{"id":70997,"date":"2025-06-22T16:08:17","date_gmt":"2025-06-22T16:08:17","guid":{"rendered":""},"modified":"2025-06-22T16:08:17","modified_gmt":"2025-06-22T16:08:17","slug":"les-grandes-familles-tunisiennes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/les-grandes-familles-tunisiennes\/","title":{"rendered":"Les grandes familles Tunisiennes"},"content":{"rendered":"<p>Tunisie : Que reste-t-il des grandes familles ?<\/p>\n<p>\u00c9crit par Samy Ghorbal<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019origine issues de l\u2019aristocratie et de la bourgeoisie tunisoises, elles ont consid\u00e9rablement \u00e9volu\u00e9 avec la mont\u00e9e en puissance des nouvelles \u00e9lites industrielles. Mais elles continuent de susciter jalousies et fantasmes.<\/p>\n<p>En chaque Tunisien sommeille un g\u00e9n\u00e9alogiste. Quelqu\u2019un de \u00ab bien n\u00e9 \u00bb n\u2019omettra jamais de pr\u00e9ciser \u00e0 son interlocuteur, quand il le rencontre pour la premi\u00e8re fois, qu\u2019il est oueld flen \u2013 litt\u00e9ralement : \u00ab fils de quelqu\u2019un \u00bb. Poss\u00e9der un patronyme connu et respect\u00e9 ouvre bien des portes. \u00c0 l\u2019inverse, un nom un peu trop connot\u00e9 \u00ab paysan \u00bb est souvent v\u00e9cu sinon comme une tare, au moins comme un handicap. M\u00eame si ces hi\u00e9rarchies invisibles n\u2019ont pas la force de celles qui, par exemple, cors\u00e8tent la soci\u00e9t\u00e9 marocaine, les \u00ab grandes familles \u00bb tunisiennes conservent un prestige et une influence consid\u00e9rables.<\/p>\n<p>D\u2019ascendance noble, maraboutique ou commer\u00e7ante, elles \u00e9taient, \u00e0 l\u2019origine, presque exclusivement tunisoises : c\u2019\u00e9taient les fameux beldis. Depuis la mont\u00e9e en puissance des \u00e9lites du Sahel, de Sfax ou de Djerba, elles se sont, socialement et g\u00e9ographiquement, beaucoup diversifi\u00e9es. Mais elles restent tr\u00e8s jalous\u00e9es et continuent de faire fantasmer. On ne pr\u00eate qu\u2019aux riches, bien s\u00fbr, mais on leur pr\u00eate sans doute un peu plus de pouvoir qu\u2019elles n\u2019en ont r\u00e9ellement. Qui sont ces grandes familles, d\u2019o\u00f9 viennent-elles, quel est leur poids r\u00e9el, quelles sont les limites de leur influence ?<\/p>\n<p>Au commencement \u00e9tait la M\u00e9dina Tunis a pris son essor au XIe si\u00e8cle, apr\u00e8s la prise et le pillage de Kairouan par des tribus b\u00e9douines, les Banu Hilal. Prot\u00e9g\u00e9e par ses remparts et devenue capitale politique et religieuse de l\u2019Ifriqiya, la ville s\u2019enrichit gr\u00e2ce aux apports successifs de savants, de juristes, d\u2019\u00e9migr\u00e9s andalous chass\u00e9s d\u2019Espagne et de janissaires turcs. La galaxie des grandes familles beldies, qui a profond\u00e9ment influenc\u00e9 la bourgeoisie tunisienne, s\u2019est fig\u00e9e au milieu du XIXe si\u00e8cle. Elle se divise en trois groupes.