{"id":69057,"date":"2023-12-24T18:31:21","date_gmt":"2023-12-24T18:31:21","guid":{"rendered":""},"modified":"2023-12-24T18:31:21","modified_gmt":"2023-12-24T18:31:21","slug":"les-livournais-a-tunis","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/les-livournais-a-tunis\/","title":{"rendered":"LES LIVOURNAIS \u00c0 TUNIS"},"content":{"rendered":"<p>LES LIVOURNAIS \u00c0 TUNIS \u20131609-1951, par Lionel Levy<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>En 1932, \u00e0 l\u2019occasion d\u2019un voyage en Italie, Fernand Braudel, alors professeur \u00e0 Alger, fit escale \u00e0 Tunis. Il l\u2019\u00e9voquait ainsi en 1983 dans le Corriere della Sera :<\/p>\n<p>\u00ab Je fis halte \u00e0 Tunis, la ville nord-africaine, m\u00e9diterran\u00e9enne, d\u00e9j\u00e0 levantine, que je pr\u00e9f\u00e9rais \u00e0 toutes les autres (\u2026) L\u2019Italie et la France, tout en se querellant, y avaient greff\u00e9 sur un vieil h\u00e9ritage la ville la plus joyeuse, \u00e9tonnante et capiteuse que j\u2019aie jamais connue. \u00bb Dans son journal personnel \u00e9tudi\u00e9 par sa disciple Giuliana Gemelli il ajoutait : \u00ab Po\u00e9sie, lumi\u00e8re, joies de la table (\u2026) plaisir \u00e9perdu de la mer (\u2026) la M\u00e9diterran\u00e9e est pour moi m\u00e9lange (\u2026) Tunis me plaisait : un m\u00e9lange. \u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>1609, Arriv\u00e9e des Moriscos,<\/strong><\/p>\n<p>J\u2019ai pris comme point de d\u00e9part de cette conf\u00e9rence, 1609. Pourquoi tant de pr\u00e9cision ? C\u2019est que ce fut l\u2019ann\u00e9e d\u2019un grand \u00e9v\u00e9nement de m\u00e9lange ethnique, social et culturel dans le Tunis d\u2019Othman Dey. \u00c0 cette date, Philippe III d\u2019Espagne avait expuls\u00e9 quelques centaines de milliers de Morisques. On appelait ainsi les musulmans convertis de force au christianisme. Contrairement aux Juifs, les musulmans espagnols n\u2019avaient pas eu, en 1492, \u00e0 choisir entre l\u2019exil ou la conversion. Ils furent convertis d\u2019office et de force. Leur d\u00e9part massif aurait signifi\u00e9, en effet, la ruine des grands propri\u00e9taires fonciers, ainsi priv\u00e9s de leur main d\u2019\u0153uvre. Ces grands propri\u00e9taires furent d\u2019ailleurs, par pur int\u00e9r\u00eat, les principaux d\u00e9fenseurs des Morisques. Ils firent pression pour adoucir le poids de l\u2019Inquisition. Ils avaient r\u00e9trospectivement raison. Le d\u00e9part de cette nombreuse main d\u2019\u0153uvre tr\u00e8s qualifi\u00e9e fut, peut-\u00eatre davantage encore que celui des Juifs, une cause de la ruine de l\u2019Espagne. Mais l\u2019unit\u00e9 religieuse du royaume devenait au XVIIe si\u00e8cle un imp\u00e9ratif absolu pour les monarchies catholiques. Les Morisques se montraient totalement r\u00e9fractaires \u00e0 la christianisation. Parmi les pays d\u2019accueil, la Tunisie en re\u00e7ut le plus grand contingent : certains auteurs disent 80.000, d\u2019autres 40.000, dans le Cap Bon et, pour leur majorit\u00e9, \u00e0 Tunis m\u00eame. Pourquoi Tunis ? Nous sommes alors encore nominalement dans l\u2019empire Ottoman. Les Andalous (on appelle ainsi tous les musulmans Espagnols, y compris les plus nombreux qui viennent du Nord de l\u2019Espagne) sont tr\u00e8s appr\u00e9ci\u00e9s par le Sultan, au m\u00eame titre d\u2019ailleurs que les Juifs ib\u00e9riques, et maintenant les Nouveaux-Chr\u00e9tiens qui, soit pour \u00e9chapper aux poursuites de l\u2019Inquisition, soit pour fuir les incapacit\u00e9s professionnelles d\u00e9coulant du r\u00e9gime de Limpieza de sangre, quittent massivement et volontairement l\u2019Espagne et le Portugal.<\/p>\n<p>Ces Moriscos obtiennent des avantages consid\u00e9rables. Comme la plupart d\u2019entre eux ne parle pas l\u2019arabe mais seulement l\u2019espagnol, on les autorise \u00e0 s\u2019exprimer et m\u00eame \u00e0 \u00e9crire dans cette langue, en caract\u00e8res latins contrairement \u00e0 l\u2019interdiction constante en terre d\u2019Islam. La pr\u00e9sidence du Tribunal de Commerce leur est statutairement et obligatoirement confi\u00e9e. Huit sur dix des syndics de corporations, les amines, sont des Morisques. Leur cheikh, dont le premier se nomme Luis Zapata, jouit du privil\u00e8ge de s\u2019asseoir \u00e0 la droite du Dey, usage maintenu jusqu\u2019en 1890. Leurs bonnes relations avec les Livournais sont d\u00e9montr\u00e9es par quelques faits. \u00c0 l\u2019occasion de proc\u00e8s, des Morisques viennent souvent t\u00e9moigner en faveur des Livournais#. Lorsqu\u2019ils voyagent \u00e0 Livourne pour affaires, ils s\u2019installent dans le quartier juif. Enfin les ordonnances sur le luxe de la communaut\u00e9 portugaise de Tunis interdisent aux femmes de porter des bijoux dans les maisons des Maures, et m\u00eame de danser dans lesdites maisons, ce qui implique une certaine convivialit\u00e9 et des r\u00e9ceptions r\u00e9ciproques.