{"id":63742,"date":"2020-06-28T17:23:51","date_gmt":"2020-06-28T17:23:51","guid":{"rendered":""},"modified":"2020-06-28T17:23:51","modified_gmt":"2020-06-28T17:23:51","slug":"lexil-des-juifs-de-tunisie-lechec-dune-continuite-par-andre-nahum","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/lexil-des-juifs-de-tunisie-lechec-dune-continuite-par-andre-nahum\/","title":{"rendered":"L\u2019Exil des Juifs de Tunisie : l\u2019\u00e9chec d\u2019une continuit\u00e9, par Andr\u00e9 Nahum"},"content":{"rendered":"<p>L\u2019Exil des Juifs de Tunisie : l\u2019\u00e9chec d\u2019une continuit\u00e9<br \/>\npar Andr\u00e9 Nahum<\/p>\n<p>Andr\u00e9 Nahum, m\u00e9decin, auteur de Partir en Kappara, \u00c9ditions Piranhas, 1977.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 1980, j\u2019\u00e9tais en vacances \u00e0 Hamamet et, tandis que je me pr\u00e9lassais sur cette magnifique plage de sable fin, un jeune Tunisien d\u2019une quinzaine d\u2019ann\u00e9es vint me proposer le rituel bouquet de jasmin. La conversation s\u2019engagea en fran\u00e7ais puis \u00e0 un moment donn\u00e9, je dis \u00e0 ce gosse qui me prenait pour un touriste ordinaire :<\/p>\n<p>\n\u00ab Je vais te faire une surprise. \u00bb<\/p>\n<p>\nEt je me mis \u00e0 lui parler en arabe.<\/p>\n<p>\n\u00ab Tu es arabe ? me demanda-t-il alors.<\/p>\n<p>\n\u2013 Non.<\/p>\n<p>\n\u2013 Alors pourquoi tu parles arabe ?<\/p>\n<p>\n\u2013 Parce que je suis tunisien.<\/p>\n<p>\n\u2013 Si tu es tunisien, tu es arabe.<\/p>\n<p>\n\u2013 Non, je te dis.<\/p>\n<p>\n\u2013 Alors tu es quoi ? demanda-t-il de plus en plus intrigu\u00e9.<\/p>\n<p>\n\u2013 Je suis juif.<\/p>\n<p>\n\u2013 Ah ! Tu es isra\u00e9lien ?<\/p>\n<p>\n\u2013 Non ! je suis juif tunisien.<\/p>\n<p>\n\u2013 Tu te moques de moi ! Un Isra\u00e9lien-tunisien, \u00e7a n\u2019existe pas, ce n\u2019est pas possible. Tu es certainement un Arabe qui habite \u00e0 Paris\u2026<\/p>\n<p>\n\u00c0 l\u2019\u00e9vidence on avait soigneusement cach\u00e9 \u00e0 ce gosse, comme \u00e0 toutes les nouvelles g\u00e9n\u00e9rations de ce pays qu\u2019il y avait eu pendant pr\u00e8s de vingt si\u00e8cles une importante communaut\u00e9 juive en Tunisie.<\/p>\n<p>\nUne communaut\u00e9 dont l\u2019origine remonte \u00e0 la nuit des temps. Pour certains, les Juifs sont arriv\u00e9s dans ce pays d\u00e8s la fondation de Carthage par la reine Didon-Elyssa. Pour d\u2019autres, des fuyards de Jud\u00e9e ont abord\u00e9 les rivages de l\u2019\u00eele de Djerba apr\u00e8s la destruction par Nabuchodonosor, \u00ab que Dieu efface son nom \u00bb, du premier temple de J\u00e9rusalem au vie si\u00e8cle avant J.-C. Que dire du r\u00f4le que nous avons jou\u00e9 dans les domaines culturel, m\u00e9dical, \u00e9conomique, politique m\u00eame, tant au Moyen \u00c2ge sous les dynasties aghlabite puis fatimide que dans l\u2019\u00e9dification de la Tunisie moderne ?<\/p>\n<p>\nCurieusement tout \u00e9tait oubli\u00e9, effac\u00e9, gomm\u00e9. Comme si \u00e7a n\u2019avait jamais exist\u00e9.<\/p>\n<p>\nLe pays regorge pourtant de preuves de notre tr\u00e8s ancienne pr\u00e9sence. Que soit le fameux cimeti\u00e8re juif de Gammarth, dont on ne sait m\u00eame plus o\u00f9 il se trouve tant on le dissimule, l\u2019antique synagogue de Hammam-Lif que l\u2019on cache soigneusement, les lampes \u00e0 huile d\u00e9cor\u00e9es d\u2019une m\u00e9norah dont regorge le sol de Carthage, nos cimeti\u00e8res, nos synagogues, d\u00e9sacralis\u00e9es pour la plupart, les maisons que nous avons habit\u00e9es, les rues o\u00f9 nous nous sommes promen\u00e9s, les souks, les commerces o\u00f9 nos familles exer\u00e7aient leurs activit\u00e9s, les h\u00f4pitaux dans lesquels les m\u00e9decins juifs \u00e9taient si nombreux et si pris\u00e9s, les livres, les journaux que nous avons publi\u00e9s, nos voisins, nos amis musulmans, tout devrait porter encore la marque de notre long passage\u2026 Qu\u2019aurait \u00e9t\u00e9 la Tunisie, sans la cuisine juive, la p\u00e2tisserie juive, la musique et la danse juives, les architectes juifs, le sport juif, etc. ? Que les gens et m\u00eame les lieux aient chang\u00e9, cela pouvait se comprendre,<\/p>\n<p>\nLe vent de l\u2019Histoire \u00e9tait pass\u00e9 par l\u00e0, mais dispara\u00eetre ainsi \u00ab sans s\u00e9pulture \u00bb m\u2019\u00e9tait intol\u00e9rable et soulevait en moi une immense impression d\u2019injustice.