<br \/>\n1. L\u2019establishment religieux. Ce sont, d\u2019une part, les dynasties de savants musulmans qui occup\u00e8rent fr\u00e9quemment la fonction de mufti \u00e0 l\u2019\u00e9poque malikite (Ben Achour) ou hanafite (Bayram, Belkhodja), et, de l\u2019autre, les familles maraboutiques : Meherzi (qui descendent de Sidi Mehrez, le saint patron de Tunis), Belhassen, Azouz Arabes apparent\u00e9s au Proph\u00e8te, les Ch\u00e9rif et les Mohsen peuvent \u00eatre rattach\u00e9s \u00e0 cette derni\u00e8re cat\u00e9gorie, qui administrait les biens fonciers religieux, les habous, jusqu\u2019\u00e0 leur nationalisation en 1956.<br \/>\n2. Le noyau originel beldi. Ce sont les familles corporatives des souks. Les plus prestigieuses sont les Lakhoua et les Louzir, qui confectionnaient les ch\u00e9chias, ces bonnets de feutre carmin export\u00e9s dans tout le monde arabe; les Zena\u00efdis, armuriers sp\u00e9cialis\u00e9s dans la fabrication des f\u00fbts de pistolets; les Mebaz\u00e2a et les Ben Miled, affili\u00e9s \u00e0 la guilde des parfumeurs.<br \/>\n3. Les familles makhzen. Organiquement ou fonctionnellement, elles appartenaient \u00e0 la cour beylicale, de m\u00eame que celles des repr\u00e9sentants provinciaux de l\u2019\u00c9tat central, ca\u00efds ou fermiers g\u00e9n\u00e9raux. Beaucoup sont d\u2019origine turque ou mamelouke (Circassiens, G\u00e9orgiens) \u2013 cas des Sabeb-Ettaba\u00e2, des Agha, des Kahia, des Ca\u00efd Essebsi, des Bach Mamelouk ou des Bach Hamba \u2013 et appartenaient \u00e0 l\u2019aristocratie militaire et \u00e0 l\u2019administration. D\u2019autres sont arabes ou autochtones, comme les Lasram (Y\u00e9m\u00e9nites), les Ben Ayed (Jerbiens), leurs rivaux les Belhadj ou encore les Jellouli. Jusqu\u2019au milieu du XIXe si\u00e8cle, les ministres du bey ne percevaient pas de salaires, mais recevaient des gratifications en nature, sous forme de domaines agricoles.<\/p>\n<p>L\u2019instauration du protectorat fran\u00e7ais (1881) priva les familles mameloukes de leur raison d\u2019\u00eatre militaire et provoqua la fusion progressive (mariages) des familles makhzen et patriciennes tunisoises, pour donner naissance \u00e0 une sorte de caste homog\u00e8ne, mais relativement ouverte : les beldis. Partageant les m\u00eames codes, cultivant les m\u00eames formes de sociabilit\u00e9, ces derniers \u00e9taient reconnaissables \u00e0 leur tenue vestimentaire. V\u00eatus d\u2019amples djellabas, ils portaient la ch\u00e9chia et la moustache \u00e0 la turque, habitaient des palais ou des maisons cossues de la M\u00e9dina, la ville arabe, et poss\u00e9daient une r\u00e9sidence d\u2019\u00e9t\u00e9 attenante \u00e0 leur senia (\u00ab domaine \u00bb), dans les environs de Tunis. G\u00e9n\u00e9ralement monogames, ils vivaient et se mariaient entre eux. Conservateurs attach\u00e9s \u00e0 leurs traditions, \u00e0 leur art de vivre, \u00e0 leurs bonnes mani\u00e8res, \u00e0 leur parler distingu\u00e9 et \u00e0 leur cuisine raffin\u00e9e, ils formaient l\u2019\u00e9lite de la soci\u00e9t\u00e9 tunisienne du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9veil de la conscience nationale. \u00c0 travers les figures d\u2019Ali Bach Hamba, fondateur, en 1907, du quotidien Le Tunisien, et du cheikh Abdelaziz Tha\u00e2lbi, un zitounien auteur du pamphlet La Tunisie martyre (1920) et fondateur, la m\u00eame ann\u00e9e, du Parti lib\u00e9ral constitutionnel tunisien, le \u00ab Vieux Destour \u00bb, l\u2019\u00e9lite citadine tunisoise a largement contribu\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9veil de la conscience nationale.