{"id":64478,"date":"2020-12-20T07:12:20","date_gmt":"2020-12-20T07:12:20","guid":{"rendered":""},"modified":"2020-12-20T07:12:20","modified_gmt":"2020-12-20T07:12:20","slug":"comme-la-bas-dis-par-yvan-boccara","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/comme-la-bas-dis-par-yvan-boccara\/","title":{"rendered":"Comme l\u00e0-bas, dis, par Yvan Boccara"},"content":{"rendered":"<p>Comme l\u00e0-bas, dis, par Yvan Boccara<\/p>\n<p>Cher ami,<\/p>\n<p>En cette p\u00e9riode o\u00f9 tu entends parler de la Tunisie tous les jours, je ne peux pas m\u2019emp\u00eacher de te raconter un peu celle que j\u2019ai connue.<\/p>\n<p>A cette \u00e9poque l\u2019avenue Habib Bourguiba s\u2019appelait l\u2019avenue de France, et l\u2019avenue de la Libert\u00e9, l\u2019avenue de Paris. C\u2019est l\u00e0 que j\u2019habitais, entre la quincaillerie et le marchand de l\u00e9gumes.<\/p>\n<p>La Tunisie de mon enfance est un pays comme il n\u2019en existera jamais plus ; et je ne dis pas cela seulement parce que j\u2019y ai grandi et que je l\u2019ai quitt\u00e9e, mais pour de vrai.<\/p>\n<p>Que je te dise : A Tunis, il y avait des Arabes, des b\u00e9douins, des Maltais, des Siciliens, des Italiens, des Cypriotes, des Alg\u00e9riens, des Marocains (eux, en g\u00e9n\u00e9ral \u00e9taient gardiens d\u2019immeubles, on les appelait Hadj parce qu\u2019ils avaient souvent fait leur p\u00e8lerinage \u00e0 la Mecque, et qu\u2019ils avaient un turban blanc torsad\u00e9 sur le cr\u00e2ne), des Fran\u00e7ais de France, des Fran\u00e7ais de Corse, des Fran\u00e7ais qui \u00e9taient n\u00e9s en Tunisie, et puis les Juifs.<\/p>\n<p lang=\"en-US\">Et tout ce monde se c\u00f4toyait, et chacun au premier regard savait qui \u00e9tait qui et comment il fallait se comporter.<\/p>\n<p>Le plus b\u00eate des habitants de Tunis (on les appelle les Tunisois) n\u2019aurait jamais abord\u00e9 un Sicilien de la m\u00eame mani\u00e8re qu\u2019un b\u00e9douin ou un Hadj comme un Fran\u00e7ais de France.<\/p>\n<p lang=\"en-US\">Et, et, parmi les Juifs qui vivaient en Tunisie, il y avait deux sortes \u00e0 surtout bien savoir distinguer : Les Tounsi et les Guernis.<\/p>\n<p>Les Tounsi sont les juifs qui sont dans le pays depuis la nuit des temps. Peut-\u00eatre \u00e9taient-ils l\u00e0 d\u00e9j\u00e0 quand Ulysse avec ses compagnons abord\u00e8rent l\u2019\u00eele de Djerba.<\/p>\n<p>On raconte beaucoup d\u2019histoires qui ne sont pas vraies. Mais l\u00e0, tu peux me croire : Lorsque Ulysse est arriv\u00e9 \u00e0 Djerba, qu\u2019on appelait avant, l\u2019\u00eele des Lotophages, il a discut\u00e9 pendant longtemps avec le grand-rabbin de Djerba. Tu peux v\u00e9rifier, c\u2019est Hom\u00e8re lui-m\u00eame qui le raconte.<\/p>\n<p>D\u2019o\u00f9 venaient-ils ? Port\u00e9s par le vent chaud du d\u00e9sert, d\u2019Isra\u00ebl, d\u2019Irak, de Libye, du Liban, d\u2019Egypte, bref de l\u00e0-bas, d\u2019ailleurs, du c\u00f4t\u00e9 du Jourdain.<\/p>\n<p>A force d\u2019\u00eatre en Tunisie, ils \u00e9taient devenus tout b\u00eatement des Tunisiens, habill\u00e9s de la gandoura, chauss\u00e9s de babouches, parlant un arabe m\u00e2tin\u00e9 d\u2019h\u00e9breu.<\/p>\n<p>Boutiquiers surtout, n\u00e9gociants, rarement industriels, presque jamais paysans, tra\u00eene-savates, riches, pauvres, haillonneux ou ventripotents, ils cohabitaient depuis l\u2019\u00e9ternit\u00e9 avec les Berb\u00e8res, les b\u00e9douins, puis les Arabes et les musulmans de toutes sortes.