{"id":383,"date":"2016-05-17T02:42:02","date_gmt":"2016-05-17T02:42:02","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=383"},"modified":"2016-05-17T00:33:09","modified_gmt":"2016-05-17T00:33:09","slug":"javais-une-terre-par-yael-konig","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/javais-une-terre-par-yael-konig\/","title":{"rendered":"J\u2019avais une terre par Ya\u00ebl K\u00f6nig"},"content":{"rendered":"<p>\n\tJ&#39;avais une terre<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tLes larmes de ma grand-m&egrave;re serrant &agrave; l&#39;&eacute;touffer son fils unique contre elle; sur la piste, un peu plus loin, un avion impatient de rejoindre Marseille; ma m&egrave;re fig&eacute;e dans l&#39;incompr&eacute;hension d&#39;une situation qui la d&eacute;passe: voil&agrave; sur quelles images j&#39;ai quitt&eacute; la terre de mes lointains anc&ecirc;tres, puisqu&#39;&agrave; ce qu&#39;il para&icirc;t, mes yeux clairs et mes cheveux blonds prouveraient une tr&egrave;s ancienne filiation avec les tribus berb&egrave;res juda&iuml;s&eacute;es men&eacute;es par la mythique Kah&eacute;na. Je partais donc, justement pour ne pas subir le sortde cette valeureuse, mais &Ocirc; combien malchanceuse, souveraine!<\/p>\n<p>\n\tJ&#39;&eacute;tais enfant, mais mon pays, la Tunisie, avait d&eacute;j&agrave; imprim&eacute; en moi sa beaut&eacute;, son intimit&eacute;, son influence. Magnifique Tunisie!<\/p>\n<p>\n\t&laquo;Ils&raquo; m?en ont chass&eacute;e.<\/p>\n<p>\n\tQui &eacute;taient ces &laquo;ils&raquo;, responsables d&#39;une fracture dont nul ne pouvait alors deviner l&#39;importance chez une fillette de huit ans ? Qui &eacute;taient ces &laquo;ils&raquo; dont l&#39;&eacute;vocation provoquait en moi des frissons d&#39;horreur, la peur d&#39;inconnus redoutables qui avaient le pouvoir de faire trembler nos terres personnelles, de d&eacute;stabiliser mes parents, ces piliers de ma force d&#39;enfant ?<\/p>\n<p>\n\t&laquo;Ils&raquo; ont fait pleurer ma m&egrave;re, &laquo;ils&raquo; ont cass&eacute; sa vie, lui ont vol&eacute; ses rep&egrave;res, l&#39;ont spoli&eacute;e de toutes ses &eacute;vidences.<\/p>\n<p>\n\t&laquo;Ils&raquo; ont priv&eacute; mon p&egrave;re d?une vie au milieu des siens, ont saccag&eacute; sa s&eacute;r&eacute;nit&eacute;, ont effac&eacute; son sourire tranquille, ont &eacute;teint son regard.<\/p>\n<p>\n\t&laquo;Ils&raquo; passent leur temps, dans le meilleur des cas, &agrave; nous chasser, de mill&eacute;naire en mill&eacute;naire, de si&egrave;cle en si&egrave;cle. A nous chasser, ou &agrave; tenter de nous exterminer. Pourquoi ? Parce que nous avons eu le malencontreux privil&egrave;ge d&#39;importer le monoth&eacute;isme sur cette plan&egrave;te? Parce que nous f&ucirc;mes le seul peuple &agrave; accepter de le faire, quand les autres se d&eacute;filaient devant la difficult&eacute;?<\/p>\n<p>\n\t&laquo;Ils&raquo; veulent nous voler l&#39;espace de vie auquel nous avons droit, nous confisquer l&#39;air de nos poumons, nous d&eacute;nier le droit d&#39;existence.<\/p>\n<p>\n\tVous trouvez que j&#39;y vais un peu fort?<\/p>\n<p>\n\tFaudra-t-il que je parle des sanglots de ma m&egrave;re lorsqu&#39;elle se croyait seule ? Des efforts de mon p&egrave;re pour soulever des sacs de charbon afin de les livrer &agrave; des gens qui ne lui accordaient pas la moindre attention, lui qui porte la sagesse de notre Tradition &agrave; fleur de regard ?