{"id":26551,"date":"2026-09-30T01:41:53","date_gmt":"2026-09-30T01:41:53","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=26551"},"modified":"2026-09-30T02:11:26","modified_gmt":"2026-09-30T02:11:26","slug":"tunis-par-guy-de-maupassant","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/tunis-par-guy-de-maupassant\/","title":{"rendered":"TUNIS, par Guy de Maupassant"},"content":{"rendered":"<div>\n<div>\n<div>\n<div>\n<div> <\/div>\n<\/p><\/div>\n<\/p><\/div>\n<\/p><\/div>\n<\/div>\n<hr\/>\n<div>\n<div>\n<div>\n<div>\n<p><b>Le chemin de fer avant d&rsquo;arriver \u00e0 Tunis traverse un superbe pays de montagnes bois\u00e9es. Apr\u00e8s s&rsquo;\u00eatre \u00e9lev\u00e9, en dessinant les lacets d\u00e9mesur\u00e9s, jusqu&rsquo;\u00e0 une altitude de sept cent quatre-vingts m\u00e8tres, d&rsquo;o\u00f9 on domine un immense et magnifique paysage, il p\u00e9n\u00e8tre dans la Tunisie par la Kroumirie.<br \/> C&rsquo;est alors une suite de monts et de vall\u00e9es d\u00e9sertes, o\u00f9 jadis s&rsquo;\u00e9levaient des villes romaines. Voici d&rsquo;abord les restes de Thagaste o\u00f9 naquit saint Augustin, dont le p\u00e8re \u00e9tait d\u00e9curion.<br \/> Plus loin c&rsquo;est Thubursicum Humidarum, dont les ruines couvrent une suite de collines rondes et verdoyantes. Plus loin encore, c&rsquo;est Madaure, o\u00f9 naquit Apul\u00e9e \u00e0 la fin du r\u00e8gne de Trajan. On ne pourrait gu\u00e8re \u00e9num\u00e9rer les cit\u00e9s mortes, pr\u00e8s desquelles on va passer jusqu&rsquo;\u00e0 Tunis.<br \/> Tout \u00e0 coup, apr\u00e8s de longues heures de route, on aper\u00e7oit dans la plaine basse les hautes arches d&rsquo;un aqueduc \u00e0 moiti\u00e9 d\u00e9truit, coup\u00e9 par places, et qui allait, jadis, d&rsquo;une montagne \u00e0 l&rsquo;autre. C&rsquo;est l&rsquo;aqueduc de Carthage dont parle Flaubert dans <i>Salammb\u00f4<\/i>. Puis, on c\u00f4toie un beau village, on suit un lac \u00e9blouissant, et on d\u00e9couvre les murs de Tunis.<br \/> Nous voici dans la ville.<br \/> Pour en bien d\u00e9couvrir l&rsquo;ensemble, il faut monter sur une colline voisine. Les Arabes comparent Tunis \u00e0 un burnous \u00e9tendu\u00a0; et cette comparaison est juste. La ville s&rsquo;\u00e9tale dans la plaine, soulev\u00e9e l\u00e9g\u00e8rement par les ondulations de la terre qui font saillir par places les bords de cette grande tache de maisons p\u00e2les d&rsquo;o\u00f9 surgissent les d\u00f4mes des mosqu\u00e9es et les clochers des minarets. A peine distingue-t-on, \u00e0 peine imagine-t-on que ce sont l\u00e0 des maisons, tant cette plaque blanche est compacte, continue et rampante. Autour d&rsquo;elle, trois lacs qui, sous le dur soleil d&rsquo;Orient, brillent comme des plaines d&rsquo;acier. Au nord, au loin, la Sebkra-er-Bouan\u00a0; \u00e0 l&rsquo;ouest, la Sebkra-Seldjoum, aper\u00e7ue par-dessus la ville\u00a0; au sud, le grand lac Dahira ou lac de Tunis\u00a0; puis, en remontant vers le nord, la mer, le golfe profond, pareil lui-m\u00eame \u00e0 un lac dans son cadre \u00e9loign\u00e9 de montagnes.<br \/> Et puis partout autour de cette ville plate, des mar\u00e9cages fangeux o\u00f9 fermentent des ordures, une inimaginable ceinture de cloaques en putr\u00e9faction, des champs nus et bas o\u00f9 l&rsquo;on voit briller, comme des couleuvres, de minces cours d&rsquo;eau tortueux. Ce sont les \u00e9gouts de Tunis qui s&rsquo;\u00e9coulent sous le ciel bleu. Ils vont sans arr\u00eat, empoisonnant l&rsquo;air, tra\u00eenant leur flot lent et naus\u00e9abond, \u00e0 travers des terres impr\u00e9gn\u00e9es de pourritures, vers le lac qu&rsquo;ils ont fini par emplir, par combler sur toute son \u00e9tendue, car la sonde y descend dans la fange jusqu&rsquo;\u00e0 dix-huit m\u00e8tres de profondeur\u00a0: on doit entretenir un chenal \u00e0 travers cette boue afin que les petits bateaux y puissent passer.<br \/> Mais, par un jour de plein soleil, la vue de cette ville couch\u00e9e entre ces lacs, dans ce grand pays que ferment au loin des montagnes dont la plus haute, le Zagh&rsquo;ouan, appara\u00eet presque toujours coiff\u00e9e d&rsquo;une nu\u00e9e en hiver, est la plus saisissante et la plus attachante, peut-\u00eatre, qu&rsquo;on puisse trouver sur le bord du continent africain.<br \/> Descendons de notre colline et p\u00e9n\u00e9trons dans la cit\u00e9. Elle a trois parties bien distinctes\u00a0: la partie fran\u00e7aise, la partie arabe et la partie juive.<br \/> En v\u00e9rit\u00e9, Tunis n&rsquo;est ni une ville fran\u00e7aise, ni une ville arabe, c&rsquo;est une ville juive. C&rsquo;est un des rares points du monde o\u00f9 le juif semble chez lui comme dans une patrie, o\u00f9 il est le ma\u00eetre presque ostensiblement, o\u00f9 il montre une assurance tranquille, bien qu&rsquo;un peu tremblante encore.<br \/> C&rsquo;est lui surtout qui est int\u00e9ressant \u00e0 voir, \u00e0 observer dans ce labyrinthe de ruelles \u00e9troites o\u00f9 circule, s&rsquo;agite, pullule la population la plus color\u00e9e, bigarr\u00e9e, drap\u00e9e, pavois\u00e9e, miroitante, soyeuse et d\u00e9corative, de tout ce rivage oriental.