{"id":62848,"date":"2019-09-14T22:08:13","date_gmt":"2019-09-14T22:08:13","guid":{"rendered":""},"modified":"2019-09-14T22:08:13","modified_gmt":"2019-09-14T22:08:13","slug":"chretiens-juifs-et-musulmans-en-espagne-le-mythe-de-la-tolerance-religieuse-viiie-xve-siecle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/chretiens-juifs-et-musulmans-en-espagne-le-mythe-de-la-tolerance-religieuse-viiie-xve-siecle\/","title":{"rendered":"Chr\u00e9tiens, Juifs et Musulmans en Espagne : le mythe de la tol\u00e9rance religieuse (VIIIe-XVe si\u00e8cle)"},"content":{"rendered":"<header>\n<p>Chr\u00e9tiens, Juifs et Musulmans en Espagne : le mythe de la tol\u00e9rance religieuse (VIIIe-XVe si\u00e8cle)<\/p>\n<p>&nbsp;<br \/>\n&nbsp;<\/p>\n<\/header>\n<p>Au VIIIe si\u00e8cle, les conqu\u00e9rants arabes s&rsquo;\u00e9tablissent en Espagne. Musulmans, Juifs et Chr\u00e9tiens cohabitent alors pacifiquement dans la p\u00e9ninsule. Joseph P\u00e9rez remet pourtant en cause la vision traditionnelle et id\u00e9ale de l&rsquo;Espagne des trois religions : les souverains catholiques, pas plus que les \u00e9mirs musulmans, n &lsquo;avaient renonc\u00e9 \u00e0 chasser de leurs terres l&rsquo;infid\u00e8le.<\/p>\n<p>Au milieu du Xe si\u00e8cle, le calife de Cordoue c\u00e9l\u00e8bre avec \u00e9clat la f\u00eate chr\u00e9tienne de la Saint-Jean en organisant des courses de chevaux ; Tol\u00e8de conserve, sous la domination musulmane, des archev\u00eaques catholiques. Au XIIe si\u00e8cle, Ma\u00efmonide, rabbin, philosophe et m\u00e9decin (1135-1204), a toute libert\u00e9 pour exercer son art et publier ses \u0153uvres \u00e0 Cordoue, en terre d&rsquo;Islam.<\/p>\n<p>De l&rsquo;autre cot\u00e9 de la fronti\u00e8re, autour de l&rsquo;ann\u00e9e 875, le roi de L\u00e9on&nbsp;<em>(cf. carte, p. 11)<\/em>&nbsp;envoie son fils, le futur Ordono II, compl\u00e9ter son \u00e9ducation aupr\u00e8s de l&rsquo;\u00e9mir musulman de Saragosse. Apr\u00e8s la reconqu\u00eate de Tol\u00e8de, en 1085, Alphonse VI (1042-1109), roi de Castille, se proclame&nbsp;<em>\u00ab empereur des deux religions<\/em>&nbsp;\u00bb (chr\u00e9tienne et musulmane). Alphonse X (1252-1284) projette d&rsquo;ouvrir \u00e0 Murcic une universit\u00e9&nbsp;<em>(medersa)<\/em>&nbsp;commune aux chr\u00e9tiens, aux musulmans et aux Juifs. Au XIIIe si\u00e8cle encore, Tol\u00e8de passe pour la J\u00e9rusalem des Juifs d&rsquo;Espagne : elle compte de splendides synagogues, qu&rsquo;on peut admirer aujourd&rsquo;hui sous leur nom chr\u00e9tien de Santa Maria la Blanca et Nuestra Senora del Transito.<\/p>\n<p>Ces quelques exemples t\u00e9moignent de l&rsquo;originalit\u00e9 de la P\u00e9ninsule ib\u00e9rique qui, de 711 (date du d\u00e9barquement des premiers contingents musulmans sur les c\u00f4tes de la p\u00e9ninsule ib\u00e9rique) \u00e0 1492 (ann\u00e9e o\u00f9 les Rois Catholiques entrent en vainqueurs dans Grenade, capitale du dernier \u00e9mirat), s&rsquo;est trouv\u00e9e partag\u00e9e politiquement et culturellement entre deux civilisations : l&rsquo;Orient musulman et l&rsquo;Occident chr\u00e9tien ; \u00e0 la charni\u00e8re de ces deux mondes, une minorit\u00e9 juive a r\u00e9ussi \u00e0 subsister. On a parfois tendance \u00e0 id\u00e9aliser cette situation : les trois religions du Livre auraient v\u00e9cu, sinon en bonne intelligence, du moins dans le respect r\u00e9ciproque, les souverains musulmans ou chr\u00e9tiens ayant eu la sagesse de ne pas imposer leur foi par la force. Qu&rsquo;en est-il exactement ? L&rsquo;Espagne m\u00e9di\u00e9vale m\u00e9rite-t-elle de demeurer dans l&rsquo;histoire comme un mod\u00e8le de tol\u00e9rance et de pluralisme culturel ?<\/p>\n<p>Les envahisseurs du VIIIe si\u00e8cle \u00e9taient, dans leur grande majorit\u00e9, des Berb\u00e8res \u00e0 peine islamis\u00e9s. Les Arabes proprement dits auraient \u00e9t\u00e9 au nombre de trente mille \u00e0 cinquante mille. La masse de la population ne s&rsquo;est convertie \u00e0 l&rsquo;Islam que tardivement. C&rsquo;est que les conqu\u00e9rants, des guerriers en qu\u00eate de butin, ne font gu\u00e8re de pros\u00e9lytisme religieux. Ils laissent subsister en territoire musulman les Juifs qui s&rsquo;y trouvent, ainsi que d&rsquo;importantes communaut\u00e9s de chr\u00e9tiens, les&nbsp;<em>mozarabes.<\/em>&nbsp;La Reconqu\u00eate chr\u00e9tienne, d&rsquo;autre part, n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 un combat ininterrompu. Le mot sugg\u00e8re deux id\u00e9es compl\u00e9mentaires : celle d&rsquo;un territoire \u00e0 lib\u00e9rer d&rsquo;une domination \u00e9trang\u00e8re, celle d&rsquo;un combat pour la foi. Or, de ces deux aspects, le premier l&#8217;emporte d&rsquo;un bout \u00e0 l&rsquo;autre : les Maures sont consid\u00e9r\u00e9s comme des usurpateurs, m\u00eame si l&rsquo;on est souvent oblig\u00e9 de composer avec eux.