{"id":70541,"date":"2025-02-15T06:46:57","date_gmt":"2025-02-15T06:46:57","guid":{"rendered":""},"modified":"2025-02-15T06:46:57","modified_gmt":"2025-02-15T06:46:57","slug":"ces-italiens-de-tunisie-par-silvia-finzi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/ces-italiens-de-tunisie-par-silvia-finzi\/","title":{"rendered":"Ces Italiens de Tunisie, par Silvia Finzi"},"content":{"rendered":"<p>Ces Italiens de Tunisie, par Silvia Finzi<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>A l\u2019heure o\u00f9 le ph\u00e9nom\u00e8ne migratoire rev\u00eat des enjeux politiques, socioculturels, \u00e9conomiques et \u00e9motionnels des plus vari\u00e9s, il est int\u00e9ressant de se pencher sur un aspect des migrations qui a touch\u00e9 par le pass\u00e9 la Tunisie et l\u2019Italie mais dont le sens des trajectoires s\u2019est aujourd\u2019hui invers\u00e9 : hier de l\u2019Italie vers la Tunisie, aujourd\u2019hui de la Tunisie vers l\u2019Italie. Il y a 150 ans d\u2019\u00e9cart entre ces parcours qui ont vu des hommes, des femmes et des enfants se d\u00e9placer d\u2019un pays \u00e0 l\u2019autre souvent en empruntant les m\u00eames chemins, avec les m\u00eames attentes et les m\u00eames espoirs d\u2019une vie meilleure, \u00e0 la seule diff\u00e9rence pr\u00e8s, qui n\u2019est pas des moindres, que les passeurs du pass\u00e9 n\u2019abandonnaient pas en mer leurs passagers et qu\u2019ils connaissaient, en marins chevronn\u00e9s qu\u2019ils \u00e9taient, les routes de la mer.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" align=\"left\" alt=\"\" height=\"240\" hspace=\"5\" src=\"http:\/\/www.leaders.com.tn\/uploads\/FCK_files\/Silvia-Finzi.jpg\" vspace=\"5\" width=\"200\" \/>Les motivations les plus diverses ont pouss\u00e9 ces populations \u00e0 quitter le territoire italien pour la Tunisie, de m\u00eame que diverses sont celles qui poussent les Tunisiens vers l\u2019Italie: qu\u2019elles soient v\u00e9cues comme \u00e9tape vers d\u2019autres contr\u00e9es, qu\u2019elles aient \u00e9t\u00e9 des d\u00e9parts ponctuels ou d\u00e9finitifs, des refuges ou des lib\u00e9rations sociales et\/ou politiques, toutes ont pour origine la qu\u00eate d\u2019un mieux-\u00eatre.<\/p>\n<p>Parler de ph\u00e9nom\u00e8ne migratoire est toujours assez complexe car \u00e0 partir de quel moment pouvons-nous dire qu\u2019un \u00e9migr\u00e9 se d\u00e9finit comme tel ? Au moment o\u00f9 il part, durant son voyage, \u00e0 son arriv\u00e9e ? Si le terme signifie en effet \u00abchanger de demeure\u00bb, cette d\u00e9signation devrait s\u2019arr\u00eater \u00e0 la fin de son voyage. Or nous remarquons le contraire, \u00e0 savoir que l\u2019on d\u00e9signe quelqu\u2019un d\u2019\u00e9migr\u00e9 lorsqu\u2019il ne l\u2019est plus, c\u2019est-\u00e0-dire lorsqu\u2019il cesse de migrer. Le terme est donc en lui-m\u00eame ambigu car, d\u2019une part, il indique une population qui a quitt\u00e9 son pays pour s\u2019\u00e9tablir dans une autre contr\u00e9e et, d\u2019autre part, une consubstantielle \u00ab\u00e9trang\u00e9it\u00e9\u00bb au pays d\u2019accueil, comme si migrer devenait une cat\u00e9gorie ontologique et, de par l\u00e0 m\u00eame, une identit\u00e9 propre, avec toutes les d\u00e9viances et contradictions que cela suppose dans le regard des autres sur soi et de soi sur les autres.