{"id":519,"date":"2010-12-26T02:57:46","date_gmt":"2010-12-26T02:57:46","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=519"},"modified":"2010-12-26T03:06:03","modified_gmt":"2010-12-26T03:06:03","slug":"mon-ami-godard-par-daniel-cohn-bendit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/mon-ami-godard-par-daniel-cohn-bendit\/","title":{"rendered":"Mon ami Godard, par Daniel Cohn-Bendit"},"content":{"rendered":"<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<h1>\n\tMon ami Godard<\/h1>\n<div class=\"contenu_article\">\n<div style=\"TEXT-ALIGN: center; MARGIN-TOP: 25px; WIDTH: 100%\">\n<div class=\"banner300\" id=\"pubOAS_middle\">\n\t\t\t<center><br \/>\n\t\t\t\t<img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/pubs.lemonde.fr\/5\/LEMONDE-IDEES\/articles\/tall\/1627924765\/Middle\/OasDefault\/zz_lm_ocirp_excellence_rg09_m\/ocirp_excellence_rg09_m.html\/34636161343430313437626566633130?&amp;_RM_EMPTY_\" style=\"DISPLAY: none\" \/><\/center>\n\t\t<\/div>\n<p><script><\/script>\t<\/div>\n<p>\n\t\tQuand on me demande depuis quand je connais Godard, je dis&nbsp;: <em>&quot;Depuis <\/em>A bout de souffle.<em>&quot;<\/em> Ce film de 1959 est pour moi le film entre les films. Le film contemporain en soi. Un film qui fonctionne &agrave; n&#39;importe quelle &eacute;poque. C&#39;est du punk avant la lettre&nbsp;: &quot;Tu n&#39;as aucune chance mais saisis-la.&quot;<\/p>\n<p>\n\t\tJe l&#39;ai vu pour la premi&egrave;re fois au d&eacute;but des ann&eacute;es 60. Et depuis, certainement une vingtaine de fois. Mais c&#39;est seulement quelques ann&eacute;es plus tard que nous nous sommes rencontr&eacute;s personnellement. Pour moi, il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; un mythe, tandis que lui ne me connaissait pas encore. Les choses ont chang&eacute; en 1968. Il dit qu&#39;il m&#39;a vu pour la premi&egrave;re fois lors d&#39;une manifestation pour la Cin&eacute;math&egrave;que fran&ccedil;aise et son directeur, <a class=\"listLink\" href=\"http:\/\/www.lemonde.fr\/sujet\/e43c\/henri-langlois.html\">Henri Langlois<\/a>, que voulait limoger le ministre de la culture de l&#39;&eacute;poque, <a class=\"listLink\" href=\"http:\/\/www.lemonde.fr\/sujet\/858e\/andre-malraux.html\">Andr&eacute; Malraux<\/a>, ce qui a fait descendre les cin&eacute;astes dans la rue. J&#39;&eacute;tais l&agrave; avec quelques amis et j&#39;ai dit quelque chose du haut du rebord d&#39;une fen&ecirc;tre.<\/p>\n<p>\n\t\tGodard &eacute;tait souvent &agrave; Nanterre d&egrave;s le d&eacute;but de 1967, parce qu&#39;il pr&eacute;parait <em>La Chinoise<\/em> avec <a class=\"listLink\" href=\"http:\/\/www.lemonde.fr\/sujet\/3c48\/anne-wiazemsky.html\">Anne Wiazemsky<\/a>. Et en mars 1968, lorsque la premi&egrave;re universit&eacute; fut occup&eacute;e, celle de Nanterre, il &eacute;tait l&agrave; aussi. Je crois que c&#39;est ce jour-l&agrave; que nous avons parl&eacute; ensemble pour la premi&egrave;re fois. C&#39;&eacute;tait pour ainsi dire ma venue au monde politique. Cette ann&eacute;e-l&agrave;, nous nous sommes revus souvent, car Godard a beaucoup tourn&eacute; durant toute la r&eacute;volte &eacute;tudiante.