<br \/> O\u00f9 sommes-nous\u00a0? sur une terre arabe ou dans la capitale \u00e9blouissante d&rsquo;Arlequin, d&rsquo;un Arlequin qui s&rsquo;est amus\u00e9 \u00e0 costumer son peuple avec une fantaisie \u00e9tourdissante. Il a d\u00fb passer par Londres, par Paris, par Saint-P\u00e9tersbourg, ce costumier divin qui, revenu plein de d\u00e9dain des pays du Nord, bariola ses sujets avec un go\u00fbt sans d\u00e9faillances et une imagination sans limites. Non seulement il voulut donner \u00e0 leurs v\u00eatements des formes gracieuses, originales et gaies, mais il employa, pour les nuancer, toutes les teintes cr\u00e9\u00e9es, compos\u00e9es, r\u00eav\u00e9es par les plus d\u00e9licats aquarellistes.<br \/> Aux juifs seuls il tol\u00e9ra les tons violents, mais en leur interdisant les rencontres trop brutales et en r\u00e9glant l&rsquo;\u00e9clat de leurs costumes avec une hardiesse prudente. Quant aux Maures, ses pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s, tranquilles marchands accroupis dans les souks, jeunes gens alertes ou gros bourgeois allant \u00e0 pas lents par les petites rues, il s&rsquo;amusa \u00e0 les v\u00eatir avec une telle vari\u00e9t\u00e9 de coloris que l&rsquo;oeil, \u00e0 les voir, se grise comme une grive avec des raisins. Oh\u00a0! pour ceux-l\u00e0, pour ses bons Orientaux, ses Levantins m\u00e9tis de Turcs et d&rsquo;Arabes, il a fait une collection de nuances si fines, si douces, si calm\u00e9es, si tendres, si p\u00e2lies, si agonisantes et si harmonieuses, qu&rsquo;une promenade au milieu d&rsquo;elles est une longue caresse pour le regard.<br \/> Voici des burnous de cachemire ondoyants comme des flots de clart\u00e9, puis des haillons superbes de mis\u00e8re, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des gebbas de soie, longues tuniques tombant aux genoux, et de tendres gilets appliqu\u00e9s au corps sous les vestes \u00e0 petits boutons \u00e9gren\u00e9s le long des bords.<br \/> Et ces gebbas, ces vestes, ces gilets, ces ha\u00efks croisent, m\u00ealent et superposent les plus fines colorations. Tout cela est rose, azur\u00e9, mauve, vert d&rsquo;eau, bleu pervenche, feuille morte, chair de saumon, orang\u00e9, lilas fan\u00e9, lie de vin, gris ardoise.<br \/> C&rsquo;est un d\u00e9fil\u00e9 de f\u00e9erie, depuis les teintes les plus \u00e9vanouies jusqu&rsquo;aux accents les plus ardents, ceux-ci noy\u00e9s dans un tel courant de notes discr\u00e8tes que rien n&rsquo;est dur, rien n&rsquo;est criard, rien n&rsquo;est violent le long des rues, ces couloirs de lumi\u00e8re, qui tournent sans fin, serr\u00e9s entre les maisons basses, peintes \u00e0 la chaux.<br \/> A tout instant, ces \u00e9troits passages sont obstru\u00e9s presque enti\u00e8rement par des cr\u00e9atures ob\u00e8ses, dont les flancs et les \u00e9paules semblent toucher les deux murs \u00e0 chaque balancement de leur marche. Sur leur t\u00eate se dresse une coiffe pointue, souvent argent\u00e9e ou dor\u00e9e, sorte de bonnet de magicienne d&rsquo;o\u00f9 tombe, par-derri\u00e8re, une \u00e9charpe. Sur leur corps monstrueux, masse de chair houleuse et ballonn\u00e9e, flottent des blouses de couleurs vives. Leurs cuisses informes sont emprisonn\u00e9es en des cale\u00e7ons blancs coll\u00e9s \u00e0 la peau. Leurs mollets et leurs chevilles emp\u00e2t\u00e9es par la graisse gonflent des bas, ou bien, quand elles sont en toilette, des esp\u00e8ces de gaines en drap d&rsquo;or et d&rsquo;argent. Elles vont, \u00e0 petits pas pesants, sur des escarpins qui tra\u00eenent\u00a0; car elles ne sont chauss\u00e9es qu&rsquo;\u00e0 la moiti\u00e9 du pied\u00a0; et les talons fr\u00f4lent et battent le pav\u00e9. Ces cr\u00e9atures \u00e9tranges et bouffies, ce sont les juives, les belles juives\u00a0!<br \/> D\u00e8s qu&rsquo;approche l&rsquo;\u00e2ge du mariage, l&rsquo;\u00e2ge o\u00f9 les hommes riches les recherchent, les fillettes d&rsquo;Isra\u00ebl r\u00eavent d&rsquo;engraisser\u00a0; car plus une femme est lourde, plus elle fait honneur \u00e0 son mari et plus elle a de chances de le choisir \u00e0 son gr\u00e9. A quatorze ans, \u00e0 quinze ans, elles sont, ces gamines sveltes et l\u00e9g\u00e8res, des merveilles de beaut\u00e9, de finesse et de gr\u00e2ce.<br \/> Leur teint p\u00e2le, un peu maladif, d&rsquo;une d\u00e9licatesse lumineuse, leurs traits fins, ces traits si doux d&rsquo;une race ancienne et fatigu\u00e9e, dont le sang ne fut jamais rajeuni, leurs yeux sombres sous les fronts clairs, qu&rsquo;\u00e9crase la masse noire, \u00e9paisse, pesante des cheveux \u00e9bouriff\u00e9s, et leur allure souple quand elles courent d&rsquo;une porte \u00e0 l&rsquo;autre, emplissent le quartier juif de Tunis d&rsquo;une longue vision de petites Salom\u00e9s troublantes.