<\/p>\n<p>On s&rsquo;abuserait en outre si I&rsquo;on imaginait que les chr\u00e9tiens ont eu, d\u00e8s le d\u00e9but, une conscience nette des objectifs \u00e0 atteindre. Car, au lendemain de la conqu\u00eate musulmane, il n&rsquo;y a plus de pouvoir politique dans l&rsquo;Espagne catholique ; la monarchie wisigothique, \u00e9tablie en Espagne depuis le VIe si\u00e8cle, a \u00e9t\u00e9 balay\u00e9e, ses cadres an\u00e9antis ou dispers\u00e9s. Ce n&rsquo;est que dans la seconde moiti\u00e9 du XIe si\u00e8cle que la bataille de Covadonga (722), coup d&rsquo;arr\u00eat port\u00e9 \u00e0 la progression des Maures dans les Asturies, est devenue le symbole de la r\u00e9sistance, le point de d\u00e9part d&rsquo;une grande entreprise.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9sistance s&rsquo;inscrit alors dans une perspective historique : la reconstitution de l&rsquo;unit\u00e9 politique d&rsquo;une p\u00e9ninsule lib\u00e9r\u00e9e des Maures, et cette perspective est l&rsquo;\u0153uvre de moines&nbsp;<em>mozarabes<\/em>&nbsp;qui, fuyant&nbsp;<em>al-Andalus&nbsp;<\/em>[1]<em>,<\/em>&nbsp;avaient trouv\u00e9 asile dans le royaume des Asturies. C&rsquo;est l\u00e0 que na\u00eet l&rsquo;id\u00e9e de Reconqu\u00eate, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;ambition de rendre la p\u00e9ninsule \u00e0 ceux qui se consid\u00e8rent comme ses propri\u00e9taires l\u00e9gitimes. Cette Reconqu\u00eate s&rsquo;accompagne d&rsquo;un double mouvement de population : on expulse les occupants et on les remplace par des colons venus du nord. On n&rsquo;autorise qu&rsquo;exceptionnellement les musulmans \u00e0 rester sur place.<\/p>\n<p>Les trois minorit\u00e9s religieuses &#8211; chr\u00e9tienne, juive, musulmane &#8211; ont toujours eu une existence l\u00e9gale, quel que f\u00fbt le r\u00e9gime politique dominant dans les \u00c9tats de la p\u00e9ninsule. Nous sommes devant un fait de civilisation propre \u00e0 l&rsquo;Espagne m\u00e9di\u00e9vale : la coexistence de groupes sociaux qui pratiquent des religions diff\u00e9rentes. En terre d&rsquo;Islam, le principe de la&nbsp;<em>dhimma<\/em>&nbsp;(protection) pr\u00e9voit des dispositions particuli\u00e8res pour les \u00ab&nbsp;<em>gens du Livre<\/em>&nbsp;\u00bb, Juifs et chr\u00e9tiens.<\/p>\n<p>Les Juifs ont \u00e9t\u00e9 les premiers \u00e0 b\u00e9n\u00e9ficier de ces dispositions. Pers\u00e9cut\u00e9s par les derniers rois wisigoths, ils avaient plut\u00f4t bien accueilli les envahisseurs musulmans et leur avaient souvent facilit\u00e9 la t\u00e2che. Les \u00e9mirs (gouverneurs ou chefs militaires des provinces sous domination musulmane) et les califes (souverains musulmans, consid\u00e9r\u00e9s comme les successeurs du Proph\u00e8te) les utilisaient volontiers dans l&rsquo;administration, les finances et les activit\u00e9s \u00e9conomiques. Les communaut\u00e9s juives ont donc pu se d\u00e9velopper dans&nbsp;<em>al-Andalus<\/em>&nbsp;jusqu&rsquo;au XIIe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Cette \u00e9poque constitue une charni\u00e8re pour ces communaut\u00e9s : c&rsquo;est au XIIe si\u00e8cle, en effet, que, fuyant les pers\u00e9cutions des Almoravides et des Almohades (dynasties int\u00e9gristes et intransigeantes venues du Maroc [2]), les Juifs \u00e9migrent vers les royaumes chr\u00e9tiens. Bon nombre d&rsquo;entre eux mettent alors leur exp\u00e9rience au service des souverains, dans les finances et l&rsquo;administration des territoires reconquis. Ils y retrouvent un statut l\u00e9gal analogue \u00e0 celui qu&rsquo;ils avaient connu au Xe si\u00e8cle, au temps du califat de Cordoue : en \u00e9change de taxes fiscales souvent fort lourdes, ils disposent d&rsquo;une autonomie administrative, religieuse et m\u00eame juridique, sous la direction de leurs rabbins.<\/p>\n<p>La belle \u00e9poque du juda\u00efsme en Castille s&rsquo;\u00e9tend sur deux si\u00e8cles, du milieu du XIIe si\u00e8cle au milieu du XIVe. Cette prosp\u00e9rit\u00e9 prend fin avec la r\u00e9cession et les catastrophes qui suivent la Peste Noire, apparue en Espagne en 1348. Les masses chr\u00e9tiennes, fanatis\u00e9es par des pr\u00e9dicateurs, rendent les Juifs responsables de tous leurs malheurs. L&rsquo;antis\u00e9mitisme populaire culmine lors des massacres de 1391 ; il ne cessera plus d&rsquo;exercer ses ravages, et les communaut\u00e9s juives, appauvries par de nombreuses conversions plus ou moins sinc\u00e8res, d\u00e9clinent fortement au XVe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Comme les Juifs, mozarabes et&nbsp;<em>mud\u00e9jares<\/em>&nbsp;constituent des minorit\u00e9s religieuses originales. On appelle&nbsp;<em>mozarabes<\/em>&nbsp;les chr\u00e9tiens qui vivent en territoire musulman et&nbsp;<em>mud\u00e9jares<\/em>&nbsp;les sujets musulmans d&rsquo;un souverain chr\u00e9tien.&nbsp;<em>Mozarabes<\/em>&nbsp;et&nbsp;<em>mud\u00e9jares<\/em>&nbsp;sont prot\u00e9g\u00e9s par des statuts juridiques comparables. Les uns et les autres sont tenus de respecter l&rsquo;autorit\u00e9 politique en place et de lui verser des tributs sp\u00e9ciaux, souvent fort \u00e9lev\u00e9s ; en contrepartie, ils peuvent pratiquer librement leur religion et s&rsquo;administrer eux-m\u00eames.