{"id":43111,"date":"2026-10-03T03:29:24","date_gmt":"2026-10-03T03:29:24","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=43111"},"modified":"2026-10-03T03:29:24","modified_gmt":"2026-10-03T03:29:24","slug":"larrivee-a-tunis-par-emile-tubiana-version-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/larrivee-a-tunis-par-emile-tubiana-version-2\/","title":{"rendered":"L&rsquo;Arrivee a Tunis, par Emile Tubiana (version 2)"},"content":{"rendered":"<div>\n<div>\n<div>\n<div>\n<div>\n<hr\/><\/div>\n<\/p><\/div>\n<\/p><\/div>\n<\/p><\/div>\n<\/div>\n<div>\n<p><b> <br \/> Le vendredi je pris l&rsquo;avion pour Tunis. Le vol s&rsquo;annon\u00e7ait bien, je trouvais les h\u00f4tesses tr\u00e8s aimables, elles me mirent aussit\u00f4t \u00e0 l&rsquo;aise. Les voyageurs parlaient tunisien. Depuis longtemps je n&rsquo;avais pas entendu parler cette langue en public. J&rsquo;avais gard\u00e9 la langue arabe gr\u00e2ce \u00e0 ma maman et \u00e0 la musique. La plupart de mes amis d&rsquo;expression arabe que j&rsquo;avais connus soit en Isra\u00ebl, soit en Europe ou aux Etats Unis \u00e9taient d&rsquo;Egypte, de l&rsquo;Iraq, du Liban, du Maroc et de l&rsquo;Arabie S\u00e9oudite et tr\u00e8s peu d&rsquo;entr&rsquo;eux \u00e9taient de la Tunisie. .<br \/> L&rsquo;avion \u00e9tait un Airbus 320. C&rsquo;\u00e9tait la premi\u00e8re fois que je prenais cet avion. Celui-ci avait caus\u00e9 en son temps des controverses aux Etats Unis. Il \u00e9tait beaucoup plus petit que l&rsquo;avion avec lequel j&rsquo;\u00e9tais venu de New York. J&rsquo;avais bien saisi pourquoi cet airbus ne pouvait pas alors faire la travers\u00e9e de l&rsquo;Atlantique.<br \/> Les passagers \u00e9taient bruyants et parlaient le tunisien. J&rsquo;entendais pour la premi\u00e8re fois r\u00e9sonner des noms que depuis bien longtemps je n&rsquo;avais plus entendu, comme: Salah, Moustafa, Ottman, Taoufik, Nour Edine, Chedli etc. Je me sentais dans un monde diff\u00e9rent mais qui ne m&rsquo;\u00e9tait pas inconnu, au contraire il me rapprochait de mon enfance. Je n&rsquo;osais pas aborder les passagers ou les h\u00f4tesses, je me conduisais comme le premier jour de mon jardin d&rsquo;enfance, l\u00e0 aussi, je n&rsquo;osais pas approcher les autres enfants ou la ma\u00eetresse.<br \/> En attendant, les h\u00f4tesses de Tunisair me voyant silencieux et tout seul dans la rang\u00e9e croyaient que je craignais le vol. Pour me r\u00e9conforter, une des h\u00f4tesses me demandait si je d\u00e9sirais boire une boisson. J&rsquo;\u00e9tait plong\u00e9 \u00e0 faire la comparaison et l&rsquo;analyse technique des avions, et des arguments du pilote am\u00e9ricain. Je ne m&rsquo;\u00e9tais pas rendu compte que l&rsquo;avion \u00e9tait dans l&rsquo;air depuis d\u00e9ja un moment, car je n&rsquo;avais pas entendu le bruit des moteurs. L&rsquo;avion me paraissait suspendu dans le n\u00e9ant tellement il avan\u00e7ait lentement. Dehors il faisait sombre. J&rsquo;essayais de voir \u00e0 travers les hublots, mais je ne voyais rien. Apr\u00e8s que nous e\u00fbmes d\u00een\u00e9, j&rsquo;avais parl\u00e9 tunisien: pas de r\u00e9action de la part des h\u00f4tesses. Je conclus qu&rsquo;elles me comprenaient. Jusqu&rsquo;ici j&rsquo;avais parl\u00e9 le tunisien rien qu&rsquo;avec mes parents. Je ne savais pas si la langue tunisienne avait chang\u00e9 depuis que j&rsquo;avais quitt\u00e9 mon pays. Certains amis tunisiens me disaient que la jeunesse \u00e9tait compl\u00e8tement diff\u00e9rente de celle que j&rsquo;avais connue. Ma premi\u00e8re rencontre avec les h\u00f4tesses me donnait l&rsquo;impression que la langue \u00e9tait rest\u00e9e inchang\u00e9e. Les h\u00f4tesses comprenaient bien ce que je leur disais. J&rsquo;\u00e9tais toujours plong\u00e9 en moi-m\u00eame, je n&rsquo;avais pas r\u00e9alis\u00e9 combien le trajet \u00e9tait court et rapide. J&rsquo;entendais pour la premi\u00e8re fois le pilote citer les villes que nous allions survoler. Il me semblait entendre aussi le nom de B\u00e9ja, ce nom je ne l&rsquo;avais jamais entendu en avion. Je me r\u00e9jouissais de cette annonce. Le bruit des moteurs \u00e0 r\u00e9action laissaient un sifflement qui m&rsquo;assourdissait.. L&rsquo;h\u00f4tesse m&rsquo;informait qu&rsquo;on survolait l&rsquo;Algerie. Je n&rsquo;avais aucun choix que de la croire. Une chose est certaine, c&rsquo;est que nous \u00e9tions suspendus et l&rsquo;avion avan\u00e7ait lentement. Je lan\u00e7ais \u00e0 nouveau un regard \u00e0 travers le hublot, je ne voyais rien, tellement l&rsquo;obscurit\u00e9 \u00e9tait dense, je m&rsquo;\u00e9ffor\u00e7ais encore une fois, cette fois-ci j&rsquo;avais l&rsquo;impression que nous venions de sortir d&rsquo;une couche de nuages. Plus tard j&rsquo;entrevoyais au loin quelques lumi\u00e8res. \u00ab\u00a0\u00c7a doit \u00eatre un village!