{"id":4492,"date":"2016-02-25T00:43:36","date_gmt":"2016-02-25T00:43:36","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=4492"},"modified":"2016-02-25T06:17:04","modified_gmt":"2016-02-25T06:17:04","slug":"souvenirs-extrait-de-lyhoudya-par-lilia","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/souvenirs-extrait-de-lyhoudya-par-lilia\/","title":{"rendered":"Souvenirs : Extrait de \u00ab Lyhoudya \u00bb, par Lilia"},"content":{"rendered":"<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tSouvenirs : Extrait de &laquo; Lyhoudya &raquo;, par Lilia<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\tNona &eacute;tait une tr&egrave;s vieille dame sans &acirc;ge . Peu bavarde et aust&egrave;re, elle tenait les cl&eacute;s du monde, celui de la maison de ma grand-m&egrave;re et de mes tantes.<br \/>\n\tToujours ce m&ecirc;me visage ferm&eacute; et rid&eacute;, habill&eacute;e de noir ou de gris avec de longues nattes qu&rsquo;elle semblait n&rsquo;avoir jamais d&eacute;fait, depuis un si&egrave;cle d&eacute;j&agrave;.<br \/>\n\tUn foulard de couleur gaie interrompait mal son air de deuil. Elle se trouvait toujours sur la m&ecirc;me chaise, dans la pi&egrave;ce centrale qu&rsquo;elle ne quittait que pour un besoin intime ou pour dormir notant tout du regard et ponctuant de temps &agrave; autre ses observations de remarques s&egrave;ches et criardes s&rsquo;abattant sur nos t&ecirc;tes plus vives qu&rsquo;une cravache .<br \/>\n\tTout en elle pr&ecirc;tait au malaise et &agrave; la crainte. Nous craignons notre a&iuml;eule et nous &eacute;vitions de jouer dans son p&eacute;rim&egrave;tre d&rsquo;observation.<\/p>\n<p>\t&laquo; Je suis une gornia et non une tunisienne &raquo; ne cessait-elle de nous r&eacute;p&eacute;ter fi&egrave;rement .<br \/>\n\tNos petites t&ecirc;tes remplies d&rsquo;un vide sid&eacute;ral de nos origines et de l&rsquo;histoire de l&rsquo;humanit&eacute; en particulier du peuple juif, cette ascendance qui se finalisait jusqu&rsquo;&agrave; moi&#8230;<br \/>\n\tUne g&eacute;n&eacute;tique ancestrale arrivant jusqu&rsquo;&agrave; moi mais &agrave; moiti&eacute; et dont je me voulais libre.<br \/>\n\tMon a&iuml;eule &eacute;tait d&rsquo;origine italienne et descendait directement d&rsquo;une famille livournaise. Son p&egrave;re escort&eacute; de sa famille avait fui les ann&eacute;es 1820, la Livourne en Toscane, dans le centre de l&rsquo;Italie.<\/p>\n<p>\t&laquo; Je voudrai &ecirc;tre enterr&eacute;e dans le bithahaiem des granas avec les miens :les Dramnas et jamais ailleurs.&raquo; surench&eacute;rissait-elle toujours avec toute la fiert&eacute; du monde et une surestimation de ses origines et de sa lign&eacute;e hors du commun comme elle aimait souvent le r&eacute;p&egrave;ter .<br \/>\n\tSeulement, elle omettait de nous prendre &agrave; part dans un cours particulier de soutien o&ugrave; elle partirait en &eacute;claireur &eacute;voquer le pass&eacute; et l&rsquo;histoire de sa Livourne.