{"id":70617,"date":"2025-03-02T19:18:47","date_gmt":"2025-03-02T19:18:47","guid":{"rendered":""},"modified":"2025-03-02T19:18:47","modified_gmt":"2025-03-02T19:18:47","slug":"les-voies-du-talmud-ami-bouganim","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/les-voies-du-talmud-ami-bouganim\/","title":{"rendered":"LES VOIES DU TALMUD &#8211; Ami Bouganim"},"content":{"rendered":"<p>LES VOIES DU TALMUD &#8211; Ami Bouganim<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Ce sont des protocoles de d\u00e9bats sur l\u2019on ne sait pas toujours quoi pour la simple raison qu\u2019ils partent souvent en digressions et rebondissent sur des digressions. Une biblioth\u00e8que orale qu\u2019on devrait se d\u00e9cider \u00e0 mettre en ligne avec des outils qui restitueraient l\u2019ambiance des disputes, des moteurs de recherche pour guider l\u2019auditeur ou le chercheur, des signalisations pour leur permettre de s\u2019orienter dans la houle des controverses sur l\u2019\u00e9tablissement de la Loi sinon la qu\u00eate de sens. Mais on ne met pas le Talmud en ligne, on se priverait d\u2019un monument de la litt\u00e9rature universelle, avec son texte sur une colonne s\u2019\u00e9vasant en bas pour couvrir toute la largeur de la page, encadr\u00e9e et illumin\u00e9e de chutes, d\u2019\u00e9claircissements, de commentaires. On plonge dans son texte comme dans une mer, \u00e0 laquelle le Talmud est commun\u00e9ment compar\u00e9, on ne sait sous quel angle l\u2019aborder, on le tourne et retourne dans tous les sens, on s\u2019accroche \u00e0 un verset, une bribe ou une lettre comme \u00e0 une corde, on ne sait o\u00f9 elle m\u00e8nera, on la tire ou la suit jusqu\u2019au moment o\u00f9 l\u2019on se heurte \u00e0 une aporie, se d\u00e9tend avec un midrash, s\u2019accroche \u00e0 une autre corde. Sit\u00f4t qu\u2019on d\u00e9sesp\u00e8re, on retourne en arri\u00e8re, tente de retrouver le fil des d\u00e9bats. En vain. On doit aborder \u00ab le cas \u00bb \/ \u00ab le th\u00e8me \u00bb \/ \u00ab la question \u00bb sous un autre angle. On n\u2019a de cesse de reconstituer l\u2019argumentation des protagonistes \u00e0 moins de s\u2019en remettre \u00e0 eux et de se laisser conduire on ne sait jamais o\u00f9.<\/p>\n<p>*<\/p>\n<p>Au d\u00e9but, \u00e9taient les Dix Paroles et les 613 commandements d\u00e9taill\u00e9s une premi\u00e8re fois dans Exode, une deuxi\u00e8me fois dans Deut\u00e9ronome, respectivement troisi\u00e8me et cinqui\u00e8me livre du Pentateuque. Ils donnaient ensemble, r\u00e9hauss\u00e9s par les r\u00e9cits de la Cr\u00e9ation du monde, des Patriarches et des Matriarches, des G\u00e9n\u00e9alogies, de l\u2019esclavage des H\u00e9breux en Egypte et de leur lib\u00e9ration par Mo\u00efse, de la r\u00e9v\u00e9lation sur le mont Sina\u00ef, des p\u00e9r\u00e9grinations dans le d\u00e9sert, l\u2019armature de la Torah entendue d\u2019abord comme Loi \u00e9crite. Celle-ci \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e et v\u00e9cue comme une constitution liant \u00e0 la fois les d\u00e9tenteurs du pouvoir politique, qu\u2019ils soient juges ou monarques, la classe sacerdotale des Cohanim et la classe des L\u00e9vites charg\u00e9s du service divin. Elle pr\u00e9cisait les attributions de chacune, pr\u00e9cisant la r\u00e9partition et l\u2019\u00e9quilibre des pouvoirs entre eux. Elle d\u00e9taillait l\u2019ordonnancement des sacrifices, les r\u00e9glementations sociales, les m\u0153urs domestiques, les peines pour la violation de la Loi et des usages entourant son respect. Les luttes entre les douze tribus qui composaient alors les H\u00e9breux se sold\u00e8rent vers l\u2019an 800 av. J.-C. par un schisme entre le royaume d\u2019Isra\u00ebl et celui de Jud\u00e9e. Les tribus isra\u00e9lites, d\u00e9port\u00e9es en 722 av. J.-C. aux quatre coins de l\u2019Asie, perdirent tout lien avec la Torah et disparurent ; les \u00e9lites jud\u00e9ennes, d\u00e9port\u00e9es par vagues successives \u00e0 partir de 600 av. J.-C., s\u2019\u00e9tablirent sur \u00ab les rives de Babel \u00bb, en M\u00e9sopotamie, o\u00f9 des scribes avis\u00e9s se livr\u00e8rent \u00e0 un extraordinaire travail de compilation et d\u2019\u00e9dition des textes qui s\u2019\u00e9taient accumul\u00e9s, du Pentateuque aux Proph\u00e8tes en passant par les annales des Juges et des Rois. On entama de m\u00eame un travail d\u2019interpr\u00e9tation de la Loi \u00e9crite qui n\u2019allait plus cesser et qu\u2019on d\u00e9signera comme Loi orale.<\/p>\n<p>Vers 520 av. J.-C., des dirigeants de la population juive exil\u00e9e en Babylonie rentr\u00e8rent d\u2019exil et entreprirent de r\u00e9tablir le royaume Jud\u00e9e qui sera par alternance ind\u00e9pendant et plac\u00e9 sous le protectorat des puissances r\u00e9gionales. Le temple de J\u00e9rusalem est reconstruit et les pr\u00eatres retrouvent leurs attributions. Une des lign\u00e9es sacerdotales, descendant du grand-pr\u00eatre Sadoc, se pose en d\u00e9tentrice de l\u2019autorit\u00e9 en mati\u00e8re d\u2019interpr\u00e9tation du Pentateuque et de ses annexes. Les sadduc\u00e9ens pass\u00e8rent \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9 comme des conservateurs inv\u00e9t\u00e9r\u00e9s, ils n\u2019en accommodaient pas moins les textes aux circonstances politiques du moment et aux besoins d\u2019un culte religieux centr\u00e9 sur le service du temple. Nonobstant des survivances au sein de mouvances irr\u00e9ductibles, tels les kara\u00eftes, les sadduc\u00e9ens disparurent avec la destruction vers l\u2019an 70 du Deuxi\u00e8me Temple de J\u00e9rusalem. La th\u00e8se la plus troublante les concernant fait d\u2019eux la classe qui donna les insurg\u00e9s les plus intraitables contre les Romains. Des nationalistes plut\u00f4t que des collaborateurs hell\u00e9nis\u00e9s, professant l&rsquo;immortalit\u00e9 de l&rsquo;\u00e2me, la vanit\u00e9 de ce monde, la r\u00e9tribution dans un autre monde, voire la r\u00e9surrection de l&rsquo;\u00e2me sans que celle-ci s&rsquo;incarne dans le m\u00eame corps.<\/p>\n<p>L\u2019historiographie dominante, essentiellement rabbinique, retient surtout leurs rivaux : les pharisiens \u2013 de peroushim ou s\u00e9cessionnistes \u2013, issus de l\u2019exil, \u00e0 la fois fascin\u00e9s, obnubil\u00e9s et rebut\u00e9s par lui. Ils s\u2019enhardissaient \u00e0 une interpr\u00e9tation audacieuse des textes et des lois. Ils n\u2019\u00e9taient pas d\u2019un seul tenant, n\u2019\u00e9taient pas li\u00e9s par des charges et pratiquaient une lecture libre, pour ne pas dire lettricide, de l\u2019Ecriture. Ils n\u2019avaient pas attendu l\u2019\u00e9croulement du Temple de J\u00e9rusalem pour proc\u00e9der \u00e0 une r\u00e9volution religieuse visant \u00e0 substituer l\u2019autorit\u00e9 des ma\u00eetres \u2013 r\u00e9unis en sanh\u00e9drin, de \u03c3\u03c5\u03bd\u03ad\u03b4\u03c1\u03b9\u03bf\u03bd, synedrion pour \u00ab conseil, assembl\u00e9e \u00bb \u2013 \u00e0 celle de la Grande Assembl\u00e9e sous l&rsquo;ascendant des pr\u00eatres, privil\u00e9gier la pri\u00e8re dans les synagogues, diss\u00e9miner les textes sacr\u00e9s et en populariser la lecture liturgique. En Jud\u00e9e, leurs innovations \u00e9taient tributaires des r\u00e9glementations et des proc\u00e9dures que la communaut\u00e9 babylonienne continuait de se donner pour l\u00e9gitimer sa survivance en exil. Les premiers grands ma\u00eetres pharisiens, venant pour les plus innovateurs de cette communaut\u00e9, ne trouvaient rien de mieux \u00e0 proposer, pour composer avec les conditions socio-politiques qu\u2019ils trouvaient en Palestine, que de reproduire, nonobstant des remaniements et des adaptations, leur mod\u00e8le diasporique. Le pharisianisme serait une cr\u00e9ation babylonienne \u2013 du moins ses orientations politiques, son populisme et son messianisme surtout, ses proc\u00e9dures juridico-rituelles visant \u00e0 cr\u00e9er les conditions propices \u00e0 une autonomie th\u00e9ocratique sous souverainet\u00e9 \u00e9trang\u00e8re et ses convictions religieuses conciliant une morale de l\u2019amour avec une religion d\u2019exhortation sont-elles n\u00e9es en Babylonie.