<\/p>\n<p>D\u00e8s le milieu du VIIIe si\u00e8cle, d&rsquo;importantes communaut\u00e9s de&nbsp;<em>mozarabes&nbsp;<\/em>s&rsquo;organisent \u00e0 Tol\u00e8de, \u00e0 Cordoue, \u00e0 S\u00e9ville, \u00e0 M\u00e9rida, etc., avec leur administration civile (les comtes, charg\u00e9s notamment de percevoir les imp\u00f4ts) et leur hi\u00e9rarchie eccl\u00e9siastique. Ces communaut\u00e9s disposent d&rsquo;\u00e9glises et de monast\u00e8res. Elles conservent leur liturgie : le rite mozarabe, qui proc\u00e8de du rite gothique institu\u00e9 par saint Isidore de S\u00e9ville (570-636).<\/p>\n<p>Avec le temps, ces chr\u00e9tiens soumis \u00e0 la domination musulmane finissent par s&rsquo;arabiser, comme le sugg\u00e8re l&rsquo;\u00e9tymologie :&nbsp;<em>mozarabe<\/em>&nbsp;viendrait d&rsquo;un mot arabe qui signifie \u00ab&nbsp;<em>celui qui s&rsquo;arabise<\/em>&nbsp;\u00bb. Le latin reste leur langue liturgique, mais ils adoptent l&rsquo;arabe comme langue de culture et de communication. Les&nbsp;<em>mozarabes<\/em>&nbsp;prennent des noms arabes, adoptent les v\u00eatements et le mode de vie des musulmans. Au Xe si\u00e8cle, par exemple, ils ne mangeaient plus de viande de porc et \u00e9vitaient d&rsquo;accumuler dans leurs \u00e9alises des images (peintures, sculptures) de Dieu, de la Vierge et des saints.<\/p>\n<p>La reconqu\u00eate de Tol\u00e8de (1085) par Alphonse VI cr\u00e9e une situation nouvelle. Des milliers de&nbsp;<em>mozarabes<\/em>&nbsp;sont alors r\u00e9int\u00e9gr\u00e9s dans la chr\u00e9tient\u00e9, non plus de leur plein gr\u00e9, mais \u00e0 la suite d&rsquo;une victoire militaire. Or les&nbsp;<em>mozarabes<\/em>&nbsp;de Tol\u00e8de ne semblent pas avoir eu \u00e0 se plaindre des autorit\u00e9s musulmanes. Ils se m\u00ealaient aux Maures au lieu de vivre confin\u00e9s dans des quartiers r\u00e9serv\u00e9s comme les Juifs. Beaucoup \u00e9taient indiff\u00e9rents au r\u00e9gime politique ; certains quittent m\u00eame la ville apr\u00e8s la Reconqu\u00eate et suivent les musulmans dans leur fuite.<\/p>\n<p>Le climat se d\u00e9t\u00e9riore rapidement, sous l&rsquo;influence du nouvel archev\u00eaque dom Bernard- un moine de Cluny -, de la reine Constance, fille du duc de Bourgogne- une Fran\u00e7aise &#8211; et des Fran\u00e7ais qui ont pris part \u00e0 la Reconqu\u00eate. Les&nbsp;<em>mozarabes<\/em>&nbsp;restent, dans Tol\u00e8de reconquise, une minorit\u00e9 culturelle. Toutefois, des conflits les opposent aux Castillans et aux Fran\u00e7ais \u00e0 propos des terres abandonn\u00e9es par les musulmans. Pendant un si\u00e8cle, ils se heurtent aux nouvelles autorit\u00e9s eccl\u00e9siastiques. Ils ne comprennent pas, par exemple, pourquoi ils doivent renoncer \u00e0 leur rite au profit du rite romain. Ils continuent \u00e0 utiliser l&rsquo;arabe, au moins jusqu&rsquo;\u00e0 la fin du XIIe si\u00e8cle ; le castillan ne l&#8217;emporte d\u00e9finitivement qu&rsquo;au XIVe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>On peut toutefois \u00e9tablir qu&rsquo;\u00e0 partir du XIIe si\u00e8cle, le ph\u00e9nom\u00e8ne&nbsp;<em>mozarabe<\/em>&nbsp;a disparu avec les circonstances qui l&rsquo;avaient fait na\u00eetre. Parall\u00e8lement, \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque, les&nbsp;<em>mud\u00e9jares<\/em>commencent \u00e0 se multiplier dans les royaumes chr\u00e9tiens qui se reconstituent. Jusqu&rsquo;alors, les territoires reconquis \u00e9taient tr\u00e8s peu peuples (comme le \u00ab d\u00e9sert \u00bb de la vall\u00e9e du Duero) ou avaient \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9s par leurs occupants musulmans, partis volontairement ou expuls\u00e9s par les vainqueurs. Seules subsistaient quelques communaut\u00e9s cantonn\u00e9es dans les faubourgs.<\/p>\n<p>La situation change avec la prise de Tol\u00e8de (1085) et celle de Saragosse (1118). Cette fois, la Reconqu\u00eate fait passer sous domination chr\u00e9tienne des masses humaines qui n&rsquo;ont pas eu le temps de fuir. Dans la zone du Tage, dans la vall\u00e9e de l&rsquo;\u00c8bre et \u00e0 Valence, des musulmans se retrouvent, en grand nombre, sous l&rsquo;autorit\u00e9 de souverains chr\u00e9tiens qui promettent de respecter leur langue, leur culte, leur droit et leurs coutumes. En \u00e9change, on leur impose un r\u00e9gime seigneurial lourd en contributions fiscales et en prestations de travail. Ils sont d\u00e9sormais sujets musulmans d&rsquo;un \u00c9tat chr\u00e9tien. C&rsquo;est ce qu&rsquo;exprime le mot&nbsp;<em>mud\u00e9jar&nbsp;<\/em>avec sa double signification : quelqu&rsquo;un qui reste en arri\u00e8re et qui paie tribut \u00e0 un infid\u00e8le.<\/p>\n<p>Juifs,&nbsp;<em>mozarabes<\/em>&nbsp;et&nbsp;<em>mud\u00e9jares<\/em>&nbsp;ont donc b\u00e9n\u00e9fici\u00e9, les uns en territoire musulman, les autres dans les royaumes chr\u00e9tiens, d&rsquo;un statut comparable qui leur garantissait le libre exercice de leur culte respectif en \u00e9change de la subordination politique et de contributions fiscales. Mais, alors que les&nbsp;<em>mozarabes<\/em>&nbsp;ont constitu\u00e9 pendant des si\u00e8cles des communaut\u00e9s stables, bien regroup\u00e9es et solidement organis\u00e9es autour de leurs chefs administratifs et religieux, les&nbsp;<em>mud\u00e9jares&nbsp;<\/em>ont connu une existence beaucoup plus pr\u00e9caire. La plupart du temps, ils ont fini par \u00e9migrer dans&nbsp;<em>al-Andalus.