<\/p>\n<p>Pourtant, de tout temps les hommes se d\u00e9placent, et comme nous indiquait d\u00e9j\u00e0 S\u00e9n\u00e8que, il y a deux mille ans,&nbsp; lorsqu\u2019il \u00e9crivait de son exil de Rome sa&nbsp; Consolatio ad Helviam matrem : \u00abTous n\u2019ont pas les m\u00eames motivations pour abandonner leur patrie et en chercher une autre: certains, fuyant la destruction de leur cit\u00e9, les armes ennemies et ayant \u00e9t\u00e9 spoli\u00e9s de leurs biens, se tourn\u00e8rent vers d\u2019autres territoires; d\u2019autres furent chass\u00e9s par des luttes intestines; d\u2019autres furent contraints \u00e0 \u00e9migrer pour all\u00e9ger le poids d\u2019une excessive densit\u00e9 de population; d\u2019autres encore ont \u00e9t\u00e9 chass\u00e9s \u00e0 cause de la peste ou par de fr\u00e9quents tremblements de terre ou par d\u2019autres intol\u00e9rables fl\u00e9aux d\u2019une terre malheureuse&nbsp; et d\u2019autres enfin ont \u00e9t\u00e9 attir\u00e9s par une terre fertile et tant vant\u00e9e. Chacun d\u2019eux a quitt\u00e9 sa maison pour une raison ou pour une autre. Une chose est n\u00e9anmoins certaine : personne n\u2019est rest\u00e9&nbsp; l\u00e0 o\u00f9 il est n\u00e9. L\u2019errance de l\u2019homme est continue.\u00bb Dans l\u2019entre-deux-guerres, les Italiens \u00e9taient autour de 100.000 en Tunisie et on estime qu\u2019aujourd\u2019hui tel est le nombre des Tunisiens en Italie. Si l\u2019on remarque aussi que la plupart des Italiens \u00e9taient d\u2019origine sicilienne et que d\u00e8s le d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle, un nombre important exer\u00e7ait la profession de p\u00eacheurs (souvent originaires de la ville de Trapani et de ses alentours) et que les premiers migrants tunisiens ont exerc\u00e9 tout d\u2019abord une profession similaire \u00e0 Mazara del Vallo (ville de la province de Trapani), l\u00e0 o\u00f9 leur pr\u00e9sence est num\u00e9riquement plus importante qu\u2019\u00e0 Milan, Parme ou Bologne et suit de peu celle de Rome, nous ne pouvons ne pas \u00eatre interpell\u00e9s par les fac\u00e9ties de l\u2019histoire mais en m\u00eame temps par sa logique l\u00e0 o\u00f9&nbsp; le choix du lieu, la typologie des m\u00e9tiers exerc\u00e9s, le nombre sont en correspondance et sont des continuels renvois des uns aux autres.<\/p>\n<p>Partant de ces histoires sp\u00e9culaires qu\u2019il est bon de se rappeler, de part et d\u2019autre de la M\u00e9diterran\u00e9e, nous essayerons de tracer tr\u00e8s bri\u00e8vement l\u2019histoire des Italiens en Tunisie et ce \u00e0 partir du XIXe si\u00e8cle. Le choix n\u2019est pas arbitraire bien que leur pr\u00e9sence soit attest\u00e9e depuis le Moyen Age et que des auteurs comme Boccace dans son D\u00e9cam\u00e9ron situe certaines de ses nouvelles dans les villes de Tunis et Sousse. En effet, suite aux effets liberticides de la Restauration dans l\u2019ensemble des Etats italiens, un vent d\u2019opposition constitutionnaliste d\u2019abord mais par la suite pr\u00f4nant l\u2019unit\u00e9 de l\u2019Italie souffle sur la p\u00e9ninsule. Nombre de ces opposants se voient contraints \u00e0 l\u2019exil et trouveront en partie refuge en Tunisie mais aussi \u00e0 Marseille, Londres et Malte. La\u00efques, r\u00e9publicains et d\u00e9mocrates, \u00e0 l\u2019instar de leur r\u00e9f\u00e9rent politique Giuseppe Mazzini, p\u00e8re de l\u2019id\u00e9e d\u2019une Jeune Italie (La Giovine Italia) et du H\u00e9ros des deux Mondes, Giuseppe Garibaldi, ils continueront depuis la Tunisie leur chant patriotique en recevant les nouveaux exil\u00e9s, en organisant des r\u00e9seaux de soutien aux \u00abjeunes Italiens\u00bb et en contestant les consulats des diff\u00e9rents Etats italiens dont ils \u00e9taient sujets.