{"id":69973,"date":"2024-08-25T19:32:26","date_gmt":"2024-08-25T19:32:26","guid":{"rendered":""},"modified":"2024-08-25T19:32:26","modified_gmt":"2024-08-25T19:32:26","slug":"tunis-1935-le-desastre-discret-de-la-bourgeoisie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/tunis-1935-le-desastre-discret-de-la-bourgeoisie\/","title":{"rendered":"Tunis, 1935. Le d\u00e9sastre discret de la bourgeoisie"},"content":{"rendered":"<p>Tunis, 1935. Le d\u00e9sastre discret de la bourgeoisie<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8me roman d\u2019Amira Ghenim et premier \u00e0 \u00eatre traduit en fran\u00e7ais, Le d\u00e9sastre de la maison des notables a \u00e9t\u00e9 r\u00e9compens\u00e9 par un Comar d\u2019Or en 2020 en Tunisie, et faisait partie des finalistes du Prix international de la fiction arabe. L\u2019\u00e9crivaine y propose une plong\u00e9e dans le milieu de la bourgeoisie tunisoise des ann\u00e9es 1930, m\u00ealant personnages historiques et r\u00e9cit imaginaire, le tout servi par une narration polyphonique haletante.<\/p>\n<p>Dans le roman polyphonique Le d\u00e9sastre de la maison des notables d\u2019Amira Ghenim, une dizaine de narratrices et narrateurs racontent, chacun de son point de vue et donc avec son interpr\u00e9tation, les circonstances qui entourent un \u00e9v\u00e9nement a priori scandaleux, le fameux \u00ab d\u00e9sastre \u00bb qui a eu lieu le soir du 7 d\u00e9cembre 1935 dans une maison de la grande bourgeoisie de Tunis. Cet incident est le pr\u00e9texte \u00e0 une trame narrative qui s\u2019\u00e9tend sur plus de 80 ans.<\/p>\n<p>L\u2019autrice choisit comme fil conducteur le personnage historique de Tahar Haddad, comme pour lui rendre hommage, alors que sa tombe \u00e0 Tunis a \u00e9t\u00e9 profan\u00e9e en 2012. Cet intellectuel, syndicaliste, pr\u00e9curseur d\u2019une pens\u00e9e sociale et f\u00e9ministe qui sera reconnue dans la Tunisie ind\u00e9pendante, est au c\u0153ur d\u2019une confrontation entre deux familles bourgeoises de la m\u00e9dina de Tunis : les Rassaa, lib\u00e9raux, \u00ab connus pour leur vie \u00e0 l\u2019occidentale \u00bb, et les Naifer, bien plus conservateurs. Comme aussi pour illustrer combien cet \u00ab h\u00e9r\u00e9tique \u00bb, \u00ab apostat \u00bb, \u00ab impie \u00bb, \u00ab ennemi de la l\u00e9gislation islamique \u00bb, \u00ab ennemi num\u00e9ro un de la nation \u00bb \u2014 selon les termes de ses d\u00e9tracteurs de l\u2019\u00e9poque \u2014 avait bouscul\u00e9 la soci\u00e9t\u00e9 tunisienne.<\/p>\n<p><strong>D\u00e9voiler la soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise<\/strong><\/p>\n<p>Zbeida Rassaa, mari\u00e9e \u00e0 Mohsen Naifer, est accus\u00e9e d\u2019avoir tromp\u00e9 son mari avec Tahar Haddad, et l\u2019ensemble du roman s\u2019articule, avec un suspense haletant du d\u00e9but \u00e0 la fin, autour de cette supputation et des fantasmes, interpr\u00e9tations et digressions qu\u2019elle permet. Jamais toutefois la parole ne sera enti\u00e8rement donn\u00e9e \u00e0 la jeune Zbeida, comme pour montrer que les principales int\u00e9ress\u00e9es sont rarement entendues, encore moins \u00e9cout\u00e9es. Et qu\u2019importe, au fond, que celle-ci le soit, malgr\u00e9 son \u00e9ducation qui lui a fait \u00ab acqu\u00e9rir des aptitudes n\u00e9fastes et inutiles \u00bb, car \u00ab rien au monde n\u2019est plus nuisible \u00e0 une femme que d\u2019imiter les hommes \u00bb. Par sa vive d\u00e9nonciation \u2014 forte de multiples d\u00e9monstrations \u2014 du patriarcat et de la misogynie, la romanci\u00e8re, selon les mots de la traductrice po\u00e9tesse Souad Labbize, rend \u00ab hommage aux femmes tunisiennes, trop longtemps priv\u00e9es de leurs droits \u00bb.