{"id":5881,"date":"2015-11-12T14:30:32","date_gmt":"2015-11-12T14:30:32","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=5881"},"modified":"2015-11-13T01:14:30","modified_gmt":"2015-11-13T01:14:30","slug":"une-circoncision-chez-khemais-madar-par-georges-duhamel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/une-circoncision-chez-khemais-madar-par-georges-duhamel\/","title":{"rendered":"UNE CIRCONCISION CHEZ KH\u00c9MA\u00cfS MADAR, par Georges Duhamel"},"content":{"rendered":"<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<div>\n\tUNE CIRCONCISION CHEZ KH&Eacute;MA&Iuml;S MADAR<\/div>\n<div>\n\t&nbsp;<\/div>\n<div>\n\t&nbsp;<\/div>\n<p>\n\tGeorges Duhamel appartient &agrave; cette g&eacute;n&eacute;ration qui a fait des ann&eacute;es 1920-1940 un &acirc;ge d&#39;or du roman. Invit&eacute; &agrave; assister &agrave; une c&eacute;r&eacute;monie de circoncision juive &agrave; Tunis, il d&eacute;crit, avec le regard du clinicien, cette f&ecirc;te qui est le symbole de l&#39;Alliance. On per&ccedil;oit, au del&agrave; de la description, une analyse de l&#39;&acirc;me juive tunisienne.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tLa famille Nessim Madar &eacute;tait mis&eacute;rable, &agrave; cette &eacute;poque. Le p&egrave;re &eacute;tait arriv&eacute; de Djerba, portant encore sa chemise sur les chausses. Il &eacute;tait apprenti tailleur et poss&eacute;dait, pour toute fortune, une douzaine d&#39;aiguilles et un d&eacute; d&#39;argent. Il s&#39;&eacute;tait mari&eacute;, presque tout de suite, &agrave; une Boublil aussi d&eacute;nu&eacute;e que lui-m&ecirc;me et, coup sur coup, en avait obtenu cinq enfants.<\/p>\n<p>\n\tPendant longtemps, les Madar avaient log&eacute; dans un taudis de la rue El Meslekh : une pi&egrave;ce pour cinq familles, une sorte de cave sans fen&ecirc;tre, coup&eacute;e en cinq boxes, comme une &eacute;curie, par des demi-cloisons &agrave; hauteur de ventre.<\/p>\n<p>\n\tLe typhus avait donn&eacute;, dans cette sentine, un farouche coup de balai. La temp&ecirc;te finie, Madar s&#39;&eacute;tait retrouv&eacute; veuf, avec deux marmots an&eacute;mi&eacute;s, dont Kh&eacute;ma&iuml;s.<\/p>\n<p>\n\tKh&eacute;ma&iuml;s grandit quand m&ecirc;me. Nessim Madar se remaria bien vite, eut de nouveaux enfants et ne tarda pas &agrave; s&#39;installer pr&egrave;s de la place Bab Carthagina. Il fit peindre, sur sa boutique, une enseigne ambitieuse : &laquo; Au plus bon tailleur du monde &raquo;.<\/p>\n<p>\n\tIl connut le succ&egrave;s, gagna quelque argent et consentit de petits pr&ecirc;ts aux Italiens de la rue de l&#39;Alfa.