{"id":29617,"date":"2026-09-30T15:47:50","date_gmt":"2026-09-30T15:47:50","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=29617"},"modified":"2026-09-30T15:47:50","modified_gmt":"2026-09-30T15:47:50","slug":"le-jour-du-souvenir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/le-jour-du-souvenir\/","title":{"rendered":"LE JOUR DU SOUVENIR"},"content":{"rendered":"<div>\n<div>\n<div>\n<div>\n<div>\n<\/p><\/div>\n<\/p><\/div>\n<\/p><\/div>\n<\/p><\/div>\n<\/div>\n<hr\/>\n<div>\n<div>\n<div>\n<div>\n<p>\u00a0<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" height=\"609\" src=\"https:\/\/harissa.com\/D_Arts\/Sans_titre-1.jpg\" width=\"369\"\/><\/p>\n<p><b>une photo de ma m\u00e8re et de sa famille prise sur la terrasse de leur<br \/> immeuble dans les ann\u00e9es 40, rue Chicly.<br \/> <\/b> <\/p>\n<p><b>Le jour du souvenir\u00a0 (Extrait) <\/b><\/p>\n<p><b>De Corinne Eug\u00e9nie Ergasse <\/b><\/p>\n<p><i><b>\u00ab\u00a0Un avion militaire s&rsquo;est \u00e9cras\u00e9 hier, dans une rue commer\u00e7ante de Tunis, faisant des dizaines de morts et de bless\u00e9s. Le pilote, descendu trop bas \u2014\u00a0pour faire signe \u00e0 sa famille nous ont appris des t\u00e9moins -, a heurt\u00e9 des lignes haute tension avec son engin avant d&rsquo;en perdre le contr\u00f4le. Il est mort sur le coup.\u00a0\u00bb La D\u00e9p\u00eache de Tunis, 25 mai 1943. <\/b><\/i><\/p>\n<p><b>Tunis, 1941. Ang\u00e8le N. a six ans et habite rue Chicly. Elle est la quatri\u00e8me d&rsquo;une famille de six enfants. Deux autres b\u00e9b\u00e9s sont venus au monde mais n&rsquo;ont pas surv\u00e9cu, Maurice, l&rsquo;a\u00een\u00e9, qu&rsquo;elle n&rsquo;a donc pas connu, et Claudine, sa cadette, au visage d&rsquo;ange para\u00eet-il, mais \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, la st\u00e9rilisation des biberons n&rsquo;est pas encore entr\u00e9e dans les m\u0153urs. <\/b><\/p>\n<p><b>L&rsquo;appartement, modeste, est situ\u00e9 au deuxi\u00e8me \u00e9tage, au-dessus du boucher et en face du marchand de charbon. L&rsquo;odeur de la viande qu&rsquo;on d\u00e9bite m\u00eal\u00e9e \u00e0 celle du sang incommode, surtout l&rsquo;\u00e9t\u00e9. Quant aux bruits de hachoir, ils font frissonner les jeunes imaginations. Heureusement, la terrasse commune o\u00f9 se trouve la buanderie offre un terrain de jeux \u00e0 ciel ouvert. Les deux \u00ab\u00a0grands\u00a0\u00bb, Victor et Marcel, y jouent souvent au rami ou \u00e0 la chkob, assis en tailleur. Quand l&rsquo;un d&rsquo;eux est sur le point d&#8217;emporter la partie, il fait bisquer l&rsquo;autre en entonnant le refrain rituel : \u00ab\u00a0Un boga bien frais, c&rsquo;est si bon, c&rsquo;est si bon quand \u00e7a glisse\u00a0!\u00a0\u00bb \u2014\u00a0le boga est cette esp\u00e8ce de cidre noir gazeux et tr\u00e8s sucr\u00e9 dont raffolent les petits Tunisiens\u00a0\u2014, boisson que le perdant doit payer au vainqueur. Marcel, le cadet, v\u00e9ritable petit ca\u00efd, est de toutes les bagarres orchestr\u00e9es par les polissons du quartier. N\u00e9 un 16 janvier, il doit son pr\u00e9nom au saint du calendrier, comme Ang\u00e8le doit le sien au film de Pagnol et sa s\u0153ur Gaby \u00e0 l&rsquo;actrice Gaby Morlay, tr\u00e8s en vogue dans les ann\u00e9es trente. <\/b><\/p>\n<p><b>Le p\u00e8re Isaac \u2014\u00a0ou Jacques, comme on