{"id":63569,"date":"2020-05-17T18:32:12","date_gmt":"2020-05-17T18:32:12","guid":{"rendered":""},"modified":"2020-05-17T18:32:12","modified_gmt":"2020-05-17T18:32:12","slug":"imaginer-un-juif-heureux-par-alexandre-journo","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/imaginer-un-juif-heureux-par-alexandre-journo\/","title":{"rendered":"Imaginer un Juif heureux ? par Alexandre JOURNO"},"content":{"rendered":"<div class=\"entry-content\">\n<h1 style=\"text-align:center;\">Imaginer un Juif heureux&nbsp;?<\/h1>\n<h2 style=\"text-align:center;\"><i><span style=\"color:#339966;\">par Alexandre<\/span> <span style=\"color:#008080;\">JOURNO<\/span><\/i><\/h2>\n<p class=\"text-align-center\">Publi\u00e9 initialement sur<a href=\"https:\/\/sifriatenou.com\/2020\/02\/20\/imaginer-un-juif-heureux\/\"> Sifriat\u00e9nou<\/a><br \/>\n&nbsp;<\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align:center;\"><b>Isra\u00ebl Zangwill, <\/b><i>Chad Gadya!<\/i><b>, traduit de l\u2019anglais par Mathilde Salomon, publi\u00e9 pour la premi\u00e8re fois dans les Cahiers de la Quinzaine en 1904, Paris, \u00c9ditions de l\u2019\u00c9clat, 2019, Collections \u00c9clats.<\/b><\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align:justify;\">\nQuand para\u00eet le 30 octobre 1904, aux <em>Cahiers de la Quinzaine<\/em>, dans le troisi\u00e8me cahier de la quatri\u00e8me s\u00e9rie, le r\u00e9cit d\u2019une quarantaine de pages intitul\u00e9 <i>Chad Gadya&nbsp;!<\/i>, son auteur, Isra\u00ebl Zangwill est inconnu du public fran\u00e7ais. Curieusement, le long avant-propos, que Charles P\u00e9guy semble consacrer \u00e0 cette nouvelle traduite de l\u2019anglais et \u00e0 son auteur, n\u2019instruira gu\u00e8re le lecteur fran\u00e7ais sur cet \u00e9crivain juif qu\u2019on a pourtant appel\u00e9, \u00e0 tort ou \u00e0 raison, le \u00ab&nbsp;<i>Dickens juif<\/i>&nbsp;\u00bb\u2026.<span>&nbsp;<\/span>Ce r\u00e9cit, tr\u00e8s dense, met en sc\u00e8ne un jeune homme qui, assistant au repas du soir de la P\u00e2que juive, est assailli de sentiments confus, contradictoires, douloureux si bien que pour y mettre un terme, il met fin \u00e0 ses jours. Cette nouvelle exprime tous les scrupules d\u2019infid\u00e9lit\u00e9, tous les doutes, toutes les contradictions que pouvaient ressentir des Juifs sortis du ghetto depuis longtemps et en voie d\u2019assimilation.<\/p>\n<p style=\"text-align:center;\">***<\/p>\n<h3>Une \u00e2me retrouv\u00e9e? ou perdue?<\/h3>\n<p style=\"text-align:justify;\">Ce r\u00e9cit fut accueilli, par les nombreux lecteurs et collaborateurs juifs de P\u00e9guy, comme un \u00ab&nbsp;<i>r\u00e9veil de leur conscience&nbsp;\u00bb<\/i>.&nbsp;En quoi consiste cette prise de conscience ? Andr\u00e9 Spire \u00e9crit au sujet de cette nouvelle, que <i>cette oeuvre<\/i> lui avait permis, \u00e0 lui et \u00e0 ses camarades de \u00ab&nbsp;<i>retrouver cette \u00e2me juive qui s\u2019effa\u00e7ait en eux&nbsp;\u00bb<\/i>.<br \/>\nCes propos ne laissent pas de surprendre. Car il semble que ces Juifs dont parle Spire, ces \u00ab&nbsp;<i>isra\u00e9lites&nbsp;fran\u00e7ais<\/i>\u00bb, ces Juifs patriotes, assimil\u00e9s certes \u00e0 la nation fran\u00e7aise, \u00e0 la diff\u00e9rence du personnage mis en sc\u00e8ne par Zangwill, n\u2019avaient pas oubli\u00e9 leur jud\u00e9it\u00e9&nbsp;: ne s\u2019\u00e9taient-ils pas r\u00e9unis, pour sauver le sort d\u2019un Juif, le capitaine Dreyfus, autour de Charles P\u00e9guy&nbsp;? ce m\u00eame P\u00e9guy qui fit de l\u2019Affaire la grande cause de son existence ; qui c\u00e9l\u00e9brait en Bernard-Lazare \u00ab&nbsp;<i>l\u2019un des plus grands parmi les proph\u00e8tes d\u2019Isra\u00ebl&nbsp;\u00bb<\/i> (<i>Notre Jeunesse<\/i>) ; qui inspirait la plus vive affection et la plus grande estime \u00e0 des esprits aussi diff\u00e9rents que Julien Benda, Andr\u00e9 Spire, Edmond Fleg, Jules Isaac ou Franz Rosenzweig ;<span>&nbsp; <\/span>qui, enfin, louait le Juif qui \u00ab&nbsp;<i>lit depuis deux mille ans<\/i>&nbsp;\u00bb (<i>Note conjointe<\/i>).<br \/>\nIl n\u2019emp\u00eache que \u00ab&nbsp;<i>Chad Gadya&nbsp;!, <\/i>se souvient Spire,<i> jou<\/i><i>[a] le r\u00f4le d\u2019un cristal dans un liquide sursatur\u00e9. [\u2026] Bouleversement int\u00e9rieur, crise de larmes, vie soudainement chang\u00e9e. Ils voulurent explorer, retrouver cette \u00e2me juive qui s\u2019effa\u00e7ait en eux, lui demander des raisons de vivre et combattre non seulement pour ces valeurs communes \u00e0 tous les hommes, mais pour ces valeurs <\/i>resurgissantes<i> qu\u2019ivres de libert\u00e9 trois g\u00e9n\u00e9rations de Juifs \u00e9mancip\u00e9s avaient essay\u00e9 d\u2019oublier, de refouler&nbsp;\u00bb <\/i>(<em>Revue de pens\u00e9e juive<\/em>).