<\/p>\n<p>\nLorsque Mend\u00e8s France, pr\u00e9sident du Conseil fran\u00e7ais, accorda l\u2019autonomie interne \u00e0 la Tunisie en 1954, les cent cinquante mille Juifs de ce pays commenc\u00e8rent \u00e0 se poser des questions quant \u00e0 leur avenir. Mais la plupart esp\u00e9raient que, l\u2019autonomie n\u2019\u00e9tant pas l\u2019ind\u00e9pendance, la pr\u00e9sence fran\u00e7aise allait durer encore longtemps. Ils se trompaient lourdement. La phase d\u2019autonomie fut de courte dur\u00e9e, puisque le 20 mars 1956, soit moins de deux ans apr\u00e8s, la Tunisie se s\u00e9parait d\u00e9finitivement de la France. Et si certains d\u2019entre nous accueillirent cette ind\u00e9pendance avec joie car ils y avaient largement contribu\u00e9 aux c\u00f4t\u00e9s de Habib Bourguiba et de ses compagnons du \u00ab Neo-Destour \u00bb son parti, la plupart des Juifs se sentirent brusquement orphelins de cette France, qui \u00e9tait venue en 1881 et avait aboli le statut de dhimmis qui leur avait \u00e9t\u00e9 impos\u00e9 lors de la conqu\u00eate arabo-musulmane au viiie si\u00e8cle, cette France dont le nom \u00e9tait synonyme de libert\u00e9 et de d\u00e9mocratie \u00e0 laquelle ils \u00e9taient si attach\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>La p\u00e9riode de l\u2019ind\u00e9pendance et la liquidation de la communaut\u00e9 juive<\/strong><\/p>\n<p>Au d\u00e9but, le bey Sidi Lamine resta sur son tr\u00f4ne et Habib Bourguiba fut nomm\u00e9 premier ministre.<\/p>\n<p>\nLa transition se passa dans le calme et le nouveau pouvoir ne montra aucune hostilit\u00e9 envers les Juifs. Bien au contraire\u2026 Et s\u2019il y avait des cassandre qui pr\u00e9disaient l\u2019\u00e9migration certaine de la communaut\u00e9, la plupart voulaient esp\u00e9rer qu\u2019une minorit\u00e9 juive pouvait tout de m\u00eame vivre dans un pays arabe.<\/p>\n<p>\nIl y avait eu, certes, d\u00e8s 1948, \u00e0 la cr\u00e9ation de l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl un mouvement d\u2019\u00e9migration vers ce nouveau pays et l\u2019agence juive particuli\u00e8rement active en Afrique du Nord avait r\u00e9ussi \u00e0 convaincre un certain nombre de familles de faire leur alya. Une alya qui concerna surtout la couche la plus pauvre et la plus d\u00e9munie de la communaut\u00e9 et particuli\u00e8rement des gens de la province. Tr\u00e8s peu de cadres accompagn\u00e8rent ces immigrants. Seulement quelques sionistes convaincus. Les Juifs, pour la plupart, rest\u00e8rent dans l\u2019expectative bien que tr\u00e8s attir\u00e9s par la France, sa d\u00e9mocratie, sa langue, sa culture. La fin du protectorat faisait d\u2019eux des citoyens tunisiens, mais ils ne pouvaient se r\u00e9signer \u00e0 consid\u00e9rer l\u2019ancienne m\u00e9tropole comme un pays \u00e9tranger. Les uns, la majorit\u00e9, accept\u00e8rent cette situation, tandis que quelques familles d\u00e9cid\u00e8rent d\u2019\u00e9migrer, principalement en France. Le souvenir de la situation de dhimmis dans laquelle avaient v\u00e9cu leurs grands-parents jusqu\u2019\u00e0 l\u2019arriv\u00e9e de la France en 1881 \u00e9tait trop pr\u00e9sent \u00e0 leur m\u00e9moire. Par ailleurs le conflit isra\u00e9lo-arabe qui n\u2019avait eu aucune incidence jusqu\u2019alors sur les relations entre Juifs et Arabes pouvait modifier \u00e0 tout moment leur situation.<\/p>\n<p>\nLorsque Habib Bourguiba abolit la monarchie et proclama la r\u00e9publique, les premiers articles de la nouvelle constitution pr\u00e9cisaient que : \u00ab la Tunisie est une r\u00e9publique dont l\u2019islam est la religion et l\u2019arabe la langue \u00bb. Ce qui mettait ipso facto les Juifs dans une condition particuli\u00e8re puisqu\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas musulmans et qu\u2019ils ne pratiquaient pas l\u2019arabe classique qui devenait la langue officielle du pays.<\/p>\n<p>\nJe me souviens \u00e0 ce propos d\u2019un \u00e9pisode cocasse. Un beau jour, les autorit\u00e9s d\u00e9cid\u00e8rent avec sagesse que tous les Tunisiens devaient avoir un nom patronymique, ce qui n\u2019\u00e9tait pas la cas jusqu\u2019alors puisque l\u2019on connaissait les individus comme \u00ab X ben Y ben Z \u00bb. Il fut stipul\u00e9 que tous les citoyens devaient remplir un formulaire, en arabe, \u00e9videmment.<\/p>\n<p>\nJe me suis rendu comme tout le monde \u00e0 l\u2019administration concern\u00e9e et, comme je ne savais ni lire ni \u00e9crire l\u2019arabe bien que pratiquant parfaitement le langage parl\u00e9, je dus m\u2019adresser \u00e0 un interpr\u00e8te qui accepta volontiers de me rendre service moyennant quelques pi\u00e8ces de monnaie puisque j\u2019\u00e9tais \u00ab illettr\u00e9 \u00bb. Il faut cependant rendre cet hommage \u00e0 Bourguiba que les apparences ont toujours \u00e9t\u00e9 sauves.<\/p>\n<p>\nLorsqu\u2019il organisa des \u00e9lections l\u00e9gislatives, puis pr\u00e9sidentielle, il tint absolument \u00e0 ce que les citoyens juifs s\u2019inscrivent sur les listes \u00e9lectorales et remplissent leur devoir alors qu\u2019il n\u2019avait absolument pas besoin des voix juives. Mais il avait besoin des Juifs pour assurer la transition entre les Fran\u00e7ais qui s\u2019en allaient et les musulmans qui n\u2019\u00e9taient pas encore tout \u00e0 fait pr\u00eats.