{"id":30765,"date":"2026-09-30T16:56:08","date_gmt":"2026-09-30T16:56:08","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=30765"},"modified":"2026-09-30T16:56:08","modified_gmt":"2026-09-30T16:56:08","slug":"linvention-de-lauthenticite-belleville-quartier-juif-tunisien-par-patrick-simon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/linvention-de-lauthenticite-belleville-quartier-juif-tunisien-par-patrick-simon\/","title":{"rendered":"L\u2019invention de l\u2019authenticit\u00e9 : Belleville, quartier juif tunisien, par Patrick Simon"},"content":{"rendered":"<div>\n<div>\n<div>\n<div>\n<div>\n<\/div><\/div>\n<\/p><\/div>\n<\/p><\/div>\n<\/div>\n<hr\/>\n<div>\n<div>\n<div>\n<div>\n<div>\n<div><\/div>\n<\/p><\/div>\n<\/p><\/div>\n<div>\n<div>\n<div><\/div>\n<\/p><\/div>\n<\/p><\/div>\n<div>\n<div>\n<div><b> Patrick Simon \u00a0:\u00a0 Socio-d\u00e9mographe, charg\u00e9 de recherches \u00e0 L\u2019INED (Institut national d\u2019\u00e9tudes \u00a0d\u00e9mographiques, 133, Boulevard Davout, 75020 Paris). <\/b><\/div>\n<\/p><\/div>\n<\/p><\/div>\n<div>\n<div>\n<div><b> <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" height=\"13\" src=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/images\/puce_fleche_orange.gif\" width=\"12\"\/><\/b><\/div>\n<div><b> <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" height=\"1\" src=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/images\/spacer.gif\" width=\"4\"\/><\/b><\/div>\n<\/p><\/div>\n<div>\n<div><b> <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" height=\"20\" src=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/images\/spacer.gif\" width=\"1\"\/><\/b><\/div>\n<div><b> <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" height=\"20\" src=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/images\/spacer.gif\" width=\"1\"\/><\/b><\/div>\n<div><b> <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" height=\"20\" src=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/images\/spacer.gif\" width=\"1\"\/><\/b><\/div>\n<\/p><\/div>\n<div>\n<div>\n<p><b>Le parcours initiatique de l\u2019int\u00e9gration repose le plus souvent sur un compromis. Il tente de concilier un d\u00e9sir d\u2019\u00e9mancipation du milieu communautaire, qui s\u2019accompagne d\u2019une prise de distance vis-\u00e0-vis de la culture dans sa mat\u00e9rialit\u00e9, \u00e0 une relative fid\u00e9lit\u00e9 aux origines, qui s\u2019appuie sur une relation affective \u00e0 une \u00ab\u00a0ethnicit\u00e9\u00a0\u00bb de plus en plus symbolique<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn1\">1<\/a>. Les populations en situation de migration exp\u00e9rimentent des situations qui suivent, plus ou moins, des s\u00e9quences identiques\u00a0: le choc de l\u2019arriv\u00e9e dans une soci\u00e9t\u00e9 nouvelle, la chaleur du regroupement communautaire et, insensiblement, l\u2019\u00e9volution vers d\u2019autres formes d\u2019existence plus autonomes interpr\u00e9t\u00e9es comme des trajectoires d\u2019\u00e9mancipation. Mais tout au long de ce cheminement, la peur de se couper des racines revient r\u00e9guli\u00e8rement. Le spectre de l\u2019oubli de l\u00e0 d\u2019o\u00f9 l\u2019on vient, du reniement de ce qu\u2019on a pu \u00eatre, de la trahison en d\u00e9finitive de sa condition et de son identit\u00e9, hante les groupes qui exp\u00e9rimentent une promotion sociale, et singuli\u00e8rement les immigr\u00e9s. Il s\u2019agit alors de renouer les fils de la m\u00e9moire et de r\u00e9affirmer une fid\u00e9lit\u00e9 aux origines que l\u2019inexorable transformation des pratiques s\u2019ing\u00e9nie \u00e0 d\u00e9mentir. <\/b><\/p>\n<p><b>On trouve un parfait exemple de ce travail de refondation dans le r\u00e9cit suivant, v\u00e9ritable histoire \u00e9difiante relat\u00e9e par Raoul Journo, chanteur embl\u00e9matique de la musique juive tunisienne, lors d\u2019un entretien r\u00e9alis\u00e9 en 1997. Dans les ann\u00e9es 1950, Raoul Journo croise une mendiante rue du tailleur, dans la <em>\u2018Hara<\/em> de Tunis. Il est d\u00e9j\u00e0 chanteur et se produit dans des manifestations familiales ou communautaires. Elle le reconna\u00eet et lui demande de chanter pour la <em>Bar-Mitzva<\/em> de son fils. Il accepte de venir gratuitement avec un orchestre et une danseuse et lui offre une merveilleuse f\u00eate. Des ann\u00e9es plus tard, venu \u00e0 Paris, on l\u2019appelle au t\u00e9l\u00e9phone. Le fils de cette femme, celui pour qui il avait chant\u00e9, lui demande d\u2019animer la <em>Bar-Mitzva<\/em> de son fils. Cette fois, la c\u00e9r\u00e9monie se d\u00e9roule dans un luxueux salon Georges V et on lui paie le double pour sa prestation, en remboursement de la dette contract\u00e9e dans la<em> \u2018Hara<\/em>. <\/b><\/p>\n<p><b>Les principaux th\u00e8mes structurant la m\u00e9moire juive tunisienne interviennent dans ce r\u00e9cit\u00a0: l\u2019acte charitable (<em>Mitzva<\/em>) en est \u00e0 l\u2019origine, il est r\u00e9compens\u00e9 par la suite\u00a0; le don et sa contrepartie se tiennent sur les deux espaces, Tunisie et France, les rattachant par un lien symbolique qui abolit l\u2019exil et cherche \u00e0 signifier la continuit\u00e9 de l\u2019histoire juive tunisienne\u00a0; la r\u00e9ussite \u00e9clatante de la famille, pauvre parmi les pauvres, dont la trajectoire part de la <em>\u2018Hara<\/em> pour finir dans les salons prestigieux du George V\u00a0; la fid\u00e9lit\u00e9 aux origines malgr\u00e9 la prodigieuse ascension sociale\u00a0: au juda\u00efsme tout d\u2019abord, en r\u00e9affirmant l\u2019appartenance par la transmission du rite de passage pour la descendance n\u00e9e en France, \u00e0 la culture tunisienne ensuite, en faisant appel \u00e0 un orchestre traditionnel tunisien pour animer une c\u00e9r\u00e9monie qui se tient d\u00e9sormais dans un salon luxueux. Toute la probl\u00e9matique de la m\u00e9moire et de sa transmission est contenue dans la <em>r\u00e9p\u00e9tition<\/em> du rite, en toutes circonstances et quel que soit l\u2019environnement. <\/b><\/p>\n<p><b>C\u2019est ce cheminement que nous avons observ\u00e9 lors d\u2019une enqu\u00eate monographique dans le quartier de Belleville, dans le XXe arrondissement de Paris, aupr\u00e8s d\u2019une communaut\u00e9 juive tunisienne qui y a constitu\u00e9 ses \u00ab\u00a0racines en exil\u00a0\u00bb. Partis dans des conditions certes moins dramatiques que leurs voisins alg\u00e9riens, les juifs tunisiens vont reconstituer \u00e0 Belleville une \u00ab\u00a0petite goulette\u00a0\u00bb \u00e9voquant l\u2019univers perdu avec ses structures communautaires, commerciales, culturelles, son ambiance et son ordre social organis\u00e9 dans les premiers temps autour d\u2019une recr\u00e9ation de l\u2019environnement d\u2019origine, le quartier est progressivement devenu un espace de centralit\u00e9 fonctionnelle et de consommation des signes de l\u2019identit\u00e9, avec tout ce que cela comporte de production artificielle. La mutation du \u00ab\u00a0quartier-v\u00e9cu\u00a0\u00bb en sanctuaire id\u00e9alis\u00e9 r\u00e9pond aux aspirations profondes des juifs tunisiens en voie d\u2019assimilation. Car le quartier d\u2019immigration comble le vide laiss\u00e9 par l\u2019exil, puis par l\u2019alt\u00e9ration des pratiques, tout en restituant une coh\u00e9rence aux biographies des immigr\u00e9s, marqu\u00e9es par une succession de ruptures. Celle de l\u2019exil, \u00e9videmment, mais aussi, plus sournoise, celle du succ\u00e8s de l\u2019int\u00e9gration. <\/b><\/p>\n<p><b>Pour saisir la signification d\u2019un quartier comme Belleville, il importe de d\u00e9passer les \u00e9vidences. L\u2019exhibition de la tunisianit\u00e9 dans la mise en sc\u00e8ne de l\u2019espace urbain donne l\u2019illusion que le ghetto de Tunis a \u00e9t\u00e9 transplant\u00e9 \u00e0 Paris. Tout cela ne serait qu\u2019une admirable survivance que ses animateurs ont su recr\u00e9er. Comme \u00e0 Tunis, Belleville perp\u00e9tuerait <em>la<\/em> tradition. Mais de quelle tradition s\u2019agit-il\u00a0? Celle des milieux populaires, fortement arabis\u00e9s, ou celle des couches moyennes en voie d\u2019occidentalisation\u00a0? Et en quoi serait-elle commune \u00e0 l\u2019ensemble des juifs tunisiens, population par ailleurs si diverse dans ses composantes sociales, \u00e9conomiques et culturelles\u00a0? Comment les pratiques traditionnelles auraient-elles pu se reproduire en terre d\u2019exil sans faire l\u2019objet d\u2019alt\u00e9rations et de r\u00e9-interpr\u00e9tations\u00a0? Enfin, le quartier juif tunisien peut-il survivre au d\u00e9part de ses principaux animateurs, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la mobilit\u00e9 r\u00e9sidentielle et \u00e0 la succession des g\u00e9n\u00e9rations\u00a0?<\/b><\/p>\n<p><b>Cet article se propose de reprendre ces questions \u00e0 partir d\u2019une enqu\u00eate de terrain r\u00e9alis\u00e9e entre 1992 et 1997 au cours de laquelle ont \u00e9t\u00e9 recueillis plus de quarante entretiens, dont une quinzaine d\u2019entretiens biographiques aupr\u00e8s de juifs tunisiens appartenant \u00e0 trois g\u00e9n\u00e9rations diff\u00e9rentes (les grands-parents, les parents et les enfants n\u00e9s en France)<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn2\">2<\/a>. Le guide d\u2019entretien portait notamment sur les modalit\u00e9s de la constitution de la m\u00e9moire familiale, de la transmission de l\u2019identit\u00e9 \u00ab\u00a0juive tunisienne\u00a0\u00bb et de sa re-formulation dans le contexte de la migration. Une s\u00e9rie d\u2019observations des lieux fr\u00e9quent\u00e9s par les membres de la communaut\u00e9 (synagogue, commerces divers, restaurants et caf\u00e9s, \u00e9coles, f\u00eates religieuses, locaux associatifs, \u2026) et des rencontres avec les institutions communautaires pr\u00e9sentes dans le quartier ont compl\u00e9t\u00e9 le mat\u00e9riau biographique. Enfin, une consultation d\u2019archives au CASIP (Centre d\u2019Action Sociale Isra\u00e9lite de Paris), au consistoire de Paris et \u00e0 l\u2019Alliance Isra\u00e9lite Universelle a permis de r\u00e9unir des informations sur l\u2019activit\u00e9 de la communaut\u00e9 entre 1950 et 1990 qui ont servi \u00e0 illustrer et recouper les t\u00e9moignages recueillis lors des entretiens<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn3\">3<\/a>.<\/b><\/p>\n<div> <b><a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#tocfrom1\">L\u2019EXIL S\u2019APPELLE BELLEVILLE<\/a><\/b><\/div>\n<p><b>Pour comprendre les modalit\u00e9s de l\u2019installation des juifs tunisiens \u00e0 Belleville, il convient d\u2019op\u00e9rer un d\u00e9tour par leur longue histoire en Tunisie<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn4\">4<\/a>. Si la migration se pr\u00e9sente souvent comme une rupture, celle-ci se constitue n\u00e9cessairement en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un avant, commun\u00e9ment appel\u00e9 \u00ab\u00a0l\u2019origine\u00a0\u00bb, dont elle conserve l\u2019empreinte. L\u2019exp\u00e9rience commune de toutes les migrations est compos\u00e9e du rapport ambivalent \u00e0 la terre des anc\u00eatres\u00a0: la recherche compulsive d\u2019une reproduction des cadres sociaux et culturels est vite contrari\u00e9e par une aspiration \u00e0 l\u2019imitation du contexte d\u2019installation. Dans le cas des juifs tunisiens, la migration rel\u00e8ve de l\u2019exil, qui est un cas de figure tr\u00e8s particulier dans la mesure o\u00f9 la rupture appara\u00eet plus profonde parce qu\u2019irr\u00e9m\u00e9diable<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn5\">5<\/a>. <\/b><\/p>\n<p><b>Amorc\u00e9e d\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 50, l\u2019\u00e9migration des juifs s\u2019est pr\u00e9cipit\u00e9e avec l\u2019accession \u00e0 l\u2019ind\u00e9pendance de la Tunisie en 1956. Pourtant, l\u2019histoire et la situation de cette communaut\u00e9 ne se confondait pas avec l\u2019exp\u00e9rience coloniale. La pr\u00e9sence juive en Tunisie remonte aux premiers si\u00e8cles de notre \u00e8re et si l\u2019entr\u00e9e en vigueur du protectorat fran\u00e7ais sur la Tunisie beylicale, apr\u00e8s la signature du trait\u00e9 du Bardo en 1881, allait engager d\u2019importantes transformations du statut des juifs, ceux-ci n\u2019int\u00e9greront jamais la soci\u00e9t\u00e9 des colons. Apr\u00e8s la conqu\u00eate fran\u00e7aise, les juifs de Tunisie ont continu\u00e9 \u00e0 constituer une minorit\u00e9 distincte des musulmans, des Fran\u00e7ais et des nombreux Italiens ou Maltais venant compl\u00e9ter la mosa\u00efque tunisienne. Le syst\u00e8me de cohabitation reproduisait celui en vigueur dans l\u2019empire ottoman, laissant une certaine autonomie aux minorit\u00e9s tout en leur attribuant des places subalternes<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn6\">6<\/a>. Mais l\u2019arriv\u00e9e de la puissance coloniale fran\u00e7aise allait bouleverser la hi\u00e9rarchie du pouvoir. Occupant les positions dominantes, les nouveaux ma\u00eetres du pays ont en quelque sorte contribu\u00e9 \u00e0 att\u00e9nuer les \u00e9carts entre les autres composantes de la soci\u00e9t\u00e9 tunisienne qui sont devenus, par la force du pouvoir colonial, des \u00ab\u00a0indig\u00e8nes\u00a0\u00bb.<\/b><\/p>\n<p><b>La pr\u00e9sence fran\u00e7aise favorise le mouvement d\u2019occidentalisation de la communaut\u00e9 juive initi\u00e9 d\u00e8s la seconde moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle. Cependant, la situation juridique du protectorat placera les juifs de Tunisie dans une position tr\u00e8s diff\u00e9rente de celle de leurs voisins d\u2019Alg\u00e9rie. Plac\u00e9s sous l\u2019autorit\u00e9 du Bey, ils ne b\u00e9n\u00e9ficieront d\u2019aucune proc\u00e9dure de faveur pour acc\u00e9der \u00e0 la nationalit\u00e9 fran\u00e7aise qui leur reste pratiquement inaccessible jusqu\u2019en 1927. Ce statut juridique aura, on s\u2019en doute, des cons\u00e9quences consid\u00e9rables pour l\u2019avenir de la communaut\u00e9, notamment lors de son d\u00e9part hors de Tunisie. \u00c0 la faveur de la redistribution du pouvoir politique, la communaut\u00e9 juive pu s\u2019orienter vers de nouvelles activit\u00e9s \u00e9conomiques. L\u2019essor du commerce et des \u00e9changes avec l\u2019Europe (France et Italie essentiellement) favorise l\u2019\u00e9mergence d\u2019une caste de n\u00e9gociants et de gros commer\u00e7ants juifs, tandis que le d\u00e9veloppement d\u2019une administration de type europ\u00e9en suscite la cr\u00e9ation d\u2019une couche d\u2019employ\u00e9s aux \u00e9critures travaillant dans les banques, assurances ou \u00e9tudes d\u2019avocat. Une classe moyenne se forme, dont le mode de vie se distinguera rapidement de celui des classes pauvres vivant dans la <em>\u2018Hara<\/em>, le ghetto tunisien. Le d\u00e9veloppement urbain de la ville de Tunis autorise \u00e9galement une mobilit\u00e9 r\u00e9sidentielle hors du Ghetto, amplifiant la rupture socio-culturelle. Les familles juives en phase d\u2019ascension sociale migrent vers les quartiers europ\u00e9ens nouvellement construits, en commen\u00e7ant leur mouvement par les ruelles \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie de la <em> \u2018Hara<\/em>. En abandonnant la vie de mis\u00e8re du ghetto v\u00e9tuste et insalubre, ces familles rompent \u00e9galement avec un environnement fa\u00e7onn\u00e9 <em>par<\/em> et <em>pour<\/em> la communaut\u00e9. Elles entrent de plain-pied dans des territoires indiff\u00e9renci\u00e9s o\u00f9 elles s\u2019exposent, mais c\u2019est l\u00e0 leur d\u00e9sir, \u00e0 une acculturation rapide (Tapia et Ta\u00efeb, 1975).<\/b><\/p>\n<p><b>Le protectorat entre en crise d\u00e8s 1950 et le conflit ira crescendo jusqu\u2019\u00e0 l\u2019obtention de l\u2019autonomie interne en juin 1955, puis la reconnaissance par la France de l\u2019ind\u00e9pendance de la Tunisie le 20\u00a0mars 1956. La communaut\u00e9 juive n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement vis\u00e9e par les attentats ou coups de main. Elle est apparue, tout au long du processus d\u2019ind\u00e9pendance, partag\u00e9e entre, d\u2019une part, un soutien actif et militant au parti communiste tunisien et au n\u00e9o-Destour de Bourguiba, et, principalement pour la frange occidentalis\u00e9e, la d\u00e9fense de la pr\u00e9sence fran\u00e7aise. Pour l\u2019essentiel, les masses populaires resteront en retrait du d\u00e9bat et ne r\u00e9agiront qu\u2019aux secousses qui vont durcir les relations entre juifs et musulmans dans la jeune r\u00e9publique tunisienne. La crise de Bizerte en 1961, au cours de laquelle les arm\u00e9es fran\u00e7aise et tunisienne s\u2019affrontent au cours de combats meurtriers, provoque une mont\u00e9e de l\u2019antis\u00e9mitisme dans l\u2019ensemble du pays, et tout particuli\u00e8rement \u00e0 Tunis o\u00f9 r\u00e9side l\u2019essentiel de la communaut\u00e9 juive<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn7\">7<\/a>. Pour beaucoup de juifs de Tunisie, cette crise fournit le signal du d\u00e9part. Elle est suivie en 1967 par l\u2019\u00e9pisode plus dramatique de la guerre des 6 jours en Isra\u00ebl. \u00c0 l\u2019annonce du conflit, des milliers de manifestants musulmans investissent les quartiers o\u00f9 r\u00e9side la population juive. De nombreuses boutiques sont alors saccag\u00e9es, tandis qu\u2019on met le feu aux lieux de culte isra\u00e9lites, dont la Grande Synagogue de l\u2019avenue de Paris. <\/b><\/p>\n<p><b>Ces \u00e9v\u00e9nements successifs ont pr\u00e9cipit\u00e9 le rythme de l\u2019\u00e9migration juive qui, ind\u00e9pendamment des crises politiques, avait discr\u00e8tement commenc\u00e9 apr\u00e8s la seconde guerre mondiale. Sous l\u2019impulsion du mouvement sioniste bien implant\u00e9 en Tunisie, que ce soit sous sa formulation r\u00e9visionniste avec le <em>B\u00e9tar<\/em> ou l\u2019ob\u00e9dience socialiste du mouvement <em>Dror<\/em>, l\u2019Aliya touche un nombre croissant des juifs pauvres, mais \u00e9galement, particularit\u00e9 tunisienne, l\u2019\u00e9lite de la communaut\u00e9<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn8\">8<\/a>. P.