<\/p>\n<p>Le Dr Mahmoud el-Materi fut, avec Habib Bourguiba, l\u2019un des fondateurs du N\u00e9o-Destour, en 1934, avant de si\u00e9ger dans le gouvernement Chenik, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1940. Pourtant, la post\u00e9rit\u00e9 a eu tendance \u00e0 minorer voire \u00e0 gommer cet apport. \u00ab L\u2019Histoire est toujours r\u00e9\u00e9crite par les vainqueurs, constate le Pr Sa\u00efd Mestiri, chirurgien et auteur de nombreux ouvrages, dont une c\u00e9l\u00e8bre biographie en deux volumes de Moncef Bey, le roi r\u00e9sistant (1942-1943). On a tent\u00e9 d\u2019opposer les r\u00e9sistants originaires du Sahel [la r\u00e9gion natale de Bourguiba] aux notables beldis, pr\u00e9sent\u00e9s comme pusillanimes et inf\u00e9od\u00e9s au palais beylical. Et \u00e0 l\u2019occupant. \u00bb<br \/>\nLe protectorat a favoris\u00e9 l\u2019\u00e9closion d\u2019une tr\u00e8s entreprenante et tr\u00e8s agressive bourgeoisie agraire, industrielle et commerciale. \u00c0 l\u2019inverse, note l\u2019\u00e9crivain Fay\u00e7al Bey, \u00ab l\u2019aristocratie traditionnelle a rat\u00e9 sa reconversion. Elle s\u2019est ent\u00eat\u00e9e \u00e0 g\u00e9rer son patrimoine \u00e0 l\u2019ancienne avec des m\u00e9thodes anachroniques. Ses revenus se sont effondr\u00e9s, mais elle a continu\u00e9 \u00e0 mener grand train. Son appauvrissement a commenc\u00e9 d\u00e8s le d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. \u00bb Pour \u00e9viter que leurs rejetons ne se m\u00e9langent au tout-venant des conscrits, les grandes familles avaient demand\u00e9 \u2013 et obtenu \u2013 que les jeunes de Tunis et de sa banlieue soient exempt\u00e9s de service militaire. Ce privil\u00e8ge n\u2019\u00e9tait \u00e9tendu \u00e0 d\u2019autres qu\u2019\u00e0 la condition que ceux-ci soient titulaires du certificat d\u2019\u00e9tudes. Anodine en apparence, cette disposition a suscit\u00e9 dans toute la R\u00e9gence une farouche \u00e9mulation scolaire. R\u00e9sultat : d\u00e8s les premi\u00e8res d\u00e9cennies du XXe si\u00e8cle, les Sah\u00e9liens poss\u00e9daient globalement un niveau d\u2019instruction sup\u00e9rieur \u00e0 celui des Tunisois de souche.<\/p>\n<p>Tr\u00e8s t\u00f4t, le mouvement national a donc \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre d\u2019une vive rivalit\u00e9 entre \u00e9lites anciennes et nouvelles. L\u2019une et l\u2019autre partageaient un m\u00eame \u00ab logiciel r\u00e9formiste \u00bb, mais leurs visions \u00e0 long terme et leurs modalit\u00e9s d\u2019action diff\u00e9raient radicalement.