<\/p>\n<p>\nDans les premiers temps de l\u2019ind\u00e9pendance, on multiplia les gestes d\u2019amiti\u00e9 envers la communaut\u00e9 et on fit tout pour la rassurer. Des relations amicales se nou\u00e8rent entre bourgeois juifs et arabes ce qui avait \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s peu le cas sous le protectorat. On vit des Juifs dans des grandes r\u00e9ceptions arabes et vice versa et l\u2019on put croire que, contrairement \u00e0 ce qui se passait dans d\u2019autres pays arabes et notamment en Irak et dans l\u2019\u00c9gypte de Nasser, il y avait une possibilit\u00e9 pour des Juifs de vivre normalement dans ce pays arabo-musulman.<\/p>\n<p>\nLa nouvelle r\u00e9publique supprima tr\u00e8s vite le conseil \u00e9lu qui dirigeait la communaut\u00e9 juive sous la pr\u00e9sidence de ma\u00eetre Charles Haddad et le rempla\u00e7a par une \u00ab commission provisoire du culte isra\u00e9lite \u00bb nomm\u00e9e par le pouvoir et qui, sauf erreur, demeura toujours \u00ab provisoire \u00bb.<\/p>\n<p>\nElle supprima \u00e9galement le tribunal rabbinique qui g\u00e9rait jusque-l\u00e0 le statut personnel des isra\u00e9lites, ce qui peut appara\u00eetre normal dans une d\u00e9mocratie, mettant les citoyens juifs sous la juridiction des tribunaux nationaux. Le vieux cimeti\u00e8re juif de l\u2019avenue de Londres qui rappelait en pleine ville la tr\u00e8s ancienne pr\u00e9sence juive dans la cit\u00e9 fut transform\u00e9 en un jardin public dont les rabbins interdirent l\u2019acc\u00e8s aux Juifs Apr\u00e8s avoir promis de d\u00e9terrer les squelettes et de les envoyer en Israel, on employa les bulldozers pour niveler le terrain. Quant aux centaines de pierres tombales, nul ne sait ce qu\u2019elles sont devenues. L\u2019un de mes amis m\u2019affirma en avoir aper\u00e7u quelques-unes dans le jardin d\u2019un haut fonctionnaire, entrepos\u00e9es l\u00e0 dans l\u2019attente peut-\u00eatre de servir au dallage de ses all\u00e9es.<\/p>\n<p>\nDe 1956 \u00e0 1961, les choses all\u00e8rent \u00e0 peu pr\u00e8s correctement. Bourguiba tenait le pays d\u2019une main de fer. La police, toute-puissante assurait pleinement la s\u00e9curit\u00e9 des personnes et des biens. Mais ne se voyant pas d\u2019avenir et n\u2019\u00e9tant plus habitu\u00e9s depuis le protectorat fran\u00e7ais \u00e0 vivre sous un r\u00e9gime dictatorial, beaucoup de Juifs envisageaient le d\u00e9part. D\u2019autant que le pouvoir intervenait dans tous les secteurs de la vie publique. Par exemple, parce que certains dirigeants du syndicat national des m\u00e9decins d\u00e9plaisaient au pr\u00e9sident, il y eut une pression formidable sur les praticiens pour qu\u2019ils d\u00e9missionnent de cette organisation et tous les jours la radio annon\u00e7ait triomphalement les noms des m\u00e9decins qui avaient abandonn\u00e9 ce syndicat ind\u00e9sirable. Finalement il ne resta plus en lice que quelques membres du bureau directeur qui attendirent l\u2019extr\u00eame limite de l\u2019ultimatum gouvernemental pour baisser le pavillon et dissoudre cette institution rebelle.<\/p>\n<p>\nDepuis la cr\u00e9ation de l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl, les Juifs tunisiens s\u2019en sont toujours sentis proches.<\/p>\n<p>\nS\u2019ils ne pouvaient manifester leur solidarit\u00e9 en public pour des raisons \u00e9videntes et qu\u2019ils \u00e9vitaient de prononcer le nom m\u00eame d\u2019Isra\u00ebl par crainte de repr\u00e9sailles, ils \u00e9coutaient r\u00e9guli\u00e8rement \u00ab Kol Israel \u00bb, la radio de J\u00e9rusalem et se tenaient inform\u00e9s du moindre \u00e9v\u00e9nement qui se d\u00e9roulait l\u00e0-bas.<\/p>\n<p>\nAvec les musulmans, il y avait une sorte de modus vivendi et l\u2019on \u00e9vitait de parler des probl\u00e8mes du Moyen-Orient. Habib Bourguiba qui avait courageusement pris ses distances avec l\u2019Islam int\u00e9griste en buvant un verre de jus de fruits \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision en plein mois de Ramadan, ne manifestait pas d\u2019hostilit\u00e9 haineuse \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019Isra\u00ebl et conseilla m\u00eame \u00e0 l\u2019OLP au cours d\u2019un voyage en Jordanie de privil\u00e9gier une solution politique au diff\u00e9rend israelo-palestinien.<\/p>\n<p>\nAu point de vue \u00e9conomique, la Tunisie avait adopt\u00e9 une nouvelle monnaie, le dinar qui valait th\u00e9oriquement dix francs. Mais, pour le prot\u00e9ger, un contr\u00f4le des changes tr\u00e8s strict fut impos\u00e9 et l\u2019on ne put ni exporter ni importer cette nouvelle devise. Or, les Juifs, rendus m\u00e9fiants par les al\u00e9as de leur histoire, essayaient de transf\u00e9rer de l\u2019argent en France quand ils le pouvaient. Les envois l\u00e9gaux qui se faisaient par mandat poste, ne pouvaient d\u00e9passer cinquante francs, c\u2019est-\u00e0-dire que pour transf\u00e9rer une somme cons\u00e9quente il fallait faire de nombreux voyages dans tous les bureaux de poste avec la perspective de longues files d\u2019attente. La deuxi\u00e8me possibilit\u00e9 consistait \u00e0 transf\u00e9rer ill\u00e9galement l\u2019argent par des moyens divers en ayant recours notamment \u00e0 des trafiquants, mais cela comportait beaucoup de risques et nombreux sont les Juifs qui ont fait des s\u00e9jours plus ou moins longs en prison pour de tels d\u00e9lits.