{"id":71748,"date":"2026-03-08T22:32:12","date_gmt":"2026-03-08T22:32:12","guid":{"rendered":""},"modified":"2026-03-08T22:32:12","modified_gmt":"2026-03-08T22:32:12","slug":"la-fievre-des-annees-70-par-rony-akrich","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/la-fievre-des-annees-70-par-rony-akrich\/","title":{"rendered":"LA FI\u00c8VRE DES ANN\u00c9ES 70! par Rony Akrich"},"content":{"rendered":"<div dir=\"auto\" style=\"text-align:start\">LA FI\u00c8VRE DES ANN\u00c9ES 70! par Rony Akrich<\/div>\n<div dir=\"auto\" style=\"text-align:start\">&nbsp;<\/div>\n<div dir=\"auto\" style=\"text-align:start\">&nbsp;<\/div>\n<div dir=\"auto\" style=\"text-align:start\">&nbsp;<\/div>\n<div dir=\"auto\" style=\"text-align:start\">Paris n\u2019\u00e9tait pas seulement une id\u00e9e : c\u2019\u00e9tait un corps. Un corps travers\u00e9 de frissons, de vapeurs, de saisons <span><\/span>int\u00e9rieures. Et la musique \u2014 toujours la musique \u2014 cousait nos deux faces, la festive et la militante, comme une m\u00eame houle. La pop d\u2019abord : elle nous ber\u00e7ait et nous \u00e9lectrisait, elle mettait de la couleur sur nos incertitudes, une insolence sur nos timidit\u00e9s. Dans nos t\u00eates tournaient les Rolling Stones, Bowie, Deep Purple, The Who, Led Zeppelin, Pink Floyd, Queen, Elton John ; et c\u00f4t\u00e9 fran\u00e7ais, Gainsbourg, Polnareff, Nino Ferrer, France Gall, Michel Berger, Johnny\u2026 La pop donnait du style \u00e0 nos h\u00e9sitations. Elle recollait nos fissures. Elle faisait du quotidien une sc\u00e8ne, de nos errances un film, et de nos maladresses une allure.<\/div>\n<div dir=\"auto\" style=\"text-align:start\">&nbsp;<\/div>\n<div dir=\"auto\" style=\"text-align:start\">Il y avait aussi, dans ce premier versant des ann\u00e9es 70, une poussi\u00e8re d\u2019utopie : l\u2019ombre port\u00e9e des hippies, la grande mythologie import\u00e9e de Woodstock et de l\u2019\u00eele de Wight. On n\u2019y \u00e9tait pas, mais on vivait de ses images \u2014 affiches, slogans, regards, guitares lev\u00e9es comme des drapeaux. La promesse d\u2019un monde lav\u00e9 de la violence par l\u2019incantation du \u201cpeace and love\u201d. Il y avait l\u00e0 quelque chose de beau : le refus de la brutalit\u00e9, l\u2019intuition que l\u2019existence pourrait \u00eatre plus l\u00e9g\u00e8re, plus fraternelle. Les noms circulaient comme des mots de passe : Joan Baez, pure et droite \u2014 une conscience qui chante ; Joe Cocker, gorge br\u00fbl\u00e9e, corps poss\u00e9d\u00e9 ; Bob Dylan, \u00e9nigme et proph\u00e8te ; Jimi Hendrix, l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 devenue chamanisme, la guitare comme incendie. Toute une procession d\u2019ombres et de lumi\u00e8res : on s\u2019y accrochait pour se donner une identit\u00e9, ou simplement pour tenir debout.<\/div>\n<div dir=\"auto\" style=\"text-align:start\">&nbsp;<\/div>\n<div dir=\"auto\" style=\"text-align:start\">Mais aucune \u00e9poque n\u2019offre ses extases sans ses retours de flamme. Et les effets secondaires travers\u00e8rent nos rues comme un parfum trop sucr\u00e9 : le patchouli, les pattes d\u2019eph, les discours de \u201cvibrations\u201d et de \u201ccosmos\u201d qui rempla\u00e7aient parfois la pens\u00e9e par un brouillard. On appelait cela \u201clib\u00e9ration\u201d \u2014 et c\u2019\u00e9tait souvent une fuite. Fuite de la discipline, fuite de la responsabilit\u00e9, fuite du r\u00e9el. La drogue, surtout, est entr\u00e9e avec son faux sourire : au d\u00e9but, elle donnait l\u2019illusion d\u2019\u00e9largir le monde ; ensuite, elle r\u00e9tr\u00e9cissait les \u00eatres. Elle promettait l\u2019extase et livrait l\u2019ennui, la d\u00e9pendance, le trou noir. J\u2019ai vu des camarades devenir les fant\u00f4mes de leurs propres r\u00eaves : des corps trop jeunes d\u00e9j\u00e0 fatigu\u00e9s, des consciences qui se croyaient \u201couvertes\u201d alors qu\u2019elles s\u2019\u00e9teignaient. Et j\u2019ai compris, sans grand discours, une le\u00e7on rude : tout ce qui pr\u00e9tend vous rendre libre sans vous rendre plus responsable n\u2019est pas une lib\u00e9ration \u2014 c\u2019est une sortie de route.