<br \/>\n\u00ab Le Vieux Destour \u00e9tait un parti de notables, de gens biens \u00e9lev\u00e9s, distingu\u00e9s, d\u2019arabisants form\u00e9s en majorit\u00e9 \u00e0 l\u2019universit\u00e9 religieuse de la Zitouna, explique un universitaire. Bourguiba et ses compagnons avaient, dans l\u2019ensemble, un profil et des vis\u00e9es tr\u00e8s diff\u00e9rents. Issus de la petite bourgeoisie du littoral, ils \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9s, avec d\u00e9dain, comme des Afaqiyin, ceux qui viennent de derri\u00e8re l\u2019horizon, un euph\u00e9misme servant \u00e0 d\u00e9signer les provinciaux. Ils avaient suivi un cursus moderne, bilingue, \u00e9taient aussi \u00e0 l\u2019aise en fran\u00e7ais qu\u2019en arabe, cultivaient une proximit\u00e9 avec le peuple, lui parlaient dans sa langue, en dialectal, et avaient l\u2019ambition de cr\u00e9er un grand parti de masse. \u00bb<\/p>\n<p>Cette rivalit\u00e9 a connu son paroxysme le 2 mars 1934, lors du congr\u00e8s de Ksar Hellal, qui d\u00e9boucha sur la scission du Destour et le triomphe des id\u00e9es bourguibistes. Elle s\u2019est quelque peu estomp\u00e9e par la suite. Nombre de fils de famille ont rejoint les rangs du N\u00e9o-Destour, certains devenant m\u00eame, \u00e0 l\u2019instar de Mongi Slim, Ta\u00efeb Mhiri, B\u00e9ji Ca\u00efd Essebsi ou d\u2019Ahmed Mestiri, de proches collaborateurs du futur pr\u00e9sident.<\/p>\n<p>L\u2019ind\u00e9pendance et les ann\u00e9es Wassila. L\u2019ind\u00e9pendance a acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 le nivellement et l\u2019homog\u00e9n\u00e9isation de la soci\u00e9t\u00e9 tunisienne. Les notables qui s\u2019\u00e9taient alli\u00e9s avec le bey pour tenter de faire obstacle \u00e0 l\u2019h\u00e9g\u00e9monie destourienne, puis avaient fray\u00e9 avec Salah Ben Youssef, l\u2019ancien bras droit devenu l\u2019adversaire de Bourguiba, ont \u00e9t\u00e9 marginalis\u00e9s. Les autres se sont fondus dans le creuset du parti-\u00c9tat. \u00ab Bourguiba a r\u00e9ussi la symbiose entre l\u2019aristocratie ralli\u00e9e au Destour et la petite bourgeoisie sah\u00e9lienne \u00bb, analyse le sociologue et sp\u00e9cialiste de la Tunisie, Vincent Geisser. En t\u00e9moigne la multiplication tr\u00e8s balzacienne des mariages entre filles de grandes familles d\u00e9class\u00e9es, ou en voie de l\u2019\u00eatre, et \u00ab roturiers \u00bb politiquement influents. Le plus embl\u00e9matique aura sans conteste \u00e9t\u00e9 celui du pr\u00e9sident lui-m\u00eame avec Wassila Ben Ammar.<\/p>\n<p>C\u00e9l\u00e9br\u00e9e le 12 avril 1962, dix-neuf ans jour pour jour apr\u00e8s leur premi\u00e8re rencontre, leur union \u00e9tait tout \u00e0 la fois un mariage d\u2019amour et une alliance politique. Elle a d\u00e9finitivement ent\u00e9rin\u00e9 le rapprochement entre \u00e9lites partisanes et grandes familles \u2013 m\u00eame si Wassila \u00e9tait issue d\u2019une branche relativement mineure et d\u00e9sargent\u00e9e de la dynastie Ben Ammar. Pour Bourguiba, fils de petits notables provinciaux qui avait eu \u00e0 souffrir de l\u2019arrogance et du m\u00e9pris des beldis pendant sa scolarit\u00e9 au coll\u00e8ge Sadiki de Tunis, ces noces ont constitu\u00e9 une d\u00e9licieuse revanche sociale.