\u00a0Sebag estime \u00e0 25\u00a0000 personnes l\u2019\u00e9migration de Tunisie vers Isra\u00ebl entre 1946 et 1956 et \u00e0 5\u00a0000 les flux vers la France \u00e0 la m\u00eame p\u00e9riode (Sebag, 1991). Par ailleurs, de nombreux n\u00e9gociants juifs tunisiens entretiennent de fructueuses relations \u00e9conomiques avec la France. Au cours de leurs s\u00e9jours, ils fr\u00e9quentent les premi\u00e8res \u00ab\u00a0colonies\u00a0\u00bb juives tunisiennes et participent ainsi \u00e0 leur formation. Le secteur de la rue Montmartre \u00e0 Paris devient, au tournant des ann\u00e9es 50, un point d\u2019accueil et de rencontre de ces n\u00e9gociants. Dans le prolongement du d\u00e9veloppement du p\u00f4le juif tunisien du faubourg Montmartre, on rel\u00e8ve \u00e9galement \u00e0 Belleville l\u2019ouverture, en 1952, d\u2019une \u00e9picerie et d\u2019un caf\u00e9-restaurant. Ces lieux de consommation attirent une client\u00e8le juive tunisienne dans un quartier domin\u00e9 par les juifs ashk\u00e9nazes. Ils serviront par la suite de point d\u2019appuis pour l\u2019installation des grosses vagues de migrants, lorsque la situation se d\u00e9gradera en Tunisie. Au moment de l\u2019exode, les r\u00e9seaux tiss\u00e9s entre Tunis et Paris seront mobilis\u00e9s et les noms du faubourg Montmartre et de Belleville circuleront parmi les candidats au d\u00e9part.<\/b><\/p>\n<p><b>Apr\u00e8s la crise de Bizerte, la d\u00e9cision de partir se prend dans l\u2019urgence, tandis que les transferts de biens ou de liquidit\u00e9s hors de Tunisie sont strictement r\u00e9glement\u00e9s. Abandonnant leurs maigres possessions dans leur logement, les familles partent, avec, selon l\u2019expression consacr\u00e9e, \u00ab\u00a020\u00a0kilos de bagages et un dinar en poche\u00a0\u00bb (Touati, 1961). Elles quittent la Tunisie sans espoir de retour. Cet extrait de t\u00e9moignage r\u00e9sume l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit d\u2019un d\u00e9part qui s\u2019inscrivait d\u2019embl\u00e9e dans une logique d\u2019exil\u00a0:<\/b><\/p>\n<div>\n<p><b>\u00ab\u00a0Mes parents savaient qu\u2019ils n\u2019habiteraient plus la Tunisie. Qu\u2019ils n\u2019y retourneraient jamais \u00e7a non. Ne plus y habiter, oui, ils sont partis pour partir. Ils ne sont pas partis avec l\u2019id\u00e9e de retour. Pour eux, ils venaient s\u2019installer en France ou alors ils venaient d\u2019abord en France pour aller ensuite en Isra\u00ebl, \u00e7a pouvait n\u2019\u00eatre qu\u2019une \u00e9tape\u00a0\u00bb<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn9\">9<\/a>.<\/b><\/p>\n<\/div>\n<p><b>M\u00eame si r\u00e9trospectivement, le d\u00e9part des juifs de Tunisie peut appara\u00eetre in\u00e9luctable, le pari du maintien et de la cohabitation a longtemps pr\u00e9valu. La Tunisie n\u2019a pas eu \u00e0 conna\u00eetre la terrible alternative alg\u00e9rienne de \u00ab\u00a0la valise ou le cercueil\u00a0\u00bb\u00a0; l\u2019enracinement dans son quartier, l\u2019absence de \u00ab\u00a0communaut\u00e9 de destin\u00a0\u00bb avec un autre espace, fut-il la France ou Isra\u00ebl, n\u2019engagent pas \u00e0 se couper de son univers familier. Le fait est que le d\u00e9part s\u2019impose \u00e0 chaque fois comme une rupture dans les projets, une bifurcation subite et traumatisante dans les parcours. Quel que soit le milieu social, les t\u00e9moignages indiquent le caract\u00e8re brutal et irr\u00e9m\u00e9diable de la migration. En quittant leur pays, les juifs de Tunisie mettaient fin \u00e0 2000 ans d\u2019histoire et renouaient avec la mal\u00e9diction du juif errant qu\u2019ils s\u2019\u00e9taient efforc\u00e9s de conjurer\u00a0:<\/b><\/p>\n<div>\n<p><b> \u00ab\u00a0Quand j\u2019\u00e9tais jeune, on me disait\u00a0: \u00ab\u00a0le juif errant, celui qui \u00e9tait en Pologne, il a \u00e9t\u00e9 en Allemagne, d\u2019Allemagne il a \u00e9t\u00e9 en Russie, de Russie il a \u00e9t\u00e9 France, de France il a \u00e9t\u00e9&#8230;\u00a0\u00bb. Heureusement que nous on n\u2019est pas comme \u00e7a. On est bien, on vit bien, on travaille bien, on s\u2019entend avec tout le monde. Et puis quand j\u2019ai pris le bateau, j\u2019ai dit\u00a0: \u00ab\u00a0bon Dieu, je deviens juif errant comme les autres\u00a0\u00bb. Je quitte la Tunisie pour aller en France, je suis comme tous les juifs errants\u00a0: d\u2019un c\u00f4t\u00e9 \u00e0 l\u2019autre, d\u2019un c\u00f4t\u00e9 \u00e0 l\u2019autre\u00a0\u00bb<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn10\">10<\/a>.<\/b><\/p>\n<\/div>\n<div> <b><a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#tocfrom2\">LA CONSTITUTION DU QUARTIER \u00ab\u00a0TUNE\u00a0\u00bb<\/a><a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn11\">11<\/a><\/b><\/div>\n<p><b>Au moment de partir, les juifs tunisiens ne r\u00e9alisent pas tout \u00e0 fait un saut dans l\u2019inconnu. Certains ont d\u00e9j\u00e0 des membres de leur famille \u00e9tablis en France ou en Isra\u00ebl. Ils pensent alors pouvoir compter sur un accueil provisoire, le temps de trouver un logement et un travail. Cependant, en d\u00e9pit du r\u00f4le jou\u00e9 par le recours familial, la plupart des migrants qui descendent du bateau \u00e0 Marseille s\u2019en remettent aux services de la communaut\u00e9 pour r\u00e9aliser les premi\u00e8res d\u00e9marches administratives. Et celles-ci sont nombreuses, car les juifs de Tunisie pr\u00e9sentent la particularit\u00e9 d\u2019avoir, dans leur grande majorit\u00e9, la nationalit\u00e9 tunisienne. Malgr\u00e9 un mouvement lent mais continu de naturalisation, seuls le quart des juifs vivant en Tunisie \u00e9taient de nationalit\u00e9 fran\u00e7aise en 1956. Ce qui pourrait ne repr\u00e9senter qu\u2019un d\u00e9tail h\u00e9rit\u00e9 de l\u2019histoire du protectorat prend une importance singuli\u00e8re quand il a fallu accueillir les milliers de \u00ab\u00a0r\u00e9fugi\u00e9s\u00a0\u00bb sans statut d\u00e9fini. Ni rapatri\u00e9s, contrairement \u00e0 leurs coreligionnaires d\u2019Alg\u00e9rie, ni r\u00e9fugi\u00e9s au sens de la convention de Gen\u00e8ve, les juifs tunisiens n\u2019ont b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de la part des pouvoirs publics fran\u00e7ais d\u2019aucune disposition ni d\u2019aide particuli\u00e8re (Bensimon, 1971).<\/b><\/p>\n<p><b>Les instances de la communaut\u00e9 juive de France ont assez rapidement pris la mesure des difficult\u00e9s qui attendaient ces migrants<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn12\">12<\/a>. Sous l\u2019impulsion de l<em>\u2019American Joint Comittee<\/em>, \u00e9manation de la communaut\u00e9 juive am\u00e9ricaine distribuant des financements aux communaut\u00e9s de par le monde, de nouvelles lignes de cr\u00e9dit sont attribu\u00e9es \u00e0 l\u2019accueil des nouvelles vagues de \u00ab\u00a0r\u00e9fugi\u00e9s-rapatri\u00e9s\u00a0\u00bb juifs d\u2019Afrique du Nord. Le FSJU (Fond Social Juif Unifi\u00e9), cr\u00e9\u00e9 en 1949 pour collecter et redistribuer les fonds n\u00e9cessaires \u00e0 la reconstruction des communaut\u00e9s, sera charg\u00e9 de mettre en place le r\u00e9seau d\u2019assistance. Il s\u2019appuie alors sur le CBIP (Comit\u00e9 de Bienfaisance Isra\u00e9lite de Paris), renomm\u00e9 CASIP (Centre d\u2019Action Sociale Isra\u00e9lite de Paris) en 1965 et situ\u00e9 rue Rodier dans le IXe arrondissement. L\u2019accueil des Tunisiens consomme une grande partie des cr\u00e9dits de l\u2019institution\u00a0: de 46\u00a0% des personnes secourues entre 1955 et 1960, \u00e0 60\u00a0% aux pointes de 1964 et 1967<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn13\">13<\/a>. La fr\u00e9quentation des services sociaux de la communaut\u00e9 illustre deux caract\u00e9ristiques des juifs tunisiens, et notamment ceux venant \u00e0 Belleville\u00a0: d\u2019une part une tr\u00e8s faible autonomie \u00e9conomique dans le contexte de la migration, d\u2019autre part une disposition particuli\u00e8re \u00e0 s\u2019inscrire dans les r\u00e9seaux communautaires qui confine \u00e0 la d\u00e9pendance.<\/b><\/p>\n<p><b>Le rapport aux services sociaux est amorc\u00e9 d\u00e8s le d\u00e9part de Tunisie. Les adresses se sont \u00e9chang\u00e9es et le p\u00e8re de famille voit le port de Tunis s\u2019\u00e9loigner en serrant au fond de sa poche un petit papier o\u00f9 est inscrite l\u2019adresse du CBIP. L\u2019existence de ce service \u00e0 Paris et sa notori\u00e9t\u00e9 expliquent en partie l\u2019attrait qu\u2019exerce la capitale sur les juifs tunisiens. La majorit\u00e9 des passagers d\u00e9barquant \u00e0 Marseille n\u2019effectue qu\u2019un court transit dans la ville (Touati, 1961). L\u2019arriv\u00e9e sur Belleville se fait au gr\u00e9 des fili\u00e8res familiales, mais \u00e9galement gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019activit\u00e9 d\u2019un service du FSJU, le Bureau d\u2019Information et d\u2019Orientation (le BIO) ouvert en 1961, qui jouera un r\u00f4le d\u00e9terminant pour l\u2019accueil des \u00ab\u00a0r\u00e9fugi\u00e9s\u00a0\u00bb d\u2019Afrique du Nord. L\u2019h\u00e9bergement constitue v\u00e9ritablement le point noir de l\u2019accueil des \u00ab\u00a0r\u00e9fugi\u00e9s\u00a0\u00bb et les agents du BIO consacrent une grande partie de leurs ressources \u00e0 recenser les logements vacants et \u00e0 s\u2019assurer des garanties minimales des propri\u00e9taires. Cette mission d\u2019orientation explique la localisation pr\u00e9f\u00e9rentielle des juifs tunisiens dans quelques quartiers, et notamment Belleville. C. Lancar, qui a par ailleurs particip\u00e9 au service logement du BIO, rappelle que les responsables de la communaut\u00e9 parisienne ont men\u00e9 \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9trange politique qui consistait \u00e0 favoriser le regroupement des juifs du Ghetto de Tunis \u00e0 Belleville\u00a0\u00bb (Lancar, 1970). Pour quelle raison\u00a0? Parce que \u00ab\u00a0subsistait la crainte d\u2019une r\u00e9surgence de l\u2019antis\u00e9mitisme, provoqu\u00e9e par la dispersion dans la ville des familles du Ghetto dont les particularit\u00e9s \u00e9taient apparentes. Belleville, Ghetto ouvert et libre permettait d\u2019absorber cette immigration sans trop de d\u00e9g\u00e2ts\u00a0\u00bb (Lancar, 1970\u00a0: 17).<\/b><\/p>\n<p><b>Il semble pour le moins excessif de consid\u00e9rer que l\u2019installation des juifs tunisiens de la <em>\u2018Hara<\/em> a \u00e9t\u00e9 planifi\u00e9e par les instances communautaires, mais le r\u00f4le jou\u00e9 par le BIO a sans aucun doute contribu\u00e9 \u00e0 orienter des familles vers les taudis vacants de Belleville. Suivant une routine bien \u00e9tablie, les \u00ab\u00a0r\u00e9fugi\u00e9s\u00a0\u00bb sont pris en main d\u00e8s leur descente de bateau ou d\u2019avion et sont conduits vers les principaux quartiers d\u2019accueil, de telle sorte que la cha\u00eene rattachant Belleville \u00e0 la <em>\u2018Hara<\/em> \u00a0est assur\u00e9e par les services sociaux de la communaut\u00e9. Extraits brutalement d\u2019un univers extr\u00eamement structur\u00e9, aux r\u00f4les sociaux balis\u00e9s par la tradition et aux rythmes de vie reproduits de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration, les juifs tunisiens des milieux populaires se trouvent confront\u00e9s \u00e0 un syst\u00e8me totalement nouveau. D\u00e9sorient\u00e9s par la perte des anciennes r\u00e9f\u00e9rences, ils tentent de se constituer un univers protecteur o\u00f9 la brutalit\u00e9 de l\u2019int\u00e9gration sera att\u00e9nu\u00e9e. Cet univers interm\u00e9diaire, plus tout \u00e0 fait la Tunisie, mais pas encore la France, se concr\u00e9tisera \u00e0 Belleville.<\/b><\/p>\n<p><b>En arrivant \u00e0 Belleville, les juifs tunisiens vont trouver une vie locale tr\u00e8s structur\u00e9e, quoique confront\u00e9e \u00e0 une mutation rapide. Le monde ouvrier du quartier est en train de s\u2019effondrer sous les bulldozers de la r\u00e9novation urbaine et les relogements dans les HLM de la p\u00e9riph\u00e9rie. La communaut\u00e9 juive ashk\u00e9naze qui s\u2019\u00e9tait constitu\u00e9 un petit territoire \u00e0 Belleville est ressortie exsangue des d\u00e9portations. Ceux qui sont revenus ou ont r\u00e9ussi \u00e0 rester connaissent une promotion sociale qui les conduit \u00e0 abandonner leurs activit\u00e9s<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn14\">14<\/a>. Progressivement, les juifs tunisiens vont se couler dans les structures anim\u00e9es par les juifs d\u2019Europe centrale et orientale, avant de les reprendre \u00e0 leur compte. L\u2019essentiel est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0\u00a0: des commerces r\u00e9pondant aux besoins de la communaut\u00e9 (restauration, alimentation, articles de culte), des activit\u00e9s artisanales susceptibles d\u2019offrir des emplois correspondant aux qualifications des nouveaux venus, des lieux de culte, des associations de bienfaisance. Seulement cette infrastructure \u00e9tait destin\u00e9e <em>pour<\/em> et anim\u00e9e <em>par<\/em> les juifs ashk\u00e9nazes. Les p\u00e2tisseries ne proposaient pas de douceurs au miel, mais des <em>Delicatessen<\/em>, les restaurants ne cuisinaient pas de couscous, mais du <em>Gefilte Fish<\/em> et la synagogue ignorait les chants jud\u00e9o-arabes au profit des <em>Lieder<\/em> en yiddish. Deux mondes qui avaient pr\u00e9tention \u00e0 repr\u00e9senter le juda\u00efsme dans sa totalit\u00e9 se trouvaient brusquement confront\u00e9s et, en d\u00e9pit des apparences de proximit\u00e9 religieuse et culturelle, l\u2019acculturation r\u00e9ciproque n\u2019allait pas de soi.<\/b><\/p>\n<p><b>Beaucoup de choses opposent les nouveaux venus \u00e0 leurs coreligionnaires. Les milieux juifs ashk\u00e9nazes de Belleville s\u2019\u00e9taient rapidement \u00e9mancip\u00e9 de la communaut\u00e9 traditionnelle, abandonnant la dimension religieuse stricte tout en conservant les \u00e9l\u00e9ments saillants de la culture yiddish. De leur point de vue, le syst\u00e8me communautaire traditionnel r\u00e9activ\u00e9 par les juifs tunisiens lors de leur arriv\u00e9e \u00e0 Belleville repr\u00e9sente une marque d\u2019arri\u00e9ration et leur renvoie une image du juda\u00efsme dont ils se distancient. Leur religiosit\u00e9 na\u00efve et d\u00e9monstrative, leur soumission aux structures patriarcales et \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 des responsables communautaires, leur faible conscience politique, leur pr\u00e9sence exub\u00e9rante dans l\u2019espace public sont per\u00e7ues n\u00e9gativement par les milieux ashk\u00e9nazes. Pour les familles durement \u00e9prouv\u00e9es par les rafles de la police fran\u00e7aise et les d\u00e9portations, l\u2019arriv\u00e9e tapageuse des juifs tunisiens attise la crainte d\u2019une r\u00e9surgence de l\u2019antis\u00e9mitisme. Ces critiques d\u2019ordre symbolique sont aliment\u00e9es par une comp\u00e9tition bien concr\u00e8te pour le contr\u00f4le des ateliers, des commerces et des lieux de culte. Partageant d\u2019abord en parents pauvres les emplois, boutiques et places \u00e0 la synagogue que les ashk\u00e9nazes voulaient bien leur laisser, les juifs tunisiens se sont empar\u00e9s progressivement des leviers de la vie communautaire. Les petites querelles de pr\u00e9s\u00e9ance, la r\u00e9partition des places disponibles dans les caf\u00e9s ou sur les trottoirs du boulevard de Belleville fournissent \u00e9galement l\u2019occasion de frictions. Les pionniers de la communaut\u00e9 juive tunisienne en parlent comme de leur \u00ab\u00a0conqu\u00eate de l\u2019Ouest\u00a0\u00bb. Petit \u00e0 petit, ils reprennent les espaces d\u2019animation et s\u2019imposent dans la vie locale. Le centre yiddish bellevillois laissait place \u00e0 l\u2019univers m\u00e9diterran\u00e9en et arabe. Et c\u2019est toute l\u2019ambiance qui change.<\/b><\/p>\n<p><b>En relevant les noms sur les bo\u00eetes aux lettres, C. Tapia fournit des proportions de familles juives maghr\u00e9bines par rue au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970\u00a0: environ 7\u00a0250 personnes r\u00e9sidaient dans le p\u00e9rim\u00e8tre de Belleville (Tapia, 1986). L\u2019\u00e9picentre du Belleville juif, s\u00e9farade se forme dans les rues o\u00f9, deux d\u00e9cennies plus t\u00f4t, r\u00e9sidaient les juifs polonais. La concentration r\u00e9sidentielle des m\u00e9nages juifs est associ\u00e9e au d\u00e9veloppement d\u2019une imposante armature commerciale et \u00e0 l\u2019ouverture d\u2019\u00e9quipements communautaires\u00a0: lieux de culte, maisons communautaires, services sociaux. Le Ghetto n\u2019est pas seulement recr\u00e9\u00e9 dans ses formes mat\u00e9rielles, il existe avant tout par son atmosph\u00e8re particuli\u00e8re d\u2019espace prot\u00e9g\u00e9. Les commerces, la synagogue, l\u2019occupation des trottoirs, le rythme de la vie quotidienne m\u00eame\u00a0: tout ici \u00e9voque la Tunisie. Les \u00e9piceries vendent les in\u00e9vitables salaisons et olives, les boutargues pendent en devanture, les p\u00e2tisseries regorgent de <em> baklava<\/em>, de <em>makroud<\/em>, de <em>manicoti<\/em> et de <em>zlabia<\/em>. Dans les caf\u00e9s, des hommes attabl\u00e9s disputent les parties de <em>scopa <\/em>en \u00e9coutant des m\u00e9lop\u00e9es du folklore jud\u00e9o-arabe, quand ce n\u2019est pas tout simplement de la musique arabe. Le samedi soir, apr\u00e8s le dernier office \u00e0 la synagogue, le trottoir de Belleville et la rue Ramponneau se remplissent d\u2019une foule bruyante venant manger les traditionnels casse-cro\u00fbtes tunisiens dans les nombreuses \u00e9piceries-snacks du quartier\u00a0: <em>Benisti<\/em>, Chez <em>Gabin<\/em>, au bar <em>d\u2019Ashod<\/em> et bien d\u2019autres encore. L\u2019animation autour des commerces est relay\u00e9e par une occupation constante de la rue. Lieu central de la vie sociale, la rue se propose comme une extension du foyer. Aux beaux jours, il n\u2019est pas rare de voir sortir les chaises sur les trottoirs des passages. Les locataires des immeubles s\u2019y croisent et s\u2019y retrouvent, tous sont assur\u00e9s d\u2019y rencontrer un visage familier. Fuyant les logements encombr\u00e9s, les enfants y \u00e9tablissent leurs jeux, transformant les \u00e9troits passages en une cour de r\u00e9cr\u00e9ation sous la surveillance attentive du voisinage. La convivialit\u00e9 des relations de voisinage accr\u00e9dite la sensation de vivre dans un village. Le regroupement des juifs tunisiens dans les m\u00eames rues et les m\u00eames immeubles compose un univers d\u2019inter-connaissance extr\u00eamement dense.