l&rsquo;appelle\u00a0\u2014 a un emploi de magasinier \u00e0 l&rsquo;a\u00e9rodrome d&rsquo;El-Aouina. Sur les photos qui restent de lui, il a un faux air de Maurice Chevalier. On le respecte, voire le redoute pour ses col\u00e8res froides. Il parle peu, un regard lui suffit pour faire taire les bavards. Assis en bout de table, il semble pr\u00e9sider les d\u00eeners familiaux comme du haut d&rsquo;une chaire. Sa femme le sert toujours en premier en prenant bien soin de lui donner le gras du bouillon et les meilleurs morceaux de viande. Il aime la vie et ses plaisirs parmi lesquels le jeu et les femmes. La sienne, il l&rsquo;a rencontr\u00e9e par l&rsquo;interm\u00e9diaire d&rsquo;un entremetteur, pratique courante \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque. <\/b><\/p>\n<p><b>\u00c0 voir ainsi les \u00e9poux sous le dais, la m\u00e8re d&rsquo;Eug\u00e9nie se souvient de sa propre jeunesse. Il lui suffisait de s&rsquo;accouder au balcon pour attirer nombre de soupirants. Il est vrai qu&rsquo;une beaut\u00e9 blonde aux yeux lavande ne se rencontre pas \u00e0 tous les coins de rues, surtout \u00e0 Tunis. Comme le veut la tradition, Jacques casse un verre, symbole de la destruction du premier Temple. Il glisse ensuite l&rsquo;anneau sacr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;index gauche de sa femme, l\u00e0 o\u00f9 court une veine qui atteint directement le c\u0153ur \u2014\u00a0autre symbole. <\/b><\/p>\n<p><b>La m\u00e8re conna\u00eet bien le caract\u00e8re de sa fille, aussi lui a-t-elle fait la le\u00e7on avant la c\u00e9r\u00e9monie. Eug\u00e9nie a, c&rsquo;est vrai, \u00ab\u00a0du caract\u00e8re\u00a0\u00bb. On lui a bien expliqu\u00e9 qu&rsquo;il fallait fermer les yeux sur certaines pratiques, que l&rsquo;homme \u00e9tait ainsi fait, mais elle ne peut s&#8217;emp\u00eacher de regimber. Quant \u00e0 ses enfants, elle y veille comme une louve, ou plut\u00f4t une ogresse. Elle pr\u00e9f\u00e8re en effet et de loin la morsure aux fess\u00e9es ; les avant-bras de sa prog\u00e9niture sont l\u00e0 pour en t\u00e9moigner, qui porteront encore longtemps en m\u00e9daillon grav\u00e9 la marque des dents maternelles. Toute cette chair qui lui \u00ab\u00a0appartient\u00a0\u00bb, elle y mord volontiers comme pour la modeler \u2014\u00a0une ogresse. <\/b><\/p>\n<p><b>Son domaine s&rsquo;\u00e9tale sur les neuf m\u00e8tres carr\u00e9s de sa cuisine, o\u00f9 elle passe les trois quarts de ses journ\u00e9es. Si, d\u00e9bord\u00e9e de travail, elle accepte de temps \u00e0 autre l&rsquo;aide de sa belle-s\u0153ur, elle ne laisse \u00e0 personne le soin de mitonner les plats, appliquant les recettes h\u00e9rit\u00e9es de sa m\u00e8re. Au tout d\u00e9but de sa vie conjugale, elle a bien eu quelques rat\u00e9s, mais au fil des ans, son \u0153il a appris \u00e0 \u00e9valuer au gramme pr\u00e8s les proportions de chaque ingr\u00e9dient. Tels les textes sacr\u00e9s transmis par les anc\u00eatres, les secrets de la cuisine appartiennent \u00e0 la culture et constituent pour la fille \u00e0 marier une dot importante. \u00c0 chaque c\u00e9l\u00e9bration de f\u00eate correspondent des plats plus ou moins compliqu\u00e9s mais, du msoki \u00e0 la molokheya, Eug\u00e9nie est pass\u00e9e ma\u00eetre dans son art, et s&rsquo;il lui arrive quelque d\u00e9faillance \u2014\u00a0il lui