{"id":65719,"date":"2021-08-22T16:08:13","date_gmt":"2021-08-22T16:08:13","guid":{"rendered":""},"modified":"2021-08-22T16:08:13","modified_gmt":"2021-08-22T16:08:13","slug":"papa-une-nouvelle-de-amos-oz","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/papa-une-nouvelle-de-amos-oz\/","title":{"rendered":"Papa : Une nouvelle de Amos Oz"},"content":{"rendered":"<p class=\"entry-title\">Papa&nbsp;: Une nouvelle de Amos&nbsp;Oz<\/p>\n<div class=\"post-info\">Moshe Yashar, un grand gaillard efflanqu\u00e9 de seize ans \u00e0 lunettes, le regard triste , vint trouver \u00e0 la pause de dix heures David Dagan, son professeur, \u00e0 qui il demanda l\u2019autorisation d\u2019aller voir son p\u00e8re apr\u00e8s l\u2019\u00e9cole et le travail obligatoire. Il pensait passer la nuit dans sa famille \u00e0 Or Yehouda et se lever \u00e0 quatre heures trente le lendemain matin pour rentrer au kibboutz par le premier car et arriver \u00e0 temps en classe.<\/div>\n<div class=\"entry-content\">\n<p class=\"has-medium-font-size\">David Dagan lui tapota amicalement l\u2019\u00e9paule.<br \/>\nChaque fois que tu pars, tu t\u2019\u00e9loignes de nous. Or tu commences \u00e0 bien t\u2019int\u00e9grer.<br \/>\n\u2013 C\u2019est mon p\u00e8re, objecta Moshe.<br \/>\nDavid Dagan prit le temps de la r\u00e9flexion avant de hocher la t\u00eate \u00e0 deux reprises, comme s\u2019il acquies\u00e7ait int\u00e9rieurement.<br \/>\n\u2013 Au fait, tu as appris \u00e0 nager ?<br \/>\nLes yeux baiss\u00e9s sur ses sandales, le gar\u00e7on r\u00e9pondit qu\u2019il progressait. \u2013 Et pourquoi as-tu les cheveux aussi courts ?<br \/>\nOn dirait un r\u00e9fugi\u00e9. Tu devrais les laisser pousser comme les autres. Bon, d\u2019accord, tu peux y aller, ajouta-t-il apr\u00e8s une br\u00e8ve h\u00e9sitation. A condition que tu ne sois pas en retard au premier cours. Et n\u2019oublie pas que tu fais partie de notre kibboutz \u00e0 pr\u00e9sent.<br \/>\nMosh\u00e9 Yashar \u00e9tait interne. Une assistante sociale l\u2019avait emmen\u00e9 chez nous : il avait sept ans \u00e0 la mort de sa m\u00e8re et, en raison de la maladie de son p\u00e8re, c\u2019\u00e9tait son oncle Sami, de Givat Olga, qui avait recueilli neveux et ni\u00e8ces. Des ann\u00e9es plus tard, l\u2019oncle \u00e9tant souffrant \u00e0 son tour, les services sociaux avaient d\u00e9cid\u00e9 de s\u00e9parer les fr\u00e8res et s\u0153urs pour les envoyer s\u00e9par\u00e9ment dans diff\u00e9rents kibboutz. V\u00eatu d\u2019une chemise blanche sans poches boutonn\u00e9e jusqu\u2019au menton et coiff\u00e9 d\u2019un b\u00e9ret noir, Mosh\u00e9 avait atterri \u00e0 Yikhat &nbsp;au d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e scolaire. Il adopta tr\u00e8s vite le short, le tricot de peau et les pieds nus comme nous. On l\u2019avait int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 l\u2019atelier artistique, au club de discussion sur l\u2019actualit\u00e9 et, gr\u00e2ce \u00e0 sa haute taille et sa souplesse, il ne se d\u00e9brouillait pas trop mal au basket-ball. Pourtant il restait \u00e0 part&nbsp;: il ne se joignait jamais \u00e0 nous quand on effectuait une razzia dans le garde-manger pour organiser un gueuleton en pleine nuit. Et lorsqu\u2019on allait passer la soir\u00e9e chez nos parents apr\u00e8s l\u2019\u00e9cole et le travail, Mosh\u00e9 s\u2019enfermait dans sa chambre pour faire ses devoirs ou se rendait \u00e0 la salle commune&nbsp;: l\u00e0, ses lunettes glissant sur le bout de son nez, il lisait m\u00e9thodiquement tous les journaux de bout en bout. Et il \u00e9tait le seul \u00e0 ne pas entonner des chansons nostalgiques au clair de lune, allong\u00e9 sur la pelouse, la t\u00eate sur les genoux d\u2019une fille.<br \/>\nA son arriv\u00e9e, nous le surnommions &nbsp;l\u2019extraterrestre, et nous moquions sa timidit\u00e9, mais nous avions cess\u00e9 quelques semaine plus tard car sa singularit\u00e9 avait on ne sait quoi de tranquillit\u00e9 et de r\u00e9serv\u00e9. S\u2019il \u00e9tait humili\u00e9, Mosh\u00e9 &nbsp;Yashar se contentait de vous regarder dans les yeux. \u00ab&nbsp;C\u2019est blessant.