<\/p>\n<p>\nLes autorit\u00e9s tunisiennes voulaient officiellement conserver en place la communaut\u00e9 juive et nos coreligionnaires purent croire que leur d\u00e9part \u00e9ventuel \u00e9tait un acte ill\u00e9gal. C\u2019est pourquoi on en parlait \u00e0 voix basse, loin des oreilles indiscr\u00e8tes et, si l\u2019on \u00e9tait dans un lieu public, on regardait avec soin \u00e0 droite et \u00e0 gauche pour s\u2019assurer que l\u2019on n\u2019\u00e9tait pas entendu. L\u2019habilet\u00e9 du pouvoir fut de se d\u00e9barrasser des Juifs en faisant croire qu\u2019il faisait tout pour les garder. Officiellement on voulait les retenir. En r\u00e9alit\u00e9 tout concourait \u00e0 les faire partir. Peut-\u00eatre avaient-ils d\u00e9j\u00e0, comme l\u2019aurait dit un jour le pr\u00e9sident Bourguiba, \u00ab le corps en Tunisie et le c\u0153ur ailleurs \u00bb. Peut-\u00eatre y avait-il entre les Juifs qui avaient d\u00e9j\u00e0 d\u00e9cid\u00e9 de s\u2019exiler et le pouvoir une sorte de jeu de \u00ab poker menteur \u00bb ?<\/p>\n<p>\nEn 1956, la Tunisie ind\u00e9pendante disposait de tr\u00e8s peu de cadres musulmans, la plupart des fonctionnaires et des techniciens en place \u00e9tant fran\u00e7ais et quelques-uns juifs. Lorsque les Fran\u00e7ais rentr\u00e8rent dans leur pays, les Tunisiens jou\u00e8rent habilement de cette situation en utilisant les Juifs pour occuper les places rendues vacantes par les Fran\u00e7ais, le temps de former des rempla\u00e7ants musulmans. Ils purent ainsi assurer \u00e0 bon compte le passage d\u2019une administration fran\u00e7aise \u00e0 une administration tunisienne musulmane apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 pendant un court temps juive. Un des mes amis, fonctionnaire de police sous le protectorat, se vit ainsi offrir une promotion inesp\u00e9r\u00e9e dans cette administration et, lorsqu\u2019il forma un jeune musulman, on lui supprima sa secr\u00e9taire, sa voiture de fonction et son chauffeur et on le mit au placard. Ce qui l\u2019amena \u00e0 s\u2019exiler. Cette politique permit donc une transition en douceur\u2026 Mais peu \u00e0 peu chaque profession \u00e9tait confront\u00e9e \u00e0 des difficult\u00e9s propres. Les juges et les avocats juifs qui utilisaient jusque-l\u00e0 le fran\u00e7ais se trouv\u00e8rent dans une situation tr\u00e8s difficile lorsque l\u2019arabe litt\u00e9raire devint la langue officielle de la justice. Dans les h\u00f4pitaux, tel m\u00e9decin juif qui aurait d\u00fb acc\u00e9der normalement au poste de chef de service, se voyait pr\u00e9f\u00e9rer son \u00e9l\u00e8ve musulman qui devenait ainsi son sup\u00e9rieur hi\u00e9rarchique.<\/p>\n<p>\nPour les commer\u00e7ants, les choses all\u00e8rent diff\u00e9remment. Comme les marchandises essentielles venaient de l\u2019\u00e9tranger et essentiellement de France, il fallait obtenir des licences d\u2019importation pour chaque produit. On limita alors de plus en plus les licences accord\u00e9es aux Juifs pour les donner \u00e0 des musulmans souvent tout \u00e0 fait \u00e9trangers au domaine concern\u00e9. Mieux, on n\u2019accordait de licences aux Juifs que lorsqu\u2019ils s\u2019associaient \u00e0 des musulmans. Il en fut ainsi du commerce en gros des textiles, que je connaissais bien, ma famille \u00e9tant \u00e9tablie au Souk-el-Ouzar, haut lieu de ce n\u00e9goce.<\/p>\n<p>Des tracasseries confinant \u00e0 la discrimination accabl\u00e8rent les propri\u00e9taires juifs de terrains ou d\u2019immeubles les amenant souvent \u00e0 les vendre \u00e0 des prix d\u00e9risoires \u00e0 des musulmans.<\/p>\n<p>\nComme on le fit pour les Fran\u00e7ais, d\u00e8s qu\u2019un appartement paraissait inoccup\u00e9 il tombait sous le coup de la loi qui permettait de l\u2019attribuer \u00e0 un Tunisien musulman sous pr\u00e9texte de \u00ab vacuit\u00e9 \u00bb.<\/p>\n<p>\nC\u2019est ce qui faillit arriver \u00e0 mes parents qui passaient l\u2019\u00e9t\u00e9 au bord de la mer et qui virent notre maison familiale r\u00e9quisitionn\u00e9e. Il fallut l\u2019intervention \u00e9nergique d\u2019un de mes amis, radiologue musulman, pour lever cette r\u00e9quisition abusive. Alors, peu \u00e0 peu les Juifs commenc\u00e8rent \u00e0 se d\u00e9courager.<\/p>\n<p>\nD\u2019autant qu\u2019un jour, M. Ben Salah, ministre du Commerce, r\u00e9ussit \u00e0 convaincre Bourguiba que l\u2019avenir \u00e9conomique du pays se trouvait dans une sorte de collectivisme, vaguement inspir\u00e9 des id\u00e9es marxistes et il instaura des \u00ab coop\u00e9ratives \u00bb dans tous les secteurs de l\u2019activit\u00e9. Je dis bien tous, c\u2019est-\u00e0-dire tant dans le domaine agricole, que dans le commerce grand et petit.