\u00a0\u00bb me disais-je. Je ne savais pas exactement o\u00f9 nous \u00e9tions. Je me contentais de bavarder avec ces lumi\u00e8res: \u00ab\u00a0Chacune d&rsquo;elle est une famille, un monde et moi, comme un seigneur, je disais \u00e0 l&rsquo;une, puis \u00e0 l&rsquo;autre, nous sommes des \u00eatres humains qui partageons ensemble l&rsquo;air de cette terre. Je ne voyais aucune fronti\u00e8re, ils n&rsquo;y avaient rien que la distance et la vitesse qui nous s\u00e9paraient. Je me laissais ainsi bercer par mon dialogue imaginaire avec des \u00eatres que je n&rsquo;avais jamais vu mais, qui me signalaient leur pr\u00e9sence par cette lampe lumineuse. Les souvenirs d&rsquo;enfance se m\u00ealaient dans ma t\u00eate: je revoyais le voyage en train de B\u00e9ja \u00e0 Duvivier, c&rsquo;\u00e9tait en 1943 pendant la guerre, lorsque nous avions \u00e9t\u00e9 \u00e9vacu\u00e9s vers l&rsquo;Algerie pour quelques jours. Les Allemands \u00e9taient aux portes de notre ville. B\u00e9ja \u00e9tait en flammes par l&rsquo;artillerie et l&rsquo;aviation allemandes. Pour repousser ces tristes et malheureuses pens\u00e9es et comme j&rsquo;avais soif, je levais le doigt comme \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, cette fois-ci pour demander une boisson. Je ne voulais pas laisser ces souvenirs affreux de la guerre s&#8217;emparer de ce doux moment. Apr\u00e8s m&rsquo;\u00eatre d\u00e9salt\u00e9r\u00e9, et pour effacer ces sc\u00e8nes des th\u00e9atres militaires de ma m\u00e9moire, j&rsquo;imaginais les beaux champs verts et les collines ondul\u00e9es qui entouraient notre paisible cit\u00e9. Nous traversions la fronti\u00e8re et nous nous trouvions au-dessus des montagnes. Pendant la guerre ces montagnes nous abritaient des bombes allemandes. En ce temps-l\u00e0 nous vivions dans une grotte, pas loin de Gardimaou, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 refoul\u00e9s de l&rsquo;Algerie pour cause de maladie. Les pics de ces montagnes me paraissaient si hauts et si aigus. Les avions allemands n&rsquo;osaient pas arriver jusque-l\u00e0. Je n&rsquo;avais jamais r\u00eav\u00e9 de les survoler un jour. Je regrettais qu&rsquo;il faisait nuit. Soudain du fond de cette obscurit\u00e9 quelques lumi\u00e8res me paraissaient surgir pour ensuite dispara\u00eetre comme un \u00e9clair, puis je fus interrompu par une voix qui parvenant des haut- parleurs:<br \/> &#8211; \u00ab\u00a0Attachez vos ceintures, nous venont de passer la fronti\u00e8re algero-tunisienne et nous commencerons bient\u00f4t notre descente vers Tunis-Carthage.\u00a0\u00bb Les lumi\u00e8res que je voyais auparavant avaient disparu dans le n\u00e9ant. Je ne pouvais pas saisir le mouvement de l&rsquo;avion. Nous volions dans ce grand oc\u00e9an vide et froid. Moi, plong\u00e9 dans mon silence je ne voyais rien bouger, notre avion se ber\u00e7ait comme s&rsquo;il essayait de se frayer un chemin, puis le son d&rsquo;une ancienne musique chatouillait mes oreilles. Ces airs de musique me paraissaient familiers. Je les connaissais de par les va-et-vient au magasin de mon p\u00e8re. Alors je fl\u00e2nais dans la rue qui menait chez papa en passant par la place Abd-el-Kader, avec ses caf\u00e9s en plein air. Ces airs de musique jouaient \u00e0 longueur de journ\u00e9e. Les magasins coll\u00e9s l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre se distinguaient par la couleur de leurs portes et par la diversit\u00e9 de leurs produits et de leurs \u00e9talages. Alors cette m\u00eame musique emplissait mes oreilles tout le long du chemin et me plongeait dans des r\u00eaveries douces qui me faisait oublier le temps. Ces airs me parvenaient \u00e0 travers de gros haut-parleurs accroch\u00e9s parfois \u00e0 un poteau et parfois aux grilles des fen\u00eatres d&rsquo;un des magasins ou d&rsquo;un caf\u00e9. La musique venait d&rsquo;un tourne disque ou de la radio et jouait tellement fort qu&rsquo;on avait l&rsquo;impression qu&rsquo;elle envahissait l&rsquo;air. Un sentiment doux saisissait mon coeur. Il me semblait que le temps s&rsquo;\u00e9tait arr\u00eat\u00e9 l\u00e0. En effet c&rsquo;\u00e9tait une vieille musique. Les morceaux \u00e9taient choisis par une femme de ma g\u00e9n\u00e9ration, me disait l&rsquo;h\u00f4tesse. C&rsquo;est bien cette ancienne musique qui me ramenait \u00e0 mon enfance. L&rsquo;ambiance qui se d\u00e9gageait de ses sons me donnait des fr\u00e9missements agr\u00e9ables. Cette atmosph\u00e8re \u00e9tait \u00e0 la base de la culture locale. Elle r\u00e9veille en moi les sens les plus sublimes. C&rsquo;est \u00e0 travers des chansons de geste que plusieures histoires de nos anc\u00eatres nous sont parvenues. Ces chansons de geste jouent un grand r\u00f4le dans l&rsquo;\u00e9ducation et dans la communication de certains faits historiques. J&rsquo;aime bien \u00e9couter, de temps \u00e0 autre, la musique tunisienne. Ces chansons, maman et mes grands-m\u00e8res nous les chantaient. C&rsquo;est dans ce genre de chansons qu&rsquo;elles nous transmettaient certains faits, qu&rsquo;elles-m\u00eames avaient v\u00e9cus ou que leurs parents leur avaient transmis. Ces faits \u00e9chappaient parfois aux historiens et m\u00eame aux autorit\u00e9s d&rsquo;alors. H\u00e9las je n&rsquo;arrive pas \u00e0 me rappeler toutes les chansons de geste que maman me chantait.