<\/p>\n<p>\n\tEn 1421, cette derni&egrave;re &eacute;tait encore un petit port de p&ecirc;che fortifi&eacute; soumise &agrave; Florence. Sous l&rsquo;influence du grand duc de Toscane Ferdinand de M&eacute;dicis, les installations portuaires furent agrandies et un canal f&ucirc;t construit pour relier la ville au port voisin de Pise. Livourne f&ucirc;t alors ouverte au commerce italien et devint depuis un grand port italien. Elle comptait comme beaucoup d&rsquo;autres villes d&rsquo;Italie de nombreux ghettos. Ces derniers ( issu de l&rsquo;h&eacute;breu ghett = divorce) sont n&eacute;s de l&rsquo;intol&eacute;rance croissante des chr&eacute;tiens &agrave; l&rsquo;&eacute;gard des communaut&eacute;s juives d&eacute;sireuses de pr&eacute;server leur sp&eacute;cificit&eacute;. Le premier ghetto officiellement &eacute;tabli f&ucirc;t cr&eacute;e &agrave; entour&eacute;s de murs dont les portes se fermaient obligatoirement la nuit. Il &eacute;tait m&ecirc;me obligatoire que les juifs port&egrave;rent des signes distinctifs en dehors des ghettos. A la diff&eacute;rence des s&eacute;farades (juifs orientaux) qui jouissaient de cieux plus cl&eacute;ments et tol&eacute;rants des communaut&eacute;s musulmanes, les juifs de l&rsquo;Europe m&eacute;di&eacute;vale furent longuement pers&eacute;cut&eacute;s et souvent expuls&eacute;s d&rsquo;une Europe plong&eacute;e dans son plus haut et obtus moyen &acirc;ge. Sous l&rsquo;influence de la r&eacute;volution fran&ccedil;aise, des mouvements lib&eacute;raux naquirent .A sa suite, les syst&egrave;mes de ghettos disparurent progressivement au cours du XIX si&egrave;cle. En 1870, le ghetto de Rome devenu le dernier ghetto officiel en Europe f&ucirc;t aboli par Victor Emmanuel II, roi d&rsquo;Italie. Lors de l&rsquo;explosion de leur ghetto, des centaines de juifs livournais &eacute;migr&egrave;rent vers l&rsquo;Afrique du Nord recherchant asile et nourrice dans ces contr&eacute;es plus cl&eacute;mentes et douces o&ugrave; le soleil se l&egrave;ve toujours chaud rappelant un pays aim&eacute; mais fuit dans une h&acirc;te dict&eacute;e par la peur et les appr&eacute;hensions de nouvelles pers&eacute;cutions et de nouvelles douleurs.<\/p>\n<p>\n\tEn Tunisie, ils &eacute;volu&egrave;rent en masse, toujours regroup&eacute;s dressant des barri&egrave;res virtuelles, calqu&eacute;es sur celles d&rsquo;une juiverie non loin et parlant une langue autre que celle des s&eacute;farades, un m&eacute;lange d&rsquo;arabe, d&rsquo;h&eacute;breu mais surtout emprunte d&rsquo;un italien chaud et roucoulant. Leurs coutumes et traditions continuaient &agrave; &ecirc;tre vernies d&rsquo;un legs ancestral plut&ocirc;t &agrave; l&rsquo;occidental et ils se malaxaient &agrave; la population h&ocirc;te sans se fondre enti&egrave;rement, dans un esprit vif et jovial. Beaucoup d&rsquo;entre eux furent d&rsquo;habiles commer&ccedil;ants dans un souk de la vieille ville arabe de la capitale. Ce dernier continue &agrave; porter leur nom: souk El Grana faisant allusion &agrave; ses premiers concepteurs , m&ecirc;me apr&egrave;s le nouveau d&eacute;part de 1967 des juifs tous confondus.