&nbsp;\u00bb l\u00e2chait-il sans hausser le ton. Il \u00e9tait serviable, pas rancunier pour deux sous, toujours dispos\u00e9 \u00e0 vous donner un coup de main pour transporter, d\u00e9m\u00e9nager ou accrocher quelque chose. Il ne rechignait pas non plus \u00e0 aider les railleurs, le cas \u00e9ch\u00e9ant. Le temps passant, nous ne l\u2019appelions plus l\u2019extraterrestre mais Moshik, surtout les filles envers qui il manifestait une d\u00e9licatesse instinctive contrastant avec notre humour vachard. Il s\u2019adressait \u00e0 elles comme si elles \u00e9taient des merveilles de la nature simplement parce que c\u2019\u00e9taient des filles.<br \/>\nLes cours avaient lieu le matin de sept \u00e0 treize heures. Apr\u00e8s le d\u00e9jeuner pris au r\u00e9fectoire scolaire, on se changeait et, de quatorze \u00e0 seize heures, chacun vaquait \u00e0 ses occupations. Mosh\u00e9 travaillait au poulailler ; contrairement \u00e0 la plupart d\u2019entre nous, il n\u2019avait jamais demand\u00e9 \u00e0 travailler ailleurs. il apprit tr\u00e8s vite \u00e0 distribuer la p\u00e2t\u00e9e dans les mangeoires, r\u00e9colter les \u0153ufs sur les \u00e9tag\u00e8res dans les chambres de ponte, les disposer dans des bo\u00eetes en carton, r\u00e9gler le thermostat de la couveuse et nourrir les poussins qu\u2019il vaccinait lui-m\u00eame. Shraga Szupak et Tsheshka Honig , deux pionniers responsables de la basse-cour, ne tarissaient pas d\u2019\u00e9loges \u00e0 son sujet. Il \u00e9tait rapide, travailleur, discret, ponctuel, m\u00e9ticuleux, il ne cassait pas les \u0153ufs, n\u2019oubliait jamais de changer la liti\u00e8re des poussins et ne se faisait pas porter p\u00e2le sous un pr\u00e9texte ou sous un autre.<br \/>\n-Oui, je le laisse partir voir sa famille m\u00eame si ce n\u2019est pas de gaiet\u00e9 &nbsp;de c\u0153ur, confia David Dagan \u00e0 Rivka Rikover, l\u2019une de ses coll\u00e8gues.<br \/>\n\u2013 Nous devrions l\u2019encourager \u00e0 couper les ponts, ils le font r\u00e9gresser.<br \/>\n\u2013 Nous autres, en arrivant ici, nous avions quitt\u00e9 nos parents sans un regard en arri\u00e8re ,rench\u00e9rit David. On avait tranch\u00e9 dans le vif, un &nbsp;point c\u2019est tout.<br \/>\n\u2013 Ce gar\u00e7on est un tr\u00e8s bon sujet&nbsp;: il est calme, b\u00fbcheur, sociable.<br \/>\n\u2013 Je suis globalement optimiste \u00e0 propos des S\u00e9farades, affirma David. Il faut parier sur eux, l\u2019investissement sera payant. D\u2019ici une g\u00e9n\u00e9ration ou deux, ils seront exactement comme nous.<br \/>\nAyant obtenu la permission de sortir, Mosh\u00e9 fon\u00e7a dans la chambre qu\u2019il partageait avec Tamir et Dror. Il avait profit\u00e9 de la r\u00e9cr\u00e9ation de dix heures pour pr\u00e9parer un petit sac- sous-v\u00eatements, chaussettes, chemise de rechange, brosse \u00e0 dents, dentifrice, <em>La Peste<\/em> de Camus et le vieux b\u00e9ret noir qu\u2019il cachait dans la penderie au milieu d\u2019une pile de v\u00eatements sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re de gauche, au-dessous de celle de Tamir.<br \/>\nApr\u00e8s la pause, il alla au cours d\u2019histoire que David Dagan consacra \u00e0 la vision marxiste de la R\u00e9volution fran\u00e7aise : le signe pr\u00e9curseur, la premi\u00e8re \u00e9tape d\u2019\u00e9volution historique n\u00e9cessaire et in\u00e9luctable aboutissant \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 sans classe. Gideon, Lilah et Carmela lev\u00e8rent la main.<br \/>\n\u00ab&nbsp;Attendez ,on va tirer les choses au clair.&nbsp;\u00bb r\u00e9pondit David Dagan avec fermet\u00e9.<br \/>\nMosh\u00e9 essuya ses lunettes et pris soigneusement des notes dans son cahier- c\u2019\u00e9tait un \u00e9l\u00e8ve consciencieux- mais il s\u2019abstint de poser des questions. Quelques semaines plus t\u00f4t, il avait lu \u00e0 la biblioth\u00e8que du lyc\u00e9e plusieurs chapitres du <em>Capital <\/em>et d\u00e9cid\u00e9 qu\u2019il n\u2019aimait pas Karl Marx. Chaque phrase ou presque aurait d\u00fb \u00eatre ponctu\u00e9e par un point d\u2019exclamation, ce qu\u2019il trouvait horripilant. Pour Marx, pensait-il, les lois sociales et historiques \u00e9taient aussi claires et stables que les lois de la nature. Postulat dont Mosh\u00e9 doutait fort.