<\/p>\n<p>\n\tCependant Kh&eacute;ma&iuml;s donnait maintes preuves d&#39;une intelligence d&eacute;li&eacute;e. Il entra de bonne heure au service de ses oncles, les Madar du souk El Grana &mdash; lainages et cotonnades&mdash;, passa chez les Madar de la rue d&#39;Espagne &mdash; soies et dentelles &mdash; o&ugrave; son stage fut assez court. A seize ans, il remplissait les fonctions d&#39;exp&eacute;ditionnaire chez les Calo-Madar de l&#39;avenue Jules-Ferry. Il s&#39;y fit remarquer. D&#39;abord avec le plus-bon-tailleur-du-monde, M. Dario Calo-Madar, qui cultivait toute une &eacute;lite de courtiers, d&eacute;cida bient&ocirc;t que Kh&eacute;ma&iuml;s serait plac&eacute; dans une &eacute;cole de Paris pour y apprendre les langues vivantes, les math&eacute;matiques et quelques autres petites choses.<\/p>\n<p>\n\tKh&eacute;ma&iuml;s passa six ann&eacute;es cons&eacute;cutives &agrave; Paris. Il y poursuivit de brillantes &eacute;tudes, noua des relations pr&eacute;cieuses, fr&eacute;quenta chez les artistes et se forma, du monde moderne, une image pratique et coh&eacute;rente.<\/p>\n<p>\n\tQuand il revint &agrave; Tunis, il portait des gu&ecirc;tres mastic, un complet de coupe anglaise, des lunettes &agrave; monture d&#39;&eacute;caill&eacute; et, sous le bras, un portefeuille en peau de truie.<\/p>\n<p>\n\tM. Dario Calo-Madar appr&eacute;cia favorablement la m&eacute;tamorphose de son pupille et lui confia plusieurs affaires d&eacute;licates. Kh&eacute;ma&iuml;s s&#39;en tira fort bien. Sa fortune parut assur&eacute;e.<\/p>\n<p>\n\tIl avait alors pr&egrave;s de vingt-trois ans et habitait chez son p&egrave;re, avenue Roustan. Le plus-bon-tailleur-du-monde grisonnait dans l&#39;aisance. Il avait l&acirc;ch&eacute; l&#39;aiguille et se vouait avec<\/p>\n<p>\n\tbonheur &agrave; de petites op&eacute;rations financi&egrave;res. [Il rencontra Rahil Naccache et r&eacute;solut de l&#39;&eacute;pouser.]<\/p>\n<p>\n\tKh&eacute;ma&iuml;s avait, pendant son s&eacute;jour en France, r&eacute;solument oubli&eacute; la foi de ses p&egrave;res. Ce n&#39;est pas impun&eacute;ment que l&#39;on fourrage dans les biblioth&egrave;ques et que l&#39;on hante les milieux<\/p>\n<p>\n\tpolitiques. Kh&eacute;ma&iuml;s avait pris en aversion toutes les pratiques religieuses qu&#39;il appelait des &laquo; singeries &raquo;. &laquo; Je suis Juif, disait-il. C&#39;est peut-&ecirc;tre une nationalit&eacute;. Ce n&#39;est pas une religion. &raquo; II d&eacute;bitait aussi pas mal d&#39;autres bourdes que le p&egrave;re Naccache &eacute;coutait en se tirant la barbe d&#39;un air g&ecirc;n&eacute;, mais qui jetaient Mme Naccache dans des col&egrave;res glapissantes. Rahil se mettait &agrave; pleurer.<\/p>\n<p>\n\tMme Dinah Naccache &eacute;tait &eacute;norm&eacute;ment pieuse. Rien &agrave; lui reprocher sur ce chapitre. Elle allumait elle-m&ecirc;me, le vendredi soir, avant le coucher du soleil, toutes les lampes de la maison. Apr&egrave;s quoi, menaces ou promesses, rien ne l&#39;e&ucirc;t fait toucher au feu. Les lampes mouraient de leur belle mort dans la matin&eacute;e du samedi. Mme Naccache, accroupie sur un<\/p>\n<p>\n\tlarge divan, ne remuait pas le petit doigt. Nulle puissance au monde ne l&#39;e&ucirc;t d&eacute;cid&eacute;e &agrave; se promener en voiture, crainte de voir les chevaux tirer quelques &eacute;tincelles du pav&eacute;.