<br \/> Les moteurs ronronnait continuellement, le temps avait perdu son sens, j&rsquo;avais presque oubli\u00e9 que je me trouvais encore en avion. Je me penchais encore une fois vers le hublot qui \u00e9tait \u00e0 ma gauche, pour voir les lumi\u00e8res de Tunis. Je n&rsquo;avais jamais vu jusque-l\u00e0 Tunis d&rsquo;une vue a\u00e9rienne vivante. L&rsquo;avion volait bas, je voyais des lumi\u00e8res de-ci, de-l\u00e0, elles devaient \u00eatre celles des alentours, je n&rsquo;arrivais pas \u00e0 identifier notre position. \u00ab\u00a0Peu importe\u00a0\u00bb, me disais-je, \u00ab\u00a0l&rsquo;essentiel d&rsquo;arriver \u00e0 Tunis, plus tard je retrouverai la direction de l&rsquo;atterrissage.\u00a0\u00bb En effet le trajet \u00e9tait tr\u00e8s court, surtout pour moi, qui venais des Etats Unis, o\u00f9 les distances sont assez grandes.<br \/> &#8211; \u00ab\u00a0Nous allons atterrir dans quelques instants \u00e0 l&rsquo;a\u00e9roport de Tunis- Carthage!\u00a0\u00bb disait une voix qui nous parvenait des haut-parleurs. J&rsquo;allais voir pour la premi\u00e8re fois l&rsquo;a\u00e9roport de Tunis. J&rsquo;\u00e9tais saisi d&rsquo;\u00e9motion, d&rsquo;enthousiasme et de joie. Nous atterrissions dans la fra\u00eecheur du mois de janvier. \u00ab\u00a0L&rsquo;atterrissage \u00e9tait excellent!\u00a0\u00bb disaient les passagers assis derri\u00e8re mon fauteuil et puis les applauds \u00e9taient si puissants que je n&rsquo;avais pas saisi moi-m\u00eame le moment o\u00f9 l&rsquo;avion avait touch\u00e9 le sol. L&rsquo;avion roula encore un peu jusqu&rsquo;\u00e0 atteindre la passerelle t\u00e9lescopique. Les voyageurs se pressaient pour emprunter la porte toute grande ouverte qui m\u00e8ne \u00e0 la passerelle. J&rsquo;avais pris lentement mes affaires que j&rsquo;avais dans le porte- bagages et je commen\u00e7ais d&rsquo;un pas nonchalant \u00e0 marcher vers la sortie qui d\u00e9bouchait dans une salle assez grande pour accueillir tous les passagers de l&rsquo;avion. Les h\u00f4tesses et les voyageurs me laissaient une premi\u00e8re et nouvelle impression de la Tunisie que j&rsquo;allais bient\u00f4t d\u00e9couvrir. En voyant les passagers je me rendais compte que les continents se rapprochaient, mais dans le fond je me rendais aussi compte que la cadence de la vie \u00e9tait plus ou moins pareille. Ceux qui arrivaient et ceux qui partaient cr\u00e9aient le rythme de la vie.<\/p>\n<p> Quand j&rsquo;\u00e9tais jeune, je n&rsquo;avais pas eu de raison pour conna\u00eetre l&rsquo;a\u00e9roport. En ce temps-l\u00e0 rares \u00e9taient ceux qui pouvaient se permettre de prendre l&rsquo;avion. L&rsquo;a\u00e9roport m&rsquo;\u00e9tait connu sous le nom de \u00ab\u00a0Laouina\u00a0\u00bb, mais c&rsquo;\u00e9tait tout. Je jetais mon regard fouilleur vers toutes les directions comme un enfant qui voyage pour la premi\u00e8re fois. L&rsquo;a\u00e9roport \u00e9tait diff\u00e9rent des a\u00e9roports que j&rsquo;avais connus. Son architecture et son style \u00e9taient un m\u00e9lange des l&rsquo;influences occidentale et orientale. J&rsquo;\u00e9tais calme, \u00e9mu et absorb\u00e9 par les pens\u00e9es de ce qui allait m&rsquo;attendre. \u00c0 travers les vitres qui s\u00e9paraient notre salle je pouvais entrevoir des femmes et des hommes qui attendaient patiemment le d\u00e9part de leur avion. Une femme paraissait essuyer ses yeux de larmes. \u00ab\u00a0Elle devait certainement quitter les siens ou son amour\u00a0\u00bb, me disais-je. Nous devions encore passer par la police des fronti\u00e8res, puis par les douaniers.<br \/> Je continuais \u00e0 observer les passants qui allaient en direction contraire. Parfois c&rsquo;\u00e9tait des ouvriers de l&rsquo;a\u00e9roport et parfois des h\u00f4tesses. J&rsquo;\u00e9tais \u00e0 mon aise, je fis la queue comme tous les autres, certains passagers m&rsquo;observaient comme s&rsquo;ils me connaissaient, d&rsquo;autres me regardaient d&rsquo;un air doux et aimable, j&rsquo;attendais patiemment mon tour. Les personnes qui \u00e9taient debout comme moi ne pouvaient pas savoir d&rsquo;ou je venais et combien ce voyage m&rsquo;\u00e9tait cher. En r\u00e9alit\u00e9, je venais au rendez-vous avec mon enfance. Apr\u00e8s quelques minutes d&rsquo;attente mon tour arriva. Je tendis mon passeport \u00e0 l&rsquo;agent de fronti\u00e8re. Il le prit en main, le regarda, puis avec un visage curieux, il dit:<br \/> &#8211; \u00ab\u00a0Am\u00e9ricain?\u00a0\u00bb Je ne pensais pas qu&rsquo;il avait d\u00e9j\u00e0 eu l&rsquo;occasion de voir un passeport am\u00e9ricain avec l&rsquo;inscription: \u00ab\u00a0n\u00e9 \u00e0 B\u00e9ja\u00a0\u00bb. Il me regarda et d&rsquo;un air \u00e9tonn\u00e9 il me dit:<br \/> &#8211; \u00ab\u00a0Vous \u00eates Am\u00e9ricain de B\u00e9ja?\u00a0\u00bb Il regarda encore une fois mon passeport et ajouta:<br \/> &#8211; \u00ab\u00a0Vous connaissez B\u00e9ja?\u00a0\u00bb croyant peut-\u00eatre qu&rsquo;il ne voyait pas clair et r\u00e9p\u00e9ta encore une fois:<br \/> &#8211; \u00ab\u00a0Am\u00e9ricain de B\u00e9ja?\u00a0\u00bb Je ne r\u00e9pondais pas, je voulais voir sa r\u00e9action. Croyant que je ne comprenais pas le fran\u00e7ais, il continua:<br \/> &#8211; \u00a0\u00bb Il y a aussi B\u00e9ja en Am\u00e9rique?