<\/p>\n<p>Jusque-l\u00e0, il avait men\u00e9 une politique plut\u00f4t hostile aux beldis. Il avait, par exemple, marginalis\u00e9 une personnalit\u00e9 aussi \u00e9minente que Tahar Ben Ammar (aucun lien de parent\u00e9 avec Wassila), le premier chef du gouvernement de l\u2019autonomie interne, qui, en 1956, fut d\u00e9f\u00e9r\u00e9 devant la Haute Cour de justice pour des motifs fallacieux. Il avait, par ailleurs, rabaiss\u00e9 la prestigieuse Zitouna au rang de simple facult\u00e9 de th\u00e9ologie. Et embastill\u00e9 certains de ses professeurs, sourcilleux gardiens du dogme musulman, parce qu\u2019ils s\u2019\u00e9taient oppos\u00e9s \u00e0 son code du statut personnel. Mais le \u00ab Combattant supr\u00eame \u00bb \u00e9tait trop fin politique pour prendre le risque de s\u2019ali\u00e9ner d\u00e9finitivement les grandes familles<\/p>\n<p>Jusqu\u2019en 1986, Wassila Ben Ammar a exerc\u00e9 une influence politique consid\u00e9rable et en a \u00e9videmment profit\u00e9 pour favoriser les int\u00e9r\u00eats de son clan et de ceux de ses courtisans. Parfois, elle a us\u00e9 de son pouvoir \u00e0 bon escient. Elle est, par exemple, directement \u00e0 l\u2019origine de la commutation de la peine de Moncef el-Materi, le p\u00e8re de Sakher, actuel gendre du pr\u00e9sident Ben Ali. \u00c2g\u00e9, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, de 24 ans, celui-ci avait \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 \u00e0 mort en compagnie de douze coaccus\u00e9s pour son implication dans le complot de d\u00e9cembre 1962.<br \/>\nDire qu\u2019elle a syst\u00e9matiquement favoris\u00e9 les beldis serait toutefois tr\u00e8s exag\u00e9r\u00e9. \u00ab Lors du congr\u00e8s de Monastir, en octobre 1971, elle a man\u0153uvr\u00e9 en coulisse pour torpiller le clan des Tunisois, ces lib\u00e9raux oppos\u00e9s \u00e0 la d\u00e9rive hyperpr\u00e9sidentialiste du r\u00e9gime dont les figures de proue \u00e9taient Ahmed Mestiri et Bahi Ladgham \u00bb, explique Sa\u00efd Mestiri. Wassila \u00e9tait avant tout une femme politique. D\u2019ailleurs, elle ne tardera pas \u00e0 se disputer avec le Premier ministre H\u00e9di Nouira, dont elle avait pourtant favoris\u00e9 les desseins, \u00e0 Monastir.<\/p>\n<p>Les ann\u00e9es Nouira. Ce dernier a \u00e9t\u00e9 l\u2019artisan du tournant lib\u00e9ral de la Tunisie. Son nom reste attach\u00e9 aux lois de 1972 en faveur de l\u2019investissement dans les soci\u00e9t\u00e9s offshore, qui a permis l\u2019essor de l\u2019industrie textile. \u00ab Il a fait entrer la Tunisie dans l\u2019\u00e8re industrielle, raconte un \u00e9conomiste. La plupart des grandes fortunes actuelles se sont constitu\u00e9es pendant les ann\u00e9es Nouira. Avant, l\u2019argent venait de la terre ou du n\u00e9goce. Avec la lib\u00e9ralisation, de nouvelles opportunit\u00e9s ont surgi dans l\u2019h\u00f4tellerie, l\u2019immobilier, la distribution et, un peu plus tard, la finance. \u00bb L\u2019\u00e9mergence de ce capitalisme priv\u00e9 (et familial) n\u2019aurait sans doute pas \u00e9t\u00e9 possible sans la b\u00e9n\u00e9diction de l\u2019\u00c9tat. Exon\u00e9rations fiscales, facilit\u00e9s d\u2019acc\u00e8s au cr\u00e9dit bancaire, multiplication des cr\u00e9ances douteuses : tout a \u00e9t\u00e9 bon pour favoriser la cr\u00e9ation de ces \u00ab champions nationaux \u00bb, dont beaucoup continuent de dominer l\u2019\u00e9conomie.