{"id":70469,"date":"2025-01-19T11:59:26","date_gmt":"2025-01-19T11:59:26","guid":{"rendered":""},"modified":"2025-01-19T11:59:26","modified_gmt":"2025-01-19T11:59:26","slug":"le-couffin-de-glibettes-par-roger-macchi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/le-couffin-de-glibettes-par-roger-macchi\/","title":{"rendered":"LE COUFFIN DE GLIBETTES, par Roger MACCHI"},"content":{"rendered":"<p itemprop=\"name\">\nIl y a des jours o\u00f9 la m\u00e9moire vagabonde\u2026<br \/>\nSouvent la pluie qui s\u2019abat sur les vitres, les soirs sombres de l\u2019hiver parisien, me fait rechercher le soleil dans le secret de mon c\u0153ur.<br \/>\nAlors revient instantan\u00e9ment \u00e0 la bouche, le go\u00fbt sucr\u00e9 des abricots de mon enfance, \u00e0 la chair pulpeuse et au parfum subtil.<br \/>\nParfois aussi, l\u2019\u00e9t\u00e9 sur la c\u00f4te, quand la mer sent le varech s\u00e9ch\u00e9 ou \u00e9ponges s\u00e9chant.<br \/>\nEncore, au cours d\u2019une promenade en haute Provence, si de la main, je caresse le tronc rugueux et craquel\u00e9 d\u2019un olivier.<br \/>\nIl suffit m\u00eame, de voir dans le ciel lourd de l\u2019automne travers\u00e9 de nuages gris, deux hirondelles volant bas \u00e0 la recherche de quelques rares moucherons.<br \/>\nAlors, ces jours-l\u00e0, mon \u00e2me songe \u00e0 un retour vers ce pays que j\u2019aime et que j\u2019ai parcouru en tous sens, vers cette ville o\u00f9 j\u2019ai tra\u00een\u00e9 mes sandales dans tous les quartiers, dans toutes les rues et ruelles. O\u00f9 j\u2019ai connu mes premiers amis, mes premi\u00e8res amours, mes premi\u00e8res r\u00e9voltes, mes premiers bonheurs et aussi mes premiers chagrins.<br \/>\nJ\u2019appartiens \u00e0 cette ville, comme elle m\u2019appartient dans mes songes ; car le c\u0153ur est ins\u00e9parable de la terre de sa naissance.<br \/>\nCes jours-l\u00e0, il se d\u00e9clenche dans ma t\u00eate un vent venu du fin fond du Sahara, \u00ab le Shehili \u00bb il a travers\u00e9 l\u2019erg, le chott El-Djerid, et il tourbillonne tout autour de moi. Il m&rsquo;entra\u00eene avec d\u00e9lice vers des morceaux du temps pass\u00e9.<br \/>\nJe retrouve la cit\u00e9 de mon enfance. Sfax.<br \/>\nLe mot Sfax est \u00e9troitement li\u00e9 au mot jeunesse, et c\u2019est toujours avec beaucoup de mauvaise foi et quelques exc\u00e8s, que l\u2019on parle de sa jeunesse, La m\u00e9moire est s\u00e9lective, et le temps accommode les choses, les rendant plus merveilleuses. La r\u00e9alit\u00e9 se confond toujours avec le r\u00eave.<br \/>\nLa ville blanche \u00e0 l\u2019architecture islamique combin\u00e9e aux exigences de la modernit\u00e9 a cr\u00e9\u00e9 un art colonial typique.<br \/>\nRues larges, trottoirs bord\u00e9s de palmiers. Arcades prot\u00e9geant du soleil la promenade d\u2019apr\u00e8s sieste, ou chacun s\u2019appr\u00eate pour la parade !<br \/>\nFilles belles de m\u00e9tissage, se tenant par le bras dans des robes fleuries \u00e0 larges corolles, reins cambr\u00e9s, ondulant des hanches, afin de mettre en valeur tous les atouts. Mais attention pas trop d\u2019exub\u00e9rances, juste ce qu\u2019il faut ! La r\u00e9putation est en jeu, et l\u2019on est vite catalogu\u00e9 de fille facile.<br \/>\nGar\u00e7ons, en bandes bruyantes, habill\u00e9s des premiers jeans achet\u00e9s \u00e0 quelques marins en escale sur le port, chemise blanche largement ouverte sur des pectoraux bronz\u00e9s et muscl\u00e9s par les exercices sur le sable de la plage. Cheveux brillantin\u00e9s \u00ab Cadoricin \u00bb, regard sombre, et, le secret espoir de charmer l\u2019une de ces fausses starlettes au parfum de patchouli.<br \/>\nMagasins aux vitrines arrang\u00e9es avec un go\u00fbt discutable\u2026 bistrots, \u00e0 l\u2019odeur d\u2019anisette et aux comptoirs poisseux, salles enfum\u00e9es, et joueurs abattant leurs dominos avec des claquements de castagnettes.<br \/>\nPlage au sable br\u00fblant, mer calme et plate o\u00f9 chacun, torse bomb\u00e9 y va de sa d\u00e9monstration de plongeon, saut de l\u2019ange, saut de carpe, longueur de bassin pour am\u00e9liorer son crawl ; ceci, avant de s\u2019allonger sur le sable blond, la peau cuite par un soleil g\u00e9n\u00e9reux, et regarder passer les filles dans des Bikinis suggestifs, le popotin bien balanc\u00e9 comme deux miches de pain chaud.<\/p>\n<p>****<\/p>\n<p>Sur une photo jaunie, Je revois l\u2019\u00e9cole de ma petite enfance, avant la guerre, au temps bienheureux, des amiti\u00e9s partag\u00e9es.<br \/>\nIls sont l\u00e0, mes parents, leurs amis, des notables, les enseignants, dans la cour de l\u2019\u00e9cole italienne.<br \/>\nMoi j\u2019ai quatre ou cinq ans. J\u2019ai un tablier blanc avec un joli n\u0153ud rouge en lavalli\u00e8re, je danse avec une belle blondinette qui a le n\u0153ud rouge dans ses cheveux longs ! Je lui tiens la main, de l\u2019autre main elle porte un panier de fleurs. Nous tournons pour une ronde. Nous sommes une dizaine de couples d\u2019enfants du m\u00eame \u00e2ge \u00e0 tourner ainsi.<br \/>\nSouvenir fugitif d\u2019une petite enfance heureuse !<br \/>\nMa m\u00e8re est resplendissante. Malgr\u00e9 son arriv\u00e9e r\u00e9cente dans le pays, malgr\u00e9 l\u2019\u00e9loignement de son cher Tyrol aux doux paysages, aux jardins fleuris et aux sommets enneig\u00e9s de ses dolomites bien aim\u00e9es.<br \/>\nMalgr\u00e9 la s\u00e9paration d\u2019avec sa famille, elle aime ce pays.<br \/>\nElle a appris l\u2019autre culture, celle de la M\u00e9diterran\u00e9e, elle a appris la tol\u00e9rance et le respect de la diff\u00e9rence.<br \/>\nSes amiti\u00e9s, sont \u00e0 l\u2019image du pays, cosmopolite. Elle se sent bien, elle est adopt\u00e9e et appr\u00e9ci\u00e9e de tous.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re et heureux dans son bistro, il a ses amis de toujours, dans toutes les couches sociales et de toutes nationalit\u00e9s.<br \/>\nIl a ses clients, des hommes simples, au rire gras, \u00e0 la plaisanterie facile, mais des hommes de c\u0153ur. Ce ne sont ni des \u00e9gar\u00e9s, ni des solitaires, ce sont des experts de la convivialit\u00e9, et des connaisseurs en Kemia !<br \/>\nIls go\u00fbtent l\u2019instant pr\u00e9sent se grisant de mots et d\u2019anisette.<br \/>\nLe soir apr\u00e8s la fermeture, les intimes arrivent ; Ils se r\u00e9unissent pour de longues soir\u00e9es d\u2019amiti\u00e9 devant un plat de spaghetti, le tout arros\u00e9 de quelques bouteilles de Koudiat ou de sidi Ra\u00efs.<\/p>\n<p>Les jours de f\u00eates, ils partent en bande pour de longues promenades en mer jusqu\u2019aux \u00eeles Kerkennah o\u00f9 encore \u00e0 la Chebba.