&nbsp;<\/p>\n<p>En 1848, sur 3 000 sujets repr\u00e9sentant diff\u00e9rents Etats italiens, 500 \u00e9taient sujets toscans. Si nous tenons \u00e0 le sp\u00e9cifier et \u00e0 raconter cette anecdote suivante, c\u2019est parce que nous estimons que l\u2019acte de naissance implicite de la collectivit\u00e9 italienne en Tunisie fait suite \u00e0 une pol\u00e9mique acerbe entre autorit\u00e9 consulaire toscane et sujets toscans car ceux-ci refusent de reconna\u00eetre la nomination de leur consul, pol\u00e9mique qui culmine en 1847 par une protestation \u00e9crite sign\u00e9e par Abramo Lumbroso, S. Borghi, D.Lopez Perrera, G. Corcos, G.Forti, I.G.Paz, A.Liscia, E.Moleo, A. Dellostrologo, S.Sorrego, P.Moleo, S.Finzi, F.Finzi, G.Rignano, A.Bartelloni, B.Cal\u00f2 dans laquelle ils demandent de pouvoir \u00e9lire leurs propres repr\u00e9sentants ou \u00abd\u00e9putation\u00bb, action qu\u2019ils finirent par mener \u00e0 bien. Or cette volont\u00e9 de s\u2019autorepr\u00e9senter est constitutive de la collectivit\u00e9 dans la mesure o\u00f9 nous passons d\u2019un groupe d\u2019individus non organis\u00e9s \u00e0 une premi\u00e8re forme d\u2019organisation collective qui repr\u00e9sente et d\u00e9fend les int\u00e9r\u00eats du groupe.<\/p>\n<p>A cela s\u2019ajoute une ferveur patriotique qui, sous l\u2019influence des exil\u00e9s, les pousse \u00e0 se r\u00e9unir, toutes appartenances confondues, afin de partager une identit\u00e9 nationale et des int\u00e9r\u00eats communs. Le r\u00f4le du consulat pi\u00e9montais sera majeur et comme Garibaldi, qui fera all\u00e9geance \u00e0 la monarchie malgr\u00e9 ses id\u00e9aux r\u00e9publicains, les Italiens de Tunisie se rangeront du c\u00f4t\u00e9 du roi de Savoie, de Pi\u00e9mont et de Sardaigne, Vittorio Emanuele II, devenu premier roi d\u2019Italie en 1861.<\/p>\n<p>Faisant partie de la petite bourgeoisie lib\u00e9rale et professionnelle, ils pourront exercer leur m\u00e9tier sous la bienveillance des autorit\u00e9s beylicales et seront soutenus \u00e0 la cour par Giuseppe Raffo, qui, sous les r\u00e8gnes successifs de Hussein, Mustapha (qui \u00e9pousera Elena Raffo, sa s\u0153ur), Ahmed (fils d\u2019Elena et de Mustapha) et de Mohamed Bey (qui \u00e9pousera Maria Sanna, belle-s\u0153ur de Raffo) aura fonction de ministre et ce jusqu\u2019\u00e0 l\u2019accession au tr\u00f4ne de Mohamed Sadok Bey en 1859. Pour services rendus au Royaume de Pi\u00e9mont et de Sardaigne, il sera ennobli et deviendra le comte Raffo. Raffo s\u2019int\u00e9resse aussi aux revenus provenant de la p\u00eache et devient concessionnaire avec son fils Felice, en 1826, du Cap Zebib et en 1835 de la thonaire de Sidi Daoud et ce jusqu\u2019au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. Pour cela, il fera venir durant les p\u00e9riodes de mattanza des p\u00eacheurs de Trapani qui constitueront tout d\u2019abord une \u00e9migration saisonni\u00e8re pour devenir, avec le d\u00e9veloppement de la p\u00eache, une expatriation d\u00e9finitive. La p\u00eache au thon, selon l\u2019historien fran\u00e7ais Jean Ganiage, \u00abpendant pr\u00e8s d\u2019un si\u00e8cle et demi en Tunisie, demeura une industrie purement italienne pratiqu\u00e9e par des \u00e9quipages siciliens pour un usage presque exclusivement p\u00e9ninsulaire.\u00bb En 1817, avait \u00e9t\u00e9 accord\u00e9e, avant Raffo, \u00e0 un certain Bonfiglio, \u00e9galement G\u00e9nois, une concession pour la p\u00eache dans la r\u00e9gion de Monastir.