<\/p>\n<p>Le progr\u00e8s entra\u00eenait n\u00e9cessairement son lot de victimes, remarqua Lilah. David Dagan acquies\u00e7a en ajoutant que l\u2019histoire n\u2019\u00e9tait pas une partie de plaisir. L\u2019id\u00e9e d\u2019un bain de d\u2019un bain de sang r\u00e9vulsait Mosh\u00e9 que la perspective d\u2019une boum ne passionnait pas particuli\u00e8rement non plus. Il n\u2019y avait jamais assist\u00e9 et n\u2019en avait gu\u00e8re envie d\u2019ailleurs. Il passait une bonne partie de son temps libre dans la biblioth\u00e8que d\u00e9serte pendant que ses camarades allaient retrouver leurs parents. Il lisait tout ce qui lui tombait sous la main, entre autres <em>Patrouille arctique<\/em> de David Howarth, un roman d\u2019aventures traduit de l\u2019anglais. Il \u00e9tait parvenu \u00e0 la conclusion que les trois quarts de l\u2019humanit\u00e9 \u00e9taient en manque d\u2019affection. Il assista \u00e0 la le\u00e7on sur la R\u00e9volution fran\u00e7aise dans cet \u00e9tat d\u2019esprit.<br \/>\nApr\u00e8s la r\u00e9cr\u00e9ation, il y avait trigonom\u00e9trie et agriculture et, \u00e0 la fin des cours, tout le monde se pr\u00e9cipita dans les dortoirs ou chacun enfila ses v\u00eatements de travail avant d\u2019avaler son d\u00e9jeuner au r\u00e9fectoire. &nbsp;<br \/>\nLe repas \u00e9tait compos\u00e9 de galettes d\u2019\u00e9pinards et de pur\u00e9e de pommes de terre accompagn\u00e9es de cornichons et de carottes cuites \u00e0 l\u2019eau. Nous mourions de faim. On se goinfra de pain en r\u00e9clamant un suppl\u00e9ment de pur\u00e9e. Il faisait si chaud que chacun but deux ou trois verres \u00e0 la grande carafe d\u2019eau fra\u00eeche pos\u00e9 sur chaque table. Des mouches tournoyaient au-dessus de nos t\u00eates, pendant que de grands ventilateurs poussi\u00e9reux brassaient l\u2019air au plafond. Apr\u00e8s une compote de fruits en guise de dessert, on d\u00e9barrassa la table, en empilant la vaisselle sale devant le passe-plat de l\u2019office avant d\u2019aller travailler: Tamir au garage, Dror aux foins, Carmela \u00e0 la garderie et Lilah \u00e0 la lingerie.<\/p>\n<p>Avec ses habits couverts de poussi\u00e8re et ses souliers empestant la fiente, Mosh\u00e9 traversa l\u2019all\u00e9e bord\u00e9e de pins, d\u00e9passa les deux hangars abandonn\u00e9s, la remise au toit en t\u00f4le et gagna le vaste poulailler. La puanteur lui monta aux narines : des relents d\u2019 excr\u00e9ments, de poussi\u00e8re, d\u2019aliments, de plumes coinc\u00e9es dans les grillages, outre une odeur ind\u00e9finissable de promiscuit\u00e9 \u00e9touffante. Assise sur un tabouret, Tsheshka Honig, triait les bo\u00eetes d\u2019\u0153ufs en fonction de leurs calibres. Mosh\u00e9 l\u00e0 salua et signala que, le travail termin\u00e9, il prendrait le bus de seize heures pour aller voir son p\u00e8re. Quand elle \u00e9tait jeune, elle avait d\u00e9cid\u00e9 un beau jour de quitter la maison parentale pour partir en Isra\u00ebl et vivre au kibboutz, d\u00e9clara &nbsp;Tsheshka. Elle n\u2019avait pas pu dire au revoir \u00e0 ses parents, assassin\u00e9s par les nazis en Lituanie. \u00ab&nbsp;Ta famille vit dans des baraquements&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la mort de sa de sa m\u00e8re, quand son p\u00e8re et son oncle \u00e9taient tomb\u00e9s tour \u00e0 tour gravement malades, ses fr\u00e8res et s\u0153urs avaient \u00e9t\u00e9 dispers\u00e9s dans des kibboutz diff\u00e9rents, r\u00e9pliqua Mosh\u00e9 d\u2019un ton \u00e9gal- r\u00e9ponse qu\u2019il servait chaque fois qu\u2019on lui posait la question. Tout en parlant, il transporta une brouette sous l\u2019entonnoir du silo \u00e0 grains, la chargea \u00e0 rabord et entreprit de remplir les auges \u00e0 mesure qu\u2019il progressait sur le passage ciment\u00e9 s\u00e9parant les deux rang\u00e9es de cages, bourr\u00e9es de poulets, sous lesquelles s\u2019amoncelaient des monceaux d\u2019excr\u00e9ments. S\u2019il avisait un volatile mort, il le ramassait et le d\u00e9posait avec pr\u00e9caution sur la trav\u00e9e, derri\u00e8re lui. Une fois sa besogne achev\u00e9e, il revenait sur ses pas pour recueillir les petits cadavres.<br \/>\nDe sourds g\u00e9missements emplissaient l\u2019air, comme si les poules enferm\u00e9es deux \u00e0 deux se r\u00e9pandaient en lamentations sans fin, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s. De loin en loin, s\u2019\u00e9levait un cri strident, apeur\u00e9, \u00e0 croire qu\u2019un poulet avait brusquement devin\u00e9 comment cela finirait. Au fond, il n\u2019y en avait jamais eu et il n\u2019y en aurait jamais deux exactement pareils. M\u00eame s\u2019ils nous paraissaient en tout point semblables, ils \u00e9taient diff\u00e9rents, comme les hommes et les femmes, car, depuis l\u2019aube des temps, on n\u2019avait jamais vu deux cr\u00e9atures rigoureusement identiques.