<br \/>\nUne belle plage de sable fin, d\u00e9serte. Une mer \u00e9tincelante de lumi\u00e8re et le ciel d\u2019un bleu limpide. L\u2019air est satur\u00e9 d\u2019iode. Un p\u00eacheur passe, il propose du poissons fra\u00eechement p\u00each\u00e9s qu\u2019ils feront griller sur la plage en buvant une bouteille de ros\u00e9 rafra\u00eechie dans l\u2019eau de mer.<br \/>\nLe soir, lorsque le ciel se nuance de rouge et annonce que le soleil va plonger dans la mer. Le visage \u00e9carlate, heureux d\u2019une belle journ\u00e9e d\u2019amiti\u00e9s, ils rentreront.<br \/>\nLa surface de l\u2019eau scintille des derniers reflets du soleil. Alors que les premi\u00e8res \u00e9toiles s\u2019allument rendant la vo\u00fbte c\u00e9leste d\u2019un beau bleu transparent. Au loin les lumi\u00e8res de la ville les guideront pour un retour joyeux.<\/p>\n<p>La saison de la plage pass\u00e9e, c\u2019est \u00e0 la campagne qu\u2019ils iront pique-niquer. Ils emm\u00e8neront le couffin avec la pizza odorante, gorg\u00e9e d\u2019huile de tomates et d\u2019anchois, sans oublier la glaci\u00e8re avec le ros\u00e9 et la limonade.<br \/>\nSur la route de Triaga, vers ce qui s\u2019appelait alors le point g\u00e9od\u00e9sique de Tou\u00eflet Ch\u00e9ridi. Monticule de terre surmont\u00e9 d\u2019une sorte d\u2019arc de triomphe hexagonal, au centre de la for\u00eat des oliviers, lieu g\u00e9ographique du partage des terres.<br \/>\nDe l\u00e0, \u00e0 l\u2019infini on peut admirer l\u2019alignement de cet arbre mythique sur une terre ocre ameublie, ratiss\u00e9e. L\u2019on sent le travail de l\u2019homme appliqu\u00e9 et consciencieux, alors que nul \u00eatre humain n\u2019est visible \u00e0 des kilom\u00e8tres \u00e0 la ronde. Seul le chant des grillons met un peu de vie sur cette terre calcin\u00e9e.<br \/>\nPendant que la petite bande s\u2019installe sous les taches lumineuses \u00e9mises par le soleil au travers du feuillage gris de l\u2019arbre de la paix, je vais d\u2019arbre en arbre caressant les troncs massifs, rugueux, craquel\u00e9s par le temps. J\u2019imagine au travers de ses branches noueuses la face grima\u00e7ante de quelques h\u00e9ros antiques oubli\u00e9s l\u00e0, par les arm\u00e9es de Scipion.<br \/>\nSoudain, sortant de nulle part, un fellah propose un sceau de figues de barbarie, que la petite troupe ach\u00e8te bien volontiers.<br \/>\n\u00c0 l\u2019ombre des oliviers qui filtrent le soleil, la bonne humeur de tous, les amiti\u00e9s vraies et l\u2019exub\u00e9rance d\u00e9mesur\u00e9e, permettent de longues palabres chaleureuses, le verbe haut et piment\u00e9.<\/p>\n<p>****<\/p>\n<p>Et puis, soudain tout chavire\u2026<br \/>\nDes marins d\u2019une fr\u00e9gate fran\u00e7aise saccagent le caf\u00e9 de mon p\u00e8re, en lui disant d\u2019aller se faire payer par Mussolini !<br \/>\nPeu apr\u00e8s, la radio, fait entendre en direct la voix rocailleuse et terrifiante de ce Mussolini dire :<br \/>\n&#8211; \u00ab Chemises noires de la r\u00e9volution !<br \/>\nHommes et femmes de toute l\u2019Italie !<br \/>\nItaliens habitant dans toutes les r\u00e9gions du monde,<br \/>\nAu-del\u00e0 des montagnes et des oc\u00e9ans !<br \/>\nEcoutez :<br \/>\nUne heure solennelle dans l\u2019histoire de la patrie a sonn\u00e9.<br \/>\nLa d\u00e9claration de guerre a \u00e9t\u00e9 remise aux ambassadeurs de France et de Grande-Bretagne. \u00bb<br \/>\nC\u2019\u00e9tait au soir du 9 juin 1940.<br \/>\nL\u2019Italie fasciste profite de ce que la France a les genoux \u00e0 terre pour porter le coup de gr\u00e2ce !<\/p>\n<p>Mon exp\u00e9rience de l\u2019\u00e9cole italienne s\u2019arr\u00eate l\u00e0 !<br \/>\nMon p\u00e8re humili\u00e9 par cette forfaiture, le visage sombre, les dents serr\u00e9es d\u2019une col\u00e8re sourde et d\u2019une honte confuse, pense \u00e0 ses amis fran\u00e7ais. Comment expliquer l\u2019inexplicable, comment justifier l\u2019injustifiable.<br \/>\nMa m\u00e8re, inqui\u00e8te pour l\u2019avenir joint les mains, et ne cesse de r\u00e9p\u00e9ter : \u00ab Mon Dieu ! Mon Dieu, qu\u2019allons nous devenir. \u00bb<br \/>\nIls n\u2019eurent pas de temps pour se poser trop de questions.<br \/>\nLa nuit m\u00eame les gendarmes sont venus chercher mon p\u00e8re.<br \/>\nLui qui n\u2019a jamais fait de politique, et dont le r\u00eave est de voir toutes les communaut\u00e9s vivre en bonne intelligence, se retrouve en prison avec les autres Italiens de la ville, fascistes, r\u00e9publicains ou royalistes !<br \/>\nC\u2019est la loi martiale, il faut remettre au commissariat le poste de radio, et tout ce qui peut ressembler \u00e0 une arme.<br \/>\nApr\u00e8s quelques jours les hommes sont transf\u00e9r\u00e9s dans une usine \u00e0 huile en banlieue.<br \/>\nTous les jours, il faut porter la subsistance pour le prisonnier.<br \/>\nDe bon matin, me tenant d\u2019une main et de l\u2019autre un panier de victuailles nous faisons, ma m\u00e8re et moi, la longue route menant \u00e0 l\u2019usine \u00e0 huile route d\u2019Aghareb. L\u2019incendie solaire de ce mois de juin est sans piti\u00e9 dans un ciel vaste et nu. Nous longeons des tabias de terre jaune satur\u00e9s d\u2019odeurs de sable chaud et de grignon m\u00eal\u00e9es. On croise des femmes portant d\u2019\u00e9normes fagots, et des bourricots aux pas h\u00e9sitants. On marche en silence \u00e0 l\u2019heure la plus aveuglante du jour. Puis on traverse une immense plaine jaune d\u2019herbes s\u00e8ches qui nous m\u00e8ne devant la grande porte de bois o\u00f9 nous d\u00e9posons notre couffin au gardien.<br \/>\nQuelques jours plus tard, ma m\u00e8re est inform\u00e9e qu\u2019il lui faut porter \u00e0 manger pour deux jours. Les prisonniers vont \u00eatre transf\u00e9r\u00e9s dans un camp de concentration \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du pays.<br \/>\nUne derni\u00e8re fois, le coeur d\u00e9chir\u00e9, dans le silence d\u2019un paysage calcin\u00e9 nous faisons la route poussi\u00e9reuse \u00e0 l\u2019odeur d\u2019olive rance.<br \/>\nIl se trouve devant le portail, de nombreuses femmes le cabas \u00e0 la main. Debout, silencieuses, le visage inquiet.<br \/>\nVers treize heures les lourds battants de la porte s\u2019entrouvrent, alors j\u2019\u00e9chappe \u00e0 la main de ma m\u00e8re et je cours vers la porte entreb\u00e2ill\u00e9e en criant \u00ab Papa ! \u00bb.<br \/>\nUn grand gaillard noir en uniforme caca d\u2019oie de tirailleur s\u00e9n\u00e9galais met sa ba\u00efonnette sur mon ventre en hurlant \u00ab arri\u00e8re \u00bb !<br \/>\nMurmure de r\u00e9probation dans la foule des femmes pr\u00e9sentes, mais personne ne bouge. Je fais demi-tour en pleurant.<br \/>\nPar la porte entrouverte, l\u2019on voit des hommes debout en rang sous le soleil. Chaque rang\u00e9e est s\u00e9par\u00e9e par une haie de chevaux de frise.