de ses sous. Son p\u00e8re et sa m\u00e8re avaient bien essay\u00e9 de la persuader de rentrer dans une Ecole de Commerce, mais elle s&rsquo;ent\u00eata et leur dit qu&rsquo;elle voulait conna\u00eetre les sources du Juda\u00efsme dans leurs langues.<\/p>\n<p> La ballade qu&rsquo;elle nous fit nous enchanta. Tout \u00e9tait beau \u00e0 Paris. Grandiose, luxuriant. Tout \u00e9tait d\u00e9cor\u00e9 avec go\u00fbt, attirant, int\u00e9ressant.<\/p>\n<p> Les vitrines des magasins \u00e9taient de v\u00e9ritables tableaux de peintres qui d\u00e9crivaient des sc\u00e8nes du quotidien pour riches. Rien \u00e0 comparer avec Toulouse, sans parler de Tunis. Devant moi s&rsquo;\u00e9talait un monde nouveau, plus gai, plus ouvert, plus accueillant, un monde qui ne connaissait ni aust\u00e9rit\u00e9, ni asc\u00e9tisme. C&rsquo;\u00e9tait un monde qui invitait le promeneur \u00e0 jouir de la vie et \u00e0 acheter. Je crois que le jeune Juif y \u00e9tait plus heureux qu&rsquo;\u00e0 Tunis. <\/p>\n<p> D&rsquo;ailleurs Gladys me l&rsquo;expliqua avec beaucoup d&rsquo;insistance. <\/p>\n<p> \u00ab\u00a0La Tunisie c&rsquo;\u00e9tait pour les vieux me dit-elle, maison, boulot, t\u00e9l\u00e9. Nous les jeunes, c&rsquo;est \u00e9tudes, si possible, bon boulot, et surtout soir\u00e9es ! Eux ne pensent qu&rsquo;\u00e0 nous marier, et nous qu&rsquo;\u00e0 nous amuser. Eux \u00e0 s&rsquo;enrichir en \u00e9conomisant, et nous \u00e0 d\u00e9penser en gagnant bien notre vie. Paris est faite pour les jeunes. <\/p>\n<p> C&rsquo;est pour mieux vivre et jouir de plus de plaisirs encore, que les jeunes se d\u00e9brouillent si bien dans les affaires. La plupart ont abandonn\u00e9 leurs \u00e9tudes, en arrivant \u00e0 Paris, par n\u00e9cessit\u00e9. Ils devaient aider leurs parents \u00e0 subvenir aux besoins de la famille. Puis, leur esprit des affaires, leur sens de l&rsquo;initiative et leur perception des sources \u00e9conomiques non exploit\u00e9es les ont pouss\u00e9s de l&rsquo;avant. Aujourd&rsquo;hui, comme on dit chez nous, \u00ab\u00a0\u00e7a va pour eux!\u00a0\u00bb <\/p>\n<p> Ce qu&rsquo;il faut comprendre c&rsquo;est que leur ambition dans les affaires est directement li\u00e9e \u00e0 ce qu&rsquo;ils attendent comme plaisirs de la richesse. Ils ont pris le go\u00fbt de bien vivre. Regarde autour de nous, ils sont bien habill\u00e9s, souriants, blagueurs, d\u00e9tendus\u00a0\u00bb. <\/p>\n<p> Elle nous avait emmen\u00e9s d\u00e9jeuner dans un caf\u00e9 \u00e0 la mode o\u00f9 elle connaissait plusieurs jeunes Juifs qui lui faisaient signe amicalement. Deux d&rsquo;entre eux s&rsquo;approch\u00e8rent de notre table pour faire ma connaissance et nous inviter \u00e0 la leur. Gladys les repoussa en riant et leur dit que nous d\u00e9sirions rester entre nous. Gilbert, qui approchait de ses seize ans, \u00e9tait aux anges. \u00ab\u00a0Ah, oui, dit-il, je vois que je vais bien m&rsquo;amuser \u00e0 Paris!\u00a0\u00bb <\/p>\n<p> \u00ab\u00a0Tu sais, ajouta-t-elle, je n&rsquo;ai pas voulu me m\u00ealer \u00e0 la conversation, hier soir, et r\u00e9pondre \u00e0 ta question, car j&rsquo;aurai f\u00e2ch\u00e9 mon p\u00e8re en disant ce que je pense. Lui, il vit encore sous l&rsquo;affront que lui ont fait les Tunisiens, qu&rsquo;il consid\u00e9rait comme ses amis, en le \u00ab\u00a0for\u00e7ant \u00e0 fuir\u00a0\u00bb. Car tu as bien raison, c&rsquo;est de cela qu&rsquo;il s&rsquo;agit. Il n&rsquo;y a pas eu violence, certes, du moins \u00e0 cette \u00e9poque, car dans le pass\u00e9 mon p\u00e8re m&rsquo;a racont\u00e9 qu&rsquo;il y a eu des pogromes en Tunisie contre les Juifs. <\/p>\n<p> En fait, ils nous ont mis \u00e0 la porte de chez nous, sans honte aucune, en