<\/p>\n<h4>Arriv\u00e9e des Portugais ou Livournais<\/h4>\n<p>C\u2019est autour de cette date de 1609 que commencent \u00e0 se manifester \u00e0 Tunis quelques marchands dits Portugais ou Livournais. Leur situation n\u2019est pas parall\u00e8le de celle des musulmans espagnols. Ils ne sont pas expuls\u00e9s, mais ont fui la pers\u00e9cution. Paradoxalement, alors que leurs compatriotes musulmans ne parlent pas l\u2019arabe, les Nouveaux-Chr\u00e9tiens qu\u2019on appelle en Espagne Conversos, Marranos, Portugais, gens du n\u00e9goce ou hommes de la Nation, ont, en g\u00e9n\u00e9ral, traditionnellement \u00e9tudi\u00e9 l\u2019arabe. Avant de vous le montrer, il me faut expliquer ces diff\u00e9rents qualificatifs.<\/p>\n<p>Marrano vient de l\u2019arabe-espagnol Mahran, signifiant \u00ab interdit \u00bb. Comme musulmans et Juifs s\u2019abstenaient de consommer du porc en raison de l\u2019interdit religieux, ce mot fut appliqu\u00e9 par les chr\u00e9tiens \u00e0 l\u2019objet m\u00eame de l\u2019interdit, si bien que Mahran prit le sens de porc, et par application p\u00e9jorative, vint \u00e0 d\u00e9signer ces chr\u00e9tiens insinc\u00e8res. Portugais, dans l\u2019Espagne de Philippe III, est devenu synonyme de Juif. La grande majorit\u00e9 des expuls\u00e9s de 1492 avait trouv\u00e9 refuge au Portugal. Ils y furent convertis de force en 1497 avec interdiction de sortie du royaume. L\u2019Inquisition ne fut effective au Portugal que vers 1540. Beaucoup retourn\u00e8rent en Espagne \u00e0 la fin du XVI\u00e8me si\u00e8cle. Plus tard Olivares, le ministre tout puissant de Philippe IV, essaierait de faire revenir les grands marchands dits Portugais pour obtenir des pr\u00eats plus avantageux que ceux des banques g\u00e9noises. Mais ces revenants, officiellement catholiques, \u00e9taient impopulaires en Espagne en raison de leur prosp\u00e9rit\u00e9 et de leur h\u00e9r\u00e9sie suppos\u00e9e. Malgr\u00e9 leur origine espagnole, le peuple les appelait les Portugais. Eux-m\u00eames s\u2019emparaient de l\u2019appellation, dans un sens non point p\u00e9joratif cette fois, mais prestigieux, d\u00e9signant, dans tous les pays d\u2019exil, Pays-Bas, Angleterre, France du Sud-Ouest, Italie, Br\u00e9sil, Empire Ottoman, les familles partageant leur destin et leur rang social.<\/p>\n<p>\u00c0 Anvers, l\u2019expression Nation Portugaise, utilis\u00e9e pour la premi\u00e8re fois en 1510 dans un d\u00e9cret municipal accordant certains privil\u00e8ges aux marchands portugais, d\u00e9signait bien, \u00e0 l\u2019origine, une colonie de marchands venus du Portugal, mais, les Conversos formant 90 % de cette colonie, l\u2019usage donna encore \u00e0 cette Nation le sens de Juifs dissimul\u00e9s.<\/p>\n<p>Gens du n\u00e9goce est une appellation plus ou moins p\u00e9jorative visant la fonction \u00e9conomique de ce groupe particulier. Elle est utilis\u00e9e non seulement par les Vieux-Chr\u00e9tiens \u00e0 l\u2019\u00e9gard des Nouveaux, mais m\u00eame par d\u2019autres groupes de Juifs. Dans un responsum du 20 juillet 1741, le Rab. Ouziel El Ha\u00efk d\u00e9crit ainsi l\u2019arriv\u00e9e des Livournais : Apr\u00e8s de longues ann\u00e9es vinrent s\u2019installer quelques personnes du royaume d\u2019Edom ; elles le firent en toute tranquillit\u00e9, au point qu\u2019on les appela \u00ab les commer\u00e7ants de la ville \u00bb Chaque jour s\u2019y ajout\u00e8rent d\u2019autres commer\u00e7ants de m\u00eame origine qui s\u2019install\u00e8rent \u00e0 demeure dans la ville de Tunis, dans la prosp\u00e9rit\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Tous les historiens des Portugais insistent sur leur extr\u00eame mobilit\u00e9 au XVII\u00e8me si\u00e8cle. La plupart des personnes cit\u00e9es dans l\u2019ouvrage de Grandchamp, \u00e0 l\u2019occasion d\u2019op\u00e9rations commerciales \u00e0 Tunis, se retrouve peu apr\u00e8s \u00e0 Livourne exer\u00e7ant des charges au sein de la Nation, mais aussi \u00e0 Venise, Amsterdam, Salonique, Smyrne, Alexandrie. Miriam Bodian, historienne am\u00e9ricaine de talent, auteur de Hebrews of the Portuguese Nation, explique que le sens de Nation n\u2019\u00e9tait pas le m\u00eame selon qu\u2019il \u00e9tait prononc\u00e9 par les autres ou par les descendants des conversos. \u00c0 tous les niveaux, \u00e9crit-elle, les membres de la communaut\u00e9 d\u2019Amsterdam avaient des parents \u00e0 Hambourg, Rouen, Salonique, Pise, Livourne, Tunis, J\u00e9rusalem, le Br\u00e9sil, Cura\u00e7ao, Surinam. Ils \u00e9taient membres de la Nation \u00e0 Amsterdam mais aussi partout, au sens d\u2019une affiliation lointaine, au-del\u00e0 de leur horizon visuel, et profonde dans le pass\u00e9.<\/p>\n<p>Tunis fut une \u00e9tape essentielle dans le circuit Mer du Nord-Proche Orient. Il faut prendre du recul et rappeler que les r\u00e9publiques italiennes, Venise, Pise, G\u00eanes et Florence servirent de transporteurs au commerce du monde musulman. Une \u00e2pre concurrence les opposa longtemps. Les principales maisons de commerce florentines \u00e9taient repr\u00e9sent\u00e9es \u00e0 Tunis au XIV\u00e8me si\u00e8cle. Les V\u00e9nitiens avaient organis\u00e9 une ligne r\u00e9guli\u00e8re de la Baltique au Levant. Au XVII\u00e8me si\u00e8cle, la place \u00e9tait \u00e0 prendre car ces r\u00e9publiques savaient qu\u2019elles ne pouvaient utilement travailler avec les ports musulmans sans la pr\u00e9sence d\u2019une colonie. Or, elles n\u2019\u00e9taient plus \u00e0 m\u00eame d\u2019organiser ces structures. En octobre 1615 Manoel Carvalho affr\u00e9tait \u00e0 Rotterdam un navire pour Tunis et Venise, navire qui resta \u00e0 son service une ann\u00e9e enti\u00e8re. Les ann\u00e9es suivantes il nolisa un navire pour faire la navette dix mois durant entre Venise, Tunis et Alexandrie. Un Mordekhay Baruch Carvalho, rabbin, m\u00e9decin et grand marchand \u00e0 Tunis, fut, en 1752, successeur du grand rabbin des Livournais Isaac Lumbroso dont il fut le disciple. Le nom compos\u00e9 Baruch Carvalho a exist\u00e9 au XVIIe si\u00e8cle tant \u00e0 Amsterdam qu\u2019\u00e0 Livourne. La pr\u00e9somption est forte qu\u2019il s\u2019agisse de la m\u00eame famille compte tenu du niveau social.