<br \/>\n&#8211; Je scrute, mais je ne vois pas mon p\u00e8re.<br \/>\nLa rumeur parle de camps de concentration \u00e0 Kasserine.<br \/>\nIls partent en effet le lendemain.<\/p>\n<p>Le 24 juin l\u2019armistice est sign\u00e9 entre l\u2019Italie et la France.<br \/>\nLe 5 juillet, les prisonniers sont de retour, \u00e9puis\u00e9s, malades, affam\u00e9s.<br \/>\nMon p\u00e8re a une profonde tristesse, d\u00fb au comportement humain !<br \/>\nLes jugements collectifs, la m\u00e9chancet\u00e9 gratuite. Il garde une blessure au fond de son \u00e2me. Il raconte les agissements de ses amis fran\u00e7ais, qui avaient oubli\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 son nom !<br \/>\nIl parle des journ\u00e9es dans la fournaise \u00e0 construire une route, des nuits glac\u00e9es \u00e0 m\u00eame le sol sous une tente. De la faim, de la soif, de la promiscuit\u00e9 et de la salet\u00e9.<br \/>\nIl pense que les ann\u00e9es d\u2019insouciances sont pass\u00e9es, que maintenant vient le temps du ressentiment et de la haine\u2026 Il n\u2019a pas tort !<\/p>\n<p>La guerre est loin d\u2019\u00eatre finie. Elle poursuit ses ravages, et nous rattrape jusqu&rsquo;\u00e0 Sfax, occup\u00e9 par les Allemands et les Italiens !<br \/>\nAlors, de nouveaux camps s\u2019ouvrent et les ge\u00f4liers d\u2019hier deviennent les prisonniers d\u2019aujourd\u2019hui.<br \/>\nLes bombardements am\u00e9ricains se d\u00e9cha\u00eenent, les escadrilles volent haut et l\u00e2chent leurs chapelets de bombes au hasard. Sir\u00e8nes d\u2019alerte, vrombissement des avions, sifflement des bombes, fus\u00e9es \u00e9clairantes, tirs de DCA.<br \/>\nR\u00e9fugi\u00e9s dans la chambre des parents, blottis dans le coin du mur r\u00e9put\u00e9 le plus solide, nous laissons passer les orages successifs. L\u2019immeuble mitoyen s\u2019\u00e9croule dans un fracas assourdissant !<br \/>\n&#8211; La ville est \u00e9vacu\u00e9e.<br \/>\nNous partons au bout d\u2019un long chemin de sable, vers des maisons arabes Entour\u00e9s de murs de torchis surmont\u00e9s de figuiers de barbarie.<br \/>\nAu centre de cette fortification aveugle, une porte bleue \u00e0 deux battants s\u2019ouvre sur une grande cour en terre battue. En son milieu, le puits. Tout autour des chambres dont la blancheur infinie de la chaux irradie et fait plisser les yeux.<br \/>\nPlusieurs familles vivent l\u00e0.<br \/>\nNous avons, ma m\u00e8re et moi une grande chambre avec une alc\u00f4ve, une soupente, un coin cuisine. La pi\u00e8ce n\u2019a pas de fen\u00eatre, et cette semi-obscurit\u00e9 est agr\u00e9able, elle donne une impression de fra\u00eecheur qui repose de l\u2019\u00e9blouissement de la cour.<br \/>\nLe lit de ma m\u00e8re en fer peint en noir prend toute la largeur de l\u2019alc\u00f4ve, il est recouvert d\u2019une mousseline servant de moustiquaire, les pieds du lit reposent dans des boites de conserve remplies de p\u00e9trole pour dissuader si possible, les b\u00eates d\u2019escalader !<br \/>\nJe dors sur la mezzanine, un matelas de crin, un rideau tenu au plafond m\u2019isole de la lumi\u00e8re et des moustiques.<br \/>\nLe coin cuisine a une grande paillasse en ciment sur laquelle tr\u00f4ne un primus et un canoun. Le long du mur une \u00e9tag\u00e8re en bois est perc\u00e9e de trous de diff\u00e9rents diam\u00e8tres o\u00f9 viennent s\u2019encastrer des jarres de poterie contenant les divers aliments pour notre nourriture.<br \/>\nPour nous c\u2019\u00e9tait simple, mon p\u00e8re a r\u00e9ussi \u00e0 stocker un sac de haricots secs et un sac de farine ! Ce qui permet \u00e0 ma m\u00e8re avec les tomates s\u00e9ch\u00e9es au soleil, et des \u00e9changes entre voisines, de pourvoir \u00e0 notre subsistance.<br \/>\nLes p\u00e2tes faites \u00e0 la main s\u00e8chent sur des claies de bambou.<br \/>\nMon p\u00e8re de crainte des pillages, ne veut pas quitter son caf\u00e9. Avec sa bicyclette il vient nous voir r\u00e9guli\u00e8rement. Il parle des bombardements quotidiens, des morts, des souffrances de chacun, et, de nouveaux probl\u00e8mes entre les communaut\u00e9s. L\u2019agressivit\u00e9 vindicative des uns, la bassesse et l\u2019opportunisme des autres, la morgue de certains, l\u2019humiliation des humbles.<br \/>\nMa m\u00e8re souffre, physiquement et moralement des conditions de vie pr\u00e9caires, sans eau courante, sans \u00e9lectricit\u00e9, sans le moindre confort.<\/p>\n<p>Mais pour moi quel bonheur ! cette libert\u00e9 \u00e0 la campagne sans \u00e9cole, sans contrainte sociale, sans r\u00e8gle de vie.<br \/>\nJe passe mes journ\u00e9es avec les petits camarades de mon \u00e2ge, qui s\u2019appellent Mohamed, Loutfic, Sadok, Mo\u00efse, Jean, Salvator et d\u2019autres encore.<br \/>\nNous jouons dans les jardins, cueillant des fruits, attrapant des l\u00e9zards, chassant la perdrix au filet.<br \/>\nNous faisons r\u00e9guli\u00e8rement la chasse aux scorpions, avec une bo\u00eete de conserve attach\u00e9e au bout d\u2019un b\u00e2ton, nous soulevons les pierres, et nous les faisons entrer dans la bo\u00eete. Parfois nous trouvons aussi des vip\u00e8res. Tijani, l\u2019infirmier de l\u2019h\u00f4pital \u00e9change notre r\u00e9colte contre quelques friandises.<\/p>\n<p>Notre imagination est sans limite pour trouver des jeux. Et, les journ\u00e9es ne sont pas assez longues pour tout essayer !<br \/>\nIl y a un magnifique figuier derri\u00e8re le puits ; nous mettons de la glu sur une branche \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019une bo\u00eete remplie d\u2019eau afin d\u2019attirer les oiseaux\u2026 Combien de chardonnerets, de rouges gorges, de canaris avons-nous attrap\u00e9s ainsi, mis en cage, puis vendus ou\u2026 rel\u00e2ch\u00e9s.<\/p>\n<p>Avec trois roulements \u00e0 billes r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s apr\u00e8s de difficiles n\u00e9gociations aupr\u00e8s des m\u00e9caniciens, nous faisons \u00ab une charrette \u00e0 roulements \u00bb. Un roulement \u00e0 billes \u00e0 l\u2019avant fix\u00e9 sur un timon avec un gros boulon permet le guidage, deux \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, et le tout fix\u00e9 sur un plateau.<br \/>\nLa petite pente derri\u00e8re la maison sert de piste, et chacun son tour, nous faisons la descente avec au bas de beaux d\u00e9rapages, qui parfois nous \u00e9jectent, couronnant nos genoux et nos coudes de belles \u00e9raflures.