cr\u00e9ant une s\u00e9rie de conditions objectives et l\u00e9gales, que les Juifs ne pouvaient accepter sous peine de perdre leur identit\u00e9. Mais ce qui lui fit le plus de peine, c&rsquo;est que les Tunisiens arabes, avec qui il entretenait d&rsquo;excellentes relations, s&rsquo;identifiaient totalement avec les lois \u00e9dict\u00e9es par le gouvernement. Ils ne pensaient m\u00eame pas \u00e0 le r\u00e9conforter, \u00e0 lui tendre amicalement la main, face \u00e0 sa grande d\u00e9ception de devoir partir. Il y eu m\u00eame ceux qui lui reproch\u00e8rent de refuser de respecter les nouvelles lois de son pays, la Tunisie. Point de consid\u00e9ration pour ses coutumes communautaires, pour sa foi. Lorsqu&rsquo;il leur demandait quelle aurait \u00e9t\u00e9 leur attitude si le Protectorat avait agi de la m\u00eame mani\u00e8re avec eux, ils r\u00e9pondaient, \u00e9vasifs, que la situation \u00e9tait autre. <\/p>\n<p> Depuis, mon p\u00e8re si volubile et blagueur, c&rsquo;est ainsi qu&rsquo;il avait conquis son c\u0153ur, me racontait ma m\u00e8re, est devenu silencieux et grave. Il n&rsquo;a pas su se relever de cet affront.<\/p>\n<p> Moi, je crois que les Tunisiens nous ont fait une faveur! Je crois que le Bon Dieu, qui aime son peuple, nous a fait passer en France, pour am\u00e9liorer notre condition, notre statut, et nous permettre de vivre mieux.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p> Trois jours plus tard, nous int\u00e9gr\u00e2mes notre nouvelle maison. Un vaste appartement, dans un nouvel immeuble, bien clair, bien a\u00e9r\u00e9, comme aimait ma m\u00e8re. Il \u00e9tait situ\u00e9 non loin de celui de ma tante Huguette, rue de la Convention, dans le XV\u00e8me.<\/p>\n<p> Gilbert et moi, aid\u00e9s de Gladys et de sa jeune s\u0153ur Mich\u00e8le, avions mis s\u00e9rieusement la main \u00e0 la p\u00e2te pour ranger nos chambres, effectuer les achats n\u00e9cessaires \u00e0 leur am\u00e9nagement, fourrer dans la cave de l&rsquo;immeuble toutes les vieilleries auxquelles ma m\u00e8re \u00e9tait attach\u00e9e et qui \u00e9taient d&rsquo;un autre \u00e2ge, d&rsquo;un autre milieu, d&rsquo;une vie dont nous nous \u00e9tions d\u00e9tach\u00e9s \u00e0 jamais. Gladys me dit que j&rsquo;avais de la chance que mon p\u00e8re ait fait passer \u00e0 temps opportun une partie de sa fortune \u00e0 Paris, gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;aide de notre oncle Jojo, ce qui nous permettait de commencer notre vie \u00e0 Paris d&rsquo;un bon pied. Elle me raconta combien eux avaient pein\u00e9 \u00e0 leur arriv\u00e9e \u00e0 Paris, et combien elle avait \u00e9t\u00e9 jalouse de ses camarades de classe qui portaient de beaux v\u00eatements et avaient des livres et des cartables tout neufs. <\/p>\n<p> \u00ab\u00a0Oui, mais tout cela c&rsquo;est du pass\u00e9, me dit-elle, et ces souvenirs ne me font qu&rsquo;appr\u00e9cier plus encore le pr\u00e9sent\u00a0\u00bb.\u00a0 <\/p>\n<p> Le temps de retourner \u00e0 Toulouse s&rsquo;approchait.<\/p>\n<p> Je n&rsquo;en avais plus envie.<\/p>\n<p> Paris m&rsquo;avait conquise, et le plaisir de revoir toute la famille qui ne nous quittait pas, nous aidant \u00e0 r\u00e9gler tout probl\u00e8me, avait cr\u00e9\u00e9 en moi, un sentiment de s\u00e9curit\u00e9 autre que celui qui me soutenait \u00e0 Toulouse. Il s&rsquo;agissait l\u00e0 d&rsquo;une sorte de s\u00e9curit\u00e9 diffuse, qui ne n\u00e9cessitait aucun effort pour l&rsquo;acqu\u00e9rir. <\/p>\n<p> Je compris alors ce qu&rsquo;entendaient mes oncles et mes tantes, lors de notre conversation du premier soir, lorsqu&rsquo;ils louaient les aides mat\u00e9rielles, le plus souvent minimes, que leur apportaient leurs