<br \/>\nC\u2019est pour cette raison, sans doute, que ce sombre r\u00e9cit, somme toute peu repr\u00e9sentatif de l\u2019\u0153uvre riche, parfois prolixe, de Zangwill offrant, avec r\u00e9alisme et humour, le tableau de l\u2019East London londonien pauvre mais d\u00e9bordant de vitalit\u00e9, a trouv\u00e9 un tel \u00e9cho aupr\u00e8s du public isra\u00e9lite fran\u00e7ais : il d\u00e9crit non pas le ghetto de Venise \u00e9mancip\u00e9, mais plut\u00f4t la dissipation de la vie juive, une g\u00e9n\u00e9ration apr\u00e8s la sortie du ghetto. Ils ont sans doute vu dans les d\u00e9chirements de ce trop sensible personnage l\u2019analogue de ce qu\u2019ils \u00e9prouvaient, eux,<span>&nbsp; <\/span>les isra\u00e9lites fran\u00e7ais, les plus int\u00e9gr\u00e9s des Juifs dans le pays le plus universaliste d\u2019Occident car en ce d\u00e9but de si\u00e8cle, le juda\u00efsme parisien n\u2019est pas celui d\u2019une \u00ab&nbsp;<i>ville \u00e9trang\u00e8re au milieu&nbsp;\u00bb<\/i> d\u2019une grande ville, mais d\u00e9j\u00e0 d\u2019une vie dans la cit\u00e9.<br \/>\nDans sa lecture de <i>Chad Gadya!<\/i>, Spire p\u00e8che sans doute par un exc\u00e8s d\u2019optimisme quand il \u00e9crit du personnage principal :<span>&nbsp; <\/span>\u00ab&nbsp;<i>malgr\u00e9 tous les masques dont il a essay\u00e9 de l\u2019affubler, il sent que son \u00e2me est juive&nbsp;\u00bb<\/i> (Spire, p. 9). Mais pourquoi ce personnage finirait -il par mettre fin \u00e0 ses jours en se jetant dans les eaux sombres de Venise s\u2019il ne s\u2019agissait que de masques ?<br \/>\nCar <i>Chad Gadya&nbsp;!<\/i> de Zangwill rend tangible une transformation, une dissolution dont on ne se rendait plus compte, et qui appara\u00eet d\u00e9sormais irr\u00e9m\u00e9diable. Il s\u2019agit d\u2019une crise v\u00e9ritablement tragique,<span>&nbsp; <\/span>plus profonde que celle que provoqueraient de simples masques accumul\u00e9s, empil\u00e9s sur un vieux fond juif, finalement inalt\u00e9r\u00e9.<br \/>\nAinsi, d\u00e8s l\u2019incipit, lorsque le jeune V\u00e9nitien d\u00e9couvre qu\u2019il est arriv\u00e9 \u00e0 l\u2019improviste au repas pascal, au <i>S\u00e9d\u00e8re<\/i> de <i>Pessa\u2019h<\/i>, Zangwill saisit avec une terrible justesse en quoi consiste le juda\u00efsme de son personnage, ou plut\u00f4t ce qu\u2019il subsiste de juda\u00efsme chez lui : un souvenir \u00ab&nbsp;<i>du temps de l\u2019enfance&nbsp;\u00bb <\/i>(p. 10). C\u2019est peut-\u00eatre le mot le plus dur et le plus lucide de cet analyste du c\u0153ur humain : le juda\u00efsme auquel nous restons attach\u00e9s n\u2019est qu\u2019un souvenir d\u2019enfance, \u00e9teint, sans aucune incarnation dans une r\u00e9alit\u00e9 vivante. Le V\u00e9nitien est alors saisi par l\u2019aridit\u00e9 de son juda\u00efsme, la \u00ab&nbsp;<i>minceur diaphane de son juda\u00efsme r\u00e9el&nbsp;\u00bb<\/i> pour reprendre une formule heureuse d\u2019Alain Finkielkraut dans <i>Le<\/i> <i>Juif imaginaire<\/i>. Il commence \u00e0 \u00eatre saisi de scrupules : serait-il infid\u00e8le \u00e0 son p\u00e8re et au dieu de ses p\u00e8res ? C\u2019est ce qu\u2019il lit dans le regard de son p\u00e8re qui \u00ab&nbsp;<i>souffrait sans doute de voir le fils aussi indiff\u00e9rent aux traditions&nbsp;\u00bb<\/i> (p. 12).<\/p>\n<h3 style=\"text-align:justify;\">Quitter le(s) ghetto(s)<\/h3>\n<p style=\"text-align:justify;\">Qui est ce p\u00e8re, d\u2019ailleurs ? Un directeur de la Compagnie des bateaux \u00e0 vapeur de Venise, un \u00ab&nbsp;<i>moderne entre les modernes au dehors, lettr\u00e9 et un saint \u00e0 la maison&nbsp;\u00bb<\/i> (p. 22). Le ghetto dont s\u2019est extrait le h\u00e9ros de Zangwill n\u2019est ainsi plus un ghetto mat\u00e9riel, \u00e9conomique, social, mais d\u00e9j\u00e0 un ghetto seulement int\u00e9rieur, familial. La vie de ce Juif de p\u00e8re n\u2019est plus \u00e0 part mais \u2026 c\u00f4te-\u00e0-c\u00f4te. Ses interlocuteurs, clients, fournisseurs, associ\u00e9s, sont indiff\u00e9remment juifs et non-juifs.