<\/p>\n<p>Nous faisons le concours de la plus belle et la plus efficace \u00ab tire- boulettes \u00bb ! Pour cela trouver une fourche en bois d\u2019olivier ou d\u2019eucalyptus, la fa\u00e7onner pour lui donner une forme arrondie, br\u00fbler ce V afin de s\u00e9cher le bois et lui donner plus de robustesses. Ensuite, il fallait trouver l\u2019\u00e9lastique, le cuir, et la ficelle pour relier le tout. Ce n\u2019\u00e9tait pas toujours facile. Pour l\u2019\u00e9lastique, une vieille chambre \u00e0 air de camion faisait l\u2019affaire, quant au cuir servant de chargeur, ce pouvait \u00eatre un morceau de chaussure de pr\u00e9f\u00e9rence la languette souple sous les lacets, ou encore un bout du harnais de l\u2019\u00e2ne ! Les munitions, ne manquaient jamais, petits cailloux, noyaux de dattes, et tout ce qui nous tombait sous la main\u2026 sauf bien s\u00fbr, les noyaux d\u2019abricots !<br \/>\nEux servaient \u00e0 un autre jeu que nous appelions \u00ab Bou-nouya \u00bb. Il s\u2019agissait pour certains de s\u2019asseoir en tailleur contre un mur et faire devant soit un petit tas avec quatre noyaux d\u2019abricots. Pour d\u2019autres \u00e0 une distance n\u00e9gociable de deux ou trois m\u00e8tre, de lancer un noyau et tenter de faire tomber le paquet et ainsi gagner les quatre noyaux.<br \/>\nSans me vanter \u00e0 ce jeu je n\u2019\u00e9tais pas le plus mauvais ! Et parfois de retour \u00e0 la maison mes poches \u00e9taient bien pleines. Ma m\u00e8re avait du mal \u00e0 comprendre l\u2019int\u00e9r\u00eat que je pouvais prendre \u00ab \u00e0 ce jeu mal propre avec des noyaux que n\u2019importe qui avait suc\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Les toupies ! Nous \u00e9tions tous des inconditionnels des toupies, mais l\u00e0, il fallait avec nos \u00e9conomies les acheter chez le Djerbien qui les faisait lui-m\u00eame avec son tour \u00e0 pied.<br \/>\nLa mienne, \u00e9tait en bois d\u2019olivier peinte de trois couleurs, noire, rouge et verte avec au bout une grosse pointe en fer bien solide.<br \/>\n\u00c0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 de la ficelle, une vieille pi\u00e8ce de monnaie trou\u00e9e me permettait de l\u2019avoir bien en main. Je la lan\u00e7ais de toute ma hauteur en visant les toupies de mes petits camarades pour essayer au mieux de les faire \u00e9clater, au pire de les faire sortir du cercle du jeu. Le plus souvent cela ratait bien s\u00fbr, alors quand elle tournait au sol, en la faisant passer entre l\u2019index et le majeur je la mettais sur la paume de la main et avec le m\u00eame esprit destructeur je la laissais tomber sur celle de mon adversaire, la faisant sortir du rond trac\u00e9 sur la terre.<\/p>\n<p>Parfois dans le ciel clair, nous assistions fascin\u00e9s \u00e0 quelques combats a\u00e9riens. Nous avions tous, les deux mains aux dessus des yeux et faisons des paris sur un vainqueur\u2026 sans trop savoir \u00e0 quel camp il appartenait. Nous frappions des mains et poussions des cris quand l\u2019avion choisi, s\u2019\u00e9loignait dans le ciel, tandis que l\u2019autre, dans une colonne de fum\u00e9e, piquait vers le sol. Et, si par hasard, l\u2019on distinguait un parachute, alors l\u00e0\u2026 c\u2019\u00e9tait le plus fantastique des spectacles.<br \/>\nNous n\u2019avions pas conscience que des hommes \u00e9taient dans ces engins et se trouvaient en danger de mort !<\/p>\n<p>Mais par-dessus tout, il y avait Houria !<br \/>\nHouria habite un gourbi un peu plus loin. Elle a en charge quatre ch\u00e8vres qu\u2019il lui faut mener au p\u00e2turage et traire. Houria a deux fr\u00e8res, elle est la plus jeune. Son p\u00e8re l\u2019ignore, sa m\u00e8re la prend comme souffre-douleur, et la traite comme le bourricot \u00e0 coup de b\u00e2ton.<br \/>\nParfois dans le champ, je m\u2019assoie pr\u00e8s d\u2019elle, nous d\u00e9gustons des dattes et buvons du lait de ch\u00e8vre.<br \/>\nElle est maigre comme une enfant qui ne mange pas tous les jours \u00e0 sa faim, mais elle est belle avec ses grands yeux de braise, emplis suivant les moments d\u2019\u00e9tranget\u00e9 attendrissante, ou de discr\u00e8te malice.<br \/>\nJ\u2019aime me trouver \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, elle est joueuse et rit de tout, elle est vive, intelligente, toujours aux aguets. Elle me fait penser \u00e0 ces petites b\u00eates que l\u2019on voit courir sur le sable dans toutes les directions.<br \/>\nElle aurait voulu aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole, apprendre \u00e0 lire.<br \/>\n\u2013 \u00ab Mais une fille n\u2019a pas besoin de savoir lire dit son p\u00e8re. Il faut qu\u2019elle sache tenir une habitation et aider aux champs. C\u2019est bien suffisant pour faire une \u00e9pouse. \u00bb<br \/>\nC\u2019est elle qui va chercher le bois pour le feu, tourne la meule, tire l\u2019eau du puits et porte sur son dos la lourde jarre.<br \/>\nUne fois ses corv\u00e9es termin\u00e9es, elle part avec ses ch\u00e8vres. C\u2019est pour elle le seul bonheur du jour.<br \/>\nElle m\u2019avait demand\u00e9 de lui pr\u00eater mon livre de lecture\u2026 pour les images !<br \/>\nParfois l\u2019apr\u00e8s midi pendant l\u2019heure de la sieste, je vais la retrouver dans le champ avec ses biquettes et ensemble nous \u00e2nonnons sur mon livre les premi\u00e8res le\u00e7ons.<br \/>\nUne fois, elle a sorti de sous sa robe, un crayon et un morceau de papier et m\u2019a demand\u00e9 d\u2019\u00e9crire quelque chose.<br \/>\n&#8211; Que veux-tu que j\u2019\u00e9crive ?<br \/>\n&#8211; Ecris\u2026 Houria.<br \/>\nAlors, je lui ai tenu la main avec le crayon, et ensemble nous avons \u00e9crit<br \/>\n\u00ab H O U R I A \u00bb. Elle a ri, elle \u00e9tait contente. Elle a pli\u00e9 le papier et l\u2019a rang\u00e9 sous sa robe.<br \/>\nEt puis, un jour son p\u00e8re nous a surpris, il \u00e9tait furieux, son visage oliv\u00e2tre couvert de petits trous de v\u00e9role grima\u00e7ait, il a frapp\u00e9 Houria avec son b\u00e2ton.<br \/>\nIl a dit que j\u2019\u00e9tais un roumi et que je n\u2019avais rien \u00e0 faire avec sa fille, mais surtout qu\u2019il \u00e9tait indigne de vouloir lui mettre dans la t\u00eate des pens\u00e9es nuisibles qui ne sont pas en accord avec la religion, qu\u2019il ne fallait pas ; je ne devais plus m\u2019approcher d\u2019elle.<br \/>\nJ\u2019\u00e9tais malheureux, Alors Sadoc m\u2019a donn\u00e9 une id\u00e9e, Avec deux boites de lait Nestl\u00e9 vide et quinze m\u00e8tre de ficelle, j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 un t\u00e9l\u00e9phone afin que nous puissions communiquer.<br \/>\nAinsi, cach\u00e9 derri\u00e8re des palmiers nous pouvions encore nous parler, sans nous voir, c\u2019\u00e9tait magique.<\/p>\n<p>Quelques jours avant No\u00ebl, ma m\u00e8re est triste, elle a la nostalgie des no\u00ebls de son enfance sous la neige avec un beau sapin illumin\u00e9 et le son des cloches, appelant pour la messe de minuit.