<\/p>\n<p>\n\tElle enterrait ses rognures d&#39;ongles. Elle avait d&eacute;j&agrave; mari&eacute; deux gar&ccedil;ons et surveillait ses brus de fort pr&egrave;s, les conduisant elle-m&ecirc;me au bain, apr&egrave;s la souillure menstruelle, pour ne les rendre &agrave; leur &eacute;poux qu&#39;en &eacute;tat de puret&eacute; parfaite.<\/p>\n<p>\n\tBref, une sainte &agrave; sa mani&egrave;re et dans son petit coin.<\/p>\n<p>\n\tLes discours de Kh&eacute;ma&iuml;s firent la plus mauvaise impression dans la famille quincaill&egrave;re. Le jeune ren&eacute;gat fut inform&eacute; sans trop de m&eacute;nagement qu&#39;il n&#39;aurait la demoiselle qu&#39;en acceptant de se plier &agrave; toutes les pratiques du culte, &agrave; toutes les exigences de la Loi.<\/p>\n<p>\n\tJ&#39;entretenais, avec Kh&eacute;ma&iuml;s, d&#39;honn&ecirc;tes rapports d&#39;amiti&eacute;. Il me jugeait de bon conseil et vint me confier ses embarras.<\/p>\n<p>\n\t&mdash; C&eacute;dez, lui dis-je. C&eacute;dez, mon vieux. Ne cr&acirc;nez pas inutilement. La personne vous pla&icirc;t ; au surplus, ce n&#39;est pas une mauvaise affaire. J&#39;ai, comme vous, rejet&eacute; toute religion.<\/p>\n<p>\n\tJe viens pourtant de tenir un de mes neveux sur les fonts baptismaux, pour ne pas contrarier ma soeur. La tol&eacute;rance est l&#39;expression supr&ecirc;me de la libert&eacute;. C&eacute;dez : l&#39;avenir est aux pacifiques. Prenez d&#39;abord la femme, et vous aurez un jour votre revanche, si toutefois vous y tenez.<\/p>\n<p>\n\tKh&eacute;ma&iuml;s c&eacute;da, Rahil cessa de pleurer et la m&egrave;re Naccache de glapir. Le mariage eut lieu dans la grande salle des Soci&eacute;t&eacute;s maltaises, et j&#39;y fus invit&eacute;.<\/p>\n<p>\n\tJourn&eacute;e m&eacute;morable. Minute historique. L&#39;assistance comportait deux clans distincts. D&#39;un c&ocirc;t&eacute;, les Naccache, fid&egrave;les au costume national : vestes bleu-ciel, culottes bleues ou blanches, ch&eacute;chias et turbans, dames en grand tralala. De l&#39;autre c&ocirc;t&eacute;, les Madar, leurs alli&eacute;s et leurs feudataires : jaquettes et vestons, trois ou quatre gibus, une L&eacute;gion d&#39;honneur, quelques robes des Galeries Lafayette, un chapeau de chez Lewis. On se montrait, du coin de l&#39;oeil, Mme Dario Calo-Madar et Mme veuve Madar-AUia dont les limousines encombraient \\a rue d&#39;Espagne.<\/p>\n<p>\n\tM&ecirc;me dans une grande ville comme Tunis, les Juifs ont l&#39;air au campement. Leurs c&eacute;r&eacute;monies sont improvis&eacute;es. Ils op&egrave;rent dans un palace un peu comme sous la tente. On avait dress&eacute; une petite estrade et piqu&eacute; sur la muraille, avec des punaises, la draperie brod&eacute;e qui figure un des accessoires du culte. Le mariage fut c&eacute;l&eacute;br&eacute;e par Mardoch&eacute;e Bokobza, rabbin surann&eacute; qui nasilla toutes ses pri&egrave;res avec une pointilleuse rigueur. Kh&eacute;mais me parut nerveux, un peu p&acirc;le.