<\/div>\n<div dir=\"auto\" style=\"text-align:start\">&nbsp;<\/div>\n<div dir=\"auto\" style=\"text-align:start\">Puis, \u00e0 partir de 1975, la jeunesse prit feu autrement. Le disco arriva, et la nuit ne fut plus une parenth\u00e8se : elle devint un territoire, une fronti\u00e8re que l\u2019on franchissait. On entrait dans une bo\u00eete comme on entre dans un autre pays : vestiaire, couloir, n\u00e9ons, miroirs, sueur \u2014 et soudain la basse qui vous prend par le ventre. Un whisky-cola \u00e0 la main, sucre et br\u00fblure, m\u00e9lange parfaitement adolescent : on se donnait du courage \u00e0 la gorg\u00e9e, comme on se donne une contenance. On dansait jusqu\u2019au bout de la nuit, pas seulement pour oublier : pour tenir. Pour refuser la grisaille. Pour \u00eatre ensemble sans devoir s\u2019expliquer.<\/div>\n<div dir=\"auto\" style=\"text-align:start\">Donna Summer, Chic, Gloria Gaynor, Bee Gees, Village People, KC and the Sunshine Band, Sister Sledge, Earth, Wind &amp; Fire, Boney M \u2014 et chez nous, Cerrone, Patrick Hernandez, Sheila &amp; B. Devotion, Dalida : une arm\u00e9e de basses et de voix qui faisait de la foule une fraternit\u00e9 instantan\u00e9e. La bo\u00eete avait son peuple comme la manif avait le sien. Dans les deux cas, c\u2019\u00e9tait la m\u00eame faim : ne pas \u00eatre seul, sentir le \u201cnous\u201d, transformer l\u2019angoisse en mouvement. Et pourtant, au milieu de la transe disco, il y avait l\u2019instant que personne n\u2019osait m\u00e9priser : les slows.<\/div>\n<div dir=\"auto\" style=\"text-align:start\">&nbsp;<\/div>\n<div dir=\"auto\" style=\"text-align:start\">Les slows \u00e9taient nos minutes de v\u00e9rit\u00e9. Le disco donnait la puissance et l\u2019anonymat ; le slow rendait vuln\u00e9rable. La bo\u00eete changeait de temp\u00e9rature. Les voix baissaient. La foule s\u2019effa\u00e7ait, comme si la musique retirait le d\u00e9cor pour laisser la sc\u00e8ne nue. Il fallait choisir : rester au bord et jouer le dur, ou avancer. Un slow, ce n\u2019\u00e9tait pas seulement danser : c\u2019\u00e9tait demander une permission muette. Tu veux bien ? Et la r\u00e9ponse tenait \u00e0 presque rien : une main qui ne se retire pas, un pas qui s\u2019accorde, une proximit\u00e9 accept\u00e9e.<\/div>\n<div dir=\"auto\" style=\"text-align:start\">Je me souviens de ces chansons qui ont fait de nos timidit\u00e9s des cath\u00e9drales : Killing Me Softly de Roberta Flack, How Deep Is Your Love des Bee Gees, If You Leave Me Now de Chicago, Wonderful Tonight d\u2019Eric Clapton, Angie des Rolling Stones, Your Song d\u2019Elton John ; et en fran\u00e7ais, L\u2019\u00c9t\u00e9 indien de Joe Dassin, Julien Clerc dans Hair, Le Sud de Nino Ferrer, San Francisco de Maxime Le Forestier. Des chansons qui, pendant quelques minutes, faisaient taire la com\u00e9die sociale. L\u00e0, on ne pouvait plus jouer au cynique. On redevenait simplement humain : un adolescent sans armure, qui tremble parce que la vie, soudain, compte vraiment.<\/div>\n<div dir=\"auto\" style=\"text-align:start\">&nbsp;<\/div>\n<div dir=\"auto\" style=\"text-align:start\">Et puis il y eut une autre \u00e9cole : le cin\u00e9ma. Le cin\u00e9ma des ann\u00e9es 70 avait cette odeur de velours us\u00e9, de poussi\u00e8re chaude, de fum\u00e9e accroch\u00e9e aux manteaux. On y entrait pour se cacher du monde, et l\u2019on en ressortait avec le monde dans la poitrine. Deux heures de noir partag\u00e9 \u2014 et la sensation qu\u2019une image peut vous vieillir, vous \u00e9clairer, vous consoler, vous briser. On apprenait que la beaut\u00e9 peut \u00eatre sombre ; que la v\u00e9rit\u00e9 n\u2019est pas toujours \u201cmorale\u201d ; et que l\u2019homme se r\u00e9v\u00e8le moins dans les slogans que dans les zones grises, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on choisit, o\u00f9 l\u2019on c\u00e8de, o\u00f9 l\u2019on r\u00e9siste.