<\/b><\/p>\n<p><b>La vie quotidienne des juifs tunisiens suit le rythme du calendrier religieux et, compte tenu de l\u2019importance de la pr\u00e9sence juive dans l\u2019animation locale, c\u2019est tout le quartier qui finit par respecter cette temporalit\u00e9. Pour les non-juifs, la mat\u00e9rialisation de la pr\u00e9sence de la communaut\u00e9 et de son rythme d\u2019existence passe d\u2019abord par les commerces. Leur fermeture pour le <em>shabbat<\/em> du vendredi soir au samedi soir plonge le quartier, du moins son secteur \u00e0 dominante juive, dans une l\u00e9thargie que tous subissent<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn15\">15<\/a>. Plus encore que la fermeture hebdomadaire, le quartier se mobilise de fa\u00e7on plus marquante au moment des grandes f\u00eates du calendrier religieux\u00a0: <em>Rosh Hoshanna<\/em>, <em>Kippour<\/em>, <em>Hannouca<\/em>, <em>Pessah<\/em>. Les \u00e9coles se vident de leurs \u00e9l\u00e8ves juifs, tandis que les salles lou\u00e9es pour l\u2019occasion d\u00e9bordent d\u2019un public venu parfois de tr\u00e8s loin pour renouer avec le rite traditionnel. L\u2019affluence t\u00e9moigne de l\u2019attachement des juifs tunisiens \u00e0 la perp\u00e9tuation d\u2019une tradition qui trouve \u00e0 Belleville son accomplissement. Pour <em>So\u00fbkot<\/em>, les enfants distribuent dans la rue le bouquet form\u00e9 des branches appartenant aux \u00ab\u00a0quatre esp\u00e8ces\u00a0\u00bb (palmier, myrte, saule et c\u00e9drat). Les familles pouvant disposer d\u2019une cour collective b\u00e2tissent la cabane (<em>Souka<\/em>)dans laquelle se prennent les repas.<\/b><\/p>\n<p><b>La reconstitution du ghetto proc\u00e8de \u00e9galement par petites touches, moins spectaculaires mais indispensables \u00e0 l\u2019authenticit\u00e9 de l\u2019ambiance. Il y a d\u2019abord la pr\u00e9sence continue de passants pr\u00e9sentant les signes d\u2019appartenance \u00e0 la communaut\u00e9\u00a0: kippa parfois, casquette ou chapeau le plus souvent pour les hommes et, de fa\u00e7on plus r\u00e9cente pour les femmes, un filet, une large casquette ou une perruque qui dissimule les cheveux. Portant le chapeau noir et la tenue stricte des <em>hassidim <\/em>de Loubavitch, quelques silhouettes sombres traversent la rue \u00e0 pas rapides. Des groupes d\u2019hommes stationnent longuement sur les trottoirs du boulevard, se d\u00e9font et se refont plus loin. L\u2019appropriation de l\u2019espace public se fait \u00e9galement par une occupation sonore composant une ambiance m\u00e9diterran\u00e9enne. On s\u2019apostrophe bruyamment, on prend des nouvelles de la famille et des connaissances communes. Le jud\u00e9o-arabe, entrecoup\u00e9 d\u2019expressions fran\u00e7aises, z\u00e9zaie et grimpe \u00e0 des hauteurs vertigineuses dans les aigus. La langue sait habiller les impressions suscit\u00e9es par la succession de commerces exotiques. Volubiles et bilieux, les juifs tunisiens de Belleville ont la r\u00e9putation de s\u2019imposer ostensiblement dans l\u2019espace public. Cette pratique extravertie de la sociabilit\u00e9 est parfois jug\u00e9e excessive, mais elle est devenue l\u2019un des signes distinctifs de la \u00ab\u00a0tunisianit\u00e9\u00a0\u00bb.<\/b><\/p>\n<p><b>Mais la principale manifestation de l\u2019existence d\u2019une communaut\u00e9 juive \u00e0 Belleville r\u00e9side dans la succession de commerces revendiquant le label cacher et l\u2019affichant sur leur devanture. Dans le seul p\u00e9rim\u00e8tre bellevillois, on rel\u00e8ve ainsi l\u2019existence, dans l\u2019\u00e9dition 1996 de l\u2019annuaire du consistoire, de 21 commerces disposant du label du Beth Din\u00a0: une alimentation, 4 boucheries, 6\u00a0p\u00e2tisseries, 7 restaurants et 3 traiteurs<sup><a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn16\">16<\/a><\/sup>. D\u2019autres commerces, notamment des boucheries, se tiennent \u00e0 l\u2019\u00e9cart du contr\u00f4le consistorial. L\u2019\u00e9tonnante prolif\u00e9ration des boucheries juives tunisiennes \u2013\u00a0vingt et une boucheries en 1970 et plus d\u2019une dizaine en 1990\u00a0\u2013 s\u2019explique tout d\u2019abord par les n\u00e9cessit\u00e9s de reclassement d\u2019une corporation pl\u00e9thorique en Tunisie. Une autre explication tient \u00e0 la place strat\u00e9gique occup\u00e9e par le commerce de la viande dans la manifestation ethnico-religieuse. Qu\u2019on songe un instant que sur une mince bande de 200 m\u00e8tres sur 600 m\u00e8tres, du m\u00e9tro Belleville au m\u00e9tro M\u00e9nilmontant, on comptait au milieu des ann\u00e9es 1990 pas moins de 30 boucheries, dont 15 <em>cacher<\/em>, 12 <em>halal<\/em> (musulmanes), 1 asiatique et 2\u00a0bretonnes. Chaque communaut\u00e9 fr\u00e9quente en priorit\u00e9 son propre commerce. Alors que la client\u00e8le des \u00e9piceries orientales pr\u00e9sente une certaine mixit\u00e9, celle des boucheries est exclusive. L\u2019interdit qui porte sur la consommation carn\u00e9e est le plus absolu, m\u00eame lorsqu\u2019on a abandonn\u00e9 toute justification religieuse. Les clients \u00ab\u00a0fran\u00e7ais<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn17\">17<\/a>\u00a0\u00bb n\u2019ach\u00e8tent que tr\u00e8s rarement dans les boucheries <em>cacher<\/em> ou <em> halal<\/em>, bien qu\u2019aucune restriction ne soit sp\u00e9cifi\u00e9e par le dogme chr\u00e9tien. On met en avant une certaine r\u00e9pugnance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la pr\u00e9sentation des morceaux de viande, des modes de d\u00e9coupe ou des conditions d\u2019hygi\u00e8ne dans les boutiques. En revanche, l\u2019achat dans les boucheries asiatiques rencontre moins de r\u00e9ticence. La vente de viande de porc, commune aux Asiatiques et aux \u00ab\u00a0Fran\u00e7ais\u00a0\u00bb, n\u2019est pas \u00e9voqu\u00e9e, mais elle figure en creux dans les \u00e9l\u00e9ments attractifs<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn18\">18<\/a>. Curieusement, les commer\u00e7ants maghr\u00e9bins sont persuad\u00e9s que les \u00ab\u00a0Fran\u00e7ais\u00a0\u00bb fr\u00e9quentent plus volontiers leurs boucheries que les commerces asiatiques, jug\u00e9s beaucoup plus exotiques. <\/b><\/p>\n<p><b>Le d\u00e9veloppement de l\u2019armature commerciale ethnique signale l\u2019une des fonctions essentielles de Belleville\u00a0: une fonction de centralit\u00e9 pour une communaut\u00e9 \u00e9largie ne r\u00e9sidant pas sur place mais d\u00e9sirant maintenir un lien avec le groupe originel en consommant les signes de l\u2019appartenance au juda\u00efsme tunisien. Ce lien r\u00e9side non seulement dans la conservation de l\u2019alimentation <em>cacher<\/em>, commune \u00e0 l\u2019ensemble de la juda\u00efcit\u00e9 religieuse, mais aussi dans la fr\u00e9quentation des m\u00eames commerces et commer\u00e7ants, avec lesquels on entretient des rapports personnels, voire affectifs<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn19\">19<\/a>. Ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e s\u2019impose l\u2019habitude de s\u2019approvisionner en produits \u00ab\u00a0authentiques\u00a0\u00bb r\u00e9veillant le souvenir de la Goulette ou du Tunis de l\u2019enfance, dans des lieux o\u00f9 l\u2019on est certain de rencontrer des connaissances. Le quartier s\u2019emplit alors chaque jeudi d\u2019une client\u00e8le juive venue s\u2019approvisionner pour la pr\u00e9paration du <em>shabbat<\/em> du vendredi, tandis que le dimanche est consacr\u00e9 aux courses qui ne peuvent s\u2019effectuer en semaine. Les chiffres d\u2019affaire des boucheries et p\u00e2tisseries, an\u00e9miques le reste de la semaine, se r\u00e9alisent ces jours-l\u00e0. De m\u00eame, les jours pr\u00e9c\u00e9dant les grandes f\u00eates du calendrier religieux voient augmenter de fa\u00e7on spectaculaire l\u2019affluence des commerces juifs. D\u2019apr\u00e8s une enqu\u00eate r\u00e9alis\u00e9e \u00e0 la sortie des boutiques du quartier au moment des f\u00eates de <em>Tichri<\/em><a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn20\">20<\/a>, pr\u00e8s de la moiti\u00e9 des clients ne r\u00e9sident pas \u00e0 Belleville<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn21\">21<\/a>. Gr\u00e2ce \u00e0 cette fr\u00e9quentation ext\u00e9rieure et ponctuelle, le quartier conserve un peu de l\u2019animation des ann\u00e9es de l\u2019\u00e2ge d\u2019or.<\/b><\/p>\n<p><b>Dans l\u2019espace urbain satur\u00e9 des signes de rattachement au juda\u00efsme \u2013\u00a0fa\u00e7ades surcharg\u00e9es des commerces, sorties group\u00e9es des enfants des \u00e9coles juives, affichettes d\u2019information sur la vie de la communaut\u00e9\u00a0\u2013 la banalisation des appartenances rel\u00e8ve de l\u2019impossible. Chacun est pris dans un ensemble de signes qui l\u2019obligent \u00e0 se d\u00e9finir par rapport aux diff\u00e9rentes communaut\u00e9s pr\u00e9sentes sur le th\u00e9\u00e2tre bellevillois. Interpell\u00e9, le juif tunisien qui pr\u00e9f\u00e9rerait \u00e9voluer dans un environnement plus neutre, sans exhibition de l\u2019origine, n\u2019a d\u2019autre recours que la fuite<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn22\">22<\/a>. La concentration de commerces, institutions sociales communautaires, \u00e9coles et lieux de culte n\u2019est pas sans \u00e9voquer une sorte d\u2019<em>eruv<\/em> immat\u00e9riel, symboliquement trac\u00e9 par la proximit\u00e9 des \u00e9difices fr\u00e9quent\u00e9s par les membres de la communaut\u00e9 qui peuvent, sans sortir d\u2019un \u00e9troit p\u00e9rim\u00e8tre, r\u00e9aliser l\u2019essentiel de leurs activit\u00e9s sociales et rituelles<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn23\">23<\/a>.<\/b><\/p>\n<div> <b><a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#tocfrom3\">L\u2019ORDRE COMMUNAUTAIRE\u00a0: TRADITION, MODERNITE ET ORTHODOXIE<\/a><\/b><\/div>\n<div> <b><a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#tocfrom4\">\u00c0 charit\u00e9 bien ordonn\u00e9e\u2026<\/a><\/b><\/div>\n<p><b>Dans l\u2019organisation tunisienne traditionnelle, le religieux et le social sont confondus et rel\u00e8vent des m\u00eames structures. Dans le contexte fran\u00e7ais, la s\u00e9cularisation de l\u2019appareil communautaire a distingu\u00e9 ces deux missions et des structures bien dissoci\u00e9es sont en charge des activit\u00e9s relevant de la religion, d\u2019une part, et du domaine de l\u2019intervention sociale, d\u2019autre part. Ces diff\u00e9rences dans l\u2019organisation des institutions repr\u00e9sentatives vont susciter de nombreuses dissensions lorsqu\u2019il s\u2019agira d\u2019intervenir aupr\u00e8s de la population de Belleville. <\/b><\/p>\n<p><b>On d\u00e9nombre \u00e0 Belleville plusieurs communaut\u00e9s organis\u00e9es autour d\u2019un ou plusieurs <em>leaders<\/em>, d\u2019un lieu de culte et d\u2019activit\u00e9s communes aux fondements religieux, mais qui recouvrent le plus souvent des dimensions sociales, culturelles ou festives. Le paysage actuel r\u00e9sulte de scissions et de conflits dont les p\u00e9rip\u00e9ties t\u00e9moignent de la vive comp\u00e9tition \u00e0 laquelle se sont livr\u00e9es, et se livrent encore, les diff\u00e9rentes communaut\u00e9s pour exister. Bien que la dimension religieuse ne soit pas toujours essentielle, le contr\u00f4le des lieux de culte constitue l\u2019enjeu principal de la lutte. Le consistoire, instance officielle du juda\u00efsme fran\u00e7ais, g\u00e8re les lieux de culte et d\u00e9signe les rabbins officiant dans les synagogues qu\u2019il reconna\u00eet. Dans les faits, la cr\u00e9ation de communaut\u00e9 n\u2019a pas toujours \u00e9t\u00e9 pilot\u00e9e par l\u2019organe central et celui-ci a souvent d\u00fb ent\u00e9riner une situation d\u00e9j\u00e0 \u00e9tablie. La multiplication \u00e0 Belleville des lieux de culte, synagogues ou simples oratoires, d\u00e9volus \u00e0 des rites tunisiens, alg\u00e9riens ou ashk\u00e9nazes, mais surtout dirig\u00e9s par des responsables consid\u00e9r\u00e9s comme l\u00e9gitimes par la communaut\u00e9, illustre la n\u00e9cessaire connivence entre l\u2019autorit\u00e9 morale et ceux dont elle a la charge. L\u2019espace communautaire bellevillois s\u2019est ainsi constitu\u00e9 progressivement, au terme de rapports de force constants entre les diff\u00e9rents <em>leaders<\/em> locaux, puis entre ces repr\u00e9sentants et les instances officielles.<\/b><\/p>\n<p><b> Actuellement, l\u2019essentiel de l\u2019activit\u00e9 communautaire \u00e0 Belleville gravite autour de la synagogue de la rue Julien Lacroix et de son comit\u00e9 de gestion o\u00f9 se sont r\u00e9unis une partie des notables. Reconnu par le consistoire, le comit\u00e9 de gestion \u00e9tend son autorit\u00e9 sur la communaut\u00e9 en d\u00e9veloppant les activit\u00e9s d\u2019aide sociale par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019une association cr\u00e9\u00e9e en 1965 et nomm\u00e9e \u00ab\u00a0La Bienfaisance\u00a0\u00bb. L\u2019essentiel des fonds de l\u2019association provient des subventions du consistoire, auxquelles s\u2019ajoutent des dons r\u00e9colt\u00e9s au cours des offices religieux, avec la mise aux ench\u00e8res de la \u00ab\u00a0mont\u00e9e \u00e0 la <em>Torah<\/em>\u00a0\u00bb, ou lors des c\u00e9l\u00e9brations exceptionnelles. L\u2019association apporte des aides financi\u00e8res et distribue, tous les jeudis, les \u00ab\u00a0paniers du <em>shabbat<\/em>\u00a0\u00bb aux familles les plus d\u00e9munies. Cette tradition, vivace en Tunisie sous la forme du <em>hilluq <\/em>et r\u00e9activ\u00e9e \u00e0 Belleville, consiste \u00e0 procurer les \u00e9l\u00e9ments de base pour pr\u00e9parer le <em>shabbat<\/em>\u00a0: huile, semoule, l\u00e9gumes, parfois viande. Pour les grandes f\u00eates, comme <em> Pessah<\/em> ou <em>Hannoucca<\/em>, l\u2019ordinaire est am\u00e9lior\u00e9 et l\u2019association est charg\u00e9e par le consistoire de distribuer des sommes d\u2019argent parfois cons\u00e9quentes. Elle y gagne la reconnaissance d\u2019un r\u00f4le d\u2019interm\u00e9diaire incontournable entre les membres de la communaut\u00e9 et les institutions juives. Cette position strat\u00e9gique n\u2019est pas sans poser probl\u00e8me aux intervenants professionnels des services sociaux de la communaut\u00e9. <\/b><\/p>\n<p><b>La responsabilit\u00e9 d\u2019assistance aux d\u00e9munis de la communaut\u00e9 conf\u00e8re au pr\u00e9sident et \u00e0 l\u2019administrateur de l\u2019association un ascendant et un prestige consid\u00e9rables. Le pr\u00e9sident est un ancien notable de Tunis. L\u2019\u00e9migration, qui rapproche des milieux populaires peu fr\u00e9quent\u00e9s en Tunisie, a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cue comme un d\u00e9classement<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn24\">24<\/a>. L\u2019investissement dans l\u2019animation religieuse et sociale de la communaut\u00e9 compensera la perte de statut social. Son engagement ne se limite pas \u00e0 la vie de la communaut\u00e9, puisqu\u2019il sera conseiller municipal du XIe arrondissement sur la liste du parti socialiste. De son c\u00f4t\u00e9, l\u2019administrateur pr\u00e9sente un profil \u00e9tonnamment compl\u00e9mentaire. S\u2019il a \u00e9galement occup\u00e9 des responsabilit\u00e9s \u00e9lectives au cours de deux mandats, de 1983 \u00e0 1995, c\u2019est comme adjoint au maire UDF du XXe arrondissement. Originaire d\u2019un milieu social modeste, il est responsable d\u2019un mouvement de jeunesse sioniste \u00e0 Tunis. Apr\u00e8s son installation \u00e0 Belleville, il va progressivement devenir l\u2019un des personnages incontournables de la communaut\u00e9. Son engagement dans l\u2019animation du milieu juif tunisien suit deux axes compl\u00e9mentaires. Attach\u00e9 \u00e0 la revitalisation de la tradition religieuse, il s\u2019active pour imposer le rite tunisien \u00e0 la synagogue, ainsi que toutes les c\u00e9l\u00e9brations en vigueur \u00e0 Tunis. Cette implication dans la vie religieuse de la communaut\u00e9 se double d\u2019une position centrale au c\u0153ur des r\u00e9seaux juifs tunisiens de Belleville. Dispensant conseils aux uns et avis autoris\u00e9s aux autres, il se trouve impliqu\u00e9 dans les histoires de famille. Il tranche dans les conflits, participe aux d\u00e9cisions int\u00e9ressants l\u2019avenir des enfants, leur orientation ou m\u00eame le choix du conjoint. Il intervient aupr\u00e8s des services sociaux, ceux de la communaut\u00e9 comme ceux de la collectivit\u00e9 fran\u00e7aise, pour appuyer des demandes et traite avec les \u00e9lus municipaux pour faire avancer les dossiers administratifs&#8230; Bref, il devient le personnage incontournable de la communaut\u00e9 de Belleville, r\u00e9gentant son monde d\u2019une mani\u00e8re autocratique tout en assurant la permanence de la soci\u00e9t\u00e9 juive tunisienne.