<br \/>\nAussi elle me demande de lui apporter une branche de palmier qu\u2019elle plante dans un pot. Elle le d\u00e9core avec des fils de laine de diverses couleurs, et du papier d\u2019argent. Son sourire est triste en contemplant son sapin de No\u00ebl !<br \/>\nAlors pour lui faire plaisir, sous le sapin, j\u2019ai fait la cr\u00e8che.<br \/>\nDu papier froiss\u00e9 figurait la grotte, et, la silhouette des personnages je les aie d\u00e9coup\u00e9es dans du carton.<br \/>\nElle a \u00e9t\u00e9 \u00e9mue et elle a pleur\u00e9.<\/p>\n<p>Ensuite, avec notre t\u00e9l\u00e9phone tr\u00e8s sp\u00e9cial, j\u2019ai demand\u00e9 \u00e0 Houria ce quelle faisait pour No\u00ebl ?<br \/>\nElle m\u2019a r\u00e9pondu, \u00ab quelle jurait ne pas conna\u00eetre ce No\u00ebl. Qu\u2019elle m\u2019en aurait parl\u00e9 si elle avait connu ce gar\u00e7on, qu\u2019il fallait la croire, que j\u2019\u00e9tais son seul ami. \u00bb<\/p>\n<p>En ce jour de r\u00e9union familiale, nous sommes invit\u00e9s chez des amis qui habitent une villa, route de Gabes. Apr\u00e8s avoir march\u00e9 entre les tabias silencieuses sur un chemin de sable nous d\u00e9bouchons sur une route asphalt\u00e9e, encadr\u00e9e d\u2019eucalyptus. La maison de style colonial, appara\u00eet au bout d\u2019une longue all\u00e9e plant\u00e9e de palmiers. Un grand escalier m\u00e8ne \u00e0 une terrasse o\u00f9 toute la famille est r\u00e9unie.<br \/>\nPendant que ma m\u00e8re prend des nouvelles des uns et des autres. Je vais avec la nonna au fond du jardin plumer le poulet pour le repas de f\u00eate. C\u2019est alors que deux avions de chasse sortis de nulle part arrivent en rases mottes dans un bruit assourdissant, ils ouvrent le feu de leurs mitrailleuses. La grand-m\u00e8re qui m\u2019avait pris par la main s\u2019aplatit \u00e0 terre m\u2019entra\u00eenant avec elle. Les rafales passent \u00e0 quelque dix centim\u00e8tres de nous, faisant exploser les mottes de terre.<br \/>\nLorsqu\u2019ils sont partis elle se rel\u00e8ve, secoue son tablier serrant toujours son poulet d\u2019une main ; de l\u2019autre elle reprend ma main. Livide, mais impassible, nous rentrons paisiblement. Tous, nous regardent comme des miracul\u00e9s !<br \/>\nPendant le repas, chacun s\u2019efforce d\u2019\u00eatre de bonne humeur, mais le c\u0153ur n\u2019y est pas. Les conversations sont graves, les visages inquiets. On ne parle que de la guerre qui dure, qui dure ! des bombardements, des restrictions, et de l\u2019avenir incertain.<br \/>\nC\u2019est un no\u00ebl tristounet, sans cadeaux, sans p\u00e8re No\u00ebl et sans rire.<\/p>\n<p>****<\/p>\n<p>Dans le fondouk, le soir quand tout devient immobile, que les maisons se colorent de rose, apr\u00e8s que le muezzin ait appel\u00e9 pour la derni\u00e8re pri\u00e8re.<br \/>\nLa cour collective s\u2019anime.<br \/>\nSous les \u00e9toiles ou \u00e0 la lumi\u00e8re d\u2019une lampe \u00e0 p\u00e9trole, nous faisions cercle autour du p\u00e8re de Mohamed. Lui est assis en tailleur, le turban blanc des ul\u00e9mas autour de la t\u00eate. Son visage a une expression noble et douce, les yeux profonds comme la nuit, une grosse moustache grise sur une bouche \u00e9paisse. D\u2019une main, il tient un chapelet d\u2019ambre et les grains glissent un \u00e0 un entre ses doigts pendant que de sa voix rauque et voil\u00e9e, il nous conte des po\u00e8mes d\u2019Ibn\u2019Arab\u00ee. Ils parlent de pays lointains o\u00f9 les caravanes marchent soixante lunes avant d\u2019apercevoir des jardins dont les arbres portent comme fruits des oiseaux multicolores et o\u00f9 des princes \u00e9pousent des rayons de lune.<br \/>\nOu encore, il nous raconte, des sagas du sud du Sahara qui parlent de combats entre guerriers Touaregs. Po\u00e8mes \u00e9piques que le p\u00e8re de Foucauld a transcrit.<br \/>\nElles disent :<br \/>\n&#8211; \u00ab La nuit pass\u00e9e, nous avions fait accroupir nos chameaux sous les murs d\u2019Insalah ;<br \/>\nnous nous \u00e9tions fait un abri de nos bagages.<br \/>\nJ\u2019ai entendu le son d\u2019un air du violon que tenait Chennou sur ses genoux.<br \/>\nJe suis rest\u00e9 quelque temps en arri\u00e8re de l\u2019exp\u00e9dition ;<br \/>\nPuis je suis parti ; le froid de l\u2019hiver et moi, nous allions \u00e0 la rencontre l\u2019un de l\u2019autre ;<br \/>\nJe marchais rapidement dans le d\u00e9sert.<br \/>\nJ\u2019avais mis dans mon c\u0153ur une provision de pers\u00e9v\u00e9rance telle<br \/>\nQu\u2019elle ne put ni s\u2019\u00e9puiser ni se refroidir.<br \/>\nJe descendis dans la vall\u00e9e de T\u00e2rat serr\u00e9 dans mes v\u00eatements et pr\u00eat pour le combat,<br \/>\nJ\u2019avais h\u00e2te, je d\u00e9sirais le moment o\u00f9 l&rsquo;on serait l\u00e2ch\u00e9s les uns contre les autres.<br \/>\n\u00c4ma, qui autrefois souhaitait la rencontre,<br \/>\nCourt maintenant ; il se r\u00e9fugie sur la montagne comme un mouflon.<br \/>\nMoi, je me tiens arr\u00eat\u00e9 au pied de la montagne, \u00e9coutant les nouvelles des pourparlers qui se font,<br \/>\nMon c\u0153ur bouillonne, je ne puis le refroidir.<br \/>\nJ\u2019ai laiss\u00e9 les troupeaux de l\u2019ennemi aux amateurs de pillage,<br \/>\nIls les ont entour\u00e9s, les ont emp\u00each\u00e9s de s\u2019\u00e9chapper et les ont captur\u00e9s ;<br \/>\nMoi, je n\u2019ai pas arr\u00eat\u00e9 mon m\u00e9hari aupr\u00e8s des chamelles et chamelons.<br \/>\nLes ennemis se d\u00e9couragent quand ils voient notre poussi\u00e8re s\u2019\u00e9lever du sol et monter comme une longue queue jusqu\u2019au ciel ;<br \/>\nLeurs ailes retombent, mouill\u00e9es et lourdes par la puissance<br \/>\nDe Dieu notre Ma\u00eetre, car elle est sans pareille<br \/>\nPour beaucoup la feuille est jaune, elle est m\u00fbre depuis l\u2019an pass\u00e9 ;<br \/>\nLe noeud se brise, la chose tombe de son enveloppe, elle n\u2019est plus l\u00e0.<br \/>\nQuand la nuit, approchant de sa fin, arrive \u00e0 son dernier tiers,<br \/>\nCeux qui ont achev\u00e9 leur temps vont mourir.<br \/>\nJe te rends gr\u00e2ce \u00f4 Dieu possesseur de toute force, De ce qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 veng\u00e9 ce jour de d\u00e9sastre En lequel, femme, vous \u00e9tiez en fuite dans les montagnes mourant de soif.<br \/>\nSaluez de ma part T\u00e4kharibt, hommes nobles !<br \/>\nTu as \u00e9t\u00e9 veng\u00e9e, T\u00e4kharibt en un pays lointain :<br \/>\nHemma et \u00c4ma sont d\u00e9chiquet\u00e9s et mis en morceaux \u00e9troits comme des bandes d\u2019\u00e9toffes du Soudan ;<br \/>\nNous avons pris sur le champ de bataille le m\u00e9hari brun rouge d\u2019\u00c4ma et ses riches v\u00eatements, son fusil, son \u00e9p\u00e9e son javelot, et sa grande calotte rouge pr\u00e8s de laquelle passaient les baudriers.