{"id":64724,"date":"2021-01-31T19:40:53","date_gmt":"2021-01-31T19:40:53","guid":{"rendered":""},"modified":"2021-01-31T19:40:53","modified_gmt":"2021-01-31T19:40:53","slug":"une-lecture-juive-de-kafka","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/une-lecture-juive-de-kafka\/","title":{"rendered":"Une lecture juive de Kafka"},"content":{"rendered":"<p>Une lecture juive de Kafka<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Si nous pouvons lire aujourd&rsquo;hui l&rsquo;oeuvre de Kafka c&rsquo;est gr\u00e2ce \u00e0 son ami le plus proche, Max Brod. En effet, celui-ci, a sauv\u00e9 cette oeuvre par deux fois. Kafka n&rsquo;avait publi\u00e9 que peu de choses de son vivant, et dans ses derniers moments, se sachant atteint d&rsquo;une tuberculose incurable il avait demand\u00e9 \u00e0 Brod, son ex\u00e9cuteur testamentaire, de br\u00fbler tout ce qui n&rsquo;avait pas \u00e9t\u00e9 \u00e9dit\u00e9.<\/p>\n<p>Max Brod, conscient de la valeur des textes de Kafka, a transgress\u00e9 ses derni\u00e8res volont\u00e9s.<\/p>\n<p>De plus, pendant la seconde guerre mondiale, Brod est parti en Palestine en prenant soin d&#8217;emporter avec lui tous les manuscrits de Kafka, qui ont donc s\u00e9journ\u00e9 \u00e0 J\u00e9rusalem pendant quelques ann\u00e9es.<\/p>\n<p>L\u00e0 ne s&rsquo;arr\u00eatent pas les p\u00e9rip\u00e9ties que connut l&rsquo;oeuvre de Kafka&nbsp;; apr\u00e8s sa publication elle donna lieu \u00e0 bien des malentendus, elle fut souvent mal comprise, interpr\u00e9t\u00e9e de fa\u00e7on r\u00e9ductrice ou m\u00eame totalement d\u00e9figur\u00e9e. En France, en particulier, on fit de Kafka, une sorte de philosophe de l&rsquo;absurde, sous l&rsquo;influence de Camus (<i>cf. Le mythe de Sisyphe<\/i>). En effet, on a traduit, tardivement en fran\u00e7ais son journal et sa correspondance, qui permettent de mieux comprendre ce que Kafka a voulu dire.<\/p>\n<p>Il est vrai que Kafka a voulu faire de ses romans et de ses nouvelles des textes polys\u00e9miques, des textes dans lesquels se superposent de multiples couches de sens.&nbsp;<br \/>\nCes textes sont souvent des sortes de fables, de contes symboliques. Kafka adorait les contes et en particulier, comme il le dit souvent dans sa correspondance, les contes hassidiques. &nbsp;\u00a0\u00bb&nbsp; Ce sont les seules choses juives dans lesquelles [&#8230;] je me sente aussit\u00f4t chez moi&nbsp;\u00ab\u00a0(lettre \u00e0 Max Brod)<\/p>\n<p>Cette polys\u00e9mie a aussi brouill\u00e9 les pistes&nbsp;: on a voulu faire de Kafka un existentialiste un crypto-chr\u00e9tien, un marxiste, un anti-communiste, et bien d&rsquo;autres choses encore. (Il existe des milliers de commentaires des textes de Kafka, ce qui constitue un ph\u00e9nom\u00e8ne unique dans le domaine des Lettres)<\/p>\n<p>Mon but ici est donc de tenter de rendre \u00e0 Kafka son vrai visage&nbsp;: Kafka est avant tout un auteur juif m\u00eame si le mot \u00a0\u00bb&nbsp;juif&nbsp;\u00a0\u00bb n&rsquo;appara\u00eet pas dans son oeuvre&nbsp;; (on y reviendra. Si son projet le plus visible, dans une premi\u00e8re approche, est la volont\u00e9 de faire une caricature de l&rsquo;administration et de la bureaucratie, Kafka se place \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;une probl\u00e9matique juive.<\/p>\n<p>Pour clore ce pr\u00e9ambule je voudrais souligner que les questions qu&rsquo;il pose, \u00e0 propos de l&rsquo;existence juive, sont aujourd&rsquo;hui encore d&rsquo;une remarquable actualit\u00e9.<\/p>\n<ol>\n<li><b>L&rsquo;enfant de l&rsquo;assimilation<\/b>\n<p>Kafka est n\u00e9 en 1883 dans une famille juive en voie d&rsquo;assimilation. Dans sa prime jeunesse, cela ne lui pose aucun probl\u00e8me, puis, peu \u00e0 peu, il va se sentir en exil dans cette assimilation et la vivre comme une douloureuse perte d&rsquo;identit\u00e9. Ce th\u00e8me de la perte d&rsquo;identit\u00e9 hante une tr\u00e8s grande partie de son oeuvre, comme nous allons tenter de le voir dans un second temps. Mais en premier lieu voyons qui est cet enfant de l&rsquo;assimilation.<\/p>\n<p>Il vit le jour \u00e0 Prague, dans une Boh\u00e8me qui fait alors partie de l&rsquo;Empire Austro-Hongrois.