<\/b><\/p>\n<p><b>La gestion de la communaut\u00e9 repose donc sur une alliance \u00e9tonnante entre un notable influent, mais peu investi dans la vie quotidienne des habitants de Belleville, et un \u00ab\u00a0entrepreneur identitaire\u00a0\u00bb<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn25\">25<\/a> \u00e0 la Tunisienne qui est parvenu \u00e0 se doter d\u2019une tr\u00e8s forte l\u00e9gitimit\u00e9 aupr\u00e8s des membres de la communaut\u00e9. L\u2019influence de ces notables entre rapidement en concurrence avec les institutions juives d\u2019intervention sociale qui ne tardent pas \u00e0 s\u2019investir sur le quartier. La plupart des institutions intervenant aupr\u00e8s des familles juives (CASIP, OSE, OPEJ) mettent en place des structures pour encadrer la population et favoriser son int\u00e9gration. Elles sont ainsi devenues des acteurs locaux d\u00e9terminant dans la vie quotidienne du quartier, tout en suivant des objectifs relativement distincts de ceux qui animent la bienfaisance traditionnelle. De multiples contradictions opposent de fait ces services, porteurs d\u2019un savoir-faire professionnel et d\u2019une \u00e9thique dict\u00e9e par une conception moderne et relativement la\u00efque du juda\u00efsme, aux milieux communautaires traditionnels de Belleville qui ne consid\u00e8rent pas toujours favorablement l\u2019irruption de ces interlocuteurs dans leurs domaines privil\u00e9gi\u00e9s d\u2019intervention.<\/b><\/p>\n<p><b>Les divergences entre le fonctionnement communautaire local et les institutions se cristallisent sur la distribution des aides en direction des pauvres de la communaut\u00e9. Du point de vue des <em>leaders<\/em> locaux, la liste des b\u00e9n\u00e9ficiaires est simple \u00e0 \u00e9tablir\u00a0: la communaut\u00e9 conna\u00eet ses pauvres et entend les secourir selon ses propres crit\u00e8res. Les services sociaux suivent une autre logique en privil\u00e9giant des crit\u00e8res de s\u00e9lection des b\u00e9n\u00e9ficiaires calqu\u00e9s sur l\u2019action sociale professionnelle. \u00c0 l\u2019occasion de la distribution des <em>Matzot <\/em>et de la poule de <em>Pessah<\/em><a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn26\">26<\/a>, qui s\u2019accompagne \u00e9galement d\u2019une aide financi\u00e8re, le CASIP a ainsi demand\u00e9 aux responsables de la communaut\u00e9 de Belleville de v\u00e9rifier les revenus des b\u00e9n\u00e9ficiaires, selon les modalit\u00e9s couramment pratiqu\u00e9es dans le cadre de l\u2019action sociale. L\u2019initiative s\u2019est heurt\u00e9e \u00e0 une franche hostilit\u00e9 des responsables qui ont exig\u00e9 l\u2019exclusivit\u00e9 des crit\u00e8res d\u2019attribution, \u00e9tablissant de la sorte une fronti\u00e8re \u00e0 leur territoire que les services sociaux ne devaient pas transgresser. La coexistence entre ces deux \u00e9manations de la communaut\u00e9, locale ou institutionnelle, est en d\u00e9finitive largement tributaire d\u2019une comp\u00e9tition entre deux approches de l\u2019int\u00e9gration\u00a0: l\u2019une insistant sur la permanence des racines gr\u00e2ce \u00e0 la recr\u00e9ation du milieu traditionnel tunisien, l\u2019autre s\u2019appuyant sur l\u2019abandon du cadre strictement tunisien au profit d\u2019une r\u00e9f\u00e9rence \u00e9largie au juda\u00efsme, dans sa formulation fran\u00e7aise et la\u00efque. <\/b><\/p>\n<p><b>La distribution des secours aux \u00ab\u00a0pauvres\u00a0\u00bb de la communaut\u00e9 confine parfois \u00e0 l\u2019imitation de la tradition, comme dans le cas des activit\u00e9s d\u2019une association de bienfaisance ind\u00e9pendante de la synagogue, le <em> Chalom fraternit\u00e9<\/em>. Par manque de moyen, \u00e0 moins qu\u2019il ne s\u2019agisse d\u2019une strat\u00e9gie d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e, celle-ci mettait en sc\u00e8ne sa prodigalit\u00e9, chaque jeudi, sur le terre-plein du boulevard de Belleville. \u00c0 l\u2019heure de la distribution, un attroupement de personnes \u00e2g\u00e9es, des femmes en majorit\u00e9, se forme autour d\u2019une voiture ou une estafette stationn\u00e9e sur le terre-plein et contenant les fameux panier-repas du <em>shabbat<\/em>. Aucune marque distinctive ne signale le nom de l\u2019association et seuls les initi\u00e9s connaissent les proc\u00e9dures \u00e0 suivre. En \u00e9change de la pr\u00e9sentation d\u2019une carte attribu\u00e9e par l\u2019association, chacun re\u00e7oit un \u00ab\u00a0panier\u00a0\u00bb, tandis que des curieux attir\u00e9s par l\u2019animation tentent de comprendre la nature de cette distribution. Des femmes africaines se font parfois \u00e9conduire, sans avoir tout \u00e0 fait compris le contexte de l\u2019op\u00e9ration. Pour beaucoup de juifs tunisiens de Belleville, l\u2019exhibition de la charit\u00e9 est choquante \u00e0 plus d\u2019un titre. Elle expose la vuln\u00e9rabilit\u00e9 des personnes \u00e2g\u00e9es, ce qui discr\u00e9dite la l\u00e9gendaire solidarit\u00e9 entre les g\u00e9n\u00e9rations et renvoie une image mis\u00e9rabiliste de la communaut\u00e9.<\/b><\/p>\n<p><b>Les institutions portent un jugement relativement ambivalent sur Belleville. Si elles mettent en avant le r\u00f4le positif qu\u2019a rempli la structure communautaire tunisienne pour l\u2019accueil et l\u2019adaptation des familles traumatis\u00e9es par l\u2019exil, elles pointent aussi les impasses d\u2019un repli trop important sur le quartier. Le travail effectu\u00e9 par le centre de l\u2019OSE vise ainsi \u00e0 r\u00e9duire l\u2019enfermement des familles les plus fragiles. D\u00e9pendant du milieu communautaire s\u00e9curisant, celles-ci n\u2019\u00e9voluent que dans le petit p\u00e9rim\u00e8tre bellevillois. Ces difficult\u00e9s \u00e0 sortir de l\u2019univers familier concernent les familles ayant \u00ab\u00a0rat\u00e9 leur int\u00e9gration\u00a0\u00bb, selon les termes d\u2019une intervenante. Apr\u00e8s quelques ann\u00e9es en France, l\u2019am\u00e9lioration de leur situation socio-\u00e9conomique a permis \u00e0 de nombreuses familles de Belleville de quitter le quartier pour des logements de meilleure qualit\u00e9 et un environnement plus stable. D\u2019autres sont rest\u00e9es par choix, mais \u00e9voluent dans un espace tr\u00e8s \u00e9clat\u00e9 dont Belleville ne repr\u00e9sente qu\u2019un p\u00f4le. Enfin, celles qui ont rencontr\u00e9 des \u00e9checs successifs apparaissent captives du petit milieu bellevillois, fraternel mais forc\u00e9ment limit\u00e9. Les atouts qu\u2019apporte un quartier comme Belleville pour l\u2019int\u00e9gration des migrants apparaissent alors terriblement nuanc\u00e9s par l\u2019inertie impos\u00e9e aux trajectoires et la r\u00e9p\u00e9tition des probl\u00e8mes sociaux dans les familles. Maintenues dans les marges de la soci\u00e9t\u00e9 d\u2019installation, ces familles incorporent difficilement les \u00e9l\u00e9ments indispensables \u00e0 une \u00e9volution autonome. En particulier, la pr\u00e9servation de l\u2019usage du jud\u00e9o-arabe se fait au d\u00e9triment d\u2019une ma\u00eetrise du fran\u00e7ais. <\/b><\/p>\n<div> <b><a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#tocfrom5\">La comp\u00e9tition religieuse<\/a><\/b><\/div>\n<p><b>La pratique religieuse \u00e0 Belleville a connu de fortes fluctuations. Pour simplifier, on retiendra deux p\u00e9riodes. La premi\u00e8re se situe \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e de Tunisie et se prolonge jusqu\u2019\u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970. Elle se caract\u00e9rise par une prise de distance relative \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la religion, processus largement engag\u00e9 en Tunisie, mais qui se poursuit dans le contexte bellevillois. La dimension culturelle du juda\u00efsme tunisien tend \u00e0 l\u2019emporter sur la pratique religieuse, m\u00eame si celle-ci demeure vivace. Apr\u00e8s quoi lui succ\u00e8de une p\u00e9riode de retour au religieux (<em>Techouva<\/em>), qui n\u2019est \u00e9videmment pas propre au quartier, mais qui va prendre une dimension int\u00e9ressante \u00e0 d\u00e9tailler dans le cadre bellevillois. Aux signes ordinaires d\u2019appartenance au juda\u00efsme viennent s\u2019ajouter des pratiques plus exigeantes. L\u2019accomplissement de toutes les recommandations sp\u00e9cifi\u00e9es par le rite respecte une liste qui s\u2019allonge en fonction du degr\u00e9 d\u2019observance retenu\u00a0: la pose de <em>mezouzot<\/em> au seuil du foyer familial et de chaque \u00e9difice fr\u00e9quent\u00e9 par des juifs, le respect d\u2019une <em>cacherout<\/em> plus exigeante (s\u00e9paration des aliments carn\u00e9s et lact\u00e9s dans les repas, utilisation des \u00ab\u00a0deux vaisselles\u00a0\u00bb pour chacun des genres d\u2019aliments), la fr\u00e9quentation du <em> mikv\u00e9<\/em>, le port constant de la kippa ou d\u2019un couvre-chef quelconque pour les hommes et, de plus en plus, d\u2019une d\u00e9marche similaire pour les femmes.<\/b><\/p>\n<p><b>Le renforcement des conditions de la pratique religieuse prend \u00e0 Belleville une dimension toute particuli\u00e8re dans la mesure o\u00f9 la communaut\u00e9 tunisienne a conserv\u00e9 une religiosit\u00e9 relativement forte, si on la compare \u00e0 la situation moyenne du juda\u00efsme au milieu des ann\u00e9es 1970. Le \u00ab\u00a0retour\u00a0\u00bb qui s\u2019op\u00e8re alors suit des modalit\u00e9s qui heurtent de front le contexte traditionnel. Si la nouvelle normativit\u00e9 religieuse n\u2019a g\u00e9n\u00e9ralement rencontr\u00e9 que fort peu de r\u00e9sistance dans les communaut\u00e9s sensibles \u00e0 un renouveau du juda\u00efsme, elle n\u2019a pas v\u00e9ritablement s\u00e9duit les milieux traditionnels attach\u00e9s \u00e0 leurs rites et coutumes. Aux marges de la mouvance de l\u2019orthodoxie juive, le mouvement Loubavitch a progressivement consolid\u00e9 son influence aupr\u00e8s des juifs originaires d\u2019Afrique du Nord. Bien que s\u2019inscrivant dans la filiation du hassidisme d\u2019Europe orientale, les Loubavitch ont su r\u00e9pondre aux attentes des jeunes s\u00e9farades d\u00e9racin\u00e9s, en recherche d\u2019une \u00ab\u00a0rejuda\u00efsation\u00a0\u00bb tout en r\u00e9alisant la rupture avec une tradition v\u00e9cue comme pesante (Podselver, 1990). En ce sens, le m\u00e9lange de messianisme, de rigorisme et d\u2019exigence absolue qui caract\u00e9rise le hassidisme lui permet de s\u2019instituer en r\u00e9f\u00e9rence totalisante face aux autres compromis r\u00e9alis\u00e9s par les diff\u00e9rentes facettes du juda\u00efsme. Dans sa pr\u00e9tention \u00e0 investir l\u2019ensemble des aspects de la vie quotidienne, le hassidisme se confronte logiquement au mode de vie traditionnel. <\/b><\/p>\n<p><b>Les diff\u00e9rentes tentatives \u00ab\u00a0d\u2019entrisme\u00a0\u00bb exerc\u00e9 par les Loubavitch dans la communaut\u00e9 bellevilloise ont cependant \u00e9chou\u00e9. Neutralis\u00e9s dans l\u2019espace rituel, ils ont n\u00e9anmoins install\u00e9 \u00e0 Belleville l\u2019un de leurs centres parisien et ouvert deux \u00e9coles. L\u2019impact du mouvement Loubavitch aupr\u00e8s des membres de la communaut\u00e9 reste difficile \u00e0 appr\u00e9cier. La participation active de nombreux commer\u00e7ants qui relaient les campagnes de v\u00e9rification des <em>t\u00e9filines<\/em> lanc\u00e9es par les Loubavitch ou l\u2019exposition de la photo encadr\u00e9e du Rabbi Schneerson, accompagn\u00e9e du fameux Dollar<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn27\">27<\/a>, sur la plupart des \u00e9talages bellevillois t\u00e9moignent de l\u2019\u00e9cho rencontr\u00e9 par les symboles du mouvement. Du reste, la contradiction entre le rigorisme des Loubavitch et les positions plus conciliantes des institutions habituelles du juda\u00efsme fran\u00e7ais n\u2019est pas relev\u00e9e au niveau des pratiques quotidiennes par les juifs bellevillois. On assiste au contraire \u00e0 une sorte de syncr\u00e9tisme entre les diff\u00e9rents signes des tendances du juda\u00efsme, ph\u00e9nom\u00e8ne parfaitement illustr\u00e9 par la d\u00e9coration de la boutique tenue par l\u2019administrateur de la synagogue. Les poissons et <em>Khamsa<\/em> (mains \u00e0 5 doigts) des croyances populaires tunisiennes c\u00f4toient le fameux portrait du rabbi de Loubavitch et le pr\u00e9sentoir distribuant \u00ab\u00a0Actualit\u00e9 juive\u00a0\u00bb, le journal des milieux consistoriaux. <\/b><\/p>\n<p><b>En d\u00e9finitive, les divergences concernent moins des interpr\u00e9tations religieuses que des modes d\u2019expression et de visibilit\u00e9 de la pratique. Ainsi, la comp\u00e9tition \u00e0 laquelle se livrent les associations de bienfaisance et le mouvement Loubavitch pour assurer la repr\u00e9sentation des juifs dans le quartier fait l\u2019objet de nombreuses critiques. M\u00eame s\u2019il ne s\u2019agit que d\u2019une retomb\u00e9e indirecte de leurs activit\u00e9s pros\u00e9lytes ou charitables, l\u2019affichage de plus en plus exub\u00e9rant des signes de l\u2019existence communautaire contrarie la banalisation de la jud\u00e9it\u00e9. Le quadrillage des rues du secteur juif Belleville par les militants Loubavitch qui proposent la pose de <em>t\u00e9filines<\/em> aux passants<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn28\">28<\/a> et, plus fr\u00e9quemment, aux employ\u00e9s des commerces juifs, irrite tout particuli\u00e8rement les habitants qui consid\u00e8rent \u00ab\u00a0qu\u2019ils font trop de z\u00e8le\u00a0\u00bb. Par ailleurs, cette prise de possession de l\u2019espace public apporte une trop grande publicit\u00e9 \u00e0 la communaut\u00e9, d\u00e9j\u00e0 fortement \u00ab\u00a0d\u00e9privatis\u00e9e\u00a0\u00bb avec les manifestations m\u00e9diatiques, aussi bien religieuses (<em>Yom HaTorah <\/em>ou \u00ab\u00a0jour de la <em>Torah<\/em>\u00a0\u00bb par exemple) que culturel ou politique (engagement aupr\u00e8s d\u2019Isra\u00ebl ou mobilisations contre l\u2019antis\u00e9mitisme)<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn29\">29<\/a>. Le sentiment d\u2019une visibilit\u00e9 excessive de la juda\u00efcit\u00e9 gagne dans les milieux mod\u00e9r\u00e9s qui consid\u00e8rent avec circonspection la mont\u00e9e de l\u2019orthodoxie religieuse militante. Dans sa forme la plus radicale, cette orthodoxie tranche par sa \u00ab\u00a0d\u00e9finition r\u00e9active face \u00e0 la modernit\u00e9\u00a0\u00bb avec le \u00ab\u00a0traditionalisme tranquille\u00a0\u00bb et plus ouvert d\u00e9fendu par les tenants du juda\u00efsme tunisien<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn30\">30<\/a>. De nombreuses options divergentes opposent ces conceptions du juda\u00efsme qui entrent en conflit pour \u00e9noncer le \u00ab\u00a0nouveau mod\u00e8le d\u2019excellence juive\u00a0\u00bb (Saada, 1993\u00a0: 115).