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>UNE CHOSE ASSEZ ID&Eacute;OLOGIQUE<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tTout le monde savait qu&#39;il &eacute;tait affili&eacute; aux mao&iuml;stes et ce n&#39;&eacute;tait pas du tout ma tasse de th&eacute;. Voil&agrave; pourquoi nous ne nous sommes pas rencontr&eacute;s sur le terrain politique. Mais durant l&#39;&eacute;t&eacute; 68, j&#39;ai fait la connaissance d&#39;un producteur qui m&#39;a demand&eacute; si je ne voulais pas tourner un film. A l&#39;&eacute;poque on croyait que tout le monde &eacute;tait capable de faire des films. J&#39;ai dit&nbsp;: <em>&quot;Si, bien s&ucirc;r. Je voudrais tourner un western avec <a class=\"listLink\" href=\"http:\/\/www.lemonde.fr\/sujet\/2afb\/jean-luc-godard.html\">Jean-Luc Godard<\/a>.&quot;<\/em> C&#39;&eacute;tait &eacute;videmment une boutade. Mais quelqu&#39;un l&#39;a racont&eacute; &agrave; Godard qui a dit&nbsp;: <em>&quot;Je ne veux &eacute;videmment pas faire de western&nbsp;! Mais pourquoi pas.&quot;<\/em><\/p>\n<p>\n\t\tEt c&#39;est ainsi que nous nous sommes retrouv&eacute;s &agrave; Rome au mois de septembre 1968 pour le tournage de notre western&nbsp;: <em>Vent d&#39;est<\/em>. Une histoire compl&egrave;tement dingue. J&#39;avais vingt-trois ans, Jean-Luc avait la quarantaine. Tout &eacute;tait discut&eacute; en assembl&eacute;es g&eacute;n&eacute;rales&nbsp;; le matin on se retrouvait pour parler du cin&eacute;ma, de son importance et du sens de tout &ccedil;a, et puis, &agrave; un moment donn&eacute; on a commenc&eacute; &agrave; tourner. Parfois, nous les plus jeunes, nous allions &agrave; la plage o&ugrave; nous dormions aussi. Godard &eacute;tait fascin&eacute; mais il allait &agrave; l&#39;h&ocirc;tel. Nos id&eacute;es politiques ne l&#39;int&eacute;ressaient pas, il &eacute;tait mao&iuml;ste. Mais notre fa&ccedil;on de vivre l&#39;int&eacute;ressait beaucoup.<\/p>\n<p>\n\t\tLes mao&iuml;stes &eacute;taient rigides, nous &eacute;tions impr&eacute;visibles. Pour nous, la vie &eacute;tait plus importante que la politique, m&ecirc;me si c&#39;&eacute;tait &eacute;videmment aussi une forme de politique. Il y avait donc une fascination r&eacute;ciproque &ndash; moi j&#39;&eacute;tais fascin&eacute; par sa coh&eacute;rence intellectuelle, m&ecirc;me si je n&#39;&eacute;tais pas d&#39;accord, et lui &eacute;tait fascin&eacute; par notre libert&eacute;. Il y a une photo de moi, &agrave; l&#39;&eacute;poque, o&ugrave; je suis en short, en train de jouer avec un colt. Mais c&#39;&eacute;tait des b&ecirc;tises, on jouait simplement avec les accessoires. Le film &eacute;tait une id&eacute;e abracadabrante et &ccedil;a n&#39;a pas donn&eacute; grand-chose. Plus tard, Godard l&#39;a termin&eacute; avec <a class=\"listLink\" href=\"http:\/\/www.lemonde.fr\/sujet\/101e\/jean-pierre-gorin.html\">Jean-Pierre Gorin<\/a> et leur collectif <a class=\"listLink\" href=\"http:\/\/www.lemonde.fr\/sujet\/3de4\/dziga-vertov.html\">Dziga Vertov<\/a>, c&#39;est devenu une chose assez id&eacute;ologique. Mais nous nous sommes c&ocirc;toy&eacute;s pendant&nbsp;un bon moment. Ce fut aussi une p&eacute;riode tragique pour Godard qui a &eacute;t&eacute; quitt&eacute; par sa femme, Anne Wiazemsky. Elle est partie avec un ami &agrave; moi. Tout &ccedil;a, c&#39;&eacute;tait la vie&nbsp;; et &agrave; c&ocirc;t&eacute; il y avait un film en train de se faire.