<br \/>\nJe reviens, faisant marcher mon m\u00e9hari acajou clair d\u2019un pas lent et cadenc\u00e9,<br \/>\nTenant sur mes genoux le violon<br \/>\nReconquis par la force du bras.<br \/>\nSaluez de ma part T\u00e4kharibt et toutes les joueuses de violon !<br \/>\nMon c\u0153ur, la passion y fait s\u2019entrecroiser les \u00e9clairs<br \/>\nComme quand le vent et le tonnerre se r\u00e9pondent dans la temp\u00eate.<\/p>\n<p>\u2026 Ensuite, ma m\u00e8re m\u2019appelle, il est l\u2019heure d\u2019aller dormir.<br \/>\nMais la nuit, sur ma couche le r\u00eave continue.<br \/>\nMoi aussi j\u2019ai un m\u00e9hari, une \u00e9p\u00e9e. J\u2019ai aussi le voile touareg bleu autour du visage et je pars d\u00e9livrer Houria.<br \/>\nSon p\u00e8re me barre la route, alors je l\u00e8ve mon \u00e9p\u00e9e, mais je ne le tue pas\u2026 c\u2019est le p\u00e8re d\u2019Houria !<br \/>\nLui, prend peur, il s\u2019enfuit.<br \/>\nAlors, Je la soul\u00e8ve de terre et la pose sur mon m\u00e9hari blanc comme celui du proph\u00e8te. Je frappe du pied sur son encolure, il se lance au galop. Nous partons vers des contr\u00e9es inconnues o\u00f9 coulent des rivi\u00e8res de miel.<br \/>\nEt moi aussi, je r\u00e9cite des po\u00e8mes. J\u2019ose r\u00e9p\u00e9ter ceux que j\u2019ai entendu dire par Si-Mohamed :<br \/>\n&#8211; L\u2019eau du puits ne me d\u00e9salt\u00e8re plus, tant mon c\u0153ur et br\u00fblant.<br \/>\n\u2026 Je ne te quitterais ni en r\u00eave ni en pens\u00e9e et jamais mon m\u00e9hari blanc ne s\u2019\u00e9loignera de toi.<br \/>\n\u00d4 Houria, ton cou et tes \u00e9paules sont pareil \u00e0 ceux de l\u2019antilope,<br \/>\nTa peau et plus douce que la soie et plus blanche que le papier.<br \/>\nTu as plus de prix que l\u2019argent emplissant les mains.<br \/>\nEt, tu es plus belle qu\u2019un poulain jouant et courant dans les plaines.<br \/>\n\u2026<br \/>\nJe ne me souviens plus de la suite\u2026 mais je suis content de mon effet.<br \/>\nEt je r\u00e9p\u00e8te ces quelques vers, jusqu\u2019\u00e0 ce que le sommeil m\u2019emporte\u2026 vers d\u2019autres r\u00eaves !<\/p>\n<p>****<\/p>\n<p>Un jour, ma m\u00e8re me dit que nous sommes invit\u00e9s \u00e0 un mariage.<br \/>\nJe suis tout excit\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9e de la belle f\u00eate \u00e0 laquelle je vais assister.<br \/>\nMais plus que tout, la voisine a d\u00e9crit le luxe du d\u00e9cor et l\u2019abondance de victuailles, et cela d\u00e9passe mon imagination. Je me sens important puisque invit\u00e9. Je le dis \u00e0 mes copains, ils ne me croient pas, alors je r\u00e9p\u00e8te ce qu\u2019a dit la voisine, et j\u2019\u00e9num\u00e8re tous les plats que nous allons manger !<br \/>\nIls me prennent pour un fou et se moquent de moi. Il me faut jurer sur la t\u00eate de ma m\u00e8re, dire que la voisine est la cousine de la mari\u00e9e. Qu\u2019elle nous \u00e0 racont\u00e9 tous les pr\u00e9paratifs dans le d\u00e9tail, puisque c\u2019est elle qui a tout cuisin\u00e9\u2026<br \/>\nL\u2019argument est imparable ! Alors mon importance dans le groupe devint consid\u00e9rable, et, je dois promettre de tout raconter, mais surtout de rapporter quelques g\u00e2teaux dans mes poches en gage d\u2019amiti\u00e9s.<br \/>\nSadok, qui a quelques ann\u00e9es de plus que nous, prend un air important et nous explique le mariage.<br \/>\nNous sommes tous autour de lui. Il parle \u00e0 voix basse comme d\u2019un secret avec des silences qui nous laissent imaginer des choses.<br \/>\n&#8211; \u00ab Alors voil\u00e0, c\u2019est comme je dis, j\u2019le jure !<br \/>\nLes mari\u00e9s y rentrent dans la chambre, et tous y sont derri\u00e8re la porte \u00e0 rigoler.<br \/>\nAlors, le type il enl\u00e8ve la robe de la femme. M\u00eame qu\u2019il la met toute nue !<br \/>\nIl la regarde de partout pour voir si elle est bonne, parce que avant les femmes ils l\u2019ont lav\u00e9 et enlev\u00e9 tous les poils partout.<br \/>\nAlors apr\u00e8s. Il rentre son Zob \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de son ventre.<br \/>\nCandidement je demande : &#8211; Mais par o\u00f9 ? par le nombril ?<br \/>\nTous de rire et de se moquer de moi !<br \/>\nMais non ya Bim (esp\u00e8ce d\u2019\u00e2ne) Par-dessous, par le trou ! tu as jamais vu la ch\u00e8vre qui pisse, et bien par l\u00e0, m\u00eame que, Yousef le marchand de charbon, une fois je l\u2019ai vu faire \u00e7a avec la ch\u00e8vre de Salem !<br \/>\nGrand silence, et chacun d\u2019imaginer\u2026<br \/>\n&#8211; Houyhouiii ! Alors \u00e7a fait mal ?<br \/>\n&#8211; Normal \u2026 il y a du sang qui coule\u2026 comme un coup de couteau !<br \/>\nAlors, il l\u2019essuie le sang avec la chemise et apr\u00e8s il la lance aux gens qui sont derri\u00e8re la porte, eux ils attendent en rigolant. Mais attention, il doit faire fissa autrement c\u2019est pas bien, et les autres ils tapent \u00e0 la porte.<br \/>\nTout le monde y veut voir la chemise, elle passe de main en main, les femmes lancent des youyous et elles dansent. Les hommes ils crient de joie. Pourquoi ? &#8211; parce que l\u2019homme il est fort !<br \/>\nEt la m\u00e8re de la mari\u00e9e, elle, elle rigole.<br \/>\nApr\u00e8s le mari\u00e9 il sort de la chambre et tout le monde le f\u00e9licite parce qu\u2019il a bien trou\u00e9.<br \/>\nEt maintenant ils font la f\u00eate toute la nuit.<br \/>\nMais la mari\u00e9e elle, mesquine (ou mesquina ?)elle reste au lit.<br \/>\nTu vas voir, c\u2019est comme j\u2019te dis, jt\u2019y jure\u2026 Tu nous raconteras ! \u00bb<br \/>\nUn grand silence suit le r\u00e9cit de Sadok.<br \/>\nLa petite troupe devint soudain s\u00e9rieuse et songeuse, le temps de se repr\u00e9senter la sc\u00e8ne.<br \/>\nMoi, je suis inquiet, je ne voudrais pas qu\u2019un jour, quelqu\u2019un fasse du mal \u00e0 Houria.<br \/>\nEt du coup, je ne suis plus tr\u00e8s s\u00fbr de vouloir aller \u00e0 ce mariage.<br \/>\nMais le moment de m\u00e9lancolie ne dure jamais bien longtemps \u00e0 notre \u00e2ge\u2026 vite, l\u2019on passe \u00e0 d\u2019autres jeux !<\/p>\n<p>****<\/p>\n<p>Un matin, le soleil ne se l\u00e8ve pas ! du fond de l\u2019horizon, des tra\u00een\u00e9es dans le ciel couleur cuivre, annonce de sirocco. Les nuages fuient, en m\u00eame temps qu\u2019une s\u00e9cheresse de four s\u2019abat sur nous, l\u2019air s\u2019\u00e9paissit, les formes deviennent incertaines et semblent flotter dans un brouillard fauve.<br \/>\nAlors le vent commence \u00e0 souffler. Au ras du sol la chaleur monte dans les jambes comme de la cendre br\u00fblante. Sur les visages s\u2019agglutinent des cristaux de sable m\u00eal\u00e9s \u00e0 la sueur formant des masques ridicules.