<\/em>&nbsp;Ne sont rest\u00e9s que des noyaux d&rsquo;artisans, de petits commer\u00e7ants et de muletiers.<\/p>\n<p>Les seules communaut\u00e9s importantes de&nbsp;<em>mud\u00e9jares<\/em>&nbsp;sont celles qui ont \u00e9t\u00e9 coup\u00e9es d&rsquo;<em>al-Andalus<\/em>par l&rsquo;avance de la Reconqu\u00eate : celles de la vall\u00e9e de l&rsquo;\u00c8bre et de Valence. Il faut y ajouter, apr\u00e8s 1492, une tr\u00e8s forte concentration de&nbsp;<em>mud\u00e9jares<\/em>&nbsp;dans la ville de Grenade et dans le massif montagneux des Alpujarras. On a l\u00e0 trois zones principales qui dessineront, au cours du XVIe si\u00e8cle, la g\u00e9ographie de l&rsquo;Espagne morisque [3].<\/p>\n<p>En permettant \u00e0 des minorit\u00e9s religieuses de vivre, de travailler et de pratiquer librement leur culte,&nbsp;<em>al-Andalus<\/em>&nbsp;et l&rsquo;Espagne chr\u00e9tienne ont-ils fait preuve de tol\u00e9rance ? Ce n&rsquo;est pas \u00e9vident.<\/p>\n<p>Dans la P\u00e9ninsule ib\u00e9rique, en effet, entre le VIIIe et le XVe si\u00e8cle, chr\u00e9tiens et musulmans sont \u00e9galement convaincus qu&rsquo;ils d\u00e9tiennent la v\u00e9rit\u00e9 et que leur foi est incompatible avec celle des autres. S&rsquo;ils se montrent tol\u00e9rants, c&rsquo;est parce qu&rsquo;ils ne peuvent pas faire autrement. Tol\u00e9rer, en effet, c&rsquo;est supporter ce qu&rsquo;on n&rsquo;a pas les moyens d&rsquo;interdire. Comment les conqu\u00e9rants musulmans n&rsquo;auraient-ils pas tol\u00e9r\u00e9 ces masses de chr\u00e9tiens qu&rsquo;ils ne pouvaient ni convertir ni exterminer ?<\/p>\n<p>Dans les royaumes chr\u00e9tiens, c&rsquo;est seulement \u00e0 partir du XIIe si\u00e8cle que le probl\u00e8me&nbsp;<em>mud\u00e9jar<\/em>&nbsp;se pose en termes politiques. Il est assez vite r\u00e9gl\u00e9 dans les domaines castillans. Les moines de Cluny, tr\u00e8s influents, se montrent intransigeants. L&rsquo;un d&rsquo;entre eux, dom Bernard, abb\u00e9 de Sahagun et nouvel \u00e9v\u00eaque de Tol\u00e8de, transforme la grande mosqu\u00e9e en \u00e9glise, violant ainsi les promesses d&rsquo;Alphonse VI.<\/p>\n<p>Toutefois, c&rsquo;est dans les p\u00e9riodes de difficult\u00e9s \u00e9conomiques que les souverains offrent des garanties aux&nbsp;<em>mud\u00e9jares<\/em>&nbsp;: on avait besoin de main-d&rsquo;\u0153uvre et tous les concours \u00e9taient les bienvenus. Ainsi, quand Alphonse VII (1105-1157) le Batailleur reprend Saragosse en 1118, il entre dans une ville que les \u00e9lites musulmanes, les artisans et les commer\u00e7ants ont \u00e9vacu\u00e9e. Beaucoup de paysans veulent fuir eux aussi, mais le souverain s&rsquo;efforce de les en emp\u00eacher.<\/p>\n<p>La m\u00eame situation se reproduit un si\u00e8cle plus tard \u00e0 Valence, o\u00f9 on attendait cent mille colons chr\u00e9tiens : il en est venu \u00e0 peine trente mille ; encore refusent-ils de s&rsquo;installer dans les campagnes. Pour mettre le pays en valeur, il a bien fallu retenir les&nbsp;<em>mud\u00e9jares.<\/em>&nbsp;A Murcie aussi, la crise d\u00e9mographique rend difficile la colonisation par des chr\u00e9tiens. Pour exploiter la&nbsp;<em>huerta<\/em>&nbsp;(la riche zone irrigu\u00e9e des alentours de Valence), on est bien heureux de pouvoir compter sur les&nbsp;<em>mud\u00e9jares.<\/em><\/p>\n<p>C&rsquo;est la force des choses plus que l&rsquo;esprit de tol\u00e9rance qui a rendu possible la pr\u00e9sence de communaut\u00e9s chr\u00e9tiennes en terre d&rsquo;Islam et de minorit\u00e9s de&nbsp;<em>mud\u00e9jares<\/em>&nbsp;dans les royaumes chr\u00e9tiens, sans parler des Juifs que l&rsquo;on trouve partout. A d\u00e9faut d&rsquo;assimiler les minorit\u00e9s, on les exploite. C&rsquo;est si vrai que, apr\u00e8s la fin de la Reconqu\u00eate, en 1492, la tol\u00e9rance n&rsquo;a plus de raison d&rsquo;\u00eatre : on expulse les Juifs ; on pr\u00e9tend assimiler les&nbsp;<em>mud\u00e9jares<\/em>&nbsp;de Grenade, puis &#8211; sous Charles Quint (1500-1558) &#8211; ceux de Valence, en les convertissant de force. Ainsi se trouve pos\u00e9 le probl\u00e8me morisque du XVIe si\u00e8cle, obsession politique pour les autorit\u00e9s civiles et religieuses, drame humain pour les int\u00e9ress\u00e9s.<\/p>\n<p>Cette tol\u00e9rance de fait est-elle, en outre, unanimement accept\u00e9e ? Il faut distinguer l&rsquo;attitude des \u00e9lites et celle des masses. Ce sont les \u00c9tats, les souverains, dans une moindre mesure les seigneurs, qui se montrent \u00ab tol\u00e9rants \u00bb [4] ; pour le peuple, antis\u00e9mite et antimusulman, les Juifs, les Maures puis les&nbsp;<em>mud\u00e9jares<\/em>&nbsp;et enfin les morisques sont des infid\u00e8les, des ennemis, des rivaux sur le march\u00e9 du travail. A la fin du XVe si\u00e8cle, il y aura conjonction entre l&rsquo;\u00c9tat et le peuple ; la volont\u00e9 politique des Rois Catholiques rencontre l&rsquo;assentiment des masses. Au XVIe si\u00e8cle, les seigneurs sont seuls \u00e0 rester fid\u00e8les aux habitudes m\u00e9di\u00e9vales ; contre le peuple et les fonctionnaires royaux&nbsp;<em>(lettrados),<\/em>&nbsp;ils se feront souvent les protecteurs des morisques, non par grandeur d&rsquo;\u00e2me, mais par \u00e9go\u00efsme de classe : main-d&rsquo;\u0153uvre comp\u00e9tente, efficace, soumise, les morisques leur sont indispensables.