<br \/> Puis elles songent \u00e0 l&rsquo;\u00e9poux. Alors commence l&rsquo;inconcevable gavage qui fera d&rsquo;elles des monstres. Immobiles maintenant, apr\u00e8s avoir pris chaque matin la boulette d&rsquo;herbes ap\u00e9ritives qui surexcitent l&rsquo;estomac, elles passent les journ\u00e9es enti\u00e8res \u00e0 manger des p\u00e2tes \u00e9paisses qui les enflent incroyablement. Les seins se gonflent, les ventres ballonnent, les croupes s&rsquo;arrondissent, les cuisses s&rsquo;\u00e9cartent, s\u00e9par\u00e9es par la bouffissure\u00a0; les poignets et les chevilles disparaissent sous une lourde coul\u00e9e de chair. Et les amateurs accourent, les jugent, les comparent, les admirent comme dans un concours d&rsquo;animaux gras. Voil\u00e0 comme elles sont belles, d\u00e9sirables, charmantes, les \u00e9normes filles \u00e0 marier\u00a0!<br \/> Alors on voit passer ces \u00eatres prodigieux, coiff\u00e9s d&rsquo;un c\u00f4ne aigu nomm\u00e9 <i>koufia<\/i>, qui laisse pendre sur le dos le <i>bechkir<\/i>, v\u00eatus de la <i>camiza<\/i> flottante, en toile simple ou en soie \u00e9clatante, culott\u00e9s de maillots tant\u00f4t blancs, tant\u00f4t ouvrag\u00e9s, et chauss\u00e9s de savates tra\u00eenantes, dits \u00ab\u00a0saba\u00a0\u00bb\u00a0; \u00eatres inexprimablement surprenants, dont la figure demeure encore souvent jolie sur ces corps d&rsquo;hippopotames. Dans leurs maisons, facilement ouvertes, on les trouve, le samedi, jour sacr\u00e9, jour de visites et d&rsquo;apparat, recevant leurs amis dans les chambres blanches, o\u00f9 elles sont assises les unes pr\u00e8s des autres, comme des idoles symboliques, couvertes de soieries et d&rsquo;oripeaux luisants, d\u00e9esses de chair et de m\u00e9tal, qui ont des gu\u00eatres d&rsquo;or aux jambes et, sur la t\u00eate, une corne d&rsquo;or\u00a0!<br \/> La fortune de Tunis est dans leurs mains, ou plut\u00f4t dans les mains de leurs \u00e9poux toujours souriants, accueillants et pr\u00eats \u00e0 offrir leurs services. Dans bien peu d&rsquo;ann\u00e9es, sans doute, devenues des dames europ\u00e9ennes, elles s&rsquo;habilleront \u00e0 la fran\u00e7aise et, pour ob\u00e9ir \u00e0 la mode, je\u00fbneront, afin de maigrir. Ce sera tant mieux pour elles et tant pis pour nous, les spectateurs.<br \/> Dans la ville arabe, la partie la plus int\u00e9ressante est le quartier des souks, longues rues vo\u00fbt\u00e9es ou tortur\u00e9es de planches, \u00e0 travers lesquelles le soleil glisse des lames de feu, qui semblent couper au passage les promeneurs et les marchands. Ce sont les bazars, galeries tortueuses et entrecrois\u00e9es o\u00f9 les vendeurs, par corporations, assis ou accroupis au milieu de leurs marchandises en de petites boutiques couvertes, appellent avec \u00e9nergie le client ou demeurent immobiles dans ces niches de tapis, d&rsquo;\u00e9toffes de toutes couleurs, de cuirs, de brides, de selles, de harnais brod\u00e9s d&rsquo;or, ou dans les chapelets jaunes et rouges des babouches.<br \/> Chaque corporation a sa rue, et l&rsquo;on voit, tout le long de la galerie, s\u00e9par\u00e9s par une simple cloison, tous les ouvriers du m\u00eame m\u00e9tier travailler avec les m\u00eames gestes. L&rsquo;animation, la couleur, la gaiet\u00e9 de ces march\u00e9s orientaux ne sont point possibles \u00e0 d\u00e9crire, car il faudrait en exprimer en m\u00eame temps l&rsquo;\u00e9blouissement, le bruit et le mouvement.<br \/> Un de ces souks a un caract\u00e8re si bizarre, que le souvenir en reste extravagant et persistant comme celui d&rsquo;un songe. C&rsquo;est le souk des parfums.<br \/> En d&rsquo;\u00e9troites cases pareilles, si \u00e9troites qu&rsquo;elles font penser aux cellules d&rsquo;une ruche, align\u00e9s d&rsquo;un bout \u00e0 l&rsquo;autre et sur les deux c\u00f4t\u00e9s d&rsquo;une galerie un peu sombre, des hommes au teint transparent, presque tous jeunes, couverts de v\u00eatements clairs, et assis comme des bouddhas, gardent une rigidit\u00e9 saisissante dans un cadre de longs cierges suspendus, formant autour de leur t\u00eate et de leurs \u00e9paules un dessin mystique et r\u00e9gulier.<br \/> Les cierges d&rsquo;en haut, plus courts, s&rsquo;arrondissent sur le turban\u00a0; d&rsquo;autres, plus longs viennent aux \u00e9paules\u00a0; les grands tombent le long des bras. Et, cependant, la forme sym\u00e9trique de cette \u00e9trange d\u00e9coration varie un peu de boutique en boutique. Les vendeurs, p\u00e2les, sans gestes, sans paroles, semblent eux-m\u00eames des hommes de cire en une chapelle de cire. Autour de leurs genoux, de leurs pieds, \u00e0 la port\u00e9e des mains si un acheteur se pr\u00e9sente, tous les parfums imaginables sont enferm\u00e9s en de toutes petites boites, en de toutes petites fioles, en de tout petits sacs.<br \/> Une odeur d&rsquo;encens et d&rsquo;aromates flotte, un peu \u00e9tourdissante, d&rsquo;un bout \u00e0 l&rsquo;autre du souk.<br \/> Quelques-uns de ces extraits sont vendus tr\u00e8s cher, par gouttes. Pour les compter, l&rsquo;homme se sert d&rsquo;un petit coton qu&rsquo;il tire de son oreille et y replace ensuite.