<\/p>\n<p>\n\tIl se laissa couvrir la t&ecirc;te et fit les r&eacute;ponses r&eacute;guli&egrave;res ; mais quand l&#39;oncle Naccache brisa, dans le fond d&#39;un seau hygi&eacute;nique, le vase rituel, Kh&eacute;mais ne put r&eacute;primer une grimace d&#39;agacement. Il me jeta certain coup d&#39;oeil qui signifiait : &laquo; J&#39;aurai mon tour. &raquo; II ne devait pas l&#39;avoir tout de suite. On fit passer &agrave; la ronde un grand verre d&#39;anisette, des glaces et des g&acirc;teaux. Apr&egrave;s quoi, je pr&eacute;sentai mes hommages aux &eacute;poux et r&eacute;ussis une retraite habile.<\/p>\n<p>\n\tJ&#39;appris, le lendemain, que les Naccache jouaient le grand jeu. Kh&eacute;mais et sa femme avaient &eacute;t&eacute; conduits sous bonne escorte jusqu&#39;&agrave; leur chambre. On avait bris&eacute; une gargoulette devant la porte ; on leur avait plac&eacute;, de force, dans les mains, un miroir et une clef ; on les avait enferm&eacute;s avec un barbier, et toute la tribu Naccache avait, dix minutes plus tard, ouvert la porte en poussant des clameurs de joie. Rahil s&#39;&eacute;tait &eacute;vanouie, Kh&eacute;mais &eacute;tait entr&eacute; dans une grande col&egrave;re et les choses auraient s&ucirc;rement mal tourn&eacute; si les jeunes mari&eacute;s n&#39;avaient pris le parti de dispara&icirc;tre et d&#39;aller coucher &agrave; l&#39;h&ocirc;tel.<\/p>\n<p>\n\tKh&eacute;mais fit un voyage de noces. D&egrave;s son retour, il s&#39;installa dans son nouvel appartement de la rue des Tanneurs. La maison &eacute;tait confortable, encore qu&#39;&agrave; l&#39;ancienne mode. Il y avait une terrasse couverte et d&#39;assez belles fa&iuml;ences.<\/p>\n<p>\n\tKh&eacute;mais acheta des meubles en bois courb&eacute;, quelques tableaux impressionnistes du Salon tunisien et un bureau m&eacute;canique, syst&egrave;me am&eacute;ricain.<\/p>\n<p>\n\tLe soir, mes affaires, exp&eacute;di&eacute;es je montais parfois chez Kh&eacute;mais et j&#39;y retrouvais des amis. Nous parlions socialisme, politique internationale, nous fumions des cigarettes &eacute;gyptiennes en buvant du th&eacute;.<\/p>\n<p>\n\tAu discours de son mari, Mme Madar opposait un visage impassible, mais que je jugeais obstin&eacute;, irr&eacute;ductiblement Naccache. D&egrave;s qu&#39;elle &eacute;tait sortie, Kh&eacute;mais me disait, avec un sourire contraint : &laquo; II n&#39;est pas encore question d&#39;enfant.<\/p>\n<p>\n\tJe ne suis pas press&eacute;. Les Juifs ont, &agrave; cet &eacute;gard, des pr&eacute;jug&eacute;s absurdes contre lesquels il faut r&eacute;agir. &raquo;<\/p>\n<p>\n\tAinsi parlait Kh&eacute;mais. Cependant son humeur se g&acirc;tait, de mois en mois. La st&eacute;rilit&eacute; de sa femme ne laissait pas d&#39;inqui&eacute;ter mon ami. Il y eut des querelles. Rahil se remit &agrave; pleurer.<\/p>\n<p>\n\tSur ces entrefaites, les Naccache reparurent en sc&egrave;ne. C&#39;est une tribu prolifique. On n&#39;y connaissait alors qu&#39;une seule femme inf&eacute;conde : la Rebecca du souk El Hout, rousse indolente qui vivait dans le m&eacute;pris g&eacute;n&eacute;ral.