<\/b><\/p>\n<p><b>Il faut n\u00e9anmoins replacer cette surench\u00e8re dans la visibilit\u00e9 dans le syst\u00e8me bellevillois. Le manque de retenue dans l\u2019expression publique ne concerne pas que les juifs de Belleville, mais s\u2019\u00e9tend \u00e0 tous les groupes influents sur la sc\u00e8ne locale\u00a0: asiatiques, maghr\u00e9bins musulmans, africains, artistes, militants associatifs. En ce sens, l\u2019appropriation de l\u2019espace urbain \u00e0 l\u2019occasion de manifestations religieuses ou par l\u2019expression d\u2019une sociabilit\u00e9 extravertie ne met pas en p\u00e9ril la cohabitation entre les diff\u00e9rentes composantes du quartier, elle constitue au contraire les fondements de l\u2019int\u00e9gration \u00e0 la bellevilloise. Car la constitution et l\u2019\u00e9volution du quartier \u00ab\u00a0tune\u00a0\u00bb ne s\u2019effectuent pas de fa\u00e7on autonome, suivant des logiques qui lui seraient sp\u00e9cifiques. La structuration communautaire des juifs tunisiens doit tenir compte des contraintes \u00e9nonc\u00e9es par l\u2019histoire et le cadre bellevillois. De m\u00eame, l\u2019ordre social bellevillois se construit avec l\u2019apport dynamique de ses diff\u00e9rentes composantes, dont les juifs tunisiens composent un bloc extr\u00eamement pr\u00e9sent. Si la m\u00e9moire et les usages des juifs tunisiens ont \u00e9t\u00e9 fa\u00e7onn\u00e9s par le contexte et la personnalit\u00e9 de Belleville, le syst\u00e8me bellevillois<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn31\">31<\/a> s\u2019est lui aussi beaucoup inspir\u00e9 des modalit\u00e9s de la \u00ab\u00a0cohabitation \u00e0 la tunisienne\u00a0\u00bb. <\/b><\/p>\n<div> <b><a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#tocfrom6\">L\u2019AUTHENTICITE COMME MOTEUR DE LA DISTINCTION SOCIALE<\/a><\/b><\/div>\n<div> <b><a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#tocfrom7\">D\u00e9classement et recomposition sociale<\/a><\/b><\/div>\n<p><b>Au moment de l\u2019exil, la soci\u00e9t\u00e9 juive tunisienne apparaissait fortement hi\u00e9rarchis\u00e9e. Une petite \u00e9lite, une classe moyenne en progression et une masse de pauvres, bien qu\u2019appartenant \u00e0 la m\u00eame communaut\u00e9, communiquaient peu et \u00e9voluaient s\u00e9par\u00e9ment dans une relative indiff\u00e9rence. Pour une minorit\u00e9 de familles ais\u00e9es, les artisans, commer\u00e7ants et employ\u00e9s des quartiers mixtes de Tunis, l\u2019\u00e9migration va bouleverser cet ordre social. Parties en catastrophe, elles font l\u2019exp\u00e9rience de la pr\u00e9carit\u00e9 et unissent leur destin \u00e0 celui des classes populaires. Elles emprunteront les m\u00eames itin\u00e9raires, rencontreront les m\u00eames obstacles et, finalement, trouveront refuge dans les m\u00eames logements. Pour ces familles, l\u2019exil s\u2019accompagne d\u2019une terrible perte de statut. L\u2019arriv\u00e9e en France signifie le plus souvent une r\u00e9orientation professionnelle, synonyme de prol\u00e9tarisation pour la plupart des petits m\u00e9tiers artisanaux. Les nombreux bijoutiers ou travailleurs du cuir n\u2019ont pas trouv\u00e9 \u00e0 exercer leurs comp\u00e9tences et ont le plus souvent d\u00fb se reconvertir dans d\u2019autres activit\u00e9s. La d\u00e9gradation du statut professionnel est vivement ressentie, au point que 48\u00a0% des juifs tunisiens de Belleville consid\u00e8rent que leur niveau de vie est inf\u00e9rieur en France de ce qu\u2019il \u00e9tait en Tunisie. Il est vrai que sur les 52\u00a0% de personnes enqu\u00eat\u00e9es en 1970 et travaillant comme artisans et commer\u00e7ants en Tunisie, seuls 26\u00a0% d\u2019entre elles avaient conserv\u00e9 cette activit\u00e9, les autres venant grossir les rangs des 63\u00a0% d\u2019ouvriers, man\u0153uvres et petits employ\u00e9s. Et pourtant, Belleville a offert pendant longtemps d\u2019importants d\u00e9bouch\u00e9s professionnels dans ses ateliers et commerces tenus par la communaut\u00e9&#8230;<\/b><\/p>\n<p><b>La prol\u00e9tarisation se poursuit avec l\u2019installation dans les taudis bellevillois, \u00e0 proximit\u00e9 d\u2019une population qu\u2019on ne fr\u00e9quente plus depuis longtemps, parfois plusieurs g\u00e9n\u00e9rations, et dont on ne partage ni les coutumes, ni la mani\u00e8re de vivre. La vie quotidienne fournit de nombreuses occasions de constater les diff\u00e9rences subtiles d\u2019usages qui sont autant de crit\u00e8res de distinction sociale\u00a0:<\/b><\/p>\n<div>\n<p><b>\u00ab\u00a0Mes parents ont \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9s dans le bilinguisme le plus complet. Ma m\u00e8re a \u00e9t\u00e9 scolaris\u00e9e \u00e0 l\u2019Alliance. Elle a toujours \u00e9crit et parl\u00e9 un parfait fran\u00e7ais. Elle trouvait que les Fran\u00e7ais de Belleville \u00e9taient vulgaires car ils utilisaient des mots qu\u2019elle n\u2019avait jamais utilis\u00e9s. Du c\u00f4t\u00e9 paternel, mon grand-p\u00e8re \u00e9tait quand m\u00eame contrema\u00eetre au chemin de fer fran\u00e7ais, un monsieur tr\u00e8s petite bourgeoisie. Du c\u00f4t\u00e9 de ma m\u00e8re, ma grand-m\u00e8re \u00e9tait sage-femme, elle accouchait les femmes du Bey, c\u2019\u00e9tait pas n\u2019importe qui. C\u2019\u00e9taient des gens qu\u2019on appelait les bonnes familles \u00e0 Tunis. M\u00eame s\u2019ils avaient un style de vie tr\u00e8s tunisien, c\u2019\u00e9taient pas des&#8230; Les femmes \u00e0 Belleville sortaient les chaises dehors, ma m\u00e8re n\u2019a jamais fait \u00e7a. Je n\u2019ai jamais vu ma m\u00e8re assise dehors. Souvent elle s\u2019arr\u00eatait pour discuter, elle \u00e9tait amie avec les autres quand m\u00eame. Par exemple sur les photos de la circoncision de mon fr\u00e8re, il y a beaucoup de gens de l\u2019immeuble. Ce n\u2019est pas qu\u2019elle ne les fr\u00e9quentait pas, mais elle n\u2019\u00e9tait pas tout le temps dehors, elle n\u2019avait pas cette familiarit\u00e9 avec les autres\u00a0\u00bb<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn32\">32<\/a>.<\/b><\/p>\n<\/div>\n<p><b>L\u2019origine tunisienne et l\u2019appartenance au juda\u00efsme ne constituent pas n\u00e9cessairement des affinit\u00e9s suffisantes pour d\u00e9passer les fronti\u00e8res sociales, b\u00e2ties sur des ann\u00e9es de socialisation et de formation aux codes de son groupe. La reproduction, en situation d\u2019\u00e9migration, des clivages en vigueur en Tunisie ne doit pas surprendre. La reconstitution du milieu d\u2019origine ne doit-elle pas respecter les segmentations significatives\u00a0? Il est vrai que ces diff\u00e9renciations se tiennent dans un espace plus r\u00e9duit qu\u2019\u00e0 Tunis. La s\u00e9paration des territoires est d\u00e9sormais d\u00e9licate, d\u2019autant plus qu\u2019il importe d\u2019affirmer la coh\u00e9sion de la communaut\u00e9 face \u00e0 un environnement encore plus dissemblable. Confront\u00e9s aux autres populations du quartier, les juifs tunisiens minimisent leurs dissonances et se dotent d\u2019une identit\u00e9 collective qui, jusqu\u2019\u00e0 un certain point, transcende les diff\u00e9rences de statut. L\u2019expression des hi\u00e9rarchies dans la communaut\u00e9 se maintient d\u00e9sormais gr\u00e2ce \u00e0 un subtil syst\u00e8me de convenances, int\u00e9rioris\u00e9es en Tunisie et reproduites dans la vie quotidienne \u00e0 Belleville. Quand on occupe un rang, certaines choses ne se font pas, ce qui n\u2019emp\u00eache nullement d\u2019entretenir de multiples relations avec la communaut\u00e9. Parmi les occasions o\u00f9 se manifestent les positions sociales, le choix du conjoint est d\u2019une importance capitale. L\u2019imp\u00e9ratif du mariage entre juifs, tunisiens de pr\u00e9f\u00e9rence, ne saurait suffire. On ne brade pas les alliances de la famille, il importe de respecter un certain nombre de crit\u00e8res engageant la respectabilit\u00e9, l\u2019honneur et les calculs bien compris. Le mariage pr\u00e9f\u00e9rentiel entre cousins ayant \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9 par la plupart des familles, on accorde une pr\u00e9f\u00e9rence aux soupirants \u00ab\u00a0bien n\u00e9s\u00a0\u00bb. Les crit\u00e8res utilis\u00e9s en Tunisie restent valables en France. Le milieu social d\u2019origine p\u00e8se un poids d\u00e9terminant. Il \u00e9quivaut souvent \u00e0 une origine g\u00e9ographique, comme dans cet exemple\u00a0:<\/b><\/p>\n<div>\n<p><b> \u00ab\u00a0Quand j\u2019ai annonc\u00e9 que ma fille s\u2019\u00e9tait mari\u00e9e, mes amis m\u2019ont demand\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Elle a \u00e9pous\u00e9 un juif\u00a0?\u00a0\u00bb, j\u2019ai dit\u00a0: \u00ab\u00a0Oui\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Ah bon, bon. Mais un s\u00e9farade ou un ashk\u00e9naze?\u00a0\u00bb j\u2019ai dit\u00a0: \u00ab\u00a0un s\u00e9farade\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Ah, bon, bon. Mais de quelle origine il est\u00a0? \u00c9gyptien, ou &#8230;?\u00a0\u00bb, j\u2019ai dit\u00a0: \u00ab\u00a0Non, il est Nord-Africain\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Mais quoi, Maroc, Alg\u00e9rie&#8230;\u00a0?\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Non, non pas du tout, Tunisie\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Ah. Tr\u00e8s bien. Mais d\u2019o\u00f9\u00a0? du Nord, du Sud\u00a0?\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0de Tunis\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Alma! quelle chance tu as\u00a0!!. Et de quel c\u00f4t\u00e9 de Tunis\u00a0?\u00a0\u00bb, j\u2019ai dit\u00a0: \u00ab\u00a0De l\u2019avenue de Londres\u00a0\u00bb, C\u2019est la rue des jeunes qui \u00e9taient plus ou moins \u00e0 la page, et c\u2019\u00e9tait la grande rue des juifs tunisiens sortis du ghetto. Mes amis n\u2019en revenaient pas\u00a0: \u00ab\u00a0Mais o\u00f9 tu as d\u00e9nich\u00e9 ce tr\u00e9sor l\u00e0\u00a0?\u00a0\u00bb. On aurait \u00e9t\u00e9 en Tunisie, \u00e7a aurait \u00e9t\u00e9 possible, mais on \u00e9tait l\u00e0 et je tombe sur l\u2019oiseau rare&#8230;\u00a0\u00bb<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn33\">33<\/a>.<\/b><\/p>\n<\/div>\n<p><b>Les alliances ne correspondent cependant pas toujours \u00e0 ce qui \u00e9tait recherch\u00e9. Le d\u00e9classement v\u00e9cu \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e \u00e0 Belleville peut s\u2019aggraver avec l\u2019union d\u2019un de ses enfants avec un conjoint d\u2019une origine plus modeste. Les rapports entre les deux familles font alors ressurgir les fronti\u00e8res sociales, au d\u00e9tour d\u2019une conversation ou lors des f\u00eates de familles. Pour cette femme dont la m\u00e8re vient d\u2019une famille <em>gran\u00e2<\/em> de la haute bourgeoisie tunisienne, les hasards du travail \u00e0 Belleville l\u2019ont amen\u00e9e \u00e0 se marier avec un commer\u00e7ant de Belleville dont la famille est d\u2019origine populaire. Si cette union ne pose pas de probl\u00e8mes particuliers aux conjoints, elle n\u00e9cessite un constant rappel des positions sociales des familles respectives. Le recours \u00e0 une all\u00e9gorie g\u00e9ographique particuli\u00e8rement pertinente fait ici fonction de distinction sociale. Pour comprendre le passage ci-dessous il faut savoir que la m\u00e8re venant de la haute bourgeoisie tunisienne a toujours racont\u00e9 \u00e0 sa fille que <em>\u00ab\u00a0dans la ville de Tunis, il y avait une fontaine et cet endroit coupait la ville en deux. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, il y avait ce qu\u2019on pourrait appeler Neuilly aujourd\u2019hui, et puis de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, il y avait les quartiers o\u00f9 elle n\u2019avait pas le droit d\u2019aller\u00a0\u00bb<\/em>. Laissons-la continuer \u00e0 exposer une bonne mani\u00e8re de remettre les choses en ordre\u00a0:<\/b><\/p>\n<div>\n<p><b> \u00ab\u00a0Quand je me suis mari\u00e9e, il y avait des tiraillements avec ma belle-m\u00e8re. Un jour o\u00f9 elle me faisait des r\u00e9flexions, ma m\u00e8re qui ne parle jamais, c\u2019est quelqu\u2019un de tr\u00e8s discret, est sortie de ses gonds et lui a dit\u00a0: \u00ab\u00a0vous savez, si on \u00e9tait encore \u00e0 Tunis, ma fille n\u2019aurait jamais connu votre fils parce qu\u2019elle n\u2019aurait pas eu le droit de traverser la fontaine\u00a0\u00bb. Ma belle-m\u00e8re, de ce jour, ne m\u2019a plus jamais cass\u00e9 les pieds parce qu\u2019elle lui avait remis les pendules \u00e0 l\u2019heure. La famille de mon mari vient d\u2019un milieu disons tr\u00e8s modeste. Tr\u00e8s honn\u00eate, tr\u00e8s droite, des gens tout \u00e0 fait respectables, mais tr\u00e8s modestes. Mon mari est un type tr\u00e8s bien, donc mes parents l\u2019adorent et c\u2019est vraiment comme un fils pour eux, mais de temps en temps, ma m\u00e8re, qui a quand m\u00eame gard\u00e9 quelques principes d\u2019avant, me dit \u00ab\u00a0tu sais, si on vivait toujours \u00e0 Tunis, tu ne l\u2019aurais pas connu\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0tu ne l\u2019aurais pas fr\u00e9quent\u00e9&#8230;\u00a0\u00bb. Ce genre de choses, de temps en temps \u00e7a ressort l\u00e9g\u00e8rement comme \u00e7a\u00a0\u00bb<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn34\">34<\/a>.<\/b><\/p>\n<\/div>\n<p><b>La perception des diff\u00e9rences de positions sociales n\u2019implique pas seulement des individus ou des familles. Elle tend \u00e0 s\u2019appliquer \u00e0 l\u2019ensemble de la communaut\u00e9 bellevilloise qui est distingu\u00e9e du reste de la communaut\u00e9 juive tunisienne. Le quartier et ses habitants connaissent alors la m\u00eame d\u00e9valorisation. Ce m\u00e9canisme de stigmatisation conjointe des hommes et du lieu existe depuis tr\u00e8s longtemps \u00e0 Belleville qui, bien avant l\u2019arriv\u00e9e des juifs tunisiens, souffre d\u2019une tr\u00e8s mauvaise r\u00e9putation. Quartier de la s\u00e9dition, repaire de mauvais gar\u00e7ons aux m\u0153urs plus que douteuses, amoncellement de taudis croulants et crasseux, terrain d\u2019\u00e9lection des mis\u00e9reux de la capitale, puis des immigr\u00e9s aux coutumes inqui\u00e9tantes, Belleville aura re\u00e7u toutes les opprobres et personnifi\u00e9 avec constance une certaine id\u00e9e de la d\u00e9ch\u00e9ance sociale. Il appara\u00eet donc normal que les juifs \u00ab\u00a0basses classes\u00a0\u00bb vivent \u00e0 Belleville, et r\u00e9ciproquement, que les habitants du quartier aient peu de qualit\u00e9s. Pour les juifs tunisiens de la capitale, ceux de Belleville incarnent la strate la plus arri\u00e9r\u00e9e de la communaut\u00e9, la plus clinquante et caricaturale. Souvent, elle fait honte par ses d\u00e9fauts \u00e9rig\u00e9s en mani\u00e8re d\u2019\u00eatre, cette tendance \u00e0 l\u2019exhibition qui est consid\u00e9r\u00e9e comme une marque impardonnable de vulgarit\u00e9\u00a0:<\/b><\/p>\n<div>\n<p><b> \u00ab\u00a0Jusqu\u2019\u00e0 il y a environ quinze ans, pour moi, Belleville \u00e9tait synonyme de vulgarit\u00e9. C\u2019\u00e9tait un quartier o\u00f9 je ne devais pas aller, ce n\u2019\u00e9tait pas fr\u00e9quentable du tout. Dire je vais \u00e0 Belleville ou je travaille \u00e0 Belleville, c\u2019\u00e9tait totalement p\u00e9joratif. Quand on disait les \u00ab\u00a0bouchers de Belleville\u00a0\u00bb, c\u2019\u00e9tait l\u2019horreur totale. Les choses ont un peu chang\u00e9 aujourd\u2019hui, mais jusqu\u2019\u00e0 il y a quinze ans, on a eu l\u2019image de la grosse Bellevilloise qui faisaient 120 Kg, vulgaire avec les cheveux teints en roux ou en blond, avec les ongles courts et les doigts bien boudin\u00e9s avec quatorze bagues, enfin c\u2019\u00e9tait l\u2019arbre de No\u00ebl hein\u00a0\u00bb<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn35\">35<\/a>.<\/b><\/p>\n<\/div>\n<div> <b><a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#tocfrom8\">Le retour des racines<\/a><\/b><\/div>\n<p><b>Bien que proposant une vitrine peu reluisante de la communaut\u00e9, les juifs de Belleville ont paradoxalement finis par repr\u00e9senter la tunisianit\u00e9. Au contact des pratiques d\u00e9velopp\u00e9es dans le quartier, de nombreux juifs tunisiens venant des classes moyennes se red\u00e9couvrent des racines ou des habitudes qu\u2019ils avaient abandonn\u00e9 parfois depuis plusieurs g\u00e9n\u00e9rations. L\u2019acclimatation prend alors des formes originales, puisqu\u2019il ne s\u2019agit plus seulement de s\u2019adapter \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise, mais aussi et surtout de se familiariser avec la vie juive tunisienne des milieux populaires. Double apprentissage donc, qui prend des d\u00e9tours surprenants, comme pour cette jeune femme venue aider son p\u00e8re dans la boutique qu\u2019il tient \u00e0 Belleville et qui doit se familiariser avec le jud\u00e9o-arabe utilis\u00e9 par les clients\u00a0:<\/b><\/p>\n<div>\n<p><b>\u00ab\u00a0On n\u2019a jamais parl\u00e9 l\u2019arabe chez moi, jamais. J\u2019ai d\u00e9couvert l\u2019arabe en venant donner un coup de main \u00e0 mon p\u00e8re \u00e0 la boutique. Je me suis trouv\u00e9e parachut\u00e9e dans un milieu que je ne connaissais absolument pas et que je n\u2019avais jamais fr\u00e9quent\u00e9. Il y avait beaucoup de familiarit\u00e9, parce qu\u2019\u00e0 Belleville, tout le monde se conna\u00eet et se tape sur l\u2019\u00e9paule\u00a0: \u00ab\u00a0salut ch\u00e9rie\u00a0! \u00e7a va mon c\u0153ur\u00a0?\u00a0\u00bb. [&#8230;] Quand les clients entrent dans la boutique, ils s\u2019adressent \u00e0 vous en jud\u00e9o-arabe. Mais ils voient tout de suite \u00e0 votre t\u00eate que vous n\u2019avez pas compris. \u00c0 partir de l\u00e0, il faut un mot en arabe, deux mots en fran\u00e7ais, mais il y a des mots, quoi qu\u2019il arrive, qui sont en arabe, \u00e7a il n\u2019y a rien \u00e0 faire, il y a des mots qui n\u2019ont pas leur \u00e9quivalence fran\u00e7aise. [&#8230;] Je commence \u00e0 comprendre l\u2019arabe, avec le temps, il y a m\u00eame des mots qui sont rentr\u00e9s dans mon langage\u00a0\u00bb<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn36\">36<\/a>.<\/b><\/p>\n<\/div>\n<p><b>Bien que limit\u00e9e \u00e0 la pratique linguistique, l\u2019exp\u00e9rience pr\u00e9sente un cas int\u00e9ressant d\u2019acculturation invers\u00e9e\u00a0: \u00e0 la minorit\u00e9 en exil, plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 d\u2019installation. Elle recoupe d\u2019autres t\u00e9moignages \u00e9voquant le retour aux racines par l\u2019usage d\u2019une langue que la famille avait pratiquement abandonn\u00e9e dans le contexte tunisien. Ressuscit\u00e9e \u00e0 l\u2019occasion d\u2019une immersion prolong\u00e9e dans le milieu bellevillois, la langue ancestrale se fait volontiers vecteur de l\u2019identit\u00e9\u00a0:<\/b><\/p>\n<div>\n<p><b>\u00ab\u00a0Mon grand-p\u00e8re parlait le maltais, sa femme ne parlait que l\u2019arabe. Mes parents parlaient entre eux l\u2019arabe, mais ils me parlaient \u00e0 moi fran\u00e7ais. Et moi, jusqu\u2019\u00e0 ce que je sois arriv\u00e9 ici, je n\u2019ai jamais pu m\u2019exprimer correctement en arabe. Maintenant, \u00e7a me sort tout seul. C\u2019est tr\u00e8s \u00e9trange, je n\u2019ai jamais parl\u00e9 arabe \u00e0 la maison, mais je comprenais tr\u00e8s bien tout ce qui se disait. Ici, je parle beaucoup plus volontiers, sans aucune retenue pratiquement. C\u2019est tr\u00e8s \u00e9trange comme retour. Le contact de la communaut\u00e9 de la rue Julien Lacroix, o\u00f9 l\u2019on parle beaucoup arabe, a sans doute jou\u00e9\u00a0\u00bb<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn37\">37<\/a>.