<\/p>\n<p>La pr\u00e9sence italienne en Tunisie est donc ant\u00e9rieure \u00e0 l\u2019unit\u00e9 de l\u2019Italie mais se constitue et se structure en tant que collectivit\u00e9 organis\u00e9e dans sa foul\u00e9e. L\u2019unit\u00e9 de l\u2019Italie va consolider et accro\u00eetre la population italienne sur le territoire tunisien gr\u00e2ce aux trait\u00e9s de commerce et navigation (1868) entre les deux pays particuli\u00e8rement favorables aux Italiens qui jouiront d\u2019un statut privil\u00e9gi\u00e9 jusqu\u2019au trait\u00e9 du Bardo en 1881. D\u2019un point de vue politique, l\u2019Italie, qui pr\u00e9tend d\u00e9sormais \u00eatre reconnue parmi les nations qui comptent, voudrait participer \u00e0 la course aux colonies entreprise par les puissances europ\u00e9ennes, la Tunisie devenant la cible de ses convoitises. La d\u00e9fense des int\u00e9r\u00eats italiens est de mise et se traduit par la mise en place d\u2019une banque italienne, d\u2019une chambre de commerce, d\u2019\u00e9coles italiennes (la premi\u00e8re \u00e9cole priv\u00e9e non confessionnelle et pr\u00e9-unitaire, fond\u00e9e par Pompeo et sa s\u0153ur Esther Sulema en 1838, sera italienne), d\u2019un h\u00f4pital italien (actuel h\u00f4pital Habib-Thameur), de journaux (le premier journal r\u00e9dig\u00e9 en langue italienne, Il giornale di Tunisi e Cartagine, sera publi\u00e9 en 1838 auquel fera suite en 1869 Il Corriere di Tunisi qui cessera ses publications en 1881 avec le Protectorat fran\u00e7ais et id\u00e9alement les reprendra en mars 1956 avec la naissance d\u2019un journal ayant le m\u00eame nom et ce jusqu\u2019\u00e0 nos jours), d\u2019un centre culturel Dante-Alighieri o\u00f9 se trouvait le Conservatoire de musique Giuseppe-Verdi (aujourd\u2019hui devenu la maison de la culture Ibn-Khaldoun) mais aussi une \u00e9cole du soir pour l\u2019alphab\u00e9tisation d\u2019une partie de la population italienne d\u00e9munie et non scolaris\u00e9e, un th\u00e9\u00e2tre de l\u2019op\u00e9ra, le Politeama Rossini, etc. Int\u00e9ressant de relever que Michele Brondino, dans son ouvrage sur 150 ans de presse italienne en Tunisie, recense entre 1838 et 1956 plus de 120 titres de journaux en langue italienne publi\u00e9s en Tunisie, parmi lesquels se trouvent aussi bien des journaux de d\u00e9fense des int\u00e9r\u00eats italiens que des journaux d\u2019opposition politique, socialistes, libertaires, syndicalistes et \u00e0 partir de 1922 nationalistes et communistes mais aussi des revues litt\u00e9raires et artistiques, des journaux en langue dialectale (sicilien et sarde)&#8230; Parmi les plus int\u00e9ressants, citons La voce dell\u2019operaio, Il Minatore, L\u2019Unione (seul quotidien), L\u2019Italiano di Tunisi, Simpaticuni.&nbsp; Les Archives et la Biblioth\u00e8que nationales tunisiennes poss\u00e8dent, m\u00eame si de mani\u00e8re incompl\u00e8te, ces collections mais pour permettre aux chercheurs de pouvoir continuer \u00e0 fouiller ces tr\u00e9sors, il serait n\u00e9cessaire de digitaliser ce mat\u00e9riel si fragile et fragilis\u00e9 par le temps.<\/p>\n<p>Au lendemain de la proclamation de l\u2019unit\u00e9 italienne, la monarchie trahit les espoirs d\u2019un changement tant attendu et tout particuli\u00e8rement dans le Sud de l\u2019Italie mais aussi dans certaines r\u00e9gions du Nord. Des troubles agitent le Sud, la Sicile se soul\u00e8ve contre la trahison de l\u2019Etat \u00e0 son encontre mais la r\u00e9pression gouvernementale sera sanglante. La question m\u00e9ridionale qui reste encore une plaie ouverte en Italie de nos jours aura comme premi\u00e8re r\u00e9ponse \u00e0 ses attentes de justice sociale l\u2019arm\u00e9e italienne avec ses fusils point\u00e9s contre ce peuple m\u00eame qui avait pourtant combattu pour la lib\u00e9ration du pays.