<br \/> Quand le soir vient, tout le quartier des souks est clos par de lourdes portes \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e des galeries, comme une ville pr\u00e9cieuse enferm\u00e9e dans l&rsquo;autre.<br \/> Lorsqu&rsquo;on se prom\u00e8ne au contraire par les rues neuves qui vent aboutir, dans le marais, \u00e0 quelque courant d&rsquo;\u00e9gout, on entend soudain une sorte de chant bizarre rythm\u00e9 par des bruits sourds comme des coups de canon lointains, qui s&rsquo;interrompent quelques instants pour recommencer aussit\u00f4t. On regarde autour de soi et on d\u00e9couvre, au ras de terre, une dizaine de t\u00eates de n\u00e8gres, envelopp\u00e9es de foulards, de mouchoirs, de turbans, de loques. Ces t\u00eates chantent un refrain arabe, tandis que les mains, arm\u00e9es de dames pour tasser le sol, tapent en cadence, au fond d&rsquo;une tranch\u00e9e, sur les cailloux et le mortier qui feront des fondations solides \u00e0 quelque nouvelle maison b\u00e2tie dans ce sol huileux de fange.<br \/> Sur le bord du trou, un vieux n\u00e8gre, chef d&rsquo;escouade de ces pileurs de pierres, bat la mesure, avec un rire de singe\u00a0; et tous les autres aussi rient en continuant leur bizarre chanson que scandent des coups \u00e9nergiques. Ils tapent avec ardeur et rient avec malice devant les passants qui s&rsquo;arr\u00eatent\u00a0; et les passants aussi s&rsquo;\u00e9gaient, les Arabes parce qu&rsquo;ils comprennent, les autres parce que le spectacle est dr\u00f4le\u00a0; mais personne assur\u00e9ment ne s&rsquo;amuse autant que les n\u00e8gres, car le vieux crie\u00a0:<br \/> &#8211; Allons\u00a0! frappons\u00a0!<br \/> Et tous reprennent en montrant leurs dents et en donnant trois coups de pilon\u00a0:<br \/> &#8211; Sur la t\u00eate du chien de roumi\u00a0!<br \/> Le n\u00e8gre clame en mimant le geste d&rsquo;\u00e9craser\u00a0:<br \/> &#8211; Allons\u00a0! frappons\u00a0!<br \/> Et tous\u00a0:<br \/> &#8211; Sur la t\u00eate du chien de youte\u00a0!<br \/> Et c&rsquo;est ainsi que s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve la ville europ\u00e9enne dans le quartier neuf de Tunis\u00a0!<br \/> Ce quartier neuf\u00a0! Quand on songe qu&rsquo;il est enti\u00e8rement construit sur des vases peu \u00e0 peu solidifi\u00e9es, construit sur une mati\u00e8re innommable, faite de toutes les mati\u00e8res immondes que rejette une ville, on se demande comment la population n&rsquo;est pas d\u00e9cim\u00e9e par toutes les maladies imaginables, toutes les fi\u00e8vres, toutes les \u00e9pid\u00e9mies. Et, en regardant le lac, que les m\u00eames \u00e9coulements urbains envahissent et comblent peu \u00e0 peu, le lac, d\u00e9potoir naus\u00e9abond, dont les \u00e9manations sont telles que, par les nuits chaudes, on a le coeur soulev\u00e9 de d\u00e9go\u00fbt, on ne comprend m\u00eame pas que la ville ancienne, accroupie pr\u00e8s de ce cloaque, subsiste encore.<br \/> On songe aux fi\u00e9vreux aper\u00e7us dans certains villages de Sicile, de Corse ou d&rsquo;Italie, \u00e0 la population difforme, monstrueuse, ventrue et tremblante, empoisonn\u00e9e par des ruisseaux clairs et de beaux \u00e9tangs limpides, et on demeure convaincu que Tunis doit \u00eatre un foyer d&rsquo;infections pestilentielles.<br \/> Eh bien\u00a0! non\u00a0! Tunis est une ville saine, tr\u00e8s saine. L&rsquo;air infect qu&rsquo;on y respire est vivifiant et calmant, le plus apaisant, le plus doux aux nerfs surexcit\u00e9s que j&rsquo;aie jamais respir\u00e9. Apr\u00e8s le d\u00e9partement des Landes, le plus sain de France, Tunis est l&rsquo;endroit o\u00f9 s\u00e9vissent le moins toutes les maladies ordinaires de nos pays.<br \/> Cela parait invraisemblable, mais cela est. \u00d4 m\u00e9decins modernes, oracles grotesques, professeurs d&rsquo;hygi\u00e8ne, qui envoyez vos malades respirer l&rsquo;air pur des sommets ou l&rsquo;air vivifi\u00e9 par la verdure des grands bois, venez voir ces fumiers qui baignent Tunis\u00a0; regardez ensuite cette terre que pas un arbre n&rsquo;abrite et ne rafra\u00eechit de son ombre\u00a0; demeurez un an dans ce pays, plaine basse et torride sous le soleil d&rsquo;\u00e9t\u00e9, mar\u00e9cage immense sous les pluies d&rsquo;hiver, puis entrez dans les h\u00f4pitaux. Ils sont vides\u00a0!<br \/> Questionnez les statistiques, vous apprendrez qu&rsquo;on y meurt de ce qu&rsquo;on appelle, peut-\u00eatre \u00e0 tort, sa belle mort beaucoup plus souvent que de vos maladies. Alors vous vous demanderez peut-\u00eatre si ce n&rsquo;est pas la science moderne qui nous empoisonne avec ses progr\u00e8s\u00a0; si les \u00e9gouts dans nos caves et les fosses voisinant avec notre vin et notre eau ne sont pas des distillateurs de mort \u00e0 domicile, des foyers et des propagateurs d&rsquo;\u00e9pid\u00e9mies plus actifs que les ruisselets d&rsquo;immondices qui se prom\u00e8nent en plein soleil autour de Tunis\u00a0; vous reconna\u00eetrez que l&rsquo;air pur des montagnes est moins calmant que le souffle bacillif\u00e8re des fumiers de ville ici et que l&rsquo;humidit\u00e9 des for\u00eats est plus redoutable \u00e0 la sant\u00e9 et plus engendreuse de fi\u00e8vres que l&rsquo;humidit\u00e9 des marais putr\u00e9fi\u00e9s \u00e0 cent lieues du plus petit bois.