<\/p>\n<p>\n\tLes Naccache envahirent le logis de Kh&eacute;ma&iuml;s, chacun murmurant une recette infaillible, offrant une amulette, formulant un voeu. Rahil ne pouvait faire un pas dans son ancien quartier sans entendre crier derri&egrave;re elle, m&ecirc;me par ses petites cousines de dix ans : &laquo; Pour quand la bonne nouvelle ? &raquo; ou &laquo; Je te souhaite un gar&ccedil;on ! &raquo;<\/p>\n<p>\n\tPar bonheur, Rahil devint enceinte et les Naccache entonn&egrave;rent des actions de gr&acirc;ces. La m&egrave;re Naccache ne quitta plus l&#39;appartement de la rue des Tanneurs.<\/p>\n<p>\n\tLes &eacute;v&eacute;nements en &eacute;taient l&agrave; quand Kh&eacute;ma&iuml;s &eacute;mit une pr&eacute;tention exorbitante. Il d&eacute;clara tout net : &laquo; Si l&#39;enfant est un gar&ccedil;on, il ne sera pas circoncis. &raquo;<\/p>\n<p>\n\tPauvre Kh&eacute;ma&iuml;s ! Je le revois, avec ses lunettes doctorales, son veston cintr&eacute;, sa serviette en peau de truie ! Cette audace r&eacute;volutionnaire lui valut plus d&#39;outrages et d&#39;inimiti&eacute;s que<\/p>\n<p>\n\tjamais apostat n&#39;en eut &agrave; subir. Les Naccache et les Madar unirent leurs efforts. Rahil, s&ucirc;re de son empire, alluma la guerre au sein m&ecirc;me du foyer. On envisagea diverses formes de rupture et le probl&egrave;me se compliqua tout aussit&ocirc;t, car d&eacute;j&agrave; Kh&eacute;ma&iuml;s avait engag&eacute; la dot de sa femme dans certaines combinaisons. On parlait de soumettre le diff&eacute;rend &agrave; M. Dario Calo-Madar. On organisait tout un petit scandale.<\/p>\n<p>\n\tJe voyais le jeune homme presque chaque jour et l&#39;inclinais aux transactions. &laquo; Je suis le ma&icirc;tre ! &raquo; grondait-il. Et j&#39;&eacute;tais bien oblig&eacute; de lui r&eacute;pondre :<\/p>\n<p>\n\t&mdash; H&eacute;las, non ! mon vieux. Au demeurant, qu&#39;est-ce que &ccedil;a peut vous faire ? Tous les m&eacute;decins vous diront que la circoncision est une mesure des plus sages.<\/p>\n<p>\n\tKh&eacute;ma&iuml;s hurlait : &laquo; Pr&eacute;jug&eacute; ! &raquo; II ajoutait l&acirc;chement :<\/p>\n<p>\n\t&mdash;D&#39;ailleurs, ce sera peut-&ecirc;tre une fille.<\/p>\n<p>\n\tLe ciel ne tol&eacute;ra pas cette compromission. Rahil mit au monde un m&acirc;le. Kh&eacute;ma&iuml;s &eacute;tait troubl&eacute; jusqu&#39;au fond de l&#39;&acirc;me.<\/p>\n<p>\n\tLes Naccache remport&egrave;rent une victoire bruyante : la circoncision fut d&eacute;cid&eacute;e.<\/p>\n<p>\n\tJe re&ccedil;us un billet m&#39;invitant &agrave; la petite f&ecirc;te. Elle eut lieu par une belle matin&eacute;e. J&#39;&eacute;tais libre et m&#39;y rendis.<\/p>\n<p>\n\tRahil, le visage rayonnant, reposait encore dans son lit. On avait ouvert la porte donnant sur la terrasse, o&ugrave;, d&eacute;j&agrave;, se pressaient les assistants. Je trouvai Kh&eacute;ma&iuml;s calme, les traits contract&eacute;s, une lueur anormale sur les paupi&egrave;res. &laquo; Je voulais, me dit-il, que mon fils s&#39;appel&acirc;t Fernand. On va l&#39;appeler Abraham. &raquo; II haussa les &eacute;paules.