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>INTELLECTUELLEMENT IL VEUT PROVOQUER, MAIS &Eacute;MOTIONNELLEMENT IL EST TR&Egrave;S FRAGILE<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tC&#39;est &agrave; cette &eacute;poque que j&#39;ai compris que Godard est quelqu&#39;un qui s&#39;empare de tout ferment r&eacute;volutionnaire pour surmonter sa propre histoire. Il faut bien comprendre &ccedil;a, si l&#39;on veut comprendre Godard&nbsp;: tout sa vie est une r&eacute;volte permanente contre son origine, contre sa famille qui appartenait &agrave; la grande bourgeoise suisse, raciste et fascisto&iuml;de. C&#39;est &ccedil;a qui le fascinait dans la r&eacute;volte de 68 et aussi dans le mao&iuml;sme &ndash; pour lui, il fallait que ce soit le plus radical possible. C&#39;est ainsi que fonctionne sa pens&eacute;e intellectuelle mais aussi sa pens&eacute;e cin&eacute;matographique. <em>La <a class=\"listLink\" href=\"http:\/\/www.lemonde.fr\/sujet\/d9cf\/nouvelle-vague.html\">Nouvelle Vague<\/a><\/em> &eacute;tait la critique radicale du cin&eacute;ma de qualit&eacute; fran&ccedil;ais. Quel que soit l&#39;engagement de Godard, il prend toujours la position la plus radicale.<\/p>\n<p>\n\t\tD&#39;un autre c&ocirc;t&eacute;, c&#39;est quelqu&#39;un d&#39;adorable et d&#39;une tr&egrave;s grande tendresse. Pendant des ann&eacute;es, par exemple, et jusqu&#39;&agrave; ce que nous nous f&acirc;chions, il m&#39;a toujours envoy&eacute; un petit message, au mois de mars &ndash; <em>&quot;Happy Birthday&quot;<\/em> pour ma naissance en politique. Et je me souviens qu&#39;&agrave; Rome, lorsqu&#39;Anne Wiazemsky l&#39;a quitt&eacute;, il lui a offert un dessin repr&eacute;sentant un sujet que l&#39;on retrouve aussi dans ses films&nbsp;: un kangourou &ndash; c&#39;&eacute;tait elle &ndash;, avec lui dans la poche. Il voulait dire par l&agrave; qu&#39;ils allaient ensemble. Pourtant elle &eacute;tait d&eacute;j&agrave; partie.<\/p>\n<p>\n\t\tIntellectuellement il veut provoquer, mais &eacute;motionnellement il est tr&egrave;s fragile. Je l&#39;aime bien parce que c&#39;est un solitaire et qu&#39;il a toujours &eacute;t&eacute; un solitaire dans sa r&eacute;volte. Dans les ann&eacute;es 70, par exemple, il est all&eacute; &agrave; Cuba, mais pendant tout son s&eacute;jour il est rest&eacute; dans sa chambre d&#39;h&ocirc;tel. Il ne sortait pas parce qu&#39;il n&#39;arrivait pas &agrave; avoir un contact avec les gens. Ce n&#39;est qu&#39;avec <a class=\"listLink\" href=\"http:\/\/www.lemonde.fr\/sujet\/f341\/anne-marie-mieville.html\">Anne-Marie Mi&eacute;ville<\/a>, avec qui il est depuis 1975, qu&#39;il a trouv&eacute; une forme d&#39;alter ego, quelqu&#39;un avec qui il peut faire des choses. R&eacute;fl&eacute;chir par exemple aux