<\/p>\n<p>Les chr\u00e9tiens arabises que sont les&nbsp;<em>mozarabes<\/em>&nbsp;et les musulmans convertis que sont les morisques ont-ils enfin contribu\u00e9 \u00e0 former en Espagne une civilisation originale ? On conna\u00eet la th\u00e8se d&rsquo;Am\u00e9rico Castro, publi\u00e9e en 1962&nbsp;<em>(cf. \u00ab Pour en savoir plus \u00bb, p. 17)<\/em>&nbsp;: au contact des s\u00e9mites (Juifs et musulmans), l&rsquo;Espagne m\u00e9di\u00e9vale serait devenue une soci\u00e9t\u00e9 pluraliste, fondamentalement diff\u00e9rente de la Chr\u00e9tient\u00e9 occidentale. A l&rsquo;oppos\u00e9 de la th\u00e8se d\u00e9fendue par Am\u00e9rico Castro, on trouve les interpr\u00e9tations traditionnelles selon lesquelles la conqu\u00eate de 711 n&rsquo;aurait pas entra\u00een\u00e9 de rupture dans le d\u00e9veloppement historique de l&rsquo;Espagne &#8211; les envahisseurs, une poign\u00e9e de B\u00e9douins et quelques milliers de Berb\u00e8res \u00e0 peine islamis\u00e9s et pas encore arabis\u00e9s, s&rsquo;\u00e9tant rapidement his-panis\u00e9s. Ainsi se serait constitu\u00e9e une soci\u00e9t\u00e9 plus hispanique qu&rsquo;orientale. En somme, il y aurait bien eu des influences islamiques dans l&rsquo;Espagne chr\u00e9tienne, mais elles n&rsquo;auraient certainement pas alt\u00e9r\u00e9 les structures de base, \u00e9conomiques, sociales ou culturelles.<\/p>\n<p>Ces vues sous-estiment toutefois l&rsquo;influence des structures sociales, \u00e0 la base desquelles il y a le clan et la tribu.<\/p>\n<p>Les Hispano-Musulmans, dans leur ensemble, devaient se sentir plus proches de leurs coreligionnaires orientaux que des Espagnols chr\u00e9tiens : la religion est un fait de civilisation essentiel. M\u00eame si les \u00e9l\u00e9ments arabes proprement dits \u00e9taient minoritaires, ils ont impos\u00e9 une religion, une organisation politique, des coutumes et surtout une langue, puissant facteur d&rsquo;assimilation culturelle.<\/p>\n<p>L&rsquo;arabe a gagn\u00e9 tr\u00e8s vite du terrain. Au milieu du IXe si\u00e8cle, des&nbsp;<em>mozarabes&nbsp;<\/em>se lamentaient encore sur l&rsquo;abandon du latin ; un si\u00e8cle et demi plus tard, l&rsquo;arabe \u00e9tait devenu la langue majoritaire. Am\u00e9rico Castro en tire argument pour rejeter la th\u00e8se de l&rsquo;hispanisation des conqu\u00e9rants africains. Il a raison. La langue parl\u00e9e et \u00e9crite n&rsquo;est pas neutre ; elle exprime une mentalit\u00e9, des fa\u00e7ons de penser et de sentir, un \u00e9tat de civilisation.<\/p>\n<p>En adoptant l&rsquo;arabe, la majorit\u00e9 de la P\u00e9ninsule s&rsquo;est int\u00e9gr\u00e9e au monde musulman, m\u00eame si elle a conserv\u00e9 une sp\u00e9cificit\u00e9 r\u00e9elle.<\/p>\n<p>Jusqu au XIIe si\u00e8cle, les deux civilisations qui se partagent la P\u00e9ninsule ib\u00e9rique se combattent et s&rsquo;ignorent. Les musulmans n&rsquo;ont que m\u00e9pris pour les pauvres chr\u00e9tiens du Nord. De leur c\u00f4t\u00e9, les chr\u00e9tiens ne voient dans leur puissant voisin que des infid\u00e8les et attendent beaucoup de la Chr\u00e9tient\u00e9 : une aide militaire, d&rsquo;abord, et aussi un soutien culturel ; c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 se d\u00e9veloppent le culte de saint Jacques (que l&rsquo;on consid\u00e8re, parmi les douze ap\u00f4tres, comme celui de l&rsquo;Espagne) et les p\u00e8lerinages \u00e0 Compostelle, o\u00f9 l&rsquo;on fait appel aux moines de C\u00eeteaux et de Cluny.<\/p>\n<p>Les&nbsp;<em>mozarabes<\/em>&nbsp;qui s&rsquo;installent en territoire chr\u00e9tien au cours de cette p\u00e9riode y apportent-ils des influences musulmanes ? Profond\u00e9ment arabis\u00e9s au point qu&rsquo;ils comprenaient mieux l&rsquo;arabe que le latin, ils sont en m\u00eame temps tr\u00e8s attach\u00e9s \u00e0 ce qui repr\u00e9sente pour eux la tradition. De l\u00e0 l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 de leur situation et de leur r\u00f4le. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, ils introduisent dans les royaumes du Nord des expressions, des habitudes vestimentaires, certaines formes de vie, des techniques que l&rsquo;on rep\u00e8re ais\u00e9ment dans certaines \u00e9glises et certains monast\u00e8res de la r\u00e9gion de L\u00e9on. L&#8217;emploi syst\u00e9matique de l&rsquo;arc outrepass\u00e9, du modillon \u00e0 copeaux, de la vo\u00fbte nerv\u00e9e ou encore les absides et les niches d&rsquo;autel semblables aux&nbsp;<em>mihrab<\/em>&nbsp;[5] des salles de pri\u00e8res musulmanes, tout cela que l&rsquo;on peut observer, par exemple, \u00e0 San Miguel de Escalada ou \u00e0 San Millan de la Cogolla, vient indiscutablement d&rsquo;<em>al-Andalus<\/em>. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qu&rsquo;on appelle l&rsquo;art&nbsp;<em>mozarabe.