<br \/>\n\tIls p&eacute;rennis&egrave;rent tout le long de leur passage une s&eacute;gr&eacute;gation au sein de leur propre communaut&eacute; : l&rsquo;essentiel de leur religion &eacute;tait retrouv&eacute; mais ils tenaient f&eacute;brilement &agrave; sauvegarder leur sp&eacute;cificit&eacute; peut-&ecirc;tre par vanit&eacute; aiguis&eacute;e propre &agrave; l&rsquo;&eacute;tranger qui a souvent tendance &agrave; ennoblir inconsciemment ses origines ou pour mieux transcrire les si&egrave;cles de pers&eacute;cution et de torture et de s&eacute;gr&eacute;gation au sein de leur propre pays. M&ecirc;me en accompagnant leur mort dans leur derni&egrave;re demeure, ils dress&egrave;rent des limites et les regroup&egrave;rent dans le quartier des granas au bitahaiem de Borjel ( &agrave; la sortie de la capitale)!<\/p>\n<p>\tMa Nona &eacute;tait une gornia mais elle ne pr&icirc;t jamais la peine de nous l&rsquo;expliquer peut-&ecirc;tre parce qu&rsquo;elle &eacute;tait analphab&egrave;te et que l&rsquo;enseignement &eacute;tait encore une lumi&egrave;re inaccessible pour ses semblables en particulier celles de son sexe &#8230;peut-&ecirc;tre aussi parce que les temps &eacute;taient troubl&eacute;s et se pr&ecirc;taient tr&egrave;s mal aux explications et aux le&ccedil;ons d&rsquo;histoire des g&eacute;n&eacute;rations pr&eacute;c&eacute;dentes!<br \/>\n\tUne chose est s&ucirc;re, je n&rsquo;eus ouie de cette belle et unique le&ccedil;on d&rsquo;histoire ancestrale que r&eacute;cemment dans mon irr&eacute;sistible ferveur de ressusciter le pass&eacute;, mon pass&eacute;.<br \/>\n\tMa Nona m&rsquo;inspirait la peur et je lisais dans ses yeux, une haine tacite pour mon p&egrave;re qui accentuait mon malaise au sein de ma propre famille.<br \/>\n\tUn silence ourl&eacute; de reproches alourdissait l&rsquo;ambiance g&eacute;n&eacute;rale et ma t&ecirc;te p&eacute;trissait un million de suggestions pour s&rsquo;arr&ecirc;ter toujours sur la m&ecirc;me explication. Le mariage de mes parents serait toujours f&eacute;rocement refus&eacute;. Pourquoi lorsque tout le monde se marie et fait des enfants ?<br \/>\n\tJe ne pouvais comprendre qu&rsquo;en ces temps et depuis toujours, il n&rsquo;&eacute;tait pas accept&eacute; qu&rsquo;une juive aille avec un arabe et qu&rsquo;il lui fasse des enfants m&ecirc;me s&rsquo;ils sont unis par les liens du mariage. Ma m&egrave;re d&rsquo;un commun accord avec mon p&egrave;re cassa cette interdiction. Toute sa prog&eacute;niture f&ucirc;t reconnue par son conjoint.<br \/>\n\tDepuis, le conflit s&rsquo;est &eacute;tabli.<br \/>\n\tconflit ancestral depuis la nuit des temps..<br \/>\n\tconflit des enfants d&#39;Abraham qui a toujours perdur&eacute; et qui perdure toujours aussi lancinant et plus vif qu&#39;une plaie profonde&#8230;<br \/>\n\tun conflit absurde et inutile mais tellement sensible que nul ne pourra jamais chiffrer &agrave; combien peut durer une seconde de souffrance .<br \/>\n\tNona devinait sans peine que les enfants de sa petite fille &eacute;taient tous vou&eacute;s &agrave; &ecirc;tre arabes et par cons&eacute;quents musulmans. Cela la morfondait et ne pouvait pardonner &agrave; mon p&egrave;re &quot; le RB&quot; comme le disent les juifs de Belleville.<br \/>\n\tElle aurait s&ucirc;rement pu oubli&eacute; s&rsquo;il avait fait de nous des b&acirc;tards et de ma m&egrave;re une fille m&egrave;re mais qui leur serait revenue avec une ribambelle d&rsquo;enfants tous<br \/>\n\t&laquo; borma casher &raquo;.