\u00a0\u00bb Puis il s&rsquo;adressa \u00e0 un coll\u00e8gue pour lui demander de me traduire ce qu&rsquo;il me demandait, alors, je le surpris en lui disant:<br \/> &#8211; \u00ab\u00a0Oui il y a m\u00eame plusieurs B\u00e9ja dans le continent am\u00e9ricain\u00a0\u00bb Le policier \u00e9tait tellement troubl\u00e9, que j&rsquo;ai cru qu&rsquo;il \u00e9tait n\u00e9cessaire de l&rsquo;aider et avec mon accent b\u00e9jaois je lui dis en arabe:<br \/> &#8211; \u00ab\u00a0Ou C\u00e0n Habit!\u00a0\u00bb ce qui veut dire \u00ab\u00a0Certainement\u00a0\u00bb et je continuai: \u00ab\u00a0Vous pensez bien, Ana oueld B\u00e0j\u00e0 hor,\u00a0\u00bb ce qui veut dire: \u00ab\u00a0Je suis un pur B\u00e9jaois\u00a0\u00bb. A ces mots il fit un sourire et me dit:<br \/> &#8211; \u00ab\u00a0Vous \u00eates donc un B\u00e9jaois de chez nous?\u00a0\u00bb L\u00e0, je r\u00e9pondis aussi en tunisien:<br \/> &#8211; \u00ab\u00a0B\u00e0ji Ou Noss\u00a0\u00bb(Je suis B\u00e9jaois et demi). Le policier quitta spontan\u00e9ment sa cabine et avec un sourire, il me tendit la main et me dit:<br \/> &#8211; \u00ab\u00a0Je suis aussi B\u00e9jaois.\u00a0\u00bb Honn\u00eatement, je n&rsquo;avais pas reconnu son accent b\u00e9jaois, mais quelle importance? Les personnes qui attendaient derri\u00e8re moi ayant saisi la situation, chang\u00e8rent aussit\u00f4t de file. Ainsi nous avons pu bavarder librement.<br \/> &#8211; \u00ab\u00a0C&rsquo;est un Am\u00e9ricain\u00a0\u00bb, disait un passager.<br \/> &#8211; \u00ab\u00a0Non! c&rsquo;est un de chez nous!\u00a0\u00bb r\u00e9pliqua l&rsquo;autre, \u00ab\u00a0je l&rsquo;ai entendu dire des mots en arabe.\u00a0\u00bb Puis, petit \u00e0 petit le flot des voyageurs se dissipait et je me trouvais seul avec ce policier que je n&rsquo;avais jamais connu. Nous avons bavard\u00e9 un bon moment.<br \/> Mon h\u00f4te, Salem, m&rsquo;attendait dans la salle d&rsquo;attente. Lorsqu&rsquo;il ne me voyait pas sortir, il commen\u00e7ait \u00e0 s&rsquo;inqui\u00e9ter. En effet j&rsquo;\u00e9tais parmi les derniers \u00e0 sortir. Salem n&rsquo;avait aucune id\u00e9e de cette rencontre. Lorsqu&rsquo; il m&rsquo;aper\u00e7ut il fit d&rsquo;abord un sourire, puis d&rsquo;une voix gentille, il me demanda:<br \/> &#8211; \u00ab\u00a0Mais que c&rsquo;\u00e9tait-il pass\u00e9?\u00a0\u00bb Je r\u00e9pondis:<br \/> &#8211; \u00ab\u00a0Rien! j&rsquo;ai rencontr\u00e9 un policier qui para\u00eet-il \u00e9tait de B\u00e9ja.\u00a0\u00bb Salem, avec un visage agr\u00e9able me dit:<br \/> &#8211; \u00ab\u00a0Vous le connaissez?\u00a0\u00bb Je fis:<br \/> &#8211; \u00ab\u00a0Non pas du tout!\u00a0\u00bb Salem hocha la t\u00eate et d&rsquo;un ton calme fit:<br \/> &#8211; \u00ab\u00a0Vous, les B\u00e9jaois, vous \u00eates partout, comme un peuple \u00e0 part et vous avez un lien sp\u00e9cial entre vous\u00a0\u00bb. A quoi je r\u00e9pondis:<br \/> &#8211; \u00ab\u00a0C&rsquo;est exact, nous sommes tr\u00e8s peu nombreux et de ce fait nous sommes pr\u00e9cieux et sp\u00e9ciaux. Puis pour ne pas \u00e9veiller un sentiment quelconque j&rsquo;ajoutai:<br \/> &#8211; \u00ab\u00a0Mais nous sommes des bons enfants de la Tunisie, que nous soyons Am\u00e9ricains, Fran\u00e7ais ou Italiens, nous restons les m\u00eames dans notre pens\u00e9e et dans notre mode de vie.\u00a0\u00bb En r\u00e9alit\u00e9 je n&rsquo;\u00e9tais pas s\u00fbr si le policier \u00e9tait vraiment de B\u00e9ja, ou s&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait fait passer comme tel pour me faire plaisir. Salem fit encore un geste pour m&rsquo;indiquer le chemin et puis nous sort\u00eemes dehors o\u00f9 le chauffeur nous attendait avec sa voiture.<br \/> Il se faisait d\u00e9j\u00e0 tard et la nuit avait \u00e9tendu ses voiles sur Tunis.<br \/> &#8211; \u00ab\u00a0Ce chemin nous am\u00e8nera de l&rsquo;a\u00e9roport \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel Abou Nawas\u00a0\u00bb me dit Salem. Je ne pouvais pas observer quoi que ce soit \u00e0 travers la fen\u00eatre de la voiture. Tout me paraissait \u00e9troit et les distances semblaient \u00eatre tr\u00e8s courtes.<br \/> &#8211; \u00ab\u00a0Voici l&rsquo;h\u00f4tel!\u00a0\u00bb dit mon ami.<br \/> &#8211; \u00ab\u00a0Nous sommes d\u00e9ja l\u00e0?\u00a0\u00bb demandai-je. En effet il avait l&rsquo;air d&rsquo;un bel h\u00f4tel. Salem tout fier de lui-m\u00eame s&rsquo;exclama:<br \/> &#8211; \u00ab\u00a0C&rsquo;est l&rsquo;h\u00f4tel Abou Nawas!\u00a0\u00bb puis il ajouta: \u00ab\u00a0C&rsquo;est un hotel enti\u00e8rement tunisien.\u00a0\u00bb<br \/> &#8211; \u00ab\u00a0Que voulez-vous dire par enti\u00e8rement tunisien?\u00a0\u00bb je lui demandai.<br \/> Salem d&rsquo;un air aimable, essayant de ne pas me vexer, car apr\u00e8s tout j&rsquo;\u00e9tais de nationalit\u00e9 am\u00e9ricaine, et ne connaissant pas mon opinion \u00e1 ce sujet, me dit:<br \/> &#8211; \u00ab\u00a0Les investisseurs am\u00e9ricains avaient commenc\u00e9 la construction \u00e0 leur fa\u00e7on. Leurs conditions \u00e9taient \u00e0 l&rsquo;encontre de l&rsquo;esprit tunisien. Donc nous avons arr\u00eat\u00e9 la construction et enfin nous avons trouv\u00e9 des Kuwaitiens qui \u00e9taient pr\u00eats \u00e0 investir dans ce projet \u00e0 la fa\u00e7on tunisienne.