<br \/>\nMosh\u00e9 s\u2019\u00e9tait promis de devenir un jour, v\u00e9g\u00e9tarien, voire v\u00e9g\u00e9talien, seulement il avait repuss\u00e9 sine die la r\u00e9alisation de ce projet parce qu\u2019au kibboutz l\u2019entreprise n\u2019\u00e9tait gu\u00e8re ais\u00e9e. D\u00e9j\u00e0 qu\u2019il lui fallait d\u00e9ployer de grands efforts pour ressembler aux autres. Il devait se contr\u00f4ler. Faire comme si.<br \/>\nManger de la viande \u00e9tait cruel, se r\u00e9p\u00e9tait-il songeant au destin des malheureux volatiles entass\u00e9s dans leurs prisons grillag\u00e9es o\u00f9 ils ne pouvaient m\u00eame pas bouger. Les g\u00e9n\u00e9rations futures nous traiteraient d\u2019assassins, ils nous reprocheraient la consommation de cr\u00e9atures \u00e0 notre image, priv\u00e9es du contact de la terre, de l\u2019herbe parfum\u00e9e, l\u2019incubation artificielle, l\u2019\u00e9levage dans des cages surpeupl\u00e9es, le gavage, les \u0153ufs non f\u00e9cond\u00e9s, sans parler de l\u2019abattage et la plumaison de ces bestioles qu\u2019on d\u00e9pe\u00e7ait en nous l\u00e9chant les babines. Des mois durant, Mosh\u00e9 avait envisag\u00e9 d\u2019ouvrir une cage et subtiliser un oiseau qu\u2019il dissimulerait sous sa chemise pour le soustraire au regard per\u00e7ant de Tsheshka et Shraga&nbsp;; ensuite, il le l\u00e2cherait hors du kibboutz. Mais que deviendrait un poulet au milieu des champs&nbsp;? La nuit, les chacals affam\u00e9s n\u2019en feraient qu\u2019une bouch\u00e9e.<br \/>\nIl se d\u00e9go\u00fbtait, ce qui lui arrivait assez souvent pour des raisons diverses et vari\u00e9es. Ce m\u00e9pris de soi lui donnait la naus\u00e9e, alors il se traitait de mauviette, qualificatif dont David Dagan affublait ceux que rebutaient les atrocit\u00e9s in\u00e9vitables de la R\u00e9volution. Mosh\u00e9 v\u00e9n\u00e9rait son professeur un homme de principes aux id\u00e9es bien arr\u00eat\u00e9es qui &nbsp;l\u2019avait accueilli au kibboutz Yikhat et lui avait servi de mentor dans sa nouvelle vie. C\u2019est lui qui l\u2019avait pouss\u00e9 \u00e0 s\u2019inscrire aux groupes de dessin et de d\u00e9bats sur l\u2019actualit\u00e9, et l\u2019avait d\u00e9fendu bec et ongles contre les quolibets de ses camarades, \u00e0 son arriv\u00e9e.<br \/>\nMosh\u00e9 n\u2019ignorait pas que David vivait avec une adolescente, Edma Asherov, la fille de Nahum l\u2019\u00e9lectricien. Il y avait eu un d\u00e9fil\u00e9 de femmes dans l\u2019existence de David. Apr\u00e8s tout, ce n\u2019\u00e9tait pas un homme ordinaire, mais un philosophe, avait raisonn\u00e9 Mosh\u00e9, une fois la stupeur pass\u00e9e. Il ne le jugeait pas, parce que ce n\u2019\u00e9tait pas dans sa nature et qu\u2019il lui \u00e9tait profond\u00e9ment reconnaissant. Toutefois, il restait un peu surpris. Il s\u2019\u00e9tait souvent identifi\u00e9 \u00e0 David Dagan, seulement il ne se voyait pas afficher sa totale d\u00e9contraction envers le sexe oppos\u00e9. Ni la juste r\u00e9volution sociale, ni la lutte finale qu\u2019il leur avait enseign\u00e9es ne pourraient jamais instaurer l\u2019\u00e9galit\u00e9 entre des personnes telles que David, capables de s\u00e9duire n\u2019importe quelle femme sans lever le petit doigt, et un gar\u00e7on comme lui, qui ne l\u2019envisagerait pas m\u00eame dans ses r\u00eaves les plus fous.<\/p>\n<p>Mosh\u00e9 Yashar r\u00eavait parfois de Carmela Nevo sa camarade de classe, avec son l\u00e9ger sourire et ses doigts tirant de sa fl\u00fbte des m\u00e9lodies tristes. Il n\u2019avait jamais os\u00e9 lui adresser la parole ni la regarder en face. En classe- elle \u00e9tait assise deux rangs devant lui -, il contemplait \u00e0 loisir les petits cheveux follets sur sa nuque souple, pench\u00e9e sur son cahier. Un jour qu\u2019il passait l\u00e0 alors qu\u2019elle bavardait avec une amie, il caressa furtivement son ombre entre le mur et la lumi\u00e8re.<br \/>\nIl fut incapable de fermer l\u2019\u0153il la moiti\u00e9 de la nuit suivante.<\/p>\n<p>\u2013 Tu vas d\u2019abord r\u00e9gler le thermostat de la couveuse, puis tu v\u00e9rifieras le niveau de l\u2019eau dans les abreuvoirs, tu donneras \u00e0 manger aux poussins et tu rangeras les cartons d\u2019\u0153ufs dans la chambre froide, ensuite tu pourras filer, d\u00e9cr\u00e9ta Tsheshka. Je r\u00e9digerai le rapport \u00e0 ta place. Et je te laisserai partir quinze minutes plus t\u00f4t pour que tu aies le temps de te laver, te changer et attraper le bus de quatre heures.