<br \/>\nTr\u00e8s dynamiques, entreprenants, solidaires aussi, les Sfaxiens et les Djerbiens ont, en une d\u00e9cennie, r\u00e9ussi \u00e0 conqu\u00e9rir des positions extr\u00eamement avantageuses. Dirig\u00e9 par l\u2019ing\u00e9nieur sfaxien Abdelwahab Ben Ayed, Poulina (agroalimentaire, grande distribution, tourisme) est, avec ses 6 000 employ\u00e9s et ses 770 millions de dinars de chiffre d\u2019affaires, le premier groupe priv\u00e9 tunisien. Autre success story sudiste, celle du groupe de Hichem Elloumi, sp\u00e9cialis\u00e9 dans le c\u00e2blage \u00e9lectrique et \u00e9lectronique (Chakira, Coficab). Actif dans le b\u00e2timent et l\u2019agroalimentaire, le groupe de Lotfi Abdennadher, ancien pr\u00e9sident du Club sportif sfaxien, a, quant \u00e0 lui, int\u00e9gr\u00e9 le Top 10 des entreprises locales.<\/p>\n<p>La famille Ben Yedder, qui poss\u00e8de un empire avec des ramifications dans la banque (Amen Bank, ex-Cr\u00e9dit foncier d\u2019Alg\u00e9rie et de Tunisie) et l\u2019assurance (Comar), symbolise, avec celle des Ben Jem\u00e2a (Ben Jem\u00e2a Motors, concessionnaire BMW), la r\u00e9ussite des entrepreneurs jerbiens. Issus d\u2019une lign\u00e9e de grands commer\u00e7ants, ils ont eux aussi commenc\u00e9 dans l\u2019alimentaire (p\u00e2tisseries et caf\u00e9 Ben Yedder, caf\u00e9 Bondin). C\u2019est la pi\u00e8ce d\u00e9tach\u00e9e automobile qui a permis \u00e0 une autre famille jerbienne, les Mzabi, de prendre son essor, avant d\u2019embrasser des activit\u00e9s aussi vari\u00e9es que le commerce, l\u2019immobilier, la banque (participation dans l\u2019UIB) et la minoterie. Apr\u00e8s avoir d\u00e9but\u00e9 dans le n\u00e9goce du sucre, le groupe Doghri, alli\u00e9 aux Ben Jem\u00e2a, a, quant \u00e0 lui, r\u00e9ussi une spectaculaire diversification : Soci\u00e9t\u00e9 tunisienne des engrais chimiques (Stec), assurances La Carte, h\u00f4tellerie, finance<\/p>\n<p>Natif de Kairouan et patron du groupe Tunisian Travel Services (TTS), qui r\u00e9alise un chiffre d\u2019affaires sup\u00e9rieur \u00e0 400 millions de dinars (230 millions d\u2019euros) dans le tourisme et l\u2019a\u00e9rien (compagnie charter Nouvelair), Aziz Miled incarne un autre mod\u00e8le de r\u00e9ussite. Tout comme N\u00e9ji Mhiri, un Sah\u00e9lien de Hammam Sousse, qui dirige le groupe Meublatex. Sp\u00e9cialis\u00e9 \u00e0 l\u2019origine (1972) dans l\u2019ameublement, celui-ci a r\u00e9alis\u00e9 une belle perc\u00e9e dans le tourisme, gr\u00e2ce au rachat du groupe h\u00f4telier El-Mouradi.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9rosion de l\u2019influence des beldis saute aux yeux, mais cela ne signifie pas qu\u2019ils aient compl\u00e8tement disparu du paysage \u00e9conomique. H\u00e9di Jilani, l\u2019inamovible pr\u00e9sident de l\u2019Utica, le patronat tunisien, longtemps actionnaire de Lee Cooper, descend ainsi d\u2019une grande famille. Il a profit\u00e9 de l\u2019essor du textile pour faire fortune et s\u2019imposer comme l\u2019un des entrepreneurs les plus dynamiques et les plus influents du pays. Authentiquement beldia, la famille de Tahar Ben Ammar conserve pour sa part de vastes domaines \u00e0 la sortie nord de Tunis et poss\u00e8de de gros int\u00e9r\u00eats dans la banque, notamment l\u2019Arab Tunisian Bank (ATB).