connaissances \u00e0 leur arriv\u00e9e \u00e0 Paris. Il s&rsquo;agissait souvent plus d&rsquo;une preuve de soutien moral qu&rsquo;autre chose, d&rsquo;une pr\u00e9sence, d&rsquo;une assurance que s&rsquo;ils tr\u00e9buchaient, quelqu&rsquo;un de proche les aiderait \u00e0 se relever. <\/p>\n<p> Une fois install\u00e9e dans ma chambre, une fois que j&rsquo;eus pris le \u00ab\u00a0pli\u00a0\u00bb de notre nouvelle maison, de ses habitudes, une fois que le quartier et ses commer\u00e7ants ne me furent plus \u00e9trangers, je d\u00e9cidai de t\u00e9l\u00e9phoner \u00e0 Joseph.<\/p>\n<p> Toute une semaine \u00e9tait pass\u00e9e depuis notre rencontre, et sa voix exprima une surprise et une joie \u00e0 laquelle je ne m&rsquo;attendais pas. Il s&#8217;empressa de m&rsquo;inviter le soir m\u00eame dans un restaurant des Champs.<\/p>\n<p> \u00ab\u00a0La loi du 27 septembre 1957, qui rendit le Code du Statut personnel applicable aux Tunisiens isra\u00e9lites et la suppression du Tribunal rabbinique, c&rsquo;est ce qui a du d\u00e9cider vos parents \u00e0 \u00ab\u00a0fuir \u00a0\u00bb la Tunisie, Suzy, me dit Joseph. Le fait que, comme vous me le racontez, votre cousine Gladys est tr\u00e8s sensible \u00e0 l&rsquo;affront qu&rsquo;a ressenti son p\u00e8re, affront qui n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 lav\u00e9 par aucune r\u00e9action communautaire organis\u00e9e, est tr\u00e8s compr\u00e9hensible. Votre oncle rumine sa douleur face \u00e0 ce silence, et il est grand temps, \u00e0 mon avis, que nous d\u00e9finissions les choses clairement, car plus de cinq ans apr\u00e8s le d\u00e9but de la fuite de toute une communaut\u00e9 de son chez soi, il est serait honn\u00eate de crier cette injustice \u00e0 haute voix et au grand jour ! <\/p>\n<p> Si on ajoute, \u00e0 ce que nous avons soulign\u00e9, l&rsquo;arabisation rampante de l&rsquo;Etat, et plus tard des administrations, puis la discrimination des Juifs dans l&rsquo;accession ou la promotion dans la fonction publique, on aura compris que les Tunisiens ne voulaient plus des Juifs parmi eux. Je dis \u00ab\u00a0parmi eux\u00a0\u00bb et non \u00ab\u00a0chez eux\u00a0\u00bb, car les Juifs, en vigueur du droit de la terre et du droit du sang, \u00e9taient aussi bien \u00ab\u00a0chez eux\u00a0\u00bb, en Tunisie, qu&rsquo;eux-m\u00eames. La seule distinction qui les s\u00e9parait \u00e9tait la religion. Cela en dit long sur cette R\u00e9publique qui se veut la\u00efque et lib\u00e9rale, mais qui en fait est bas\u00e9e sur la religion islamique. <\/p>\n<p> La constitution, qui fut adopt\u00e9e par l&rsquo;Assembl\u00e9e Nationale Constituante, et qui entra en vigueur \u00e0 partir du 1\u00e8r Juin 1959, a affirm\u00e9 le caract\u00e8re islamique du nouvel Etat. Il y est dit, d&rsquo;une mani\u00e8re qu&rsquo;on ne peut plus claire, dans l&rsquo;Article Premier, que l&rsquo;islam est la religion de cet Etat, et l&rsquo;arabe sa langue. Que dirions nous de la France, si la Constitution de la France dans son Article Premier d\u00e9clarait que la religion de la R\u00e9publique fran\u00e7aise est le christianisme ! <\/p>\n<p> De plus, il faut rappeler que furent dissous le Conseil de la Communaut\u00e9 isra\u00e9lite de Tunis ainsi que les diverses caisses de bienfaisance et de secours isra\u00e9lite sur tout le territoire de la R\u00e9publique Tunisienne. Ces institutions centenaires qui assuraient une vie communautaire plausible, et qui ne d\u00e9rangeaient en fait en rien l&rsquo;autorit\u00e9 et l&rsquo;ind\u00e9pendance du nouvel Etat, furent balay\u00e9es comme si il ne s&rsquo;agissait que d&rsquo;un d\u00e9tail sans importance, sans prendre conseil aupr\u00e8s des citoyens Juifs, et respecter leurs sentiments !