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify;\">Ce qui reste du ghetto s\u2019est d\u00e9j\u00e0 retranch\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de soi : le p\u00e8re a quitt\u00e9 le ghetto g\u00e9ographique ; il remplit de son existence une place dans l\u2019univers, et ce qui subsiste de son juda\u00efsme n\u2019est plus qu\u2019une fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 sa propre enfance, \u00e0 l\u2019existence pleinement juive de son enfance, qui ne se manifeste aujourd\u2019hui que dans des contingences temporelles : les f\u00eates, le <i>S\u00e9d\u00e8re<\/i> de <i>Pessa\u2019h<\/i>.<br \/>\n\u00c0 la g\u00e9n\u00e9ration suivante, \u00e0 la place du fils o\u00f9 se trouve le personnage tortur\u00e9 de Zangwill, que reste-t-il ? Une fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 une fid\u00e9lit\u00e9 et non plus \u00e0 une vie vivante&nbsp;; un mode de vie la\u00efque et non particulier qui s\u2019\u00e9panouit, parce qu\u2019il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 en germe chez son p\u00e8re.<br \/>\nLe fils se demande alors : \u00e0 quoi s\u2019attendait-il en me baignant dans le monde (non-juif) ? Il renvoie ainsi le reproche d\u2019infid\u00e9lit\u00e9 au p\u00e8re : \u2018si je suis infid\u00e8le aux pr\u00e9ceptes de nos anc\u00eatres, c\u2019est que tu ne me les as pas transmis\u2019. Vieux proc\u00e9d\u00e9 talmudique qui rendait inop\u00e9rante la peine inflig\u00e9e au fils ingrat, auquel tente de s\u2019accrocher le fils qui se sait coupable d\u2019infid\u00e9lit\u00e9 (<i>Sanh\u00e9drine&nbsp;<\/i>68b).<br \/>\nIl n\u2019y a d\u2019ailleurs pas de reproche de la part de ce p\u00e8re, tout au plus un regard r\u00e9probateur, c\u2019est le jeune V\u00e9nitien rong\u00e9 de culpabilit\u00e9 qui s\u2019accable lui-m\u00eame, puis qui essaie, tant bien que mal, de se d\u00e9faire de ce p\u00e9ch\u00e9 d\u2019infid\u00e9lit\u00e9 en renvoyant la faute au p\u00e8re et \u00e0 la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration d\u2019\u00e9mancip\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify;\">Andr\u00e9 Spire \u00e9tablit le m\u00eame constat : son juda\u00efsme est \u00ab&nbsp;<i>fait du souvenir de quelques grandes f\u00eates, de quelques pri\u00e8res, de quelques c\u00e9r\u00e9monies de famille&nbsp;\u00bb <\/i>(Revue de pens\u00e9e juive). C\u2019est un souvenir, un souvenir de famille, c\u2019est-\u00e0-dire un souvenir de la famille \u00e0 laquelle on appartient, comme fils, petit-fils, neveu, et non de la famille que l\u2019on fonde, et c\u2019est un souvenir de <i>quelques<\/i> \u00e9v\u00e8nements : le juda\u00efsme surgit en quelques occasions limit\u00e9es et se refoule le reste du temps. De m\u00eame, pour \u00e9voquer les Juifs du ghetto, Spire parle de &nbsp;<span style=\"text-decoration:underline;\"><i>leur<\/i><i> vie <\/i><i>compl\u00e8te<\/i><\/span><i><span style=\"text-decoration:underline;\"> par elle-m\u00eame<\/span>&nbsp;\u00bb<\/i> (Spire, p. 10, c\u2019est moi qui souligne), il s\u2019agit de <i>leur<\/i> vie et non plus de la <i>n\u00f4tre<\/i>, et <i>compl\u00e8te<\/i> parce qu\u2019emplie de juda\u00efsme et non d\u2019intermittences de juda\u00efsme. Le scrupule appara\u00eet alors en \u00ab&nbsp;<i>une heure de fi\u00e8vre&nbsp;\u00bb<\/i> (Spire, p. 15).<br \/>\n<span style=\"color:var(--color-text);\">Quels sont ces scrupules ? L\u2019impossibilit\u00e9 de concilier le besoin d\u2019enracinement juif et l\u2019universalisme de l\u2019\u00e9mancipation. En cristallisant tout ce que l\u2019\u00e9mancipation peut avoir de douloureux pour sa jud\u00e9it\u00e9, le narrateur de <\/span><i style=\"color:var(--color-text);\">Chad Gadyah&nbsp;!<\/i><span style=\"color:var(--color-text);\"> en vient presque \u00e0 la regretter.<\/span><br \/>\nIl se demande avec une insigne mauvaise foi&nbsp;: \u00ab&nbsp;<i>pourquoi avaient-ils jamais souhait\u00e9 l\u2019\u00e9mancipation&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/i> (p. 18), quand, de tous les Juifs de Venise, il la ch\u00e9rit plus qu\u2019aucun. Il peine seulement \u00e0 se la voir reproch\u00e9e par ceux-l\u00e0 m\u00eames qui l\u2019ont introduit \u00e0 ce mode d\u2019existence la\u00efque, moderne, universelle. Il feint de regretter les pers\u00e9cutions antis\u00e9mites, qui le d\u00e9tourneraient des impasses internes de la jud\u00e9it\u00e9 :&nbsp;\u00ab&nbsp;P<i>eut-\u00eatre e\u00fbt-il \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 ce sentiment qui le hantait, du vide et de la futilit\u00e9 de l\u2019existence\u2026&nbsp;\u00bb<\/i>(p. 20).<br \/>\n\u00ab&nbsp;<i>Un monde ind\u00e9fendable<\/i>&nbsp;\u00bb, \u00e9crit Roger Martin du Gard \u00e0 propos de la vie provinciale enracin\u00e9e dans sa pr\u00e9face \u00e0 <i>Vieille France <\/i>(1932).