<br \/>\nOn rentre vite se mettre \u00e0 l\u2019abri dans l\u2019\u00e9tuve des maisons. Mais le sable s\u2019infiltre partout, les l\u00e8vres se crevassent, la gorge est s\u00e8che et l\u2019air devient irrespirable. La poitrine fait mal, la t\u00eate explose, Nous sommes prostr\u00e9s, \u00e0 attendre. Le temps passe et le vent loin de se calmer redouble de vigueur, il siffle et rugit faisant dire aux femmes \u00ab Voil\u00e0 les Djenoun venus du d\u00e9sert, que Dieu nous prot\u00e8ge \u00bb.<br \/>\nSoudain des poings heurtent fortement la porte. C\u2019est Houria, sa m\u00e8re et son chien qui viennent se mettre \u00e0 l\u2019abri, le vent a endommag\u00e9 le gourbi et elle nous demande de les recueillir en attendant la fin de l\u2019ouragan.<br \/>\nMoi, qui \u00e9tais enfoui sous un drap pelotonn\u00e9 comme un chat, soudain je me sens ragaillardi.<br \/>\nEt, pendant que ma m\u00e8re rassure Fathma qui se lamente non pour ses b\u00eates ou la tente, mais parce que, dans le sifflement du vent, elle entend la voix de la Rouhania venu des sables du d\u00e9sert, et qu\u2019elle a peur.<br \/>\n&#8211; Illoutof alik. &#8211; Que Dieu nous prot\u00e8ge des mauvais g\u00e9nies.<br \/>\nQu\u2019IL nous couvre de sa b\u00e9n\u00e9diction et \u00e9loigne de nous Satan. \u00d4 Toi ! le cl\u00e9ment, le mis\u00e9ricordieux, qui a pouvoir sur toutes choses, sauve nous des Ghoul et des Ghoulia. \u00c9pargne nous.<br \/>\nYa mintti. Petite m\u00e8re, que la pri\u00e8re et la paix soient sur toi. Garde\u2013nous pr\u00e8s de toi. Cache-nous jusqu\u2019au d\u00e9part des mauvais esprits, je ne veux pas qu\u2019ils s&rsquo;implantent en moi par ma bouche et par mes narines.<br \/>\nMa m\u00e8re la rassure, lui offre un verre d\u2019orgeat et un biscuit.<br \/>\nMoi, hypocritement, je profite de la situation pour m\u2019\u00e9loigner furtivement avec Houria jusque ma chambre, nous sommes suivis par son gardien le chien kabyle ! je lui prends les mains et, Nous restons ainsi longtemps, sans parler mains dans les mains, yeux dans les yeux. Mon c\u0153ur heurte tellement fort ma poitrine que j\u2019ai cru qu\u2019il allait en sortir.<br \/>\nDehors, la temp\u00eate semble enfin se calmer, un silence pesant s&rsquo;installe, mais apr\u00e8s quelques minutes, une nouvelle bourrasque se fait entendre augmentant la frayeur de Fathma qui se cache derri\u00e8re ma m\u00e8re, et r\u00e9cite des Fathoua du Coran.<br \/>\nLes roulements du vent ressemblent en effet \u00e0 des voix humaines et moi-m\u00eame sans la pr\u00e9sence d\u2019Houria, je n\u2019aurais pas \u00e9t\u00e9 tranquille !<br \/>\n&#8211; Tu entends me dit Houria c\u2019est la voix du vent, il dit des choses que les hommes ne peuvent pas comprendre, mais ce n\u2019est pas bon, c\u2019est toujours des mauvais trucs, tu verras, il va arriver quelque chose !<br \/>\nAu coucher du soleil, enfin la temp\u00eate se calme et tout rentre dans l\u2019ordre. Le ciel redevient serein, les \u00e9toiles apparaissent une \u00e0 une, plus brillantes que jamais, et l\u2019odeur du sable chaud emplit l\u2019atmosph\u00e8re.<\/p>\n<p>****<\/p>\n<p>Les jours succ\u00e8dent aux jours et l\u2019on s\u2019installe dans ce provisoire qui dure.<br \/>\nLe go\u00fbter, fait d\u2019une tranche de pain d\u2019huile et d\u2019une rondelle de tomate saupoudr\u00e9 de sel, a une saveur d\u00e9licieuse ; son go\u00fbt est encore sur mes papilles.<br \/>\nMais le ravitaillement commence \u00e0 manquer, et ma m\u00e8re est inqui\u00e8te.<br \/>\nLa guerre s\u2019acc\u00e9l\u00e8re, les nouvelles du front sont encourageantes ou inqui\u00e9tantes, suivant les points de vue !<br \/>\nL\u2019Afrika-Korp c\u00e8de \u00e0 El-Alamein et se replie sur la ligne Mareht. Le Bruit des combats se rapproche, le sifflement des bombes grandit, devient grondement et finit en tonnerre. Les canons et la mitraille tirent en continu, on voit des hommes d\u00e9sempar\u00e9s, des bless\u00e9s, des mourants. La nuit on suit les fus\u00e9es \u00e9clairantes et les lueurs des combats.<\/p>\n<p>Les villes du sud Tunisien sont reprises les unes apr\u00e8s les autres par les arm\u00e9es de Montgomery et de Leclerc. Les batailles deviennent incessantes, nous emp\u00eachant d\u2019aller jouer ! Le bruit des canons tonne et se rapproche. Un matin, les soldats Allemands courent dans tous les sens, embarquent \u00e0 la h\u00e2te leurs bless\u00e9s dans des camions et filent vers le nord.<\/p>\n<p>Sfax est lib\u00e9r\u00e9. Jour de liesse !<br \/>\nMon p\u00e8re retourne en prison. Jour de tristesse !<br \/>\nLes bruits les plus fous courent sur les mauvais traitements subis par les prisonniers. Interrogatoires, tortures, on parle m\u00eame d\u2019ex\u00e9cutions.<br \/>\nLes militaires veulent tout savoir, m\u00eame et surtout lorsque l\u2019on a rien \u00e0 dire. Ils font leur travail ! \u2026 Il faut parler, d\u00e9noncer, avouer n\u2019importe quoi, mais il faut hurler quelque chose !<br \/>\n&#8211; Attentes angoissantes.<br \/>\nEnfin mon p\u00e8re est lib\u00e9r\u00e9. Et la guerre passe.<br \/>\nTelle une tornade elle a d\u00e9fait les choses et les gens, emportant tout sur son passage, faisant couler des larmes et du sang. Cr\u00e9ant des situations absurdes, des doutes, et laissant partout le vide absolu.<br \/>\nLa terre vit une Trag\u00e9die, mais chaque humain vit sa propre trag\u00e9die.<br \/>\nSfax est en f\u00eate, dans la passion et la foi patriotique.<br \/>\nEnfin, on est autoris\u00e9 \u00e0 rentrer en ville, la maison est pill\u00e9e et le caf\u00e9 r\u00e9quisitionn\u00e9.<br \/>\nLa ville est \u00e0 reconstruire.<br \/>\nMes parents aussi sont d\u00e9truits. L\u2019argent manque. Le travail n\u2019est plus pour les vaincus.<br \/>\nTout autour c\u2019est un vague m\u00e9pris, ou une condescendance humiliante.<br \/>\nLa consid\u00e9ration des autres et de soi n&rsquo;est plus lorsque l\u2019on a tout perdu.<br \/>\nIl ne reste que la m\u00e9moire. L\u2019espoir m\u00eame a disparu.<br \/>\nLes amiti\u00e9s sont soup\u00e7onneuses, l\u2019intol\u00e9rance et la m\u00e9chancet\u00e9, monnaie courante.<br \/>\nLe soleil lui, est toujours pr\u00e9sent dans un ciel d\u00e9sormais paisible, il fait croire que tout est simple et beau. Mais \u00e0 ce calme s\u2019oppose le d\u00e9lire des hommes ; sa chaleur est absente des c\u0153urs.<br \/>\nL\u2019astre ne brille plus que pour ceux qui confondent puissance et grandeur.<br \/>\nLa tyrannie est vaincue et l\u2019arrogance des vainqueurs est l\u00e9gitime.<br \/>\nLe respect de l\u2019autre n\u2019est plus dans les esprits.<br \/>\nComment faire comprendre que malgr\u00e9 la diff\u00e9rence, l\u2019on regarde vers la m\u00eame \u00e9toile, que l\u2019espoir doit \u00eatre dans l\u2019homme, et qu\u2019il n\u2019y a pas de mod\u00e8le universel.