<\/p>\n<p><strong>Portugais et monde arabe.<\/strong><\/p>\n<p>On s\u2019est pos\u00e9 des questions sur la culture de ces marchands portugais. \u00c9taient-ils lusophones ou hispanophones ? Se sont-ils plus ou moins arabis\u00e9s par leur implantation \u00e0 Tunis et leurs contacts avec leurs coreligionnaires du pays ?<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9tude des communaut\u00e9s juives implant\u00e9es dans les places portugaises du Maroc nous r\u00e9v\u00e8le que l\u2019arabe classique continuait, au XV\u00e8me si\u00e8cle, m\u00eame apr\u00e8s la Reconquista, de faire partie du bagage culturel des marchands dits \u00ab portugais \u00bb (cf. Haim Zafrani). Rodrigues da Silva Tavim, historien portugais, a montr\u00e9 que le Roi Manuel, apr\u00e8s la conversion forc\u00e9e des Juifs en 1497, avait encourag\u00e9 l\u2019\u00e9migration de certains d\u2019entre eux dans les nouvelles places fortes portugaises du Maroc, en leur promettant la libert\u00e9 religieuse. Cet apparent lib\u00e9ralisme \u00e9tait consenti justement en raison de leur connaissance de la langue arabe qui les rendait indispensables dans les contacts avec les autorit\u00e9s marocaines. Ce savoir fut entretenu. Au d\u00e9but du XVIIe si\u00e8cle, un Dr Valenza, \u00e0 Mazagan, traduit Avicenne de l\u2019arabe en h\u00e9breu. \u00c0 la fin du XVIIe si\u00e8cle, \u00e0 Livourne, Joseph Attias, marchand lettr\u00e9, m\u00e9decin et rabbin, re\u00e7oit une \u00e9ducation soign\u00e9e incluant l\u2019enseignement de l\u2019arabe. Attias, auquel se rattache ma famille maternelle, rencontra \u00e0 Paris tous les encyclop\u00e9distes. Il re\u00e7ut, en sa villa de Livourne, Montesquieu qui, dans Spicil\u00e8ges, relate leurs entretiens.<\/p>\n<p>Parmi les familles de Lisbonne autoris\u00e9es \u00e0 revenir au juda\u00efsme, Tavim cite mes anc\u00eatres paternels, les Ha-Levi. L\u2019un d\u2019eux, Meir Ha-Levi fut charg\u00e9 en 1512, comme rentero, de l\u2019administration du port de Safi. Sa bonne connaissance de l\u2019arabe lui valut des missions de renseignement qui ne lui port\u00e8rent pas chance. Il fut arr\u00eat\u00e9 et ex\u00e9cut\u00e9 par les Marocains en 1518. Son fils Joseph lui succ\u00e9da plus tard et, curieusement, apr\u00e8s la reconqu\u00eate de la ville, les Marocains maintirent \u00e0 son poste un de ses descendants. Un Moses Levy, petit-fils de Joseph, fut chef spirituel des Juifs du Maroc en 1640. L\u2019arri\u00e8re-petit-fils de ce Moses, Isaac Levy (1670), fut dayyan (juge) de la communaut\u00e9 de T\u00e9touan. Son fils, Joshua (c. 1700), y exer\u00e7a les m\u00eames fonctions. Un autre Isaac (1730), fils de ce dernier, fut rabbin \u00e0 Gibraltar. Un autre Moses Levy n\u00e9 \u00e0 Gibraltar vers 1760, son fils, fit un extraordinaire retour au Portugal en 1807. L\u2019amiral Lord Jarvis, commandant la flotte portugaise, lui obtint en effet une d\u00e9rogation sp\u00e9ciale d\u2019\u00e9tablissement \u00e0 Lisbonne avec garantie de libert\u00e9 religieuse. Ce Moses est grand-p\u00e8re de son homonyme, mon bisa\u00efeul Moses Levy, connu \u00e0 Tunis comme repr\u00e9sentant britannique \u00e0 la Commission financi\u00e8re internationale de 1869. Le petit-fils et homonyme de ce dernier, le peintre Moses Levy, mon oncle, illustra \u00e0 son tour ces nom et pr\u00e9nom. Nous passons ainsi de la Renaissance \u00e0 l\u2019histoire contemporaine au sein d\u2019une famille dite portugaise. Par les \u00e9tudes de da Silva Tavim nous savons que, tr\u00e8s t\u00f4t, les Portugais implant\u00e9s au Maroc ont adopt\u00e9 la langue espagnole en raison d\u2019un afflux massif dans les places portugaises, de r\u00e9fugi\u00e9s d\u2019Espagne. Ils n\u2019avaient pas pour autant gomm\u00e9 leurs diff\u00e9rences puisque, \u00e0 Gibraltar, ils cr\u00e9\u00e8rent, au XVIIIe si\u00e8cle, une synagogue s\u00e9par\u00e9e dite flemmish synagogue ou esnoga flamenca.<\/p>\n<p>Au XIX\u00e8me si\u00e8cle \u00e0 Tunis, le Livournais David Santillana est l\u2019un des experts les plus r\u00e9put\u00e9s en droit musulman. La connaissance de l\u2019arabe ne s\u2019affaiblit qu\u2019avec le Protectorat, pour dispara\u00eetre compl\u00e8tement \u00e0 ma g\u00e9n\u00e9ration. L\u2019arabe resta cependant obligatoire dans les \u00e9coles italiennes jusqu\u2019\u00e0 leur dissolution en 1945.