<\/p>\n<p>L\u2019autrice choisit pour cela de donner la parole \u00e0 une majorit\u00e9 de femmes, commen\u00e7ant et concluant le roman par leurs propos. L\u2019enjeu reste que ces derni\u00e8res soient ma\u00eetresses de leurs dires, malgr\u00e9 les doutes et les ragots. Elle n\u2019h\u00e9site pas non plus \u00e0 rendre hommage \u00e0 des femmes illustres, telles que la militante f\u00e9ministe et socialiste Habiba Menchari, ou encore Tawhida Ben Cheikh, premi\u00e8re femme m\u00e9decin du monde arabe dans les ann\u00e9es 1930. Elle s\u2019attache en outre \u00e0 la parole des inaudibles, servantes et belles-filles, qui connaissent le mieux les secrets de la famille Naifer. Celle-ci, cheff\u00e9e par le juge supr\u00eame Othman Naifer, incarne la haute bourgeoisie tunisoise, m\u00e9prisante et d\u00e9nigrante envers et contre tous et toutes.<\/p>\n<p>C\u2019est que le m\u00e9pris est pr\u00e9sent \u00e0 tous les niveaux : entre les familles, non sans humour, comme ici de la part de Jenina Naifer : \u00ab Les Rassaa mangent du pain de boulangerie, comme le commun des mortels ? O\u00f9 va-t-on ! \u00bb ; envers les classes inf\u00e9rieures mais non sans po\u00e9sie, comme ici des l\u00e8vres de B\u00e9chira Rassaa : \u00ab Les oiseaux marins ne fr\u00e9quentent pas les oiseaux terrestres \u00bb ; entre les domestiques elles-m\u00eames et, bien s\u00fbr, contre les Noirs : \u00ab Mieux vaut mille djinns qu\u2019un serviteur noir ! \u00bb. Ce m\u00e9pris en devient m\u00eame atavique, comme une tare, lorsqu\u2019en 2013 la petite fille Hend Naifer r\u00e9torque \u00e0 Louisa, la vieille servante noire, qui veut acheter un livre : \u00ab Aurais-tu appris \u00e0 lire par hasard ? \u00bb Et ce alors que tout au long du roman, l\u2019acc\u00e8s des femmes \u00e0 la lecture, donc aussi l\u2019\u00e9criture, ne cesse d\u2019\u00eatre moqu\u00e9e et d\u00e9nigr\u00e9e par les notables.<\/p>\n<p>\u00c0 travers ce roman choral, o\u00f9 une trame unique sert aux confidences, aux v\u00e9cus et aux repr\u00e9sentations d\u2019un floril\u00e8ge de personnages, ce m\u00e9pris diffus dissimule mal l\u2019hypocrisie sociale structurante et structur\u00e9e comme \u00ab un corps malade \u00bb. Celle-ci se manifeste notamment \u00e0 l\u2019encontre de Tahar Hadad, dont la famille est originaire de la campagne de Gab\u00e8s, dans le sud-est du pays. Elle est le fait des cheikhs de la Zitouna, une des plus vieilles mosqu\u00e9es du monde arabe, situ\u00e9e au c\u0153ur de la m\u00e9dina de Tunis, qui a longtemps servi d\u2019universit\u00e9, notamment pour les \u00e9tudes islamiques, mais aussi du bey, le souverain tunisien demeur\u00e9 en place malgr\u00e9 le protectorat fran\u00e7ais (1881 \u2013 1956), et de la part du parti nationaliste du Destour, fond\u00e9 en 1920, \u00e0 travers des campagnes de presse calomnieuses. Autant d\u2019attaques qui ont fini par isoler le penseur, mort dans le d\u00e9nuement en 1935. Le conformisme social, qui justifie par le respect de la tradition la conservation des int\u00e9r\u00eats de genre, de classe et de race, est ici mis \u00e0 nue par la r\u00e9v\u00e9lation, par chacun et chacune des protagonistes, de ses secrets et arrangements.