{"id":3140,"date":"2011-11-17T17:23:52","date_gmt":"2011-11-17T17:23:52","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=3140"},"modified":"2011-11-17T17:27:07","modified_gmt":"2011-11-17T17:27:07","slug":"les-400-ans-de-la-king-james-bible","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/les-400-ans-de-la-king-james-bible\/","title":{"rendered":"Les 400 ans de la \u00ab King James Bible \u00bb"},"content":{"rendered":"<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<h3>\n\tLes 400 ans de la &laquo; King James Bible &raquo;<\/h3>\n<div id=\"le_livre\">\n<h4>\n\t\t&nbsp;<\/h4>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<div class=\"content\">\n<h5>\n\t\t\tLe livre des livres<\/h5>\n<div class=\"inlineblock\">\n<p>\n\t\t\t\t<strong>par Melvyn Bragg<\/strong><\/p>\n<\/p><\/div>\n<\/p><\/div>\n<\/div>\n<div id=\"article_content\">\n<p>\n\t\t&Agrave; un journaliste qui lui demandait quel &eacute;tait le livre qui l&rsquo;avait le plus influenc&eacute;, le dramaturge allemand Bertolt Brecht fit cette r&eacute;ponse fameuse : &laquo; Vous allez rire : la Bible. &raquo; Il n&rsquo;y avait pourtant l&agrave; rien de nature &agrave; faire sourire, m&ecirc;me dans la bouche d&rsquo;un auteur communiste. De m&egrave;re protestante, Brecht, qui avait accompli ses premi&egrave;res ann&eacute;es de scolarit&eacute; dans une &eacute;cole r&eacute;form&eacute;e, &agrave; l&rsquo;instar de tr&egrave;s nombreux Allemands, a baign&eacute; durant sa jeunesse dans la Bible de Luther : un ouvrage qui a jou&eacute; un r&ocirc;le d&eacute;terminant dans la formation de la langue allemande, et dont l&rsquo;influence sur la culture et la litt&eacute;rature germaniques s&rsquo;est fait sentir durablement, de Goethe &agrave; Thomas Mann, en passant par les Romantiques et, bien s&ucirc;r, Fr&eacute;d&eacute;ric Nietzsche, fils d&rsquo;un pasteur luth&eacute;rien et dont le <em>Zarathoustra<\/em> est une sorte de &laquo; contre-Bible &raquo;, &eacute;crite en versets d&rsquo;allure biblique.<\/p>\n<p>\n\t\tUne autre traduction de la Bible que celle de Luther a notoirement eu un impact encore plus consid&eacute;rable dans un univers culturel diff&eacute;rent. Il s&rsquo;agit du monde anglo-saxon, et de la traduction anglaise de l&rsquo;ouvrage, plus particuli&egrave;rement l&rsquo;&eacute;dition connue comme sous le nom de &laquo; King James Bible &raquo; (ou &laquo; King James Version &raquo;), appel&eacute;e parfois aussi en Grande-Bretagne &laquo; Authorized Version &raquo;. Cette ann&eacute;e, on c&eacute;l&egrave;bre le 400e anniversaire de cette &eacute;dition historique. En Grande-Bretagne et aux &Eacute;tats-Unis, l&rsquo;&eacute;v&eacute;nement a donn&eacute; lieu &agrave; toute une s&eacute;rie d&rsquo;initiatives : expositions, colloques, conf&eacute;rences, ainsi que la publication d&rsquo;une bonne dizaine d&rsquo;ouvrages sur le sujet, livres savants ou destin&eacute;s au grand public. La &laquo; King James Bible &raquo; est rarement d&eacute;crite en termes qui ne soient pas superlatifs, et le registre dans lequel on l&rsquo;&eacute;voque le plus souvent est celui de l&rsquo;hyperbole. Ce livre mythologique est-il vraiment le chef-d&rsquo;&oelig;uvre litt&eacute;raire que l&rsquo;on pr&eacute;tend, et son impact a-t-il &eacute;t&eacute; aussi profond et universel qu&rsquo;on l&rsquo;affirme ?