rapports qu&#39;entretiennent entre eux les images et les sons. Leur premi&egrave;re grande production commune a &eacute;t&eacute; le film sur la Palestine <em>Ici et ailleurs<\/em> (1975). C&#39;est le premier film qui lui a valu un reproche d&#39;antis&eacute;mitisme. Godard avait tourn&eacute; le film en 1969-1970 dans un camp palestinien et dans des conditions singuli&egrave;res, avec Gorin, qui &eacute;tait un mao&iuml;ste radical. Ils ont &eacute;t&eacute; instrumentalis&eacute;s par les fedayins, ou quelque autre groupe, avec qui ils &eacute;taient l&agrave;-bas. Apr&egrave;s leur retour, ils ont laiss&eacute; le film de c&ocirc;t&eacute;. Quelques ann&eacute;es plus tard, Godard a repris tout &ccedil;a&nbsp;; il a fait de nouvelles prises de vue avec Anne-Marie Mi&eacute;ville et ajout&eacute; le dialogue. C&#39;est dans ce film qu&#39;on a la c&eacute;l&egrave;bre comparaison en image entre <a class=\"listLink\" href=\"http:\/\/www.lemonde.fr\/sujet\/68bf\/golda-meir.html\">Golda Meir<\/a> et <a class=\"listLink\" href=\"http:\/\/www.lemonde.fr\/sujet\/0661\/adolf-hitler.html\">Adolf Hitler<\/a>, sugg&eacute;rant que les Isra&eacute;liens font avec les Palestiniens ce que les nazis avaient fait avec les juifs. Voil&agrave; la posture propalestinienne radicale et antisioniste de Godard&nbsp;: aujourd&#39;hui, les Palestiniens sont les victimes des victimes d&#39;autrefois. Depuis, la question qui se pose est&nbsp;: Godard est-il antis&eacute;mite&nbsp;?<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>C&#39;EST LE PROBL&Egrave;ME DE GODARD<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tEt cette question est insoluble. Mais elle est int&eacute;ressante si l&#39;on s&#39;y penche vraiment. Derni&egrave;rement j&#39;ai appel&eacute; quelqu&#39;un qui travaillait en &eacute;troite collaboration avec Godard &ndash; <a class=\"listLink\" href=\"http:\/\/www.lemonde.fr\/sujet\/74c8\/romain-goupil.html\">Romain Goupil<\/a>, avec qui il s&#39;est f&acirc;ch&eacute; d&#39;ailleurs depuis assez longtemps, ce qui veut dire chez Godard qu&#39;il ne lui parle plus &ndash; et je lui ai pos&eacute; la question&nbsp;: <em>&quot;A ton avis, est-ce que Jean-Luc est antis&eacute;mite&nbsp;?&quot;<\/em> Il m&#39;a r&eacute;pondu&nbsp;: <em>&quot;On ne peut pas dire &ccedil;a. Il faut savoir de quelle famille il vient.&quot;<\/em> Godard aurait dit une fois &agrave; Romain&nbsp;: <em>&quot;Ecoute. Quand j&#39;&eacute;tais enfant, je marquais les avanc&eacute;es de la Wehrmacht avec de petits fanions. Toi, Romain, tu viens d&#39;une famille communiste et tu as eu d&#39;autres jeux. Et Dany vient d&#39;une famille d&#39;&eacute;migrants juifs. C&#39;est toute la diff&eacute;rence, voil&agrave; pourquoi <\/em><em>nous sommes devenus ce que nous sommes.