<\/p>\n<p>Et puis un jour, ils ont vu arriver, d\u2019Espagne, du Portugal ou de Livourne en Italie, des gens bizarres, portant costume avec veste et pantalon, quand ce n\u2019\u00e9tait pas la redingote, avec des femmes impudiques aux jupes plus haut que la cheville, et quelquefois m\u00eame, aux bras nus.<\/p>\n<p lang=\"en-US\">Et ces gens l\u00e0 leur ont dit : \u00ab Nous sommes Juifs. \u00bb<\/p>\n<p lang=\"en-US\">\u00ab Juifs comme nous ? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non, Juifs mieux que vous. Nous, nous sommes l\u2019aristocratie du Juda\u00efsme. D\u2019abord, nous sommes europ\u00e9ens, comme le prouve notre v\u00eature, alors que vous \u00eates \u00e0 proprement parler, des bicots (Les bicots, mon cher Noam, sont les sujets du Bey de Tunisie), et puis vous ressemblez tant \u00e0 des Arabes que nous pouvons \u00e0 peine vous en distinguer. \u00bb<\/p>\n<p lang=\"en-US\">Les Tounsi, pas contrariants ont r\u00e9pondu : \u00ab Ah ! bon ! \u00bb<\/p>\n<p lang=\"en-US\">Mais ils en avaient quand m\u00eame gros sur le c\u0153ur.<\/p>\n<p lang=\"en-US\">Les Tounsi habitaient la Hara.<\/p>\n<p>La hara, c\u2019\u00e9tait le quartier \u00e0 l\u2019ancienne o\u00f9 les \u00e9choppes et les artisans c\u00f4toyaient les appartements, o\u00f9 les ruelles \u00e9taient \u00e9troites et tordues, o\u00f9 les gens s\u2019interpellaient d\u2019une maison \u00e0 l\u2019autre pour se demander un \u0153uf ou un peu de farine, ou pour se raconter le dernier cancan, ou pour se disputer avec des grosses injures en arabe.<\/p>\n<p>Ah ! les injures ! tu ne peux pas les imaginer : \u00ab Que tu attrapes la cataracte ! \u00bb ou bien encore : \u00ab Ta m\u00e8re c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 une pas grand chose alors toi\u2026 \u00bb ou bien : \u00ab Tu crois qu\u2019on ne te voit pas tourner autour de tous les hommes de la rue ? mais si tu t\u2019approches du mien, je te cr\u00e8ve les yeux \u00bb<\/p>\n<p lang=\"en-US\">On y entendait aussi des mots doux. Les femmes en allaitant leur enfant leur disaient : \u00ab Bois, mon c\u0153ur, mange, mon foie. \u00bb<\/p>\n<p>Il faut que je t\u2019explique : le foie d\u2019une personne c\u2019est \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, c\u2019est cach\u00e9, c\u2019est pr\u00e9cieux ; alors quand une m\u00e8re appelait ainsi son enfant, elle lui signifiait qu\u2019il \u00e9tait pour elle la chose la plus pr\u00e9cieuse au monde ! Evidemment, traduit en fran\u00e7ais, cela peut para\u00eetre ridicule, je te l\u2019accorde.<\/p>\n<p>Dans la hara, les hommes tiraient des charretons remplis de l\u00e9gumes pour les vendre \u00e0 la cri\u00e9e, et les hamels (des porteurs qu\u2019on payait g\u00e9n\u00e9ralement vingt francs apr\u00e8s avoir marchand\u00e9&nbsp;dix minutes) suivaient les femmes au march\u00e9 avec des couffins en paille qu\u2019elles remplissaient au fur et \u00e0 mesure de leurs achats.<\/p>\n<p>Dans la hara, on prenait son temps, le temps d\u2019\u00eatre pauvre et d\u2019en chercher un qui l\u2019\u00e9tait plus que soi, le temps de boire son caf\u00e9 devant son magasin, de manger son beignet \u00e0 l\u2019huile saupoudr\u00e9 de sucre, ou son bol de pois chiches parfum\u00e9 \u00e0 l\u2019ail et au cumin.