<br \/>\nLe groupe florissant fond\u00e9 par Ali Mabrouk et d\u00e9sormais dirig\u00e9 par ses enfants (Marwan, Isma\u00efl et Mohamed-Ali) contr\u00f4le l\u2019enseigne Monoprix et l\u2019hypermarch\u00e9 G\u00e9ant. Il s\u2019est aussi taill\u00e9 un empire dans l\u2019agroalimentaire (confiserie, biscuits Sa\u00efda) et l\u2019immobilier. Originaire de Monastir, o\u00f9 elle poss\u00e9dait de vastes oliveraies, la famille Mabrouk est aujourd\u2019hui peu ou prou assimil\u00e9e aux Tunisois. \u00ab Ce sont des gens qui ne sont pas \u00e0 proprement parler beldis \u2013 et ne se revendiquent d\u2019ailleurs pas comme tels -, explique un journaliste bien introduit dans la jet-set tunisoise, mais qui ne se sentent aucun point commun avec les nouveaux riches au luxe ostentatoire, qu\u2019ils consid\u00e8rent comme des aroubis (ploucs). Ils se sont \u00e9lev\u00e9s par l\u2019argent, mais poss\u00e9daient, \u00e0 la base, un certain statut social. Ils sont plut\u00f4t francophones, cultiv\u00e9s, lib\u00e9raux, et forment une nouvelle \u00e9lite que l\u2019on pourrait qualifier de carthaginoise. Un terme qui peut aussi bien s\u2019appliquer aux Miled ou aux Bouchamaoui. \u00bb.<\/p>\n<p>Affaires de famille. Les contours du capitalisme tunisien ont beaucoup chang\u00e9 depuis \u00ab l\u2019\u00e2ge d\u2019or \u00bb des ann\u00e9es 1970. Pourtant, les familles pr\u00e9cit\u00e9es, et quelques autres, continuent d\u2019en constituer l\u2019ossature. Les principes qui le r\u00e9gissent n\u2019ont gu\u00e8re \u00e9volu\u00e9. La culture du conglom\u00e9rat, avec des groupes pr\u00e9sentant un \u00e9ventail d\u2019activit\u00e9s extr\u00eamement \u00e9tendu et une faible int\u00e9gration verticale, pr\u00e9domine toujours. \u00c0 l\u2019aff\u00fbt de la moindre occasion, ses dirigeants n\u2019h\u00e9sitent pas \u00e0 faire jouer les r\u00e9flexes de solidarit\u00e9 r\u00e9gionale. Et \u00e0 s\u2019endetter pour couvrir leurs besoins de financement.<\/p>\n<p>\u00ab Les grands patrons tunisiens sont rest\u00e9s des patriarches, explique B\u00e9atrice Hibou, chercheur au Centre d\u2019\u00e9tudes et de recherches internationales (Ceri), \u00e0 Paris. Ils rechignent \u00e0 lever des fonds en Bourse, car cette solution \u00e9conomiquement plus efficace pr\u00e9sente l\u2019inconv\u00e9nient de diluer leur part dans le capital. Et d\u2019ouvrir les comptes de l\u2019entreprise aux regards \u00e9trangers. \u00bb<br \/>\nLes mariages sont rarement laiss\u00e9s au hasard. Si le temps de l\u2019endogamie est \u00e9videmment r\u00e9volu, les alliances ob\u00e9issent souvent \u00e0 des consid\u00e9rations patrimoniales. Ou politiques. \u00ab En jouant les marieuses, les m\u00e8res tunisiennes remplissent un peu le r\u00f4le d\u00e9volu aux d\u00e9partements fusion-acquisition des firmes occidentales \u00bb, s\u2019amuse un businessman.