&nbsp; Le V\u00e9nitien \u00e9mancip\u00e9 porte le m\u00eame jugement sur la vie juive du ghetto. Mais il sait ce jugement tragique. D\u2019o\u00f9 les remords, la m\u00e9lancolie, l\u2019accusation d\u2019infid\u00e9lit\u00e9 dont il s\u2019accable.<br \/>\n<span style=\"color:var(--color-text);\">Qui pourrait d\u00e9plorer la fin des pers\u00e9cutions antis\u00e9mites permanentes et \u00e9tatiques garantie par une int\u00e9gration des Juifs, d\u00e9sormais citoyens au sein des nations&nbsp;? Nul ne saurait renoncer aux bienfaits de l\u2019\u00e9mancipation\u2026<\/span><br \/>\nMais comment, aussi, ne pas \u00eatre tourment\u00e9 par les dommages irr\u00e9missibles qu\u2019elle cause&nbsp;? D\u00e9sormais citoyens d\u2019un Etat-Nation, le Juif v\u00e9nitien comme l\u2019isra\u00e9lite fran\u00e7ais se doivent d\u2019\u00eatre des nationaux, d\u2019entrer dans le groupe majoritaire en m\u00eame temps qu\u2019ils acc\u00e8dent \u00e0 la citoyennet\u00e9. Leur existence comme nation minoritaire se dissout si l\u2019exigence de coh\u00e9rence de la majorit\u00e9 se mat\u00e9rialise, si l\u2019ambition d\u2019unit\u00e9 et d\u2019indivisibilit\u00e9 ne souffre plus aucune r\u00e9serve.<br \/>\nIl faut d\u00e9fendre le monde dont on s\u2019est extrait, aussi \u00e9triqu\u00e9 soit-il, sinon il n\u2019existera plus. Et en m\u00eame temps, on ne peut retourner \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des fronti\u00e8res du groupe, parce qu\u2019il nous est devenu irrespirable.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify;\">La condition diasporique rend tout d\u00e9racinement tragique. Les cons\u00e9quences du d\u00e9racinement sont collectives et existentielles pour le Juif, quand elles sont seulement individuelles pour tout autre dispers\u00e9 \u00e9migr\u00e9 qui \u00ab&nbsp;<i>[laisse] dans un coin de la terre une patrie qui prendra [sa] d\u00e9fense lorsqu\u2019il ser[a] molest\u00e9&nbsp;\u00bb<\/i> (Spire, p. 69) et qui, surtout, continuera d\u2019exister sans lui. Charles Gutzkow, cit\u00e9 en \u00e9pigraphe du cahier Zangwill d\u2019Andr\u00e9 Spire, d\u00e9crit ce m\u00eame tiraillement : \u00ab&nbsp;<i>Pourquoi, malgr\u00e9 l\u2019horreur qu\u2019il nous inspire, ce chaos de coutumes que nous tra\u00eenons apr\u00e8s nous de l\u2019Orient nous relie-t-il encore comme si nous \u00e9tions fr\u00e8res ?&nbsp;\u00bb.<\/i><br \/>\nLe choix de la comptine <i>Chad Gadya<\/i>, et donc du <i>S\u00e9d\u00e8re<\/i> de <i>Pessa\u2019h<\/i> qui est la cadre de la nouvelle est \u00e9loquent : c\u2019est la f\u00eate o\u00f9 se forge la nation d\u2019Isra\u00ebl, o\u00f9 se transmet une culture sp\u00e9cifique. La P\u00e2que juive est la f\u00eate qui met le plus en \u00e9vidence le tiraillement entre particularisme et universel. \u00ab&nbsp;<i>Ces \u00ab&nbsp;r\u00eaveurs&nbsp;\u00bb, qui se voulaient \u00ab&nbsp;fid\u00e8les dans l\u2019infid\u00e9lit\u00e9&nbsp;\u00bb \u00e9taient d\u00e9chir\u00e9s entre un juda\u00efsme \u00e9triqu\u00e9, qui reniait sa vocation \u00e0 l\u2019universel, et la chaleur, voire les myst\u00e8re que les Juifs de la tradition avaient en partage&nbsp;\u00bb<\/i>, \u00e9crit avec pertinence Freddy Rapha\u00ebl (<i>Dictionnaire Charles P\u00e9guy, <\/i>p. 68)<b>.<\/b><br \/>\n<span style=\"color:var(--color-text);\">\u00ab&nbsp;<\/span><i style=\"color:var(--color-text);\">Les chants traditionnels le submergent, le contraignent \u00e0 s\u2019interroger sur l\u2019\u00e9chec de son aventure \u00e9mancipatrice&nbsp;\u00bb <\/i><span style=\"color:var(--color-text);\">ajoute-t-il. En aucun cas, il ne saurait renoncer \u00e0 l\u2019\u00e9mancipation, mais il ne peut \u00e9chapper au bilan amer de tout ce que l\u2019\u00e9mancipation emporte comme renoncements et impasses. Il faut souhaiter l\u2019\u00e9mancipation, l\u2019ouverture au monde occidental, la s\u00e9cularisation et l\u2019\u00e9tiolement de la pratique du juda\u00efsme, mais admettre que tout \u00ab&nbsp;<\/span><i style=\"color:var(--color-text);\">cela ne va pas de soi&nbsp;\u00bb<\/i><span style=\"color:var(--color-text);\">, selon la formule de P\u00e9guy (<\/span><i style=\"color:var(--color-text);\">Le Porche du Myst\u00e8re de la Deuxi\u00e8me Vertu<\/i><span style=\"color:var(--color-text);\">).<\/span><\/p>\n<h3 style=\"text-align:justify;\"><span style=\"color:var(--color-text);\">Retour \u00e0 la religion?