<\/p>\n<p>\u2013 Merci, fit Mosh\u00e9, occup\u00e9 \u00e0 ramasser les cadavres des poulets jonchant l\u2019all\u00e9e pour les d\u00e9poser et pour les d\u00e9poser dans un conteneur dispos\u00e9 dehors o\u00f9 on les br\u00fblerait. Je serai de retour demain matin et je viendrai travailler un quart d\u2019heure plus t\u00f4t apr\u00e8s l\u2019\u00e9cole.<br \/>\n\u2013 Tu dois leur montrer que tu es devenu un kibboutznik \u00e0 part enti\u00e8re, c\u2019est l\u2019essentiel, recommande Tsheshka.<\/p>\n<p>Sous la douche, un peu plus tard, il s\u2019appliqua \u00e0 chasser l\u2019odeur du poulailler \u00e0 grand renfort d\u2019eau et de savon, il se s\u00e9cha, enfila un pantalon aux plis impeccables et sa chemise blanche du shabbat dont il retroussa les manches jusqu\u2019aux coudes. Il alla ensuite chercher dans sa chambre le sac pr\u00e9par\u00e9 pendant la r\u00e9cr\u00e9ation et sortit au galop sen coupant par la pelouse et les parterres fleuris. Tsvi Provizor, le jardinier, \u00e0 genoux devant une plate-bande qu\u2019il d\u00e9sherbait, leva la t\u00eate et lui demanda o\u00f9 il allait.<\/p>\n<p>Mosh\u00e9, sur le point de r\u00e9pondre qu\u2019il partait pour rendre visite \u00e0 son p\u00e8re \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, se ravisa.<br \/>\n\u2013 En ville, se borna -t-il \u00e0 dire.<br \/>\n\u2013 Pourquoi&nbsp;? Qu\u2019y a-t-il l\u00e0 -bas que nous n\u2019ayons pas chez nous&nbsp;?<br \/>\n\u2013 Des inconnus, faillit r\u00e9torquer Mosh\u00e9 qui pr\u00e9f\u00e9ra s\u2019abstenir.<\/p>\n<p>Il descendit \u00e0 la gare routi\u00e8re et monta dans un autre autobus en direction de l\u2019h\u00f4pital. Il s\u2019installa sur la banquette du fond, tira de son sac son b\u00e9ret noir r\u00e2p\u00e9, l\u2019enfon\u00e7ant jusqu\u2019aux yeux, boutonna sa chemise sous le menton et rabattit les manches sur ses poignets. Il avait repris &nbsp;son apparence du jour o\u00f9 l\u2019assistante sociale l\u2019avait accompagn\u00e9 au kibboutz Yikhat, \u00e0 l\u2019exception de ses sandales d\u2019\u00e9t\u00e9, d\u00e9tail qui \u00e9chapperait \u00e0 son p\u00e8re, il en \u00e9tait pratiquement certain. Son p\u00e8re n\u2019avait presque plus conscience de ce qui l\u2019entourait.<br \/>\nDes relents de graillon et de combustible s\u2019infiltraient par les fen\u00eatres ouvertes pendant que l\u2019autobus s\u2019engageait dans les ruelles limitrophes.<br \/>\nMosh\u00e9 songea aux filles de sa classe qui avaient d\u00e9cid\u00e9 de l\u2019appeler Moshik. La vie \u00e9tait plut\u00f4t agr\u00e9able maintenant que les moqueries avaient cess\u00e9. Il aimait l\u2019\u00e9cole o\u00f9 &nbsp;l\u2019on pouvait venir pieds nus l\u2019\u00e9t\u00e9 et discuter librement avec les professeurs sans servilit\u00e9 aucune.<br \/>\nLe basket aussi lui plaisait bien, de m\u00eame que les activit\u00e9s extrascolaires&nbsp;: le club d\u2019arts plastiques et le groupe de discussion o\u00f9 l\u2019on d\u00e9battait de sujets d\u2019adultes entre deux camps adverses, les progressistes et les conservateurs. Mosh\u00e9 appartenait encore au monde ancien, il n\u2019\u00e9tait pas vraiment partisan du progr\u00e8s et pr\u00e9f\u00e9rait \u00e9couter et assimiler les opinions des uns et des autres plut\u00f4t que d\u2019exprimer son avis.<br \/>\nIl consacrait ses heures de libert\u00e9 \u00e0 lire Dosto\u00efevski, Camus et Kafka, emprunt\u00e9s \u00e0 la biblioth\u00e8que- la myst\u00e9rieuse \u00e9nigme que posaient ces \u0153uvres le troublait profond\u00e9ment. Les questions non r\u00e9solues l\u2019int\u00e9ressaient davantage que la solution du probl\u00e8me. Il \u00e9tait toujours en phase d\u2019adaptation et, d\u2019ici quelques mois, il saurait appr\u00e9hender le monde de la fa\u00e7on inculqu\u00e9e par David Dagan et les autres professeurs. Il serait enfin comme eux ! il enviait les gar\u00e7ons vautr\u00e9s sur la pelouse pendant les veill\u00e9es, la t\u00eate nich\u00e9e sur les genoux des filles, chantant \u00e0 pleine gorge des hymnes au travail &nbsp;et des airs patriotiques. Un frisson de panique et d\u2019excitation lui avait parcouru l\u2019\u00e9chine en apprenant que les gar\u00e7ons et les filles partageaient les douches jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2ge de douze ans. Tamir et Dror &nbsp;avaient donc vu Carmela nue chaque jour, spectacle qui devait les laisser de marbre tandis que lui, il lui suffisait d\u2019imaginer le fin duvet ornant la courbe d\u00e9licate de sa nuque pour entrer en transe. Leur ressemblerait-il jamais ? Il l\u2019esp\u00e9rait avec ferveur tout en le redoutant, persuad\u00e9 au fond de lui d\u2019en \u00eatre incapable.