<\/p>\n<h4 class=\"c_lionblue s_medium w_bold\">\n\t\tPolitique et religion<\/h4>\n<p>\n\t\tLa &laquo; Bible du Roi Jacques &raquo;, pour la d&eacute;signer par le nom qu&rsquo;elle porte en fran&ccedil;ais, est le produit d&rsquo;une volont&eacute; &agrave; la fois politique et religieuse, cas de figure fr&eacute;quent &agrave; une &eacute;poque o&ugrave; religion et politique &eacute;taient inextricablement m&ecirc;l&eacute;es. L&rsquo;histoire de sa gen&egrave;se et de sa fabrication nous est racont&eacute;e en d&eacute;tails par David Norton (<em>The King James Bible<\/em>), Gordon Campbell (<em>Bible &#8211; The story of the King James Version<\/em>), Adam Nicholson (<em>When God spoke English<\/em>), Derek Wilson (<em>The People&rsquo;s Bible<\/em>) et Melvyn Bragg (<em>The Books of Books<\/em> &ndash; le moins technique de tous ces ouvrages et celui qui embrasse le champ le plus vaste).<\/p>\n<p>\n\t\tAu d&eacute;but du XVIIe si&egrave;cle, plusieurs traductions de la Bible en anglais existaient, dont la &laquo; Grande Bible &raquo;, la &laquo; Bible des &Eacute;v&ecirc;ques &raquo;, la Bible de William Tyndale, r&eacute;alis&eacute;e pr&egrave;s de cent ans auparavant et qui avait longtemps circul&eacute; sous le manteau en raison des sympathies luth&eacute;riennes de son auteur (accus&eacute; d&rsquo;h&eacute;r&eacute;sie par Thomas More, Tyndale finit sur le b&ucirc;cher), ainsi que la &laquo; Bible de Gen&egrave;ve &raquo;, largement bas&eacute;e sur la pr&eacute;c&eacute;dente, qui exhalait un certain parfum de calvinisme. Fils de la catholique Marie Stuart, qui avait &eacute;t&eacute; d&eacute;capit&eacute;e sur ordre d&rsquo;Elisabeth I&egrave;re, arriv&eacute; sur le tr&ocirc;ne suite au d&eacute;c&egrave;s sans descendance de cette derni&egrave;re, le roi Jacques Ier souhaitait asseoir fermement son pouvoir en s&rsquo;appuyant sur son titre de chef de l&rsquo;&Eacute;glise anglicane. La publication d&rsquo;une nouvelle &eacute;dition de la Bible, expurg&eacute;e des &eacute;l&eacute;ments ouvertement antimonarchistes de la Bible de Gen&egrave;ve et des vues extr&eacute;mistes des sectes puritaines, lui apparut un bon moyen pour ce faire. Au sens strict, la &laquo; King James Version &raquo; n&rsquo;est cependant pas une nouvelle traduction. Ainsi que le stipulait tr&egrave;s clairement le mandat du groupe d&rsquo;&eacute;rudits auquel avait &eacute;t&eacute; confi&eacute;e la t&acirc;che de produire cette nouvelle Bible, l&rsquo;id&eacute;e &eacute;tait de tirer parti de ce qu&rsquo;il y avait de meilleur dans les traductions existantes, dans l&rsquo;objectif de donner naissance &agrave; un texte qui serait meilleur encore. C&rsquo;est ce &agrave; quoi se sont employ&eacute;s les 47 membres du comit&eacute; de r&eacute;daction, lors de leurs sessions de travail &agrave; Oxford, Cambridge et Westminster, en n&rsquo;h&eacute;sitant pas &agrave; revenir aux textes originaux en h&eacute;breu, en grec et en latin chaque fois que cela leur semblait n&eacute;cessaire.