<br \/>\n\tL&rsquo;\u00e9mancipation des Juifs est l\u00e0 toute r\u00e9cente, elle date de 1848, durant le r\u00e8gne de Fran\u00e7ois-Joseph. La r\u00e9volution de 1848 conc\u00e8de aux Juifs les m\u00eames libert\u00e9s que celles qui ont \u00e9t\u00e9 accord\u00e9es aux Juifs fran\u00e7ais par la R\u00e9volution fran\u00e7aise. D&rsquo;o\u00f9 la grande reconnaissance que les Juifs de L&rsquo;Empire vouaient \u00e0 Fran\u00e7ois-Joseph, et l&rsquo;utilisation fr\u00e9quente du pr\u00e9nom Franz pour nommer leurs fils.<\/p>\n<p>Kafka va donc assister \u00e0 une mutation radicale de l&rsquo;existence juive, et cela \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur m\u00eame de sa propre famille&nbsp;: les Juifs qui viennent d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 la citoyennet\u00e9 s&rsquo;engouffrent dans l&rsquo;occidentalisation et l&rsquo;assimilation, d\u00e9laissant leur propre culture, leur propre tradition. Certains changent de nom, d&rsquo;autres se convertissent au christianisme.<\/p>\n<p>Le tournant de 1848, est en effet, v\u00e9cu comme une grande lib\u00e9ration pour ces Juifs qui avaient \u00e9t\u00e9 soumis \u00e0 une r\u00e9elle discrimination. Depuis longtemps, ils vivaient dans des &nbsp;zones de r\u00e9sidence (comme c&rsquo;\u00e9tait aussi le cas dans l&#8217;empire des tsars) pour \u00a0\u00bb&nbsp;ralentir&nbsp;\u00a0\u00bb la croissance d\u00e9mographique des Juifs, seul le premier n\u00e9 des enfants d&rsquo;une famille juive pouvait obtenir une licence de mariage (sans le changement de 1848 le grand-p\u00e8re de Kafka n&rsquo;aurait pas pu se marier.)<\/p>\n<p>Les parents de Kafka sont donc originaires de zone plus ou moins rurales, de&nbsp;<i>shtetlech&nbsp;<\/i>o\u00f9 l&rsquo;on parlait le yiddish, le tch\u00e8que et parfois un peu l&rsquo;allemand.<\/p>\n<p>Dans ces zones de r\u00e9sidence, l&rsquo;\u00e9tude des textes traditionnels et la pratique des mitzvoth restaient le coeur de la vie juive.<\/p>\n<p>Le grand- p\u00e8re paternel de Kafka avait une boucherie cacher, Hermann le p\u00e8re de Kafka quitta l&rsquo;\u00e9cole tr\u00e8s jeune (dans les \u00e9coles juives la scolarit\u00e9 n&rsquo;\u00e9tait obligatoire que durant six ann\u00e9es), pour livrer de la viande, puis il devint colporteur. Dans l&rsquo;une de ses nouvelles&nbsp;:<i>Jos\u00e9phine la cantatrice ou le peuple des souris<\/i>, Kafka \u00e9voque l&rsquo;enfance de son p\u00e8re, les Juifs sont pr\u00e9sent\u00e9s sous la forme de petites souris pers\u00e9cut\u00e9es dont les enfants n&rsquo;ont pas le temps d&rsquo;\u00eatre des enfants&nbsp;; mais Hermann Kafka, le pauvre colporteur, va bient\u00f4t changer de situation. Les colporteurs correspondaient \u00e0 un besoin du capitalisme naissant. Ils deviennent des commer\u00e7ants et parfois m\u00eame de riches industriels qui peuvent d\u00e9sormais partir pour la ville. Hermann s&rsquo;installe \u00e0 Prague, o\u00f9 peu \u00e0 peu il se retrouve \u00e0 la t\u00eate d&rsquo;une entreprise prosp\u00e8re de bonneterie. A Prague, il va rencontrer Julie L\u00f6wy, dont la famille a aussi quitt\u00e9 la zone de r\u00e9sidence, c&rsquo;est une famille ais\u00e9e de brasseurs.<\/p>\n<p>Julie L\u00f6wy, la m\u00e8re de Kafka vient d&rsquo;une famille qui comptait un certain nombre d&rsquo;\u00e9rudits juifs. Kafka avoua souvent qu&rsquo;il se sentait tr\u00e8s proche de la lign\u00e9e maternelle. Il note dans son journal&nbsp;:&nbsp;\u00a0\u00bb&nbsp; Je m&rsquo;appelle Amschel en h\u00e9breu, comme le grand-p\u00e8re de ma m\u00e8re [&#8230;] Un homme tr\u00e8s pieux et tr\u00e8s savant.&nbsp;\u00ab\u00a01911<\/p>\n<p>Chez les Kafka, le magasin, la volont\u00e9 de r\u00e9ussite sociale, ne laisse que peu de place \u00e0 la pratique du juda\u00efsme. On se contente d&rsquo;aller \u00e0 la synagogue pour les grandes f\u00eates. La famille va \u00e0 la fois s&rsquo;assimiler et se germaniser.<\/p>\n<p>En effet la ville de Prague est faite de trois communaut\u00e9s&nbsp;: la plus importante est la communaut\u00e9 tch\u00e8que, mais c&rsquo;est aussi la plus modeste sur le plan \u00e9conomique&nbsp;; il y a une communaut\u00e9 allemande plus puissante, et les Juifs, troisi\u00e8me communaut\u00e9, veulent s&rsquo;identifier aux allemands et id\u00e9alisent la langue allemande qui est la langue du pouvoir.