<\/p>\n<p>L\u2019interpr\u00e9tation orale pharisienne de la Loi \u00e9crite [Ecriture] est mise par \u00e9crit dans la Mishna vers l\u2019an 200. R\u00e9dig\u00e9e en h\u00e9breu, divis\u00e9e en six trait\u00e9s (60 \u00e0 63 chapitres en tout), cette premi\u00e8re s\u00e9dimentation de commentaires devait solliciter des \u00e9claircissements et donner lieu \u00e0 des controverses qui devinrent la marque de l\u2019interpr\u00e9tation rabbinique de l\u2019Ecriture. Une premi\u00e8re compilation de cette deuxi\u00e8me strate de (sur)commentaires, accomplie en terre d\u2019Isra\u00ebl et r\u00e9dig\u00e9e en h\u00e9breu, est connue comme le Talmud de J\u00e9rusalem, cl\u00f4tur\u00e9 aux environs de l\u2019an 500 ; une deuxi\u00e8me compilation, r\u00e9dig\u00e9e principalement en aram\u00e9en, langue vernaculaire dans les territoires qui formaient l\u2019ancienne M\u00e9sopotamie, comme le Talmud de Babylone, \u00e9tabli aux huiti\u00e8me et neuvi\u00e8me si\u00e8cle. Ce sont surtout ces deux corpus \u2013 o\u00f9 l\u2019on distingue commun\u00e9ment entre les passages juridiques ou Halakha et les passages homil\u00e9tiques ou (H)Agadda s\u2019\u00e9maillant principalement de midrashim (plur. de midrash) \u2013 qui forment la pi\u00e8ce ma\u00eetresse de ce que l\u2019on d\u00e9signe de nos jours comme Loi orale s\u2019appliquant \u00e0 la Loi \u00e9crite. La Loi orale s\u2019est donc constitu\u00e9e comme volont\u00e9 de remanier la l\u00e9gislation du Pentateuque, concernant les rites de puret\u00e9, l\u2019ordonnancement du service du Temple, la l\u00e9gislation sociale incluant le respect du shabbat, l\u2019affranchissement des esclaves, le rapport \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, les c\u00e9l\u00e9brations du calendrier h\u00e9bra\u00efque, et d\u2019adapter le r\u00e9gime de la vie juda\u00efque aux conditions socio-politiques des Juifs tant en Jud\u00e9e, sous domination \u00e9trang\u00e8re partielle ou totale, qu\u2019en terres d\u2019exil, principalement en Babylonie. Le mot de Torah en est venu, lui aussi, \u00e0 couvrir l\u2019ensemble de la production juda\u00efque s\u2019inscrivant dans la tradition pharisienne-rabbinique prescrivant de consid\u00e9rer les vingt-quatre livres de la Bible dans la clairi\u00e8re des commentaires s\u2019accumulant au gr\u00e9 des g\u00e9n\u00e9rations.<\/p>\n<p><strong>Le pharisianisme dans tous ses sens<\/strong><\/p>\n<p>D\u00e8s le d\u00e9but, le pharisianisme t\u00e9moigne d\u2019une volont\u00e9 de surmonter des crises th\u00e9ologiques et politiques qui mena\u00e7aient de ruiner le sens litt\u00e9ral obvie et patent de la consignation \u00e9crite d\u2019une r\u00e9v\u00e9lation \u00e0 laquelle on n\u2019\u00e9tait pas pr\u00eat \u00e0 renoncer. Les ma\u00eetres pharisiens \u2013 portant les titres de Rabbi et de Rav \u2013 se livrent \u00e0 son interpr\u00e9tation pour mieux s\u2019accommoder de leur d\u00e9ch\u00e9ance politique et des d\u00e9saveux th\u00e9ologiques qu\u2019elle recouvre. Ils proc\u00e8dent \u00e0 une reconsid\u00e9ration de leur destin et de leur vocation \u2013 de leur \u00e9lection divine. Expos\u00e9s \u00e0 l\u2019assimilation dans leur contr\u00e9e d\u2019exil, ils n\u2019avaient d\u2019autre choix que de revisiter leurs textes fondateurs pour pr\u00e9server leur entit\u00e9 nationale-religieuse. Le pharisianisme serait une cr\u00e9ation du Premier exil en Babylonie, ne s\u2019implantant pas en Jud\u00e9e, v\u00e9hicul\u00e9 par le retour continu des exil\u00e9s, sans se heurter aux \u00e9lites politico-religieuses locales, en l\u2019occurrence sadduc\u00e9ennes, et sans s\u2019accompagner de querelles internes entre les ma\u00eetres pharisiens. Sans v\u00e9hiculer \u00e9galement comme une hantise de l\u2019exil, pour ne pas dire sa n\u00e9gation, se doublant d\u2019une tentation inavou\u00e9e pour lui (la refoulant ?). Il en vint \u00e0 perp\u00e9tuer comme une paradoxale condition d\u2019exil\u00e9s en terre de souverainet\u00e9, privil\u00e9giant, ici et l\u00e0, des rites de s\u00e9gr\u00e9gation invent\u00e9s en exil. D\u00e8s les d\u00e9buts, l\u2019interpr\u00e9tation pharisienne, d\u2019abord en Babylonie, puis en Jud\u00e9e, puis de nouveau avec plus de t\u00e9nacit\u00e9 en exil, se voulait apolog\u00e9tique et apostolique. Elle ne visait n\u00e9anmoins qu\u2019\u00e0 retenir les exil\u00e9s au sein du juda\u00efsme, ne cherchant nullement \u00e0 int\u00e9resser les \u00e9trangers.<\/p>\n<p>En Jud\u00e9e, les pharisiens se d\u00e9marqu\u00e8rent progressivement des institutions sadduc\u00e9ennes, gouvernementales autant que sacerdotales, de m\u00eame que des m\u0153urs passablement hell\u00e9nis\u00e9es qui avaient cours dans les cercles sadduc\u00e9ens. Ils observaient des rites qu\u2019ils d\u00e9gageaient d\u2019une interpr\u00e9tation activiste du Pentateuque, alliant la pi\u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019intelligence du c\u0153ur dans une interpr\u00e9tation ing\u00e9nieuse qui, quoi qu\u2019on en dise, insufflait un nouvel esprit \u00e0 la lettre. Ils ne s\u2019immis\u00e7aient pas tant dans le service du Temple que dans le Pentateuque. Ils en brisaient le texte, liant ensemble des bribes de versets arrach\u00e9s \u00e0 leur contexte, proc\u00e9dant \u00e0 des rapprochements de mots pr\u00e9sentant le m\u00eame sens ou le m\u00eame son, voire le m\u00eame nombre totalis\u00e9 par leurs lettres (chaque lettre \u00e9quivalant \u00e0 un nombre), \u00e0 des d\u00e9coupages et recoupages pour le moins inattendus. Ils labouraient les textes dans tous les sens, les retournaient et les ensemen\u00e7aient de nouveaux sens. C\u2019\u00e9taient des l\u00e9gistes qui palabraient et se disputaient non moins qu\u2019ils d\u00e9battaient, s\u2019accordant des moments de diversion, de distraction et de d\u00e9rision. Ils persistaient \u00e0 ne pas s\u2019entendre pour mieux s\u2019\u00e9claircir le sens des passages \u00e9tudi\u00e9s ou invoqu\u00e9s, mieux conclure leur accord ou rester sur leur d\u00e9saccord. Ils se montraient volontiers passionn\u00e9s et bouillonnants sinon exub\u00e9rants. R\u00e9capitulant les disputes entre pharisiens et sadduc\u00e9ens, comparant entre leurs modes d\u2019interpr\u00e9tation de l\u2019Ecriture, un chercheur d\u00e9clare : \u00ab On peut supposer que l\u2019ex\u00e9g\u00e8se sadduc\u00e9enne devait \u00eatre sobre [1]. \u00bb<\/p>\n<p>La destruction du Deuxi\u00e8me Temple, connu comme le temple d\u2019H\u00e9rode (env. 70 de l\u2019\u00e8re chr\u00e9tienne), au terme de trois si\u00e8cles de disputes entre pharisiens et sadduc\u00e9ens et de querelles au sein des pharisiens, relan\u00e7a l geste herm\u00e9neutique de ces derniers. Ils troqu\u00e8rent