<\/p>\n<p>\n\tQui doit tenir l&#39;enfant sur le fauteuil ? lui demandai-je.<\/p>\n<p>\n\tSamuel Naccache, du souk El Hout, le mari de Rebecca. Les malheureux n&#39;ont pas d&#39;enfant. Ils ont sollicit&eacute; ce r&ocirc;le comme une faveur. Il para&icirc;t que &ccedil;a porte chance.<\/p>\n<p>\n\tKh&eacute;ma&iuml;s eut un sourire crisp&eacute; que je ne compris pas tr&egrave;s bien.<\/p>\n<p>\n\tMme Naccache m&egrave;re se promenait de chambre en chambre avec un flacon d&#39;eau de rose. Elle en prenait, de temps &agrave; autre, une gorg&eacute;e qu&#39;elle pulv&eacute;risait en soufflant, pour purifier l&#39;atmosph&egrave;re.<\/p>\n<p>\n\tL&#39;appartement se remplissait. Tous les Naccache &eacute;taient sur la br&egrave;che : Samson, du Belv&eacute;d&egrave;re, entrepreneur de fun&eacute;railles&mdash; entretien de tombes &agrave; l&#39;ann&eacute;e et au mois &mdash;, Messaoud, le tailleur de la rue des Maltais &mdash; rapi&eacute;&ccedil;age &agrave; neuf, en tous genres &mdash;, Chikli Sammut-Naccache, le notable bottier de la rue Al-Djazira &mdash; Chaussures classiques et de luxe. Et tous les autres, et les Madar, et les Madar-Cohen et jusqu&rsquo;&#39;aux Cohen-Ma&iuml;moun.<\/p>\n<p>\n\tTout ce monde riait et chantait, car les Juifs sont un peuple gai. Certains hommes r&eacute;citaient des pri&egrave;res.<\/p>\n<p>\n\tOn apporta le fauteuil de bois sur lequel sont sculpt&eacute;s des poissons et des mains. Rebecca &eacute;pingla, contre une muraille, l&#39;&eacute;toffe rituelle, brod&eacute;e de caract&egrave;res h&eacute;bra&iuml;ques. On disposa,<\/p>\n<p>\n\tsur une chaise, quelques gros livres de pri&egrave;res, recouverts d&#39;un tapis pr&ecirc;t&eacute; par la synagogue. Ainsi fut improvis&eacute; l&#39;autel du proph&egrave;te Elie, protecteur des nouveau-n&eacute;s. L&#39;op&eacute;rateur arriva. Je lui fus pr&eacute;sent&eacute;. C&#39;&eacute;tait Isaac Bessis, renomm&eacute; pour son savoir et son habilet&eacute;. Il portait un complet noir et un chapeau melon. Il fit, sans tarder, ses pr&eacute;paratifs.<\/p>\n<p>\n\t&mdash; Je connais les m&eacute;thodes modernes, me dit-il. Je ne suce plus directement la plaie. Je me sers d&#39;une ventouse de verre, et je flambe mes instruments.<\/p>\n<p>\n\tIl soumit, en effet, &agrave; la flamme de l&#39;alcool un petit couteau dont le manche repr&eacute;sentait un poisson, une lame d&#39;argent encoch&eacute;e comme une feuille de n&eacute;nuphar, et des ciseaux.<\/p>\n<p>\n\tPuis il disposa, sur la table, une tasse pleine de vin, une autre tasse pleine de cendre, du coton pour le pansement.<\/p>\n<p>\n\tCependant on d&eacute;maillotait l&#39;enfant et le p&egrave;re Naccache distribuait &agrave; l&#39;assistance des rameaux de myrte.