<\/p>\n<p>Hermann Kafka veut pour son fils une \u00e9ducation qui lui ouvre les portes de la r\u00e9ussite sociale. Franz fera donc un cursus primaire et secondaire dans des \u00e9coles allemandes (il y a tant de Juifs dans le lyc\u00e9e que fr\u00e9quente Kafka que l&rsquo;institution admet dans ses murs la pr\u00e9sence d&rsquo;un rabbin charg\u00e9 de l&rsquo;\u00e9ducation religieuse.) Par la suite,<\/p>\n<p>Kafka, entreprend des \u00e9tudes de droit&nbsp;: les \u00e9tudiants juifs choisissent souvent des professions lib\u00e9rales (avocat ou m\u00e9decin) dans lesquelles ils risquent moins de se heurter \u00e0 l&rsquo;antis\u00e9mitisme virulent qui continue \u00e0 exister dans l&#8217;empire Austro-Hongrois, en particulier dans les administrations. On retrouve dans bien des textes de Kafka l&#8217;empreinte laiss\u00e9e par ses \u00e9tudes de droit. Cependant, Kafka d\u00e9cide de ne pas devenir avocat. Il veut un emploi qui lui laisse du temps pour \u00e9crire. Finalement il travaillera dans une compagnie d&rsquo;assurance semi-\u00e9tatis\u00e9e. (Il pourra y entrer gr\u00e2ce au soutien d&rsquo;amis, car, en principe, cette administration n&#8217;emploie pas de Juifs).<\/p>\n<p>A l&rsquo;\u00e9poque de ses \u00e9tudes, Kafka ne s&rsquo;int\u00e9resse pas au juda\u00efsme&nbsp;: comme il l&rsquo;\u00e9crira plus tard dans&nbsp;<b><i>la lettre au p\u00e8re<\/i><\/b>, il n&rsquo;aime pas accompagner ses parents \u00e0 la synagogue car il ne comprend pas les pri\u00e8res en h\u00e9breu. Il voit l\u00e0, de plus, une sorte de juda\u00efsme mondain.<\/p>\n<p>Une affaire grave d&rsquo;antis\u00e9mitisme se d\u00e9roule en 1901&nbsp;: une rumeur de meurtre rituel provoque dans les rues de Prague de violentes manifestations antis\u00e9mites, dont Kafka ne semble avoir rien dit. Kafka se sent attir\u00e9 par les courants libertaires de Prague et m\u00eame l&rsquo;ath\u00e9isme<\/p>\n<p>Mais l&rsquo;attitude de Kafka vis \u00e0 vis du juda\u00efsme va se transformer radicalement, peut-\u00eatre sous l&rsquo;influence de ses amis les plus proches, (ils sont tous juifs), mais &gt;surtout, gr\u00e2ce \u00e0 une rencontre&nbsp;: celle d&rsquo;une troupe de th\u00e9\u00e2tre yiddish venue de Lemberg (1911.) La d\u00e9couverte de cette troupe tient une tr\u00e8s grande place dans le journal de Kafka. Le responsable de la troupe, L\u00f6wy devient pour Kafka un ami. Ainsi, il fait connaissance avec des Juifs beaucoup moins assimil\u00e9s que ceux qu&rsquo;il voit autour de lui, des Juifs qu&rsquo;il trouve \u00a0\u00bb&nbsp;authentiques&nbsp;\u00ab\u00a0, car ils ne sont pas encore vraiment \u00e9loign\u00e9s de la Tradition. Gr\u00e2ce \u00e0 ces com\u00e9diens Kafka renoue plus ou moins consciemment des liens avec ses anc\u00eatres maternels.<\/p>\n<p>Dans les&nbsp;<b><i>Recherches d&rsquo;un chien<\/i><\/b>&nbsp;(Pl\u00e9iade t. II) il raconte sa rencontre avec les hassidim de la troupe de fa\u00e7on tr\u00e8s imag\u00e9e. Tout cela le conduit \u00e0 remettre en question l&rsquo;\u00e9ducation qu&rsquo;il a re\u00e7ue. Dans&nbsp;<b><i>La lettre au p\u00e8re<\/i><\/b>&nbsp;(texte fondamental pour comprendre Kafka) il reproche violemment \u00e0 son p\u00e8re de ne lui avoir transmis qu&rsquo;un \u00a0\u00bb&nbsp;fant\u00f4me de Juda\u00efsme&nbsp;\u00ab\u00a0<\/p>\n<p>D\u00e9sormais Kafka oppose les Juifs de l&rsquo;Est, si mal per\u00e7us par les Juifs germanis\u00e9s, et en particulier par son p\u00e8re, aux Juifs de l&rsquo;Ouest. Les premiers sont \u00e0 ses yeux des Juifs \u00a0\u00bb&nbsp;authentiques&nbsp;\u00a0\u00bb conscients de leur culture et de leur histoire&nbsp;; alors que les autres veulent oublier leur identit\u00e9.<\/p>\n<p>A partir de 1911, Kafka regarde tout autrement l&rsquo;assimilation. Et la critique de l&rsquo;assimilation prend une place centrale dans son oeuvre.<\/p>\n<\/li>\n<li><b>L&rsquo;assimilation comme perte d&rsquo;identit\u00e9<\/b>\n<p>A partir de la rencontre avec la troupe des com\u00e9diens de Lemberg ,Kafka s&rsquo;engage dans un cheminement oppos\u00e9 \u00e0 celui de ses parents On peut parler d&rsquo;une sorte de \u00a0\u00bb&nbsp;d\u00e9sassimilation&nbsp;\u00a0\u00bb ou selon l&rsquo;expression de St\u00e9phane Moses, de \u00a0\u00bb&nbsp;dissimilation&nbsp;\u00ab\u00a0. L&rsquo;assimilation est d\u00e9sormais v\u00e9cue par Kafka comme une souffrance. Il se sent \u00e0 la fois dans et hors du Juda\u00efsme.