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p> Nous parlions \u00e0 b\u00e2tons rompus du tort qui avait \u00e9t\u00e9 fait \u00e0 notre communaut\u00e9 et dont ma famille repr\u00e9sentait la palette des r\u00e9actions \u00e0 ces injustices qui nous avaient \u00e9t\u00e9 faites, quand Joseph me dit : \u00ab\u00a0J&rsquo;aimerai bien conna\u00eetre votre famille. Je sens que c&rsquo;est une famille qui sait entretenir des relations chaudes en son sein et dont les a\u00een\u00e9s ont beaucoup encore \u00e0 dire sur cette saga.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p> Je fus surprise et ne sut que r\u00e9pondre. Je fron\u00e7ais les sourcils. N&rsquo;\u00e9tait-ce pas l\u00e0 une fa\u00e7on de se rapprocher plus encore de moi ? Cette technique est bien connue des jeunes Juifs tunisiens, qui sachant quelle emprise ont les parents sur leur fille, conqui\u00e8rent la m\u00e8re pour avoir la fille! Il lut ma r\u00e9action sur mon visage et \u00e9clata de rire.<\/p>\n<p> \u00ab\u00a0Ne vous inqui\u00e9tez pas, Suzy, je n&rsquo;ai nulle intention d&rsquo;utiliser un subterfuge qui me permette de vous voir plus souvent ! Je vous le dis directement, j&rsquo;aimerai bien que nous soyons amis, m\u00eame si je ne connais pas votre famille. Nous ne sommes plus \u00e0 Tunis, mais \u00e0 Paris ! Et puis, je vous propose que nous nous tutoyons, car ce vouvoiement fait un peu guind\u00e9 \u00e0 Paris!\u00a0\u00bb Je ris \u00e0 mon tour et lui dis :\u00a0\u00bb Mais j&rsquo;aimerais bien moi aussi, Joseph. C&rsquo;est vrai que c&rsquo;est ce qui m&rsquo;est pass\u00e9 par la t\u00eate, lorsque tu as exprim\u00e9 le d\u00e9sir de conna\u00eetre ma famille \u00e9largie. C&rsquo;\u00e9tait une des techniques utilis\u00e9es par les gar\u00e7ons juifs en Tunisie. Se rapprocher du fr\u00e8re pour p\u00e9n\u00e9trer dans la famille et pouvoir sortir librement avec la s\u0153ur ! Vois-tu, Joseph, je tra\u00eene encore avec moi mes id\u00e9es de jeune Juive de Tunisie. Mais ta perspicacit\u00e9 m&rsquo;ouvre les yeux ! Et puis ta compagnie est agr\u00e9able et amicale et j&rsquo;apprends \u00e9norm\u00e9ment, gr\u00e2ce \u00e0 toi, sur notre communaut\u00e9 !\u00a0\u00bb <\/p>\n<p> Je l&rsquo;invitais pour le surlendemain soir, le vendredi o\u00f9 un repas de famille devait nous r\u00e9unir tous pour l&rsquo;inauguration de notre maison.<\/p>\n<p> \u00ab\u00a0Tu auras l&rsquo;occasion de go\u00fbter \u00e0 l&rsquo;excellent couscous de ma m\u00e8re, lui dis-je\u00a0\u00bb. <\/p>\n<p> Il me demanda si mes parents ne se f\u00e2cheraient pas qu&rsquo;il arrive en voiture. Je me mis \u00e0 rire et lui r\u00e9pondit que, m\u00eame \u00e0 Tunis, mon p\u00e8re et ses fr\u00e8res soutenaient que le principal \u00e9tait la r\u00e9union familiale et le Kiddouch, et que pour remplir cette mitzva, il \u00e9tait permis de rouler en voiture le shabbat. <\/p>\n<p> \u00ab\u00a0Pour eux la tradition est plus importante que la religion, ajoutai-je\u00a0\u00bb. \u00a0<\/p>\n<p> Joseph arriva vers vingt heures, un gros bouquet \u00e0 la main, d\u00e9contract\u00e9 et nullement impressionn\u00e9 des regards inquisiteurs des \u00ab\u00a0vieux\u00a0\u00bb de la famille. <\/p>\n<p> \u00ab\u00a0Eux ne pensent qu&rsquo;\u00e0 nous marier, glissais-je \u00e0 l&rsquo;oreille de Gladys, et nous qu&rsquo;\u00e0 nous amuser.\u00a0\u00bb Elle me sourit d&rsquo;un air entendu et s&rsquo;arrangea pour que Joseph soit install\u00e9 \u00e0 table entre elle et moi, afin de le dispenser des questions, souvent \u00ab\u00a0encombrantes\u00a0\u00bb, des voisins de table.