<br \/>\n\tBorma casher : &eacute;tiquette difficile &agrave; saisir mais qui a longtemps &eacute;corch&eacute; et chatouill&eacute; mes oreilles dans un paradoxe &eacute;trange m&ecirc;l&eacute; &agrave; un arri&egrave;re go&ucirc;t contradictoire fait &agrave; la fois de d&eacute;go&ucirc;t et de plaisir .<br \/>\n\tBorma casher signait imp&eacute;rativement que tous les descendants d&#39;une m&egrave;re juive sont automatiquement juifs sans n&eacute;cessiter de passer par le rabbin pour embrasser la religion de Mo&iuml;se.<br \/>\n\tMais me fallait-il vraiment cette AMM de cash&eacute;risation pour me frotter &agrave; plein temps dans les jupons de mon monde, celui de ma m&egrave;re?<br \/>\n\tFort heureusement, il est un &acirc;ge o&ugrave; tout peut &ecirc;tre drain&eacute; par une coul&eacute;e d&rsquo;insouciance et de moindre joie.<br \/>\n\tCet &acirc;ge, c&rsquo;est l&rsquo;enfance o&ugrave; aucun parti ne peut jamais &ecirc;tre d&eacute;finitivement pris et o&ugrave; je ne pouvais m&rsquo;emp&ecirc;cher d&rsquo;avoir une famille juive, de nombreux petits amis juifs. Cela ne m&rsquo;emp&ecirc;chait pas non plus d&rsquo;avoir un livret familial juif, un pr&eacute;nom juif et de totalement me confondre &agrave; la communaut&eacute; juive.<br \/>\n\tJe faisais la queue dans les hangars de la rue Arago appartenant au comit&eacute; juif O.S.E et qui pendant les grandes f&ecirc;tes ou grandes occasions distribuait vivres et aides sociales pour les d&eacute;sh&eacute;rit&eacute;s de la m&ecirc;me confession. Il ne comptait que des juifs.<br \/>\n\tEt je ne connaissais pas d&rsquo;autre monde que celui-l&agrave;.<br \/>\n\tIl s&rsquo;offrait &agrave; moi, modeste certes mais rempli de jovialit&eacute; , d&rsquo;air de f&ecirc;te et du bonheur.<br \/>\n\tQue du bonheur!<br \/>\n\tChaque vendredi, ma m&egrave;re nous prenait chez ma grand-m&egrave;re et nous retrouvions avec bonheur tous les membres de ma famille.<br \/>\n\tDes airs de f&ecirc;te t&acirc;ch&eacute;s de temps &agrave; autre de ciel gris mena&ccedil;ant d&rsquo;orage o&ugrave; notre tante Margot nous pr&eacute;parait le couscous du shabbat autour duquel toutes les haches de guerre et animosit&eacute;s se dissolvaient comme par un grain de magie.<br \/>\n\tLa viande &eacute;tait toujours pr&eacute;sente et ma tante t&acirc;chait toujours de faire couler un &quot; tem boukha&quot; (boisson alcoolis&eacute;e blanche) pour amadouer Nona et de la bi&egrave;re et du whisky pour le restant de la famille.<br \/>\n\tLa boisson alcoolis&eacute;e n&rsquo;&eacute;tant pas interdite dans la religion juive, elle honorait souvent leur f&ecirc;te et leur &quot;shabbat &quot;.<br \/>\n\tPs:<br \/>\n\tNona est d&eacute;c&eacute;d&eacute;e presque centenaire mais &agrave; Paris juste quelques temps apr&eacute;s son d&eacute;part de Tunis et f&ucirc;t enterr&eacute;e &agrave; Pantin dans un carr&eacute; &eacute;pars tout juif confondu !<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Souvenirs : Extrait de &laquo; Lyhoudya &raquo;, par Lilia &nbsp; Nona &eacute;tait une tr&egrave;s vieille dame sans &acirc;ge . 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