<\/p>\n<h4 class=\"c_lionblue s_medium w_bold\">\n\t\tLa Bible comme &oelig;uvre litt&eacute;raire<\/h4>\n<p>\n\t\tLe produit de cet effort collectif est-il particuli&egrave;rement fid&egrave;le au texte biblique original, et a-t-il la beaut&eacute; insurpass&eacute;e qu&rsquo;on lui attribue ? Les avis varient &agrave; ce propos. Un fait unanimement soulign&eacute; est l&rsquo;&eacute;crasante pr&eacute;sence, dans le texte de la &laquo; King James Version &raquo;, de la Bible de Tyndale, dont 80 &agrave; 90 %, selon les estimations et les parties concern&eacute;es, se retrouvent dans la &laquo; Version Autoris&eacute;e &raquo;. Or Tyndale, qui connaissait l&rsquo;h&eacute;breu, s&rsquo;est g&eacute;n&eacute;ralement montr&eacute; tr&egrave;s fid&egrave;le. Dans un certain nombre de cas, des contresens malheureux ont r&eacute;ussi &agrave; se glisser. Dans sa contribution &agrave; l&rsquo;ouvrage collectif <em>The King James Bible After 400 Years<\/em>, le sp&eacute;cialiste d&rsquo;&eacute;tudes bibliques am&eacute;ricain Robert Alter montre ainsi comment un des passages les plus po&eacute;tiques du livre des Psaumes dans la version anglaise repose sur une interpr&eacute;tation erron&eacute;e de deux termes h&eacute;breux, qui sont employ&eacute;s dans l&rsquo;original d&rsquo;une fa&ccedil;on totalement prosa&iuml;que. De mani&egrave;re g&eacute;n&eacute;rale, son avis est que le texte de la &laquo; King James Bible &raquo; rend bien mieux la concision et la force compacte de l&rsquo;h&eacute;breu dans les passages narratifs que dans les parties r&eacute;dig&eacute;es sous forme po&eacute;tique, qui portent la trace du style anglais de l&rsquo;&eacute;poque, volontiers fleuri.<\/p>\n<p>\n\t\tFid&egrave;le, le texte de Tyndale est par ailleurs d&rsquo;une qualit&eacute; stylistique exemplaire. Certains commentateurs donnent des exemples de passages dans lesquels, &agrave; leur appr&eacute;ciation, le texte de 1611 n&rsquo;ajoute rien &agrave; celui de Tyndale, voire m&ecirc;me tombe en dessous de celui-ci, comme dans le cas du remplacement de &laquo; love &raquo; par &laquo; charity &raquo; dans la c&eacute;l&egrave;bre &Eacute;p&icirc;tre de Saint Paul aux Corinthiens. Mais on peut ais&eacute;ment en produire autant d&rsquo;autres o&ugrave; il l&rsquo;am&eacute;liore sans conteste, et chacune des deux versions a ses champions. D&rsquo;un autre c&ocirc;t&eacute;, il faut tenir compte de la tendance naturelle des lecteurs &agrave; retenir surtout les formulations les plus &eacute;l&eacute;gantes et les plus frappantes, en oubliant les passages moins heureux ou plus banals.<\/p>\n<p>\n\t\tDans l&rsquo;ensemble, pour partie en raison des qualit&eacute;s de l&rsquo;original h&eacute;breu, li&eacute;es notamment &agrave; l&rsquo;usage d&eacute;lib&eacute;r&eacute; de mots ordinaires et d&rsquo;images concr&egrave;tes, pour partie du fait du g&eacute;nie litt&eacute;raire de Tyndale et du travail remarquable op&eacute;r&eacute; par ses successeurs, le texte frappe par sa majestueuse simplicit&eacute;, nulle part aussi &eacute;clatante que dans le premier vers de l&rsquo;&Eacute;vangile selon Saint Jean : &laquo; In the beginning was the Word, and the Word was with God, and the Word was God. &raquo; Il se distingue aussi par son caract&egrave;re extr&ecirc;mement m&eacute;lodieux, qui n&rsquo;a rien d&rsquo;&eacute;tonnant si l&rsquo;on veut bien se souvenir que la Bible &eacute;tait le plus souvent lue &agrave; haute voix. La forte impression faite par la &laquo; King James Version &raquo; est encore accrue par l&rsquo;emploi qu&rsquo;elle fait d&rsquo;un langage d&eacute;j&agrave; archa&iuml;que au moment o&ugrave; elle a &eacute;t&eacute; r&eacute;dig&eacute;e, qui contribue &agrave; accentuer le sentiment d&rsquo;autorit&eacute;, de distance et de profondeur.