<\/p>\n<p>La ma\u00eetrise de l\u2019arabe n\u2019impliqua pas ce que l\u2019on a appel\u00e9 \u00ab l\u2019arabisation \u00bb des Livournais, pas plus qu\u2019elle n\u2019entra\u00eena l\u2019arabisation des G\u00e9nois ou des Marseillais de la Nation fran\u00e7aise. L\u2019espagnol resta la langue des documents de la communaut\u00e9 jusqu\u2019au milieu du XVIII\u00e8me si\u00e8cle, mais l\u2019adoption de l\u2019arabe transcrit en h\u00e9breu para\u00eet un acte de conformit\u00e9 \u00e0 la langue officielle au moment o\u00f9 la nouvelle communaut\u00e9 recevait cons\u00e9cration l\u00e9gale de l\u2019autorit\u00e9 beylicale. Une telle \u00ab arabisation \u00bb semblerait d\u2019ailleurs survenir \u00e0 contretemps au moment o\u00f9 s\u2019acc\u00e9l\u00e9rait l\u2019immigration en provenance de Livourne. Dans les contrats de mariage que nous avons \u00e9tudi\u00e9s au XVIII\u00e8me si\u00e8cle, les \u00e9poux, dans leur tr\u00e8s grande majorit\u00e9, signent en espagnol. Au XIX\u00e8me, l\u2019italien est constant. Seuls quelques lettr\u00e9s signent en h\u00e9breu, personne en arabe. L\u2019historien isra\u00e9lien d\u2019origine tunisienne Itshak Avrahami explique justement que la communaut\u00e9 portugaise de Tunis sauvegarda son identit\u00e9 gr\u00e2ce au flux continu de nouveaux immigrants.<\/p>\n<p>Si l\u2019espagnol fut pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 au portugais \u00e0 Tunis, cela tint sans doute au fait d\u2019une forte pr\u00e9sence morisque hispanophone. Par ailleurs le premier noyau install\u00e9 \u00e0 Tunis \u00e0 la fin du XVII\u00e8me si\u00e8cle comprenait plusieurs familles ayant transit\u00e9 au Maroc portugais o\u00f9 nous avons vu que l\u2019espagnol avait pr\u00e9valu#.<\/p>\n<p><strong>Italianisation \u2013 Europe-Afrique<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019italianisation des Livournais de Tunis fut parall\u00e8le \u00e0 celle des Livournais de Livourne. Elle accompagna la naissance de l\u2019Italie. Certes l\u2019italien fut une langue essentielle dans la culture des Livournais des deux c\u00f4t\u00e9s de la mer, mais un conservatisme rigoureux, appuy\u00e9 sur des r\u00e8gles strictes, maintint \u00e0 Livourne l\u2019usage du portugais sur le plan administratif, de l\u2019espagnol sur le plan culturel, jusqu\u2019au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle, avec certes une progression de l\u2019italien.<\/p>\n<p>On a vu l\u2019attachement des Livournais de Tunis \u00e0 l\u2019italien comme un d\u00e9sir de marquer une sorte de sup\u00e9riorit\u00e9 de l\u2019Europe sur l\u2019Afrique. Bien que cautionn\u00e9e par l\u2019un des auteurs les plus prestigieux de la diaspora tunisienne \u2014pas moins que Claude Hag\u00e8ge\u2014, cette th\u00e8se ne me convainc pas ; elle me semble anachronique dans le cadre d\u2019une \u00e9poque ant\u00e9coloniale. Si l\u2019orgueil de caste des Livournais fut ind\u00e9niable, il ne reposa pas sur une virtuelle sup\u00e9riorit\u00e9 de l\u2019Italie envers le monde arabe, mais sur le sentiment collectif de fiert\u00e9 de l\u2019Espagne du XVIIe si\u00e8cle face au reste du monde. C\u2019est si vrai que l\u2019affirmation de diff\u00e9rence s\u2019exer\u00e7a en Europe m\u00eame \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019autres communaut\u00e9s europ\u00e9ennes : \u00e0 Venise, o\u00f9 les Portugais ou Ponentini cr\u00e9\u00e8rent une communaut\u00e9 distincte de celles des Levantini, des Italiens ou des Allemands ; \u00e0 Rome o\u00f9, les Juifs autochtones leur refusant l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la direction de la communaut\u00e9, les Juifs espagnols cr\u00e9\u00e8rent une synagogue s\u00e9par\u00e9e ; \u00e0 Gibraltar o\u00f9, pour se distinguer des Marocains, les Portugais cr\u00e9\u00e8rent la Esnoga Flamenca ; \u00e0 Bordeaux et Bayonne o\u00f9 les Comtadins ne furent pas int\u00e9gr\u00e9s, pas plus que les Allemands ; \u00e0 Livourne o\u00f9 l\u2019int\u00e9gration des Juifs non ib\u00e9riques ne suffisait pas \u00e0 ces derniers pour acc\u00e9der au gouvernement de la Nation. \u00c0 ce travers ib\u00e9rique s\u2019ajoutait ou se m\u00ealait le poids conscient ou non des pr\u00e9jug\u00e9s sociaux, banals \u00e0 l\u2019\u00e9poque, d\u2019une caste organis\u00e9e autour d\u2019un noyau de tr\u00e8s anciennes familles marchandes, nossas familias, nuestras familias, nostre famiglie. Ce sentiment, partag\u00e9 ou mim\u00e9 par les familles d\u2019origine italienne int\u00e9gr\u00e9es de longue date ou plus r\u00e9cemment, \u00e0 la Na\u00e7\u00e3o, est tr\u00e8s bien d\u00e9crit par Giorgio Bassani dans son c\u00e9l\u00e8bre \u00ab Le Jardin des Finzi Contini \u00bb. Un sentiment identique subsiste jusqu\u2019\u00e0 ce jour \u00e0 Tunis chez les musulmans dits Andalous, descendants des Morisques<\/p>\n<p>Myriam Bodian l\u2019a \u00e9crit r\u00e9cemment : les descendants de conversos ont voulu restaurer un authentique h\u00e9ritage perdu comme les peuples colonis\u00e9s qui recouvrent leur ind\u00e9pendance. La fiert\u00e9 d\u2019\u00eatre ib\u00e9riques est une composante importante de leur mentalit\u00e9 collective. Plus loin elle explique : Les conversos ont d\u00e9velopp\u00e9 une contre-mythologie assez puissante pour soutenir leur sens de dignit\u00e9 en un milieu satur\u00e9 de symboles et de rh\u00e9torique de sup\u00e9riorit\u00e9 espagnole.