<\/em><\/p>\n<p>II s&rsquo;agit-l\u00e0 cependant d&rsquo;une fa\u00e7ade. Pour l&rsquo;essentiel, les&nbsp;<em>mozarabes<\/em>&nbsp;restent tr\u00e8s attach\u00e9s \u00e0 des id\u00e9es religieuses et \u00e0 un mode de gouvernement ant\u00e9rieurs \u00e0 la conqu\u00eate musulmane. Certes, ils ont subi une lente impr\u00e9gnation orientale, mais ils tiraient fiert\u00e9 de ne pas avoir capitul\u00e9, d&rsquo;\u00eatre rest\u00e9s eux-m\u00eames dans un milieu hostile. Ce qui l&#8217;emporte chez eux, c&rsquo;est le particularisme et l&rsquo;intransigeance. Les&nbsp;<em>mozarabes<\/em>&nbsp;contribuent, on l&rsquo;a vu, vers le milieu du IXe si\u00e8cle, \u00e0 faire na\u00eetre l&rsquo;id\u00e9e m\u00eame de Reconqu\u00eate, c&rsquo;est-\u00e0-dire la volont\u00e9 de reconstituer une Espagne politiquement et religieusement unifi\u00e9e sous la direction de souverains chr\u00e9tiens. Notons d&rsquo;ailleurs que, m\u00eame s&rsquo;ils n&rsquo;en prennent pas conscience, cette Reconqu\u00eate subit la contamination de la notion de guerre sainte&nbsp;<em>(jihad)<\/em>&nbsp;propre aux musulmans.<\/p>\n<p>Au XIIe si\u00e8cle, dans la r\u00e9gion comprise entre l&rsquo;\u00c8bre et le Tage, reconquise par les chr\u00e9tiens (la fronti\u00e8re est maintenant marqu\u00e9e par la Sierra Morena), s&rsquo;ouvre la grande \u00e9poque du&nbsp;<em>mudejarismo,<\/em>&nbsp;une osmose relative entre les cultures arabe et chr\u00e9tienne, qui donne l&rsquo;occasion aux universitaires d&rsquo;Europe de prendre connaissance du savoir oriental et de renouer par cons\u00e9quent avec celui de l&rsquo;Antiquit\u00e9 classique [6]. Des traductions de l&rsquo;arabe au latin ou au castillan permettent ainsi \u00e0 l&rsquo;Occident d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 des courants de pens\u00e9e philosophique et scientifique dont il \u00e9tait coup\u00e9 depuis longtemps ou qui s&rsquo;\u00e9taient d\u00e9velopp\u00e9s en Orient : sciences exactes, m\u00e9decine et sciences de la nature, philosophie, avec la red\u00e9couverte d&rsquo;Aristote &#8211; il est vrai encombr\u00e9 d&rsquo;un fatras de commentaires.<\/p>\n<p>Tol\u00e8de est l&rsquo;un des foyers o\u00f9 s&rsquo;\u00e9labore cette transmission des savoirs, sous l&rsquo;impulsion d&rsquo;Alphonse X, tr\u00e8s sensible \u00e0 l&rsquo;\u00e9clat intellectuel de l&rsquo;Islam andalou. De nombreux aristocrates adoptent alors des modes de vie arabo-islamiques. C&rsquo;est le point de d\u00e9part de ce qu&rsquo;on a appel\u00e9 la \u00ab maurophilie \u00bb, l&rsquo;engouement pour les v\u00eatements, le mobilier, les f\u00eates, l&rsquo;art et les m\u0153urs chevaleresques de l&rsquo;Islam, engouement qui se prolongera jusqu&rsquo;au XVIIe si\u00e8cle et qui n&#8217;emp\u00eachait pas ces grands seigneurs d&rsquo;exploiter leurs sujets&nbsp;<em>mud\u00e9jares<\/em>&nbsp;et leurs descendants, les morisques.<\/p>\n<p>Le contraste est grand, en effet, entre le sort r\u00e9serv\u00e9 aux masses populaires et le comportement des seigneurs, chr\u00e9tiens ou musulmans, entre eux. A la fin du XVe si\u00e8cle, avant la derni\u00e8re guerre de Grenade qui commence en 1481 et s&rsquo;ach\u00e8ve en 1492 par la Reconqu\u00eate d\u00e9finitive de la ville, de part et d&rsquo;autre de la fronti\u00e8re, on se combat, mais on se respecte et on s&rsquo;admire. Les mariages mixtes ne sont pas rares. On s&rsquo;invite \u00e0 l&rsquo;occasion de f\u00eates ou de c\u00e9r\u00e9monies familiales ; on \u00e9change des cadeaux. C&rsquo;est l&rsquo;atmosph\u00e8re des ballades de la&nbsp;<em>\u00ab fronti\u00e8re \u00bb (romances fronterizos),&nbsp;<\/em>petits po\u00e8mes chant\u00e9s qui exaltent les combats entre Maures et chr\u00e9tiens de part et d&rsquo;autre de la fronti\u00e8re.<\/p>\n<p>C&rsquo;est \u00e0 cette maurophilie qu&rsquo;il faut rattacher l&rsquo;art mud\u00e9jar o\u00f9 se combinent des formes et des proc\u00e9d\u00e9s d&rsquo;origines diverses. L&rsquo;architecture romane emprunte les mat\u00e9riaux et les formes arabes ; on construit des \u00e9glises ou des palais avec des d\u00e9cors mauresques ; on ajoute des arca-tures superpos\u00e9es \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur des absides ; on \u00e9rige sur le flanc des \u00e9difices des tours qui ressemblent \u00e0 des minarets, comme on peut en voir beaucoup en Aragon, berceau et foyer du&nbsp;<em>mudejarismo.<\/em>&nbsp;L&rsquo;Alcazar de S\u00e9ville, construit au XIVe si\u00e8cle, en est un exemple remarquable.<\/p>\n<p><strong>Eglises avec minarets<\/strong><\/p>\n<p>Dans le domaine de l&rsquo;histoire litt\u00e9raire, les choses sont moins simples. La lyrique&nbsp;<em>mozarabe<\/em>&nbsp;est faite de po\u00e8mes en arabe ou en h\u00e9breu, m\u00eal\u00e9s de mots et m\u00eame de vers entiers en castillan. Ces textes reprennent parfois des chansons ant\u00e9rieures \u00e0 la domination musulmane ; ils annoncent les chants de No\u00ebl&nbsp;<em>(villancicos)&nbsp;<\/em>castillans. C&rsquo;est ce qui autorise Men\u00e9ndez Pidal&nbsp;<em>(cf. \u00ab Pour en savoir plus \u00bb, p. 17) \u00e0<\/em>&nbsp;voir dans ces compositions le maillon interm\u00e9diaire qui unirait la musique et la po\u00e9sie ib\u00e9riques de l&rsquo;Antiquit\u00e9 classique \u00e0 celles de l&rsquo;Espagne actuelle, mais on est l\u00e0 sur un terrain tr\u00e8s controvers\u00e9.