<\/p>\n<p>Dans son cheminement, la premi\u00e8re \u00e9tape est une analyse de ce qu&rsquo;est l&rsquo;assimilation et cela, \u00e0 l&rsquo;aide de ses romans et de ses nouvelles.<\/p>\n<p>Quatre th\u00e8mes sont au centre de cette analyse&nbsp;:<\/p>\n<ul>\n<li>le th\u00e8me de l&rsquo;oubli<\/li>\n<li>le th\u00e8me de l&rsquo;hybridation<\/li>\n<li>le th\u00e8me de l&rsquo;identit\u00e9<\/li>\n<li>le th\u00e8me de la culpabilit\u00e9<\/li>\n<\/ul>\n<ol>\n<li>\n<p><b>L&rsquo;oubli<\/b><\/p>\n<p>L&rsquo;assimilation est d&rsquo;abord un&nbsp;<b>oubli.&nbsp;<\/b>Alors que le \u00a0\u00bb&nbsp;Zahor&nbsp;!&nbsp;\u00a0\u00bb Souviens toi&nbsp;! est au coeur du Juda\u00efsme, l&rsquo;assimil\u00e9 veut oublier ses racines, oublier la Tradition, C&rsquo;est \u00e0 dire l&rsquo;Etude des textes sacr\u00e9s, et la pratique des \u00a0\u00bb&nbsp;mitzvoth&nbsp;\u00ab\u00a0, des commandements. Il veut oublier les langues juives&nbsp;; il veut parfois oublier jusqu&rsquo;\u00e0 son nom. Il d\u00e9valorise sa culture d&rsquo;origine, il la consid\u00e8re comme p\u00e9rim\u00e9e et survalorise la culture du pays d&rsquo;accueil.<\/p>\n<p>Kafka nous a laiss\u00e9 un certain nombre de portraits f\u00e9roces de l&rsquo;assimil\u00e9.<\/p>\n<p>Par exemple dans une nouvelle intitul\u00e9e&nbsp;:&nbsp;<i>Communication \u00e0 une Acad\u00e9mie<\/i>&nbsp;(Kafka, oeuvres compl\u00e8tes, la Pl\u00e9iade T II) l&rsquo;assimil\u00e9 est pr\u00e9sent\u00e9 sous l&rsquo;apparence d&rsquo;un singe (une fois encore Kafka \u00e9crit un conte). Ce singe ne veut plus rien savoir de ses origines, il les a oubli\u00e9es&nbsp;:&nbsp;\u00a0\u00bb&nbsp;Mes exploits n&rsquo;auraient pas \u00e9t\u00e9 possibles, si j&rsquo;avais voulu m&rsquo;opini\u00e2trer \u00e0 songer \u00e0 mes origines [&#8230;] mes souvenirs s&rsquo;effac\u00e8rent de plus en plus&nbsp;\u00ab\u00a0<\/p>\n<p>Il se souvient seulement de s&rsquo;\u00eatre retrouv\u00e9 (ou senti&nbsp;?) dans une cage (le Juda\u00efsme), cage dont il voulait sortir au plus vite. Alors il invente une solution&nbsp;: il imite les humains, il se met \u00e0 parler, bref il devient un singe savant. On le sort, bien s\u00fbr, de sa cage et on l&#8217;emploie dans des cabarets. Kafka fait dire au singe&nbsp;:&nbsp;\u00a0\u00bb&nbsp; J&rsquo;ai acquis la culture moyenne d&rsquo;un Europ\u00e9en [&#8230;] cela m&rsquo;a aid\u00e9 \u00e0 sortir de la cage&nbsp;\u00ab\u00a0<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p><b>L&rsquo;hybridation<\/b><\/p>\n<p>L&rsquo;assimil\u00e9 ne peut tout effacer, il reste en lui quelque chose de ses origines&nbsp;: il est donc un mixte, un hybride. Le th\u00e8me de l&rsquo;hybride tint une grande place dans l&rsquo;oeuvre de Kafka. Le singe-homme est un hybride, on a d\u00e9j\u00e0 rencontr\u00e9 des souris qui sont humanis\u00e9es, un chien qui s&rsquo;interroge sur son histoire (cf&nbsp;<i>Les&nbsp;<\/i>recherches<i>&nbsp;d&rsquo;un chien<\/i>&nbsp;in O. Compl\u00e8tes Pl\u00e9iade T II ).<\/p>\n<p>Autres exemples tr\u00e8s int\u00e9ressants&nbsp;: le chat-agneau qui appara\u00eet dans&nbsp;<i>\u00a0\u00bb&nbsp;Un croisement<\/i>&nbsp;\u00ab\u00a0. La bobine de fil en forme d&rsquo;\u00e9toile, \u00e9voqu\u00e9e dans&nbsp;:&nbsp;<i>\u00a0\u00bb&nbsp;Le souci du p\u00e8re de famille<\/i>&nbsp;\u00a0\u00bb (Pl\u00e9iade t II)<\/p>\n<blockquote>\n<p><i>\u00a0\u00bb&nbsp;Un croisemen<\/i>t&nbsp;\u00a0\u00bb (Pl\u00e9iade t II)<\/p>\n<p>Le h\u00e9ros de l&rsquo;histoire a re\u00e7u, en h\u00e9ritage de son p\u00e8re, un \u00e9trange animal \u00a0\u00bb&nbsp;moiti\u00e9 chaton, moiti\u00e9 agneau&nbsp;\u00a0\u00bb qui&nbsp; vit en symbiose avec lui&nbsp;; comment ne pas voir dans cet hybride le \u00a0\u00bb&nbsp;fant\u00f4me de Juda\u00efsme\u00a0\u00bb transmis \u00e0 Kafka par son p\u00e8re&nbsp;?<\/p>\n<p>Cette b\u00eate n&rsquo;est pas un v\u00e9ritable chat, elle ne sait pas miauler&nbsp;; elle n&rsquo;est pas un v\u00e9ritable agneau, elle attaque les agneaux. Elle est un mixte, en plus elle voudrait \u00eatre un chien, et souffre tant de sa condition qu&rsquo;elle souhaite mourir sous le couteau du boucher.