<br \/>\nMais le mariage est aussi un moyen de cultiver une certaine proximit\u00e9 avec le pouvoir. Les filles du pr\u00e9sident Zine el-Abidine Ben Ali se sont, en effet, toutes mari\u00e9es \u00e0 des hommes d\u2019affaires influents appartenant \u00e0 l\u2019establishment des grandes familles : les Zarrouk, les Chiboub, les Mabrouk, les Materi. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne, qui passionne les \u00e9chotiers de la gazette mondaine, n\u2019a pourtant rien de bien nouveau : il existait d\u00e9j\u00e0 sous Bourguiba, m\u00eame s\u2019il a peut-\u00eatre gagn\u00e9 en ampleur.<\/p>\n<p>Les liens existant entre la politique et les milieux \u00e9conomiques sont une \u00e9vidence et n\u2019ont d\u2019ailleurs rien de sp\u00e9cifiquement tunisien : ce n\u2019est pas Nicolas Sarkozy qui dira le contraire. La Tunisie est un petit pays o\u00f9 tout le monde se conna\u00eet. D\u00e9duire de ce qui pr\u00e9c\u00e8de que les grandes familles font la pluie et le beau temps serait cependant excessif. Proximit\u00e9 ne signifie pas implication. Tout au contraire, l\u2019\u00e9lite \u00e9conomique tunisienne est largement d\u00e9politis\u00e9e. Pragmatique, elle fait all\u00e9geance au syst\u00e8me, montre patte blanche quand il le faut et se garde toujours d\u2019entrer en opposition frontale avec le r\u00e9gime. Ce qui ne l\u2019emp\u00eache pas, en priv\u00e9, d\u2019exprimer parfois un certain malaise et de juger s\u00e9v\u00e8rement le comportement des \u00ab parvenus \u00bb jouissant de protections bien plac\u00e9es.<\/p>\n<p>Mais il serait impensable de voir ici un entrepreneur se transformer en homme politique \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un Silvio Berlusconi en Italie, d\u2019un Moshood Abiola au Nigeria ou d\u2019un Vicente Fox au Mexique. Depuis l\u2019ind\u00e9pendance et la marginalisation des vieilles familles proches du bey, la politique tunisienne est rest\u00e9e l\u2019affaire des \u00e9lites partisanes et technocratiques. Et chacun sait que la fortune et la r\u00e9putation ne sont nullement des gages d\u2019invuln\u00e9rabilit\u00e9. Les m\u00e9saventures de l\u2019homme d\u2019affaires Kamel Eltaief, tr\u00e8s en vue dans les ann\u00e9es 1990 et brutalement tomb\u00e9 en disgr\u00e2ce, l\u2019ont rappel\u00e9 \u00e0 ceux qui l\u2019auraient oubli\u00e9. La relation entre pouvoir \u00e9conomique et pouvoir politique est fondamentalement asym\u00e9trique. \u00ab C\u2019\u00e9tait vrai en 1956 et cela le reste aujourd\u2019hui, conclut Vincent Geisser. Aucun groupe social ne dispose d\u2019une assise suffisante pour faire pr\u00e9valoir ses int\u00e9r\u00eats en dehors de la protection ou de la bienveillance de l\u2019\u00c9tat. \u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tunisie : Que reste-t-il des grandes familles ? \u00c9crit par Samy Ghorbal \u00c0 l\u2019origine issues de l\u2019aristocratie et de la bourgeoisie tunisoises, elles ont consid\u00e9rablement \u00e9volu\u00e9 avec la mont\u00e9e en puissance des nouvelles \u00e9lites industrielles. Mais elles continuent de susciter jalousies et fantasmes. En chaque Tunisien sommeille un g\u00e9n\u00e9alogiste. 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