<br \/> En r\u00e9alit\u00e9, la salubrit\u00e9 indiscutable de Tunis est stup\u00e9fiante et ne peut \u00eatre attribu\u00e9e qu&rsquo;\u00e0 la puret\u00e9 parfaite de l&rsquo;eau qu&rsquo;on boit dans cette ville, ce qui donne absolument raison aux th\u00e9ories les plus modernes sur le mode de propagation des germes morbides.<br \/> L&rsquo;eau du Zagh&rsquo;ouan, en effet, capt\u00e9e sous terre \u00e0 quatre-vingts kilom\u00e8tres environ de Tunis, parvient dans les maisons sans avoir eu avec l&rsquo;air le moindre contact et sans avoir pu recueillir, par cons\u00e9quent, aucune graine de contagion.<br \/> L&rsquo;\u00e9tonnement qu&rsquo;\u00e9veillait en moi l&rsquo;affirmation de cette salubrit\u00e9 me fit chercher les moyens de visiter un h\u00f4pital, et le m\u00e9decin maure qui dirige le plus important de Tunis voulut bien me faire p\u00e9n\u00e9trer dans le sien. Or, d\u00e8s que fut ouverte la grande porte donnant sur une vaste cour arabe, domin\u00e9e par une galerie \u00e0 colonnes qu&rsquo;abrite une terrasse, ma surprise et mon \u00e9motion furent telles que je ne songeai plus gu\u00e8re \u00e0 ce qui m&rsquo;avait fait entrer l\u00e0.<br \/> Autour de moi, sur les quatre c\u00f4t\u00e9s de la cour, d&rsquo;\u00e9troites cellules, grill\u00e9es comme des cachots, enfermaient des homme qui se lev\u00e8rent en nous voyant et vinrent coller entre les barreaux de fer des faces creuses et livides. Puis un d&rsquo;eux, passant sa main et l&rsquo;agitant hors de cette cage, cria quelque injure. Alors les autres sautillant soudain comme les b\u00eates des m\u00e9nageries, se mirent \u00e0 vocif\u00e9rer, tandis que, sur la galerie du premier \u00e9tage, un Arabe \u00e0 grande barbe, coiff\u00e9 d&rsquo;un \u00e9pais turban, le cou cercl\u00e9 de colliers de cuivre, laissait pendre avec nonchalance sur la balustrade un bras couvert de bracelets et des doigts charg\u00e9s de bagues. Il souriait en \u00e9coutant ce bruit. C&rsquo;est un fou, libre et tranquille, qui se croit le roi des rois et qui r\u00e8gne paisiblement sur les fous furieux enferm\u00e9s en bas.<br \/> je voulus passer en revue ces d\u00e9ments effrayants et admirables en leur costume oriental, plus curieux et moins \u00e9mouvants peut-\u00eatre, \u00e0 force d&rsquo;\u00eatre \u00e9tranges, que nos pauvres fous d&rsquo;Europe.<br \/> Dans la cellule du premier, on me permit de p\u00e9n\u00e9trer. Comme la plupart de ses compagnons, c&rsquo;est le haschisch ou plut\u00f4t le kif qui l&rsquo;a mis en cet \u00e9tat. Il est tout jeune, fort p\u00e2le, fort maigre, et me parle en me regardant avec des yeux fixes, troubles, \u00e9normes. Que dit-il\u00a0? Il me demande une pipe pour fumer et me raconte que son p\u00e8re l&rsquo;attend.<br \/> De temps en temps, il se soul\u00e8ve, laissant voir sous sa gebba et son burnous des jambes gr\u00eales d&rsquo;araign\u00e9e humaine\u00a0: et le n\u00e8gre, son gardien, un g\u00e9ant luisant aux yeux blancs, le rejette chaque fois sur sa natte d&rsquo;une seule pes\u00e9e sur l&rsquo;\u00e9paule, qui semble \u00e9craser le faible hallucin\u00e9. Son voisin est une sorte de monstre jaune et grima\u00e7ant, un Espagnol de Ribera, accroupi et cramponn\u00e9 aux barreaux et qui demande aussi du tabac ou du kif, avec un rire continu qui a l&rsquo;air d&rsquo;une menace.<br \/> Ils sont deux dans la case suivante\u00a0: encore un fumeur de chanvre, qui nous accueille avec des gestes fr\u00e9n\u00e9tiques, grand Arabe aux membres vigoureux, tandis que, assis sur ses talons, son voisin, immobile, fixe sur nous des yeux transparents de chat sauvage. Il est d&rsquo;une beaut\u00e9 rare, cet homme, dont la barbe noire, courte et fris\u00e9e, rend le teint livide et superbe. Le nez est fin, la figure longue, \u00e9l\u00e9gante, d&rsquo;une distinction parfaite. C&rsquo;est un M&rsquo;zabite, devenu fou apr\u00e8s avoir trouv\u00e9 mort son jeune fils, qu&rsquo;il cherchait depuis deux jours.<br \/> Puis en voici un vieux qui rit et nous crie, en dansant comme un ours\u00a0:<br \/> &#8211; Fous, fous, nous sommes tous fous, moi, toi, le m\u00e9decin, le gardien, le bey, tous, tous fous\u00a0!<br \/> C&rsquo;est en arabe qu&rsquo;il hurla cela\u00a0: mais on comprend, tant sa mimique est effroyable, tant l&rsquo;affirmation de son doigt tendu vers nous est irr\u00e9sistible. Il nous d\u00e9signe l&rsquo;un apr\u00e8s l&rsquo;autre, et rit, car il est s\u00fbr que nous sommes fous, lui, ce fou, et il r\u00e9p\u00e8te\u00a0:<br \/> &#8211; Oui, oui, toi, toi, toi, tu es fou<br \/> Et on croit sentir p\u00e9n\u00e9trer en son \u00e2me un souffle de d\u00e9raison, une \u00e9manation contagieuse et terrifiante de ce d\u00e9ment malfaisant.