<\/p>\n<p>\nOn vit ainsi de modestes \u00e9piciers djerbiens, connus jusque-l\u00e0 pour leur lib\u00e9ralisme et leurs m\u00e9thodes tr\u00e8s personnelles de travail, \u00eatre oblig\u00e9s de s\u2019inscrire dans un organisme coop\u00e9ratif, ce qui les amenait \u00e0 passer par de multiples formalit\u00e9s administratives pour acqu\u00e9rir un sac de semoule ou un bidon d\u2019huile d\u2019olive. Cette \u00ab brillante \u00bb initiative qui traumatisa autant les Juifs que les Arabes mit le pays au bord de la banqueroute et fit \u00e9migrer un certain nombre de commer\u00e7ants juifs pour des raisons \u00e9conomiques, tout simplement parce qu\u2019ils n\u2019arrivaient pas \u00e0 nourrir leur famille.<\/p>\n<p>\nLa communaut\u00e9 commen\u00e7ait ainsi \u00e0 s\u2019effilocher, mais le gros des juifs restait encore en place, bien que l\u2019inqui\u00e9tude gagn\u00e2t du terrain, lorsque de plus en plus s\u2019imposa l\u2019\u00e9vidence que nous ne pouvions \u00eatre que des citoyens de deuxi\u00e8me zone et qu\u2019aux difficult\u00e9s de l\u2019ensemble de la population, il fallait ajouter les n\u00f4tres propres. Et comme ici-bas, seul Allah est \u00e9ternel, Ben Salah tomba en disgr\u00e2ce, il fut destitu\u00e9 par Habib Bourguiba qui avec beaucoup de sagesse envoya son ministre et son socialisme aux oubliettes et revint \u00e0 l\u2019\u00e9conomie lib\u00e9rale, sauvant ainsi ce qui pouvait encore \u00eatre sauv\u00e9.<\/p>\n<p><strong>La crise de Bizerte<\/strong><\/p>\n<p>Et les Juifs dans tout cela ? Eh bien, ceux, peu nombreux qui jouissaient de la nationalit\u00e9 fran\u00e7aise, continu\u00e8rent \u00e0 pr\u00e9parer leur d\u00e9part et leur rapatriement avec l\u2019aide de l\u2019ambassade de France, et les autres, les Tunisiens, continu\u00e8rent \u00e0 scruter l\u2019horizon politique et \u00e9conomique \u00e0 la lorgnette, un \u0153il sur la Tunisie, un autre sur la France, accroch\u00e9s \u00e0 la radio et particuli\u00e8rement \u00e0 \u00ab Kol Israel \u00bb, la station isra\u00e9lienne pour ne pas \u00eatre pris au d\u00e9pourvu si un incident majeur survenait au Moyen-Orient. Mais jusqu\u2019alors, le conflit isra\u00e9lo-arabe n\u2019avait pas eu d\u2019incidence majeure sur leur situation.<\/p>\n<p>\nLa premi\u00e8re crise internationale qui sema l\u2019inqui\u00e9tude et le doute au sein de la communaut\u00e9 juive fut la courte guerre de Bizerte entre la Tunisie et la France. En effet, durant l\u2019\u00e9t\u00e9 1961 la France et la Tunisie se firent la guerre \u00e0 Bizerte pendant quelques jours. La Tunisie ind\u00e9pendante voulait r\u00e9cup\u00e9rer au plus vite la base a\u00e9ronavale de Bizerte que la France occupait encore en vertu des accords conclus entre les deux pays. Le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle, alors pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, refusa. Bourguiba s\u2019\u00e9nerva, isola Bizerte en coupant notamment son ravitaillement en eau et ameuta les foules tunisiennes qui se m\u00eal\u00e8rent aux militaires et all\u00e8rent s\u2019agglutiner autour du p\u00e9rim\u00e8tre. De Gaulle ne pouvait accepter cet affront. Il envoya sur Bizerte ses paras.<\/p>\n<p>\nLesquels furent accueillis \u00e0 coups de fusil. Ils tir\u00e8rent \u00e0 leur tour, laissant sur le pav\u00e9 un nombre de morts qui selon les sources varie de quelques centaines \u00e0 quelques milliers, surtout des civils.<\/p>\n<p>\nLe pr\u00e9sident tunisien se manifesta alors, comme il savait si bien le faire, d\u2019une fa\u00e7on tonitruante sur les m\u00e9dias tant tunisiens qu\u2019\u00e9trangers. Il y eut de grandioses manifestations \u00e0 Tunis comme en province. La radio abreuva les masses de chants guerriers et de po\u00e8mes \u00e0 la gloire de la ville martyre\u2026 Le pays fut en \u00e9tat de si\u00e8ge, il y avait des barrages et des contr\u00f4les de police \u00e0 tous les carrefours et l\u2019atmosph\u00e8re \u00e9tait particuli\u00e8rement angoissante. Des Fran\u00e7ais furent intern\u00e9s ou expuls\u00e9s dont le c\u00e9l\u00e8bre chirurgien Jean de Mirleau que l\u2019on mit illico presto dans un avion sans autre forme de proc\u00e8s. Peut-\u00eatre parce qu\u2019un jeune confr\u00e8re tunisien aujourd\u2019hui disparu attendait sa place avec impatience.<\/p>\n<p>\nQu\u2019avaient \u00e0 faire les Juifs dans cette histoire allez-vous me demander ? Justement, ils y furent impliqu\u00e9s \u00e0 leurs corps d\u00e9fendant. Le bruit se r\u00e9pandit au sein de la population arabe que la communaut\u00e9 juive \u00e0 Bizerte comme ailleurs avait accueilli avec sympathie les soldats fran\u00e7ais et leur avait port\u00e9 aide et assistance. Un sentiment d\u2019hostilit\u00e9 commen\u00e7a alors \u00e0 se manifester de diverses fa\u00e7ons. R\u00e9sultat : d\u00e8s que les communications maritimes et a\u00e9riennes, interrompues pendant des semaines, furent r\u00e9tablies, des centaines d\u2019isra\u00e9lites abandonnant leurs demeures et leurs biens prirent le chemin de l\u2019exil. Ils avaient eu trop peur ! Ce ne fut pas facile. La plupart se rendirent en France, mais ils n\u2019avaient le droit d\u2019emporter qu\u2019un dinar, c\u2019est-\u00e0-dire cinq francs fran\u00e7ais par personne \u00e0 l\u2019exclusion de toute autre valeur. C\u2019est-\u00e0-dire que le d\u00e9part n\u2019\u00e9tait possible que pour ceux qui pouvaient \u00eatre pris en charge d\u00e8s leur arriv\u00e9e par des parents, des amis ou des organisations juives.