<\/b><\/p>\n<\/div>\n<p><b>Le r\u00e9investissement de l\u2019identit\u00e9 juive tunisienne passe par cet usage de la langue embl\u00e9matique et l\u2019adoption de pratiques tomb\u00e9es en d\u00e9su\u00e9tude en Tunisie et qui reviennent \u00e0 Belleville par\u00e9es des atours de l\u2019authenticit\u00e9. Nombre de juifs tunisiens font ainsi \u00e9tat d\u2019une fr\u00e9quentation plus assidue des synagogues au moment des grandes f\u00eates du calendrier religieux, notamment \u00e0 celles qui sont plus sp\u00e9cifiques \u00e0 la Tunisie. Ce \u00ab\u00a0<em>revival<\/em>\u00a0\u00bb identitaire s\u2019illustre tout particuli\u00e8rement \u00e0 l\u2019occasion de la c\u00e9r\u00e9monie dite de la \u00ab\u00a0lev\u00e9e des <em> sefarim<\/em>\u00a0\u00bb. Au cours de cette c\u00e9r\u00e9monie, les rouleaux contenant les textes de la <em>Torah<\/em> sont remis\u00e9s dans leur armoire. Le rite tunisien accorde une importance sp\u00e9ciale \u00e0 cette op\u00e9ration, le plus souvent accompli rapidement et sans manifestation particuli\u00e8re dans les autres rites. Bien que se tenant \u00e0 la synagogue, la f\u00eate ne rel\u00e8ve pas seulement du domaine religieux, mais tient aussi beaucoup de la manifestation populaire. Une foule compacte et joyeuse se r\u00e9unit dans un va-et-vient continuel entre l\u2019ext\u00e9rieur et la salle, tandis qu\u2019on sert rafra\u00eechissements et collations diverses et qu\u2019un orchestre seconde le <em>Hazan<\/em> dans ses chants emprunt\u00e9s au r\u00e9pertoire sacr\u00e9, mais \u00e9galement populaire. Chaque nouvelle chanson \u00e0 succ\u00e8s est accueillie par une salve de youyous lanc\u00e9s par le public f\u00e9minin. Apr\u00e8s plusieurs heures peut d\u00e9buter le clou de la soir\u00e9e\u00a0: la mise aux ench\u00e8res du privil\u00e8ge de porter l\u2019un des <em>sefarim<\/em> avant son retour dans l\u2019armoire pour une ann\u00e9e enti\u00e8re. La liesse collective atteint son paroxysme lorsque, dans une sarabande effr\u00e9n\u00e9e, la dizaine de <em> sefarim<\/em> font le tour de la synagogue en recevant les embrassades passionn\u00e9es des fid\u00e8les.<\/b><\/p>\n<p><b>De m\u00eame, les c\u00e9l\u00e9brations du cycle de vie, naissances, mariages, <em>Bar-mitzvoth<\/em> et d\u00e9c\u00e8s constituent autant d\u2019occasions de r\u00e9affirmer et d\u2019\u00e9prouver son appartenance, non seulement \u00e0 la famille \u00e9largie, mais \u00e9galement \u00e0 la communaut\u00e9<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn38\">38<\/a>. Le faste apport\u00e9 aux f\u00eates gr\u00e8ve lourdement le budget des familles modestes, mais celles-ci ne renonceraient pour rien au monde \u00e0 ces festivit\u00e9s qui t\u00e9moignent de leur inscription dans une tradition bien vivante. C\u2019est l\u2019occasion de r\u00e9unir les branches dispers\u00e9es de la famille, d\u2019y associer les amis et alli\u00e9s, souvent des voisins. Mais surtout, l\u2019\u00e9clat donn\u00e9 \u00e0 ces moments cl\u00e9s de la transmission de l\u2019identit\u00e9 vise \u00e0 compenser la d\u00e9perdition des marques quotidiennes de l\u2019appartenance \u00e0 un ensemble tunisien qui tend \u00e0 se d\u00e9liter au profit d\u2019une r\u00e9f\u00e9rence plus large au juda\u00efsme. Le maintien d\u2019un c\u00e9r\u00e9monial tunisien, dont on outre certains aspects pour en souligner la sp\u00e9cificit\u00e9, participe de ce t\u00e9moignage d\u2019une fid\u00e9lit\u00e9 aux origines. Cependant, la multiplication des mariages \u00ab\u00a0mixtes\u00a0\u00bb entre juifs nord-africains de pays diff\u00e9rents ou, plus exotique encore, entre s\u00e9farades et ashk\u00e9nazes, complique ce travail de revitalisation de la tradition. Les compromis am\u00e9nageant les codes de chaque groupe att\u00e9nuent l\u2019intensit\u00e9 du rappel des racines et menacent la transmission de l\u2019identit\u00e9 juive tunisienne.<\/b><\/p>\n<p><b>Le retour des racines place cependant les membres de la communaut\u00e9 ayant exp\u00e9riment\u00e9 une certaine r\u00e9ussite sociale dans une position d\u00e9licate. Le d\u00e9sir de renouer avec une identit\u00e9 malmen\u00e9e par l\u2019exil les pousse \u00e0 rechercher les signes d\u2019appartenance dont Belleville regorge. En m\u00eame temps, les pratiques qui s\u2019y perp\u00e9tuent renvoient les classes moyennes et les \u00e9lites, d\u00e9tach\u00e9es de cette culture populaire et folklorique, \u00e0 une image archa\u00efque du juda\u00efsme tunisien dans laquelle elles ne se reconnaissent pas et dont elles cherchent \u00e0 se distinguer\u00a0:<\/b><\/p>\n<div>\n<p><b>\u00ab\u00a0Les juifs de Belleville ont une mentalit\u00e9 du ghetto. Ils parlent une langue que nous ne parlons plus depuis longtemps, ils sont superstitieux, nous avons abandonn\u00e9 les superstitions, la plupart d\u2019entre nous. Ils ont ces c\u00e9r\u00e9monies, ces f\u00eates que nous avons abandonn\u00e9es. Ils vivent comme ils veulent, ils sont heureux, mais une famille juive de la bourgeoisie, si elle sait que son fils a \u00e9pous\u00e9 une fille de Belleville, elle en souffrira beaucoup. Peut-\u00eatre presque autant que s\u2019il avait \u00e9pous\u00e9 une goy, [&#8230;] un peu moins peut-\u00eatre\u00a0\u00bb<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn39\">39<\/a>.<\/b><\/p>\n<\/div>\n<p><b>Le processus d\u2019int\u00e9gration \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise rejoint ici les vecteurs de promotion sociale internes \u00e0 la communaut\u00e9. La formation de l\u2019\u00e9lite passait, en Tunisie, par une rupture relativement radicale avec la tradition et l\u2019ensemble des traits distinctifs de la culture juive tunisienne. La mise \u00e0 distance des milieux populaires, mat\u00e9rielle et symbolique, achevait la constitution de cette nouvelle classe sociale qui s\u2019autonomisait. La migration a modifi\u00e9 cette \u00e9volution, obligeant \u00e0 r\u00e9\u00e9valuer le patrimoine culturel pour se le r\u00e9approprier tout en red\u00e9finissant les fronti\u00e8res sociales. L\u2019\u00e9lite s\u2019est \u00e9largie \u00e0 de nouvelles couches de la communaut\u00e9 qui l\u2019ont rejoint \u00e0 la suite de trajectoires d\u2019int\u00e9gration \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise. Cette fois encore, la culture traditionnelle occupe une place subalterne dans l\u2019\u00e9chelle des valeurs. Aussi, les rituels embl\u00e9matiques de la culture tunisienne font l\u2019objet de consid\u00e9rations p\u00e9joratives, comme ce jugement port\u00e9 sur la c\u00e9r\u00e9monie du henn\u00e9 (<em>hanna<\/em>) qui pr\u00e9c\u00e8de le mariage, passage oblig\u00e9 dans la c\u00e9l\u00e9bration traditionnelle\u00a0:<\/b><\/p>\n<div>\n<p><b>\u00ab\u00a0Les \u00ab\u00a0Belleville\u00a0\u00bb font \u00e7a, les juifs de Belleville. Pour eux c\u2019est la partie la plus importante du mariage. Ces danses du ventre et autres, ces danses arabes, tout \u00e7a, non chez nous \u00e7a n\u2019existe pas. C\u2019est \u00e7a qui a cr\u00e9\u00e9 le foss\u00e9. Aujourd\u2019hui, il y a un petit foss\u00e9 entre les gens de Belleville et nous\u00a0\u00bb<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn40\">40<\/a>.<\/b><\/p>\n<\/div>\n<p><b>Ces facettes contrast\u00e9es du retour des racines, tour \u00e0 tour r\u00e9parateur ou, au contraire, stigmatisant, rappellent opportun\u00e9ment la fonction complexe assur\u00e9e par la m\u00e9moire et la manipulation du stock d\u2019\u00e9l\u00e9ments culturels. Incarn\u00e9e par les classes les plus populaires, la m\u00e9moire s\u2019identifie \u00e0 leurs pratiques et place les classes moyennes devant un dilemme\u00a0: peuvent-elles communier dans la grande comm\u00e9moration du juda\u00efsme tunisien alors que celle-ci est principalement support\u00e9e par les groupes sociaux dont elles cherchent \u00e0 se distinguer\u00a0? Singulier renversement des positions de prestige\u00a0! Le paradoxe de Belleville tient au fait que cette \u00ab\u00a0communaut\u00e9 primaire\u00a0\u00bb, largement d\u00e9cri\u00e9e, en vient \u00e0 repr\u00e9senter l\u2019authenticit\u00e9 du juda\u00efsme tunisien. Le culte des origines engage \u00e0 valoriser non pas les pratiques en tant que telles, mais le suppl\u00e9ment d\u2019\u00e2me qu\u2019elles apportent. Les milieux populaires de Belleville sont alors indispensables aux membres de la communaut\u00e9\u00a0: ils t\u00e9moignent du point de d\u00e9part, r\u00e9activent les souvenirs enfouis et permettent l\u2019entretien du stock culturel qui sert de ressource commune \u00e0 l\u2019ensemble des juifs tunisiens.<\/b><\/p>\n<div> <b><a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#tocfrom9\">JUIFS TUNISIENS, DE GENERATION EN GENERATION\u00a0?<\/a><\/b><\/div>\n<p><b>Plusieurs g\u00e9n\u00e9rations se sont succ\u00e9d\u00e9 \u00e0 Belleville depuis le d\u00e9part de Tunisie. La constitution du quartier \u00ab\u00a0tune\u00a0\u00bb a \u00e9t\u00e9 l\u2019\u0153uvre de la g\u00e9n\u00e9ration venue \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte du pays d\u2019origine. Leurs enfants ont grandi dans le quartier, immerg\u00e9s dans un environnement en d\u00e9calage par rapport aux normes de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise. Pourtant, leur scolarisation s\u2019est g\u00e9n\u00e9ralement d\u00e9roul\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cole publique. Leur insertion dans la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise s\u2019effectue tr\u00e8s rapidement au contact des institutions et des autres enfants non juifs. Insertion \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise avons-nous dit, il serait sans doute pr\u00e9f\u00e9rable de parler de la soci\u00e9t\u00e9 bellevilloise, c\u2019est-\u00e0-dire un milieu populaire avec ses particularismes que vont emprunter et reproduire les jeunes juifs tunisiens. S\u2019ils re\u00e7oivent une \u00e9ducation familiale reprenant des \u00e9l\u00e9ments de la tradition, r\u00e9invent\u00e9e dans ce petit carr\u00e9 tunisien \u00e0 Paris, ces traits de la socialisation juive tunisienne sont soumis \u00e0 une forte concurrence de la part des conduites et modes de vie des \u00ab\u00a0autochtones\u00a0\u00bb. Autrement dit, se pose la question de la reproduction, ou plus fondamentalement de la reproductibilit\u00e9, de l\u2019identit\u00e9 juive tunisienne.<\/b><\/p>\n<div> <b><a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#tocfrom10\">Partir de Belleville<\/a><\/b><\/div>\n<p><b>Les souvenirs d\u2019adolescence \u00e0 Belleville des juifs tunisiens dans les ann\u00e9es 1970 ressemblent beaucoup \u00e0 ceux des familles ouvri\u00e8res fran\u00e7aises\u00a0: la poursuite d\u2019\u00e9tudes techniques courtes qui ne permettront pas toujours d\u2019obtenir la position professionnelle esp\u00e9r\u00e9e, les premi\u00e8res f\u00eates avec les copains du quartier, les premiers flirts, le d\u00e9s\u0153uvrement, les conflits avec les parents d\u00e9sorient\u00e9s par des comportements qu\u2019ils ne comprennent ni n\u2019approuvent. Banalit\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience de jeunes en rupture douce avec un mode d\u2019existence peu reproductible. Les conditions de la transmission ne se sont pas maintenues dans la migration. M\u00eame si la cr\u00e9ation du \u00ab\u00a0ghetto\u00a0\u00bb tunisien de Belleville favorise la diffusion des pratiques traditionnelles, ou du moins leur actualisation dans le cadre bellevillois, les jeunes mettent \u00e0 l\u2019\u00e9preuve ce mod\u00e8le traditionnel en le confrontant aux exigences de la vie en France. L\u2019opposition se durcit quand elle concerne le domaine des interdits et prescriptions rituelles. Le respect de la <em>cacherout<\/em> ou du <em> chabbat<\/em> r\u00e9siste mal aux incitations nombreuses de l\u2019environnement parisien. <\/b><\/p>\n<p><b>Tant que la vie sociale se tient dans le territoire communautaire, les pratiques traditionnelles gardent la force de l\u2019\u00e9vidence. Elles ne font l\u2019objet d\u2019aucune explicitation de la part des parents ou des garants de la vie communautaire tant elles paraissent naturelles, spontan\u00e9es, inscrites dans une vie quotidienne impr\u00e9gn\u00e9e de croyances et structur\u00e9e par les actes rituels. Leur transmission passe avant tout par la r\u00e9p\u00e9tition des actes, sans que leur signification profonde ne soit d\u00e9voil\u00e9e. Les gestes, les paroles, les interdits, les f\u00eates, les chants, les superstitions, ce qui fait la texture de la jud\u00e9it\u00e9 ne proc\u00e8de d\u2019aucune intellectualisation ni r\u00e9f\u00e9rence savante. Tout y est imitation par inculcation de la chair imm\u00e9moriale d\u2019un \u00eatre juif, identit\u00e9 qui se con\u00e7oit comme une totalit\u00e9 indivisible. Or, les jeunes se trouvent confront\u00e9s \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de ressourcer leur juda\u00efsme dans un nouveau contexte o\u00f9 la tradition ne va pas de soi. Les r\u00e9ponses avanc\u00e9es par la famille ne suffisent bient\u00f4t plus, comme l\u2019analyse une ancienne responsable des services sociaux de la communaut\u00e9\u00a0:<\/b><\/p>\n<div>\n<p><b> \u00ab\u00a0Beaucoup de m\u00e8res n\u2019avaient pas d\u2019\u00e9ducation religieuse, elles pratiquaient par tradition. Les enfants qui demandaient \u00e0 leur m\u00e8re pourquoi on ne doit pas faire ceci ou cela, la m\u00e8re disait\u00a0: \u00ab\u00a0on ne doit pas le faire parce que c\u2019est p\u00e9ch\u00e9\u00a0\u00bb. Les parents n\u2019\u00e9taient pas capables d\u2019expliquer et \u00e7a limite la transmission. Quand les enfants sont petits, la r\u00e9ponse \u00ab\u00a0c\u2019est p\u00e9ch\u00e9\u00a0\u00bb peut encore suffire. D\u2019autant que les juifs tunisiens sont tr\u00e8s superstitieux. Mais plus tard, cela ne suffit pas \u00e0 soutenir une pratique contraignante\u00a0\u00bb.<\/b><\/p>\n<\/div>\n<p><b>En voie d\u2019\u00e9mancipation, les jeunes posent un regard critique sur le fonctionnement de la communaut\u00e9 et celui de leur propre famille. Le poids de la communaut\u00e9 sur ses choix personnels, le rappel \u00e0 l\u2019ordre dans les conduites novatrices, consid\u00e9r\u00e9es comme autant de transgression, l\u2019omnipr\u00e9sence de la famille \u00e9largie, des voisins, des amis, mais aussi des instances morales dans la vie quotidienne forment un carcan moral qui ne trouve plus de justification dans la soumission \u00e0 la tradition. Les interdits brident l\u2019\u00e9volution dans la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise, ils imposent une sp\u00e9cificit\u00e9 alors que l\u2019ambition de ces jeunes est de se fondre dans la soci\u00e9t\u00e9 globale. L\u2019attachement profess\u00e9 par les parents \u00e0 un mode de vie per\u00e7u comme une marque d\u2019arri\u00e9ration est mal support\u00e9, d\u2019autant que l\u2019environnement hors communautaire renvoie une image tr\u00e8s d\u00e9valorisante du \u00ab\u00a0ghetto bellevillois\u00a0\u00bb. Le d\u00e9calage culturel place les jeunes devant des choix difficiles et les conduit \u00e0 s\u2019accommoder d\u2019une position en rupture. La volont\u00e9 de s\u2019ouvrir de nouvelles perspectives entre en contradiction avec un syst\u00e8me clos et r\u00e9sistant aux \u00e9volutions. On retrouve du reste un processus d\u2019\u00e9mancipation commun \u00e0 celui v\u00e9cu par les jeunes des milieux ouvriers d\u00e9sirant s\u2019extraire d\u2019un sch\u00e9ma de reproduction sociale contraignant. Le rejet de la tradition s\u2019identifie souvent \u00e0 un rejet de Belleville en tant qu\u2019incarnation du milieu communautaire repli\u00e9 sur lui-m\u00eame. Le t\u00e9moignage suivant<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn41\">41<\/a>, recueilli \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960, synth\u00e9tise bien les principaux griefs adress\u00e9s au monde \u00e9triqu\u00e9 de la tradition\u00a0:<\/b><\/p>\n<div>\n<p><b>\u00ab\u00a0Je suis arriv\u00e9 \u00e0 Paris \u00e0 18 ans\u00a0; mon p\u00e8re ne m\u2019a pas demand\u00e9 mon avis sur le choix du quartier, et c\u2019est ainsi que je me suis retrouv\u00e9 \u00e0 Belleville. \u00c0 20 ans, j\u2019en avais assez du quartier, de l\u2019entassement dans une maison sans aucun confort, des sermons de mes parents, bref, j\u2019en avais assez de la mis\u00e8re. C\u2019est alors que j\u2019ai quitt\u00e9 le quartier\u00a0; plus tard, j\u2019ai \u00e9pous\u00e9 ma femme, une catholique. Pourquoi\u00a0? Parce que je ne voulais pas revenir en arri\u00e8re, me battre contre des pr\u00e9jug\u00e9s, assister \u00e0 des querelles de famille. Les filles tunisiennes sont encore trop pr\u00e8s de leurs m\u00e8res et un mariage avec l\u2019une d\u2019elles pose trop de probl\u00e8me\u00a0\u00bb.<\/b><\/p>\n<\/div>\n<p><b>La filiation tunisienne se dilue au profit d\u2019une inscription dans un juda\u00efsme plus moderne et&#8230; fran\u00e7ais. Parfois, l\u2019\u00e9mancipation peut prendre des dimensions extr\u00eames et pousser \u00e0 transgresser l\u2019interdit ultime\u00a0: l\u2019union hors de la juda\u00efcit\u00e9. L\u2019acte d\u00e9passe le seul abandon de la tradition tunisienne, il touche \u00e0 l\u2019appartenance au juda\u00efsme telle qu\u2019elle est d\u00e9finie par la normativit\u00e9 religieuse. Cette d\u00e9marche est v\u00e9cue dans la confusion, car si l\u2019on revendique l\u2019autonomie de son choix, parfois contre la famille, en tout cas contre la tradition, on entend malgr\u00e9 tout maintenir une filiation juive rompue par le mariage mixte. On cherche alors \u00e0 faire circoncire ses gar\u00e7ons et \u00e0 leur faire suivre un peu d\u2019enseignement religieux pour leur assurer, en d\u00e9pit de la transgression r\u00e9alis\u00e9e, une appartenance \u00e0 la juda\u00efcit\u00e9. La conception lib\u00e9rale du juda\u00efsme qui est d\u00e9fendue par ceux-l\u00e0 ne prend pas toujours un aspect militant ou r\u00e9fl\u00e9chi. Il s\u2019agit tout au plus d\u2019une mise en coh\u00e9rence entre ses propres aspirations \u00e0 l\u2019ouverture vers une soci\u00e9t\u00e9 non-juive et son attachement \u00e0 perp\u00e9tuer la transmission du juda\u00efsme.