<\/p>\n<p>La litt\u00e9rature dite&nbsp;<em>aljamiada<\/em>&nbsp;du XIVe si\u00e8cle a, quant \u00e0 elle, \u00e9t\u00e9 invent\u00e9e par des&nbsp;<em>mud\u00e9jares<\/em>&nbsp;ou des Juifs qui emploient le castillan en utilisant l&rsquo;\u00e9criture arabe ou h\u00e9bra\u00efque. C&rsquo;est \u00e0 propos de Juan Ruiz, l&rsquo;archipr\u00eatre de Hita (1290-1350), auteur du&nbsp;<em>Libro de buen amor,<\/em>&nbsp;que la pol\u00e9mique sur le&nbsp;<em>mudejarismo<\/em>&nbsp;s&rsquo;est concentr\u00e9e. Juan Ruiz \u00e9tait-il aussi impr\u00e9gn\u00e9 de culture musulmane qu&rsquo;on l&rsquo;a dit ? Il a pu conna\u00eetre, par des traductions, beaucoup des contes orientaux qu&rsquo;il inclut dans son po\u00e8me sous forme d&rsquo;apologues (petites fables morales) ; toutefois, les emprunts \u00e0 la tradition classique et occidentale seraient chez lui plus importants qu&rsquo;on ne le croit.<\/p>\n<p>On retiendra donc deux \u00e9tapes chronologiques : avant et apr\u00e8s le XIIe si\u00e8cle. Avant, des chr\u00e9tiens et des Juifs vivent \u00e0 peu pr\u00e8s librement dans&nbsp;<em>al-Andalus.&nbsp;<\/em>Apr\u00e8s, des musulmans et encore des Juifs sont autoris\u00e9s \u00e0 rester dans l&rsquo;Espagne chr\u00e9tienne. Peut-on pour autant parler d&rsquo;une Espagne pluraliste ? Certainement pas. Les Juifs et les&nbsp;<em>mozarabes<\/em>&nbsp;sous la domination musulmane, puis les Juifs et les&nbsp;<em>mud\u00e9jares<\/em>&nbsp;sous l&rsquo;autorit\u00e9 de souverains chr\u00e9tiens avaient un statut de \u00ab&nbsp;<em>prot\u00e9g\u00e9s<\/em>&nbsp;\u00bb, avec la nuance p\u00e9jorative qui s&rsquo;attache \u00e0 cet adjectif.<\/p>\n<p>Cette particularit\u00e9 de l&rsquo;Espagne m\u00e9di\u00e9vale s&rsquo;explique par les vicissitudes de l&rsquo;histoire. Une fois la Reconqu\u00eate termin\u00e9e, il n&rsquo;y a plus de raison de maintenir cet \u00e9tat de choses. La m\u00eame ann\u00e9e 1492, les Rois Catholiques reprennent Grenade et expulsent les Juifs. L&rsquo;Espagne redevient alors un pays comme les autres dans la Chr\u00e9tient\u00e9 europ\u00e9enne. On peut le regretter, estimer qu&rsquo;elle aurait pu et d\u00fb rester un pont entre l&rsquo;Orient et l&rsquo;Occident. Ses souverains n&rsquo;y ont probablement jamais pens\u00e9. En 1492, ils ont souhait\u00e9 assimiler les vaincus et les minoritaires. Ils ont sous-estim\u00e9 l&rsquo;ampleur de la t\u00e2che. Les&nbsp;<em>conversos,<\/em>&nbsp;descendants des Juifs, ont cherch\u00e9 \u00e0 se fondre dans la masse, qui les a soup\u00e7onn\u00e9s de mauvaise foi. Les morisques, h\u00e9ritiers des&nbsp;<em>mud\u00e9jares,<\/em>&nbsp;ont refus\u00e9 de s&rsquo;assimiler ; on sera oblig\u00e9 de les expulser au d\u00e9but du XVIIe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Y a-t-il eu, du moins, constitution d&rsquo;une culture originale qui serait n\u00e9e d&rsquo;influences r\u00e9ciproques ? Des emprunts, \u00e0 coup s\u00fbr, et dans tous les domaines : linguistique, litt\u00e9raire, artistique&#8230;, mais il n&rsquo;y a jamais eu qu&rsquo;une culture dominante : la musulmane d&rsquo;abord, la chr\u00e9tienne ensuite.<\/p>\n<p>Certes, un Espagnol musulman et un Espagnol chr\u00e9tien n&rsquo;\u00e9taient pas \u00e9trangers l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre, mais le premier restait avant tout un musulman, le second un chr\u00e9tien. On le voit bien avec les morisques du XVIe si\u00e8cle, tr\u00e8s attach\u00e9s \u00e0 la terre de leurs anc\u00eatres o\u00f9 ils \u00e9taient chez eux au m\u00eame titre que les \u00ab&nbsp;<em>vieux-chr\u00e9tiens<\/em>&nbsp;\u00bb, mais qui vivaient dans un monde \u00e0 part ; leur langue, leurs fa\u00e7ons de vivre, de se v\u00eatir, de se nourrir, de se divertir, autant et plus que leur religion, faisaient d&rsquo;eux des. \u00e9trangers dans leur patrie. L&rsquo;expulsion de 1609 prendra acte de cette situation, avec les drames que l&rsquo;on sait : bannis de leur pays, les morisques seront souvent ind\u00e9sirables en terre d&rsquo;Islam.<\/p>\n<p>Les morisques et les sefardi (Juifs) observeront longtemps, quelquefois jusqu&rsquo;\u00e0 nos jours, une attitude ambigu\u00eb vis-\u00e0-vis de l&rsquo;Espagne : le ressentiment contre ce qui leur appara\u00eet comme une injustice et une spoliation l&#8217;emporte, mais il n&rsquo;est pas difficile d&rsquo;y discerner aussi quelque chose qui ressemble \u00e0 de la tendresse, la nostalgie d&rsquo;une terre qui a \u00e9t\u00e9 celle de leurs anc\u00eatres. Ils ont donc, plus que d&rsquo;autres sans doute, contribu\u00e9 \u00e0 forger l&rsquo;image d&rsquo;une Espagne m\u00e9di\u00e9vale id\u00e9ale, celle o\u00f9 trois civilisations auraient v\u00e9cu en harmonie et en bonne intelligence.<\/p>\n<p>1. C&rsquo;est le mot qu&rsquo;utilisent les textes arabes pour d\u00e9signer l&rsquo;Islam d&rsquo;Espagne, quelle que soit son extension g\u00e9ographique qui a beaucoup vari\u00e9 avec le temps ; le mot appara\u00eet dans une chronique bilingue de 716 o\u00f9 il est traduit en latin par&nbsp;<em>Spania.