<\/p>\n<p>\nRappelons qu\u2019il ne s\u2019agissait pas de rapatri\u00e9s, mais de Tunisiens, donc d\u2019\u00e9trangers qui venaient chercher asile en France.<\/p>\n<p>\nSi quelques familles avaient r\u00e9ussi \u00e0 se constituer un petit p\u00e9cule, la plupart de ces exil\u00e9s que les instances et les organisations internationales n\u2019ont jamais reconnus comme des r\u00e9fugi\u00e9s partaient dans le d\u00e9nuement le plus complet. Il est int\u00e9ressant de mettre en parall\u00e8le les conditions dans lesquelles ces r\u00e9fugi\u00e9s juifs ont d\u00fb refaire leur vie en France, avec celles des r\u00e9fugi\u00e9s palestiniens qui b\u00e9n\u00e9ficient depuis cinquante-deux ans des aides internationales, et de comparer le dynamisme des premiers et la passivit\u00e9 des seconds qui ne se sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9s que dans le combat terroriste.<\/p>\n<p>\nComment ne pas \u00e9voquer les conditions lamentables dans lesquelles leurs dirigeants, les nations arabes et l\u2019ONU ont maintenu les r\u00e9fugi\u00e9s palestiniens au sujet desquels en 1951 Tibor Mende \u00e9crit dans Le Monde : \u00ab Sans occupation utile, sans espoir pour l\u2019avenir, ils font la queue trois fois par jour pour la soupe ou pour leurs rations ; ils discutent autour des tentes et \u00e9coutent les tirades provocantes des vieux mukhtars de village ou des agitateurs professionnels. D\u00e9ambulant, sans but\u2026 et nourris de la propagande incessante des notables du camp\u2026 l\u2019UNRWA s\u2019est montr\u00e9 incapable de faire quoi que ce soit d\u2019effectif pour l\u2019int\u00e9gration de ces malheureux dans un syst\u00e8me nouveau et d\u00e9finitif\u2026 \u00bb Et Mende se demande s\u2019il faut admettre \u00ab\u2026 la th\u00e8se largement r\u00e9pandue selon laquelle les Nations unies d\u00e9penseraient de grosses sommes d\u2019argent pour cr\u00e9er un probl\u00e8me des r\u00e9fugi\u00e9s plut\u00f4t que pour le r\u00e9soudre. \u00bb Qui oserait soutenir que la souffrance d\u2019un r\u00e9fugi\u00e9 juif arrivant en France ou en Isra\u00ebl sans le sou apr\u00e8s avoir tout perdu est moins respectable que celle des r\u00e9fugi\u00e9s palestiniens ?<\/p>\n<p><strong>La crise : le pogrom de la Guerre des six jours<\/strong><\/p>\n<p>Apr\u00e8s les \u00e9v\u00e9nements de Bizerte, il restait encore une communaut\u00e9 juive importante en Tunisie qui esp\u00e9rait vaille que vaille se maintenir dans le pays. C\u2019est alors que survint la guerre des Six Jours. Le 5 juin 1967, r\u00e9pondant aux menaces de Nasser, \u00e0 son renvoi des casques bleus et \u00e0 la fermeture du d\u00e9troit de Tiran qui permettait l\u2019acc\u00e8s au port isra\u00e9lien d\u2019Eilat, Isra\u00ebl mit en pi\u00e8ces l\u2019aviation \u00e9gyptienne en quelques heures et fon\u00e7a \u00e0 travers le Sina\u00ef. La foule tunisienne, longtemps contenue, ne pouvait laisser passer pareille occasion de manifester son soutien \u00e0 la cause arabe. Ce fut une journ\u00e9e que n\u2019oublieront jamais les Juifs qui en furent les t\u00e9moins\u2026 et les victimes.<\/p>\n<p>\nAtmosph\u00e8re d\u2019\u00e9meute, masses humaines d\u00e9cha\u00een\u00e9es, d\u00e9ferlant dans les rues en criant leur haine des Juifs, synagogues pill\u00e9es et incendi\u00e9es, dont celle de l\u2019avenue de Paris, orgueil de la communaut\u00e9, rouleaux de sefer thora br\u00fbl\u00e9s. En ville, magasins juifs saccag\u00e9s et pill\u00e9s, l\u2019usine de pains azymes d\u00e9truite, ce qui mit un terme d\u00e9finitif \u00e0 la fabrication de matsot en Tunisie. Les Juifs terroris\u00e9s se terraient chez eux et certains furent accueillis et prot\u00e9g\u00e9s par des voisins et amis musulmans, il serait injuste de ne pas le reconna\u00eetre.<\/p>\n<p><strong>Il n\u2019y eut heureusement ni morts ni bless\u00e9s graves au cours de cette journ\u00e9e dramatique.<\/strong><\/p>\n<p>\nCommenc\u00e9es le matin, les exactions purent se d\u00e9rouler la plus grande partie de la journ\u00e9e sans aucune intervention des forces de l\u2019ordre et ce n\u2019est que l\u2019apr\u00e8s-midi vers 17 heures, que Bourguiba pronon\u00e7a un discours t\u00e9l\u00e9 et radiodiffus\u00e9 pour r\u00e9clamer en termes \u00e9nergiques l\u2019arr\u00eat imm\u00e9diat des manifestations. Il fut ob\u00e9i, mais un point de non-retour avait \u00e9t\u00e9 atteint. Les relations entre Juifs et Arabes s\u2019en ressentirent. Quelque chose avait \u00e9t\u00e9 bris\u00e9. Les musulmans ont pris brusquement une conscience aigu\u00eb de leur arabit\u00e9 et les Juifs, qui avaient trembl\u00e9 durant cette trop longue journ\u00e9e, r\u00e9alis\u00e8rent la centralit\u00e9 d\u2019Israel dans leur destin et comprirent qu\u2019ils n\u2019avaient plus d\u2019avenir dans ce pays. Ils d\u00e9cid\u00e8rent une fois pour toutes qu\u2019il valait mieux perdre ses biens que sa vie, et les d\u00e9parts s\u2019acc\u00e9l\u00e9r\u00e8rent.