<\/p>\n<p>\n\tQuand tout fut pr&ecirc;t, Kh&eacute;ma&iuml;s vint se placer devant l&#39;&eacute;toffe &eacute;pingl&eacute;e &agrave; la muraille. Il serrait les l&egrave;vres, il semblait exc&eacute;d&eacute;. On lui mit le b&eacute;b&eacute; dans les bras, on lui couvrit la t&ecirc;te d&#39;une petite pi&egrave;ce de soie et les pri&egrave;res commenc&egrave;rent.<\/p>\n<p>\n\tSes mains tremblaient. Le petit gar&ccedil;on se mit &agrave; pleurer.<\/p>\n<p>\n\tAlors l&#39;op&eacute;rateur retroussa les manches de sa veste, campa son chapeau melon en arri&egrave;re et cria qu&#39;il &eacute;tait temps de lui apporter l&#39;enfant.<\/p>\n<p>\n\tSamuel Naccache, du souk El Hout, se hissa sur le fauteuil orn&eacute; de mains et de poissons. Il tenait l&#39;enfant comme un poulet qu&#39;on va truffer. Rebecca Naccache obtint de se placer &agrave; quatre pattes sous le fauteuil, ce qui porte bonheur aux femmes inf&eacute;condes.<\/p>\n<p>\n\tJ&#39;&eacute;tais un invit&eacute; de marque : l&#39;op&eacute;rateur me pria de lui pr&eacute;senter le plateau. Il mit en place la lame d&#39;argent, coupa, sans maladresse, tout ce qui d&eacute;passait et jeta dans la cendre quelque chose qu&#39;il me dit &ecirc;tre &laquo; le bribuce &raquo;. Puis, cependant qu&#39;il entourait la plaie de coton tremp&eacute; dans le vin, il se mit &agrave; &nbsp;chanter un hymne, farouche et, pour finir, proclama le nom de l&#39;enfant.<\/p>\n<p>\n\tC&#39;est &agrave; ce moment que se produisit un miracle. Kh&eacute;ma&iuml;s, durant toute l&#39;op&eacute;ration, &eacute;tait demeur&eacute; dans un coin de la pi&egrave;ce ; il regardait obstin&eacute;ment &agrave; ses pieds. Quand Bessis, enflant la voix, pronon&ccedil;a, le mot &laquo; Abraham ! &raquo; on entendit des sanglots convulsifs : Kh&eacute;ma&iuml;s Madar pleurait. Il pleurait sans retenue, sans honte, ouvrant enfin passage aux forces souveraines contre lesquelles il avait si vainement lutt&eacute;, d&eacute;livrant, d&eacute;cha&icirc;nant le d&eacute;mon de la race.<\/p>\n<p>\n\tAux sanglots de Kh&eacute;ma&iuml;s r&eacute;pondirent d&#39;autres sanglots, ceux de Rebecca-la-st&eacute;rile qui g&eacute;missait, &agrave; quatre pattes sous le fauteuil. Mais si la femme pleurait de tristesse, Kh&eacute;ma&iuml;s pleurait de joie.<\/p>\n<p>\n\tRahil lui tendit les bras. Ce fut une fameuse &eacute;treinte.<\/p>\n<p>\n\tL&#39;assistance hurlait et froissait les brins de myrte pour en exalter le parfum. La m&egrave;re Naccache s&#39;&eacute;clipsa, cachant le petit pot de cendres et le vestige du sacrifice. Ce sont choses qu&#39;il importe de soustraire aux mains malveillantes.<\/p>\n<p>\n\tIl y eut un moment de beau tumulte. Un verre de boukha courait de bouche en bouche. On se partageait des amandes, des figues, des dattes et des raisins secs.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; UNE CIRCONCISION CHEZ KH&Eacute;MA&Iuml;S MADAR &nbsp; &nbsp; Georges Duhamel appartient &agrave; cette g&eacute;n&eacute;ration qui a fait des ann&eacute;es 1920-1940 un &acirc;ge d&#39;or du roman. 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