&quot;<\/em><\/p>\n<p>\n\t\tJe crois que les sentiments de Godard sont contradictoires. On peut certainement dire&nbsp;qu&#39;il n&#39;est pas casher. Mais est-il un militant antis&eacute;mite&nbsp;? Il fait des blagues sur les juifs. Comme tout le monde. Mais c&#39;est loin d&#39;&ecirc;tre une d&eacute;finition de l&#39;antis&eacute;mitisme. Sa question &ndash; et l&agrave; il est proche de Sartre &ndash; est celle-ci&nbsp;: qui est le juif d&#39;aujourd&#39;hui&nbsp;? Le juif d&#39;aujourd&#39;hui, dit Godard, ce sont les Palestiniens. Lui et Sartre ont essay&eacute;, bien que de fa&ccedil;on diff&eacute;rente, de comprendre ce qui s&#39;est pass&eacute; lors de l&#39;attentat aux Jeux olympiques de Munich en 1972 et ils l&#39;ont dit publiquement&nbsp;: c&#39;est une forme de la r&eacute;sistance palestinienne. Sartre est ensuite revenu sur ses propos. Sartre s&#39;est toujours identifi&eacute; aux juifs, ils sont pour lui le symbole de la pers&eacute;cution et des pers&eacute;cut&eacute;s. Il n&#39;a &eacute;t&eacute; propalestinien que durant sa p&eacute;riode mao&iuml;ste.<\/p>\n<p>\n\t\tAinsi, l&#39;antis&eacute;mitisme ou le suppos&eacute; antis&eacute;mitisme de Godard a son origine dans cette p&eacute;riode mao&iuml;ste. Mais au fond, la pr&eacute;occupation de Godard jusqu&#39;&agrave; aujourd&#39;hui est celle-ci : on aurait d&ucirc; prot&eacute;ger les juifs des nazis. Et qui sont les juifs d&#39;aujourd&#39;hui ? Les Palestiniens. Voil&agrave; pourquoi il faut les prot&eacute;ger contre Isra&euml;l. Il ne s&#39;agit pas de savoir si c&#39;est juste ou faux. &Ccedil;a ne m&egrave;ne nulle part. Chacun a un probl&egrave;me. Comme dans les romans, comme dans les films. Et &ccedil;a, c&#39;est la tache de Godard.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>L&Agrave;-DESSUS GODARD A PIQU&Eacute; UNE COL&Egrave;RE<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tDans son dernier film, <em>Film socialisme<\/em>, il y a aussi une histoire juive singuli&egrave;re &ndash; l&#39;histoire d&#39;un banquier et puis cette magnifique image de la Palestine intacte. Moi je dis&nbsp;: Godard est un tr&egrave;s grand artiste, comme C&eacute;line qui &eacute;tait antis&eacute;mite mais qui a quand m&ecirc;me &eacute;crit l&#39;un des livres les plus impressionnants sur la guerre. Ou comme <a class=\"listLink\" href=\"http:\/\/www.lemonde.fr\/sujet\/1ea5\/richard-wagner.html\">Richard Wagner<\/a>, <a class=\"listLink\" href=\"http:\/\/www.lemonde.fr\/sujet\/876a\/gottfried-benn.html\">Gottfried Benn<\/a> et d&#39;autres. Il y a tant d&#39;artistes qui ne sont pas casher. Mais la question reste pos&eacute;e, bien entendu&nbsp;: pourquoi est-ce que les juifs d&eacute;rangent tant ? Je dis toujours : <em>&quot;Les victimes ne sont pas par d&eacute;finition des individus bons. Ce sont des victimes.&quot;<\/em> Et Godard dit : <em>&quot;Oui, les juifs ont &eacute;t&eacute; des victimes mais ce ne sont pas des individus bons, regardez ce qu&#39;ils font maintenant aux Palestiniens.&quot;<\/em> Dire les choses comme &ccedil;a, c&#39;est peut-&ecirc;tre faux. Mais, moi non plus, je ne peux pas comprendre comment, avec une histoire comme la Shoah, quand on a v&eacute;cu cette extermination, on peut pratiquer une telle politique coloniale. Je me souviens qu&#39;apr&egrave;s les massacres de Sabra et Chatila, j&#39;ai r&ecirc;v&eacute; que l&#39;arm&eacute;e isra&eacute;lienne avait repouss&eacute; les Syriens et les milices libanaises, et sauv&eacute; les Palestiniens. Pourquoi ne l&#39;ont-ils pas fait&nbsp;? J&#39;ai toujours esp&eacute;r&eacute; que les hommes puissent apprendre de l&#39;histoire. Mais non. Ils apprennent ce qu&#39;ils veulent.