<\/p>\n<p>Ne disons pas qu\u2019il s\u2019agirait l\u00e0 de choses trop anciennes. En histoire, contrairement aux m\u00e9canismes transistor\u00e9s, la persistance des comportements survit \u00e9trangement et inconsciemment \u00e0 leurs causes premi\u00e8res. C\u2019est ce que Braudel a appel\u00e9 la dur\u00e9e. Comme pour aggraver cet orgueil, la constitution accord\u00e9e \u00e0 la Nazione Ebrea par Ferdinand de Medicis, en instaurant l \u2019h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 des charges au sein des m\u00eames familles d\u00e9sign\u00e9es comme li pi\u00f9 sensati e migliori soggetti della Nazione, les consacrait comme une v\u00e9ritable aristocratie de droit. Or, malgr\u00e9 leur d\u00e9clin \u00e9conomique, ces familles \u00e9taient presque toutes repr\u00e9sent\u00e9es parmi les dirigeants de la communaut\u00e9 portugaise de Tunis. Le crit\u00e8re de la \u00ab bonne famille \u00bb n\u2019\u00e9tait pas, dans ce groupe, la fortune, mais l\u2019anciennet\u00e9 et le prestige pass\u00e9.<\/p>\n<p>L\u2019attachement des Livournais \u00e0 l\u2019italianit\u00e9 au XIX\u00e8me si\u00e8cle est bien le prolongement de l\u2019engouement de leurs grands-parents au XVIII\u00e8me pour la France des Lumi\u00e8res et de la R\u00e9volution. Le Risorgimento est un h\u00e9ritage des Lumi\u00e8res. Marguerite Yourcenar le d\u00e9crit ainsi :<\/p>\n<p>La ferveur lib\u00e9rale qui entoura en Italie le Risorgimento est l\u2019un des plus beaux ph\u00e9nom\u00e8nes du si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Ce mouvement national g\u00e9n\u00e9reux partait d\u2019une conception paternaliste et volontariste selon laquelle il fallait dispenser le savoir au peuple pour effacer les vices engendr\u00e9s par l\u2019ignorance et la tyrannie. Ce fut la rencontre de deux cultures. Les services sociaux des Portugais, tr\u00e8s efficaces, r\u00e9sultaient en effet d\u2019une antique tradition. Ainsi l\u2019aide aux pauvres \u00e9tait-elle con\u00e7ue de mani\u00e8re \u00e0 ne pas les humilier. Celui qui \u00e9tait charg\u00e9 d\u2019apporter les secours ne rencontrait pas l\u2019assist\u00e9 dont le nom \u00e9tait tenu secret. Malgr\u00e9 la s\u00e9paration des communaut\u00e9s et quelques incidents, les Portugais n\u2019abandonnaient pas \u00e0 eux-m\u00eames les membres de la communaut\u00e9 locale. Bien que repr\u00e9sentant 1\/15 de la population juive, ils prirent en charge le 1\/3 des d\u00e9penses de l\u2019ensemble. En 1867, existait un \u00abComitato per Soccorso ai Poveri di Tunisi \u00bb de Tunis qui recueillait des fonds, y compris \u00e0 Livourne, pour venir en aide aux pauvres, surtout Tunisiens. Ce Comit\u00e9, auquel participaient treize Livournais et trois Tunisiens (I. Samama, Sam. Nataf et Sim. Nataf), r\u00e9alisait une \u0153uvre commune. Les Livournais particip\u00e8rent \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019un h\u00f4pital isra\u00e9lite o\u00f9 les m\u00e9decins livournais assur\u00e8rent seuls et gratuitement les soins \u00e0 tous les indigents sans distinction de religion. En 1875 ils prirent l\u2019initiative, en relation avec la direction de l\u2019Alliance Isra\u00e9lite Universelle \u00e0 Paris, de la cr\u00e9ation d\u2019\u00e9coles modernes en vue d\u2019instruire les enfants pauvres, en grande majorit\u00e9 Juifs tunisiens. Cette initiative avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e d\u00e8s 1830 de la cr\u00e9ation d\u2019\u00e9coles italiennes donnant aux Juifs tunisiens une \u00e9ducation europ\u00e9enne. Bref, s\u2019ils consid\u00e9raient avec hauteur et paternalisme leurs pauvres coreligionnaires tunisiens, les Livournais \u00e9taient loin de se d\u00e9sint\u00e9resser de leur sort. Dans tout le bassin m\u00e9diterran\u00e9en, de Tanger \u00e0 Salonique, les Livournais ou Portugais, comme les Picciotto d\u2019Alep, Allatini# et Morpurgo de Salonique, Castelnuovo de Tunis, Montefiore de Livourne et de Londres, prirent part \u00e0 la grande \u0153uvre du Fran\u00e7ais Adolphe Cr\u00e9mieux en faveur de ces \u00c9coles. Elles devaient transformer compl\u00e8tement le niveau culturel des populations juives du Proche-Orient et d\u2019Afrique du Nord, et par l\u00e0-m\u00eame, y faire rayonner la culture fran\u00e7aise. \u00c0 ce sujet, dans un ouvrage concernant les Juifs de Salonique, Elie Carasso \u00e9crit \u00ab Les riches commer\u00e7ants juifs de Livourne, impr\u00e9gn\u00e9s de l\u2019esprit des Lumi\u00e8res, s\u2019install\u00e8rent \u00e0 Salonique \u00e0 la fin du XVIIIe si\u00e8cle. Les Allatini, Morpurgo, Fernandez etc. seront \u00e0 l\u2019origine de la renaissance \u00e9conomique et intellectuelle au XIXe si\u00e8cle. \u00bb<\/p>\n<p>Cet effort social des communaut\u00e9s portugaises trouvait sa source dans la tradition ib\u00e9rique. D\u00e8s le XVII\u00e8me si\u00e8cle, la Nazione Ebrea avait institu\u00e9 \u00e0 Livourne l\u2019instruction gratuite et obligatoire ; la gratuit\u00e9 des soins pour les indigents, \u00e0 domicile, avec ration alimentaire quotidienne ; la distribution de v\u00eatements aux pauvres ; l\u2019octroi de dots aux jeunes filles dans le besoin. Une \u0153uvre s\u2019occupait de payer les ran\u00e7ons n\u00e9cessaires pour faire lib\u00e9rer les captifs juifs des corsaires musulmans ou chr\u00e9tiens. Rappelons que, au milieu du XV\u00e8me si\u00e8cle, le Portugais Isaac Abravanel organisait des collectes en Italie pour lib\u00e9rer les Juifs marocains r\u00e9duits en esclavage lors des incursions portugaises au Maroc.