J\u00e9rusalem, symbole de la souverainet\u00e9 nationale, contre la bourgade de Yavn\u00e9 o\u00f9 ils install\u00e8rent leur Sanh\u00e9drin devenu par la force des choses l\u2019instance l\u00e9gislative la plus importante de la population juive. Sans cesser d\u2019\u00eatre une d\u00e9ch\u00e9ance politique, l\u2019exil s\u2019insinua plus pernicieusement dans l\u2019herm\u00e9neutique rabbinique. Il en vient \u00e0 repr\u00e9senter, pour le meilleur et pour le pire, la paradoxale condition th\u00e9ologico-politique o\u00f9 Isra\u00ebl devait survivre pour assumer sa vocation et remplir sa mission. La Torah cessait d\u2019\u00eatre une constitution socio-politique, plut\u00f4t sadduc\u00e9enne, pour devenir une constitution existentielle, r\u00e9solument rabbinique. La th\u00e9ocratie pharisienne, quoiqu\u2019habit\u00e9e par J\u00e9rusalem, se passa de J\u00e9rusalem. Elle r\u00e9gissait une pr\u00e9sence au monde sous le signe d\u2019un Dieu qui ne donnait plus signe, investissant l\u2019homme de la libert\u00e9 de se poser en son partenaire dans un processus de salut universel qui passerait par la r\u00e9habilitation messianique nationale des Juifs.<\/p>\n<p>Quand les d\u00e9bats sortirent du Sanh\u00e9drin, perdant progressivement de son autorit\u00e9 avec sa repr\u00e9sentativit\u00e9 \u00e0 partir du IIIe si\u00e8cle, pour les Maisons d\u2019\u00e9tude, leurs \u00e9tudiants, perp\u00e9tuant la tradition des ma\u00eetres de se pr\u00e9senter par couples \u2013 volontairement ? \u2013 divergeant tant sur des points de doctrine que sur les proc\u00e9d\u00e9s d\u2019argumentation, se pos\u00e8rent \u00e0 leur tour en protagonistes, formant autant de couples [havrouta] dans la salle d\u2019\u00e9tude : le sens n\u2019\u00e9tait plus dans le texte ou chez l\u2019interpr\u00e8te mais dans la dispute entre protagonistes. On a tant abus\u00e9 du mot dialectique qu\u2019on n\u2019ose l\u2019avancer, pourtant c\u2019est bien de cela qu\u2019il s\u2019agit. Le sens est dans la divergence, son d\u00e9passement et la convergence entre les protagonistes qui rivalisent d\u2019arguments pour \u00e9tayer leurs interpr\u00e9tations respectives, se risquant \u00e0 \u00e9noncer des innovations. Celles-ci \u2013 hidoushim, pluriel de hidoush \u2013 ne sont pas recherch\u00e9es en soi, encore moins pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9es, elles viennent d\u2019elles-m\u00eames. Elles ne sont pas malvenues pour autant, n&rsquo;entamant ni l&rsquo;autorit\u00e9 de la Loi ni son immutabilit\u00e9. Elles attestent plut\u00f4t la g\u00e9n\u00e9rativit\u00e9 de la r\u00e9v\u00e9lation imm\u00e9moriale qui la nourrit et lui conf\u00e8re sa l\u00e9gitimit\u00e9. Toutes se r\u00e9clament de Mo\u00efse auquel elles sont attribu\u00e9es : \u00ab Ce que l\u2019\u00e9tude est destin\u00e9e \u00e0 d\u00e9voiler a \u00e9t\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00e0 Mo\u00efse sur le Sina\u00ef \u00bb (TJ Pea II, 6). La maison d\u2019\u00e9tude o\u00f9 l\u2019on n\u2019assiste pas \u00e0 des innovations est d\u00e9sert\u00e9e par Dieu.<\/p>\n<p>L\u2019interpr\u00e9tation pharisienne n\u2019\u00e9tait pas tant une trahison de l\u2019\u00e9crit par l\u2019oral que sa d\u00e9construction et son ravalement lui permettant de continuer \u00e0 nourrir l\u2019existence juive. Sans elle, le juda\u00efsme n\u2019aurait pas connu ce rebondissement qui l\u2019a arrach\u00e9 aux vestiges de la souverainet\u00e9 jud\u00e9enne ruin\u00e9e en 70 ap. J.-C.. En pr\u00eatant une provenance \/ inspiration \/ autorit\u00e9 divine \u00e0 leur Loi orale, la ramenant \u00e0 la r\u00e9v\u00e9lation sina\u00eftique au cours de laquelle Mo\u00efse re\u00e7ut la Torah, les ma\u00eetres pharisiens s\u2019assuraient l\u2019h\u00e9g\u00e9monie sur le juda\u00efsme, tant contre les h\u00e9ritiers des sadduc\u00e9ens que contre les christiano-pharisiens. Rabbi Eli\u00e9zer avait pour habitude de dire : \u00ab Je tiens mon autorit\u00e9 de Rabbi Yohanane ben Zakka\u00ef, qui l\u2019a re\u00e7ue de son ma\u00eetre, qui lui-m\u00eame l\u2019a re\u00e7ue de son ma\u00eetre, jusqu\u2019\u00e0 la Loi r\u00e9v\u00e9l\u00e9e \u00e0 Mo\u00efse sur le Sina\u00ef \u00bb (Yada\u00efm IV, 3). Leur \u00e9gale divinit\u00e9, quoi qu\u2019on entende par ce terme, repr\u00e9sente le dogme par excellence, voire le dogme des dogmes. Elle d\u00e9livre au ma\u00eetre pharisien l\u2019autorisation sina\u00eftique d\u2019innover : \u00ab Mo\u00efse, d\u00e9clare un apologue, a re\u00e7u au Sina\u00ef tout ce que les disciples de sages sont destin\u00e9s \u00e0 d\u00e9couvrir \u00bb (TJ Haguiga I, 76d). \u00ab M\u00eame ce qu\u2019un disciple exerc\u00e9 sera appel\u00e9 dans l\u2019avenir \u00e0 \u00e9noncer en pr\u00e9sence de son ma\u00eetre a \u00e9t\u00e9 d\u00e9livr\u00e9 \u00e0 Mo\u00efse sur le Sina\u00ef \u00bb (TJ P\u00e9ah II, 6). En fait, les premiers ma\u00eetres pharisiens \u2013 connus comme les tanna\u00efm jusqu&rsquo;\u00e0 la cl\u00f4ture de la Mishnah et comme les amora\u00efm jusqu&rsquo;\u00e0 la cl\u00f4ture de la Guemara \u2013 ne s&rsquo;encombraient pas plus du respect de la syntaxe que de la lettre.<\/p>\n<p><strong>Postulats et principes d\u2019interpr\u00e9tation<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019interpr\u00e9tation pharisienne-talmudique repose sur nombre de postulats religieux-textuels. L\u2019un d\u2019eux \u00e9nonce que la Torah \u2013 au sens restreint de Pentateuque ? au sens m\u00e9dian de Bible ? au sens large de la Bible agr\u00e9ment\u00e9e de ses commentaires \u2013 rec\u00e8le tout [donne r\u00e9ponse \u00e0 tout ?], qu\u2019aucune lettre, aucun signe, n\u2019y est superflu et n\u2019est \u00e0 n\u00e9gliger et qu\u2019\u00e0 la fouiller de fond en comble on y trouve ce qu\u2019on cherche (Voir Avoth 5, 22). Dans sa divinit\u00e9 et son infaillibilit\u00e9, elle aurait quelque chose \u00e0 dire sur ce qu\u2019il nous importe d\u2019entendre et d\u2019en attendre \u2013 si seulement on se donne la peine de chercher par l\u2019\u00e9tude assidue, minutieuse, fid\u00e8le. C\u2019est vers elle qu\u2019on s\u2019est tourn\u00e9 et continue de se tourner pour tout r\u00e9soudre. Son sens n\u2019est pas clos mais ouvert et c\u2019est l\u2019\u00e9tude qui l\u2019en d\u00e9gage. Elle g\u00e9n\u00e8re pratiques, rites, d\u00e9cisions en fonction de notre sollicitation. Dans leur interpr\u00e9tation, les ma\u00eetres montrent une sournoiserie qui ne se laisse d\u00e9sarmer par rien. Leur herm\u00e9neutique est libre dans le contexte d\u2019un texte, dont on peine \u00e0 cerner les limites, sur lequel elle s\u2019autorise tous les \u00e9carts, s\u2019ent\u00eatant \u00e0 lui soutirer du sens sans s&rsquo;encombrer de consid\u00e9rations m\u00e9thodologiques. Le disciple-de-sage est incit\u00e9 \u00e0 percer l\u2019intention de Dieu, d\u00e9busqu\u00e9e de ses versets, voire de son silence. Toutes les variations seraient permises sur un texte se proposant en partition de la r\u00e9v\u00e9lation divine. Cela dit, on s\u2019engage volontiers dans une interpr\u00e9tation cat\u00e9goriale qui ferait des notions, des rites et des institutions autant de cat\u00e9gories. L\u00e9vinas donne ce passage dans une de ses le\u00e7ons talmudiques : \u00ab La \u201c ville perdue \u201d [i&rsquo;r nidah&rsquo;at] n&rsquo;a pas exist\u00e9 et n&rsquo;existera pas. \u2013 Pourquoi en parle-t-on alors ? \u2013 Cherche [drosh] et tu auras la r\u00e9ponse ! La \u201c maison l\u00e9preuse \u201d n&rsquo;a pas exist\u00e9 et n&rsquo;existera pas. \u2013 Pourquoi en parle-t-on alors ? \u2013 Cherche [drosh] et tu auras la r\u00e9ponse ! Le \u201c fils indocile et rebelle \u201d n&rsquo;a pas exist\u00e9 et n&rsquo;existera pas. \u2013 Pourquoi en parle-t-on alors ? \u2013 Cherche [drosh] et tu auras la r\u00e9ponse ! \u00bb (Sanh\u00e9drin 71a). Un second postulat pose l\u2019anhistoricisme de l\u2019interpr\u00e9tation pharisienne. Il \u00e9nonce qu\u2019\u00ab il n\u2019est ni avant ni apr\u00e8s \u00bb, autorisant cette audace ex\u00e9g\u00e9tique qui consiste \u00e0 \u00e9clairer le sens d\u2019un passage \u00e0 l\u2019aide d\u2019un autre le pr\u00e9c\u00e9dant ou lui succ\u00e9dant, le caract\u00e8re ou l\u2019intention d\u2019un personnage \u00e0 l\u2019aide de cux d\u2019un autre, une p\u00e9riode \u00e0 l\u2019aide d\u2019une autre. Les analystes ont voulu voir dans ce postulat la volont\u00e9 d\u2019en d\u00e9coudre avec l\u2019histoire et de se mettre hors d\u2019elle. Le corpus talmudique abonde en r\u00e8gles et proc\u00e9d\u00e9s herm\u00e9neutiques, excluant ou invitant des commentaires, surtout lorsqu\u2019il s\u2019agit de statuer sur des questions de rite et d\u2019\u00e9noncer des halakhot (lois). Les meilleurs experts ont proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 leur inventaire. Hillel, g\u00e9n\u00e9ralement consid\u00e9r\u00e9 comme le ma\u00eetre fondateur du pharisianisme, aurait \u00e9nonc\u00e9 sept r\u00e8gles ; Rabbi Isma\u00ebl les aurait \u00e9tendues \u00e0 treize ; Rabbi Eliezer Ben Jose Ha-Guelili \u00e0 trente-deux. Or ni ces \u00e9num\u00e9rations ni de nombreuses autres n\u2019entament l\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 et la cr\u00e9ativit\u00e9 de l\u2019herm\u00e9neutique rabbinique-talmudique. C\u2019est sans cesse que d\u2019anciens sentiers sont n\u00e9glig\u00e9s et de nouveaux d\u00e9broussaill\u00e9s dans et par l\u2019interpr\u00e9tation.<\/p>\n<p>La Loi orale se tissant de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration des commentaires des sages ne double la Loi \u00e9crite \u2013 dans ce cas le Pentateuque attribu\u00e9 \u00e0 Mo\u00efse \u2013 que pour lui garantir une pertinence qui ne se d\u00e9mentirait pas dans l\u2019avenir. La r\u00e9v\u00e9lation sina\u00eftique est cens\u00e9e nourrir l\u2019inspiration du sage plongeant dans les pages du Talmud, le disciple relayant son ma\u00eetre pour se r\u00e9approprier la parole divine et lui donner une tournure personnelle. Dans ce processus, ce qui est oral est candidat \u00e0 sa mise par \u00e9crit et, d\u2019une certaine mani\u00e8re, \u00e0 son ralliement \u00e0 la Loi \u00e9crite. Le caract\u00e8re sina\u00eftique de tout commentaire, de toute d\u00e9duction, de tout \u00e9claircissement autorise tout, n\u2019exclut rien : le mont Sina\u00ef s\u2019impose comme un volcan de commentaires. Le Talmud se pr\u00e9sente comme de vastes laves de versets bibliques, encastr\u00e9s les uns dans les autres, de langues, l\u2019h\u00e9breu se m\u00ealant \u00e0 l\u2019aram\u00e9en, encadr\u00e9es par toutes sortes de chutes qui ont \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 une premi\u00e8re compilation et de commentaires qui se sont accumul\u00e9s tout au long des g\u00e9n\u00e9rations.<\/p>\n<p><strong>Le martyre pharisien<\/strong><\/p>\n<p>Le sort de Rabbi Akiba, g\u00e9n\u00e9ralement consid\u00e9r\u00e9 comme un deuxi\u00e8me Mo\u00efse, ne laisse d\u2019intriguer. G\u00e9n\u00e9ralement consid\u00e9r\u00e9 comme celui qui \u00e9tablit le canon biblique, il se recense parmi les innovateurs les plus exub\u00e9rants du Talmud qui retrace son parcours dans des midrashim \u2013 pluriel de midrash, pour proc\u00e9d\u00e9 herm\u00e9neutique rabbinique par excellence \u2013 sur lesquels se fondent ses nombreux biographes. Dans l\u2019un d\u2019eux, nous assistons \u00e0 une curieuse entrevue entre Dieu et Mo\u00efse qui, pour s\u2019\u00eatre pos\u00e9 en son premier proph\u00e8te, ne pouvait qu\u2019\u00eatre admis sur les bancs de l\u2019Acad\u00e9mie c\u00e9leste. Il trouve Dieu en train de \u00ab dessiner de petites couronnes autour des lettres de la Torah \u00bb, tous ces signes de cantillation et de signalisation que l\u2019on peut voir sur un rouleau de la Loi pourtant d\u00e9nu\u00e9 de voyelles. Mo\u00efse s\u2019enquiert des raisons qui motivent l\u2019\u00e9trange activit\u00e9. Dieu lui apprend qu\u2019un homme du nom d\u2019Akiba Ben Joseph tirera un mill\u00e9naire plus tard de chaque lettre et de chaque signe quantit\u00e9 d\u2019enseignements. Curieux de voir le personnage \u00e0 l\u2019\u0153uvre, Mo\u00efse est autoris\u00e9 \u00e0 prendre place aux derniers rangs de l\u2019Acad\u00e9mie terrestre d\u2019Akiba pour assister \u00e0 l\u2019un de ses cours. Ses disciples ne lui laissent rien passer ; ils lui demandent ses r\u00e9f\u00e9rences. Akiba r\u00e9pond imperturbable : \u00ab C\u2019est un enseignement d\u00e9livr\u00e9 \u00e0 Mo\u00efse sur le Sina\u00ef. \u00bb Mo\u00efse qui ne comprend mot aux commentaires qu\u2019Akiba met dans sa bouche est si conquis par l\u2019ing\u00e9niosit\u00e9 de son interpr\u00e8te qu\u2019il reproche \u00e0 Dieu de l\u2019avoir choisi lui plut\u00f4t que son illustre commentateur pour d\u00e9livrer sa Torah aux hommes. Dieu montre \u00e0 Mo\u00efse le sort r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 Akiba (env. 136) : \u00ab On le d\u00e9pe\u00e7ait vivant dans un march\u00e9 \u00e0 bestiaux. \u00bb Les Romains l\u2019avaient condamn\u00e9 \u00e0 mort pour avoir \u00e9t\u00e9 parmi les fomenteurs rabbiniques d\u2019une insurrection messianique contre leur domination. Ses tortionnaires, raconte le midrash, s\u2019acharnaient contre lui avec des pinces en fer. Akiba prend son parti de r\u00e9citer le ch\u00e9ma :\u00ab \u00c9coute Isra\u00ebl, l\u2019\u00c9ternel est notre Dieu, l\u2019\u00c9ternel est Un \u00bb, et rend son dernier souffle en prolongeant le \u00ab Un \u00bb. Dans le ciel, les anges s\u2019indignent du sort qui lui est r\u00e9serv\u00e9 : \u00ab Une telle r\u00e9compense pour une si grande connaissance de la Torah ! \u00bb Dieu se d\u00e9robe aux reproches des anges, il se contente d\u2019autoriser une voix c\u00e9leste \u00e0 annoncer : \u00ab B\u00e9ni sois-tu, Akiba, convoqu\u00e9 pour le monde \u00e0 venir \u00bb (TB Avoda Zara 17b). Mo\u00efse aussi s\u2019insurge contre la cruaut\u00e9 d\u2019un tel sort, voire contre l\u2019insensibilit\u00e9 de Dieu. La r\u00e9ponse de celui-ci est pour le moins \u00e9nigmatique : \u00ab \u00c9pargne-moi tes remarques, c\u2019\u00e9tait encore la meilleure chose \u00e0 faire. \u00bb Dans un autre midrash, Dieu ne cherche pas m\u00eame \u00e0 se blanchir de sa passivit\u00e9. Il ne s\u2019est pas m\u00eal\u00e9 ; il n\u2019est pas intervenu ; il a laiss\u00e9 les choses suivre leur cours historique. Akiba fait partie des Dix Martyrs paradigmatiques qu\u2019on ne cessera d\u2019invoquer pour se r\u00e9signer au sort fait \u00e0 tous ceux qui choisiront la mort plut\u00f4t que d\u2019abjurer leur juda\u00efsme.