<\/p>\n<p>\n\t\tPourquoi Godard n&#39;a de cesse de vouloir prouver &agrave; tout le monde que les juifs ne sont pas vraiment bons, c&#39;est son probl&egrave;me. Mais ce faisant, il pose quand m&ecirc;me une bonne question.<\/p>\n<p>\n\t\tEt bien entendu, c&#39;&eacute;tait une bonne chose de lui d&eacute;cerner un oscar d&#39;honneur. De toute &eacute;vidence, l&#39;acad&eacute;mie des Oscars a compris que c&#39;est l&#39;un des plus grands esprits du cin&eacute;ma. Quelqu&#39;un qui construit le cin&eacute;ma. Le d&eacute;construit. Qui exp&eacute;rimente de nouveaux sons et des images invraisemblables et travaille toujours contre la tradition et cr&eacute;e quelque chose de neuf.<\/p>\n<p>\n\t\tNotre relation a dur&eacute; jusqu&#39;&agrave; ce fameux soir o&ugrave; il a pr&eacute;sent&eacute; son film sur la Bosnie, <em><a class=\"listLink\" href=\"http:\/\/www.lemonde.fr\/sujet\/918a\/forever-mozart.html\">Forever Mozart<\/a><\/em> (juin 1996). Le film a &eacute;t&eacute; pr&eacute;sent&eacute; en avant-premi&egrave;re &agrave; Strasbourg, et je devais conduire le d&eacute;bat ensuite. J&#39;ai dit que je le ferai volontiers. Nous avons regard&eacute; le film et les gens ne l&#39;ont pas compris. Les films de Godard &eacute;taient d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s difficiles &agrave; l&#39;&eacute;poque. Les spectateurs &eacute;taient assez durs dans la discussion. Ils &eacute;taient d&eacute;&ccedil;us, ils &eacute;taient indign&eacute;s et ils ont durement attaqu&eacute; Godard. Et j&#39;ai fait l&#39;erreur de ma vie. Quand j&#39;ai vu que &ccedil;a ne marchait pas bien, j&#39;ai dit&nbsp;: <em>&quot;Faites attention, vous avez devant vous l&#39;un des plus grands cin&eacute;astes de toute l&#39;histoire du cin&eacute;ma, et vous grommelez &agrave; tort et &agrave; travers, sans m&ecirc;me essayer de comprendre quoi que ce soit. Godard a fait le plus grand film de tous les temps&nbsp;! Il s&#39;appelle <\/em>A bout de souffle<em>.&quot;<\/em> L&agrave;-dessus, Godard a piqu&eacute; une col&egrave;re et s&#39;est mis &agrave; crier qu&#39;il aimerait que ce film n&#39;existe pas, que c&#39;&eacute;tait le plus mauvais, le pire film qu&#39;il ait jamais fait, et que s&#39;il en avait le pouvoir, il d&eacute;truirait toutes les copies pour que plus personne ne vienne l&#39;emb&ecirc;ter avec ce film.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>JE BRADE TOUT<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tJ&#39;&eacute;tais sid&eacute;r&eacute;. Finalement, &agrave; un moment, la discussion a pris fin et nous sommes all&eacute;s manger. Les acteurs &eacute;taient l&agrave; aussi. Au restaurant, la discussion a continu&eacute; et soudain les acteurs ont dit &agrave; Godard&nbsp;: <em>&quot;Tu sais quoi&nbsp;? Nous non plus, nous n&#39;avons pas compris le film. Tu n&#39;en as m&ecirc;me pas parl&eacute; avec nous. Tu ne parles jamais avec nous. Tous les films, on les a tourn&eacute;s avec toi sans jamais comprendre ce que nous faisions ni pourquoi. Tu as toujours &eacute;t&eacute; incapable de communiquer avec nous.