<\/p>\n<p>\nCeux-l\u00e0 m\u00eame, qui avaient jou\u00e9 \u00e0 fond la carte tunisienne, allant jusqu\u2019\u00e0 s\u2019inscrire au Neo-Destour, le parti de Habib Bourguiba, pr\u00e9par\u00e8rent leur exil dans la plus grande discr\u00e9tion. Et l\u2019on vit \u00e0 Paris, comme \u00e0 Marseille ou \u00e0 Montpellier, des familles enti\u00e8res d\u00e9munies de tout, essayant de reconstruire courageusement leur vie avec l\u2019aide des communaut\u00e9s juives locales qui firent tout ce qu\u2019elles purent pour aider \u00e0 leur r\u00e9habilitation. Ni l\u2019ONU ni l\u2019\u00c9tat ne vinrent \u00e0 leur secours ! Plusieurs familles vinrent grossir la communaut\u00e9 juive de Sarcelles et furent log\u00e9es dans une tour que l\u2019on surnomma pour cela \u00ab La tour du 5 juin \u00bb.<\/p>\n<p><strong>L\u2019\u00e9migration des Juifs et leur reconstitution identitaire<\/strong><\/p>\n<p>Apr\u00e8s la guerre des Six Jours, la communaut\u00e9 juive s\u2019amenuisa lentement mais s\u00fbrement. Peu de gens avaient d\u00e9sormais confiance. Si l\u2019on acceptait les difficult\u00e9s \u00e9conomiques qui \u00e9taient le lot de tous, les discriminations administratives, auxquelles on s\u2019attendait plus ou moins, on n\u2019\u00e9tait plus pr\u00eat \u00e0 affronter la haine antijuive telle qu\u2019on l\u2019avait vue le 5 juin. En fait, depuis l\u2019accession du pays \u00e0 l\u2019ind\u00e9pendance il y avait eu tr\u00e8s peu d\u2019agressions physiques contre les Juifs. L\u2019assassinat du rabbin Masliah Mazouz \u00e9tait l\u2019\u0153uvre d\u2019un d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9 au dire des autorit\u00e9s de m\u00eame que le mitraillage des fid\u00e8les juifs \u00e0 la Ghriba de Djerba par le policier qui les gardait. Quant aux meurtres d\u2019un riche commer\u00e7ant en cuir et d\u2019un avocat connu, ils ne seraient pas non plus des actes antijuifs.<\/p>\n<p>\nC\u2019est du moins ce que l\u2019on a affirm\u00e9. De cent cinquante mille \u00e2mes qu\u2019elle comptait au moment de l\u2019ind\u00e9pendance, la communaut\u00e9 se r\u00e9duisit comme une peau de chagrin, chaque crise isra\u00e9lo-arabe, chaque incident d\u2019allure antijuive accentuant le rythme des d\u00e9parts. Elle ne compta plus d\u00e8s les ann\u00e9es 1980 que deux mille personnes, vivant principalement \u00e0 Tunis et \u00e0 Djerba.<\/p>\n<p>\nLe pr\u00e9sident Bourguiba pouvait bien proclamer que la Tunisie \u00e9tait un pays tol\u00e9rant, ignorant l\u2019antis\u00e9mitisme, ses propos \u00e9taient sans objet, presque tous les Juifs \u00e9tant partis.<\/p>\n<p>\nIls voulaient bien croire ces propos rassurants, mais ils pr\u00e9f\u00e9raient se mettre \u00e0 l\u2019abri en France ou en Isra\u00ebl, restant attach\u00e9s pour la plupart \u00e0 leur terre natale, mais de loin. Et, au fur et \u00e0 mesure que passaient les ann\u00e9es, l\u2019image du pays perdu se fit de plus en plus belle. Il devint une sorte de paradis mythique, un Shangrila nord-africain, dans lequel les Juifs jouissaient du bonheur supr\u00eame.<\/p>\n<p>\nS\u2019il faut reconna\u00eetre que jamais les autorit\u00e9s tunisiennes n\u2019ont us\u00e9 de violences pour inciter les Juifs au d\u00e9part, il n\u2019en demeure pas moins qu\u2019elles les ont pouss\u00e9s d\u00e9licatement vers la sortie par toutes sortes de tracasseries administratives, de comportements discriminatoires qui en faisaient des citoyens de deuxi\u00e8me zone, dans un pays o\u00f9 les foules pouvaient rapidement s\u2019enflammer et devenir incontr\u00f4lables.<\/p>\n<p>\nDans les ann\u00e9es 1980, les derniers Juifs qui restaient dans le pays furent encore traumatis\u00e9s par la \u00ab r\u00e9volte du pain \u00bb qui vit les Tunisiens manifester violemment contre une augmentation du prix du pain. Les \u00e9meutiers cassaient et br\u00fblaient tout sur leur passage et il y eut de nombreuses victimes.<\/p>\n<p>\nCette r\u00e9volte qui ne concernait pas sp\u00e9cialement les Juifs avait montr\u00e9 la puissance d\u2019une foule arabe en col\u00e8re et convainquit ceux qui voulaient encore rester de prendre l\u2019avion ou le bateau.