<\/p>\n<h4 class=\"c_lionblue s_medium w_bold\">\n\t\tUn livre qui a influenc&eacute; la langue anglaise<\/h4>\n<p>\n\t\tOn affirme souvent que la &laquo; King James Bible &raquo; a exerc&eacute; une influence consid&eacute;rable sur la langue anglaise. Au moment o&ugrave; l&rsquo;ouvrage a &eacute;t&eacute; publi&eacute;, cette langue &eacute;tait cependant d&eacute;j&agrave; largement stabilis&eacute;e. Le r&ocirc;le qu&rsquo;elle a eu dans son &eacute;volution n&rsquo;est donc pas comparable &agrave; celui jou&eacute; par la Bible de Luther dans la fixation de l&rsquo;allemand. La contribution de la &laquo; King James Version &raquo; &agrave; l&rsquo;anglais pas n&rsquo;a non plus essentiellement consist&eacute; en l&rsquo;apport de nouveaux mots dans son lexique, comme l&rsquo;ont fait les pi&egrave;ces de Shakespeare (des quelque 20 000 mots utilis&eacute;s par l&rsquo;auteur d&rsquo;Hamlet, un peu moins de 2 000 ont &eacute;t&eacute; employ&eacute;s pour la premi&egrave;re fois par lui). Ce dont on la cr&eacute;dite est d&rsquo;avoir introduit dans la langue anglaise toute une s&eacute;rie d&rsquo;expressions idiomatiques. Pour quantifier l&rsquo;influence de l&rsquo;ouvrage &agrave; cet &eacute;gard, le linguiste David Crystal, dans son livre <em>Begat: The King James Bible and the English Language<\/em>, s&rsquo;est livr&eacute; &agrave; un d&eacute;compte des expressions d&rsquo;origine biblique entr&eacute;es dans l&rsquo;usage courant (le crit&egrave;re utilis&eacute; &eacute;tait assez restrictif, puisque n&rsquo;ont &eacute;t&eacute; retenues que les expressions aujourd&rsquo;hui utilis&eacute;es dans un contexte profane). Il en a inventori&eacute; 257, un chiffre inf&eacute;rieur &agrave; ceux que l&rsquo;on entend parfois citer, mais sup&eacute;rieur &agrave; celui auquel aboutirait le m&ecirc;me calcul pour n&rsquo;importe quel autre ouvrage. Une grande majorit&eacute; de ces expressions, a-t-il d&eacute;couvert, &eacute;taient d&eacute;j&agrave; pr&eacute;sentes dans le texte de Tyndale.<\/p>\n<p>\n\t\tCurieusement, ni David Crystal ni aucun des auteurs des autres ouvrages n&rsquo;ont eu la curiosit&eacute; de v&eacute;rifier de ce qu&rsquo;il en &eacute;tait dans les autres langues. S&rsquo;ils l&rsquo;avaient fait, ils se seraient aper&ccedil;us qu&rsquo;une proportion importante des expressions idiomatiques r&eacute;pertori&eacute;es s&rsquo;y retrouve &eacute;galement. Ainsi en fran&ccedil;ais, pour donner quelques exemples : &laquo; tuer le veau gras &raquo;, &laquo; le retour de l&rsquo;enfant prodigue &raquo;, &laquo; la chair et le sang &raquo;, &laquo; le sel de la terre &raquo;, &laquo; pour un plat de lentilles &raquo;, &laquo; suis-je le gardien de mon fr&egrave;re ?