<\/p>\n<p>\n\tFaudra-t-il que je revienne sur les questions stupides qu?on me posait au lyc&eacute;e, o&ugrave; l&#39;on n&#39;avait jamais vu de &laquo;Juive d&#39;Afrique du Nord&raquo; avant moi, sur le sentiment tenace et douloureux d&#39;&ecirc;tre &eacute;trang&egrave;re &agrave; tous les milieux, &agrave; tous les lieux, sur la seule &eacute;chappatoire qui me rest&acirc;t, l&#39;&eacute;criture?<\/p>\n<p>\n\tLes ann&eacute;es-choc imprim&egrave;rent leurs f&ecirc;lures.<\/p>\n<p>\n\tPuis vint le temps de r&eacute;agir.<\/p>\n<p>\n\tUn jour o&ugrave; j&#39;enviais une de mes camarades qui, refusant les &eacute;tudes, avait d&eacute;cid&eacute; de choisir une voie diff&eacute;rente, ma m&egrave;re nous r&eacute;unit, mon jeune fr&egrave;re et moi, et expliqua: &laquo;Mes enfants, nous avons d&ucirc; partir en laissant nos morts, nos biens, et, provisoirement, notre famille. Votre p&egrave;re et moi trimons comme des b&ecirc;tes de somme, nous avons &eacute;t&eacute; coup&eacute;s de tous ceux que nous aimons, alors que nous &eacute;tions persuad&eacute;s de ne jamais avoir &agrave; vivre ce destin de d&eacute;plac&eacute;s. Nous sommes en France, c?est un pays magnifique, le pays de l&#39;&eacute;galit&eacute;, des droits imprescriptibles, c&#39;est notre pays &agrave; pr&eacute;sent. Mais, sait-on jamais ? L&#39;immonde a la vie dure? Nous n&#39;avons pas d&#39;argent &agrave; vous laisser, de biens &agrave; vous distribuer. Aussi, votre dot, ce seront vos &eacute;tudes. Choisissez votre voie, mais quelle qu?elle soit, je veux que vous alliez le plus loin, le plus haut, que vous soyez les meilleurs! Je veux que face aux &eacute;preuves vous ayez la solution, vous sachiez vous en sortir, et surtout je veux que vous vous pr&eacute;pariez un avenir heureux et &eacute;quilibr&eacute;, dans ce pays superbe dont vous devrez toujours respecter les lois, et que vous devrez contribuer &agrave; enrichir, dans tous les sens du terme. Donc en ce qui te concerne, Ya&euml;l, pas question d&#39;interrompre tes &eacute;tudes! Tu travailles, tu travailles, et tu r&eacute;ussis! Jamais nous n?accepterons qu&#39;il en soit autrement!&raquo; Adieu donc les r&ecirc;ves de fain&eacute;antise.<\/p>\n<p>\n\tMais ils n&#39;avaient &eacute;t&eacute; qu&#39;un battement d&#39;aile de papillon un jour de fatigue?<\/p>\n<p>\n\tEn r&eacute;alit&eacute;, j&#39;ai abord&eacute; les &eacute;tudes comme on entre en religion; fervente, inqui&egrave;te, attir&eacute;e?<\/p>\n<p>\n\tEn m&ecirc;me temps je m&#39;adonnais &agrave; mon inalt&eacute;rable et double passion; l&#39;&eacute;criture, la lecture.<\/p>\n<p>\n\tJe ne souffrais plus d&#39;&ecirc;tre diff&eacute;rente. Les odeurs, les couleurs, les l&eacute;gendes de mon pays devenaient une richesse prometteuse, un terreau sain et fertile pour une vie enthousiaste.<\/p>\n<p>\n\tMes manques, mes cafards, mes solitudes devenaient des tremplins de vie. Au nom de tous les miens je devais &ecirc;tre heureuse, moi qui grandissais dans un pays sans dhimmitude. Je m&#39;y employais activement. Pourtant ce ne fut pas toujours facile; mes amies avaient des points de rep&egrave;re qui ne seraient jamais les miens.<\/p>\n<p>\n\tJe n&#39;ai pas eu la chance d&#39;avoir un grenier familial; les malles de vieux costumes, les livres d&#39;enfance, les photos couleur sanguine, je ne connaissais pas.