<\/p>\n<p>Ainsi dans ce conte il y un agneau, un chat, une allusion au chien et au couteau du boucher. On retrouve ici bien des \u00e9l\u00e9ments de \u00a0\u00bb&nbsp;had gadia&nbsp;\u00a0\u00bb le chant qui est chant\u00e9 \u00e0 la fin du S\u00e9der (le repas pascal). (Voir M. A. Ouaknin&nbsp;:&nbsp;<i>Et c&rsquo;est pourquoi on aime les libellules)<\/i><br \/>\n\t\tLes enfants Kafka percevaient le rituel du Seder, d\u00e9form\u00e9 par leur p\u00e8re, comme une caricature comique.<\/p>\n<p>Par del\u00e0 ce conte , Kafka \u00e9voque donc ce qu&rsquo;\u00e9tait devenu le juda\u00efsme dans sa famille, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment cette \u00a0\u00bb&nbsp;mixture &nbsp;\u00a0\u00bb qui tenait lieu de S\u00e9der<\/p>\n<\/blockquote>\n<blockquote>\n<p><i>Le souci du p\u00e8re de famille<\/i><\/p>\n<p>Un p\u00e8re de famille abrite chez lui un curieux hybride&nbsp;: qui se nomme Odradek. C&rsquo;est un objet et un \u00eatre humain. Son nom lui m\u00eame est \u00e9trange, c&rsquo;est peut-\u00eatre un m\u00e9lange de slave et d&rsquo;allemand&nbsp;; en r\u00e9alit\u00e9 on ne sait pas d&rsquo;o\u00f9 vient ce nom. Odradek est une bobine de fil qui parle, mais surtout c&rsquo;est une \u00e9toile&nbsp;; les fils qu&rsquo;elle porte sont cass\u00e9s et embrouill\u00e9s. Cette bobine se d\u00e9place avec une b\u00e9quille, si on lui demande \u00a0\u00bb&nbsp;o\u00f9 habites-tu&nbsp;?&nbsp;\u00a0\u00bb Elle r\u00e9pond&nbsp;:&nbsp;\u00a0\u00bb&nbsp;Pas de domicile fixe&nbsp;\u00ab\u00a0. Le p\u00e8re de famille s&rsquo;inqui\u00e8te&nbsp;: que va devenir Odradek&nbsp;? \u00a0\u00bb&nbsp;Peut-il donc mourir&nbsp;?&nbsp;\u00ab\u00a0<br \/>\n\t\tLa nouvelle se termine ainsi.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9toile&nbsp;: c&rsquo;est bien s\u00fbr, le peuple juif&nbsp;; les fils sont cass\u00e9s&nbsp;: au fil des g\u00e9n\u00e9ration quelque chose s&rsquo;est bris\u00e9 : la transmission ne fonctionne plus comme avant. L&rsquo;Etat juif n&rsquo;existe pas \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque&nbsp;: Odradek n&rsquo;a pas de domicile fixe. Le peuple juif perd sa culture, il marche avec une b\u00e9quille&nbsp;; est-il en voie de disparition&nbsp;? s&rsquo;inqui\u00e8te Kafka.<\/p>\n<\/blockquote>\n<\/li>\n<li>\n<p><b>L&rsquo;identit\u00e9<\/b><\/p>\n<p>L&rsquo;assimil\u00e9 est donc un hybride, enfonc\u00e9 dans l&rsquo;oubli. Il devient ainsi un homme sans qualit\u00e9s. Un homme qui, s&rsquo;il s&rsquo;interroge vraiment sur lui-m\u00eame, comme le fait Kafka<\/p>\n<p>ne sait plus tr\u00e8s bien qui il est. Dans une lettre \u00e0 sa premi\u00e8re fianc\u00e9e&nbsp;: F\u00e9lice Bauer<\/p>\n<p>Kafka \u00e9crit&nbsp;: les uns font de moi un \u00e9crivain allemand, les autres un \u00e9crivain juif&nbsp;; &nbsp;\u00ab\u00a0qui &nbsp;suis-je&nbsp;?&nbsp;\u00ab\u00a0<\/p>\n<p>Kafka se sent lui m\u00eame un hybride et en souffre. La question&nbsp;: qui suis-je&nbsp;? traverse toute son oeuvre. Dans son journal il note qu&rsquo;il manque \u00a0\u00bb&nbsp;de sol, d&rsquo;air et de loi&nbsp;\u00ab\u00a0<\/p>\n<p>A mesure qu&rsquo;il avance dans sa r\u00e9flexion sur l&rsquo;assimilation, il transforme ses personnages : il perdent leur identit\u00e9, ce qui se traduit par l&rsquo;effacement de leur nom.<\/p>\n<p>Les h\u00e9ros des deux grands romans inachev\u00e9s et posthumes,&nbsp;<i>Le Proc\u00e8s<\/i>&nbsp;et&nbsp;<i>Le Ch\u00e2teau<\/i>, sont respectivement Joseph K et K- ( Il existe de nombreuses interpr\u00e9tations de cette disparition des noms-&#8230; K\/Kafka K\/le nom juif qu&rsquo;on cache, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque etc&#8230;)<\/p>\n<p>Pour Marthe Robert le d\u00e9faut de nom renvoie \u00e0 un d\u00e9faut d&rsquo;\u00eatre du Juif qui perd son identit\u00e9.<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p><b>La culpabilit\u00e9<\/b><\/p>\n<p>Le th\u00e8me de la culpabilit\u00e9 appara\u00eet dans bien des textes de Kafka&nbsp;: dans&nbsp;<i>La lettre au<\/i>&nbsp;<i>p\u00e8re<\/i>, dans bien des nouvelles, mais surtout dans&nbsp;<i>Le Proc\u00e8s<\/i>.<\/p>\n<p>Rappel&nbsp; des grandes lignes de ce roman posthume et inachev\u00e9&nbsp;: Joseph K.