<\/span><\/h3>\n<p style=\"text-align:justify;\">Le h\u00e9ros malheureux ne peut, pour r\u00e9concilier sa jud\u00e9it\u00e9 avec la modernit\u00e9 et l\u2019universalisme dans lesquels il baigne, revenir en arri\u00e8re, faire litt\u00e9ralement un mouvement de <i>techouva<\/i>, parce qu\u2019il n\u2019est plus croyant. Le h\u00e9ros de Zangwill fait le constat de l\u2019absence de Dieu, \u00ab&nbsp;<i>sa qu\u00eate d\u00e9bouche sur du vide&nbsp;\u00bb<\/i>, note Freddy Rapha\u00ebl.<br \/>\n<span style=\"color:var(--color-text);\">\u00ab&nbsp;<\/span><i style=\"color:var(--color-text);\">La vie sans dieu semblait intol\u00e9rable&nbsp;\u00bb<\/i><span style=\"color:var(--color-text);\"> (p. 47). Cet agnostique a besoin de croire en dieu ! Napol\u00e9on, \u00ab&nbsp;<\/span><i style=\"color:var(--color-text);\">archange du mal&nbsp;\u00bb,<\/i><span style=\"color:var(--color-text);\"> lui a ouvert les yeux en le faisant citoyen \u00e9mancip\u00e9 hors du ghetto. Et par cons\u00e9quent, cet ath\u00e9e s\u2019invente une th\u00e9ologie qui le prot\u00e8gerait du \u00ab&nbsp;<\/span><i style=\"color:var(--color-text);\">poids de l\u2019univers&nbsp;\u00bb <\/i><span style=\"color:var(--color-text);\">(p. 36). Une th\u00e9ologie escamot\u00e9e, en quelque sorte\u2026<\/span><br \/>\n<span style=\"color:var(--color-text);\">Car on sent bien que cette construction th\u00e9ologique est bancale&nbsp;: elle fait de Dieu un pilier n\u00e9cessaire <\/span><i style=\"color:var(--color-text);\">et<\/i><span style=\"color:var(--color-text);\"> inexistant. Plus que la n\u00e9cessit\u00e9 de Dieu, elle d\u00e9montre le tragique de l\u2019absence de Dieu. Il peut bien \u00e9crire sur son \u00ab&nbsp;<\/span><i style=\"color:var(--color-text);\">\u00e2me orientale&nbsp;\u00bb<\/i><span style=\"color:var(--color-text);\"> en face de son \u00ab&nbsp;<\/span><i style=\"color:var(--color-text);\">cerveau d\u2019Occident&nbsp;\u00bb<\/i><span style=\"color:var(--color-text);\">, il ne croit pas plus en cette \u00e2me orientale qu\u2019en Dieu. Tout au plus tient-il au sermon juif sur l\u2019\u00e2me, \u00e0 la th\u00e9ologie juive, mais sans Dieu.<\/span><br \/>\n<span style=\"color:var(--color-text);\">Zangwill parvient ainsi, au prix d\u2019un paradoxe un peu forc\u00e9, \u00e0 re-juda\u00efser la sortie de son personnage hors de la foi juive : \u00ab&nbsp;<\/span><i style=\"color:var(--color-text);\">[Isra\u00ebl] le premier dans la foi, le premier dans le scepticisme.&nbsp;\u00bb<\/i><span style=\"color:var(--color-text);\"> (p. 27). Il ne pouvait \u00eatre que Juif et vers\u00e9 dans le juda\u00efsme pour devenir incroyant&nbsp;!<\/span><br \/>\nQuand le h\u00e9ros de Zangwill est saisi de \u00ab&nbsp;<i>soudaines et \u00e9tranges intuitions de Dieu&nbsp;\u00bb<\/i>, il s\u2019agit pour lui d\u2019un Dieu, \u00ab&nbsp;<i>\u00e0 lui&nbsp;\u00bb<\/i>, pense-t-il, \u00ab&nbsp;<i>distant et douteux<\/i>&nbsp;\u00bb (p. 30). Du reste, le Dieu imp\u00e9n\u00e9trable du livre des Proph\u00e8tes, le Dieu du <i>Talmud <\/i>dans la controverse de <i>Baba Metsia<\/i> 59b, qui a confi\u00e9 la Torah aux hommes puis s\u2019est retir\u00e9, est lui aussi distant et douteux. Andr\u00e9 Spire \u00e9crit peu ou prou la m\u00eame chose quand il cite son ami Sittenheim : \u00ab&nbsp;<i>je me souvins que nous pouffions de rire [pendant la pri\u00e8re] car son p\u00e8re nous avait appris l\u2019irrespect&nbsp;\u00bb<\/i> (Spire, p. 9). La religion juive serait ainsi, au contact de la modernit\u00e9, la religion la plus \u00e0 m\u00eame de catalyser la sortie de la religion, puisqu\u2019elle instruit le questionnement, transmet la transgression et permet une th\u00e9ologie sans dieu.<br \/>\n<span style=\"color:var(--color-text);\">Le rejet de la pratique se compense ainsi pour le h\u00e9ros de Zangwill par un retour aux textes juifs, qui trouve \u00ab&nbsp;<\/span><i style=\"color:var(--color-text);\">r\u00e9confort dans les Psaumes&nbsp;\u00bb<\/i><span style=\"color:var(--color-text);\"> (p. 15) ou dans l\u2019<\/span><i style=\"color:var(--color-text);\">Eccl\u00e9siaste<\/i><span style=\"color:var(--color-text);\">, textes tellement omnipr\u00e9sents et r\u00e9cit\u00e9s que l\u2019on ne les <\/span><i style=\"color:var(--color-text);\">lisait<\/i><span style=\"color:var(--color-text);\"> pas lorsqu\u2019ils \u00e9taient encore des lectures rituelles.