<\/p>\n<p>L\u2019autobus cahotait sur la route de Tel-Aviv, s\u2019arr\u00eatant \u00e0 chaque station pour laisser monter et descendre les voyageurs- de pauvres gens baragouinant le roumain, l\u2019arabe, le yiddish ou le hongrois, encombr\u00e9s de poulets vivants, de paquets emball\u00e9s dans des couvertures trou\u00e9es et de vieilles valises ficel\u00e9es avec des cordes. En cas de bousculades et d\u2019altercations, le chauffeur houspillait les passagers qui l\u2019injuriaient copieusement en retour.<br \/>\nA un moment donn\u00e9, il stoppa sur le bas-c\u00f4t\u00e9 entre deux agglom\u00e9rations, descendit et urina dans l\u2019herbe, le dos tourn\u00e9. Il remonta et red\u00e9marra dans un \u00e9pais nuage de fum\u00e9e naus\u00e9abonde. On transpirait \u00e0 grosses gouttes dans la chaleur moite. Le trajet \u00e9tait interminable du kibboutz Yikhat \u00e0 Tel-Aviv, encore plus long du fait d\u2019innombrables d\u00e9tours \u00e0 travers les localit\u00e9s avoisinantes, les baraquements des nouveaux immigrants, les vergers et les terrains vagues. Des cypr\u00e8s poussi\u00e9reux et des eucalyptus aux troncs pel\u00e9s bordaient la chauss\u00e9e. La lumi\u00e8re du jour d\u00e9clinait d\u00e9j\u00e0 quand Mosh\u00e9 se leva et tira sur la cordelette qui courait au plafond. L\u2019autocar s\u2019arr\u00eata \u00e0 un carrefour, il descendit et suivit le chemin de terre menant \u00e0 l\u2019h\u00f4pital.<br \/>\nIl aper\u00e7ut alors un petit chien b\u00e2tard gris-marron, la t\u00eate tachet\u00e9e de blanc, qui courait en crabe dans les buissons. L\u2019animal traversa la route au moment pr\u00e9cis o\u00f9 le bus s\u2019\u00e9branlait. La roue avant le manqua, mais l\u2019arri\u00e8re le percuta de plein fouet et l\u2019\u00e9crasa sans qu\u2019il puisse \u00e9mettre un seul jappement. On entendit un l\u00e9ger choc tandis que le car poursuivit sa route. Le petit cadavre ensanglant\u00e9 gisait sur le bitume fissur\u00e9, un sillon ensanglant\u00e9 suintant de sa croupe, il se d\u00e9battait dans les convulsions de l\u2019agonie, sa t\u00eate martelant le sol en cadence, ses pattes s\u2019agitant en tous sens, tandis qu\u2019un mince filet sombre coulait de sa gueule ouverte d\u00e9couvrant ses petits crocs \u00e9tincelants.<br \/>\nMosh\u00e9 se pr\u00e9cipita, il s\u2019agenouilla aupr\u00e8s de l\u2019animal aux yeux vitreux et lui ber\u00e7a la t\u00eate jusqu\u2019\u00e0 ce que les spasmes cessent. Il ramassa la d\u00e9pouille encore ti\u00e8de, de peur qu\u2019elle se fasse \u00e9crabouiller par un autre v\u00e9hicule, et la d\u00e9posa au pied d\u2019un eucalyptus au tronc chaul\u00e9, non loin de l\u2019arr\u00eat de bus.<br \/>\nIl se frotta les mains avec une poign\u00e9e de terre et s\u2019\u00e9vertua vainement \u00e0 \u00f4ter le sang qui maculait son pantalon et sa chemise blanche. Insensible \u00e0 ce qui l\u2019entourait, son p\u00e8re ne le remarquerait probablement pas. Mosh\u00e9 s\u2019attarda un petit moment, il tira son mouchoir de sa poche, nettoya ses lunettes embu\u00e9es, marqua une l\u00e9g\u00e8re h\u00e9sitation et se remit en marche \u00e0 grandes enjamb\u00e9es dans la nuit tombante.<\/p>\n<p>L\u2019h\u00f4pital, situ\u00e9 \u00e0 une vingtaine de minutes de la route \u00e9tait entour\u00e9 d\u2019un mur en b\u00e9ton h\u00e9riss\u00e9 de barbel\u00e9s. Entre-temps le sang \u00e9tait fig\u00e9 en larges t\u00e2ches couleur de rouille sur ses v\u00eatements.<\/p>\n<p>Un portier corpulent, en nage, une kippa sur la t\u00eate, gardait l\u2019entr\u00e9e. L\u2019heure des visites \u00e9tait largement d\u00e9pass\u00e9e, il devait revenir le lendemain, signala-t-il.