<\/p>\n<p>Mais au XIX\u00e8me si\u00e8cle cette ancienne et toujours vivante tradition se conjuguait avec l\u2019humanisme universaliste du Risorgimento. Arthur Kiron, de l\u2019universit\u00e9 de Philadelphie, rappelle que, dans le deuxi\u00e8me quart du XIXe si\u00e8cle, dans la suite de l\u2019occupation napol\u00e9onienne et de la restauration des Habsbourg, deux \u00e9v\u00e9nements historiques jou\u00e8rent sur les jeunes Juifs grandis \u00e0 Livourne, les aidant \u00e0 se construire un humanisme religieux et moderne. D\u2019abord le programme de r\u00e9forme de l\u2019enseignement dans l\u2019esprit des Lumi\u00e8res, \u00e9tabli par la classe marchande de la cit\u00e9. D\u2019autre part l\u2019aventure politique du Risorgimento. En mars 1832 la communaut\u00e9 juive ouvrit une \u00e9cole dite d\u2019Instruction r\u00e9ciproque dans le cadre d\u2019une r\u00e9forme plus large entreprise par les marchands en vue d\u2019\u00e9duquer les classes populaires. Cette \u00e9cole s\u2019inspirait du syst\u00e8me dit Lancasterian, venu d\u2019Angleterre, selon lequel un ma\u00eetre formait un ma\u00eetre \u00e9tudiant, qui, \u00e0 son tour, formait d\u2019autres \u00e9tudiants, chacun devenant ainsi, \u00e0 son tour formateur d\u2019autres \u00e9l\u00e8ves. Cette m\u00e9thode fut adopt\u00e9e par la soci\u00e9t\u00e9 secr\u00e8te des Carbonari et son journal Giovine Italia, cr\u00e9\u00e9s par Mazzini#.<\/p>\n<p>Dans cette optique, l\u2019\u00e9clairage propos\u00e9 par Arthur Kiron est significatif. En 1876, le rabbin livournais Sabato Morais, proche de Benamozegh, exer\u00e7ant ses fonctions \u00e0 Philadelphie, publiait un \u00ab Manifesto \u00bb dont ce dernier \u00e9tait l\u2019auteur. Sous le titre \u00ab Israele e l\u2019Umanit\u00e0 \u00bb, il annon\u00e7ait la publication d\u2019un nouvel ouvrage de th\u00e9ologie visant non seulement des fins p\u00e9dagogiques, mais un nouveau rapport \u0153cum\u00e9nique autour de l\u2019unit\u00e9 sous-jacente de toutes les religions, y compris l\u2019Islam, ayant pour base commune le juda\u00efsme. L\u2019essentiel est que sous cette pr\u00e9sentation ait figur\u00e9 une citation de Giuseppe Mazzini, \u00ab proph\u00e8te de l\u2019unit\u00e9 italienne \u00bb, \u00e0 l\u2019appui des principes religieux exprim\u00e9s dans l\u2019ouvrage de Benamozegh. Mazzini, auquel il avait soumis le manuscrit, fit en sorte que son commentaire paraisse avant sa propre mort en 1872. Kiron voit l\u00e0 un \u00ab triangle \u00bb bien particulier : l\u2019humanisme religieux juif, le nationalisme italien et l\u2019histoire des Juifs d\u2019Am\u00e9rique. En effet, ce document et l\u2019enseignement \u00e0 Philadelphie du rabbin livournais Sabato Morais, auront marqu\u00e9 l\u2019\u00e9volution du juda\u00efsme am\u00e9ricain. La notion d\u2019abn\u00e9gation, dit Kiron, que Morais importa avec lui d\u2019Europe, s\u2019opposait aux valeurs d\u2019individualisme de la culture am\u00e9ricaine, caract\u00e9ris\u00e9e par le laissez faire. Pour conclure, Kiron voit en Morais, \u00e9mule du rab. Benamozegh, l\u2019expression et la d\u00e9fense, en Am\u00e9rique, du type du \u00ab Juif orthodoxe des Lumi\u00e8res \u00bb Pour comprendre Morais et Benamozegh, dit-il, il nous faut remonter au port et \u00e0 la cit\u00e9 de Livourne.<\/p>\n<p><strong>Livournais et autres ethnies \u00e0 Tunis<\/strong><\/p>\n<p><strong>1- Livournais et Tunisiens<\/strong><\/p>\n<p>La Tunisie plurielle avait assign\u00e9 aux Livournais un r\u00f4le singulier. Ils exerc\u00e8rent, bien avant le Protectorat, une influence d\u00e9cisive sur les \u00e9lites de la communaut\u00e9 juive tunisienne, par une italianisation qui pr\u00e9para leur future francisation. D\u00e8s la deuxi\u00e8me partie du XVIII\u00e8me si\u00e8cle, des marchands tunisiens prirent l\u2019habitude de s\u00e9jours fr\u00e9quents \u00e0 Livourne. Des contrats en langue espagnole nous montrent, en 1778, des Attal, Bessis, Maarek, Semama r\u00e9alisant des affaires communes avec des Boccara, De Paz, Enriques, Franchetti, Tapia. En 1780, des Livournais de Tunis et de Livourne cr\u00e9\u00e8rent \u00e0 Marseille une communaut\u00e9 portugaise dont la langue, comme \u00e0 Tunis et Bordeaux, fut l\u2019espagnol. Dans cette communaut\u00e9, ils accueillirent quelques familles tunisiennes telles que les Bella\u00efche, Bismot, Lahmi, Semama, Tubiana, un si\u00e8cle avant le Protectorat. Des familles de Juifs comtadins comme les Carcassonne, Cr\u00e9mieux, Moss\u00e9, Rouget, Vidal, y furent int\u00e9gr\u00e9es. Cette \u00ab livournisation \u00bb des Comtadins permit \u00e0 ceux-ci l\u2019\u00e9tablissement \u00e0 Marseille, qui leur avait \u00e9t\u00e9 jusqu\u2019alors interdit.<\/p>\n<p><strong>2. Livournais et Siciliens<\/strong>.