\u00a0\u00bb<br \/> L&rsquo;entr\u00e9e de l&rsquo;h\u00f4tel \u00e9tait en effet majestueuse. Salem m&rsquo;accompagna jusqu&rsquo;\u00e0 ma chambre, puis il me souhaita encore une fois la bienvenue et me laissa jouir de ma premi\u00e8re nuit dans mon pays natal. La chambre qui m&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9serv\u00e9e \u00e9tait enti\u00e8rement \u00e0 mon gr\u00e9. Apr\u00e8s tant d&rsquo;ann\u00e9es d&rsquo;\u00e9loignement de mon pays, aller dormir, me semblait ridicule et de toute fa\u00e7on je n&rsquo;avais pas sommeil. Apr\u00e8s que Salem avait quitt\u00e9 l&rsquo;h\u00f4tel, je me rendis aussit\u00f4t au foyer de l&rsquo;h\u00f4tel pour regarder de pr\u00e8s l&rsquo;architecture que j&rsquo;avais \u00e0 peine entrevue, alors que je remplissais le formulaire de l&rsquo;h\u00f4tel. Je regardais les d\u00e9tails, puis je me rendis par un escalateur direct du foyer \u00e0 un autre \u00e9tage. Celui-ci \u00e9tait am\u00e9nag\u00e9 avec plusieurs restaurants et des salles de r\u00e9ception. L&rsquo;ensemble \u00e9tait moderne comme \u00e0 l&rsquo;am\u00e9ricaine mais maintenait jalousement le style tunisien qui ajoutait un flair exotique \u00e0 son architecture. Celle-ci rapp\u00e8le bien aux visiteurs qu&rsquo;ils se trouvent dans un pays bien particulier, avec une histoire riche qui date depuis des si\u00e8cles. L&rsquo;\u00e9cho des Ph\u00e9niciens, des Numides, des Romains, des Vandales et des Byzantins se m\u00e9langeait avec celui des Tunisiens, des Arabes, des Juifs, des Turcs et des Fran\u00e7ais et en dernier des Am\u00e9ricains, pour cr\u00e9er dans chaque d\u00e9tail, le style tunisien. Je pouvais passer toute la nuit \u00e0 observer et \u00e0 admirer les traces qui me relient \u00e0 mon enfance, mais il se faisait tard et je tenais \u00e0 \u00eatre en forme pour le lendemain. Je me rendis finalement dans ma chambre. Celle-ci avait un balcon qui donnait sur l&rsquo;avenue Mohamed V, anciennement l&rsquo;avenue Gambetta. Je l&rsquo;avais reconnue par ses palmiers qui \u00e9taient rest\u00e9s l\u00e0 comme des t\u00e9moins de mon temps. Je me souvenais qu&rsquo;il y avait une esplanade, \u00e0 droite des palmiers, du c\u00f4t\u00e9 de la mer morte. Cette esplanade de gazon h\u00e9bergeait les cirques qui venaient de diff\u00e9rents pays. J&rsquo;avais fl\u00e2n\u00e9 plusieurs fois sur cette pelouse. Il n&rsquo;y avait rien d&rsquo;autre que je pouvais me rappeler. Cette avenue me servait de point de rep\u00e8re. Depuis que j&rsquo;avais quitt\u00e9 la Tunisie, l&rsquo;avenue avait subi beaucoup de changements. Des nouveaux immeubles y ont \u00e9t\u00e9 construits depuis. Il n&rsquo;y avait plus de vide. On y trouve le palais des congr\u00e8s, la maison de l&rsquo;artisanat, le parc Kennedy dans lequel se dresse fi\u00e8rement l&rsquo;h\u00f4tel Abou Nawas et beaucoup d&rsquo;autres immeubles qui avaient l&rsquo;air de bureaux. On voit \u00e0 peine la mer morte qui \u00e9tait juste au bord de l&rsquo;esplanade. Une partie de celle-ci avait \u00e9t\u00e9 s\u00e9ch\u00e9e pour cr\u00e9er les terrains sur lesquels sont construits aujourd&rsquo;hui tout un quartier industriel et un quartier r\u00e9sidentiel.<br \/> Le TGM, le train qui nous amenait de Tunis \u00e0 la Goulette et \u00e0 la Marsa \u00e9tait en pleine avenue Jules Ferri, celle-ci a \u00e9t\u00e9 rebaptis\u00e9e \u00ab\u00a0l&rsquo;avenue Habib Bourguiba\u00a0\u00bb, apr\u00e8s le p\u00e8re de la Tunisie.<br \/> Le TGM est maintenant plus retir\u00e9 vers la mer. Alors, il arrivait presqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;avenue de Paris qui nous emmenait au passage, puis au Belv\u00e9d\u00e8re. L&rsquo;avenue est maintenant plus a\u00e9r\u00e9e.<br \/> Je m&rsquo;allongeai sur mon lit de la chambre de l&rsquo;h\u00f4tel Abou Nawas. En attendant que le sommeil m&#8217;emporte il me paraissait plus sage de jeter un petit regard dans le pass\u00e9, o\u00f9 les relations amicales et fraternelles entre Musulmans et Juifs n&rsquo;\u00e9taient pas des r\u00eaves, mais des r\u00e9alit\u00e9s. Je quittais le monde turbulant et s\u00e9culier pour entrer dans le petit monde qui est le mien. C&rsquo;est bien l\u00e0 ou je suis n\u00e9. Que je sois aux Etats Unis, en Europe ou ailleurs, ce monde m&rsquo;accompagne partout, \u00e0 tout moment. Sans m\u00eame avoir une carte topographique, j&rsquo;y entreprends, r\u00e9veill\u00e9 ou endormi, des promenades clandestines. Je ne sais pas toujours par quelle rue commencer, mais j&rsquo;aime bien faire des excursions sans tous ces passeports et sans les moyens de locomotion. N&rsquo;est-ce pas merveilleux, de se sentir libre dans sa peau? Parfois lorsque je suis dans le train et le chemin commence \u00e0 \u00eatre ennuyant, je me prom\u00e8ne secr\u00e8tement dans les rues de B\u00e9ja, sans que quelqu&rsquo;un puisse s&rsquo;en apercevoir. Lorsque que je me trouve chez le docteur ou chez le dentiste, comme c&rsquo;est souvent le cas lorsqu&rsquo;on prend un peu de l&rsquo;\u00e2ge, je fais une promenade parfois courte et parfois longue. Cette fois-ci je devais attendre chez mon dentiste. J&rsquo;avais pass\u00e9 en revue tous les journaux et les revues qui tra\u00eenaient sur la table, il n&rsquo;y avait pas un journal du jour ou une revue du mois en cours, tous \u00e9taient des mois pr\u00e9cedents et pour ne pas relire des vieux articles, je pr\u00e9f\u00e9rais me faire la vie facile, je commen\u00e7ai la marche clandestine \u00e0 partir de notre maison de la rue Fran\u00e7ois Faure-D\u00e8re &#8211; aujourd&rsquo;hui on l&rsquo;a renomm\u00e9e rue Habib Thameur. Heureusement que mes voisins m&rsquo;avaient tenu au courant du changement de nom. Lorsque je l&rsquo;avais appris, j&rsquo;\u00e9tais un peu triste car je trouvais que personne de notre ville ne nous avait demand\u00e9 notre avis, puis je me suis dit: \u00ab\u00a0Peu importe ce que les personnes responsables d\u00e9cident, pour moi rien ne change.