<br \/>\nEncore secou\u00e9 par la mort du chien, les yeux mouill\u00e9s de larmes, le gar\u00e7on bredouilla qu\u2019il \u00e9tait venu du kibboutz Yikhat pour voir son p\u00e8re et devait retourner \u00e0 l\u2019\u00e9cole le lendemain matin \u00e0 sept heures. Le gros vigile, bien lun\u00e9 ce soir-l\u00e0, d\u00e9signa le b\u00e9ret noir que Mosh\u00e9 avait sur la t\u00eate et demanda si on profanait le shabbat au kibboutz et si on y mangeait non casher. La voix \u00e9trangl\u00e9e par l\u2019\u00e9motion, Mosh\u00e9 fut incapable de r\u00e9pondre.<br \/>\nLe gardien se radoucit.<br \/>\n\u2013 Ne pleure pas, petit. Allez, \u00e7a va , entre, mais la prochaine fois, d\u00e9brouille-toi pour arriver entre seize et dix-sept heures, pas plus tard. Maintenant tu as trente minutes, pas plus, d\u2019accord&nbsp;?<\/p>\n<p>Mosh\u00e9 le remercia et lui tendit machinalement la main. Le portier l\u2019ignora et tapota son b\u00e9ret \u00e0 deux reprises&nbsp;:<br \/>\n\u2013 Et ne profane pas le shabbat surtout, Hein ?<\/p>\n<p>Mosh\u00e9 traversa un petit jardin mal entretenu o\u00f9 se trouvaient deux bancs \u00e9caill\u00e9s et franchit le portail grillag\u00e9 qui s\u2019ouvrit quand il actionna une pochette au son gr\u00eale. Une dizaine d\u2019hommes et de femmes en peignoirs ray\u00e9s et chaussons se trouvaient dans le vestibule, vautr\u00e9s sur des si\u00e8ges en m\u00e9tal align\u00e9s le long des murs peints jusqu\u2019\u00e0 mi-hauteur de couleur kaki. Quelques-uns conversaient tout bas. Le surveillant taill\u00e9 comme une armoire \u00e0 glace en chemise \u00e0 fleurs, pantalon de treillis et brodequins, mastiquait du chewing-gum dans un coin. Une femme \u00e2g\u00e9e tricotait \u00e0 toute vitesse sans aiguille ni laine en \u00e9mettant des murmures confus. Un &nbsp;homme squelettique, les \u00e9paules vout\u00e9es, les mains agripp\u00e9es aux barreaux de la fen\u00eatre, apostrophait le monde noy\u00e9 d\u2019ombre. Assise sur une chaise pr\u00e8s de la porte, une vieille femme su\u00e7ait furieusement son pouce en marmonnant des suppliques.<\/p>\n<p>Mosh\u00e9 trouva son p\u00e8re avachi sur une chaise de fer gris sous la terrasse grillag\u00e9e. Une timbale o\u00f9 refroidissait du th\u00e9 \u00e9tait pos\u00e9e sur une table m\u00e9tallique \u00e9galement grise.<br \/>\nIl prit un si\u00e8ge libre \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son p\u00e8re en se penchant pour qu\u2019il ne remarque pas les taches de sang sur ses habits.<\/p>\n<p>\u2013 Bonjour Papa.<br \/>\nSon p\u00e8re le salua sans le regarder.<br \/>\n\u2013 Je suis venu te voir.<br \/>\n&nbsp;L\u2019autre acquies\u00e7a en silence.<br \/>\n\u2013 J\u2019ai pris l\u2019autobus.<br \/>\n\u2013 O\u00f9 est-il parti&nbsp;?<br \/>\n-Qi \u00e7a&nbsp;?<br \/>\n\u2013 Mosh\u00e9<br \/>\n-Mosh\u00e9, c\u2019est moi.<br \/>\n\u2013 C\u2019est toi ?<br \/>\n\u2013 Oui. Je suis venu te voir.<br \/>\n\u2013 Tu es Mosh\u00e9.<br \/>\n\u2013 Comment \u00e7a va, Papa&nbsp;?<br \/>\n\u2013 O\u00f9 est-il parti&nbsp;? O\u00f9&nbsp;? r\u00e9p\u00e9ta le p\u00e8re avec inqui\u00e9tude, d\u2019une voix infiniment triste, fr\u00e9missant de douleur.<br \/>\nMosh\u00e9 saisit sa main rid\u00e9e aux veines apparentes, ab\u00eem\u00e9e par les durs travaux de terrassement et de la culture de la terre.<br \/>\n\u2013 j\u2019arrive du kibboutz, Papa. Le kibboutz Yikhat. &nbsp;Je suis venu te voir. Tout se passe pour le mieux. Je vais tr\u00e8s bien.<br \/>\n\u2013 Tu es Mosh\u00e9&nbsp;?<\/p>\n<p>Le gar\u00e7on \u00e9voqua ses \u00e9tudes. David Dagan son professeur. La biblioth\u00e8que. Le poulailler o\u00f9 il travaillait. Les filles qui chantaient des airs m\u00e9lancoliques, si beaux. Il ouvrit son sac, en sortit le volume \u00e0 la couverture verte et lut les deux premiers paragraphes de <em>la Peste<\/em>. Avec sa kippa sur son cr\u00e2ne l\u00e9g\u00e8rement inclin\u00e9, le p\u00e8re l\u2019\u00e9coutait avec attention, les yeux las, mi-clos. Soudain, il s\u2019empara de la timbale et consid\u00e9ra le th\u00e9 froid en secouant tristement la t\u00eate avant de la reposer sur la table.<br \/>\n\u2013 O\u00f9 est-il parti&nbsp;?<br \/>\n\u2013 Je vais te chercher une autre tasse \u00e0 la cuisine. Du th\u00e9 chaud.<br \/>\nSon p\u00e8re se frotta le front de la main comme s\u2019il venait de se r\u00e9veiller.<br \/>\n\u2013 Tu es Mosh\u00e9, remarqua-t-il sombrement.