<\/p>\n<p>Au fond, c\u2019est comme si cette grande famille \u00e9tait le reflet d\u2019une partie de la soci\u00e9t\u00e9, et la soci\u00e9t\u00e9 une grande affaire de famille. Les tabous soci\u00e9taux et familiaux sont d\u00e9roul\u00e9s avec une plume toujours vive et efficace, que ce soit l\u2019homosexualit\u00e9, la prostitution, l\u2019avortement ou encore la p\u00e9dophilie. Car s\u2019en prendre \u00e0 l\u2019hypocrisie sociale permet de casser les pr\u00e9jug\u00e9s, comme lorsqu\u2019Ali Rassaa raconte ses souvenirs de :<\/p>\n<p>&nbsp; &nbsp; Mme Laura, rest\u00e9e chaste malgr\u00e9 les portes grandes ouvertes du palais et son d\u00e9collet\u00e9 g\u00e9n\u00e9reux, et de la tante Daddou, l\u2019\u00e9pouse du jardinier, femme aux m\u0153urs faciles, bien que couverte de la t\u00eate aux pieds et \u00e9troitement surveill\u00e9e.<\/p>\n<p>Des contradictions qui permettent de repeindre les fa\u00e7ades des dogmes et des croyances \u00e9tablies.<\/p>\n<p><strong>Un roman historique<\/strong><\/p>\n<p>Bien qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019une fiction, le roman est constamment historicis\u00e9 par d\u2019innombrables r\u00e9f\u00e9rences. Le lecteur suit avec int\u00e9r\u00eat les grands moments de la lutte pour la lib\u00e9ration nationale : le N\u00e9o-Destour d\u2019Habib Bourguiba et les fulgurances visionnaires de ce dernier, la torture et les accusations de complot contre la s\u00fbret\u00e9 de l\u2019\u00c9tat de l\u2019appareil colonial fran\u00e7ais, notamment \u00e0 l\u2019encontre d\u2019Abdelaziz Thaalbi 3, les strat\u00e9gies internes des diff\u00e9rents courants de lib\u00e9ration nationale et, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle internationale, la position de la Tunisie lors de la Seconde guerre mondiale ainsi que la cr\u00e9ation de l\u2019\u00c9tat d\u2019Isra\u00ebl.<\/p>\n<p>Amira Ghenim s\u2019attache \u00e9galement \u00e0 rappeler la place particuli\u00e8re des r\u00e9voltes en Tunisie, \u00e0 toutes les \u00e9poques. Que ce soit sous la p\u00e9riode beylicale ou apr\u00e8s Bourguiba, le roman semble ainsi insister sur la constance des soul\u00e8vements des populations m\u00e9pris\u00e9es par cette m\u00eame classe bourgeoise. Le rappel de ces \u00e9v\u00e9nements, au-del\u00e0 de leur int\u00e9r\u00eat historique certain, laisse \u00e0 penser que la vie reste parsem\u00e9e de combats \u00e0 travers la \u00ab tyrannie du temps ingrat \u00bb (Tahar Hadad). Cette mise en contexte est brillamment mise en sc\u00e8ne par la th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 des lieux \u00e9voqu\u00e9s, \u00e0 commencer par la maison Naifer et, en particulier, la centralit\u00e9 sc\u00e9nique de sa sqifa, entr\u00e9e d\u2019une maison traditionnelle, g\u00e9n\u00e9ralement en coud\u00e9e, servant de sas interm\u00e9diaire entre l\u2019ext\u00e9rieur et l\u2019intime, t\u00e9moin de tous les d\u00e9sastres et confidences. Le puzzle de souvenirs et d\u2019intrigues du roman s\u2019incarne aussi dans des institutions fameuses, du centre de d\u00e9tention Dar Joued au coll\u00e8ge Sadiki, en passant par la prison de la Rabta, le Belv\u00e9d\u00e8re et la Khaldounia. Le lecteur zigzague ainsi entre les \u00e9poques et les lieux, comme entre les venelles et alc\u00f4ves de la m\u00e9dina, pour progressivement toucher du doigt \u00ab ce qui n\u2019arrive m\u00eame pas dans les maisons les plus humbles \u00bb.