<\/p>\n<p>Je vais m\u00eame te raconter quelque chose que tu n\u2019as jamais vu, et que tu ne verras jamais. Quand je faisais le march\u00e9 avec mon p\u00e8re, nous allions chez un marchand de p\u00e2tes qui les fabriquait lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Dans sa boutique, il posait les spaghetti en hauteur, sur des fils pour les s\u00e9cher, exactement comme du linge, et c\u2019est pour cela qu\u2019ils avaient la forme d\u2019un U aux branches d\u00e9mesur\u00e9es ; et quand on entrait chez lui, il fallait baisser la t\u00eate pour ne pas casser tout son travail de la journ\u00e9e.<\/p>\n<p>Les Tounsi n\u2019\u00e9taient pas tous pauvres, loin de l\u00e0.<\/p>\n<p>Il y en avait m\u00eame qui frimaient, et qui, pour payer, tiraient de leur gandoura un paquet de billets de banque gros comme la bible. Ceux l\u00e0, c\u2019\u00e9taient souvent des Djerbiens, parce qu\u2019ils avaient le sens des affaires.<\/p>\n<p>Mais comme ils portaient le sarouel (un pantalon de coton large qui bouffait sous le genou) et qu\u2019ils mangeaient dans la rue des briks \u00e0 l\u2019\u0153uf et des sandwichs tunisiens, ils n\u2019\u00e9taient pas consid\u00e9r\u00e9s comme tr\u00e8s distingu\u00e9s par les Guernis.<\/p>\n<p>Les Guernis, eux, logeaient dans des maisons modernes de la ville nouvelle&nbsp;et&nbsp;europ\u00e9enne, celle qui avait le gaz et l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 \u00e0 tous les \u00e9tages. Ils s\u2019habillaient, je te l\u2019ai dit, \u00e0 la fran\u00e7aise, en veste et pantalon, et quelquefois cravate pour les hommes, en tailleur et robe et bas \u00e0 baguette pour les femmes.<\/p>\n<p>Ils jouaient bien s\u00fbr \u00e0 la bezga (c\u2019et un jeu qui se joue avec quarante cartes, un peu comme la bataille), comme tout le monde, mais aussi au bridge et au tarot. C\u2019est parmi eux que se recrutaient les Juifs docteurs, avocats ou journalistes ; certains \u00e9taient m\u00eame franc-ma\u00e7ons comme mon oncle Charles et mon grand-oncle Serge Moati, le p\u00e8re de Serge Moati qui passe \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision ;C\u2019est pour te faire comprendre qu\u2019ils n\u2019avaient pas les m\u00eames fa\u00e7ons d\u2019agir et de penser.<\/p>\n<p>Ils n\u2019\u00e9taient pas plus intelligents ni plus beaux que les Tounsi, mais comme ils \u00e9taient un peu arriv\u00e9s dans les bagages des colonisateurs, ils en avaient adopt\u00e9 tous les pr\u00e9jug\u00e9s, quoique sur un mode mineur.<\/p>\n<p lang=\"en-US\">Et puis, comme on peut \u00eatre victime du racisme et devenir raciste soi-m\u00eame, chacune des deux fractions \u00e9tait retranch\u00e9e dans son mode de vie et organisait tout en parall\u00e8le.<\/p>\n<p lang=\"en-US\">Il y avait des synagogues tounsi et des synagogues guernis, des cimeti\u00e8res aussi, chacun le sien.<\/p>\n<p>C\u2019est un peu comme \u00e0 une \u00e9poque en France, entre catholiques et protestants : tous chr\u00e9tiens, je veux bien, mais chacun chez soi.<\/p>\n<p>Ce n\u2019\u00e9tait pas vraiment du racisme ; c\u2019\u00e9tait juste un solide m\u00e9pris fond\u00e9 sur la certitude de sa sup\u00e9riorit\u00e9 d\u2019un c\u00f4t\u00e9, et une vague indiff\u00e9rence teint\u00e9e d\u2019un brin d\u2019ironie de l\u2019autre.<\/p>\n<p lang=\"en-US\">Les guernis \u00e9taient des snobs, les Tounsi des ploucs.