\u00a0\u00bb B\u00e9ja est toujours ma ville. Soudain une grosse femme accompagn\u00e9e de son mari entra. \u00ab\u00a0Good morning!\u00a0\u00bb elle disait. Elle m&rsquo;avait arrach\u00e9 pour un moment \u00e0 mon excursion matinale, mais j&rsquo;y retournai aussit\u00f4t. Je descendis les escaliers du premier \u00e9tage et j&rsquo;entrepris une petite marche, \u00e0 partir de notre rue. Mme Beneinous venait d&rsquo;arriver en bicyclette, elle portait son Bernous (cape) noir, je la saluai et continuai mon chemin. Devant moi je voyais la maison des Ferrara et des Vulo nos voisin d&rsquo;apr\u00e8s la guerre, un peu plus loin et \u00e0 ma gauche la gare. Je disais bonjour \u00e0 Monsieur Cotard et \u00e0 ma droite la maison Saint Fr\u00e8res \u00e9tait toujours l\u00e0, telle que je l&rsquo;avais laiss\u00e9e. Cette soci\u00e9t\u00e9 louait les sacs vides aux paysans pour qu&rsquo;ils puissent transporter leurs r\u00e9coltes de c\u00e9r\u00e9ales. Un peu plus haut, dans la rue de France et toujours du m\u00eame c\u00f4t\u00e9, apr\u00e8s la fin des bombardements, les Chaouat avaient occup\u00e9 un grand magasin qui faisait d\u00e9p\u00f4t commercial, ils l&rsquo;avaient transform\u00e9 en habitation. Je revoyais encore la m\u00e8re Chaouat, Marie, au seuil de la porte et j&rsquo;entrevoyais dans le fond du d\u00e9p\u00f4t le p\u00e8re Chaouat, Fraji, qui terminait sa pri\u00e8re matinale. Ses fils R\u00e9mi et Jojo \u00e9taient d\u00e9ja en haut de la rue, ils allaient vers l&rsquo;\u00e9cole. Je continuai le long du trottoir et j&rsquo;entrecroisai en sens inverse Simon Bella\u00efche qui allait \u00e0 son travail \u00e0 la station Shell, qui \u00e9tait dans notre rue et qui \u00e9tait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la maison Cotard. Un peu plus haut je voyais la femme de Monsieur Berdah qui \u00e9tait \u00e0 sa fen\u00eatre, elle \u00e9tait l\u00e0 \u00e0 observer les passants. Tous les jeunes de mon \u00e2ge aimaient bien la regarder, car elle \u00e9tait belle, puis elle n&rsquo;\u00e9tait pas de notre ville. Nous les gar\u00e7ons nous la trouvions tr\u00e8s charmante et \u00e0 notre \u00e2ge nous \u00e9tions tr\u00e8s attir\u00e9s par la beaut\u00e9 ext\u00e9rieure. A ma gauche et sur le trottoir oppos\u00e9 le jeune Ottman sortaient justement de sa maison, qui \u00e9tait au-dessus du magasin de chaussures Bata et un peu plus loin, le bureau de ravitaillement. Celui-ci avait \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 \u00e0 cause de la guerre, le fils du directeur de notre \u00e9cole, Monsieur Ouvrard, \u00e9tait le directeur de cette institution temporaire. Mon oncle Alfred descendait en bicyclette vers le d\u00e9p\u00f4t de bl\u00e9. Il ne m&rsquo;avait pas vu et moi je pr\u00e9f\u00e9rais continuer mon chemin lentement sans \u00eatre interrompu. La fille Beneinous, une des filles dont le p\u00e8re \u00e9tait charron, allait aussi \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole. Simone Rabot son cartable en cuir \u00e0 la main venait de sortir de sa maison, je la saluai, elle me retourna le salut et m&rsquo;invita \u00e0 l&rsquo;accompagner, elle allait prendre un baignet chez le Fta\u00efri (le marchand de beignets) qui \u00e9tait \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9 de la Rohba (La foire). De ce fait je me trouvais entra\u00een\u00e9 \u00e0 lui tenir compagnie. Tout en traversant la rue vers le trottoir oppos\u00e9, cette fois-ci notre ami Ottman nous avait entrevus; tout naturellement il s&rsquo;\u00e9tait joint \u00e0 nous. Je me trouvais d\u00e9vier du mon chemin et encore je me trouvais maintenant avec les deux compagnons de notre quartier, nous allions \u00e0 trois chez le marchand de beignets. Je n&rsquo;avais pas l&rsquo;intention de manger un beignet mais, la compagnie donne de l&rsquo;app\u00e9tit et je me disais: \u00ab\u00a0Puisque je suis l\u00e0, autant prendre aussi un beignet.\u00a0\u00bb Chaloum Bellity que D&rsquo; b\u00e9nisse son \u00e2me attendait son beignet \u00e0 l&rsquo;oeuf et insistait \u00e0 haute voix:<br \/> &#8211; \u00ab\u00a0Odrobha Be Safout\u00a0\u00bb (le faire croquant \u00e0 l&rsquo;aide de la broche pointue). Le marchand de beignets tout souriant et ob\u00e9issant lui dit:<br \/> &#8211; \u00ab\u00a0Eyoua Ya Sidi.