<\/p>\n<p><strong>La compilation talmudique<\/strong><\/p>\n<p>S\u2019\u00e9talant sur plus d\u2019un mill\u00e9naire, l\u2019interpr\u00e9tation pharisienne-rabbinique convertit le corpus biblique (23 livres de la Bible et plus particuli\u00e8rement les 5 du Pentateuque) en chantier de gravats textuels o\u00f9 l\u2019on cherche ce qui ravalerait la Loi qui engage et lie l\u2019homme juda\u00efque. On a longtemps m\u00e9moris\u00e9 les commentaires avant de les d\u00e9poser dans des trait\u00e9s qui ressemblent davantage \u00e0 des archives qu\u2019\u00e0 des codes. Les compilateurs des deux Talmud n\u2019ont pas tant accompli un travail raisonn\u00e9 d\u2019\u00e9dition, soucieux de coh\u00e9rence et de cons\u00e9quence, qu\u2019un travail brouillon de conservation. On a retenu des d\u00e9lib\u00e9rations majeures, avec la participation de ma\u00eetres \u00e9minents, avec des d\u00e9lib\u00e9rations marginales, avec l\u2019intervention d\u2019h\u00e9r\u00e9siarques. Les contradictions n\u2019\u00e9taient pas pour d\u00e9router les compilateurs comme elles ne d\u00e9routent pas de nos jours les disciples-de-sages qui les consid\u00e8rent comme \u00ab propos du Dieu vivant \u00bb (TB Irouvin 13b). On n\u2019en persiste pas moins \u00e0 les pister et \u00e0 tenter de les concilier et cela ne serait pas, pour reprendre Herman Cohen, philosophe allemand du juda\u00efsme du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, sans \u00ab tenir en haleine \u00bb[2] .<\/p>\n<p>D\u00e9sormais, depuis que les codes de lois rabbiniques forment d\u2019inextricables biblioth\u00e8ques, o\u00f9 seul l\u2019ordinateur se retrouverait, l\u2019\u00e9tude du Talmud participe d\u2019un art cultuel qui se berce de sa verve, de sa gesticulation et de sa ritualisation au point d\u2019acc\u00e9der au rang d\u2019une liturgie non moins prenante que la pri\u00e8re puisqu\u2019on est cens\u00e9 \u00e9tudier pour s\u2019inscrire dans la conversation avec Dieu. Bien s\u00fbr, on en tire des arguments pour s\u2019\u00e9claircir et \u00e9noncer la Loi, entendue comme instructions et pratiques, mais cela serait somme toute subsidiaire, r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9lite des d\u00e9cisionnaires, dans cette grande geste de l\u2019\u00e9tude sous le signe de Dieu et en sa pr\u00e9sence qui saisit le sens de la Loi \u00e9crite dans la clairi\u00e8re d\u2019une tradition orale. Le premier, le Talmud entreprenait un travail de d\u00e9construction du texte (dans ce cas biblique) non tant pour en privil\u00e9gier l\u2019Esprit (comme dans le jud\u00e9o-christianisme), pour recouvrer un sens originel (comme pour les textes grecs chez Heidegger) ou pour diss\u00e9miner ( ?) du sens (comme chez Derrida) mais pour ravaler une vocation menac\u00e9e. On n\u2019a pas document\u00e9 d\u00e9construction plus radicale et plus brouillonne du livre et pas n\u2019importe lequel puisqu\u2019il s\u2019agit du premier livre divin de la tradition testamentaire monoth\u00e9iste. Seuls de grands livres seraient d\u00e9constructibles et ne seraient grands que les livres qui invitent leur d\u00e9construction.<\/p>\n<p><strong>Le compagnonnage de Dieu<\/strong><\/p>\n<p>Les pharisiens ne se montraient autant respectueux de l&rsquo;\u00c9criture que parce qu&rsquo;il ne leur restait rien d&rsquo;autre de Dieu et qu&rsquo;ils n\u2019envisageaient pas de le troquer contre quoi que ce soit pour cheminer en ce monde. Ils accomplissaient bel et bien une r\u00e9volution au sein de la th\u00e9ocratie biblique, sans r\u00e9silier pour autant le texte constitutionnel ancien, l&rsquo;entourant de tant de commentaires, de corrections et de sentences qu&rsquo;il n&rsquo;en est plus que le pr\u00e9-texte \u2013 sacr\u00e9 \u2013 au corpus talmudique. Ce faisant, ils ne pr\u00e9sumaient pas tant du g\u00e9nie du texte \u2013 quoiqu\u2019il soit cens\u00e9 avoir tout pr\u00e9vu, \u00e9nonc\u00e9 et pr\u00e9dit \u2013 que de celui de l&rsquo;interpr\u00e8te et de son activit\u00e9 apostolique. La condition du pharisien dans le monde \u00e9volua et se diversifia avec l\u2019expansion du pharisianisme chr\u00e9tien, ouvertement pros\u00e9lyte, qui caressait des vell\u00e9it\u00e9s antinomiques, partisan de l\u2019abolition de la Loi, de m\u00eame qu\u2019avec l\u2019expansion de cette excroissance, volontairement sch\u00e9matique, rationnelle et conqu\u00e9rante, qu\u2019en serait l\u2019Islam. Le pharisianisme serait n\u00e9 du si\u00e8ge de J\u00e9rusalem, note Joseph Salvador, un des rares penseurs fran\u00e7ais du juda\u00efsme au XIXe si\u00e8cle, duquel il ne serait pas sorti \u00e0 ce jour et dont il ne sortirait pas sans se rendre \/ s\u2019assimiler : les haies de la Loi s\u2019explicitant en restrictions et en instructions auraient relay\u00e9 les enceintes romaines autour de J\u00e9rusalem[3].<\/p>\n<p>Le pharisien vit dans le compagnonnage constant de Dieu. Dans son lit, \u00e0 table, par les routes autant que dans les sanctuaires et les maisons d\u2019\u00e9tude. Dans les circonstances heureuses et malheureuses. Il vit, pour \u00eatre plus pr\u00e9cis, en sa Pr\u00e9sence \u2013 sa Shekhina ? \u2013 qu\u2019il est charg\u00e9 d\u2019instaurer dans le monde. On assiste \u00e0 un renversement th\u00e9ologique : le pharisianisme se d\u00e9part de ce qu\u2019un penseur am\u00e9ricain d\u00e9signe comme \u00ab the theurgic conception of Jewish religion, which assumes the intervention of the supernatural in the affairs of men \u00bb[4] pour une conception ethnocentrique ou anthropocentrique. Ce n\u2019est plus tant Isra\u00ebl qui d\u00e9pend de Dieu que Dieu d\u2019Isra\u00ebl, rev\u00eatu de la lancinante et path\u00e9tique mission de t\u00e9moigner d\u2019un Dieu qui ne se manifeste qu\u2019autant qu\u2019on l\u2019incarne, l\u2019assistant dans sa d\u00e9ch\u00e9ance, le d\u00e9busquant des t\u00e9moignages d\u00e9pos\u00e9s dans sa parole. Les pharisiens en deviennent plus importants que les anges, plus ch\u00e9ris de Dieu : \u00ab Les Isra\u00e9lites entonnent \u00e0 toute heure de la journ\u00e9e un chant [de louange] tandis que les anges servants ne l\u2019entonnent qu\u2019une fois par jour ; d\u2019autres disent une fois par semaine, d\u2019autres encore, une fois par mois. De plus, les anges ne le reprennent dans les cieux qu\u2019en \u00e9cho aux Isra\u00e9lites l\u2019entonnant sur terre \u00bb (TB Hulin 91b). Les pharisiens en deviennent les h\u00e9rauts les plus \u00e9loquents d\u2019une divinit\u00e9 qu\u2019on persiste \u00e0 pr\u00e9server de toute tentation anthropomorphique. On ne lui pr\u00eate pas plus l\u2019existence qu\u2019on ne se la repr\u00e9sente ou lui conc\u00e8de des attributs. On ne peut que se r\u00e9clamer de Dieu, s\u2019en remettre \u00e0 lui, lui pr\u00eater voix et \u0153uvrer \u00e0 l\u2019expansion de son royaume. En d\u2019autres termes, Dieu ne r\u00e8gne qu\u2019autant qu\u2019il est intronis\u00e9 par les hommes. Dans l\u2019un de ses commentaires, Rabbi Isaac d\u00e9clare : \u00ab Il est \u00e9crit : \u201cLes justes h\u00e9riteront de la terre et y s\u00e9journeront \u00e0 jamais \u201d (Ps. 37 : 29). O\u00f9 donc s\u00e9journeront les m\u00e9chants ? Dans les airs ? Voici ce que cela signifie : Les m\u00e9chants excluent la Shekhina de la terre. En revanche, les justes l\u2019y installent[5]. \u00bb Ce n\u2019est pas tant Dieu qui s\u2019incarne en l\u2019homme, comme dans le christianisme, que l\u2019homme qui se donne comme devoir \/ mission \/ vocation d\u2019incarner Dieu. Le pharisianisme serait l\u2019\u00e9pop\u00e9e \u00e0 la fois herm\u00e9neutique, th\u00e9ologico-politique et th\u00e9ocratico-existentielle de cette survivance (\u00e0 Dieu ?).