<br \/>\n<img decoding=\"async\" alt=\"Chad Gadya\" class=\"alignnone size-full wp-image-2689\" data-attachment-id=\"2689\" data-comments-opened=\"1\" data-image-description=\"\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"Chad Gadya\" data-large-file=\"https:\/\/sifriatenouhome.files.wordpress.com\/2020\/02\/chad-gadya.jpg?w=1024\" data-medium-file=\"https:\/\/sifriatenouhome.files.wordpress.com\/2020\/02\/chad-gadya.jpg?w=300\" data-orig-file=\"https:\/\/sifriatenouhome.files.wordpress.com\/2020\/02\/chad-gadya.jpg\" data-orig-size=\"1200,571\" data-permalink=\"https:\/\/sifriatenou.com\/2020\/02\/20\/imaginer-un-juif-heureux\/chad-gadya\/\" sizes=\"(max-width: 1140px) 100vw, 1140px\" src=\"https:\/\/sifriatenouhome.files.wordpress.com\/2020\/02\/chad-gadya.jpg?w=1140\" srcset=\"https:\/\/sifriatenouhome.files.wordpress.com\/2020\/02\/chad-gadya.jpg?w=1140 1140w, https:\/\/sifriatenouhome.files.wordpress.com\/2020\/02\/chad-gadya.jpg?w=150 150w, https:\/\/sifriatenouhome.files.wordpress.com\/2020\/02\/chad-gadya.jpg?w=300 300w, https:\/\/sifriatenouhome.files.wordpress.com\/2020\/02\/chad-gadya.jpg?w=768 768w, https:\/\/sifriatenouhome.files.wordpress.com\/2020\/02\/chad-gadya.jpg?w=1024 1024w, https:\/\/sifriatenouhome.files.wordpress.com\/2020\/02\/chad-gadya.jpg 1200w\" \/><\/span><br \/>\nLe <i>Chad Gadya&nbsp;!<\/i> de Zangwill est rythm\u00e9 par la comptine du <i>S\u00e9d\u00e8re<\/i> de <i>Pessa\u2019h : <\/i>un air lancinant, inoubliable. Un air qu\u2019aucune po\u00e9sie occidentale n\u2019effacera. Aucune philosophie occidentale ne sera plus percutante que la philosophie de l\u2019Histoire de cette petite chanson en aram\u00e9en, que le V\u00e9nitien conna\u00eet par c\u0153ur malgr\u00e9 lui. Il en interroge, au reste, le sens une fois seulement qu\u2019il a quitt\u00e9 la pratique religieuse. Comme si jusque-l\u00e0, il se contentait de la r\u00e9citer. Le chevreau, le chat, le chien, l\u2019absurdit\u00e9 des empires s\u00e9culiers vue depuis la juda\u00efcit\u00e9 \u00e9ternelle, \u00e9ternellement tenue \u00e0 l\u2019\u00e9cart de l\u2019Histoire. Il n\u2019avait du reste pas besoin de s\u2019\u00e9loigner du juda\u00efsme pour percevoir cette lucide et percutante le\u00e7on de <i>Chad Gadya<\/i> : son interpr\u00e9tation de <i>Chad Gadya<\/i> est celle, traditionnelle, des commentateurs qu\u2019il retrouve.<br \/>\nL\u2019impasse est alors absolue.<\/p>\n<h3 style=\"text-align:justify;\"><span>Le sionisme comme lib\u00e9ration?<\/span><\/h3>\n<p style=\"text-align:justify;\"><span>&nbsp;<\/span>Le personnage invent\u00e9 par Zangwill dessine cependant une voie de sortie. Il inscrit au bilan du juda\u00efsme une vertu qui pourrait para\u00eetre bancale et qui est, peut-\u00eatre, la seule voie de salut pour \u00ab&nbsp;<i>Juif-errant du monde de l\u2019\u00e2me&nbsp;\u00bb<\/i> (p. 14). Dans une r\u00e9flexion quelque peu sp\u00e9cieuse, il affirme que le juda\u00efsme comporterait un caract\u00e8re concret, qui manquerait aux autres religions et doctrines. Il pr\u00e9f\u00e9rerait toujours \u00ab&nbsp;<i>les sourires, les rires, les images aux murs gris des id\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales&nbsp;\u00bb<\/i> (Spire, p. 37), voire les \u00ab&nbsp;<i>paraboles&nbsp;\u00bb<\/i>, terme que l\u2019on associe davantage au Nouveau Testament<i>. <\/i>Sans y voir de contradiction, il c\u00e9l\u00e8bre aussi les princes de l\u2019abstraction que sont les \u00e9l\u00e8ves et \u00e9tudiants des \u00e9coles traditionnelles du monde juif (au \u2018<i>h\u00e9d\u00e8re<\/i>&nbsp;et au <i>Talmud Torah)<\/i>, ou encore la juda\u00efcit\u00e9 qui se tient \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des nations charnelles et terrestres.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify;\"><span style=\"color:var(--color-text);\">Quelle serait alors l\u2019issue de ce tiraillement ? Une premi\u00e8re hypoth\u00e8se, pour l\u2019auteur est le sionisme. Quand Zangwill \u00e9crit <\/span><i style=\"color:var(--color-text);\">Chad Gadya&nbsp;!<\/i><span style=\"color:var(--color-text);\">, il est encore membre du Congr\u00e8s Sioniste et ne quittera l\u2019organisation que sur une question secondaire, celle du territorialisme. Dans <\/span><i style=\"color:var(--color-text);\">Chad Gadya&nbsp;!<\/i><span style=\"color:var(--color-text);\">, son personnage \u00e9tablit la n\u00e9cessit\u00e9 du sionisme pour r\u00e9dimer les Juifs sortis du ghetto :<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align:justify;\"><span>&nbsp;<\/span>\u00ab&nbsp;<i>Race \u00e9trange, qui savait b\u00e2tir des villes pour les autres, jamais pour elle-m\u00eame, qui professait d\u2019\u00eatre \u00e0 la fois une religion et une nationalit\u00e9, et n\u2019\u00e9tait souvent ni l\u2019une ni l\u2019autre\u00bb<\/i> (p. 38).