&nbsp;<\/p>\n<p>Nulle part ailleurs qu\u2019\u00e0 Tunis une communaut\u00e9 juive, comme les Livournais, n\u2019eut \u00e0 assumer la responsabilit\u00e9 sur le plan social et culturel de toute une population chr\u00e9tienne pauvre, celle des Siciliens. Ce petit peuple, massivement accru apr\u00e8s le Protectorat, ne poss\u00e9dait encore aucune \u00e9lite. La plupart de ces Siciliens ou Sardes ne savait pas l\u2019italien. Beaucoup \u00e9taient illettr\u00e9s. Les id\u00e9aux du Risorgimento \u00e9taient encore loin d\u2019eux. Les familles livournaises prirent en charge le financement et l\u2019organisation d\u2019\u00c9coles, d\u2019H\u00f4pitaux, d\u2019associations culturelles italiens. En 1895 le Dr Guglielmo Levi, n\u00e9 \u00e0 Livourne, ancien chef de service de l\u2019h\u00f4pital de Padoue, assura conjointement la direction de deux h\u00f4pitaux : l\u2019h\u00f4pital isra\u00e9lite et l\u2019h\u00f4pital italien. Les conventions de 1896 permirent de pr\u00e9server une amiti\u00e9 franco-italienne. La Grande Guerre o\u00f9 la France et l\u2019Italie furent alli\u00e9es semblait devoir consolider cette amiti\u00e9. La d\u00e9magogie fasciste, apr\u00e8s 1935, fut n\u00e9faste \u00e0 ces relations. Mais, dans leur majorit\u00e9, les Siciliens furent choqu\u00e9s par les lois raciales qui frappaient en 1938 leurs compatriotes livournais.<\/p>\n<p><strong>3- Corsi e Livornesi<\/strong><\/p>\n<p>Les relations entre Corses et Livournais sont mal connues \u00e0 Tunis. Elles sont pourtant anciennes et fructueuses. Notons que l\u2019arriv\u00e9e des Portugais \u00e0 Livourne \u00e0 partir de 1593, co\u00efncide avec une immigration de Corses gr\u00e2ce \u00e0 une politique bienveillante des Medicis, traditionnellement oppos\u00e9s \u00e0 G\u00eanes. La Nazione Ebrea qui vient de se cr\u00e9er \u00e0 Livourne, voisine avec d\u2019autres Nations dont la Nazione Corsa. Certes, jusqu\u2019en 1766, cette Nazione ne put b\u00e9n\u00e9ficier de structures officielles qui auraient risqu\u00e9 de nuire aux relations avec la R\u00e9publique de G\u00eanes. Les premiers Corses attir\u00e9s par le projet de construction du nouveau port de Livourne, arrivent d\u00e8s 1548. Plusieurs Corses sont employ\u00e9s dans des activit\u00e9s maritimes, non seulement comme simples marins, mais comme cadres et officiers. Certains se font corsaires, activit\u00e9 tol\u00e9r\u00e9e et juridiquement encadr\u00e9e \u00e0 Livourne. La plupart d\u2019entre eux vient du Cap Corse. Dans les ann\u00e9es 1620-1630 on note, dans la Chiesa della Madonna, un autel des Corses, avec l\u2019inscription : \u00ab Virginem Virgini commendavit \u00bb. Les donateurs sont : Carlo Lorenzi, Luzio Mattei, Batista Angeli et Rocco Manfredini. L\u2019autel est d\u00e9di\u00e9 \u00e0 San Giovanni Evangelista. Le plan de Livourne au milieu du XVIII\u00e8me reproduit une grosse maison dite \u00ab Casa d\u2019attenenza dei Ssri mercanti di Corsica \u00bb. Parmi les citoyens de Livourne d\u2019origine corse d\u00e9cor\u00e9s avec grades et dignit\u00e9s publics, on peut citer, outre les familles \u00e9voqu\u00e9es, les Di Santi, di Marco, Mariani, Morazzani, Di Cardi, Franceschi, Marchi. De cette derni\u00e8re famille est issu Vittorio Marchi, auteur d\u2019un bon lexique du dialecte livournais, comprenant une \u00e9tude de la variante juive avec quelques emprunts portugais et h\u00e9breux. Marchi cite ceux de ses amis juifs livournais qui l\u2019ont aid\u00e9 dans sa t\u00e2che.<\/p>\n<p>Les relations des deux Nazioni s\u2019affirment surtout dans le domaine de l\u2019armement. Les Juifs fournissent aux Corses des armes. Ils leur ach\u00e8tent leur corail avec lequel ils fabriquent des bijoux. Ils obtiennent parfois l\u2019exploitation en r\u00e9gie. Au XVIII\u00e8me si\u00e8cle une maison Franco et Attias emploie dans sa fabrique de bijoux de corail 130 ouvriers. Elle exporte sa production jusqu\u2019en Inde. Les Livournais aident les Corses \u00e0 construire dans leur \u00eele un arsenal dont ils assurent la gestion #. D\u00e8s le d\u00e9but du XVII\u00e8me si\u00e8cle, des Livournais utilisent pour leurs transports entre Livourne et Tunis des bateaux corses. Ils rencontrent enfin des Corses dans les universit\u00e9s toscanes de Pise et Sienne o\u00f9 les Livournais de Tunis font leurs \u00e9tudes aux XVII\u00e8me et XVIII\u00e8me si\u00e8cles, souvent en m\u00e9decine.<\/p>\n<p><strong>4- Les Livournais et la France<\/strong><\/p>\n<p>Les tensions de la comp\u00e9tition coloniale de 1881 ne doivent pas voiler un pass\u00e9 plus lointain. Les relations franco-livournaises furent ambig\u00fces. En 1682 quelques marchands livournais \u00e9tablis \u00e0 Marseille autour de Joseph Vais de Villareal et Abram Attias furent expuls\u00e9s apr\u00e8s de longues discussions, \u00e0 la demande des \u00e9chevins marseillais. Mais dans tout le bassin m\u00e9diterran\u00e9en, les Livournais b\u00e9n\u00e9ficiaient de la protection fran\u00e7aise en vertu des capitulations qui assimilaient les Juifs dits Francs ou Portugais, aux chr\u00e9tiens. Les marchands livournais utilisaient essentiellement la flotte marseillaise pour leurs affaires. Sans cet appoint, cette flotte e\u00fbt \u00e9t\u00e9 sous-employ\u00e9e. Lors de la R\u00e9volution, les Juifs de Livourne r\u00e9pondirent avec empressement aux demandes des autorit\u00e9s fran\u00e7aises qui exigeaient que chaque quartier fourn\u00eet une brigade \u00e0 la Garde Nationale. Les zelanti israeliti, expose l\u2019historien Piombanti, en fournirent deux.