faut bien atteindre quarante de fi\u00e8vre pour consentir \u00e0 garder le lit\u00a0\u2014, la moindre soupe pr\u00e9par\u00e9e par autrui la rebute. Elle ne manque pas, d&rsquo;ailleurs, de le signifier \u00e0 la suppl\u00e9ante, en l&rsquo;occurrence sa belle-s\u0153ur \u00c9milie, par une grimace dont elle ne se d\u00e9partira pas, m\u00eame envers ses propres filles. Contrairement aux sculpteurs ou peintres qui, voyant leur g\u00e9nie reconnu, forment des \u00e9l\u00e8ves qui construiront l&rsquo;\u0153uvre qu&rsquo;ils se contenteront de signer, elle ne supporte pas qu&rsquo;on \u00ab\u00a0usurpe\u00a0\u00bb son r\u00f4le. M\u00eame devenue tr\u00e8s \u00e2g\u00e9e et la main gauche d\u00e9form\u00e9e par l&rsquo;arthrite, elle mettra un point d&rsquo;honneur \u00e0 pr\u00e9parer, entre autres, le couscous du vendredi. <\/b><\/p>\n<p><b>En attendant et le salaire de Jacques ne suffisant pas \u00e0 nourrir toute la maisonn\u00e9e, elle s&rsquo;ing\u00e9nie \u00e0 accommoder les restes. Une fois par semaine, elle prend le TGM \u2014\u00a0le train qui, de Tunis, dessert La Goulette et Marsa\u00a0\u2014 pour se rendre sur le port et y marchander le poisson tout frais p\u00each\u00e9, g\u00e9n\u00e9ralement du thon, du rouget ou du mulet dont les \u0153ufs, une fois enfarin\u00e9s et accompagn\u00e9s de riz, forment un plat consistant. Plus tard, sa r\u00e9putation de cordon-bleu d\u00e9passera le cadre familial, et les relations des uns et des autres viendront volontiers go\u00fbter sa cuisine, sous son regard bienveillant. <\/b><\/p>\n<p><b>Jacqueline se r\u00e9jouit. Elle s&rsquo;est fabriqu\u00e9 un collier et un bracelet en persil et admire son reflet sur le cul d&rsquo;une casserole. Comme tous les vendredis, Eug\u00e9nie est attel\u00e9e devant ses fourneaux depuis le matin. \u00ab\u00a0\u00c9milie, tu viens faire les boulettes\u00a0!\u00a0\u00bb La s\u0153ur de son mari accourt. Comme ils sont orphelins et qu&rsquo;elle n&rsquo;est pas encore mari\u00e9e, la jeune femme vit chez eux. Elle accepte sans faillir l&rsquo;autorit\u00e9, voire les sautes d&rsquo;humeur d&rsquo;Eug\u00e9nie ; ses yeux myosotis p\u00e9tillent de gaiet\u00e9, on croirait qu&rsquo;elle vit dans un enjouement perp\u00e9tuel. Les enfants sentent cet optimisme \u00e0 tout crin et l&rsquo;aiment beaucoup, ce qui cr\u00e9e parfois des tensions entre les deux jeunes femmes. Lorsqu&rsquo;elle per\u00e7oit l&rsquo;orage, \u00c9milie sait toutefois s&rsquo;effacer. <\/b><\/p>\n<p><b>Apercevant la fillette, elle se met \u00e0 glousser. \u00ab\u00a0Et avec quoi je fais la farce, maintenant\u00a0?\u00a0\u00bb Eug\u00e9nie fait volte-face et sert les dents. \u00ab\u00a0Jacqueline, viens ici\u00a0!\u00a0\u00bb L&rsquo;enfant court se r\u00e9fugier derri\u00e8re son p\u00e8re, qui vient d&rsquo;entrer. G\u00e9n\u00e9ralement, on ne le voit pas \u00e0 la cuisine, mais ce soir, il a une surprise pour sa femme. Il a l&rsquo;\u0153il qui frise et Eug\u00e9nie n&rsquo;aime pas \u00e7a. Elle \u00e9change un regard avec \u00c9milie. <\/b><\/p>\n<p><b>&#8211; Laisse-la donc, Ginie, regarde comme elle est coquette, une vraie petite femme, d\u00e9j\u00e0. Celle-l\u00e0, elle \u00e9pousera un bijoutier. <\/b><\/p>\n<p><b>D&rsquo;ici une quinzaine d&rsquo;ann\u00e9es, l&rsquo;enfant donnera raison \u00e0 la pr\u00e9diction