\u00a0\u00bb (Bien s\u00fbr, Monsieur). Ce marchand avait une m\u00e9moire extraordinaire, tout en faisant frire ses beignets, il \u00e9coutait les d\u00e9sirata de ses clients et r\u00e9pondait \u00e0 chacun, avec un aimable sourire. Apr\u00e8s cete d\u00e9licatesse frugale, je dis au revoir \u00e0 mes amis et je continuai mon chemin \u00e0 partir de la place o\u00f9 j&rsquo;avais rencontr\u00e9 Mademoiselle Rabot. Je recroisai la route et retournai sur l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du trottoir pour fl\u00e2ner tranquillement le long du mur de la \u00ab\u00a0Rohba\u00a0\u00bb. Je passai le long du portail, et soudain je vis Baqbaq qui \u00e9tait debout devant la porte du petit d\u00e9bit de tabac. En ce temps-l\u00e0 les cigarettes \u00e9taient rationn\u00e9es, et Baqbaq se pointait souvent avant l&rsquo;ouverture pour obtenir sa ration de cigarettes. Je le saluai et je continuai mon chemin, puis je passai pr\u00e8s de l&rsquo;\u00e9picerie de Maurice Levy et d&rsquo;Attia qui fait le coin avec la rue de Tunis, de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, l&rsquo;atelier de Houani (Victor) Temmam le bourrelier. Ce dernier \u00e9tait toujours matinal car il aimait lire son journal. La plupart de ses clients ne savait pas lire, donc il \u00e9tait toujours pr\u00eat \u00e0 leur donner les nouvelles du jour. Je ne voulais pas m&rsquo;attarder avec Temame car dans la rue de Tunis j&rsquo;avais plusieurs membres de la famille qui habitaient l\u00e0, la famille de Sassi Lilouff, la famille de Moumou Cohen, \u00e0 part cela, la famille du rabin Moumou Hag\u00e8ge qui \u00e9tait mari\u00e9 avec la soeur de Chalom Levy. Devant la maison du rabin, il y avait une place vide puis le mur de la Rohba. Dans cette place il \u00e9gorgeait les poules avec son couteau bien \u00e9guis\u00e9. Au fond de la rue, la famille de Da\u00efdou Saadoun qui \u00e9tait mari\u00e9 avec Ghzala, la soeur de ma grand-m\u00e8re, puis, en face, la maison de mon oncle Alfred. Sa maison \u00e9tait adoss\u00e9e \u00e0 la forge de Bosco. Puis je retournais vers l&rsquo;avenue de France, celle-ci logeait plusieurs bourreliers. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la rue il y avait la Compagnie Alg\u00e9rienne et la brasserie du Phoenix, en face l&rsquo;Hotel Restaurant qui est pr\u00e8s des magasins des bourreliers et plus haut sur le m\u00eame c\u00f4t\u00e9 les ruines de l&rsquo;immeuble des Tubiana qui a \u00e9t\u00e9 bombard\u00e9 pendant la guerre. Cette maison avait deux \u00e9tages, elle \u00e9tait juste en face de la mairie. Elle \u00e9tait en forme d&rsquo;un \u00ab\u00a0L\u00a0\u00bb majuscule. Les Tubiana avaient au premier \u00e9tage leur propre synagogue et une salle de r\u00e9ception. De temps \u00e0 autre j&rsquo;allais prier dans cette synagogue. Combien de souvenirs j&rsquo;avais accumul\u00e9s dans cette synagogue! Je me souviens encore de Fernand Tubiana le p\u00e8re de Makhlouf et de Judith, puis de son fr\u00e8re Isaac Tubiana, le p\u00e8re de Ren\u00e9 et de Vonvon, puis Da\u00efda Tubiana, le Mo\u00ebl, puis Bichi Tubiana. C&rsquo;\u00e9tait une grande famille avant la guerre. Tout en marchant vers la mairie je rencontrai le p\u00e8re Bouzigue, le facteur de chez nous, il parlait avec le policier, Monsieur Galia, le Maltais. Je faisais semblant de ne pas les voir car je voulais continuer vers le caf\u00e9 Bijaoui, l\u00e0 j&rsquo;entrecroisais Haim Etouil, l&rsquo;ami de papa. Je le connaissais depuis l&rsquo;\u00e2ge de trois ans lorsque j&rsquo;allais au caf\u00e9 Bijaoui d&rsquo;avant guerre. Sur le m\u00eame trottoir les magasins \u00e9taient encore ferm\u00e9s, le fils Albou \u00e9tait en train d&rsquo;ouvrir le magasin de coiffure de Monsieur Monfr\u00e9, puis, plus loin je m&rsquo;arr\u00eatai dans la boulangerie Durani o\u00f9 je pris un croissant bien chaud. Ensuite je croisai la route et me dirigeai vers la rue Kheredine (Khier Edin). La maison des Bellity \u00e9tait l\u00e0 debout depuis plus d&rsquo;un si\u00e8cle. Certains \u00e9l\u00e8ves qui allaient \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole des gar\u00e7ons passaient devant moi, ensuite une foule de jeunes filles allaient dans le sens inverse \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole des filles, celle-ci \u00e9tait situ\u00e9e pr\u00e8s de Bab Boutefaha. Mademoiselle Nathalie, la directrice de cette \u00e9cole, les accueillait avec un regard s\u00e9v\u00e8re. Dans le fond de la rue Kheredine il y avait le magasin de papa, mais avant, et au d\u00e9but de cette rue il y avait le magasin de Doumar Memmi, le vendeur de Drou&rsquo;a et de g\u00e2teaux, celui-ci \u00e9tait c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te avec le magasin de Lalou Fargeon et de son p\u00e8re Haim l&rsquo;Inglisi, qu&rsquo;on appelait ainsi, parcequ&rsquo; il avait un passeport anglais. Quand j&rsquo;avais atteint le magasin de papa il \u00e9tait presque midi&#8230; Du coup, l&rsquo;infirmi\u00e8re pronon\u00e7a mon nom: \u00ab\u00a0Emili!\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Yes, madam! My name is Emile\u00a0\u00bb (en anglais le E est prononc\u00e9 I ) Je me levai en disant \u00ab\u00a0adieu B\u00e9ja, c&rsquo;est le tour de la perceuse qui va commencer\u00a0\u00bb. Mon dentiste me fit un sourire trompeur, je crois que je ne fais aucune exception, puisque personne n&rsquo;aime aller chez le dentiste, puis il me dit:<br \/> -\u00ab\u00a0Open your mouth!