<\/p>\n<p style=\"text-align:justify;\">Mais imm\u00e9diatement, il trace les limites d\u2019un tel projet pour le salut de l\u2019\u00e2me juive. Il fait alors endosser \u00e0 son personnage un scepticisme qui n\u2019est pas le sien comme en t\u00e9moignent ses <em>R\u00eaveurs en congr\u00e8s<\/em>, discours enthousiasme prononc\u00e9 au premier congr\u00e8s sioniste de 1897, ou son engagement aupr\u00e8s de Herzl ou encore l\u2019initiative qu\u2019il prit en jetant les bases de la &nbsp;Jewish Territorial Organization (en 1905). Ainsi, pour le jeune V\u00e9nitien, le devenir in\u00e9vitable de tout \u00c9tat juif est ainsi d\u2019\u00eatre \u00ab&nbsp;<i>\u00e9pais de corps et d\u2019\u00e2me \u00e9troite&nbsp;\u00bb <\/i>(p. 38). La condition juive est tragique et absurde, il ne cesse de s\u2019en persuader ; perp\u00e9tuer le nom juif sans revenir au ghetto \u00ab&nbsp;<i>\u00e9troit&nbsp;\u00bb<\/i> <i>et<\/i> en pr\u00e9servant l\u2019\u00e9mancipation ne peut se faire, sugg\u00e8re-t-il, qu\u2019\u00e0 travers l\u2019\u00c9tat juif.<br \/>\nMais alors il serait destin\u00e9 au m\u00eame sort \u00e9troit des nations terrestres. Qui est \u00e9pais de corps et d\u2019\u00e2me \u00e9troite ? C\u2019est l\u2019image du non-juif, du&nbsp;<i>goy <\/i>au prisme du ghetto. Que propose alors l\u2019\u00c9tat juif ? De ne plus \u00eatre un peuple diss\u00e9min\u00e9 parmi les peuples, mais d\u2019\u00eatre un peuple <i>comme<\/i> les autres peuples, \u00e9pais de corps et d\u2019\u00e2me \u00e9troite.<br \/>\n<span style=\"color:var(--color-text);\">\u00ab&nbsp;<\/span><i style=\"color:var(--color-text);\">Et apr\u00e8s ?&nbsp;\u00bb<\/i><span style=\"color:var(--color-text);\"> ajoute-t-il. Une fois que l\u2019on a go\u00fbt\u00e9 <\/span><i style=\"color:var(--color-text);\">et<\/i><span style=\"color:var(--color-text);\"> au particularisme <\/span><i style=\"color:var(--color-text);\">et<\/i><span style=\"color:var(--color-text);\"> \u00e0 la dispersion, on ne veut plus se contenter que de l\u2019un ou que de l\u2019autre, aussi difficile et tragique que cet \u00e9quilibre puisse \u00eatre. Le juda\u00efsme comme religion, \u00e9triqu\u00e9 et poisseux en diaspora selon le jeune V\u00e9nitien, cette conscience malheureuse, deviendrait \u00e9triqu\u00e9 et nocif dans un \u00c9tat juif, \u00ab&nbsp;<\/span><i style=\"color:var(--color-text);\">la synagogue pers\u00e9cuterait tout ce qui la d\u00e9passe&nbsp;\u00bb<\/i><span style=\"color:var(--color-text);\"> (p. 39) parce qu\u2019elle en aurait alors le pouvoir, anticipe-t-il.<\/span><br \/>\n<span style=\"color:var(--color-text);\">Quelle autre issue, si le sionisme aussi se r\u00e9v\u00e8le insatisfaisant ? Il semble qu\u2019il n\u2019y en ait aucune.<\/span><br \/>\n\u00ab&nbsp;<i>Cosmique et comique sont synonymes&nbsp;\u00bb<\/i> (p. 44). L\u2019\u00e9mancipation le rel\u00e8gue \u00e0 l\u2019universel, l\u2019incroyance au vide sid\u00e9ral \u2014 malgr\u00e9 ses efforts purement intellectuels pour r\u00e9introduire Dieu dans le monde \u2014 et de l\u00e0, aid\u00e9 de sa modeste philosophie juive, il contemple l\u2019Histoire et la succession des empires, et les juge absurdes et finit par tout juger absurde. Il ne peut trouver aucune issue \u00e0 sa condition absurde de Juif \u00e9mancip\u00e9, et n\u2019envisage que le suicide. Pourquoi cette seule possibilit\u00e9&nbsp;? Pour le jeune homme d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, le tiraillement de ses deux p\u00f4les, juif et occidental, la frustration de ne pouvoir concilier sans alt\u00e9ration le conduisent \u00e0 la conclusion que l\u2019acceptation de sa condition et le bonheur, cet \u00ab&nbsp;<i>\u00e9tat o\u00f9 aucun d\u00e9sir ne s\u2019accompagne de souffrance<\/i>&nbsp;\u00bb (Albert Memmi, <i>Le D\u00e9sert<\/i>), sont introuvables. \u00ab&nbsp;<i>L\u2019incapacit\u00e9 d\u2019\u00eatre satisfaits, voil\u00e0 les caract\u00e9ristiques de la plupart des h\u00e9ros de Zangwill&nbsp;\u00bb<\/i> r\u00e9sume Andr\u00e9 Spire (Spire, p. 52).<span>&nbsp;<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align:center;\">***<\/p>\n<p style=\"text-align:justify;\">Pourtant, tous les h\u00e9ros de Zangwill, le roi des Schnorrers Manasseh da Costa et son gendre Yank\u00e9l\u00e9 ne sont pas si malheureux que cela. Ils trouvent leur bonheur dans l\u2019acceptation de leur condition : \u00ab&nbsp;<i>un sens aigu de l\u2019ironie des choses, que tout est vain <\/i><span style=\"text-decoration:underline;\">et cependant n\u00e9cessaire<\/span>&nbsp;\u00bb (c\u2019est moi qui souligne, Spire, p. 44). Voil\u00e0 l\u2019issue ! Le souvenir sans m\u00e9lancolie des moments heureux de la vie pleinement juive, de l\u2019humour juif, qui se moque \u00ab&nbsp;<i>de nos corps fr\u00eales et de nos coeurs sans chevaleresque&nbsp;\u00bb<\/i> (Spire, p. 39).