<br \/> Et on s&rsquo;en va, et on l\u00e8ve les yeux vers le grand carr\u00e9 bleu du ciel qui plane sur ce trou de damn\u00e9s. Alors, appara\u00eet, souriant toujours, calme et beau comme un roi mage, le seigneur de tous ces fous, l&rsquo;Arabe \u00e0 longue barbe, pench\u00e9 sur la galerie, et qui laisse briller au soleil les mille objets de cuivre, de fer et de bronze, clefs, anneaux et pointes, dont il pare avec orgueil sa royaut\u00e9 imaginaire.<br \/> Depuis quinze ans, il est ici, ce sage, errant \u00e0 pas lents, d&rsquo;une allure majestueuse et calme, si majestueuse, en effet, qu&rsquo;on le salue avec respect. Il r\u00e9pond, d&rsquo;une voix de souverain, quelques mots qui signifient\u00a0: \u00ab\u00a0Soyez les bienvenus\u00a0; je suis heureux de vous voir.\u00a0\u00bb Puis il cesse de nous regarder.<br \/> Depuis quinze ans, cet homme ne s&rsquo;est point couch\u00e9. Il dort assis sur une marche, au milieu de l&rsquo;escalier de pierre de l&rsquo;h\u00f4pital. On ne l&rsquo;a jamais vu s&rsquo;\u00e9tendre.<br \/> Que m&rsquo;importent \u00e0 pr\u00e9sent, les autres malades, si peu nombreux, d&rsquo;ailleurs, qu&rsquo;on les compte dans les grandes salles blanches, d&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;on voit par les fen\u00eatres s&rsquo;\u00e9taler la ville \u00e9clatante, sur qui semblent bouillonner les d\u00f4mes des koubbas et des mosqu\u00e9es\u00a0! je m&rsquo;en vais troubl\u00e9 d&rsquo;une \u00e9motion confuse, plein de piti\u00e9, peut-\u00eatre d&rsquo;envie, pour quelques-uns de ces hallucin\u00e9s, qui contiennent dans cette prison, ignor\u00e9e d&rsquo;eux, le r\u00eave trouv\u00e9, un jour, au fond de la petite pipe bourr\u00e9e de quelques feuilles jaunes.<br \/> Le soir de ce m\u00eame jour un fonctionnaire fran\u00e7ais, arm\u00e9 d&rsquo;un pouvoir sp\u00e9cial, m&rsquo;offrit de me faire p\u00e9n\u00e9trer dans quelques mauvais lieux de plaisirs arabes, ce qui est fort difficile aux \u00e9trangers.<br \/> Nous d\u00fbmes d&rsquo;ailleurs \u00eatre accompagn\u00e9s par un agent de la police beylicale, sans quoi aucune porte, m\u00eame celle des plus vils bouges indig\u00e8nes, ne se serait ouverte devant nous.<br \/> La ville arabe d&rsquo;Alger est pleine d&rsquo;agitation nocturne. D\u00e8s que le soir vient, Tunis est mort. Les petites rues \u00e9troites, tortueuses, in\u00e9gales, semblent les couloirs d&rsquo;une cit\u00e9 abandonn\u00e9e, dont on a oubli\u00e9 d&rsquo;\u00e9teindre le gaz, par places. Nous voici tr\u00e8s loin, dans ce labyrinthe de murs blancs\u00a0; et on nous fit entrer chez des juives qui dansaient la \u00ab\u00a0danse du ventre\u00a0\u00bb. Cette danse est laide, disgracieuse, curieuse seulement pour les amateurs par la maestria de l&rsquo;artiste. Trois soeurs, trois filles tr\u00e8s par\u00e9es, faisaient leurs contorsions impures, sous l&rsquo;oeil bienveillant de leur m\u00e8re, une \u00e9norme petite boule de graisse vivante coiff\u00e9e d&rsquo;un cornet de papier dor\u00e9 et mendiant pour les frais g\u00e9n\u00e9raux de la maison, apr\u00e8s chaque crise de tr\u00e9pidation des ventres de ses enfants. Autour du salon trois portes entreb\u00e2ill\u00e9es montraient les couches basses de trois chambres. J&rsquo;ouvris une quatri\u00e8me porte et je vis, dans un lit, une femme couch\u00e9e qui me parut belle. On se pr\u00e9cipita sur moi, m\u00e8re, danseuses, deux domestiques n\u00e8gres et un homme inaper\u00e7u qui regardait, derri\u00e8re un rideau, s&rsquo;agiter pour nous le flanc de ses soeurs. J&rsquo;allais entrer dans la chambre de sa femme l\u00e9gitime qui \u00e9tait enceinte, de la belle-fille, de la belle-soeur des dr\u00f4lesses qui tentaient, mais en vain, de nous m\u00ealer, ne f\u00fbt-ce qu&rsquo;un soir, \u00e0 la famille.<br \/> Pour me faire pardonner cette d\u00e9fense d&rsquo;entrer, on me montra le premier enfant de cette dame, une petite fille de trois ou quatre ans, qui esquissait d\u00e9j\u00e0 la \u00ab\u00a0danse du ventre\u00a0\u00bb.<br \/> Je m&rsquo;en allai fort d\u00e9go\u00fbt\u00e9.<br \/> Avec des pr\u00e9cautions infinies on me fit p\u00e9n\u00e9trer ensuite dans le logis de grandes courtisanes arabes. Il fallut veiller au bout des rues, parlementer, menacer, car si les indig\u00e8nes savaient que le roumi est entr\u00e9 chez elles, elles seraient abandonn\u00e9es, honnies, ruin\u00e9es. Je vis l\u00e0 de grosses filles brunes, m\u00e9diocrement belles, en des taudis pleins d&rsquo;armoires \u00e0 glace.<br \/> Nous songions \u00e0 regagner l&rsquo;h\u00f4tel quand l&rsquo;agent de police indig\u00e8ne nous proposa de nous conduire tout simplement dans un bouge, dans un lieu d&rsquo;amour dont il ferait ouvrir la porte d&rsquo;autorit\u00e9.