&nbsp;\u00a0\u00bb&nbsp;sans avoir rien fait de mal&nbsp;\u00a0\u00bb est arr\u00eat\u00e9 un matin. De quoi l&rsquo;accuse -t-on&nbsp;? Les deux hommes qui viennent l&rsquo;arr\u00eater ne lui donnent pas la raison de cette arrestation. Commence alors pour ce modeste employ\u00e9 de banque un long p\u00e9riple \u00e0 travers les m\u00e9andres de l&rsquo;administration judiciaire, log\u00e9e dans des lieux glauques. Joseph K. voudrait savoir de quoi on l&rsquo;accuse. Il voudrait rencontrer le tribunal supr\u00eame, organiser une d\u00e9fense&nbsp;; mais toutes ses d\u00e9marches restent vaines. Finalement, il se laisse d\u00e9vorer par la machine judiciaire, qui le condamne \u00e0 mort.<\/p>\n<p>Ce roman contient une superposition de sens&nbsp;: il peut \u00eatre une critique de la justice, il peut avoir un sens m\u00e9taphysique (on y reviendra), mais il s&rsquo;agit aussi l\u00e0 d&rsquo;une auto-accusation&nbsp;: Kafka s&rsquo;est toujours senti culpabilis\u00e9 par son p\u00e8re, il se sens coupable de d\u00e9cevoir F\u00e9lice Bauer, sa fianc\u00e9e&nbsp; (il vient de rompre ses fian\u00e7ailles). Mais il y a aussi et surtout la culpabilit\u00e9 de qui r\u00eave parfois d&rsquo;avoir grandi comme un petit juif du shtetel.<\/p>\n<p>La culpabilit\u00e9 de celui qui ne se sent pas un \u00a0\u00bb&nbsp;Juif authentique&nbsp;\u00ab\u00a0<\/p>\n<p>Pour terminer l&rsquo;exploration de la m\u00e9ditation de Kafka sur l&rsquo;assimilation il est indispensable de faire le d\u00e9tour d&rsquo;un autre roman posthume et inachev\u00e9&nbsp;:&nbsp;<i>Le Ch\u00e2teau<\/i>. L\u00e0 aussi il s&rsquo;agit d&rsquo;un texte polys\u00e9mique&nbsp;: Brod lui-m\u00eame propose au moins deux interpr\u00e9tations de ce roman. Dans l&rsquo;une de ces deux interpr\u00e9tations il fait&nbsp;<i>du Ch\u00e2teau&nbsp;<\/i>le r\u00e9cit d&rsquo;un voyage juif en terre hostile&nbsp;; ou encore la qu\u00eate d&rsquo;une impossible assimilation. Rappel&nbsp;:K. un \u00e9tranger a \u00e9t\u00e9 appel\u00e9 pour exercer le m\u00e9tier d&rsquo;arpenteur, dans le domaine du comte west-west. Il arrive dans un \u00e9trange village surmont\u00e9 d&rsquo;un ch\u00e2teau. K. veut s&rsquo;int\u00e9grer au village mais n&rsquo;y parvient pas, il est rejet\u00e9. Il voudrait exercer la t\u00e2che pour laquelle il a \u00e9t\u00e9 appel\u00e9 mais son dossier s&rsquo;est perdu dans les rouages de l&rsquo;administration qui si\u00e8ge au ch\u00e2teau. Il voudrait donc parvenir jusqu&rsquo;au ch\u00e2teau, mais c&rsquo;est pour lui impossible. Il a une liaison avec Frieda, une femme du village&nbsp;; il pense l&rsquo;\u00e9pouser et ainsi s&rsquo;int\u00e9grer plus facilement, mais le projet de mariage \u00e9choue. Au contraire de Joseph K. dans le&nbsp;<i>Proc\u00e8s<\/i>, qui baisse les bras devant l&rsquo;administration , K. se bat pour son droit \u00e0 \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme les autres, mais en&nbsp;vain. Dans une des fins possibles (Kafka n&rsquo;a laiss\u00e9 que des \u00e9bauches de fins) K. meurt d&rsquo;\u00e9puisement.<\/p>\n<p>Kafka semble d\u00e9crire ici le p\u00e9riple de l&rsquo;assimil\u00e9 qui cherche vainement \u00e0 \u00eatre totalement int\u00e9gr\u00e9 (\u00e0 l&rsquo;\u00e9poque de Kafka c&rsquo;est encore particuli\u00e8rement difficile). A souligner que le Comte, invisible, qui r\u00e8gne au ch\u00e2teau s&rsquo;appelle West-west ou Ouest-ouest, son nom symbolise \u00e0 lui tout seul l&rsquo;occidentalisation dont r\u00eave le Juif de l&rsquo;ouest. La tentative de mariage avec Frieda rappelle que le mariage mixte a \u00e9t\u00e9 parfois vu par les Juifs d&rsquo;alors comme une sorte de porte ouverte vers l&rsquo;assimilation. A l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 il \u00e9crit&nbsp;<i>Le Ch\u00e2teau,<\/i>Kafka est d\u00e9j\u00e0 sioniste.<\/p>\n<p>Ce roman fait d&rsquo;ailleurs penser \u00e0 un des premiers textes litt\u00e9raires de T. Herzl&nbsp;:<i>Le nouveau ghetto<\/i>&nbsp;o\u00f9 il est dit que l&rsquo;assimil\u00e9 se heurte \u00e0 des murs, comme dans le ghetto, mais cette fois les murs sont des murs invisibles.