<br \/>\nSon fils reprit la main brune de son p\u00e8re, qu\u2019il se garda d\u2019embrasser, se bornant \u00e0 serrer ses doigts inertes entre les siens. Il lui parla encore du basket, des livres qu\u2019il avait lus, des d\u00e9bats sur l\u2019actualit\u00e9, des discussions dans le cadre du club artistique auquel il participait, de Joseph K dans le roman de Kafka, de David Dagan, qui avait eu plusieurs \u00e9pouses en plus d\u2019un tas de ma\u00eetresses et vivait \u00e0 pr\u00e9sent avec une jeune fille de dix-sept ans, ce qui ne l\u2019emp\u00eachait pas de se consacrer \u00e0 ses \u00e9tudiants. Il avait d\u2019ailleurs pris sa d\u00e9fense alors que tout le monde se moquait de lui au d\u00e9but. Il avait un tic et commen\u00e7ait souvent ses phrases par&nbsp;: \u00ab&nbsp;Attends, on va tirer les choses au clair.&nbsp;\u00bb<br \/>\nMosh\u00e9 monologua dix bonnes minutes pendnant que son p\u00e8re l\u2019\u00e9coutait, les yeux ferm\u00e9s.<br \/>\nIl les rouvrit et d\u00e9clara d\u2019une voix lugubre&nbsp;:<br \/>\n\u2013 Bon. Tu dois partir maintenant. C\u2019est toi, Mosh\u00e9&nbsp;?<br \/>\n\u2013 Oui, Papa. Ne t\u2019en fais pas. Je reviendrai dans deux semaines. On m\u2019y autorisera. David Dagan me donnera la permission.<br \/>\nSon p\u00e8re hocha la t\u00eate, puis inclina le front sur sa poitrine, comme s\u2019il \u00e9tait en deuil.<br \/>\n\u2013 Au revoir, Papa, lan\u00e7a Mosh\u00e9. A bient\u00f4t, ne t\u2019inqui\u00e8te pas.<br \/>\nA la porte il jeta un dernier regard son p\u00e8re, immobile, les yeux fix\u00e9s sur la timbale.<br \/>\n\u2013 Comment va-t- il demanda Mosh\u00e9 au surveillant en pantalon de treillis&nbsp;?<br \/>\n\u2013 Bien. Il est calme. Si tout le monde pouvait lui ressembler&nbsp;! Tu es un bon fils. Dieu te b\u00e9nisse.<\/p>\n<p>Dehors, il faisait presque nuit. Mosh\u00e9 fut pris d\u2019une soudaine naus\u00e9e naus\u00e9e, ce d\u00e9go\u00fbt de soi qu\u2019il \u00e9prouvait souvent. Il \u00f4ta son b\u00e9ret noir, le fourra au fond de son sac, retroussa ses manches et ouvrit le dernier bouton de sa chemise. Le petit jardin de l\u2019h\u00f4pital \u00e9tait envahi d\u2019herbes folles et de chiendent. Un torchon oubli\u00e9 sur un banc et la ceinture d\u2019un peignoir au milieu des broussailles attir\u00e8rent son regard. Mosh\u00e9 \u00e9tait tr\u00e8s observateur, pas un d\u00e9tail ne lui \u00e9chappait. Il pensa \u00e0 Tsheshka Honig&nbsp;; &nbsp;elle lui avait appris \u00e0 rep\u00e9rer les poulets malades pour les isoler avant qu\u2019ils ne contaminent les autres.<br \/>\nIl songea aussi \u00e0 ses camarades de classe en train de chanter des m\u00e9lodies tristes, allong\u00e9s dans l\u2019herbe, la t\u00eate des gar\u00e7ons sur les genoux des filles.<br \/>\nLa t\u00eate blonde de Tamir, Dror, Gideon, Arnon ou d\u2019un autre reposait au m\u00eame moment contre le ventre de Carmela Nevo, les joues caress\u00e9es par la ti\u00e9deur de sa poitrine. Mosh\u00e9 aurait donn\u00e9 n\u2019importe quoi pour se trouver l\u00e0-bas en cet instant.<\/p>\n<p>\u00catre consid\u00e9r\u00e9 une bonne fois comme l\u2019un des leurs. Sachant qu\u2019il n\u2019y parviendrait jamais.<br \/>\n\u2013 Tiens, tu avais un b\u00e9ret en arrivant et tu ne l\u2019as plus en repartant&nbsp;? s\u2019exclama le gardien jovial alors que le gar\u00e7on franchissait la grille. Mosh\u00e9 lui jeta un rapide bonsoir avant de reprendre le chemin vers la route. Elle \u00e9tait d\u00e9serte quand il la rejoignit. Pas un v\u00e9hicule en vue. Il distingua \u00e0 l\u2019horizon des points lumineux. &nbsp;Des aboiements, les braiments d\u2019un \u00e2ne, des voix d\u2019enfants lui parvenaient de loin.<br \/>\nIl s\u2019accroupit sur le sol au pied de l\u2019eucalyptus peint en blanc, non loin de l\u2019endroit o\u00f9 gisait &nbsp;le chien \u00e9cras\u00e9, et patienta. Il attendit longtemps. Il lui sembla entendre des sanglots entrecoup\u00e9s venant de l\u2019h\u00f4pital sans en \u00eatre s\u00fbr. Il se figea pour \u00e9couter.<\/p>\n<p>Amos Oz Nouvelle publi\u00e9e dans le recueil&nbsp;: Entre Amis dans la collection Folio chez Gallimard.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Papa&nbsp;: Une nouvelle de Amos&nbsp;Oz Moshe Yashar, un grand gaillard efflanqu\u00e9 de seize ans \u00e0 lunettes, le regard triste , vint trouver \u00e0 la pause de dix heures David Dagan, son professeur, \u00e0 qui il demanda l\u2019autorisation d\u2019aller voir son p\u00e8re apr\u00e8s l\u2019\u00e9cole et le travail obligatoire. 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