<\/p>\n<p>Le pharisianisme ne se fait pas pour autant d\u2019illusions sur l\u2019homme. Il met ses r\u00e9serves dans la bouche des anges consid\u00e9r\u00e9s comme ses plus grands d\u00e9tracteurs. Ceux-ci protestent contre la cr\u00e9ation de \u00ab ce rejeton de la femme \u00bb et d\u00e9blat\u00e8rent contre lui. Ils l&rsquo;aiment si peu qu&rsquo;ils s&rsquo;accommoderaient volontiers de sa disparition. Les ma\u00eetres lui conc\u00e8dent pour leur part autant de m\u00e9rites que de vices : \u00ab Il [le Saint b\u00e9ni soit-Il] lui a donn\u00e9 quatre traits sup\u00e9rieurs et quatre traits inf\u00e9rieurs : il boit et mange comme une b\u00eate ; il s&rsquo;accouple et se multiplie comme une b\u00eate ; il fait ses besoins comme une b\u00eate ; il meurt comme une b\u00eate. Mais il se tient comme les anges servants, parle comme eux, conna\u00eet comme eux et voit comme eux \u00bb (Gen\u00e8se Rabba 8, 11). De la comparaison entre l&rsquo;homme et l&rsquo;ange qui court la litt\u00e9rature talmudique, il ressort que le premier est plus complexe et int\u00e9ressant. Ses passions, plus terribles les unes que les autres, ne lui laissant d&rsquo;autre choix que de se plier \u00e0 toutes sortes de restrictions et \u00e0 se lier par toutes sortes de lois. Sa condition r\u00e9clame une constitution \u2013 une Torah \u2013 pouvant r\u00e9gir sa pr\u00e9sence sur terre. Son existence est du reste si incompr\u00e9hensible qu\u2019on d\u00e9sesp\u00e8re de lui trouver une vocation : \u00ab Il e\u00fbt mieux valu que l&rsquo;homme ne f\u00fbt point cr\u00e9\u00e9, mais du moment qu&rsquo;il l&rsquo;a \u00e9t\u00e9, qu&rsquo;il surveille scrupuleusement ses actes \u00bb (Erouvin 13b). Le pharisianisme se garde de s\u2019encombrer d\u2019une quelconque pathologie de l&rsquo;homme. Il ne se leurre ni sur ses d\u00e9sirs ni sur ses manigances. Il le sait plus pervers qu\u2019innocent, davantage port\u00e9 \u00e0 poursuivre ses instincts, plut\u00f4t mauvais de nature, qu\u2019\u00e0 r\u00e9aliser de g\u00e9n\u00e9reux desseins. Le pharisianisme se teinte du reste de sto\u00efcisme : \u00ab C&rsquo;est contre ton gr\u00e9 que tu nais&#8230;, contre ton gr\u00e9 que tu vis, contre ton gr\u00e9 que tu meurs et contre ton gr\u00e9 que tu devras un jour rendre compte au Roi des rois, le Saint, b\u00e9ni soit-Il \u00bb (Avot 84b). On ne demande \u00e0 l\u2019homme que de prendre soin de son \u00e2me assimil\u00e9e \u00e0 \u00ab une phosphorescence royale \u00bb sinon divine (Voir TB Shabbat 152b). Hillel, consid\u00e9r\u00e9 comme l\u2019un des p\u00e8res de la morale juive, se montrait affable et circonspect dans les attentes qu\u2019il avait de lui : \u00ab Si je ne suis pour moi, qui le sera ? Si je ne suis que pour moi, que suis-je ? \u00bb Il se contentait de prescrire : \u00ab Ce qui t&rsquo;est ha\u00efssable, ne le fais pas \u00e0 autrui \u00bb (TB Chabbat 31a). Plus tard, Akiba retourna au biblique : \u00ab Tu aimeras ton prochain comme toi-m\u00eame \u00bb \u2013 avec cette pr\u00e9cision : \u00ab Ta vie pr\u00e9c\u00e8de celle de ton prochain. \u00bb Le pharisianisme serait un humanisme averti, le dernier mot en la mati\u00e8re revenant \u00e0 Akavia Ben Mahalalel dont le Talmud n\u2019a retenu qu\u2019un seul apologue (dire), repris depuis des si\u00e8cles aux obs\u00e8ques pour se s\u00e9parer des d\u00e9funts : \u00ab Consid\u00e8re trois choses et tu ne commettras pas de p\u00e9ch\u00e9. Sache d\u2019o\u00f9 tu viens, o\u00f9 tu vas et devant qui tu es appel\u00e9 \u00e0 rendre des comptes. D\u2019o\u00f9 tu viens ? \u2013 D\u2019une boule puante. O\u00f9 tu vas ? \u2013 Dans un lieu de vermine et de pourriture. A qui devras-tu rendre compte ? \u2013 Au Roi des rois, le Saint, B\u00e9ni soit-Il \u00bb (Avot III, 1).<\/p>\n<p>Le pharisianisme, tel qu\u2019il transpire dans les dires des ma\u00eetres du Talmud, est plus dessill\u00e9, lucide et averti que dans ses exacerbations kabbalistiques. Il ne r\u00e9clame l\u2019adh\u00e9sion ni \u00e0 des dogmes ni \u00e0 des cosmogonies et s\u2019il persiste \u00e0 lier l\u2019individu par des pratiques, c\u2019est encore pour mieux le prot\u00e9ger contre ses passions, ses ali\u00e9nations, ses d\u00e9sespoirs. Il assume, sans le clamer, le non-sens, qu\u2019il tente de d\u00e9passer en postulant le sens par excellence, qu\u2019il nomme Dieu, pour le meilleur et pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9, et en combattant en son nom l\u2019idol\u00e2trie sous toutes ses formes. D\u2019une certaine mani\u00e8re, il met l\u2019\u00eatre de Dieu sous \u00e9clipse \u2013 nous dirions en termes ph\u00e9nom\u00e9nologiques : sous r\u00e9duction transcendantale \u2013 et il incite l\u2019humanit\u00e9 \u00e0 mieux l\u2019invoquer pour \u00e9tendre son Royaume avec sa Pr\u00e9sence. On ne d\u00e9bat pas plus de son existence que de son inexistence. On pratique la survie envers et contre tout, voire \u00e0 contre-sens, ne serait-ce que pour garantir la survie de Dieu. Les r\u00f4les sont invers\u00e9s : ce sont les pharisiens qui perp\u00e9tuent Dieu en se posant en ses t\u00e9moins, en s\u2019attachant \u00e0 l\u2019\u00e9tude de sa Torah et en \u0153uvrant \u00e0 l\u2019instauration de son royaume. Sinon, tous dispara\u00eetraient, Isra\u00ebl autant que Dieu, puisque le destin de l\u2019un d\u00e9pend de la gloire de l\u2019autre ; sinon, il ne pr\u00e9conise rien d\u2019autre, pour reprendre Soloveitchik, le ma\u00eetre de l\u2019orthodoxie moderne aux Etats-Unis, que de balancer entre le tohu (l\u2019\u00e9tonnement ?) du n\u00e9ant et le bohu (l\u2019\u00e9bahissement ?) du merveilleux.<\/p>\n<p><strong>Un processus continu de compilation<\/strong><\/p>\n<p>La distinction entre Loi \u00e9crite et Loi orale est devenue \u00e0 la longue surann\u00e9e et m\u00e9riterait d\u2019\u00eatre remplac\u00e9e par une distinction plus nuanc\u00e9e, d\u2019autant que la kabbale, g\u00e9n\u00e9ralement consid\u00e9r\u00e9e comme la science de l\u2019\u00e9sot\u00e9risme pharisien, est venue brouiller les cartes bibliographiques du juda\u00efsme. La Loi orale n\u2019est plus tant orale puisque les commentaires qui la composent ont trouv\u00e9 leur s\u00e9dimentation dans des corpus \u00e9crits canonis\u00e9s et que la Loi \u00e9crite, principalement le Pentateuque, n\u2019est plus tant r\u00e9cit\u00e9e que sur un mode quasi liturgique. La Loi orale est l\u2019interpr\u00e9tation de ce tout ce qui, d\u00e9pos\u00e9e par \u00e9crit, sollicite \u00e0 son tour l\u2019interpr\u00e9tation. Elle d\u00e9signe l\u2019herm\u00e9neutique pharisienne des textes canonis\u00e9s et c\u2019est cette pratique qui caract\u00e9rise au plus haut point ce qu\u2019on entend de nos jours par \u00e9tude talmudique. Celle-ci est peut-\u00eatre orale, sa s\u00e9dimentation n\u2019en est pas moins \u00e9crite. La Loi orale ne l\u2019est, a posteriori, ni plus ni moins que les conversations dans les cercles philosophiques qui se sont succ\u00e9d\u00e9 \u00e0 Ath\u00e8nes et \u00e0 Rome, si ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 J\u00e9rusalem et \u00e0 Babel le texte fondateur \u00e9tait r\u00e9v\u00e9l\u00e9, qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 sacralis\u00e9, et qu\u2019\u00e0 Ath\u00e8nes et Rome, voire plus tard \u00e0 Berlin et \u00e0 Paris, il ne l\u2019\u00e9tait pas, du moins pour ce qui concerne la production philosophique. Sinon l\u2019interpr\u00e9tation apostolique chr\u00e9tienne et la pr\u00e9dication haditique musulmane n\u2019\u00e9taient pas moins orales que l\u2019interpr\u00e9tation pharisienne. Si la Loi orale dessine l\u2019horizon o\u00f9 s\u2019\u00e9claircit le sens de la Loi \u00e9crite et qu\u2019elle en d\u00e9termine le sens, l\u2019une ne cesse de se d\u00e9poser dans des livres et de verser dans l\u2019autre.