<\/p>\n<p>\n\tJe n&#39;avais pas d&#39;amie d&#39;enfance, puisque mon enfance s&#39;&eacute;tait effiloch&eacute;e sous d&#39;autres cieux. Je n&#39;avais plus de famille, puisqu&#39;elle s&#39;&eacute;tait &eacute;parpill&eacute;e sur la plan&egrave;te. Mes f&ecirc;tes religieuses n&#39;&eacute;taient c&eacute;l&eacute;br&eacute;es qu&#39;autour de la table familiale singuli&egrave;rement &eacute;troite, alors que les cloches du village s&#39;en donnaient &agrave; coeur joie pour des c&eacute;l&eacute;brations dont j&#39;ignorais tout, ou presque. Je n&#39;avais pas de cousins &agrave; visiter le dimanche, et j&#39;&eacute;tais la seule au lyc&eacute;e &agrave; aller en &eacute;tude lorsque toutes mes camarades de classe assistaient au cours de cat&eacute;chisme: &ccedil;a n&#39;a pas &eacute;t&eacute; faute d&#39;avoir re&ccedil;u mille et une sollicitations de l&#39;aum&ocirc;nier, particuli&egrave;rement pros&eacute;lyte.<\/p>\n<p>\n\tQu&#39;importe! La joie s&#39;installait; joie d&#39;exister, promesses d?avenir, enthousiasmes d&#39;adolescente?<\/p>\n<p>\n\tJ&#39;ai voulu rendre &agrave; la France ce qu&#39;elle m&#39;avait donn&eacute; en protection et en richesse; je suis devenue enseignante de Litt&eacute;rature. J&#39;ai jubil&eacute; &agrave; exercer ce sacerdoce. Moi, la petite juive de Tunisie, j&#39;ai enseign&eacute; &agrave; des g&eacute;n&eacute;rations les beaut&eacute;s subtiles de la langue fran&ccedil;aise, les finesses po&eacute;tiques d&#39;&eacute;crivains bouleversants.<\/p>\n<p>\n\tEt lorsque je n&#39;enseignais pas je lisais, j&#39;&eacute;crivais, ou bien encore je passais des concours ou des examens.<\/p>\n<p>\n\tJ&#39;ai conscience de l&#39;apport que nous avons constitu&eacute; pour ce beau pays de France, et je me suis souvent &eacute;tonn&eacute;e de ce qu&#39;aucun pr&eacute;sident de la R&eacute;publique n&#39;ait encore remerci&eacute; les &laquo;Pieds Noirsand consorts&raquo; de leurs contributions multiples et vari&eacute;es au d&eacute;veloppement de notre pays. Ca n?allait pas de soi; cependant ce fut en g&eacute;n&eacute;ral une r&eacute;ussite d?int&eacute;gration. Int&eacute;gration, mais pas assimilation, ce qui aurait &eacute;t&eacute; une catastrophe.<\/p>\n<p>\n\tJ&#39;ai v&eacute;cu la vie de tous les adolescents fran&ccedil;ais, &agrave; quelques petits d&eacute;tails pr&egrave;s, du genre; &laquo;Non, tu n&#39;iras pas &agrave; cette surprise-partie; chez nous, une fille ne sort de la maison de son p&egrave;re qu&#39;au bras de son mari; ne l&#39;oublie pas!&raquo;<\/p>\n<p>\n\tBon? Je faisais avec, ou plut&ocirc;t sans!<\/p>\n<p>\n\tJe me suis mari&eacute;e avec un rabbin hollandais, qui passait par Nice pour une apr&egrave;s-midi, une belle apr&egrave;s-midi ensoleill&eacute;e qui vit &eacute;clore un des plus immenses coups de foudre de ces derni&egrave;res d&eacute;cennies!<\/p>\n<p>\n\tNos enfants ont grandi entre la Hollande, l&#39;Angleterre et la France, ce qui a contribu&eacute; &agrave; leur donner une tournure d&#39;esprit libre et sans a priori.<\/p>\n<p>\n\tMais toujours je revenais vers la France, mon pays adopt&eacute;, aim&eacute;, respect&eacute;. C&#39;est encore la France qui me re&ccedil;ut et me consola d?une douloureuse s&eacute;paration familiale; mes promenades le long des rivages m&eacute;diterran&eacute;ens, mes p&eacute;r&eacute;grinations parisiennes, mes errances angevines m?aid&egrave;rent &agrave; me reconstruire, &agrave; me tourner &agrave; nouveau vers l?avenir, &agrave; retrouver le sourire et la joie de vivre.