<\/p>\n<p> Comme de bien entendu, la conversation s&rsquo;aiguilla sur \u00ab\u00a0la fuite\u00a0\u00bb des Juifs tunisiens, suite \u00e0 l&rsquo;Ind\u00e9pendance de la Tunisie.<\/p>\n<p> Joseph reprit ce qu&rsquo;il m&rsquo;avait dit deux jours auparavant. La conversation roulait bon train, quand chacun des convives y ajoutait des d\u00e9tails li\u00e9s \u00e0 son exp\u00e9rience personnelle ou \u00e0 des anecdotes qu&rsquo;il avait recueillies. Malgr\u00e9 la gravit\u00e9 du sujet, la bonne humeur r\u00e9gnait, comme il se doit le shabbat, et nous couvr\u00eemes ma m\u00e8re de f\u00e9licitations pour son couscous, \u00ab\u00a0Le meilleur que tu n&rsquo;aies jamais fait, ma ch\u00e9rie, d\u00e9clara mon p\u00e8re, ce qui augure beaucoup de succ\u00e8s et de bonheur pour notre nouveau commencement !\u00a0\u00bb <\/p>\n<p> Nous l&rsquo;applaud\u00eemes tous avec conviction, tandis que ma tante ajoutait les b\u00e9n\u00e9dictions d&rsquo;usage en Jud\u00e9o Tunisien. Joseph \u00e9tait aux anges ! De temps en temps nous \u00e9changions des sourires entendus.<\/p>\n<p> C&rsquo;est alors que nous f\u00fbmes frapp\u00e9s de stupeur, comme par un coup de tonnerre qui nous laissa tous fig\u00e9s sur place, sans voix. <\/p>\n<p> L&rsquo;oncle Alfred, qui ne parlait jamais, \u00ab\u00a0ouvrit les vannes\u00a0\u00bb, si j&rsquo;ose m&rsquo;exprimer ainsi, et exposa son credo, sous les encouragements de Joseph qui lui donnait la r\u00e9plique et justifiait ses dires.<\/p>\n<p> Nous \u00e9tions tous l\u00e0, bouche b\u00e9e devant ce flot intarissable et stup\u00e9fiant. Ma tante Huguette, sa femme, l&rsquo;enla\u00e7a et osa m\u00eame d\u00e9poser un baiser sur sa main, sous le regard mouill\u00e9 de Gladys et de Mich\u00e8le.<\/p>\n<p> \u00ab\u00a0La caisse de la communaut\u00e9, dit l&rsquo;oncle Alfred, nous a beaucoup aid\u00e9s lors de notre arriv\u00e9e \u00e0 Paris. C&rsquo;est un fait que sans elle, de nombreuses familles auraient gal\u00e9r\u00e9 plus encore ! Elle nous a pouss\u00e9 \u00e0 reprendre confiance et \u00e0 nous redresser. Il ne faut pas oublier que le bruit courrait que le Gouvernement tunisien s&rsquo;appr\u00eatait \u00e0 promulguer une loi selon laquelle les Juifs de nationalit\u00e9 tunisienne ne pourraient tr\u00e8s bient\u00f4t quitter la Tunisie &lsquo;Qu&rsquo;avec un dinar seulement en poche&rsquo;, r\u00e9p\u00e9tait-on dans les caf\u00e9s et dans les synagogues, sans pouvoir emporter leur mobilier et leur avoir ! On vendait donc tous nos biens \u00e0 bas prix pour avoir quelques sous afin de red\u00e9marrer une fois \u00e0 Paris. <\/p>\n<p> Peu importe, \u00e0 mon avis, si les dirigeants de la communaut\u00e9 avaient adopt\u00e9 cette politique d&rsquo;aide massive aux nouveaux immigr\u00e9s juifs de nationalit\u00e9 tunisienne, afin de r\u00e9duire le danger qu&rsquo;une vague d&rsquo;antis\u00e9mitisme ne se manifeste, comme celle-ci s&rsquo;est toujours manifest\u00e9e dans le pass\u00e9 en France, \u00e0 l&rsquo;arriv\u00e9e d&rsquo;immigr\u00e9s Juifs, pauvres et d\u00e9munis. Peu importe s&rsquo;ils ont \u00a0fait cela afin que cet antis\u00e9mitisme sommeillant ne se r\u00e9veille et n&rsquo;attaque aussi les couches Juives ais\u00e9es. Le fait est qu&rsquo;ils l&rsquo;ont fait et que sans lui nous ne serions pas aujourd&rsquo;hui l\u00e0 o\u00f9 nous sommes !