<br \/> Et nous voici encore le suivant \u00e0 t\u00e2tons dans des ruelles noires inoubliables, allumant des allumettes pour ne pas tomber, tr\u00e9buchant tout de m\u00eame en des trous, heurtant les maisons de la main et de l&rsquo;\u00e9paule et entendant parfois des voix, des bruits de musique, des rumeurs de f\u00eate sauvage sortir des murs, \u00e9touff\u00e9s, comme lointains, effrayants d&rsquo;assourdissement et de myst\u00e8re. Nous sommes en plein dans le quartier de la d\u00e9bauche.<br \/> Devant une porte on s&rsquo;arr\u00eate\u00a0; nous nous dissimulons \u00e0 droite et \u00e0 gauche tandis que l&rsquo;agent frappe \u00e0 coups de poing en criant une phrase arabe, un ordre.<br \/> Une voix faible, une voix de vieille r\u00e9pond derri\u00e8re la planche\u00a0; et nous percevons maintenant des sons d&rsquo;instruments et des chants criards de femmes arabes dans les profondeurs de ce repaire.<br \/> On ne veut pas ouvrir. L&rsquo;agent se f\u00e2che, et de sa gorge sortent des paroles pr\u00e9cipit\u00e9es, rauques et violentes. A la fin, la porte s&rsquo;entreb\u00e2ille, l&rsquo;homme la pousse, entre comme en une ville conquise, et d&rsquo;un beau geste vainqueur semble nous dire\u00a0: \u00ab\u00a0Suivez-moi.\u00a0\u00bb<br \/> Nous le suivons, en descendant trois marches qui nous m\u00e8nent en une pi\u00e8ce basse, o\u00f9 dorment, le long des murs, sur des tapis, quatre enfants arabes, les petits de la maison. Une vieille, une de ces vieilles indig\u00e8nes qui sont des paquets de loques jaunes nou\u00e9es autour de quelque chose qui remue, et d&rsquo;o\u00f9 sort une t\u00eate invraisemblable et tatou\u00e9e de sorci\u00e8re, essaie encore de nous emp\u00eacher d&rsquo;avancer. Mais la porte est referm\u00e9e, nous entrons dans une premi\u00e8re salle o\u00f9 quelques hommes sont debout, qui n&rsquo;ont pu p\u00e9n\u00e9trer dans la seconde dont ils obstruent l&rsquo;ouverture en \u00e9coutant d&rsquo;un air recueilli l&rsquo;\u00e9trange et aigre musique qu&rsquo;on fait l\u00e0-dedans. L&rsquo;agent p\u00e9n\u00e8tre le premier, fait \u00e9carter les habitu\u00e9s et nous atteignons une chambre \u00e9troite, allong\u00e9e, o\u00f9 des tas d&rsquo;Arabes sont accroupis sur des planches, le long des deux murs blancs, jusqu&rsquo;au fond.<br \/> L\u00e0, sur un grand lit fran\u00e7ais qui tient toute la largeur de la pi\u00e8ce, une pyramide d&rsquo;autres Arabes s&rsquo;\u00e9tage, invraisemblablement empil\u00e9s et m\u00eal\u00e9s, un amas de burnous d&rsquo;o\u00f9 \u00e9mergent cinq t\u00eates \u00e0 turban.<br \/> Devant eux, au pied du lit, sur une banquette nous faisant face derri\u00e8re un gu\u00e9ridon d&rsquo;acajou charg\u00e9 de verres, de bouteilles de bi\u00e8re, de tasses \u00e0 caf\u00e9 et de petites cuillers d&rsquo;\u00e9tain, quatre femmes assises chantent une interminable et tra\u00eenante m\u00e9lodie du Sud, que quelques musiciens juifs accompagnent sur des instruments. Elles sont par\u00e9es comme pour une f\u00e9erie, comme les princesses des <i>Mille et Une Nuits<\/i>, et une d&rsquo;elles, \u00e2g\u00e9e de quinze ans environ, est d&rsquo;une beaut\u00e9 si surprenante, si parfaite, si rare, qu&rsquo;elle illumine ce lieu bizarre, en fait quelque chose d&rsquo;impr\u00e9vu, de symbolique et d&rsquo;inoubliable.<br \/> Les cheveux sont retenus par une \u00e9charpe d&rsquo;or qui coupe le front d&rsquo;une tempe \u00e0 l&rsquo;autre. Sous cette barre droite et m\u00e9tallique s&rsquo;ouvrent deux yeux \u00e9normes, au regard fixe, insensible, introuvable, deux yeux longs, noirs, \u00e9loign\u00e9s, que s\u00e9pare un nez d&rsquo;idole tombant sur une petite bouche d&rsquo;enfant, qui s&rsquo;ouvre pour chanter et semble seule vivre en ce visage. C&rsquo;est une figure sans nuances, d&rsquo;une r\u00e9gularit\u00e9 impr\u00e9vue, primitive et superbe, faite de lignes si simples qu&rsquo;elles semblent les formes naturelles et uniques de ce visage humain.<br \/> En toute figure rencontr\u00e9e, on pourrait, semble-t-il, remplacer un trait, un d\u00e9tail, par quelque chose pris sur une autre personne. Dans cette t\u00eate de jeune Arabe on ne pourrait rien changer, tant ce dessin en est typique et parfait. Ce front uni, ce nez, ces joues d&rsquo;un model\u00e9 imperceptible qui vient mourir \u00e0 la fine pointe du menton, en encadrant, dans un ovale irr\u00e9prochable de chair un peu brune, les seuls yeux, le seul nez et la seule bouche qui puissent \u00eatre l\u00e0, sont l&rsquo;id\u00e9al d&rsquo;une conception de beaut\u00e9 absolue dont notre regard est ravi, mais dont notre r\u00eave seul peut ne se pas sentir enti\u00e8rement satisfait. A c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;elle, une autre fillette, charmante aussi, point exceptionnelle, une de ces faces blanches, douces, dont la chair a l&rsquo;air d&rsquo;une p\u00e2te faite avec du lait. Encadrant ces deux \u00e9toiles, deux autres femmes sont assises, au type bestial, \u00e0 la t\u00eate courte, aux pommettes saillantes, deux prostitu\u00e9es nomades, de ces \u00eatres perdus que les tribus s\u00e8ment en route, ramassent et reperdent, puis laissent un jour \u00e0 la tra\u00eene de quelque troupe de spahis qui les emm\u00e8ne en ville.