<\/b><\/p>\n<p><b>Quitter le territoire communautaire o\u00f9 les places sont assign\u00e9es et la mobilit\u00e9 sociale et culturelle limit\u00e9e est une solution que beaucoup ont choisie. Partir de Belleville, c\u2019est bien souvent rompre avec une histoire qui ne peut \u00eatre assum\u00e9e par des jeunes qui veulent exister autrement que dans le souvenir. Il leur reste \u00e0 construire leur propre trajectoire, sans se pr\u00e9occuper des questions de transmission d\u2019une histoire r\u00e9volue. Le \u00ab\u00a0retour des racines\u00a0\u00bb viendra plus tard, quand le besoin de se replacer dans la filiation juive tunisienne se fera sentir. \u00c0 ce moment l\u00e0, l\u2019existence de Belleville facilitera la r\u00e9-appropriation d\u2019une m\u00e9moire toujours vivante. <\/b><\/p>\n<div> <b><a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#tocfrom11\">L\u2019id\u00e9alisation<\/a><\/b><\/div>\n<p><b>Que Belleville ait jou\u00e9, et joue encore, un r\u00f4le de ressource pour l\u2019\u00e9laboration d\u2019une m\u00e9moire collective, fondement de l\u2019identit\u00e9 juive tunisienne en France, appara\u00eet encore plus manifeste pour la g\u00e9n\u00e9ration n\u00e9e en France au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980. N\u2019ayant connu ni la Tunisie, ni l\u2019\u00e2ge d\u2019or du quartier tune, cette deuxi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration de juifs d\u2019origine tunisienne n\u00e9s en France trouve en Belleville une repr\u00e9sentation, id\u00e9alis\u00e9e certes, mais mat\u00e9rialis\u00e9e du milieu dans lequel leurs grands-parents ont v\u00e9cu. C\u2019est du moins comme cela qu\u2019ils con\u00e7oivent le quartier, m\u00eame s\u2019ils ne le fr\u00e9quentent pas souvent. Par sa permanence, Belleville exorcise leur besoin de r\u00e9-appropriation d\u2019une histoire fuyante et abstraite, souvent r\u00e9duite aux \u00e9l\u00e9ments glan\u00e9s au cours des discussions familiales. \u00c0 sa mani\u00e8re, la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration renoue avec le traumatisme enfoui de ceux qui ont v\u00e9cu l\u2019exil. Ils reprennent avec passion les mythes de la communaut\u00e9, tout particuli\u00e8rement celui qui exalte la cohabitation harmonieuse entre juifs et musulmans. <\/b><\/p>\n<p><b>Le passage qui suit provient d\u2019un entretien r\u00e9alis\u00e9 avec une jeune fille d\u2019origine tunisienne n\u00e9e \u00e0 Paris en 1980. On y retrouve le d\u00e9roulement du mythe bellevillois, mais \u00e9galement l\u2019expression d\u2019une recherche de racines qui bute sur la disparition des traces vivantes de l\u2019existence juive en Tunisie. Devant cette impossibilit\u00e9 de retrouver l\u2019atmosph\u00e8re de la vie juive en Tunisie, une projection se r\u00e9alise sur Belleville qui ne se contente plus d\u2019incarner le quartier tune en exil, mais se pr\u00e9sente \u00e9galement comme une reproduction authentique de ce qu\u2019\u00e9tait la cohabitation en Tunisie\u00a0: <\/b><\/p>\n<div>\n<p><b> \u00ab\u00a0J\u2019avais tr\u00e8s envie d\u2019aller en Tunisie avec mes grands-parents et qu\u2019ils me montrent\u00a0: \u00ab\u00a0c\u2019est ici que je vivais quand j\u2019\u00e9tais petit, je jouais ici, mon \u00e9cole \u00e9tait l\u00e0-bas\u00a0\u00bb. J\u2019aurais bien aim\u00e9 conna\u00eetre la Tunisie o\u00f9 ils ont grandi\u00a0! J\u2019aurais aim\u00e9 voir cette ambiance, cette cohabitation qu\u2019ils avaient avec les gens, ce bien-\u00eatre avec tout le monde. Les voisins venaient chez eux, c\u2019\u00e9tait un va-et-vient incessant, les portes restaient ouvertes. Une atmosph\u00e8re o\u00f9 l\u2019on pouvait appeler le voisin par la fen\u00eatre, qu\u2019il soit juif, qu\u2019il soit musulman ou qu\u2019il soit autre chose. Une atmosph\u00e8re o\u00f9, par exemple, quand il y avait une f\u00eate musulmane, la famille musulmane venait apporter des g\u00e2teaux ou les plats. On venait partager. Quand on voit maintenant les relations qu\u2019ont les juifs avec les arabes, c\u2019est triste quand on pense \u00e0 la cohabitation qu\u2019ils avaient avant&#8230; <\/b> <\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><b>Mais mes grands-parents sont all\u00e9s en Tunisie avec des fr\u00e8res et s\u0153urs \u00e0 eux, et ils n\u2019ont pas retrouv\u00e9 les endroits o\u00f9 ils ont grandi. Tout avait chang\u00e9, tout avait \u00e9t\u00e9 modernis\u00e9, \u00e7a leur a fait un choc. Je me suis dit que finalement, aller avec eux et voir qu\u2019il n\u2019y avait plus rien de ce qu\u2019ils avaient connu, aller juste pour voir le pays, c\u2019\u00e9tait comme pour voir n\u2019importe quel pays. Maintenant, la Tunisie est devenue un pays moderne, o\u00f9 il reste tr\u00e8s peu de juifs, et ce serait visiter n\u2019importe quel pays d\u2019Afrique du nord.<\/b><\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><b>Pour moi, Belleville c\u2019est \u00e0 peu pr\u00e8s l\u2019image que j\u2019ai de Tunis. Pourtant c\u2019est un quartier d\u00e9labr\u00e9, les immeubles tombent en ruine, mais quand je vois des juifs, des arabes, des noirs, des blancs, des chr\u00e9tiens&#8230; je vois de tout \u00e0 Belleville, et je vois rarement de bagarres. Je me dis que \u00e7a devait \u00eatre comme \u00e7a \u00e0 Tunis. Quand je vois des gens qui crient par la fen\u00eatre pour appeler leurs enfants, qu\u2019il y a plein de gens dans la rue, une foule incroyable, des gens \u00e0 la terrasse des restaurants en \u00e9t\u00e9, je me dis\u00a0: \u00ab\u00a0vraiment, \u00e7a devait \u00eatre \u00e7a \u00e0 Tunis\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb.<\/b><\/p>\n<\/div>\n<p><b>Cette repr\u00e9sentation idyllique occupe une place d\u2019autant plus importante dans la m\u00e9moire qu\u2019elle propose une lecture optimiste des rapports jud\u00e9o-musulmans, au moment o\u00f9 l\u2019actualit\u00e9 est domin\u00e9e par la tension constante en Isra\u00ebl. Bien entendu, la m\u00e9moire ment quand elle enjolive \u00e0 l\u2019exc\u00e8s la situation des juifs en Tunisie. Le besoin irr\u00e9pressible de gommer les drames, de lisser les asp\u00e9rit\u00e9s conflictuelles s\u2019est manifest\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t. Il n\u2019est du reste pas sp\u00e9cifique aux juifs tunisiens, mais a \u00e9t\u00e9 constat\u00e9 \u00e9galement pour le Maroc et l\u2019Alg\u00e9rie<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn42\">42<\/a>. Albert Memmi attribue le succ\u00e8s de ce mythe \u00e0 cinq facteurs, dont la propagande arabe qui aurait cherch\u00e9, dans le cadre du conflit isra\u00e9lo-arabe, \u00e0 opposer juifs maghr\u00e9bins et europ\u00e9ens. Mais la principale responsabilit\u00e9 serait port\u00e9e par les juifs des pays arabes eux-m\u00eames que Memmi (auto)critique avec lucidit\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est notre complaisance de d\u00e9racin\u00e9s qui ont tendance \u00e0 embellir le pass\u00e9, qui, dans leur regret de l\u2019Orient natal, minimisent, ou effacent compl\u00e8tement le souvenir des pers\u00e9cutions\u00a0\u00bb (Memmi, 1974\u00a0: 57). Alors l\u2019\u00e9crivain-sociologue s\u2019insurge devant cette d\u00e9magogie historique\u00a0: \u00ab\u00a0La fameuse vie idyllique des juifs dans les pays arabes, c\u2019est un mythe\u00a0! La v\u00e9rit\u00e9 [&#8230;] est que nous \u00e9tions d\u2019abord une minorit\u00e9 dans un milieu hostile\u00a0; comme tels, nous avions toutes les peurs, les angoisses, le sentiment constant de la fragilit\u00e9 des trop faibles. Aussi loin que remontent mes souvenirs d\u2019enfant, dans les r\u00e9cits de mon p\u00e8re, de mes grands-parents, de mes tantes et oncles, la cohabitation avec les Arabes n\u2019\u00e9tait pas seulement malais\u00e9e, elle \u00e9tait pleine de menaces, p\u00e9riodiquement mises \u00e0 ex\u00e9cution\u00a0\u00bb (Memmi, 1974\u00a0: 50).<\/b><\/p>\n<p><b>Que p\u00e8se le rappel des vexations, des meurtres m\u00eames, devant la n\u00e9cessit\u00e9 de <em> croire<\/em> en une compl\u00e9mentarit\u00e9 jud\u00e9o-musulmane\u00a0? La remont\u00e9e s\u00e9lective des souvenirs privil\u00e9gie les moments o\u00f9 la complicit\u00e9 entre juifs et Arabes rendait la cohabitation espi\u00e8gle. Comme cette anecdote du verre de <em>Boukha<\/em> but rituellement \u00e0 cr\u00e9dit au caf\u00e9 arabe de Tunis, le jour du <em>chabbat<\/em>, pour \u00e9viter au client juif de payer, ce qui contreviendrait \u00e0 l\u2019interdiction de manipuler de l\u2019argent ce jour-l\u00e0. Ou encore, celle relative \u00e0 l\u2019allumage des feux, interdit \u00e9galement lors du <em>chabbat<\/em>\u00a0:<\/b><\/p>\n<div>\n<p><b> \u00ab\u00a0Dans les relations entre les communaut\u00e9s des trois religions, il y avait des limites, mais il y avait aussi beaucoup de convivialit\u00e9. Il est \u00e9vident que les musulmans savaient, par exemple, qu\u2019il ne fallait pas rentrer chez un isra\u00e9lite le jour du chabbat avec des cigarettes \u00e0 la bouche. Chacun connaissait et respectait l\u2019autre. Il y avait aussi une complicit\u00e9, par exemple les musulmans savaient qu\u2019il fallait allumer la lumi\u00e8re le samedi parce que les juifs ne pouvaient pas le faire, alors ils rentraient chez eux directement et ils allumaient la lumi\u00e8re en s\u2019excusant\u00a0: \u00ab\u00a0ah je ne savais pas qu\u2019il ne fallait pas l\u2019allumer\u00a0\u00bb, mais ils savaient tr\u00e8s bien qu\u2019ils devaient le faire parce que \u00e7a arrangeait tout le monde\u00a0\u00bb<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn43\">43<\/a>.<\/b><\/p>\n<\/div>\n<p><b>On retrouve, actualis\u00e9es, ces anecdotes dans le cadre bellevillois\u00a0: telle voisine musulmane s\u2019occupe de faire chauffer les biberons pour la famille juive qui habite sur le palier ou, de fa\u00e7on plus g\u00e9n\u00e9rale, le recours fr\u00e9quent d\u2019employ\u00e9s musulmans dans les commerces juifs. Les compl\u00e9mentarit\u00e9s existent aujourd\u2019hui comme hier, mais elles sont devenues incontournables dans le nouveau contexte de cohabitation. Juifs et musulmans maintiennent les distances, mais se sont d\u00e9couvert une r\u00e9f\u00e9rence commune avec l\u2019origine maghr\u00e9bine. Celle-ci est souvent \u00e9voqu\u00e9e comme la marque d\u2019une proximit\u00e9 culturelle, par opposition \u00e0 des entit\u00e9s plus distinctes, les Asiatiques notamment. Enfin, le climat de x\u00e9nophobie et d\u2019antis\u00e9mitisme larv\u00e9s de ces derni\u00e8res ann\u00e9es a favoris\u00e9 un rapprochement des groupes stigmatis\u00e9s.<\/b><\/p>\n<p><b> L\u2019actualit\u00e9 r\u00e9cente du quartier offre un dernier \u00e9v\u00e9nement majeur dans les relations jud\u00e9o-musulmanes<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn44\">44<\/a>. En mai 1995, au cours d\u2019un march\u00e9 \u00e0 Belleville, un banal contr\u00f4le d\u2019identit\u00e9 aupr\u00e8s d\u2019un jeune coursier du sentier d\u00e9g\u00e9n\u00e8re. Des insultes racistes et antis\u00e9mites auraient \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9es par les forces de police, provoquant un attroupement autour de leur estafette. Secou\u00e9s, les policiers appellent en renfort une compagnie d\u2019intervention qui charge la foule sans m\u00e9nagement. C\u2019est la stupeur. Il n\u2019y a que quelques bless\u00e9s l\u00e9gers, mais l\u2019\u00e9motion est intense. D\u00e8s le lendemain, de nombreuses r\u00e9actions politiques, religieuses et associatives s\u2019insurgent contre les violences polici\u00e8res et leurs actes de racisme et d\u2019antis\u00e9mitisme suppos\u00e9s. La rapidit\u00e9 de la lev\u00e9e de boucliers rappelle le statut particulier du quartier dans l\u2019imaginaire collectif. \u00ab\u00a0Belleville n\u2019est pas Barb\u00e8s\u00a0\u00bb, comme l\u2019indique un habitant interrog\u00e9 par le journaliste du Nouvel Observateur<a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#ftn45\">45<\/a> et tous les commentateurs d\u2019insister sur la vie en bonne intelligence des juifs et des Arabes que d\u00e9montre leur r\u00e9action solidaire face \u00e0 l\u2019agression polici\u00e8re. C\u2019est qu\u2019\u00e0 Belleville, la cohabitation pacifique n\u2019est plus seulement imaginaire, elle s\u2019est impos\u00e9e comme une r\u00e9alit\u00e9 incontournable et oriente d\u00e9sormais les comportements. <\/b><\/p>\n<p><b>Le d\u00e9sir imp\u00e9rieux de faire survivre les traits saillants de la culture et du mode de vie juif tunisien s\u2019attache \u00e0 la condition de l\u2019exil\u00e9. Il lui <em>faut <\/em>croire \u00e0 la possibilit\u00e9 d\u2019assurer une certaine continuit\u00e9, m\u00eame fictive, pour exorciser la hantise d\u2019une rupture d\u00e9finitive avec son pass\u00e9. La recr\u00e9ation du milieu d\u2019origine en terre d\u2019exil ne se donne les apparences de l\u2019authenticit\u00e9 que pour att\u00e9nuer les blessures de l\u2019\u00e2me meurtrie. La chim\u00e8re tire sa force du besoin vital qu\u2019\u00e9prouvent les juifs tunisiens, comme tant d\u2019autres avant eux, de renouer les fils rompus de leur histoire. Fascin\u00e9s par le prodige r\u00e9alis\u00e9, on finit fatalement par ignorer tout ce qui, dans cet univers id\u00e9alis\u00e9, tient de l\u2019invention et des transferts s\u00e9lectifs. Or, pour exister comme sanctuaire juif tunisien, Belleville a d\u00fb tricher avec les souvenirs, adapter les pratiques, travestir les rites. Cherchant \u00e0 para\u00eetre fid\u00e8le, la m\u00e9moire sait grossir le trait pour masquer les invraisemblances et combler le foss\u00e9 irr\u00e9m\u00e9diable qui se creuse entre le pass\u00e9 tunisien et le pr\u00e9sent fran\u00e7ais. L\u2019accumulation de d\u00e9tails accr\u00e9ditant l\u2019authenticit\u00e9 du d\u00e9cor ne doit pas nous abuser\u00a0: la transplantation est une illusion. Celle-ci est d\u2019autant plus cr\u00e9dible qu\u2019elle r\u00e9pond \u00e0 une attente profonde de revitalisation d\u2019un univers qu\u2019on ne se r\u00e9sout pas \u00e0 voir dispara\u00eetre. La terre des racines n\u2019est plus, elle a \u00e9t\u00e9 recouverte par la Tunisie moderne. Belleville est alors investi du poids des racines en exil, comme un rappel in\u00e9branlable, non pas de l\u2019histoire mais de la m\u00e9moire, c\u2019est-\u00e0-dire des fragments id\u00e9alis\u00e9s du pass\u00e9. <\/b><\/p>\n<p><b>Le processus de \u00ab\u00a0mythification\u00a0\u00bb du Belleville \u00ab\u00a0tune\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire du passage d\u2019une exp\u00e9rience v\u00e9cue \u00e0 une relation id\u00e9alis\u00e9e \u00e0 cette exp\u00e9rience, r\u00e9sulte de la transformation, in\u00e9luctable, des pratiques \u00e0 la suite de l\u2019int\u00e9gration en France. Les changements de condition d\u2019existence, l\u2019\u00e9mergence de nouvelles aspirations, l\u2019attachement progressif \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 d\u2019installation engagent \u00e0 faire le deuil du pass\u00e9 tunisien. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment au cours de cette phase critique que s\u2019exacerbent les marques d\u2019attachement \u00e0 une tunisianit\u00e9 en voie de dissolution. Plus la tradition dispara\u00eet des pratiques quotidiennes, et plus son aura grandit dans les repr\u00e9sentations affectives des juifs tunisiens. En ce sens, la survivance de Belleville en tant que quartier tune ne r\u00e9sulte pas d\u2019une continuit\u00e9 des pratiques, mais plut\u00f4t d\u2019un attachement visc\u00e9ral \u00e0 une certaine id\u00e9e de la tradition qui trouve ici un terrain o\u00f9 se mat\u00e9rialiser. On peut comprendre la permanence du quartier \u00ab\u00a0tune\u00a0\u00bb comme une tentative de perp\u00e9tuation d\u2019une culture vivante dont la pr\u00e9servation est menac\u00e9e. <\/b><\/p>\n<p><b>Car la transmission ne para\u00eet pas assur\u00e9e. Le constat fataliste, mais pas n\u00e9cessairement amer, de ce militant associatif traduit bien la conviction d\u2019une impossible continuit\u00e9\u00a0:<\/b><\/p>\n<div>\n<p><b>\u00ab\u00a0Non seulement on a quitt\u00e9 la Tunisie, mais on n\u2019a pas su transmettre. Et on le sait. [\u2026] Nous avons la lourde responsabilit\u00e9 de ne pas avoir procr\u00e9\u00e9 de juifs tunisiens. On est juifs tunisiens et on le sera jusqu\u2019\u00e0 notre mort. Mais ceux que l\u2019on engendre ne le seront plus jamais. La machine s\u2019arr\u00eate avec nous\u00a0\u00bb.<\/b><\/p>\n<\/div>\n<p><b>Les nouvelles g\u00e9n\u00e9rations qui ont grandi en France entretiennent une relation de plus en plus m\u00e9taphorique \u00e0 la culture juive tunisienne. Elles inventent une identit\u00e9 o\u00f9 les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 la tradition s\u2019estompent, m\u00eame si le cadre bellevillois a tendance \u00e0 r\u00e9duire les divergences de trajectoires. <\/b><\/p>\n<p><strong>Notes<\/strong><\/p>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn1\">1<\/a>\u00a0On fait r\u00e9f\u00e9rence ici au concept d\u2019ethnicit\u00e9 symbolique de H.\u00a0J.\u00a0Gans (1979), dont les exemples tir\u00e9s du juda\u00efsme aux \u00c9tats-Unis ont \u00e9galement trouv\u00e9 \u00e9cho dans cet article.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn2\">2<\/a>\u00a0Un ouvrage en a \u00e9t\u00e9 tir\u00e9\u00a0: Simon et Tapia, 1998. Ce texte en reprend de nombreux d\u00e9veloppements en les synth\u00e9tisant.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn3\">3<\/a>\u00a0Dans la suite de l\u2019article, les extraits d\u2019entretien sont pr\u00e9sent\u00e9s par l\u2019indication d\u2019\u00e9l\u00e9ments biographiques succincts\u00a0: sexe, date et lieu de naissance, date de d\u00e9part de Tunisie. <\/b> <\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn4\">4<\/a>\u00a0Pour l\u2019histoire des juifs en Tunisie, on se reportera \u00e0 Sebag, 1991 et \u00e0 Ta\u00efeb, 1994.