<\/p>\n<p>Dans le monde musulman, pour plusieurs raisons, connaissance des langues, exp\u00e9rience commerciale, niveau d\u2019instruction de quelques familles ayant fr\u00e9quent\u00e9 les universit\u00e9s d\u2019Europe, des Juifs livournais \u00e9taient choisis comme agents consulaires par des puissances europ\u00e9ennes comme la France, l\u2019Autriche, l\u2019Angleterre, la Hollande#. La famille Valensi \u00e0 Tunis en est un exemple type. Des Valensi intervinrent durant les guerres napol\u00e9oniennes pour des rapatriements de prisonniers. Un Valensi servit d\u2019accompagnateur au duc de Joinville lors de sa visite en Tunisie. Un autre servit d\u2019interm\u00e9diaire lors de la n\u00e9gociation du trait\u00e9 du Bardo. Un Dr Abram Lumbroso, depuis fait baron par le Roi d\u2019Italie, est d\u00e9sign\u00e9 dans un contrat de mariage comme repr\u00e9sentant du royaume de France. Ces liens avec la France conduisirent quelques unes des plus grandes et anciennes familles livournaises de Tunis \u00e0 ne pas suivre comme les autres le mouvement national italien, et au contraire \u00e0 opter pour la France. Ce fut le cas notamment des Valensi, des Bonan, des Cattan et d\u2019une branche des Enriques.<\/p>\n<p>Pour autant, les Livournais nationalistes italiens, majoritaires, adopt\u00e8rent dans ce conflit une position mesur\u00e9e. Le Baron Dr Giacomo di Castelnuovo, \u00e9minence grise de Cavour, homme de confiance des Beys et n\u00e9gociateur des accords italo-tunisiens de 1869, exposait dans un de ses ouvrages, qu\u2019une pr\u00e9sence europ\u00e9enne \u00e9tait souhaitable en Tunisie, mais que si la solution italienne n\u2019\u00e9tait pas viable, il faudrait opter pour une pr\u00e9sence fran\u00e7aise. Ses rapports avec le consul Roustan, dont la ma\u00eetresse \u00e9tait g\u00e9noise, \u00e9taient excellents. Curieuse Tunisie o\u00f9 le consul d\u2019Italie \u00e9tait beau-p\u00e8re du d\u00e9put\u00e9 de la Nation fran\u00e7aise, o\u00f9 tous les notables marseillais sans exception avaient \u00e9pous\u00e9 des G\u00e9noises. Castelnuovo n\u2019envisageait pas d\u2019ailleurs une colonisation, mais une sph\u00e8re d\u2019influence. Culturellement francophile, il fut attaqu\u00e9 par la presse pi\u00e9montaise quand il se fit le promoteur des \u00e9coles de l\u2019Alliance Isra\u00e9lite Universelle, privil\u00e9giant ainsi l\u2019influence fran\u00e7aise. Il acquit \u00e0 ces \u00e9coles l\u2019appui de Khereddine, du Bey et de tous les consuls d\u2019Europe. Personne alors n\u2019envisageait d\u2019annexion et le Protectorat, il faut l\u2019admettre, re\u00e7ut une application d\u00e9passant de loin ce qui avait \u00e9t\u00e9 envisag\u00e9 au plan international. Patriote, Juif et franc-ma\u00e7on, Castelnuovo se montra tol\u00e9rant. Ayant procur\u00e9 un terrain pour la construction de la nouvelle synagogue de Tunis , il en obtint un \u00e9galement pour la construction de la cath\u00e9drale. D\u00e9put\u00e9 de V\u00e9rone dans la droite mod\u00e9r\u00e9e, il vota pour l\u2019inviolabilit\u00e9 du pape. Il fit d\u00e9corer l\u2019archev\u00eaque de Tunis, Mgr Sutter.<\/p>\n<p>Les droits acquis de Livournais ne furent pas toujours remis en question. Ainsi mon arri\u00e8re-grand-oncle Guglielmo Gutti\u00e8res Pegna, directeur des Douanes tunisiennes en vertu d\u2019accords ant\u00e9rieurs, resta-t-il en fonction apr\u00e8s le Protectorat comme Receveur Principal. \u00c0 sa mort en 1913 \u00e0 Paris, le directeur des Finances fit son vibrant \u00e9loge.<\/p>\n<p><strong>Les Livournais et la Tunisie<\/strong><\/p>\n<p>Sans doute les Tunisiens d\u2019aujourd\u2019hui ont-ils oubli\u00e9 cette pr\u00e9sence livournaise \u00e0 Tunis. L\u2019histoire d\u2019une minorit\u00e9 privil\u00e9gi\u00e9e heurte toujours le politiquement correct. Le souvenir en reste au moins chez les Andalous, toujours attach\u00e9s \u00e0 leur identit\u00e9 et \u00e0 leur pass\u00e9. Les Tunisiens \u00e9prouvent pourtant la nostalgie du pluralisme. Certes la cohabitation avec les Grana a surtout \u00e9t\u00e9 v\u00e9cue au niveau des classes sup\u00e9rieures. Elle a permis \u00e0 la Tunisie une ouverture sans domination. Les Grana ont re\u00e7u du pouvoir des privil\u00e8ges et obtenu la consid\u00e9ration qu\u2019ils attendaient en contrepartie de ce qu\u2019ils avaient apport\u00e9. Ils ont permis une soci\u00e9t\u00e9 plurielle. En Alg\u00e9rie, les minorit\u00e9s italiennes et espagnoles ont oubli\u00e9 leur culture et se sont fondues dans l\u2019entit\u00e9 fran\u00e7aise. En Tunisie, l\u2019identit\u00e9 italienne s\u2019est maintenue malgr\u00e9 la colonisation fran\u00e7aise. L\u2019aurait-elle pu sans la base que repr\u00e9sentait cette \u00e9lite moderne, capable de sauvegarder sa diff\u00e9rence tout en maintenant sa ma\u00eetrise de la culture fran\u00e7aise ? La Tunisie tout enti\u00e8re n\u2019a-t-elle pas b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de la coexistence de ces deux cultures greff\u00e9es sur la sienne propre ? L\u2019intervention, l\u2019an dernier, de mon ami Adriano Salmieri me l\u2019a fait croire. Les notes de voyage de Fernand Braudel m\u2019en ont fait prendre conscience.<\/p>\n<p>Lionel L\u00e9vy.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>LES LIVOURNAIS \u00c0 TUNIS \u20131609-1951, par Lionel Levy &nbsp; En 1932, \u00e0 l\u2019occasion d\u2019un voyage en Italie, Fernand Braudel, alors professeur \u00e0 Alger, fit escale \u00e0 Tunis. 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