\u00a0\u00bb (Ouvrez votre bouche). Je pensais pouvoir continuer ma promenade, mais je m&rsquo;\u00e9tais dit qu&rsquo;il vallait mieux garder les bons souvenirs sans la douleur des dents. J&rsquo;interrompis mon p\u00e8lerinage de B\u00e9ja pour me soumettre aux instructions du dentiste, en esp\u00e9rant un jour continuer mon excursion.<br \/> -\u00ab\u00a0Me voil\u00e0 justement devant ce jour,\u00a0\u00bb me disais-je et je passerai du r\u00eave \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 et \u00e0 une heure de distance de l\u00e0 ou je me trouvais: \u00ab\u00a0Cette fois-ci c&rsquo;est du vrai.\u00a0\u00bb Je me disais: \u00ab\u00a0Demain je serai dans ma ville!, vais-je revoir mes amis de la rue, les fils Ben Youssef, leur papa \u00e9tait Spa\u00efs, vais-je rencontrer H\u00e8dia notre voisine qui m&rsquo;avait \u00e9lev\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de dix-ans, ou Chedlia et sa soeur, nos voisines qui habitait au rez-de-chauss\u00e9e, au-dessous de notre appartement?\u00a0\u00bb Elle avait l&rsquo;\u00e2ge de ma soeur Ninette et l&rsquo;autre avait l&rsquo;\u00e2ge de ma grande soeur; ou Abdelkrim, le jeune qui avait travaill\u00e9 depuis des ann\u00e9es chez papa? Il avait l&rsquo;\u00e2ge de dix ans lorsqu&rsquo;il avait commenc\u00e9 \u00e0 apprendre le m\u00e9tier, c&rsquo;est lui qui m&rsquo;accompagnait de temps en temps au jardin d&rsquo;enfants. Le vendredi lorsque notre maison \u00e9tait bombard\u00e9e par les avions allemands, beaucoup on perdu un ou plusieurs membres de leur famille. Apr\u00e8s la guerre nous devions habiter une autre maison en attendant que notre maison soit r\u00e9par\u00e9e. Pour nous consoler papa nous disait:<br \/> -\u00ab\u00a0Nous allons habiter temporairement la maison Lagana et nous retournerons dans notre maison une fois que les travaux serons termin\u00e9s.\u00a0\u00bb H\u00e9las le temporaire \u00e9tait plus long que le d\u00e9finitif apr\u00e8s la guerre et jusqu&rsquo;au jour o\u00f9 j&rsquo;avais quitt\u00e9 d\u00e9finitivement notre ville nous n&rsquo;avons plus quitt\u00e9 la deuxi\u00e8me demeure. De temps \u00e0 autre je rendais spontan\u00e9ment des visites \u00e0 H\u00e8dia. Le jour de mon d\u00e9part, je ne pouvais pas oublier cette voisine, donc sans le dire \u00e0 personne, je lui avais rendu visite et j&rsquo;avais partag\u00e9 mon secret de voyage avec elle. Plus tard elle avait rencontr\u00e9 ma maman, mais elle ne lui avait jamais racont\u00e9 de ma visite ni de mes secrets. Les seules paroles que H\u00e8dia m&rsquo;avait donn\u00e9es \u00e9taient:<br \/> &#8211; \u00ab\u00a0Eba&rsquo;d Menar Ou Rodbalek A&rsquo;ala Nefsek et je prierai pour toi mon fils.\u00a0\u00bb (Eloigne-toi du feu et fais attention \u00e0 toi-m\u00eame). Maman me racontait qu&rsquo;elle avait \u00e9t\u00e9 amie avec H\u00e8dia avant m\u00eame que je naisse. C&rsquo;est elle qui me tenait dans les bras lorsque j&rsquo;\u00e9tais b\u00e9b\u00e9 et lorsque maman \u00e9tait occup\u00e9e \u00e0 faire le linge. Comment puis-je oublier des \u00eatres pareils? Je prierai pour H\u00e8dia et pour son bien-\u00eatre, qu&rsquo;elle soit en vie ou dans l&rsquo;au- del\u00e0, mais j&rsquo;esp\u00e8re qu&rsquo;elle pourra un jour lire ce livre et ces paroles:<br \/> &#8211; \u00ab\u00a0Ch\u00e8re H\u00e8dia, tu as su aider ma maman dans son jeune \u00e2ge et tu m&rsquo;avais cajol\u00e9 lorsque je n&rsquo;\u00e9tait m\u00eame pas conscient de moi-m\u00eame et de la vie, alors que toi-m\u00eame tu \u00e9tais encore une enfant. Aujourd&rsquo;hui je te dis: \u2018J&rsquo;ai \u00e9cout\u00e9 tes conseils et je suis en Am\u00e9rique et tu seras toujours la bienvenue chez moi.&rsquo; Ma maman, avant de mourir, m&rsquo;avait tant parl\u00e9 du bien de toi, ce qui ne m&rsquo;\u00e9tonnait pas du tout, car tu as su me traiter comme on traite un \u00eatre humain. Tu \u00e9tais musulmane et tu ne m&rsquo;avais jamais trait\u00e9 autrement que ton fils, alors que moi en tant que Juif, tu me disais toujours \u2018Ya Oueldi&rsquo; (mon fils). Comment puis-je oublier ta tol\u00e9rance, ta gentillesse et ta tendresse? Tu a \u00e9t\u00e9 ma marraine. A mon tour, comment puis-je faire la distinction entre Juif et Musulman? Par tes actes tu as su adoucir mon coeur pour ma ville et ses habitants. A mon tour je te dis:<br \/> -\u2018Que Dieu b\u00e9nisse ton \u00e2me, Ya Omi&rsquo; (Maman).\u00a0\u00bb<br \/> L&rsquo;air pur du mois de janvier p\u00e9n\u00e9trait mes poumons. Allong\u00e9 sur le lit avec mes habits je songeais \u00e0 tout ce qui m&rsquo;attendait le lendemain, et tellement fatigu\u00e9 de la longue journ\u00e9e, je finis par m&rsquo;endormir. <\/b><\/p>\n<p> <b> EMILE TUBIANA<\/b><\/p>\n<hr\/>\n<blockquote>\n<blockquote><\/blockquote>\n<\/blockquote>\n<h6><\/h6>\n<\/p><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le vendredi je pris l&rsquo;avion pour Tunis. Le vol s&rsquo;annon\u00e7ait bien, je trouvais les h\u00f4tesses tr\u00e8s aimables, elles me mirent aussit\u00f4t \u00e0 l&rsquo;aise. Les voyageurs parlaient tunisien. Depuis longtemps je n&rsquo;avais pas entendu parler cette langue en public. J&rsquo;avais gard\u00e9 la langue arabe gr\u00e2ce \u00e0 ma maman et \u00e0 la musique. 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