<\/p>\n<p>\nAujourd\u2019hui comme dans la quasi-totalit\u00e9 des pays arabes, il n\u2019y a pratiquement plus de Juifs en Tunisie et, si l\u2019on excepte les quelques centaines qui y r\u00e9sident encore, des vieillards pour la plupart, on peut consid\u00e9rer qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 ethniquement purifi\u00e9e. Mais les Juifs tunisiens qui ont trouv\u00e9 refuge en France ou en Isra\u00ebl, n\u2019ont pas pass\u00e9 leur temps \u00e0 pleurer sur le pass\u00e9 ou \u00e0 ruminer une quelconque vengeance. Bien au contraire, ils n\u2019ont jamais rat\u00e9 aucune occasion pour retourner en vacances dans leur pays natal, \u00e0 utiliser en France de la main-d\u2019\u0153uvre tunisienne, \u00e0 participer \u00e0 l\u2019augmentation de l\u2019importation des produits tunisiens les plus divers. De jeunes Juifs devenus fran\u00e7ais sont all\u00e9s faire leur service national en coop\u00e9ration dans ce pays. Au lieu de creuser la ranc\u0153ur, les Juifs tunisiens ont au contraire multipli\u00e9 les preuves d\u2019affection et d\u2019amiti\u00e9 envers leur terre d\u2019origine. Il n\u2019est que d\u2019entendre le grand Raoul Journo, r\u00e9cemment disparu, chanter sous les applaudissements de foules \u00e9mues aux larmes :<\/p>\n<p>\n\u00d4 Tunis, je ne peux t\u2019oublier,<br \/>\nTu hantes mes jours et mes nuits.<br \/>\nLe soir je r\u00eave de toi<br \/>\n\u00d4 Dieu, aide-moi et r\u00e9conforte-moi !<br \/>\nJe t\u2019ai quitt\u00e9 \u00f4 mon pays,<br \/>\npays de mes parents et de mes anc\u00eatres,<br \/>\nj\u2019ai quitt\u00e9 le paradis, la vill\u00e9giature et la bont\u00e9,<br \/>\nQue de regrets, que de regrets pour toi \u00f4 mon pays\u2026 !<br \/>\nJ\u2019ai quitt\u00e9 mon beau pays,<br \/>\ndont les vergers regorgent d\u2019arbres ployant sous les fruits,<br \/>\net son air si doux<br \/>\net les roses de l\u2019Ariana<br \/>\nQuand te reverrai-je \u00f4 mon pays ?<br \/>\nQue de regrets, que de regrets pour toi \u00f4 mon pays\u2026<\/p>\n<p>Jusqu\u2019au 11 septembre 2001, les p\u00e8lerinages de la Ghriba de Djerba et du mausol\u00e9e de rebbi Youssef El-Maarabi \u00e0 El-Hamma pr\u00e8s de Gab\u00e9s attiraient de nombreux nostalgiques venus de France, d\u2019Isra\u00ebl et d\u2019ailleurs, tant pour se souvenir que pour t\u00e9moigner leur fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 leur ancienne patrie. Une patrie \u00e0 laquelle ils ont tout donn\u00e9 et qui ne leur a rien rendu puisque, durant des lustres, elle a effac\u00e9 jusqu\u2019au souvenir de leur existence !\u2026<\/p>\n<p>\nAlors, en conclusion, que faut-il retenir de cet exode massif des Juifs de Tunisie qui, s\u2019il leur a permis de se r\u00e9aliser pleinement pour la plupart dans leurs pays d\u2019accueil, a boulevers\u00e9 leurs structures antiques, leurs relations familiales, leur rapport au juda\u00efsme et leurs mentalit\u00e9s ?<\/p>\n<p>\nSont-ils partis de leur plein gr\u00e9 parce qu\u2019ils \u00e9taient attir\u00e9s par la France ou Isra\u00ebl ?<\/p>\n<p>\nOnt-ils quitt\u00e9 leur terre natale pour des raisons \u00e9conomiques, parce que ce pays en voie de d\u00e9veloppement ne permettait pas \u00e0 des personnes se situant surtout dans le secteur tertiaire, de nourrir leur famille aussi bien que du temps du protectorat ? Ont-ils craint pour leur s\u00e9curit\u00e9 en tant que minorit\u00e9 juive dans un pays arabo-musulman alors que le conflit du Moyen-Orient ne donnait aucun signe d\u2019essoufflement et que l\u2019antijuda\u00efsme progressait de plus belle dans d\u2019autres pays arabes ? Ou bien tout simplement les a-t-on sournoisement incit\u00e9s \u00e0 l\u2019exil par diverses mesures discriminatoires ? En d\u2019autres termes, y a-t-il eu une sorte d\u2019\u00e9puration ethnique pratiqu\u00e9e avec intelligence et \u00e9l\u00e9gance, tout en imposant l\u2019image d\u2019une Tunisie tol\u00e9rante et multiconfessionnelle malgr\u00e9 l\u2019article I de sa constitution ?<\/p>\n<p>\nComme l\u2019histoire n\u2019est jamais simple et que tout n\u2019est jamais enti\u00e8rement blanc ou enti\u00e8rement noir, il y a certainement de tout cela \u00e0 la fois. Et l\u2019on peut se permettre de se poser quelques questions. Comment a-t-on pu d\u00e9nier aux Juifs de Tunisie comme \u00e0 ceux des autres pays arabes la qualit\u00e9 de r\u00e9fugi\u00e9s, alors qu\u2019ils ont quitt\u00e9 leur terre natale dans un d\u00e9nuement total ? Pourquoi aucune instance internationale n\u2019est jamais venue \u00e0 leur secours ? Pourquoi seuls, l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl et les organisations juives les ont aid\u00e9s ? Pourquoi leur remarquable r\u00e9insertion tant en Isra\u00ebl qu\u2019en France et ailleurs n\u2019a-t-elle pas servi d\u2019exemple \u00e0 d\u2019autres r\u00e9fugi\u00e9s ? Et en quoi, parce qu\u2019ils s\u2019en sont sortis tout seuls, leurs droits seraient-ils moins \u00e9vidents que ceux des r\u00e9fugi\u00e9s arabes et leur souffrance moins respectable ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019Exil des Juifs de Tunisie : l\u2019\u00e9chec d\u2019une continuit\u00e9 par Andr\u00e9 Nahum Andr\u00e9 Nahum, m\u00e9decin, auteur de Partir en Kappara, \u00c9ditions Piranhas, 1977. 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