<\/p>\n<p>Pourtant,on prenait l\u2019ap\u00e9ritif ensemble. A propos de l\u2019ap\u00e9ritif, il y aurait long \u00e0 raconter<\/p>\n<p>Quand les hommes sortaient du travail, ils s\u2019autorisaient un ap\u00e9ritif \u00e0 la terrasse d\u2019un caf\u00e9. Comme il faisait presque toujours beau, cela se passait dehors, sur le trottoir. On se calait les fesses au bord de la chaise, et on \u00e9tendait les jambes devant soi, pour \u00eatre bien \u00e0 l\u2019aise. Puis, on commandait un huiti\u00e8me de boukha ( la boukha, c\u2019est de l\u2019alcool de figue, et un huiti\u00e8me, c\u2019est la dose normale d\u2019un homme normal) qui venait accompagn\u00e9 de quatre ou cinq coupelles remplies de salades, d\u2019olives, de petits rougets frits. Et, si dans la rue passait un marchand de petit pains, on le h\u00e9lait et cela faisait un petit repas avant le repas. Alors, bien s\u00fbr, si dans la rue passait un copain, on l\u2019appelait depuis sa table, m\u00eame s\u2019il \u00e9tait de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la rue, et on commandait un deuxi\u00e8me huiti\u00e8me. L\u2019usage voulait que chacun en paye un.<\/p>\n<p>Le dimanche, nous allions, mon p\u00e8re et moi faire le march\u00e9. Nous allions au Barhi. Il faut prononcer Barkhi. Au Barhi, un coup, c\u2019est moi qui faisais le hamel, un coup mon p\u00e8re, et quand les couffins \u00e9taient trop lourds, nous nous partagions le travail .<\/p>\n<p lang=\"en-US\">Il faut que je dise un mot du Barhi.<\/p>\n<p>D\u2019abord les l\u00e9gumes et les fruits n\u2019\u00e9taient pas rang\u00e9s dans des petites cagettes comme au march\u00e9, mais formaient une pyramide sur l\u2019\u00e9tal du marchand : c\u2019\u00e9tait l\u2019opulence; partout o\u00f9 tu tournais les yeux, il y avait des pyramides d\u2019oranges de mandarines, de navets, de poivrons, de tomates, de grenades, de citrons plus des l\u00e9gumes que tu ne connais pas, des cardons, des cardons sauvages, des petits artichauts violets, plus leurs cousins les petits artichauts sauvages dont les feuilles se terminent en pointe aigu\u00ebs, et quand on les mangeait, bouillis, il fallait faire attention \u00e0 ne pas se piquer, mais ils avaient un go\u00fbt d\u2019artichaut et de sauvagerie m\u00eal\u00e9e. On les appelait des gueurnines.<\/p>\n<p>J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 du fabricant de spaghettis avec ses fils \u00e0 s\u00e9cher les p\u00e2tes dans sa boutique ; les \u0153ufs, nous allions les acheter chez un gros arabe, avec sa ch\u00e9chia sur la t\u00eate, qui les mirait au bout d\u2019un rouleau de carton dans la lumi\u00e8re du soleil. Avec son tuyau de carton, il avait l\u2019air d\u2019un astrologue qui observe la lune, mais il avait les \u0153ufs les plus frais du march\u00e9.<\/p>\n<p>C\u2019est injuste pour le Barhi d\u2019en dire si peu, mais je compte sur ton imagination pour te remplir le nez les yeux et les oreilles avec les odeurs et les bruits du dimanche matin quand j\u2019allais faire le march\u00e9 avec mon p\u00e8re.<\/p>\n<p>Eh ! bien non ! je vais en dire encore quelque chose : Les poules ! Nous les achetions vivantes dans des cages. Mon p\u00e8re en d\u00e9signait une du doigt et le marchand la sortait par les ailerons pour que nous puissions t\u00e2ter l\u2019\u00e9paisseur de la viande. Puis, la poule passait sous nos yeux chez le rabbin (nous l\u2019appelions le rabbin, parce qu\u2019il connaissait les r\u00e8gles de la cacheroute et qu\u2019il avait un couteau au tranchant aiguis\u00e9 comme un fil tendu) ; le rabbin, en connaisseur, manipulait la poule pour v\u00e9rifier qu\u2019elle n\u2019avait pas de fracture, c\u2019est \u00e0 dire qu\u2019elle \u00e9tait vraiment cach\u00e8re, puis, d\u2019un seul coup, un seul de son couteau, il lui tranchait le cou et la passait prestement au d\u00e9plumeur