<\/p>\n<p> Pour les Juifs de nationalit\u00e9 fran\u00e7aise, qui ont fui la Tunisie, il faut souligner que leur situation en arrivant \u00e0 Paris, \u00e9tait meilleure. L&rsquo;aide, plus que substantielle, du Gouvernement fran\u00e7ais les a de suite renflou\u00e9s. Le \u00ab\u00a0hic\u00a0\u00bb dans cette aide, tout au moins en mati\u00e8re de logement, c&rsquo;est que la politique du logement du Gouvernement \u00e9tait bas\u00e9e sur la d\u00e9centralisation. Or les Juifs tunisiens, de nationalit\u00e9 fran\u00e7aise ou tunisienne, d\u00e9siraient se regrouper, et Paris a toujours \u00e9t\u00e9 le but privil\u00e9gi\u00e9 de leur requ\u00eate quant au logement. <\/p>\n<p> En fin de compte, le fait est l\u00e0 : les Juifs de nationalit\u00e9 tunisienne, comme les Juifs de nationalit\u00e9 fran\u00e7aise, ceux que l&rsquo;on nomme les Tunes, se sont arrang\u00e9s assez rapidement apr\u00e8s leur arriv\u00e9e \u00e0 Paris \u00ab\u00a0<\/p>\n<p> Nous \u00e9tions tous fascin\u00e9s par le discours de l&rsquo;oncle Alfred, et personne n&rsquo;osait intervenir dans la discussion, m\u00eame pas l&rsquo;oncle Jojo. Seul Joseph, qui ne comprenait pas la profondeur de l&rsquo;\u00e9moi qui nous gla\u00e7ait, ajoutait une approbation ici, une observation l\u00e0, qui encourageaient l&rsquo;oncle Alfred \u00e0 corriger sa pens\u00e9e ou \u00e0 la pr\u00e9ciser. <\/p>\n<p> \u00a0\u00bb L&rsquo;aide de la communaut\u00e9 a \u00e9t\u00e9 donc importante, je dirai m\u00eame, salvatrice, poursuivit l&rsquo;oncle Alfred. Elle a sauv\u00e9 les corps, mais, \u00e0 mon avis, elle n&rsquo;a rien fait pour sauver les \u00e2mes bris\u00e9es par l&rsquo;injustice et l&rsquo;affront que les Tunisiens nous ont caus\u00e9. Aucune r\u00e9action de la part des politiciens Juifs, de celle des leaders de la communaut\u00e9. Aucune d\u00e9claration de r\u00e9probation dans la Presse, aucune protestation aupr\u00e8s des repr\u00e9sentants du Gouvernement fran\u00e7ais qui g\u00e9raient les pourparlers en vue d&rsquo;un accord avec les Tunisiens. Nous \u00e9tions les laiss\u00e9s pour compte ! Les \u00e9dits du nouvel Etat pleuvaient sur nous, et aucune personne haut plac\u00e9e dans la communaut\u00e9 n&rsquo;intervenait ! Certains en pleuraient la nuit, en silence.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p> Ma m\u00e8re et tante Huguette essuyaient leurs larmes d&rsquo;\u00e9motion. Mon p\u00e8re leur fit signe de se reprendre, leur signifiant que pendant le shabbat les larmes sont interdites ! \u00a0<\/p>\n<p> \u00ab\u00a0Nous d\u00fbmes rapidement nous rendre compte, ajouta l&rsquo;oncle Alfred, que la discrimination ne r\u00e9gnait pas seulement dans la fonction publique ! Tous les secteurs d&rsquo;activit\u00e9s en furent touch\u00e9s. <\/p>\n<p> Je compris que malgr\u00e9 les d\u00e9clarations officielles du nouvel Etat Tunisien, je ne serai jamais trait\u00e9 comme mes concitoyens musulmans. Et ceux-ci, m\u00eame les plus proches, se taisaient et semblaient retirer une certaine satisfaction en me voyant peiner pour tenir mon petit commerce \u00e0 flot. Quelques uns me proposaient de me l&rsquo;acheter tant qu&rsquo;il fonctionnait encore. <\/p>\n<p> C&rsquo;est que l&rsquo;administration favorisait syst\u00e9matiquement les entreprises musulmanes. Elle leur accordait largement les licences d&rsquo;importation, alors qu&rsquo;elle me faisait des difficult\u00e9s pour en recevoir, sans parler d&rsquo;obtention de cr\u00e9dits. Les agents du fisc contr\u00f4laient d&rsquo;une mani\u00e8re minutieuse et plus stricte les entreprises juives. Ils ne me laissaient pas respirer ! J&rsquo;en parlais \u00e0 mes amis Tunisiens, mais je m&rsquo;aper\u00e7us de suite qu&rsquo;ils s&rsquo;identifiaient \u00e0 cette politique de discrimination. M\u00eame lorsque je leur dis que je pensais quitter le pays car la situation devenait impossible, la plupart ne bronch\u00e8rent pas. Seuls deux ou trois me dirent, amicalement, qu&rsquo;ils me comprenaient et qu&rsquo;ils pensaient que cela valait mieux pour moi de partir, qu&rsquo;ils \u00e9taient persuad\u00e9s