<\/p>\n<\/li>\n<\/ol>\n<p>Ainsi une bonne partie de l&rsquo;oeuvre Kafka peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme l&rsquo;expression de la souffrance d&rsquo;un \u00e9crivain qui se sent \u00e0 distance de ce qu&rsquo;il voudrait \u00eatre, qui se sent dans un \u00a0\u00bb&nbsp;entre-deux&nbsp;\u00a0\u00bb difficile \u00e0 vivre&nbsp;; mais il faut aussit\u00f4t ajouter que Kafka a trouv\u00e9, \u00e0 sa fa\u00e7on, le chemin du retour vers le Juda\u00efsme.<\/p>\n<\/li>\n<li><b>Le chemin du retour<\/b>\n<ol>\n<li><b><i>Int\u00e9r\u00eat pour la culture juive<\/i><\/b>\n<p>Depuis sa rencontre avec la troupe de th\u00e9\u00e2tre yiddish Kafka lit des ouvrages concernant l&rsquo;histoire et la culture juive. Il lit la Bible en allemand, mais il va bient\u00f4t la lire en h\u00e9breu. En effet, \u00e0 partir de 1917 Kafka apprend l&rsquo;h\u00e9breu.<\/p>\n<\/li>\n<li><b><i>Etude de l&rsquo;h\u00e9breu<\/i><\/b>\n<p>Au moment de sa Bar-Mitzvah, Kafka n&rsquo;a pas \u00e9tudi\u00e9 l&rsquo;h\u00e9breu&nbsp;; il a simplement appris un texte par coeur. Il commence l&rsquo;h\u00e9breu moderne en autodidacte, puis il prend des le\u00e7ons avec le fils d&rsquo;un rabbin de Prague.<\/p>\n<p>Par la suite, il travaille avec Jiri Langer, un ami, qui a pass\u00e9 un certain temps en Galicie pour \u00e9tudier avec le rabbi de Belz&nbsp;; Langer lui enseigne l&rsquo;h\u00e9breu et lui parle aussi beaucoup du Hassidisme. Son dernier professeur d&rsquo;h\u00e9breu sera une \u00e9tudiante venue de J\u00e9rusalem&nbsp;: Puah Ben, la fille d&rsquo;un intellectuel, ami de Ben-Yehuda.<\/p>\n<p>A noter que F\u00e9lice, sa fianc\u00e9e berlinoise, lui avait parl\u00e9 des conf\u00e9rences de G. Scholem&nbsp;qui donnait une grande importance au retour \u00e0 l&rsquo;h\u00e9breu. L&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;h\u00e9breu permet \u00e0 Kafka de lire des passages de la Torah avec les commentaires de Rachi.<\/p>\n<\/li>\n<li><i><b>Sionisme<\/b><\/i>\n<p>Une autre raison explique l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de Kafka pour l&rsquo;h\u00e9breu&nbsp;: il adh\u00e8re en effet, \u00e0 l&rsquo;id\u00e9al sioniste en 1917&nbsp;; Brod avait tent\u00e9, en vain, de le convaincre auparavant&nbsp;; mais 1917 c&rsquo;est la date de la d\u00e9claration Balfour. Le sionisme ne semble plus une pure utopie<\/p>\n<p>Kafka voit certains de ses amis partir pour la Palestine. Ces d\u00e9parts lui semblent un vrai miracle&nbsp;; il \u00e9crit \u00e0 sa soeur Valli :&nbsp;\u00a0\u00bb&nbsp;C&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 quelque chose d&rsquo;\u00e9norme de prendre sa famille sur son dos, et de la transporter en Palestine. Que tant d&rsquo;hommes le fassent ce n&rsquo;est pas moins un miracle que celui de la mer rouge.&nbsp;\u00ab\u00a0<\/p>\n<p>Il a une vision plus ou moins mystique du sionisme&nbsp;: la&nbsp;\u00a0\u00bb&nbsp;mont\u00e9e&nbsp;\u00a0\u00bb en Palestine devrait permettre au peuple juif de reconstruire son identit\u00e9.<\/p>\n<\/li>\n<li><b><i>Dora<\/i><\/b>\n<p>A propos du retour de Kafka vers le juda\u00efsme, il faut aussi \u00e9voquer sa rencontre avec Dora Dymant, qui sera sa derni\u00e8re compagne. Kafka, qui a rompu \u00e0 plusieurs reprise des fian\u00e7ailles, rencontre, peu de temps avant sa mort, une jeune femme avec laquelle il s&rsquo;installe \u00e0 Berlin. Dora vient de Pologne, c&rsquo;est une tr\u00e8s bonne h\u00e9bra\u00efsante, elle a grandi dans un milieu hassidique dont elle s&rsquo;est un peu \u00e9loign\u00e9e&nbsp;; mais elle conna\u00eet parfaitement la tradition juive et apporte beaucoup \u00e0 Kafka&nbsp;: ensemble ils travaillent des textes traditionnels.<\/p>\n<p>A Berlin, Kafka suit des cours de Talmud \u00e0 l&rsquo;Acad\u00e9mie pour l&rsquo;\u00e9tude du juda\u00efsme. Kafka note dans son journal&nbsp;:&nbsp; \u00a0\u00bb&nbsp;l&rsquo;Ecole du juda\u00efsme est pour moi un havre de paix dans ce Berlin f\u00e9roce et dans les f\u00e9roces contr\u00e9es de ma vie int\u00e9rieure.&nbsp;\u00ab\u00a0<\/p>\n<p>A Berlin encore, Kafka et Dora forment le projet de partir en Palestine. Mais Kafka est depuis longtemps min\u00e9 par la tuberculose, il meurt en 1924. Il sera enterr\u00e9 religieusement dans le cimeti\u00e8re juif de Prague.