paternelle. En attendant, elle abandonne ses joyaux et file. <\/b><\/p>\n<p><b>&#8211; Je t&#8217;emm\u00e8ne au cin\u00e9ma, ce soir ! <\/b><\/p>\n<p><b>Eug\u00e9nie ne r\u00e9pond pas. \u00c0 l&rsquo;aide d&rsquo;une serviette, elle saisit le couscoussier fumant et renverse son contenu dans une bassine. Puis, elle s\u00e9pare les grains blonds avec dext\u00e9rit\u00e9. Jacques ne se d\u00e9monte pas pour autant. <\/b><\/p>\n<p><b>&#8211; Milie, tu pourras garder les enfants ? <\/b><\/p>\n<p><b>Cette derni\u00e8re, occup\u00e9e \u00e0 tourner la manivelle du hachoir, acquiesce en riant. \u00ab\u00a0Parce que pour toi, Victor et Marcel sont encore des enfants, \u00e0 douze et dix ans ! S&rsquo;ils t&rsquo;entendaient ! Tiens, ils ont encore vendu du granit hier. Oh, au fait, tu ne sais pas la derni\u00e8re ! La vieille Mathilde m&rsquo;a dit ce matin&#8230;\u00a0\u00bb <\/b><\/p>\n<p><b>Jacques l\u00e8ve les yeux au ciel : \u00ab\u00a0Garde donc pour toi les comm\u00e9rages de cette vieille sorci\u00e8re\u00a0\u00bb. La sorci\u00e8re en question habite deux p\u00e2t\u00e9s de maisons plus loin. Du matin au soir, on peut la voir, assise dans un fauteuil sur son balcon \u2014\u00a0un balcon en avanc\u00e9e situ\u00e9 au premier \u00e9tage d&rsquo;une vieille baraque et qui domine tout le quartier. On ne sait pas si elle l&rsquo;a fait \u00e9difier pour assouvir sa curiosit\u00e9 ou si celui-ci a suscit\u00e9 chez sa propri\u00e9taire sa vocation de vigie. Toujours est-il que par cette position de strat\u00e8ge, elle ne manque aucun fait ou geste des familiers de la rue Chicly, et bien qu&rsquo;on n&rsquo;aime pas beaucoup cette langue de vip\u00e8re, il y a toujours quelqu&rsquo;un pour lui pr\u00eater l&rsquo;oreille. <\/b><\/p>\n<p><b>Jacqueline est all\u00e9e rejoindre Ang\u00e8le sur la terrasse. Mollement accoud\u00e9e sur le rebord de pierre blanche, celle-ci se laisse bercer par la brise cr\u00e9pusculaire. Son regard se perd vers Hammam-Lif. Ces montagnes qui se d\u00e9coupent sur le lointain la fascinent. C&rsquo;est si beau, ce doit \u00eatre tellement plus beau de pr\u00e8s. Elle se promet de les atteindre un jour prochain mais n&rsquo;en souffle mot \u00e0 sa s\u0153ur. Les enfants n&rsquo;ont pas de jouets. Ils s&rsquo;amusent avec des riens, bouts de ficelle, morceaux de bois. Elle se baisse et ramasse des cailloux pour une partie d&rsquo;osselets mais Jacqueline veut essayer une nouvelle coiffure : \u00ab\u00a0Tiens, aide-moi&#8230;\u00a0\u00bb. Ang\u00e8le consid\u00e8re les \u00e9pingles qu&rsquo;elle lui tend. <\/b><\/p>\n<p><b>&#8211; \u00c7a vient d&rsquo;o\u00f9 ? <\/b><\/p>\n<p><b>&#8211; Je les ai prises \u00e0 tata Milie. Tu me fais un chignon ? <\/b><\/p>\n<p><b>La fillette rechigne mais enfouit quand m\u00eame ses petites mains malhabiles dans les cheveux blonds de sa s\u0153ur. <\/b><\/p>\n<p><b>\u00a9 \u00c9ditions Le Manuscrit &#8211; 5 bis, rue de l&rsquo;Asile Popincourt &#8211; 75011 Paris<\/b><\/p>\n<\/p><\/div>\n<\/p><\/div>\n<\/p><\/div>\n<\/p><\/div>\n<hr\/>\n<blockquote>\n<blockquote><\/blockquote>\n<\/blockquote>\n<h6><\/h6>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0 une photo de ma m\u00e8re et de sa famille prise sur la terrasse de leur immeuble dans les ann\u00e9es 40, rue Chicly. 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