que gr\u00e2ce \u00e0 mon g\u00e9nie des affaires, je m&rsquo;arrangerai mieux en France ou au Canada. \u00ab\u00a0<\/p>\n<p> \u00ab\u00a0Et ils ne se sont pas tromp\u00e9s, Papa, s&rsquo;\u00e9cria soudain Gladys, interrompant le flot de paroles de l&rsquo;oncle Alfred ! Et tu as bien fait de relever le d\u00e9fi et de prouver que le Kaddoch Baroukh Hou aime son peuple et aide les gens courageux comme toi ! Nous avons tous bien fait de fuir cette mare d&rsquo;amertume et de pauvret\u00e9 qu&rsquo;ils nous pr\u00e9paraient, par jalousie, pour se venger certainement de nos r\u00e9ussites centenaires!\u00a0\u00bb <\/p>\n<p> Comme un seul homme, nous applaud\u00eemes Gladys et l&rsquo;oncle Alfred. <\/p>\n<p> \u00ab\u00a0Tu expliques tr\u00e8s bien ce qui est arriv\u00e9, lui dit mon p\u00e8re, Jojo, tu devrais le prendre comme conf\u00e9rencier \u00e0 la communaut\u00e9, avan\u00e7a-t-il en riant de plaisir, et je ne plaisante pas ! Voila longtemps que je n&rsquo;ai entendu une analyse aussi pertinente sur nos relations avec nos amis Tunisiens musulmans et sur l&rsquo;arriv\u00e9e des Tunes \u00e0 Paris!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p> Et il leva un toast \u00ab\u00a0A notre sant\u00e9, \u00e0 notre r\u00e9ussite, et \u00e0 la sagesse, \u00e0 la &lsquo;hokhma&rsquo; qui r\u00e8gne autour de notre table, dit-il, utilisant le terme h\u00e9breu qui appara\u00eet dans la fameuse maxime tir\u00e9e des \u00ab\u00a0Maximes des P\u00e8res\u00a0\u00bb (Pirkei Avot), celle qui soutient qu&rsquo;une table autour de laquelle on n&rsquo;\u00e9met pas d&rsquo;id\u00e9es sages, est une table de convives peu respectables\u00a0\u00bb. <\/p>\n<p> A la fin de la soir\u00e9e, je raccompagnais Joseph, jusqu&rsquo;\u00e0 la porte coch\u00e8re de notre immeuble.<\/p>\n<p> \u00ab\u00a0Ta tante Huguette m&rsquo;aime bien, me dit-il. J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 surpris qu&rsquo;elle m&rsquo;ait fait la bise si chaleureusement.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p> Je me mis \u00e0 rire. \u00ab\u00a0Bien entendu, tu es le premier \u00e0 avoir fait parler son mari Alfred sur ce qui le rongeait voila plus de deux ans. N&rsquo;as-tu pas remarqu\u00e9 quelle \u00e9motion nous \u00e9treignit tous quand il s&rsquo;est mis \u00e0 parler. Tu as \u00e9t\u00e9 le catalyseur qui l&rsquo;a d\u00e9livr\u00e9. Tu l&rsquo;as aid\u00e9 dans cette catharsis. En g\u00e9n\u00e9ral, tout le monde parle de ce qui nous est arriv\u00e9 en fuyant la Tunisie, et lui ne prononce pas une seule parole sur ce sujet. Il se tait en hochant simplement la t\u00eate.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p> \u00ab\u00a0\u00c7a alors s&rsquo;\u00e9cria Joseph, et moi qui n&rsquo;ai rien vu ! Et moi qui ne comprenais pas pourquoi tout le monde s&rsquo;est soudain tu, pourquoi j&rsquo;\u00e9tais le seul \u00e0 lui donner la r\u00e9plique ! Suzy, Je voudrais te remercier pour cette soir\u00e9e o\u00f9 j&rsquo;ai connu des personnes int\u00e9ressantes et si sympathiques. Il faudrait que je revoie ton oncle Alfred, je suis s\u00fbr que j&rsquo;apprendrai encore de sa bouche ce que personne ne peut me raconter sur la saga des Juifs tunisiens.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p> Je lui promis qu&rsquo;\u00e0 mon retour, pendant les vacances de P\u00e2ques, nous nous reverrons et que je l&rsquo;inviterai de nouveau. <\/p>\n<p> \u00ab\u00a0Comment \u00e7a \u00e0 ton retour, s&rsquo;\u00e9cria-t-il surpris, tu retournes \u00e0 Toulouse ? Mais ce n&rsquo;est pas possible ! Tu ne m&rsquo;as rien dit! Je ne te reverrai pas avant trois mois ? Mais comment cela ?