<\/div>\n<div dir=\"auto\" style=\"text-align:start\">&nbsp;<\/div>\n<div dir=\"auto\" style=\"text-align:start\">Il y avait Melville et son Cercle rouge : polar g\u00e9om\u00e9trique, fatalisme froid, \u00e9l\u00e9gance du destin. Il y avait Ophuls et Le Chagrin et la piti\u00e9, ce documentaire qui fissurait le r\u00e9cit national en montrant la complexit\u00e9 de l\u2019Occupation, l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 des conduites, la m\u00e9moire comme champ de bataille. Il y avait Eustache et La Maman et la Putain, parole crue et d\u00e9senchantement, comme si l\u2019apr\u00e8s-Mai 68 r\u00e9v\u00e9lait la fatigue de ses propres promesses. C\u00f4t\u00e9 italien : Bertolucci et Le Conformiste, o\u00f9 le fascisme n\u2019est pas seulement une id\u00e9ologie, mais une demande d\u2019ordre nich\u00e9e dans la l\u00e2chet\u00e9 intime ; Elio Petri et Enqu\u00eate sur un citoyen au-dessus de tout soup\u00e7on, satire noire d\u2019un pouvoir qui se prend pour la loi ; Fellini et Amarcord, souvenir-carnaval, nostalgie rieuse et m\u00e9lancolie d\u2019une Italie provinciale.<\/div>\n<div dir=\"auto\" style=\"text-align:start\">&nbsp;<\/div>\n<div dir=\"auto\" style=\"text-align:start\">Et puis l\u2019Am\u00e9rique : The Godfather \u2014 trag\u00e9die classique en costume, le crime comme famille et l\u2019Am\u00e9rique comme mythologie ; Chinatown \u2014 corruption, manipulation, v\u00e9rit\u00e9 impossible ; Taxi Driver \u2014 solitude urbaine, d\u00e9rive, violence int\u00e9rieure ; Apocalypse Now \u2014 le Vietnam comme descente aux enfers, hallucination morale et politique. Ces films ne nous distraient pas : ils nous augmentaient. Ils faisaient de nous des \u00eatres plus denses. Pas plus faciles, pas plus purs \u2014 plus lucides. Ils nous apprenaient une le\u00e7on qu\u2019aucune morale simple n\u2019enseigne : le r\u00e9el est \u00e9pais, et c\u2019est dans son \u00e9paisseur que l\u2019on se d\u00e9couvre.<\/div>\n<div dir=\"auto\" style=\"text-align:start\">C\u2019est pourquoi nous \u00e9tions f\u00e9briles \u00e0 la sortie : nous venions de sentir la vie plus intense. Et cette effervescence-l\u00e0, ce tremblement de lucidit\u00e9, reste peut-\u00eatre la seule nostalgie valable : non pas regretter un \u00e2ge d\u2019or, mais se souvenir d\u2019un temps o\u00f9 une image pouvait vous faire grandir en marchant.<\/div>\n<div dir=\"auto\" style=\"text-align:start\">Le cin\u00e9ma, surtout, \u00e9tait le d\u00e9cor parfait du premier amour. Ce premier amour subjuguant, celui qui vous prend non pas comme une histoire mais comme un sortil\u00e8ge. Une apparition dans un halo de lumi\u00e8re : un visage, un rire, une m\u00e8che, une mani\u00e8re de se tourner. Et soudain, tout le reste devenait secondaire. On se croyait militant, on se croyait dur, on se croyait libre \u2014 et l\u2019on d\u00e9couvrait qu\u2019une seule personne peut vous rendre fragile comme un enfant. Non pas fragile au sens faible : fragile au sens vrai. Car aimer, au fond, c\u2019est accepter de ne plus \u00eatre prot\u00e9g\u00e9 par ses r\u00f4les. C\u2019est apprendre, d\u2019un seul coup, que la vie n\u2019est pas un discours : c\u2019est une pr\u00e9sence.<\/div>\n<div dir=\"auto\" style=\"text-align:start\">&nbsp;<\/div>\n<div dir=\"auto\" style=\"text-align:start\">Et c\u2019est peut-\u00eatre cela, la le\u00e7on la plus durable de cette fi\u00e8vre : une \u00e9poque peut vous donner des musiques, des nuits, des films, des slogans \u2014 mais ce qui reste, ce qui forme, ce qui vous fa\u00e7onne pour toujours, c\u2019est ce moment pr\u00e9cis o\u00f9 vous sentez que l\u2019existence n\u2019est pas une th\u00e9orie. Elle est un battement. Une intensit\u00e9. Une responsabilit\u00e9. Et parfois, une main qui ne se retire pas.<\/div>\n<div dir=\"auto\" style=\"text-align:start\">&nbsp;<\/div>\n<div dir=\"auto\" style=\"text-align:start\">&nbsp;<\/div>\n<div dir=\"auto\" style=\"text-align:start\">\u00a9 2026 Rony Akrich<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>LA FI\u00c8VRE DES ANN\u00c9ES 70! par Rony Akrich &nbsp; &nbsp; &nbsp; Paris n\u2019\u00e9tait pas seulement une id\u00e9e : c\u2019\u00e9tait un corps. Un corps travers\u00e9 de frissons, de vapeurs, de saisons int\u00e9rieures. Et la musique \u2014 toujours la musique \u2014 cousait nos deux faces, la festive et la militante, comme une m\u00eame houle. 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