&raquo;, &laquo; vanit&eacute; des vanit&eacute;s &raquo;, &laquo; rien de nouveau sous le soleil &raquo;, &laquo; l&rsquo;homme ne vit pas que de pain &raquo;, &laquo; un homme selon mon c&oelig;ur &raquo; ou &laquo; pour chaque chose, il y a une saison &raquo;, premiers mots d&rsquo;un des plus beaux passages de l&rsquo;Eccl&eacute;siaste. En toute rigueur, la v&eacute;ritable source de l&rsquo;enrichissement de la langue anglaise est donc moins la &laquo; King James Bible &raquo; elle-m&ecirc;me que le texte h&eacute;breu d&rsquo;origine, la version traduite n&rsquo;ayant jou&eacute; qu&rsquo;un r&ocirc;le d&rsquo;interm&eacute;diaire dans un processus de transfert.<\/p>\n<h4 class=\"c_lionblue s_medium w_bold\">\n\t\tL&rsquo;impact sur la litt&eacute;rature<\/h4>\n<p>\n\t\tEn limitant son &eacute;tude &agrave; la comptabilit&eacute; des expressions idiomatiques, David Crystal se privait de la possibilit&eacute; de prendre la mesure d&rsquo;autres formes d&rsquo;influence, par exemple celle exerc&eacute;e par la &laquo; King James Bible &raquo; au plan stylistique. S&rsquo;il y a pourtant bien un trait distinctif de la langue de l&rsquo;ouvrage, c&rsquo;est sa formidable musique, tr&egrave;s facilement reconnaissable. Un des endroits o&ugrave; son &eacute;cho r&eacute;sonne le plus fort est la litt&eacute;rature anglo-saxonne. Le premier auteur cit&eacute; dans ce contexte est souvent William Shakespeare. De fait, par bien des traits, la langue de Shakespeare &eacute;voque celle de la &laquo; King James Bible &raquo;, dont elle a la puissance expressive et la charge po&eacute;tique. Cette proximit&eacute;, qui donne l&rsquo;occasion au fameux critique am&eacute;ricain Harold Bloom, &laquo; bardol&acirc;tre &raquo; notoire, de r&eacute;affirmer, dans son propre ouvrage sur la &laquo; King James Bible &raquo; (<em>The Shadow of a Great Rock<\/em>), la sup&eacute;riorit&eacute; de son auteur-culte, ne peut pas &ecirc;tre le produit d&rsquo;une influence directe, puisque cette nouvelle &eacute;dition a &eacute;t&eacute; publi&eacute;e cinq seulement avant la mort du dramaturge. Mais Shakespeare et les r&eacute;dacteurs de la &laquo; Version Autoris&eacute;e &raquo; &eacute;taient immerg&eacute;s dans le m&ecirc;me oc&eacute;an linguistique. Surtout, Shakespeare &eacute;tait un grand lecteur de la Bible dans la version de Gen&egrave;ve, qui est aussi profond&eacute;ment marqu&eacute;e par le texte de Tyndale que la Bible du Roi Jacques. On fera la m&ecirc;me remarque au sujet du po&egrave;te John Donne, contemporain de Shakespeare ; mais pas de Milton, un auteur l&eacute;g&egrave;rement post&eacute;rieur sur qui l&rsquo;influence directe de la &laquo; King James Version &raquo; est par contre &eacute;vidente, tout comme elle l&rsquo;est sur de nombreux &eacute;crivains qui ont suivi. La liste de ceux-ci varie selon les commentateurs, qui tendent parfois &agrave; m&eacute;langer les auteurs chez qui la langue, les th&egrave;mes et les rythmes de la Bible ont jou&eacute; un r&ocirc;le central (Byron, les s&oelig;urs Bront&euml;, Ruskin, le grand historien Thomas Macaulay) et ceux pour lesquels elle a simplement constitu&eacute; une source d&rsquo;inspiration importante (Daniel Defoe, Jonathan Swift, Kipling, Dickens).