<\/p>\n<p>Entre la famine ou la prison, les hommes prennent le chemin de la migration et c\u2019est le d\u00e9but du grand exode des Italiens qui fera quitter leur terre natale \u00e0 des millions de personnes en l\u2019espace de trente ans. Si la plupart partiront pour l\u2019Europe et les Am\u00e9riques, des milliers trouveront refuge en Tunisie, attir\u00e9s par le besoin pressant de main-d\u2019\u0153uvre qu\u2019appellent les gros travaux entrepris par les autorit\u00e9s coloniales apr\u00e8s 1881. C\u2019est l\u2019\u00e9chec du grand r\u00eave unitaire qui avait nourri les Italiens du XIXe si\u00e8cle et l\u2019\u00e9migration sera sa soupape de s\u00e9curit\u00e9. L\u2019\u00e9migration de masse qui culmine au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle n\u2019est plus celle qui animait ceux qui au XIXe si\u00e8cle poursuivaient leur r\u00eave lib\u00e9ratoire et patriotique mais au contraire celle d\u2019une fugue et d\u2019une lib\u00e9ration de l\u2019Italie vers des contr\u00e9es plus accueillantes qui lui permettrait de survivre mais aussi de fuir les vexations subies par un Etat qui n\u2019avait pas su choisir entre traditions f\u00e9odales et modernit\u00e9, en cr\u00e9ant dans son peuple une profonde fracture entre Nord et Sud, entre Etat et r\u00e9gions, entre monde rural et monde citadin.&nbsp; Certes l\u2019Italie se sent bafou\u00e9e par le trait\u00e9 du Bardo qui deviendra \u00ablo schiaffo di Tunisi\u00bb (la gifle de Tunis) et ses rapports avec la France seront toujours tendus et fragiles. Longtemps l\u2019Italie ne reconna\u00eetra pas le Protectorat fran\u00e7ais en Tunisie mais il serait trop long ici d\u2019affronter la pourtant si int\u00e9ressante question de la rivalit\u00e9 franco-italienne en Tunisie jusqu\u2019en 1940.&nbsp;<\/p>\n<p>La guerre va envenimer ult\u00e9rieurement les relations franco-italiennes et les Italiens de Tunisie payeront tr\u00e8s cher, \u00e0 partir de 1943, la d\u00e9faite de leur pays. Expropriation, interdiction de publier en langue italienne, fermeture de toute institution priv\u00e9e ou \u00e9tatique italiennes, expulsions arbitraires seront le lot de la collectivit\u00e9, quelle que soit son appartenance politique (fasciste ou antifasciste), un moyen pour les autorit\u00e9s du Protectorat de clore la question italienne. Mais ceci est une autre histoire&#8230; L\u2019Ind\u00e9pendance sera accueillie par les Italiens avec joie et pour une grande partie d\u2019entre eux, elle sera v\u00e9cue comme une seconde Lib\u00e9ration mais la loi sur la main-d\u2019\u0153uvre nationale en 1959 et le non-renouvellement de la carte de travail pour les Italiens, m\u00eame natifs, la successive nationalisation des terres et les difficult\u00e9s d\u2019exercer leur m\u00e9tier, surtout pour les jeunes non sp\u00e9cialis\u00e9s, les pousseront \u00e0 quitter la Tunisie vers la terre de leurs anc\u00eatres l\u00e0 o\u00f9, pour la plupart, ils allaient pour la premi\u00e8re fois. Ironie du sort : les Italiens qui avaient dans l\u2019imm\u00e9diat apr\u00e8s-guerre pay\u00e9 un lourd tribut au Protectorat fran\u00e7ais se voient assimil\u00e9s \u00e0 la France au lendemain de l\u2019Ind\u00e9pendance et log\u00e9s \u00e0 la m\u00eame enseigne que les colonisateurs. La collectivit\u00e9 \u00abhistorique\u00bb s\u2019\u00e9tiolera progressivement et seul un petit nombre d\u2019entre eux choisira de vivre et mourir sur ce sol tunisien o\u00f9 il avaient vu le jour. Si aujourd\u2019hui, ils sont en voie d\u2019extinction, d\u2019autres Italiens porteurs de pass\u00e9s diff\u00e9rents mais soucieux de s\u2019int\u00e9grer dans le tissu social, \u00e9conomique et culturel de la Tunisie contemporaine sont en train de les remplacer au fur et \u00e0 mesure que le temps creuse son sillon d\u2019oubli.