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn5\">5<\/a>\u00a0Quoique la notion m\u00eame d\u2019exil m\u00e9rite d\u2019\u00eatre revisit\u00e9e, comme l\u2019invite C.Benayoun en \u00e9voquant le rapport ambivalent des juifs d\u2019Afrique du Nord \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience diasporique : \u00ab\u00a0tour \u00e0 tour \u00e9mancipateur ou destructeur, l\u2019exil fait l\u2019objet de r\u00e9examens successifs au cours d\u2019une m\u00eame existence. L\u2019exil se vit, s\u2019\u00e9clipse, s\u2019invente et se cultive\u00a0\u00bb (Benayoun, 1992 : 19).<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn6\">6<\/a>\u00a0Sur le mod\u00e8le ottoman et les relations interethniques en Afrique du Nord, voir Valensi, 1986.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn7\">7<\/a>\u00a0En 1956, 68\u00a0% des juifs tunisiens vivent \u00e0 Tunis.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn8\">8<\/a>\u00a0D. Bensimon (1971) rel\u00e8ve le caract\u00e8re sp\u00e9cifique \u00e0 la Tunisie de cette \u00e9migration de l\u2019\u00e9lite en Isra\u00ebl.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn9\">9<\/a>\u00a0Femme, n\u00e9e en 1955 \u00e0 Tunis, partie en 1956.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn10\">10<\/a>\u00a0Homme, n\u00e9 en 1921 \u00e0 Tunis, parti en 1961.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn11\">11<\/a>\u00a0La formation des quartiers \u00ab\u00a0juifs\u00a0\u00bb a fait l\u2019objet de plusieurs \u00e9tudes qui ont d\u00e9montr\u00e9 l\u2019\u00e9troite imbrication du religieux, du culturel et du social dans la constitution des territoires, qu\u2019ils se localisent dans les quartiers anciens, comme le <em>Pletzl<\/em> de la rue des rosiers (N. Green, 1984; J. Brody, 1997) ou dans les banlieues nouvelles, comme Sarcelles (A. Benveniste et L. Poldselver, 1996).<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn12\">12<\/a>\u00a0La th\u00e8se de C. Zytnicki sur les juifs \u00e0 Toulouse reprend en d\u00e9tail les conditions institutionnelles d\u2019accueil des juifs d\u2019Afrique du Nord en France dans le chapitre 3 (Zytnicki, 1998).<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn13\">13<\/a>\u00a0Source\u00a0: archives du CASIP, consultation personnelle.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn14\">14<\/a> On ne reprendra pas ici en d\u00e9tail la description de la communaut\u00e9 juive d\u2019Europe orientale et centrale qui vivait \u00e0 Belleville. Sur les caract\u00e9ristiques de cette communaut\u00e9 au sortir de la guerre, on se reportera \u00e0 l\u2019ouvrage de r\u00e9f\u00e9rence de C. Roland (1962). Le livre de Robert Bober, \u00ab\u00a0Quoi de neuf sur la guerre ?\u00a0\u00bb (Paris, POL, 1994), propose une tr\u00e8s belle \u00e9vocation de l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit des \u00ab\u00a0survivants\u00a0\u00bb de la <em>shoah<\/em> \u00e0 Paris dans les premi\u00e8res ann\u00e9es d\u2019apr\u00e8s-guerre.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn15\">15<\/a>\u00a0Il faut n\u00e9anmoins relativiser l\u2019observance de la fermeture du shabbat dans les premi\u00e8res ann\u00e9es du Belleville \u00ab\u00a0tune\u00a0\u00bb. Celle-ci s\u2019est notablement d\u00e9velopp\u00e9e au cours des ann\u00e9es 80, de m\u00eame que la diffusion du label du <br \/> Beth Din certifiant la \u00ab\u00a0<em>cacherisation<\/em>\u00a0\u00bb des commerces.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn16\">16<\/a> Un relev\u00e9 des commerces du bas-Belleville a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9 en 1985 par l\u2019\u00e9quipe d\u2019E.\u00a0Ma Mung et G.\u00a0Simon. \u00a0Voir (Ma Mung et Simon, 1990, p.\u00a098 et sq).<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn17\">17<\/a> Il s\u2019agit en fait de tous les clients non juifs et non musulmans, c\u2019est-\u00e0-dire, dans le cas de Belleville, des non maghr\u00e9bins.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn18\">18<\/a> Les modes de consommation constituent un vecteur important de diff\u00e9renciation entre communaut\u00e9s, et d\u2019inclusion dans chacune d\u2019entre elle (Raulin, 1990).<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn19\">19<\/a> Sur les pratiques alimentaires des juifs tunisiens, voir Balland, 1997, et sur l\u2019organisation de la <em>cacherout<\/em>\u00a0: <br \/> Nizard, 1998.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn20\">20<\/a> Mois du calendrier juif correspondant \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 septembre. C\u2019est au cours de ce mois que se f\u00eatent le jour de <em>Kippour<\/em> et <em>Roch hachana <\/em>(nouvel an). Il se termine avec la c\u00e9l\u00e9bration de <em> So\u00fbkot<\/em>.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn21\">21<\/a> Enqu\u00eate r\u00e9alis\u00e9e par Fayman et Simon, 1991.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn22\">22<\/a> On a d\u00e9velopp\u00e9 cet argument dans\u00a0: Simon, 1997.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn23\">23<\/a> L\u2019espace de l\u2019<em>eruv<\/em> a \u00e9t\u00e9 d\u00e9crit pour Djerba par U.\u00a0L.\u00a0Udovitch et L.\u00a0Valensi (1980, p.\u00a0768 et sq.).<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn24\">24<\/a> Nous revenons plus loin sur les changements de hi\u00e9rarchie sociale et les reclassements provoqu\u00e9s par la migration.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn25\">25<\/a>\u00a0L\u2019expression est reprise de Saada, 1993.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn26\">26<\/a>\u00a0Traditionnellement, les juifs tunisiens confectionnent un plat avec une poule pour f\u00eater la rupture du je\u00fbne.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn27\">27<\/a> Le Dollar \u00e9tait offert par le Rabbi Schneerson (autorit\u00e9 supr\u00eame des Loubavitch qui vivait \u00e0 New-York) aux visiteurs venus le consulter. Il repr\u00e9sente un porte-bonheur annon\u00e7ant la prosp\u00e9rit\u00e9 future.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn28\">28<\/a> Les juifs religieux enroulent les <em>t\u00e9filines<\/em> autour de leur bras gauche et de leur t\u00eate lors de la pri\u00e8re du matin. Les Loubavitch proc\u00e8dent \u00e0 des \u00ab\u00a0s\u00e9ances de rattrapage\u00a0\u00bb aupr\u00e8s des passants dans les lieux fr\u00e9quent\u00e9s par des juifs.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn29\">29<\/a>\u00a0Arguments d\u00e9velopp\u00e9s par Cohen, 1993.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn30\">30<\/a>\u00a0Ces deux expressions sont reprises de Cohen, 1993 : 112.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn31\">31<\/a>\u00a0Sur le syst\u00e8me bellevillois, voir Simon, 1995\u00a0; Simon, 1997.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn32\">32<\/a>\u00a0Femme, n\u00e9e en 1955 \u00e0 Tunis, partie en 1956.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn33\">33<\/a>\u00a0Homme, n\u00e9 en 1921 \u00e0 Tunis, parti en 1961.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn34\">34<\/a>\u00a0Femme, n\u00e9e en 1960 \u00e0 Tunis, partie en 1964.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn35\">35<\/a>\u00a0Homme, n\u00e9 en 1954 \u00e0 Tunis, parti en 1967.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn36\">36<\/a>\u00a0Femme, n\u00e9e en 1960 \u00e0 Tunis, partie en 1964.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn37\">37<\/a>\u00a0Homme, n\u00e9 \u00e0 Sfax en 1934, parti en 1961.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn38\">38<\/a>\u00a0voir \u00e0 ce sujet\u00a0: Bahloul, 1989.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn39\">39<\/a>\u00a0Homme, n\u00e9 en 1924 \u00e0 Tunis, parti en 1956.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn40\">40<\/a>\u00a0Femme, n\u00e9e \u00e0 Tunis en 1954, partie en 1956.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn41\">41<\/a>\u00a0T\u00e9moignage rapport\u00e9 dans Lancar,1970, p. 15.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn42\">42<\/a>\u00a0Voir le colloque consacr\u00e9 aux \u00ab\u00a0Relations entre juifs et musulmans en Afrique du Nord\u00a0\u00bb, Institut d\u2019histoire des pays d\u2019Outre-Mer, abbaye de S\u00e9nanque, \u00c9ditions du CNRS, 1978. <\/b> <\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn43\">43<\/a>\u00a0Homme, n\u00e9 en 1951, \u00a0parti en 1964.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn44\">44<\/a> Les relations jud\u00e9o-arabes ont connu deux autres moments \u00ab fondateurs\u00a0\u00bb avec les affrontements spectaculaires de 1968 et la tension perceptible lors de la guerre du Golfe en 1990-1991. Sur ce point, voir Simon et Tapia, 1998, pp.\u00a0167-173.<\/b><\/div>\n<div> <b> <a href=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/France\/inventiondebellevillepsimon.htm#bodyftn45\">45<\/a>\u00a0F. A\u00efchoune, A. Chouffan et M. De Pracontal : \u00ab\u00a0Portrait de Belleville apr\u00e8s la bavure\u00a0\u00bb, <em>Le<\/em> <em>Nouvel Observateur<\/em>, <br \/> 8-14 juin 1995.<\/b><\/div>\n<\/p><\/div>\n<\/p><\/div>\n<\/p><\/div>\n<div>\n<div>\n<div><b> <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" height=\"13\" src=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/images\/puce_fleche_orange.gif\" width=\"12\"\/><\/b><\/div>\n<div><b> <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" height=\"1\" src=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/images\/spacer.gif\" width=\"4\"\/><\/b><\/div>\n<div><b>Bibliographie<\/b><\/div>\n<\/p><\/div>\n<div>\n<div><b> <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" height=\"20\" src=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/images\/spacer.gif\" width=\"1\"\/><\/b><\/div>\n<div><b> <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" height=\"20\" src=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/images\/spacer.gif\" width=\"1\"\/><\/b><\/div>\n<div><b> <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" height=\"20\" src=\"https:\/\/harissa.com\/D_Communautes\/images\/spacer.gif\" width=\"1\"\/><\/b><\/div>\n<\/p><\/div>\n<div>\n<div>\n<p><b> BAHLOUL (J.), \u00ab\u00a0Naissance et mariage\u00a0: temps forts de la reproduction familiale chez les juifs nord-africains en France\u00a0\u00bb, in <em>Les juifs du Maghreb, diasporas contemporaines<\/em>, LASRY (J.\u00a0-C.) et TAPIA (C.) dir., Paris, L\u2019Harmattan, 1989.<\/b><\/p>\n<p><b> BALLAND\u00a0(C.), \u00ab\u00a0Enqu\u00eate alimentaire sur les juifs originaires de Tunisie \u00e0 Belleville\u00a0\u00bb, <em>Ethnologie Fran\u00e7aise<\/em>, 26\/1, 1997.<\/b><\/p>\n<p><b> BENAYOUN (C.), \u00ab\u00a0Entre l\u2019exil assum\u00e9 et l\u2019exil r\u00e9invent\u00e9\u00a0: les juifs d\u2019Afrique du Nord en France\u00a0\u00bb, <em>Les Nouveaux Cahiers, <\/em>n\u00b0\u00a0110, 1992.<\/b><\/p>\n<p><b> BENSIMON (D.), <em>L\u2019int\u00e9gration des juifs nord-africains en France<\/em>, Paris, Mouton &amp; Co, 1971.<\/b><\/p>\n<p><b> BENVENISTE (A.) et PODSELVER (L.), \u00ab\u00a0Incidences du religieux dans l\u2019organisation communautaire et la pratique des espaces urbains\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb, in HAUMONT (N.) Ed., <em>La ville\u00a0: agr\u00e9gation et s\u00e9gr\u00e9gation sociales<\/em>, Paris, L\u2019Harmattan, 1996.<\/b><\/p>\n<p><b> BRODY (J.), <em>Rue des Rosiers\u00a0: une mani\u00e8re d\u2019\u00eatre juif<\/em>, Autrement, 1995.<\/b><\/p>\n<p><b> COHEN (M.), \u00ab\u00a0Les juifs de France. Affirmations identitaires et \u00e9volution du mod\u00e8le d\u2019int\u00e9gration\u00a0\u00bb, <em>Le D\u00e9bat<\/em>, n\u00b0\u00a075, 1993.<\/b><\/p>\n<p><b> FAYMAN (S.) et SIMON (P.), <em>Les activit\u00e9s \u00e9conomiques du bas-Belleville<\/em>, rapport au plan urbain, minist\u00e8re de l\u2019\u00e9quipement et du logement, multigraphi\u00e9, 1991.<\/b><\/p>\n<p><b> GANS (H.\u00a0J.), \u00ab\u00a0Symbolic ethnicity\u00a0: the future of ethnic groups and cultures in America\u00a0\u00bb, <em>Ethnic and Racial Studies<\/em>, vol. 2, n\u00b0\u00a01, 1979.<\/b><\/p>\n<p><b> GREEN (N.), <em>Les travailleurs immigr\u00e9s juifs \u00e0 la Belle \u00e9poque. Le \u00ab\u00a0Pletzl\u00a0\u00bb de Paris<\/em>, Paris, Fayard, 1984.<\/b><\/p>\n<p><b> LANCAR (C.), \u00ab\u00a0De Tunis \u00e0 Belleville &#8230;, d\u2019un ghetto \u00e0 l\u2019autre\u00a0\u00bb, <em> Tribune Juive<\/em>, n\u00b0\u00a0113, 1970.<\/b><\/p>\n<p><b> MA\u00a0MUNG\u00a0(E.) et SIMON (G.), <em>Commer\u00e7ants maghr\u00e9bins et asiatiques en France. Agglom\u00e9ration parisienne et villes de l\u2019Est<\/em> , Paris, Masson, 1990.<\/b><\/p>\n<p><b> MEMMI (A.), <em>Juifs et Arabes<\/em>, Paris, Gallimard, coll. Id\u00e9es, 1974.<\/b><\/p>\n<p><b> NIZARD (S.), \u00ab\u00a0La cacherout en France\u00a0\u00bb, <em>Les Cahiers du juda\u00efsme<\/em>, 3, 1998, pp. 62-73.<\/b><\/p>\n<p><b> PODSELVER (L.), \u00ab\u00a0Les Lubavitch et la question de l\u2019\u00c9tat\u00a0: d\u00e9fiance traditionnelle et pragmatisme messianique\u00a0\u00bb, in BIRNBAUM (P.) dir., <em> Histoire politique des juifs de France<\/em>, Paris, Presses de la FNSP, 1990.<\/b><\/p>\n<p><b> RAULIN (A.), \u00ab\u00a0Consommation et adaptation urbaine. Des minorit\u00e9s en R\u00e9gion Parisienne\u00a0\u00bb, <em>Soci\u00e9t\u00e9s Contemporaines<\/em>, n\u00b0\u00a04, 1990.<\/b><\/p>\n<p><b> ROLAND (C.), <em>Du ghetto \u00e0 l\u2019occident, deux g\u00e9n\u00e9rations de Yiddishes en France<\/em>, Ed. de Minuit, 1962.<\/b><\/p>\n<p><b> SAADA (E.), \u00ab\u00a0Les territoires de l\u2019identit\u00e9. \u00catre juif \u00e0 Arbreville\u00a0\u00bb, <em>Gen\u00e8ses<\/em>, n\u00b0\u00a011, 1993.<\/b><\/p>\n<p><b> SEBAG (P.), <em>Histoire des juifs de Tunisie. Des origines \u00e0 nos jours<\/em>, Paris, L\u2019Harmattan, 1991.<\/b><\/p>\n<p><b> SEBAG (P.), <em>La Hara de Tunis. L\u2019\u00e9volution d\u2019un ghetto Nord-Africain<\/em>, Paris, Publications de l\u2019Institut des Hautes \u00c9tudes de Tunis, PUF, 1959.<\/b><\/p>\n<p><b> SIMON (P.), \u00ab\u00a0Les repr\u00e9sentations des relations interethniques dans un quartier cosmopolite\u00a0\u00bb, <em>Recherches Sociologiques<\/em>, n\u00b0\u00a02, 1997.<\/b><\/p>\n<p><b> SIMON (P.), \u00ab\u00a0La soci\u00e9t\u00e9 partag\u00e9e. Relations interethniques et interclasses dans un quartier en r\u00e9novation. Belleville, Paris XXe\u00a0\u00bb, <em>Cahiers Internationaux de Sociologie<\/em>, vol. 98, 1995.<\/b><\/p>\n<p><b> SIMON (P.) et TAPIA (C.), <em>Le Belleville des juifs tunisiens<\/em>, Paris, Autrement, 1998.<\/b><\/p>\n<p><b> TOUATI (E.), \u00ab\u00a0Avec un dinar en poche\u00a0\u00bb, <em>L\u2019Arche<\/em>, n\u00b0\u00a057, 1961.<\/b><\/p>\n<p><b> TA\u00cfEB (J.),<em> \u00catre juif au Maghreb \u00e0 la veille de la colonisation<\/em>, Paris, Albin Michel, 1994.<\/b><\/p>\n<p><b> TAPIA (C.), <em>Les juifs s\u00e9pharades en France (1965-1985)<\/em>, Paris, L\u2019Harmattan, 1986.<\/b><\/p>\n<p><b> TAPIA (C.) et TA\u00cfEB (J.),<em> \u00ab\u00a0<\/em>Les Isra\u00e9lites de Tunisie\u00a0: de la conqu\u00eate \u00e0 l\u2019ind\u00e9pendance\u00a0\u00bb, <em>Les Nouveaux Cahiers<\/em>, n\u00b0\u00a042, 1975.<\/b><\/p>\n<p><b> VALENSI (L.), \u00ab\u00a0La tour de Babel\u00a0: groupes et relations ethniques au Moyen-Orient et en Afrique du Nord\u00a0\u00bb, <em>Annales ESC<\/em>, n\u00b0\u00a04, 1986.<\/b><\/p>\n<p><b> UDOVITCH (A.\u00a0L.) et VALENSI (L.), \u00ab\u00a0Communaut\u00e9s juives en pays d\u2019Islam\u00a0: identit\u00e9 et communication \u00e0 Djerba\u00a0\u00bb, <em>Annales ESC, <\/em>n\u00b0\u00a03-4, 1980.<\/b><\/p>\n<p><b> ZYTNICKI (C.), <em>Les juifs \u00e0 Toulouse entre 1945 et 1970. Une communaut\u00e9 toujours recommenc\u00e9e<\/em>, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 1998.<\/b><\/p>\n<\/div><\/div>\n<\/p><\/div>\n<p><b>Pour faire r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 cet article<br \/> <\/b><strong>Simon Patrick<\/strong><b> (2000). <em>\u00ab\u00a0L\u2019invention de l\u2019authenticit\u00e9\u00a0: Belleville, quartier juif tunisien\u00a0\u00bb<\/em>.\u00a0Revue Europ\u00e9enne des Migrations Internationales , Volume 16 , Num\u00e9ro 2 , p. 9-41.<br \/> Accessible en ligne \u00e0 l&rsquo;URL : http:\/\/remi.revues.org\/document1788.html<\/b><\/p>\n<\/p><\/div>\n<\/p><\/div>\n<\/p><\/div>\n<hr\/>\n<blockquote>\n<blockquote><\/blockquote>\n<\/blockquote>\n<h6><\/h6>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Patrick Simon \u00a0:\u00a0 Socio-d\u00e9mographe, charg\u00e9 de recherches \u00e0 L\u2019INED (Institut national d\u2019\u00e9tudes \u00a0d\u00e9mographiques, 133, Boulevard Davout, 75020 Paris). Le parcours initiatique de l\u2019int\u00e9gration repose le plus souvent sur un compromis. Il tente de concilier un d\u00e9sir d\u2019\u00e9mancipation du milieu communautaire, qui s\u2019accompagne d\u2019une prise de distance vis-\u00e0-vis de la culture dans sa mat\u00e9rialit\u00e9, \u00e0 une&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":0,"featured_media":23306,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","footnotes":""},"categories":[494,10],"tags":[],"class_list":["post-30765","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-communautes","category-france"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/30765","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=30765"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/30765\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":31367,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/30765\/revisions\/31367"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/media\/23306"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=30765"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=30765"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=30765"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}