<\/p>\n<p>\n\t\tEn raison de la place qu&rsquo;occupe la Bible aux &Eacute;tats-Unis, c&rsquo;est toutefois sur la litt&eacute;rature am&eacute;ricaine que l&rsquo;impact de la &laquo; King James Bible &raquo; s&rsquo;est av&eacute;r&eacute; le plus d&eacute;terminant. L&rsquo;exemple le plus flagrant est bien s&ucirc;r celui d&rsquo;Herman Melville, dont le <em>Moby Dick<\/em> est un r&eacute;cit &eacute;pique ostensiblement biblique par sa th&eacute;matique, son imagerie, son organisation et sa langue. Mais c&rsquo;est en r&eacute;alit&eacute; quasiment tous les &eacute;crivains am&eacute;ricains qu&rsquo;il faudrait citer, de Nathaniel Hawthorne &agrave; Francis Scott Fitzgerald, en passant par Thoreau et Emerson, Edgar Alan Poe, Emily Dickinson et m&ecirc;me Hemingway, tous influenc&eacute;s &agrave; un degr&eacute; ou l&rsquo;autre par la Bible, ses cadences et son langage. La pr&eacute;sence de la Bible dans les &oelig;uvres litt&eacute;raires am&eacute;ricaines est d&rsquo;autant plus importante que leurs auteurs proviennent du Sud du pays (Mark Twain, Faulkner, Tennessee Williams), sont religieux (Gerard Manley Hopkins), noirs (James Baldwin), ou d&rsquo;origine protestante (John Updike). Juif de Chicago, Saul Bellow constitue de ce point de vue la fameuse exception qui confirme la r&egrave;gle.<\/p>\n<p>\n\t\tCet impact litt&eacute;raire de la Bible, plus particuli&egrave;rement dans une version traduite, est un ph&eacute;nom&egrave;ne typique du monde anglo-saxon et protestant (inconnu en Irlande, on l&rsquo;observe aussi, comme on l&rsquo;a vu, en Allemagne, ainsi que chez des auteurs scandinaves comme August Strindberg). Rien de comparable dans les pays latins et catholiques, o&ugrave; la Bible a toujours jou&eacute; un r&ocirc;le plus marginal. Quand ils ne sont pas d&rsquo;origine protestante (Gide) ou &agrave; moiti&eacute; Am&eacute;ricains (Julien Green), les quelques &eacute;crivains fran&ccedil;ais chez lesquels l&rsquo;influence de la Bible est d&eacute;tectable, soit la lisaient en latin, comme Pascal et Claudel, soit ont davantage &eacute;t&eacute; marqu&eacute;s par les id&eacute;es qu&rsquo;ils y trouvaient (f&ucirc;t-ce pour les critiquer violemment), que par son langage, comme Rimbaud.<\/p>\n<h4 class=\"c_lionblue s_medium w_bold\">\n\t\tLa culture et la soci&eacute;t&eacute;<\/h4>\n<p>\n\t\t&Agrave; c&ocirc;t&eacute; de la litt&eacute;rature, un domaine o&ugrave; l&rsquo;impact la &laquo; King James Bible &raquo; est manifeste est celui de la culture populaire am&eacute;ricaine. Sans doute parce qu&rsquo;ils sont des universitaires, la plupart des auteurs des ouvrages mentionn&eacute;s l&rsquo;ont presque compl&egrave;tement ignor&eacute;. Pourtant, les traces de l&rsquo;influence de la Bible y sont abondantes, ce qui &agrave; la r&eacute;flexion n&rsquo;a vraiment rien de surprenant : durant des d&eacute;cennies, la Bible &eacute;tait l&rsquo;unique livre qu&rsquo;on pouvait trouver dans beaucoup de foyers am&eacute;ricains, et le seul avec lequel les plus pauvres avaient l&rsquo;occasion d&rsquo;&ecirc;tre en contact. L&rsquo;exemple le plus souvent cit&eacute; est celui du negro-spiritual et du gospel, dont ce serait peu dire qu&rsquo;ils portent l&rsquo;empreinte de la Bible. Mais la m&ecirc;me remarque pourrait &ecirc;tre faite au sujet de la quasi-totalit&eacute; de la musique populaire, surtout d&rsquo;origine noire : le blues, le jazz, la soul de Ray Charles, les pop songs de Bob Dylan et de Leonard