<\/p>\n<p>En guise de conclusion et dans l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019\u00eatre exhaustive, les italiens de Tunisie font partie de l\u2019histoire de ce pays non seulement par les temps longs qui ont marqu\u00e9 leur pr\u00e9sence sur le sol tunisien, mais par leur apport, n\u00e9gatif ou positif soit-il, \u00e0 l\u2019id\u00e9e de modernit\u00e9, \u00e0 l\u2019id\u00e9e de nation, aux luttes ouvri\u00e8res et syndicales, \u00e0 leur forte politisation mais aussi aux marques encore visibles de leur pr\u00e9sence tant professionnelle qu\u2019artistique.<\/p>\n<p>Nous avons publi\u00e9 sept ouvrages, et ce depuis les ann\u00e9es 2000, sur les diff\u00e9rents aspects et facettes de l\u2019histoire de cette collectivit\u00e9 : de la peinture \u00e0 l\u2019architecture, des m\u00e9tiers \u00e0 la m\u00e9moire, des \u00e9crivains \u00e0 l\u2019alimentation jusqu\u2019aux t\u00e9moignages et histoires politiques des Italiens \u00abde\u00bb et non pas \u00aben\u00bb Tunisie comme il nous pla\u00eet \u00e0 croire et dans lesquels nous avons d\u00e9velopp\u00e9 des aspects \u00e0 peine effleur\u00e9s par le pr\u00e9sent article pour celles ou ceux qui souhaiteraient plus de pr\u00e9cisions.Un regret et un souhait ? Oui, pour moi native de Tunisie et ce depuis cinq g\u00e9n\u00e9rations, le regret que s\u2019estompe chez les jeunes tunisiens, jusqu\u2019\u00e0 dispara\u00eetre, la m\u00e9moire d\u2019une Tunisie plurielle qui, \u00e0 mon sens, est le ciment de la pluralit\u00e9 tout court. Mon souhait est que la curiosit\u00e9 d\u2019une m\u00e9moire partag\u00e9e entre les deux rives de la M\u00e9diterran\u00e9e suscite en nous la conscience que le repli sur soi et le refus de\/des autres sont incompatibles avec notre histoire, celle tunisienne, celle italienne mais celle aussi de l\u2019humanit\u00e9 enti\u00e8re dont trop souvent nous oublions de faire irr\u00e9m\u00e9diablement partie.<\/p>\n<p><strong>Silvia Finzi<\/strong><br \/>\n<em>Professeur de Civilisation italienne<br \/>\nFacult\u00e9 des Lettres,&nbsp;<br \/>\ndes Arts et des Humanit\u00e9s- La Manouba<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ces Italiens de Tunisie, par Silvia Finzi &nbsp; A l\u2019heure o\u00f9 le ph\u00e9nom\u00e8ne migratoire rev\u00eat des enjeux politiques, socioculturels, \u00e9conomiques et \u00e9motionnels des plus vari\u00e9s, il est int\u00e9ressant de se pencher sur un aspect des migrations qui a touch\u00e9 par le pass\u00e9 la Tunisie et l\u2019Italie mais dont le sens des trajectoires s\u2019est aujourd\u2019hui invers\u00e9&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":70542,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","footnotes":""},"categories":[],"tags":[],"class_list":["post-70541","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v28.6 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>Ces Italiens de Tunisie, par Silvia Finzi | HARISSA.COM<\/title>\n<meta name=\"description\" content=\"Ces Italiens de Tunisie, par Silvia Finzi &nbsp; 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