<br \/> Elles chantent en tapant sur la darbouka avec leurs mains rougies par le henn\u00e9, et les musiciens juifs les accompagnent sur de petites guitares, des tambourins et des fl\u00fbtes aigu\u00ebs.<br \/> Tout le monde \u00e9coute, sans parler, sans jamais rire, avec une gravit\u00e9 auguste.<br \/> O\u00f9 sommes-nous\u00a0? Dans le temple de quelque religion barbare, ou dans une maison publique\u00a0?<br \/> Dans une maison publique\u00a0? Oui, nous sommes dans une maison publique, et rien au monde ne m&rsquo;a donn\u00e9 une sensation plus impr\u00e9vue, plus franche, plus color\u00e9e que l&rsquo;entr\u00e9e dans cette longue pi\u00e8ce basse, o\u00f9 ces filles par\u00e9es dirait-on pour un culte sacr\u00e9 attendent le caprice d&rsquo;un de ces hommes graves qui semblent murmurer le Coran jusqu&rsquo;au milieu des d\u00e9bauches.<br \/> On m&rsquo;en montre un, assis devant sa minuscule tasse de caf\u00e9, les yeux lev\u00e9s, pleins de recueillement. C&rsquo;est lui qui a retenu l&rsquo;idole\u00a0; et presque tous les autres sont des invit\u00e9s. Il leur offre des rafra\u00eechissements et de la musique, et la vue de cette belle fille jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;heure o\u00f9 il les priera de rentrer chacun chez soi. Et ils s&rsquo;en iront en le saluant avec des gestes majestueux. Il est beau, cet homme de go\u00fbt, jeune, grand, avec une peau transparente d&rsquo;Arabe des villes que rend plus claire la barbe noire, soyeuse et un peu luisante, rare sur les joues. La musique cesse, nous applaudissons. On nous imite. Nous sommes assis sur des escabeaux, au milieu d&rsquo;une pile d&rsquo;hommes. Soudain une longue main noire me frappe sur l&rsquo;\u00e9paule et une voix, une de ces voix \u00e9tranges des indig\u00e8nes essayant de parler fran\u00e7ais, me dit\u00a0:<br \/> &#8211; Moi, pas d&rsquo;ici, Fran\u00e7ais comme toi.<br \/> Je me retourne et je vois un g\u00e9ant en burnous, un des Arabes les plus hauts, les plus maigres, les plus osseux que j&rsquo;aie jamais rencontr\u00e9s.<br \/> &#8211; D&rsquo;o\u00f9 es-tu donc\u00a0? lui dis-je stup\u00e9fait.<br \/> &#8211; D&rsquo;Alg\u00e9rie\u00a0!<br \/> &#8211; Ah\u00a0! je parie que tu es Kabyle\u00a0?<br \/> &#8211; Oui, moussi.<br \/> Il riait, enchant\u00e9 que j&rsquo;eusse devin\u00e9 son origine, et me montrant son camarade\u00a0:<br \/> &#8211; Lui aussi.<br \/> &#8211; Ah\u00a0! bon.<br \/> C&rsquo;\u00e9tait pendant une sorte d&rsquo;entracte.<br \/> Les femmes, \u00e0 qui personne ne parlait, ne remuaient pas plus que des statues, et je me mis \u00e0 causer avec mes deux voisins d&rsquo;Alg\u00e9rie, gr\u00e2ce au secours de l&rsquo;agent de police indig\u00e8ne.<br \/> J&rsquo;appris qu&rsquo;ils \u00e9taient bergers, propri\u00e9taires aux environs de Bougie, et qu&rsquo;ils portaient dans les replis de leurs burnous des fl\u00fbtes de leur pays dont ils jouaient le soir, pour se distraire. Ils avaient envie sans doute qu&rsquo;on admir\u00e2t leur talent et ils me montr\u00e8rent deux minces roseaux perc\u00e9s de trous, deux vrais roseaux coup\u00e9s par eux au bord d&rsquo;une rivi\u00e8re.<br \/> Je priai qu&rsquo;on les laiss\u00e2t jouer, et tout le monde aussit\u00f4t se tut avec une politesse parfaite.<br \/> Ah\u00a0! la surprenante et d\u00e9licieuse sensation qui se glissa dans mon coeur avec les premi\u00e8res notes si l\u00e9g\u00e8res, si bizarres, si inconnues, si impr\u00e9vues, des deux petites voix de ces deux petits tubes pouss\u00e9s dans l&rsquo;eau. C&rsquo;\u00e9tait fin, doux, hach\u00e9, sautillant\u00a0: des sons qui volaient, qui voletaient l&rsquo;un apr\u00e8s l&rsquo;autre sans se rejoindre, sans se trouver, sans s&rsquo;unir jamais\u00a0; un chant qui s&rsquo;\u00e9vanouissait toujours, qui recommen\u00e7ait toujours, qui passait, qui flottait autour de nous, comme un souffle de l&rsquo;\u00e2me des feuilles, de l&rsquo;\u00e2me des bois, de l&rsquo;\u00e2me des ruisseaux, de l&rsquo;\u00e2me du vent, entr\u00e9 avec ces deux grands bergers des montagnes kabyles dans cette maison publique d&rsquo;un faubourg de Tunis. <\/b><\/p>\n<p><b>Guy de Maupassant &#8211; La vie errant &#8211; 1890<\/b>\u00a0<\/p>\n<\/p><\/div>\n<\/div><\/div>\n<\/p><\/div>\n<hr\/>\n<blockquote>\n<blockquote><\/blockquote>\n<\/blockquote>\n<h6><\/h6>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le chemin de fer avant d&rsquo;arriver \u00e0 Tunis traverse un superbe pays de montagnes bois\u00e9es. Apr\u00e8s s&rsquo;\u00eatre \u00e9lev\u00e9, en dessinant les lacets d\u00e9mesur\u00e9s, jusqu&rsquo;\u00e0 une altitude de sept cent quatre-vingts m\u00e8tres, d&rsquo;o\u00f9 on domine un immense et magnifique paysage, il p\u00e9n\u00e8tre dans la Tunisie par la Kroumirie. 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