Cohen, et m&ecirc;me, en dehors des &Eacute;tats-Unis, le reggae de Bob Marley. Du fait de la forte pr&eacute;sence de la Bible dans la soci&eacute;t&eacute; am&eacute;ricaine, on entend aussi souvent la musique de la &laquo; King James Bible &raquo; dans les films d&rsquo;outre-Atlantique, plus particuli&egrave;rement ceux qui mettent en sc&egrave;ne la communaut&eacute; noire, de <em>Hallelujah<\/em> de King Vidor &agrave; <em>La Couleur pourpre<\/em> de Steven Spielberg, mais aussi dans beaucoup de r&eacute;cits dont l&rsquo;histoire se d&eacute;roule dans des r&eacute;gions rurales ou dont le sc&eacute;nario comprend un r&ocirc;le de pasteur, <em>Et au milieu coule une rivi&egrave;re<\/em> de Robert Redford, pour donner un exemple, ainsi que dans un nombre substantiel de westerns : sur la &laquo; fronti&egrave;re &raquo;, on le sait, la Bible n&rsquo;&eacute;tait jamais bien loin du fusil.<\/p>\n<p>\n\t\tOn peut aussi tenter de mettre en &eacute;vidence l&rsquo;impact qu&rsquo;a eu la &laquo; King James Bible &raquo; sur la soci&eacute;t&eacute; dans son ensemble. L&rsquo;exercice est plus complexe et d&eacute;licat. Melvyn Bragg s&rsquo;y essaie dans son livre, d&rsquo;une mani&egrave;re qui n&rsquo;est pas totalement convaincante. De ce que Thomas Paine, William Wilberforce et Mary Wollstonecraft ont form&eacute; en partie leurs id&eacute;es dans la lecture de la Bible, il est un peu imprudent de conclure que celle-ci a &eacute;t&eacute; &agrave; l&rsquo;origine de la R&eacute;volution am&eacute;ricaine, de l&rsquo;abolition de l&rsquo;esclavage et du mouvement d&rsquo;&eacute;mancipation des femmes. Un domaine o&ugrave; l&rsquo;impact de la &laquo; King James Version &raquo; est en revanche ind&eacute;niable est celui de l&rsquo;&eacute;loquence politique aux &Eacute;tats-Unis. Le fameux discours de Martin Luther King &laquo; I have a dream &raquo; est le d&eacute;calque d&rsquo;un passage du Livre d&rsquo;Isa&iuml;e, et bien avant lui, la c&eacute;l&egrave;bre Gettysburg Address et les deux discours d&rsquo;investiture d&rsquo;Abraham Lincoln retentissaient d&eacute;j&agrave; d&rsquo;accents bibliques. Lorsque l&rsquo;on sait &agrave; quel point les discours de Lincoln, dont le premier cit&eacute; est connu par c&oelig;ur par de nombreux Am&eacute;ricains, sont copi&eacute;s et &eacute;tudi&eacute;s comme source d&rsquo;inspiration, on mesure l&rsquo;influence qu&rsquo;a pu avoir par leur truchement le langage de la &laquo; King James Bible &raquo; sur les discours politiques aux &Eacute;tats-Unis.<\/p>\n<h4 class=\"c_lionblue s_medium w_bold\">\n\t\tUne r&eacute;putation qui n&rsquo;est pas usurp&eacute;e<\/h4>\n<p>\n\t\t&Agrave; titre de contribution personnelle &agrave; la comm&eacute;moration du 400e anniversaire de la &laquo; King James Bible &raquo;, le c&eacute;l&egrave;bre critique Christopher Hitchens a consacr&eacute; une de ses colonnes du magazine <em>Vanity Fair<\/em> au sujet. Un choix dans lequel entrait assur&eacute;ment un peu de coquetterie, et qui s&rsquo;explique pour partie par le go&ucirc;t de Hitchens pour la provocation, l&rsquo;homme &eacute;tant connu comme l&rsquo;un des fers de lance du &laquo; nouvel ath&eacute;isme &raquo;. Dans ce long article &eacute;rudit, Hitchens cite notamment l&rsquo;extrait