plac\u00e9 derri\u00e8re lui, nettoyait son couteau et en \u00e9prouvait le fil impeccable sur son ongle long et sale en attendant la suivante. Pendant ce temps, mon p\u00e8re et moi, nous restions debout en attendant qu\u2019on nous rende la volaille toute propre emball\u00e9e dans un papier. Je ne veux pas quitter le quartier des volailles sans te dire un mot de l\u2019odeur, une odeur d\u00e9licieuse d\u2019ammoniaque et de fiente de poules, mais attention de poules en bonne sant\u00e9 et qui avaient pass\u00e9 toute leur vie de poule \u00e0 courir. Quand je veux me faire plaisir, je ferme les yeux et je repense \u00e0 cette odeur, et \u00e0 ces poules qu\u2019on livrait sans piti\u00e9 au couteau du rabbin.<\/p>\n<p>A neuf heures, nous avions faim ; enfin, non, nous n\u2019avions pas faim, mais nous nous arr\u00eations quand m\u00eame devant la boutique du marchand de pois chiches.&nbsp;<\/p>\n<p>Sur le feu, il y avait une marmite, une grande marmite, ventrue. Mon p\u00e8re commandait deux bols de pois chiches&nbsp;que le marchand nous remplissait avec sa grosse louche qui raclait consciencieusement le fond de la marmite, pour en ramener g\u00e9n\u00e9reusement le bouillon et les pois chiches. L\u00e0 dessus, il mettait du piment m\u00e9lang\u00e9 \u00e0 du cumin et de l\u2019ail \u00e9cras\u00e9, plus un grande gicl\u00e9e d\u2019huile d\u2019olive ; puis nous prenions chacun un petit pain que nous coupions dedans en petits morceaux ; et , avec la cuill\u00e8re, nous \u00e9puisions notre bol jusqu\u2019au fond, comme des hommes qui ont fait un bon march\u00e9 avec de bons l\u00e9gumes et du beau poisson aux yeux brillants.<\/p>\n<p>Parfois, nous options pour un beignet \u00e0 l\u2019huile. Le marchand \u00e9tait assis en tailleur sur un parvis de carreaux blancs qui surplombait une grand bassine d\u2019huile bouillante, et il avait un geste de la main, comme \u00e7a, tu vois, pour jeter la galette de p\u00e2te crue dans sa po\u00e8le. Nous prenions possession des beignets au sortir de leur bain d\u2019huile bouillante, et nous nous br\u00fblios avec bonheur&nbsp;le bout des doigts et la bouche !<\/p>\n<p>A dire, il y en aurait encore et encore, mais vous savez qu\u2019on ne peut jamais dire l\u2019essentiel; alors je&nbsp;te livre l\u2019\u00e9cume de mes souvenirs et je te fais confiance pour remplir les trous.<\/p>\n<p>Je suis retourn\u00e9 l\u00e0-bas trente ans plus tard. La vaste mosa\u00efque de gens et de cultures avait compl\u00e8tement disparu. J\u2019ai retrouv\u00e9 un pays monochrome, juste avec des Tunisiens. Les pauvres \u00e9taient toujours pauvres, et les plus beaux endroits du pays \u00e9taient vendus \u00e0 la semaine aux touristes, tu sais, ces allemandes en short qui rient trop fort et les fran\u00e7ais qui montent sur un chameau pour se faire photographier avec une ch\u00e9chia sur la t\u00eate.<\/p>\n<p>Voil\u00e0, c\u2019\u00e9tait la carte postale que je vous exp\u00e9die du pays de mes souvenirs.<\/p>\n<p>Portez vous bien<\/p>\n<p>Yvan<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comme l\u00e0-bas, dis, par Yvan Boccara Cher ami, En cette p\u00e9riode o\u00f9 tu entends parler de la Tunisie tous les jours, je ne peux pas m\u2019emp\u00eacher de te raconter un peu celle que j\u2019ai connue. A cette \u00e9poque l\u2019avenue Habib Bourguiba s\u2019appelait l\u2019avenue de France, et l\u2019avenue de la Libert\u00e9, l\u2019avenue de Paris. 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