<\/em><\/p>\n<p>2. Les Almoravides se r\u00e9clament d&rsquo;un mouvement religieux int\u00e9griste n\u00e9 \u00e0 Kairouan au d\u00e9but du XIe si\u00e8cle. Ils installent leur capitale \u00e0 Marrakech en 1068 et se rendent rapidement ma\u00eetres du Maroc. Le roi de S\u00e9ville les appelle au secours apr\u00e8s la chute de Tol\u00e8de (1085) ; ils refont \u00e0 leur profit l&rsquo;unit\u00e9 de l&rsquo;Espagne musulmane, puis retournent en Afrique dans les premi\u00e8res ann\u00e9es du XIIe si\u00e8cle. Les Almohades sont aussi des musulmans rigoristes (le mot signifie : partisans du Dieu unique). Ils commencent par cr\u00e9er un petit \u00c9tat au sud de Marrakech (1124) et supplantent les Almoravides. De 1147 \u00e0 1150, ils r\u00e9unifient \u00e0 leur tour l&rsquo;Espagne musulmane. Ils rentrent au Maroc apr\u00e8s leur d\u00e9faite \u00e0 Las Navas de Tolosa (1212).<\/p>\n<p>3. On appelle morisques&nbsp;<em>(moriscos)<\/em>&nbsp;les musulmans d&rsquo;Espagne convertis de force au catholicisme.<\/p>\n<p>4. Non sans r\u00e9serves, toutefois : Alphonse X, qui prot\u00e9geait les lettr\u00e9s juifs et musulmans et admirait leur culture, inaugura \u00e0 l&rsquo;encontre de leurs communaut\u00e9s respectives une politique de discrimination tendant \u00e0 r\u00e9duire leur autonomie.<\/p>\n<p>5. Le&nbsp;<em>mihrab<\/em>&nbsp;est l&rsquo;endroit o\u00f9 se tient l&rsquo;imam pour dire la pri\u00e8re.<\/p>\n<p>6. Dont les ouvrages, perdus, ne subsistaient plus que dans des traductions arabes.<\/p>\n<p>REP\u00c8RES CHRONOLOGIQUES<\/p>\n<p>711 : invasion musulmane. Bataille du Ctiadalete. Fin de la monarchie wisigolhique. 718 : Pelayo, roi des Asturies. Bataille de Covadonga (date traditionnelle ; en fail entre 721 et 725). 732 : Charles Martel arr\u00eate les musulmans \u00e0 Poitiers. 755 : &lsquo;Ahd el-Rahman 1ER se proclame \u00e9mir de Cordoue. 778 : l&rsquo;arri\u00e8re-garde de Charlcmagne hall m- \u00e0 Roncevaux. 786 : d\u00e9hul des travaux pour la construction de la mosqu\u00e9e de Cordoue. 791 : Oviedo, capitale du royaume des Asturies. 801 : reconqu\u00eate de Barcelone. 822 : &lsquo;Ahd el-Kahman 11, \u00e9mir de Cordoue. 859 : martyre de saint Fuloge \u00e0 Cordoue. 885-888 : reconqu\u00eate de Burgos et de Zamora. 912 : &lsquo;Abd el-Rahman III. \u00e9mir de Cordoue. 929 : &lsquo;Abd el-Rahman III se proclame calife de Cordoue. 978 : Almansour, premier ministre du califat de Cordoue.<\/p>\n<p>1031 : disparition du califat de Cordoue-Royaumes de&nbsp;<em>taifas.<\/em><\/p>\n<p>1064 : reconqu\u00eate de Coimbra.<\/p>\n<p>1085 : reconqu\u00eate de Tol\u00e8de.<\/p>\n<p>1086 : invasion des Almoravides. 1094 : le Cid occupe Valence.<\/p>\n<p>1102 : les Almoravides reprennent Valence.<\/p>\n<p>1118 : reconqu\u00eate de Saragosse.<\/p>\n<p>1143 : fin du pouvoir des Almoravides. Retour aux&nbsp;<em>taifas.<\/em><\/p>\n<p>1156 : invasion des Almohades.<\/p>\n<p>1212 : victoire chr\u00e9tienne des Navas de Tolosa.<\/p>\n<p>1229 : reconqu\u00eate de Majorque.<\/p>\n<p>1230 : reconqu\u00eate de M\u00e9rida et Badajoz.<\/p>\n<p>1236 : reconqu\u00eate de Cordoue.<\/p>\n<p>1238 : fondation de la dynastie nasride \u00e0 Grenade.<\/p>\n<p>1246 : reconqu\u00eate de Ja\u00e9n.<\/p>\n<p>1248 : reconqu\u00eate de S\u00e9ville.<\/p>\n<p>1309 : reconqu\u00eate de Gibraltar.<\/p>\n<p>1474 : av\u00e8nement d&rsquo;Isabelle la Catholique, reine de Castille.<\/p>\n<p>1478 : \u00e9tablissement de l&rsquo;Inquisition.<\/p>\n<p>1481 : reprise de la Reconqu\u00eate : guerre de Grenade.<\/p>\n<p>1492 : reconqu\u00eate de Grenade. Expulsion des Juifs.<\/p>\n<p>POUR EN SAVOIR PLUS<\/p>\n<p>B. Bennassar, s.d.,&nbsp;<em>Histoire des Espagnols,<\/em>&nbsp;t. I, Paris, A. Colin, 1985.&nbsp;<em>W\u00ca\u00caL<\/em>&nbsp;A. Castro, La&nbsp;<em>Realidad hist\u00f4rica de Esp\u00e2ha,<\/em>&nbsp;Mexico, Porrua, 1962. \u00abs* Ch.-E. Dufourcq, La Vie&nbsp;<em>quotidienne dans l&rsquo;Europe m\u00e9di\u00e9vale sous domination arabe,<\/em>&nbsp;Paris, Hachette, 1978. Structures sociales \u00ab orientales \u00bb et \u00ab occidentales \u00bb dans l&rsquo;Espagne musulmane, Paris, Mouton, 1977. ?Ht E. L\u00e9vy-Proven\u00e7al,&nbsp;<em>Histoire de l&rsquo;Espagne musulmane,<\/em>&nbsp;3 vol., Paris, 1950-1953.&nbsp;<em>\u00ee\u00ee\u00ca\u00ca<\/em>&nbsp;R. Men\u00e9ndez Pidal,&nbsp;<em>Espana, eslab\u00f4n entre la Cristiandad y el Islam<\/em>&nbsp;, coll. \u00ab Austral \u00bb n\u00b0 1 280.<\/p>\n<p>MB Cl. S\u00e2nchez Albornoz,&nbsp;<em>Espana, un enigma hist\u00f4hco, 2<\/em>&nbsp;vol., Buenos Aires, 1956 ; \u00ab L&rsquo;Espagne et l&rsquo;Islam \u00bb, Revue&nbsp;<em>historique,&nbsp;<\/em>1932, p. 327-339.<\/p>\n<p>H. Terrasse,&nbsp;<em>Islam d&rsquo;Espagne,<\/em>&nbsp;Pans, Pion, 1958.<\/p>\n<p><em>W\u00ca\u00ca\u00ca\u00ca<\/em>&nbsp;J. Vernet,&nbsp;<em>Ce que la culture doit aux Arabes d&rsquo;Espagne,<\/em>&nbsp;Paris, Sindbad, 1985.<\/p>\n<p>Joseph Perez dans&nbsp;mensuel 137&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chr\u00e9tiens, Juifs et Musulmans en Espagne : le mythe de la tol\u00e9rance religieuse (VIIIe-XVe si\u00e8cle) &nbsp; &nbsp; Au VIIIe si\u00e8cle, les conqu\u00e9rants arabes s&rsquo;\u00e9tablissent en Espagne. Musulmans, Juifs et Chr\u00e9tiens cohabitent alors pacifiquement dans la p\u00e9ninsule. 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