de l&rsquo;Eccl&eacute;siaste que George Orwell (ath&eacute;e affirm&eacute;, mais non militant) avait demand&eacute; que l&rsquo;on lise &agrave; ses fun&eacute;railles, ainsi que celui de l&rsquo;&Eacute;p&icirc;tre aux Philippiens qu&rsquo;il avait lui-m&ecirc;me lu &agrave; celles de son p&egrave;re. Cette double anecdote en dit long sur l&rsquo;attrait que peut exercer ce texte m&eacute;morable sur des individus qui ne sont pas croyants mais dont le m&eacute;tier est d&rsquo;&eacute;crire, donc d&rsquo;exprimer &agrave; l&rsquo;aide de mots des id&eacute;es et des sentiments, ce &agrave; quoi la Bible, plus particuli&egrave;rement dans cette version, excelle.<\/p>\n<p>\n\t\tEmport&eacute;s par leur enthousiasme, les admirateurs de la &laquo; King James Bible &raquo; ont parfois d&eacute;fini son influence en termes excessifs. Affirmer, comme le fait Melvyn Bragg, que la &laquo; King James Bible &raquo; a &laquo; fa&ccedil;onn&eacute; &raquo; la vie de Winston Churchill ou de Florence Nightingale (pionni&egrave;re des soins infirmiers) est pour le moins une exag&eacute;ration. Cette influence, on l&rsquo;a vu, a souvent &eacute;t&eacute; indirecte et n&rsquo;est pas exclusivement imputable au travail de ses auteurs, dont l&rsquo;&oelig;uvre a essentiellement jou&eacute; un r&ocirc;le de v&eacute;hicule pour le texte de Tyndale et, derri&egrave;re celui-ci, le texte h&eacute;breu original. Autant qu&rsquo;&agrave; son exceptionnelle qualit&eacute; litt&eacute;raire, elle est de surcro&icirc;t due au r&ocirc;le central jou&eacute; par la Bible dans la culture anglo-saxonne et les soci&eacute;t&eacute;s protestantes. Mais l&rsquo;impact qu&rsquo;a eu cette &eacute;dition est hors de doute, et, de quelque fa&ccedil;on qu&rsquo;on l&rsquo;estime, il est sup&eacute;rieur &agrave; celui de n&rsquo;importe quel autre ouvrage imprim&eacute;. Que la &laquo; King James Bible &raquo; soit le livre le plus influent de tous les temps est assur&eacute;ment un clich&eacute;. Mais comme beaucoup de clich&eacute;s, celui-ci contient une grande part de v&eacute;rit&eacute;.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Les 400 ans de la &laquo; King James Bible &raquo; &nbsp; &nbsp; &nbsp; Le livre des livres par Melvyn Bragg &Agrave; un journaliste qui lui demandait quel &eacute;tait le livre qui l&rsquo;avait le plus influenc&eacute;, le dramaturge allemand Bertolt Brecht fit cette r&eacute;ponse fameuse : &laquo; Vous allez rire : la Bible. &raquo; Il&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":16431,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[71,74,23,423,1],"tags":[],"class_list":["post-3140","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-bretagne","category-grande-bretagne","category-litterature","category-oxford","category-uncategorized"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3140","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3140"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3140\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/media\/16431"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3140"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3140"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3140"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}