<br \/>\nUn nouveau patron parade derri\u00e8re le comptoir du caf\u00e9 de mon p\u00e8re !<br \/>\nLa distribution de vivres et de v\u00eatements n\u2019est pas pour les Italiens !<br \/>\nOn est impuissant, bris\u00e9, et les amiti\u00e9s sont rares.<br \/>\n&#8211; \u00ab Qu\u2019ai-je \u00e0 faire d\u2019un ami qui me juge sur mon appartenance ? Si je suis diff\u00e9rent, c\u2019est comme cela qu\u2019il faut m\u2019accepter. De notre union, nous devons sortir grandi l\u2019un et l\u2019autre, car mon c\u0153ur est pur. J\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 pour la v\u00e9rit\u00e9, et le respect des autres. Je veux \u00eatre libre sur cette terre, et appartenir \u00e0 l\u2019humanit\u00e9.<br \/>\nOublions les fanatismes et les exclusives, retrouvons la paix et l\u2019amiti\u00e9 par-del\u00e0 les divergences et l\u2019absurdit\u00e9 d\u2019une horreur qui a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 la part n\u00e9gative de l\u2019homme.<br \/>\nR\u00e9sistons par-del\u00e0 les apparences, et aidons l\u2019autre, parfois jusqu\u2019\u00e0 se perdre soi-m\u00eame. \u00bb<br \/>\nMon p\u00e8re tenait ce discours\u2026 Mais seul le vent l\u2019entendait et emportait ses paroles au loin vers l\u2019immensit\u00e9 des sables du d\u00e9sert.<br \/>\nCe n\u2019est que plus tard, bien plus tard, que ses mots revinrent vers lui avec le vent du sud \u2026 le shehili !<\/p>\n<p>****<\/p>\n<p>Heureusement, les hommes ont une facult\u00e9 d\u2019oubli remarquable !<br \/>\nPetit \u00e0 petit la vie reprend son cours.<br \/>\nL\u2019\u00e9cole rouvre, il faut refaire son cartable. Coll\u00e8ge des gar\u00e7ons.<br \/>\nD\u2019autres copains, les m\u00eames jeux ou presque. Contraintes de la ville.<br \/>\nMaintenant je suis loin d\u2019Houria, et je me rends compte combien elle a compt\u00e9 pour moi. Je la revois avec ses ch\u00e8vres, ou tirant l\u2019eau du puits. J\u2019allais l\u2019aider, alors elle me disait :<br \/>\n&#8211; Oh Roug\u00e9 ! c\u2019est dur hein.<br \/>\nElle savait, par intuition combien la vie est difficile, et chaque instant une lutte.<br \/>\nJe retenais sa le\u00e7on de vie.<br \/>\nMais le temps ! le temps, h\u00e9las\u2026 recouvre les meilleurs sentiments du voile noir de l\u2019oubli.<br \/>\nLentement, le portrait d\u2019Houria s\u2019estompe dans mes r\u00eaves d\u2019adolescent. Elle est remplac\u00e9e par l\u2019image de ma voisine.<br \/>\nUne jolie rousse aux yeux aigue marine refl\u00e9tant la profondeur, et toute la douceur de la M\u00e9diterran\u00e9e.<br \/>\nPour moi, un soir sur la terrasse de l\u2019immeuble qui sentait bon la lessive et le bois br\u00fbl\u00e9, elle s\u2019ouvrit comme une fleur.<br \/>\nSes p\u00e9tales, br\u00fblants et mouill\u00e9s de ros\u00e9e palpitaient. Je fondais en elle, et, fi\u00e9vreusement, je d\u00e9couvrais son corps \u00e9panoui, sa chevelure fauve dansant autour d\u2019un visage de madone.<br \/>\nFi\u00e8re de sa nudit\u00e9, avec l\u2019impatience animale de d\u00e9couvrir la plus myst\u00e9rieuse des \u00e9motions, elle s\u2019offrait.<br \/>\nLe sang br\u00fblait nos tempes. Pris de vertige nos corps s\u2019enla\u00e7aient, s\u2019entrem\u00ealaient, et nous conn\u00fbmes ce soir-l\u00e0, l\u2019ivresse des premiers \u00e9mois.<\/p>\n<p>****<\/p>\n<p>Enfin, apr\u00e8s des ann\u00e9es de gal\u00e8re et de proc\u00e8s, la justice rend son caf\u00e9 \u00e0 mon p\u00e8re\u2026<br \/>\nLes amiti\u00e9s se reconstruisent.<br \/>\nAu comptoir du bar \u00e0 nouveau les clients et les amis affluent. Ils l\u00e8vent le coude pour l\u2019anisette de l\u2019amiti\u00e9 dans un brouhaha de mots, de plaisanteries faciles et d\u2019invitations r\u00e9ciproques.<br \/>\nLe bonheur de vivre lentement revient avec l\u2019oubli des in\u00e9galit\u00e9s cr\u00e9es par les ann\u00e9es noires.<br \/>\nLe partage entre hommes de toutes origines redevient l\u2019usage.<br \/>\nLes plaies se referment doucement.<br \/>\nToutefois, il reste au fond de soi, une douce m\u00e9lancolie qui fait le regard plus brillant, et la pens\u00e9e plus lucide.<\/p>\n<p>Quand \u00e0 moi, c\u2019est pendant ces ann\u00e9es singuli\u00e8res que j\u2019ai appris les le\u00e7ons de la vie. Dans les terrains vagues, les rues, les jeux, et aussi quelques bancs d\u2019\u00e9cole o\u00f9 avec mes petits camarades nous \u00e2nonnions :<br \/>\n\u00ab Nos anc\u00eatres les gaulois. \u2013 Chantions : l\u2019\u00e9taiton piti navir\u00e9, ou kunsantinpur abreuve nosillions \u2013 Nous r\u00e9citions avec conviction : Pirrette et lepotol\u00e9 \u00bb !<br \/>\nPauvres petits m\u00e9t\u00e8ques, nous ne savions m\u00eame pas \u00e0 quoi ressemblait la \u00ab France pays temp\u00e9r\u00e9 \u00bb comme nous disions !<\/p>\n<p>Ainsi, j\u2019ai affront\u00e9 dans l\u2019innocence, cette enfance tourment\u00e9e par les bruits d\u2019une guerre inhumaine, puis les contradictions de la vie. Essayant toujours de garder quelques discernements devant le tumulte des \u00e9v\u00e9nements.<br \/>\nAujourd\u2019hui, apr\u00e8s tant d\u2019ann\u00e9es de vie d\u2019homme. Ni triomphe, ni ratage.<br \/>\nIl m\u2019arrive parfois de m\u2019asseoir seul sous le ciel \u00e9toil\u00e9, et l\u00e0, de m\u2019interroger sur les humains que j\u2019ai observ\u00e9s passionn\u00e9ment durant toute ma vie.<br \/>\nEt de dire \u00e0 mon \u00e2me, o\u00f9 peut-\u00eatre \u00e0 Dieu, s\u2019il existe\u2026 que je n\u2019ai toujours rien compris \u00e0 leurs motivations profondes, ni \u00e0 leurs contradictions ni \u00e0 leurs objectifs, ni aux visages s\u00e9rieux, qui les font se croire si importants !<\/p>\n<p>Mon regard, embrum\u00e9 par la pluie parisienne regarde maintenant par-del\u00e0 l\u2019horizon vers des petits matins intenses.<br \/>\nL\u00e0-bas o\u00f9 la mer ne se d\u00e9tache pas du ciel, il y a ce petit chenal aux odeurs de poisson s\u00e9ch\u00e9.<br \/>\nDes barques aux voiles us\u00e9es, entrent paisiblement harass\u00e9es d\u2019une nuit de p\u00eache.<br \/>\nElles viennent se ranger d\u00e9licatement pour un r\u00e9pit bien m\u00e9rit\u00e9, dans le petit bassin du port des voiliers, au bord des quais o\u00f9 des hommes tremp\u00e9s de sel, le visage burin\u00e9 de mer, d\u00e9chargent dans un joyeux d\u00e9sordre les poissons de la nuit. Toujours sous le soleil bienveillant de ce pays b\u00e9ni des dieux qui restera \u00e0 jamais la tendresse, la nostalgie, et le bonheur de ma vie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a des jours o\u00f9 la m\u00e9moire vagabonde\u2026 Souvent la pluie qui s\u2019abat sur les vitres, les soirs sombres de l\u2019hiver parisien, me fait rechercher le soleil dans le secret de mon c\u0153ur. 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