<\/p>\n<p>\n\tEt aujourd?hui, c&#39;est &agrave; la France que je dois, depuis deux ans d&#39;Intifada, mes plus fortes blessures, avec son nouveau laxisme antis&eacute;mite. La France qui ne sait plus parler le langage de la justice et de la connaissance, la France qui se ferait veule, amn&eacute;sique, voire n&eacute;gationniste. Cette France-l&agrave; me fait mal &agrave; l&#39;&acirc;me.<\/p>\n<p>\n\tDevrons-nous &agrave; nouveau partir pour &eacute;viter le pire? Certains s&#39;indignent lorsque je pose cette question. Pourtant, c&#39;est pour avoir r&eacute;pondu non que, dans d&#39;autres temps, des foules ont &eacute;t&eacute; tu&eacute;es.<\/p>\n<p>\n\tDes foules juives, auxquelles on refusait le droit d&#39;&ecirc;tre.<\/p>\n<p>\n\tPour ma part, je resterai. Je veux &ecirc;tre de nouveau fi&egrave;re de la France, je veux contribuer &agrave; effacer l&#39;aveuglement des m&eacute;dias, &agrave; r&eacute;tablir la justice, &agrave; rappeler inlassablement l&#39;histoire du monde, et en particulier celle du Proche Orient, que soudain tout le monde interpr&egrave;te de travers. Je veux que mes enfants puissent aller de Lille &agrave; Bastia sans qu&#39;on tamponne leurs papiers d&#39;un J rouge et infamant.<\/p>\n<p>\n\tJ&#39;exag&egrave;re? Peut-&ecirc;tre; en tout cas je l&#39;esp&egrave;re. Mais on a dit cela aussi, dans d&#39;autres temps immondes.<\/p>\n<p>\n\tJe veux vivre comme je le ressens; citoyenne du monde, domicili&eacute;e en France, terre d&#39;amour et de compr&eacute;hension.<\/p>\n<p>\n\tJe veux &ecirc;tre heureuse en France. Vaste programme? Nous avons l&#39;habitude des d&eacute;fis. L&#39;impossible, nous l&#39;avons d&eacute;j&agrave; fait, avec ce d&eacute;part de Tunisie qui nous a d&eacute;chir&eacute;s, lamin&eacute;s, &eacute;puis&eacute;s. Il nous reste &agrave; accomplir le miracle; d&eacute;truire les pr&eacute;jug&eacute;s &agrave; notre encontre. Nous le ferons; laissez-nous juste un peu de temps, s&#39;il vous plait!<\/p>\n<p>\n\tYa&euml;l K&ouml;nig. Ecrivain. Editrice.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J&#39;avais une terre &nbsp; Les larmes de ma grand-m&egrave;re serrant &agrave; l&#39;&eacute;touffer son fils unique contre elle; sur la piste, un peu plus loin, un avion impatient de rejoindre Marseille; ma m&egrave;re fig&eacute;e dans l&#39;incompr&eacute;hension d&#39;une situation qui la d&eacute;passe: voil&agrave; sur quelles images j&#39;ai quitt&eacute; la terre de mes lointains anc&ecirc;tres, puisqu&#39;&agrave; ce qu&#39;il&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":15185,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[39,10,9,1],"tags":[],"class_list":["post-383","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-afrique-du-nord","category-france","category-tunisie","category-uncategorized"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/383","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=383"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/383\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/media\/15185"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=383"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=383"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=383"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}