<\/p>\n<p>La th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 s\u2019appr\u00e9cie \u00e9galement avec la force des m\u00e9taphores, comparaisons et images, dont l\u2019autrice, docteure en linguistique arabe, est friande, comme de pl\u00e9thore de proverbes tunisiens. Parfois comique, \u00e0 l\u2019instar de ce Maltais ivre qui d\u00e9chira ses v\u00eatements sous l\u2019effet du chant de Cheikh El-Afrit4, la force dramatique de certaines sc\u00e8nes s\u2019av\u00e8re palpable comme lors de la mort de Zeina, m\u00e8re de la servante noire Khaddouj, qui \u00ab n\u2019avait pas plus perturb\u00e9 les c\u00e9l\u00e9brations des Naifer que s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une b\u00eate de leur cheptel \u00bb, et la r\u00e9action-guillotine de la ma\u00eetresse de maison : \u00ab Morte, il ne manquait que \u00e7a\u2026 Tu aurais pu patienter deux jours, Zeina ? Deux jours seulement, le temps de finir la c\u00e9r\u00e9monie de circoncision du fils d\u2019Othman ! \u00bb<\/p>\n<p>L\u2019app\u00e9tence d\u2019Amira Ghenim pour la culture populaire tunisienne est notable \u2014 litt\u00e9ralement \u2014, tout comme sa volont\u00e9 de la partager, avec des \u00e9vocations de pratiques (encens, washq, fassikh et fassoukh pour conjurer les sorts), de plats \u2014 \u00e0 base de tripes d\u2019agneau tels que le osban, les akod (rago\u00fbt de testicules), la mloukhiya (plat en sauce \u00e0 base de poudre de cor\u00e8te) et la medfouna (boulettes de viande baignant dans une sauce \u00e0 base d\u2019\u00e9pinards) \u2014 ; ainsi que les d\u00e9licieuses p\u00e2tisseries de naissance (Konfide et bsissa), ou encore les tenues traditionnelles d\u00e9crites avec force de d\u00e9tail. Les r\u00e9f\u00e9rences religieuses, notamment coraniques, sont pr\u00e9cises et celles, culturelles, en particulier litt\u00e9raires, po\u00e9tiques et musicales, du chanteur \u00e9gyptien Sayyed Darwich au po\u00e8te rebelle Abderrahmane Al-Kefi, donnent au texte un rythme appr\u00e9ciable. Les djinns et les saints occupent une place de choix, \u00e0 l\u2019image de Sidi Mahrez, saint patron de Tunis, connu pour \u00eatre le protecteur des juifs de la capitale. Le roman revient de surcro\u00eet sur la coexistence entre juifs et musulmans en Tunisie, avec plusieurs personnages, dont l\u2019\u00e9mouvant p\u00e2tissier juif Pascal qui acceptera de marier sa fille Bahia \u00e0 un des fils Naifer, pourtant musulman.<\/p>\n<p>En \u00e9cho \u00e0 l\u2019\u0153uvre de Tahar Hadad, comme \u00ab un phare dans la nuit de l\u2019obscurantisme et de l\u2019arri\u00e9ration \u00bb, la r\u00e9sonance contemporaine des combats sociaux \u00e9voqu\u00e9s, en particulier celui de l\u2019\u00e9mancipation des femmes, est pr\u00e9gnante, et permet m\u00eame \u00e0 l\u2019\u00e9crivaine de donner un coup de canif dans le progressisme de fa\u00e7ade d\u2019un certain militantisme postr\u00e9volutionnaire de 2011, \u00ab d\u2019hommes politiques qui ont prolif\u00e9r\u00e9 au lendemain de la r\u00e9volution, comme des algues v\u00e9n\u00e9neuses \u00bb. Une litt\u00e9rature historique et politique qui donne envie de d\u00e9couvrir le dernier roman d\u2019Amira Ghenim \u2014 pas encore traduit en fran\u00e7ais \u2014 sur Wassila Bourguiba et son influence en faveur des droits des femmes.<\/p>\n<p>L\u00e9onard Sompairac &#8211; Orient XXI<\/p>\n<p>G\u00e9opoliticien sp\u00e9cialis\u00e9 sur le Proche-Orient, ayant travaill\u00e9 \u00e0 l\u2019Agence fran\u00e7aise de d\u00e9veloppement et \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 du Caire.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Amira Ghenim<\/strong><br \/>\nLe d\u00e9sastre de la maison des notables<br \/>\nTraduit de l\u2019arabe (Tunisie) par Souad Labbize<br \/>\nPhilippe Rey, Collection Khamsa, 2024<br \/>\n496 pages<br \/>\n25 euros<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tunis, 1935. 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