&quot;<\/em> Et Godard a r&eacute;pondu&nbsp;: <em>&quot;Vous ne vous &ecirc;tes jamais int&eacute;ress&eacute;s &agrave; moi&nbsp;! Vous ne vous &ecirc;tes jamais demand&eacute; si j&#39;allais bien ou mal.&quot;<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t&Ccedil;a c&#39;est Godard. Il a l&#39;impression que personne ne s&#39;int&eacute;resse &agrave; lui ou &agrave; ses films. Ce soir-l&agrave;, ce fut assez virulent et p&eacute;nible. Et puis soudain Godard s&#39;est lev&eacute; et il est parti. Mais avant il avait r&eacute;gl&eacute; la note pour tout le monde. Depuis, ce fut le silence radio entre nous.<\/p>\n<p>\n\t\tAu d&eacute;but de cette ann&eacute;e, apr&egrave;s tout ce temps, la soci&eacute;t&eacute; de production de <em>Film socialisme<\/em> m&#39;appelle et me demande si je serais pr&ecirc;t &agrave; avoir une discussion avec Godard sur ce film. Il en avait envie. Je suis donc all&eacute; chez lui &agrave; Rolle, au bord du lac L&eacute;man, o&ugrave; il a sa maison de film et en m&ecirc;me temps la maison o&ugrave; il habite. Je n&#39;ai &eacute;t&eacute; que dans sa maison de film. Apr&egrave;s l&#39;entr&eacute;e, on arrive dans un foyer avec un nombre incroyable de livres. A droite, il y a une petite pi&egrave;ce avec un fauteuil et une table d&#39;o&ugrave; l&#39;on passe ensuite dans une grande pi&egrave;ce o&ugrave; il n&#39;y a que des tables de montage, des plus anciennes aux plus modernes, et de l&agrave; on arrive dans une salle de projection. Entre cette salle et la pi&egrave;ce de travail, il y a une vid&eacute;oth&egrave;que avec tous les films que Godard a vus, d&eacute;test&eacute;s, aim&eacute;s, une collection incroyable. Je savais qu&#39;il voulait arr&ecirc;ter et je lui demande&nbsp;: <em>&quot;Que va devenir tout &ccedil;a&nbsp;?&quot;<\/em> Et il me dit&nbsp;: <em>&quot;Je brade tout. Le producteur veut tout acheter&nbsp;; apr&egrave;s il en fera ce qu&#39;il voudra. &ndash; <\/em><em>Mais ta collection de films&nbsp;? C&#39;est quand m&ecirc;me de l&#39;histoire, on pourrait faire un mus&eacute;e Godard avec &ccedil;a. &ndash; <\/em><em>Oh&nbsp;! Jamais de la vie&nbsp;!&quot;<\/em><\/p>\n<p>\n\t\t<strong>IL ORGANISE SA SOLITUDE<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tNotre discussion fut ensuite tr&egrave;s belle. Ce qui compte, avec les films de Godard, n&#39;est pas de savoir s&#39;ils sont bons ou mauvais. <em>Film socialisme<\/em> m&#39;a &eacute;norm&eacute;ment plu par s&eacute;quences. Les sc&egrave;nes sur le paquebot &ndash; imaginer un tel d&eacute;cor pour parler de l&#39;Europe&nbsp;! Et puis cette id&eacute;e d&#39;occuper son propre monde politique avec des lieux diff&eacute;rents&nbsp;: l&#39;Espagne c&#39;est la r&eacute;volution espagnole, les R&eacute;publicains contre Franco. Odessa c&#39;est la R&eacute;volution russe, c&#39;est le cuirass&eacute; <em>Potemkine<\/em>. G&ecirc;nes, Naples, toutes les r&eacute;voltes italiennes. La Gr&egrave;ce, pour lui la source de la pens&eacute;e, toute sa tradition qu&#39;elle a &eacute;labor&eacute;e de bric et de broc. Et la Palestine, son r&ecirc;ve. C&#39;est splendide, et le film est peut-&ecirc;tre la somme de son univers intellectuel.