\u00a0\u00bb <\/p>\n<p> Il avait perdu sa s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, et m&rsquo;\u00e9treignit le bras \u00e0 me faire mal. <\/p>\n<p> J&rsquo;en fus toute boulevers\u00e9e. Je ne pus articuler un mot. Il tenait \u00e0 moi.<\/p>\n<p> \u00ab\u00a0Je pars demain nuit pour Toulouse, lui dis-je enfin, par le train de 22 heures. Tu pourras, si tu veux, venir me dire au revoir sur le quai\u00a0\u00bb.  <\/p>\n<p> Je d\u00e9posais rapidement un baiser sur ses l\u00e8vres et remontais en courant l&rsquo;\u00e9tage.<\/p>\n<p> Le lendemain soir, Joseph m&rsquo;attendait sur le quai avec son sac d&rsquo;\u00e9tudiant qui ne le quittait jamais. Il salua mes parents et me prit le bras, avec assurance, sous leur regard \u00e9tonn\u00e9. Mes parents comprirent le message et au bout de quelques minutes m&#8217;embrass\u00e8rent \u00e0 m&rsquo;\u00e9touffer et nous quitt\u00e8rent. Joseph pla\u00e7a mes bagages dans la voiture au dessus de la place que j&rsquo;avais r\u00e9serv\u00e9e. Je ha\u00efssais les couchettes et pr\u00e9f\u00e9rais passer la nuit assise, en appuyant, si je m&rsquo;endormais, le front \u00e0 la fen\u00eatre ou sur la petite tablette qui y est accol\u00e9e.<\/p>\n<p> Joseph s&rsquo;assit \u00e0 mes cot\u00e9s et me demanda le sens de mon baiser de la veille. J&rsquo;h\u00e9sitais et choisissais mes mots pour lui r\u00e9pondre, quand on annon\u00e7a que le Rapide pour Toulouse partait dans deux minutes et que les \u00ab\u00a0accompagnateurs\u00a0\u00bb \u00e9taient pri\u00e9s de quitter les voitures.<\/p>\n<p> Joseph ne bougeait pas. <\/p>\n<p> \u00ab\u00a0Que se passe-t-il, Joseph, lui demandais-je, \u00e9tonn\u00e9e, alors que le train d\u00e9marrait ?\u00a0\u00bb Je t&rsquo;accompagne \u00e0 Toulouse, me r\u00e9pondit-il. Le voyage est trop long et trop ennuyeux pour que tu le fasses seule. Je voudrais visiter la Ville Rose en ta compagnie\u00a0\u00bb. <\/p>\n<p> J&rsquo;\u00e9carquillais les yeux. Je ne comprenais pas. <\/p>\n<p> Il me prit alors, avec douceur, le visage entre ses mains, planta son regard dans le mien, comme pour le d\u00e9chiffrer, et ajouta \u00ab\u00a0J&rsquo;ai toute une semaine devant moi pour te persuader de retourner avec moi \u00e0 Paris.\u00a0\u00bb. <\/p>\n<\/p><\/div>\n<\/p><\/div>\n<\/p><\/div>\n<hr\/>\n<blockquote>\n<blockquote><\/blockquote>\n<\/blockquote>\n<h6><\/h6>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nouvelle par Dr. Reuven (Roger) Cohen Ph.D. Historien Je faisais mes \u00e9tudes \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Toulouse. Mes parents vivaient encore \u00e0 Tunis. Je dis encore, car \u00e0 la fin de cette m\u00eame ann\u00e9e, ils avaient tout vendu (il faudrait dire brader), et quittaient la Tunisie pour la France. \u00ab\u00a0Suzy, m&rsquo;avaient-ils dit, deux ans auparavant, puisque&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":0,"featured_media":23295,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","footnotes":""},"categories":[17],"tags":[],"class_list":["post-26240","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-souvenirs"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/26240","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=26240"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/26240\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":29120,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/26240\/revisions\/29120"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/media\/23295"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=26240"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=26240"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=26240"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}