<\/p>\n<p>Nous avons assist\u00e9 \u00e0 un long processus de compilation des \u00e9claircissements, commentaires et d\u00e9cisions des interpr\u00e8tes qui s\u2019inscrivaient dans la geste herm\u00e9neutique pharisienne. De la Bible aux Grands D\u00e9cisionnaires de notre g\u00e9n\u00e9ration en passant par le Talmud, le Mishneh Torah de Ma\u00efmonide, le Shoulkhan Aroukh de Joseph Karo, etc. C\u2019est une compilation continue s\u2019\u00e9talant sur plus de deux mill\u00e9naires. On ne remet pas en question le texte qui pr\u00e9c\u00e8de et ne cesse de s\u2019\u00e9tendre, on le questionne et c\u2019est ce questionnement qui g\u00e9n\u00e8re de nouveaux commentaires qui seront compil\u00e9s \u00e0 leur tour. Bien s\u00fbr, les mises \u00e0 l\u2019\u00e9cart ne manquent pas mais elles se produisent d\u2019elles-m\u00eames, sans avoir \u00e0 les prononcer, rien ne garantissant que ce qui a \u00e9t\u00e9 \u00e9cart\u00e9 ne resurgisse un jour, rev\u00eatu d\u2019une pertinence qu\u2019on ne lui soup\u00e7onnait pas. L\u2019herm\u00e9neutique pharisienne ne s\u2019int\u00e9resse vraiment ni \u00e0 l\u2019intention de l\u2019auteur ni au contexte de composition. Elle s\u2019attache au texte, port\u00e9e par le souci de perp\u00e9tuer la tradition en s\u2019inscrivant en elle pour mieux la promouvoir et l\u2019on ne s\u2019en acquitte pas sans la r\u00e9nover et la redorer. L\u2019\u00e9tudiant de la Loi est avant tout disciple-de-sage qui se penche sur le texte dans le double horizon de sa composition et de son interpr\u00e9tation. Le sens se d\u00e9gage, pour le dire dans les termes de Gadamer, le ma\u00eetre de l\u2019herm\u00e9neutique moderne, \u00e0 la \u00ab fusion des horizons \u00bb du texte, de la tradition ex\u00e9g\u00e9tique qui l\u2019entoure et de l\u2019interpr\u00e8te anim\u00e9 d\u2019une vocation apostolique-rabbinique.<\/p>\n<p>Ces deux derniers mill\u00e9naires, nous avons connu un juda\u00efsme r\u00e9solument pharisien-rabbinique, s\u2019inscrivant dans la tradition herm\u00e9neutique du Talmud et de ses ma\u00eetres. Il pr\u00e9conise la d\u00e9construction et le d\u00e9passement de l\u2019Ecriture, quoiqu\u2019on entende d\u00e9sormais par ce terme, d\u00e9gageant sans cesse de nouvelles trou\u00e9es de sens vers le ciel, en une surench\u00e8re de commentaires qui basculent volontiers, comme dans la litt\u00e9rature kabbalistique, dans un delirium th\u00e9osophique de g\u00e9nie. Le d\u00e9bat entre sadduc\u00e9ens et pharisiens n\u2019en persiste pas moins \u00e0 courir la pens\u00e9e du juda\u00efsme et n\u2019a cess\u00e9 de conna\u00eetre des rebondissements. L\u2019un d\u2019eux s\u2019est produit en France dans la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle. Pour L\u00e9on Ashk\u00e9nazi, dit Manitou, la distinction entre pharisiens et sadduc\u00e9ens est \u00e0 la fois plus nuanc\u00e9e et plus triviale que les chercheurs ne l\u2019ont pr\u00e9tendu. Dans son langage, direct et clair de pharisien, il pose : \u00ab Ce livre, la Bible en tant qu\u2019elle est la carte d\u2019identit\u00e9 des H\u00e9breux, a un sens. Alors on l\u2019\u00e9tudie pour savoir ce en quoi l\u2019on croit. C\u2019est la tradition pharisienne. \u00bb En revanche, les sadduc\u00e9ens : \u00ab On prend acte qu\u2019il y a un ph\u00e9nom\u00e8ne culturel prestigieux, les livres, les grands livres, les vieux livres ; on sait qu\u2019il y a l\u00e0 quelque chose d\u2019important : on les \u00e9tudie pour essayer de comprendre, et on croit ce qu\u2019on comprend. \u00bb Il laisse entendre que le pharisien comprend ce qu\u2019il croit et que le sadduc\u00e9en croit ce qu\u2019il comprend [6]. Evoquant la figure de son ma\u00eetre, Jacob Gordin, lettr\u00e9 allemand r\u00e9fugi\u00e9 en France, il lui pr\u00eate ce mot : \u00ab La Bible est le Livre qu\u2019aucun homme n\u2019a pu \u00e9crire ; car le h\u00e9ros du livre, c\u2019est le lecteur lui-m\u00eame. C\u2019est moi, c\u2019est toi, fils de Jacob, fils d\u2019Isaac, fils d\u2019Abraham. \u00bb Ashk\u00e9nazi ajoute : \u00ab Il disait parfois aussi, avec un humour d\u2019\u00e9rudit : \u201c Et c\u2019est comme un roman policier, car l\u2019accus\u00e9, c\u2019est le lecteur \u201d \u00bb [7]. La pens\u00e9e pharisienne ne serait pas tant philosophique qu\u2019apolog\u00e9tique ; elle n\u2019est ni critique ni syst\u00e9matique ; elle ne conna\u00eet pas le doute, ni ontologique ni m\u00e9thodologique. Elle ne r\u00e9cuse pas la tradition, elle la perp\u00e9tue, voire la constitue. Ashk\u00e9nazi accentue l\u2019humilit\u00e9 des commentateurs qui parce qu\u2019ils s\u2019inclinent devant l\u2019autorit\u00e9 du texte r\u00e9v\u00e9l\u00e9 se contentent de commentaires enregistr\u00e9s, dans le meilleur des cas, sur les marges. De m\u00eame, il souligne leur vocation apostolique qui inscrit leur parole dans une tradition collective : \u00ab A l\u2019informulable du Nom de Dieu, d\u00e9clare-t-il, correspond l\u2019anonymat de la Tradition du sens [8]. \u00bb<\/p>\n<p>L\u00e9vinas aussi, pour nous limiter \u00e0 deux figures du juda\u00efsme fran\u00e7ais, se pose en disciple de pharisiens \u2013 du moins r\u00e9pand-il malicieusement des allusions sur sa filiation pharisienne. Il pr\u00e9sume sans complexes de la g\u00e9nialit\u00e9 des textes talmudiques et bien s\u00fbr de l\u2019\u00c9criture : \u00ab Tout a, peut-\u00eatre, \u00e9t\u00e9 pens\u00e9 \u2013 avant que le Moyen Age n\u2019ait recouvert l\u2019Europe \u2013 par des penseurs peu soucieux de d\u00e9veloppements et cachant volontiers \u2013 m\u00eame aux historiens futurs \u2013 la pointe aigu\u00eb de leurs probl\u00e8mes r\u00e9els [9]. \u00bb Il postule la pluralit\u00e9 des interpr\u00e9tations et des sens, donnant en exergue \u00e0 ses lectures talmudiques ce passage : \u00ab &#8230; D\u2019un seul verset se l\u00e8vent des sens multiples&#8230; \u00bb (Sanh\u00e9drin 34a). Il insiste sur la contemporan\u00e9it\u00e9 de la Loi orale et de la Loi \u00e9crite : \u00ab L\u2019une, dit-il, ne maintient ni ne d\u00e9truit l\u2019autre \u2013 mais le rend praticable et lisible. P\u00e9n\u00e9trer quotidiennement dans cette dimension et s\u2019y maintenir, c\u2019est la fameuse \u00e9tude de la Torah [10]. \u00bb Il prend soin de mentionner les diff\u00e9rentes positions des ma\u00eetres ; il se garde de trancher les controverses, m\u00eame si sa philosophie privil\u00e9gie \u2013 ind\u00fbment ? \u2013 la r\u00e9duction de la religion \u00e0 l\u2019\u00e9thique ; il plaide pour une dialectique pharisienne qui ne chercherait ni \u00e0 concilier les contraires ni \u00e0 les d\u00e9passer : \u00ab Il importe, dit-il, de mettre en garde contre le jeu facile d\u2019antith\u00e8ses auquel se livrent des penseurs soucieux de r\u00e9sumer les pr\u00e9tendues options de la pens\u00e9e juive [11]. \u00bb Il ne s\u2019entendrait pour sa part qu\u2019\u00e0 une interpr\u00e9tation eschatologique de l\u2019\u00c9criture qui en ferait ressortir les perspectives messianiques. Contrairement \u00e0 Ashk\u00e9nazi