<\/p>\n<\/li>\n<\/ol>\n<p>Kafka a donc suivi un itin\u00e9raire diam\u00e9tralement oppos\u00e9 \u00e0 celui de ses parents. Il fait partie de ces enfants de l&rsquo;assimilation qui ont cherch\u00e9, parfois de fa\u00e7on path\u00e9tique, \u00e0 retrouver des racines. (cf&nbsp;. :G. Scholem par exemple.) C&rsquo;est l\u00e0 une d\u00e9marche qui pour nous garde encore tout son sens.<\/p>\n<\/li>\n<\/ol>\n<p><b>Conclusion<\/b><\/p>\n<p>Deux questions<\/p>\n<ul>\n<li><b><i>Comment qualifier le juda\u00efsme de Kafka&nbsp;?<\/i><\/b><\/li>\n<li><b><i>Pourquoi dans ses oeuvres de fiction n&rsquo;a-t-il jamais employ\u00e9 le mot \u00a0\u00bb&nbsp;juif&nbsp;\u00a0\u00bb&nbsp;?<\/i><\/b><\/li>\n<\/ul>\n<ul>\n<li><b>Le juda\u00efsme de Kafka<\/b>\n<p>Kafka est rest\u00e9 un juif atypique&nbsp;: il n&rsquo;a jamais pratiqu\u00e9 les \u00a0\u00bb&nbsp;mitzwoth&nbsp;\u00ab\u00a0, les commandements. Dans une nouvelle intitul\u00e9e&nbsp;<i>Dans notre synagogue<\/i>&nbsp;il se compare \u00e0 une petite martre qui n&rsquo;est ni du c\u00f4t\u00e9 des hommes ni du c\u00f4t\u00e9 des femmes, elle se tient \u00e0 distance accroch\u00e9e \u00e0 une grille, vers le balcon des femmes.<\/p>\n<p>On a souvent fait de Kafka un ath\u00e9e, le penseur d&rsquo;un monde sans Dieu. Max Brod a refus\u00e9 ce point de vue. Pour lui on trouve chez Kafka&nbsp; \u00a0\u00bb&nbsp; les pr\u00e9misses de la foi, conquises sur un scepticisme radical&nbsp;\u00a0\u00bb (Brod&nbsp;: Kafka)<\/p>\n<p>Il semble que pour Kafka il existe une transcendance, mais elle est inconnaissable. Plusieurs textes de Kafka peuvent donner lieu \u00e0 une interpr\u00e9tation th\u00e9ologique. On s&rsquo;arr\u00eatera simplement \u00e0 un passage c\u00e9l\u00e8bre&nbsp;<i>du Proc\u00e8s<\/i>&nbsp;:&nbsp;\u00a0\u00bb&nbsp;Devant la Loi.&nbsp;\u00ab\u00a0<\/p>\n<p>Un \u00a0\u00bb&nbsp;homme de la campagne&nbsp;\u00a0\u00bb (ou de la terre) veut acc\u00e9der \u00e0 La Loi. Il se heurte \u00e0 un gardien qui lui refuse l&rsquo;entr\u00e9e&nbsp;&nbsp;\u00a0\u00bb&nbsp; pour le moment&nbsp;\u00ab\u00a0. Le temps passe, l&rsquo;homme vieillit, au seuil de la mort il demande pourquoi personne d&rsquo;autre ne tente de franchir cette porte.&nbsp;\u00a0\u00bb&nbsp;Elle n&rsquo;\u00e9tait faite que pour toi &nbsp;\u00a0\u00bb r\u00e9pond le gardien. Mais l&rsquo;homme a pos\u00e9 cette question trop tard. Il ne p\u00e9n\u00e8trera pas dans la Loi, pourtant avant de mourir il voit luire une lueur du cot\u00e9 de la Loi.<\/p>\n<p>On peut voir l\u00e0 le portrait d&rsquo;un&nbsp;\u00a0\u00bb&nbsp;Ham ha&rsquo;haretz&nbsp;\u00a0\u00bb (Kafka&nbsp;?) d&rsquo;un ignorant, qui ne pose pas les bonnes questions&nbsp;; ou bien qui se trouve face \u00e0 un inconnaissable dont seule se montre la lumi\u00e8re (la \u00a0\u00bb&nbsp;ch\u00e9hina&nbsp;\u00a0\u00bb &#8211; pr\u00e9sence sur terre de la transcendance ?)<\/p>\n<\/li>\n<li><b>Pourquoi Kafka a-t-il \u00a0\u00bb&nbsp;censur\u00e9&nbsp;\u00a0\u00bb le mot \u00a0\u00bb&nbsp;juif&nbsp;\u00a0\u00bb dans ses textes de fiction&nbsp;?<\/b>\n<p>Kafka a voulu donner \u00e0 ses textes une connotation fantastique&nbsp;; pour cela il efface presque tous les rep\u00e8res&nbsp;: pas de probl\u00e9matique juive explicite&nbsp;; la psychologie des personnages est r\u00e9duite au minimum&nbsp;; le temps&nbsp;et l&rsquo;espace sont estomp\u00e9s. Il obtient ainsi une atmosph\u00e8re \u00e9nigmatique et \u00e9trange.<\/p>\n<p>L&rsquo;absence de rep\u00e8res clairs engendre aussi la polys\u00e9mie recherch\u00e9e par Kafka. On peut faire de ses textes une \u00a0\u00bb&nbsp;lecture infinie&nbsp;\u00ab\u00a0, selon l&rsquo;expression de D. Banon. Ainsi le lecteur est appel\u00e9 \u00e0 faire une ex\u00e9g\u00e8se, conform\u00e9ment \u00e0 la tradition juive de la lecture.<\/p>\n<p>Enfin, Kafka a voulu aller du particulier \u00e0 l&rsquo;universel&nbsp; : il est pass\u00e9 de la difficult\u00e9 d&rsquo;\u00eatre un Juif \u00e0 la difficult\u00e9 d&rsquo;\u00eatre un humain.<\/p>\n<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une lecture juive de Kafka &nbsp; Si nous pouvons lire aujourd&rsquo;hui l&rsquo;oeuvre de Kafka c&rsquo;est gr\u00e2ce \u00e0 son ami le plus proche, Max Brod. En effet, celui-ci, a sauv\u00e9 cette oeuvre par deux fois. 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