<\/p>\n<p>\n\t\tJ&#39;ai malgr&eacute; tout l&#39;impression que c&#39;&eacute;tait un homme qui disait : <em>&quot;Salut&nbsp;!&quot;<\/em> Quelqu&#39;un qui veut tout abandonner mais veut d&#39;abord faire sa paix. Je crois qu&#39;il voulait absolument faire la paix avec moi. J&#39;ai eu le sentiment qu&#39;il y avait quelque chose de tr&egrave;s pr&eacute;caire dans son rapport au monde ext&eacute;rieur. Je crois qu&#39;avec moi Godard a une relation qu&#39;il a rarement l&#39;occasion d&#39;avoir &ndash; nous nous rencontrons d&#39;&eacute;gal &agrave; &eacute;gal. Nous ne sommes pas en concurrence, nous travaillons sur des plan&egrave;tes diff&eacute;rentes. &Ccedil;a le d&eacute;tend. &Ccedil;a l&#39;int&eacute;resse. Il m&#39;a dit qu&#39;il regardait ces talk-shows d&eacute;biles &agrave; la t&eacute;l&eacute;vision. Pour s&#39;entra&icirc;ner, dit-il, comme autrefois au tennis. Une sorte d&#39;entra&icirc;nement &agrave; la discussion. Mais cela veut dire aussi qu&#39;il organise sa solitude. Toute sa vie, il a cherch&eacute; &agrave; trouver un &eacute;quilibre entre son personnage public et sa solitude, et depuis les vingt derni&egrave;res ann&eacute;es il n&#39;y a plus d&#39;&eacute;quilibre. C&#39;est un long chemin vers la solitude. Il professe dans ses films, il veut nous expliquer le monde &ndash; et nous, nous voulons des images de Godard. C&#39;est le grand malentendu entre le monde et lui.<\/p>\n<p>\n\t\tA la fin, je lui ai demand&eacute;&nbsp;: <em>&quot;Alors tu ne veux plus tourner&nbsp;?&quot;<\/em> Il m&#39;a r&eacute;pondu&nbsp;: <em>&quot;Si si, je vais continuer &agrave; tourner. Et m&ecirc;me avec &ccedil;a.&quot;<\/em> Il a sorti deux gadgets de sa poche. Le premier, c&#39;&eacute;tait un stylo. Il me le tend et dit&nbsp;: <em>&quot;Regarde, c&#39;est ce qu&#39;ont les espions aujourd&#39;hui, il y a une cam&eacute;ra au bout.&quot;<\/em> Le deuxi&egrave;me &eacute;tait un r&eacute;veil. Lui aussi avec une cam&eacute;ra int&eacute;gr&eacute;e.<\/p>\n<p>\n\t\t<em>Traduit de l&#39;allemand par Pierre Deshusses<\/em><\/p>\n<p><!-- AUTEUR -->\t<span class=\"auteur\">Daniel Cohn-Bendit<\/span><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[33,318,477,60,1],"tags":[],"class_list":["post-519","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-cinema","category-cuba","category-nanterre","category-rome","category-uncategorized"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/519","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=519"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/519\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=519"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=519"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=519"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}