<br \/>\n<span style=\"color:var(--color-text);\">C\u2019est ainsi que Spire, en 1951 reprend dans la Revue de pens\u00e9e juive les passages les moins douloureux, les moins tiraill\u00e9s, de son cahier Zangwill de 1909 et c\u00e9l\u00e8bre l\u2019humour et les joies simples qui animent l\u2019univers du romancier anglais.<\/span><br \/>\nAu fond, l\u2019impossibilit\u00e9 de revenir au ghetto apr\u00e8s l\u2019\u00e9mancipation par la culture occidentale et l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019y renoncer peuvent \u00eatre r\u00e9concili\u00e9es : en acceptant cette condition tiraill\u00e9e, en ne renon\u00e7ant jamais au souvenir du ghetto, <i>en imaginant un Juif heureux.<\/i><\/p>\n<h1 style=\"text-align:justify;\"><span style=\"color:#993300;\">Bibliographie<\/span><\/h1>\n<p><strong>Charles P\u00e9guy<\/strong><br \/>\n<i style=\"color:var(--color-text);\">\u2013 <\/i><\/p>\n<ul>\n<li><i style=\"color:var(--color-text);\">\u0152uvres en prose compl\u00e8tes tome I<\/i><span style=\"color:var(--color-text);\">, Biblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade, Gallimard, 1987.<\/span>Troisi\u00e8me cahier de la sixi\u00e8me s\u00e9rie&nbsp;: Isra\u00ebl Zangwill. \u2014 <i>Chad Gadya&nbsp;!, <\/i>p. 1396-1451.<\/li>\n<li><i>\u0152uvres en prose compl\u00e8tes tome II<\/i>, Biblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade, Gallimard, 1988.<\/li>\n<li><i>\u0152uvres en prose compl\u00e8tes<\/i>, t.&nbsp;III, Gallimard, coll.&nbsp;\u00ab&nbsp;Biblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade&nbsp;\u00bb, 1992.<\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"text-align:center;\">***<\/p>\n<p style=\"text-align:justify;\"><strong>Salomon Malka<\/strong> (sous la direction de), <i>Dictionnaire Charles P\u00e9guy<\/i>,<span>&nbsp; <\/span>Paris, Albin Michel, 2018. Articles de :<br \/>\n&nbsp;Freddy Rapha\u00ebl, <i>Chad Gadya<\/i>, p. 66-69.<br \/>\nDenis Charbit, <i>Juda\u00efsme<\/i>, p. 220-231.<br \/>\nQuentin Le Gurun, <i>Zangwill<\/i>, p. 403-410<\/p>\n<p style=\"text-align:justify;\"><strong>Andr\u00e9 Spire<\/strong><br \/>\n<i>Isra\u00ebl Zangwill, Cahiers de la Quinzaine XI-5, <\/i>Paris, 1909, consultable ici https:\/\/archive.org\/stream\/s11cahiersdelaqui04pg#page\/n238\/mode\/1up<br \/>\nLes r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 ce cahier sont indiqu\u00e9es \u00ab&nbsp;(Spire, p. 22)&nbsp;\u00bb.<br \/>\n<i>L\u2019humour dans l\u2019oeuvre de d\u2019Isra\u00ebl Zangwill<\/i>, Revue de la pens\u00e9e juive, n\u00ba6, janvier 1951, consultable ici http:\/\/judaisme.sdv.fr\/perso\/spire\/textes\/humour.htm<\/p>\n<p><strong>Isra\u00ebl Zangwill<\/strong><br \/>\n<i>Le roi des Schnorrers<\/i>, Traduit de l\u2019anglais par Georges Dreyfus, Paris, \u00e9ditions Sillages, 2015.<br \/>\n<em>R\u00eaveurs en congr\u00e8s<\/em>, in D. Benichou et D. Bourel, &nbsp;(sous la direction de), <em>Le sionisme dans les textes<\/em>, Paris, CNRS \u00c9ditions, 2008, &nbsp;p.205-217.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Imaginer un Juif heureux&nbsp;? par Alexandre JOURNO Publi\u00e9 initialement sur Sifriat\u00e9nou &nbsp; Isra\u00ebl Zangwill, Chad Gadya!, traduit de l\u2019anglais par Mathilde Salomon, publi\u00e9 pour la premi\u00e8re fois dans les Cahiers de la Quinzaine en 1904, Paris, \u00c9ditions de l\u2019\u00c9clat, 2019, Collections \u00c9clats. Quand para\u00eet le 30 octobre 1904, aux Cahiers de la Quinzaine, dans le&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":63570,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","footnotes":""},"categories":[],"tags":[],"class_list":["post-63569","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/63569","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=63569"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/63569\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/media\/63570"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=63569"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=63569"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=63569"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}