qui \u00ab retournait la Torah dans tous les sens \u00bb pour lui soutirer ce qu\u2019un pharisien pouvait encore lui soutirer, L\u00e9vinas lui arrache ce qu\u2019il y glisse comme consid\u00e9rations ph\u00e9nom\u00e9nologiques sur l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 ou comme sentiments panslaves sur l\u2019amour. Sa mission proph\u00e9tique-messianique n\u2019en est que plus complexe car on ne peut porter Dieu aux nations sans les convertir ou sans composer avec elles comme cela s\u2019est produit dans le christianisme. Dans le premier cas, Isra\u00ebl risque de perdre son r\u00f4le sacerdotal sinon de dispara\u00eetre ; dans le deuxi\u00e8me, de se compromettre sinon d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer. Renoncer \u00e0 cette mission ne contribuerait par ailleurs qu\u2019\u00e0 exacerber le scandale que recouvre l\u2019\u00e9lection d\u2019Isra\u00ebl : comment un m\u00eame Dieu peut-il \u00eatre \u00e0 la fois celui de toutes les nations sans cesser d\u2019\u00eatre celui d\u2019Isra\u00ebl. La tension entre particularisme et universalisme n\u2019aura cess\u00e9 d\u2019inciter les commentateurs \u00e0 proposer toutes sortes de variations sur le midrash d\u00e9clarant : \u00ab YHVH est notre Dieu \u2013 pour nous ; YHVH est un \u2013 pour tous les \u00eatres de l\u2019univers \u00bb (Sifr\u00e9 Deut\u00e9ronome \u00a7 31).<\/p>\n<p><strong>Une herm\u00e9neutique sectaire<\/strong><\/p>\n<p>Les pharisiens n\u2019\u00e9tant au d\u00e9part qu\u2019une secte, on en est \u00e0 se demander si leur lecture du Pentateuque n\u2019\u00e9tait pas celle d\u2019une secte \u2013 toute dessill\u00e9e qu\u2019elle f\u00fbt \u2013 et dans quelle mesure leur posture sectaire, avec ses rites de puret\u00e9 et de s\u00e9gr\u00e9gation, ne s\u2019est pas communiqu\u00e9e au juda\u00efsme qui se serait perp\u00e9tu\u00e9 comme secte se donnant la vocation d\u2019un \u00ab am olam \u00bb, commun\u00e9ment traduit par peuple \u00e9ternel autant que par peuple-monde. Cette \u00ab secte \u00bb \u00e9tait mondialiste avant l\u2019heure, se donnant, sous la contrainte ou par choix, une dispersion mondiale et se dotant d\u2019une constitution th\u00e9ocratique qui pr\u00e9sentait le m\u00e9rite de lui assurer une souverainet\u00e9 religieuse sous le Joug des Nations qui d\u00e9signait la domination politique des nations parmi lesquelles ses membres r\u00e9sidaient en communaut\u00e9s religieuses. On ne saurait consid\u00e9rer la dispersion comme un vulgaire accident historique comme l\u2019on tente commun\u00e9ment de l\u2019accr\u00e9diter ; elle s\u2019inscrirait plut\u00f4t dans la texture du pharisianisme. Certes, on s\u2019\u00e9panche en nostalgie pour la terre promise et suscite l\u2019image d\u2019un sauveur destin\u00e9 \u00e0 rassembler les exil\u00e9s ; on n\u2019en \u00e9labore pas moins, par l\u00e0-m\u00eame, une th\u00e9ocratie de l\u2019exil : \u00ab Dieu a dispers\u00e9 Isra\u00ebl parmi les nations pour lui permettre d\u2019entrer en contact avec les pros\u00e9lytes \u00bb (Pessahim 87b). La notion de Shekhina permettait de disperser la divinit\u00e9 pour lui permettre d\u2019accompagner Isra\u00ebl dans sa dispersion. Dieu ne r\u00e9side plus \u00e0 J\u00e9rusalem que par et dans un tribut litt\u00e9ral que le pharisianisme ne cesse de verser \u00e0 l\u2019ancienne Loi \u00e9crite. Sinon, il r\u00e9side partout o\u00f9 l\u2019on cultive sa Pr\u00e9sence, que ce soit par l\u2019\u00e9tude, la pri\u00e8re ou les \u0153uvres. La tradition rabbinique ne renie rien, ni pratique ni institution ; elle les rel\u00e8gue dans la nostalgie avec laquelle elle les entoure pour mieux les conserver en perspective de&#8230; l\u2019avenir messianique. L\u2019\u00e9lection d\u2019Isra\u00ebl et sa s\u00e9gr\u00e9gation des autres peuples sont corr\u00e9latives de l\u2019application qu\u2019il met \u00e0 distinguer Dieu des autres dieux : \u00ab Le Saint b\u00e9ni soit-Il dit \u00e0 Isra\u00ebl : Vous avez fait de moi une pi\u00e8ce unique dans l\u2019univers et moi je ferai de vous une pi\u00e8ce unique dans l\u2019univers \u00bb (Haguiga 3a). Les pharisiens n&rsquo;interpr\u00e9taient pas tant la Bible qu&rsquo;ils lui soutiraient leurs arguments, en une audacieuse tentative de convertir une constitution socio-th\u00e9ologico-politique en une constitution socio-th\u00e9ologico-communautaire, th\u00e9ocratiques l&rsquo;une autant que l&rsquo;autre. Le pharisianisme, tel qu\u2019il a vite trouv\u00e9 sa consignation \u00e9crite dans des protocoles de d\u00e9bats, des codes de lois, des livres de commentaires, voire des trait\u00e9s philosophiquement argument\u00e9s, ne s&rsquo;entend qu&rsquo;\u00e0 une th\u00e9ocratie exclusive et directe, c&rsquo;est-\u00e0-dire au seul r\u00e8gne de Dieu. On consent volontiers \u00e0 composer avec le pouvoir des hommes selon l&rsquo;adage l\u00e9gitimiste \u00ab dina d\u00e9-malkhouta dina \u00bb (Guittin 10a) pr\u00e9conisant de se soumettre au pouvoir en place, qu\u2019il soit \u00e9tranger ou souverainiste comme on le voit de nos jours en Isra\u00ebl. On ne se soumet au pouvoir temporel que pour se garantir ext\u00e9rieurement contre les hommes et se mettre int\u00e9rieurement sous le r\u00e8gne absolu de Dieu. Une dimension anarchique, inh\u00e9rente \u00e0 la th\u00e9ocratie, agit dans le pharisianisme, d\u2019autant plus troublante qu\u2019elle se rencontre dans la plupart des sc\u00e9narii messianiques et d\u2019autant plus tragique qu\u2019elle n\u2019envisage pas d\u2019autre accomplissement qui ne recouvre le d\u00e9passement d\u2019Isra\u00ebl : \u00ab Les commandements doivent dispara\u00eetre dans l\u2019avenir \u00bb (Nida 61b). La th\u00e9ocratie pharisienne est cens\u00e9e trouver son couronnement dans la belle anarchie divine du Royaume.<\/p>\n<p>[1] J. Le Moyne, Les Sadduc\u00e9ens, Librairie Lecoffre, Paris, 1972, p.321.<\/p>\n<p>[2] Voir H. Cohen, \u00ab L\u2019Amour du prochain sans le Talmud \u00bb, L\u2019Ethique du Juda\u00efsme, \u00c9ditions du Cerf, 1994, p.296.<\/p>\n<p>[3] Voir J. Salvador, Paris, Rome, J\u00e9rusalem, Michel L\u00e9vy Fr\u00e8res, Paris, 1860, Vol. I, p.420.<\/p>\n<p>[4] M. Kaplan, Judaism as a Civilization, Schocken Books, New York, 1967 (1934), p. 350.<\/p>\n<p>[5] Nombres Rabba XIII, 2, dans E. E. Urbach, Les Sages d&rsquo;Isra\u00ebl, Cerf &amp; Verdier, 1996, p. 58.<\/p>\n<p>[6] L. Ask\u00e9nazi, \u00ab Philosophie et R\u00e9v\u00e9lation biblique \u00bb, dans Pard\u00e8s, n\u00b0 23, In Press, 1997, p. 75.<\/p>\n<p>[7] L. Ask\u00e9nazi, \u00ab Pr\u00e9face \u00bb, dans J. Gordin, Ecrits, Albin Michel, 1995, p. 16.<\/p>\n<p>[8] L. Ask\u00e9nazi, \u00ab Tradition, Transmission et Modernit\u00e9 \u00bb, La Parole et l&rsquo;\u00c9crit, Albin Michel, 1999, p. 27.<\/p>\n<p>[9] E. L\u00e9vinas, \u00ab Avant-Propos \u00bb, Difficile Libert\u00e9, Albin Michel, 1963, p. 9.<\/p>\n<p>[10] E. L\u00e9vinas, \u00ab Simone Weil contre la Bible \u00bb, Difficile Libert\u00e9, p. 167.<\/p>\n<p>[11] E. L\u00e9vinas, \u00ab Textes messianiques \u00bb, Difficile Libert\u00e9, p. 90.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>LES VOIES DU TALMUD &#8211; Ami Bouganim &nbsp; &nbsp; Ce sont des protocoles de d\u00e9bats sur l\u2019on ne sait pas toujours quoi pour la simple raison qu\u2019ils partent souvent en digressions et rebondissent sur des digressions. 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