{"id":7249,"date":"2014-08-18T23:35:09","date_gmt":"2014-08-18T23:35:09","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=7249"},"modified":"2014-08-19T04:48:53","modified_gmt":"2014-08-19T04:48:53","slug":"karine-tuil-ou-les-grandes-esperances","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/karine-tuil-ou-les-grandes-esperances\/","title":{"rendered":"Karine Tuil ou les grandes esp\u00e9rances"},"content":{"rendered":"<p>\n\tKarine Tuil ou les grandes esp&eacute;rances<\/p>\n<div>\n\t&nbsp;<\/div>\n<div id=\"gauche\">\n<article>\n<header>\n<div id=\"entete_article\">\n<p>\n\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"entete2_article\">\n\t\t&nbsp;<\/div>\n<\/header>\n<div>\n<p>\n\t\t\tOn pourrait dire de&nbsp;L&#39;invention de nos vies&nbsp;qu&#39;il raconte un triangle amoureux. On pourrait dire qu&#39;il est un roman social, magnifiquement contemporain dans sa fa&ccedil;on de sonder les rapports de classe au XXIe si&egrave;cle, terrible dans sa description d&#39;un monde de prostitution g&eacute;n&eacute;ralis&eacute;e. On pourrait en dire, aussi, qu&#39;il porte un f&eacute;minisme douloureux. Qu&#39;il est un roman sur le roman, ses trahisons, la presque impossibilit&eacute; de l&#39;&eacute;criture. On pourrait dire, enfin, qu&#39;il est merveilleusement &eacute;crit, sans effets, sans clinquant.<\/p>\n<p>\n\t\t\tOn aurait toujours raison, sans doute, et la meilleure preuve du talent de Karine Tuil dans son dernier livre est peut-&ecirc;tre, justement, dans la difficult&eacute; &agrave; le d&eacute;crire. De qui s&#39;agit-il ? De Samir, Samuel et Nina. Le premier, fils d&#39;immigr&eacute;s tunisiens, a grandi dans les HLM glauques de la banlieue parisienne. Samuel a &eacute;t&eacute; adopt&eacute; &agrave; la naissance par un couple d&#39;intellectuels juifs avec qui il rompt en apprenant, &agrave; l&#39;adolescence, qu&#39;il n&#39;est pas leur fils biologique. Entre l&#39;un et l&#39;autre : la flamboyante Nina, que Samuel a su conqu&eacute;rir. Les trois jeunes gens se rencontrent pendant leurs &eacute;tudes. Nina s&#39;&eacute;prend de Samir et manque de quitter pour lui son premier amour ; Samuel, en mena&ccedil;ant de se suicider, obtient qu&#39;elle reste aupr&egrave;s de lui : explosion du triangle. Samir s&#39;enfuit et, alors qu&#39;il entame sa vie professionnelle, se prend &agrave; contracter son nom en &quot;Sami&quot; et &agrave; piller en partie l&#39;identit&eacute; de son ancien camarade pour se cr&eacute;er une nouvelle vie. Devenu un brillant avocat aux&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.lepoint.fr\/tags\/etats-unis\">&Eacute;tats-Unis<\/a>&nbsp;il &eacute;pouse, en se faisant passer pour s&eacute;farade, une fille de la grande bourgeoisie juive. Samuel, lui, m&egrave;ne une vie d&#39;&eacute;crivain rat&eacute; et Nina, toujours &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, devient mannequin pour Carrefour.&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t\tJusqu&#39;&agrave; ce que le triangle se reforme et que se mette en branle la machine &agrave; d&eacute;construire les illusions et &agrave; broyer les hommes. Car&nbsp;L&#39;invention de nos vies&nbsp;est construit comme une trag&eacute;die. N&#39;y a-t-il par, sur le cou de Samir, cette cicatrice qui le nargue, rappelle d&#39;o&ugrave; il vient, lui annonce, d&eacute;j&agrave;, qu&#39;il n&#39;&eacute;chappera pas &agrave; la v&eacute;rit&eacute; de ses origines malgr&eacute; ses braves efforts ? Restera, comme lot d&#39;am&egrave;re consolation, la libert&eacute; de n&#39;&ecirc;tre plus beau, puissant, ni envi&eacute;. &quot;Au suivant !&quot;<\/p>\n<p>\n\t\t\t<a href=\"http:\/\/www.lepoint.fr\/tags\/grasset\">Grasset<\/a>, 493 pages, 20 euros.&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.lepoint.fr\/dossiers\/livres\/meilleur-rentree-litteraire-2013\/\" title=\"\">Retrouvez notre dossier &quot;Le meilleur de la rentr&eacute;e litt&eacute;raire&quot;<\/a>.<\/p>\n<p>\t\t<media type=\"text\"><\/p>\n<p>\n\t\t\tD&Eacute;COUVREZ&nbsp;un extrait de &quot;L&#39;invention de nos vies&quot; (p. 47-53) :<\/p>\n<p>\n\t\t\tNon seulement Rahm Berg ne l&#39;avait pas tu&eacute; mais il lui avait donn&eacute; sa fille et un penthouse de trois cents m&egrave;tres carr&eacute;s avec vue sur Central Park, un appartement que l&#39;une des plus prestigieuses agences immobili&egrave;res de la c&ocirc;te Est avait &eacute;valu&eacute; &agrave; plus de dix-sept millions de dollars. Il aurait pu dire non mais il n&#39;avait pas cette fiert&eacute;-l&agrave;. Cette donation confortait sa singularit&eacute;, pensait-il. En somme, c&#39;&eacute;tait une dot. Et quelle dot ! Cinq chambres, six salles de bains, une terrasse de soixante-dix m&egrave;tres carr&eacute;s dont une, privative, sur laquelle il avait fait installer un jacuzzi. Il voulait que sa fille se sente bien. Qu&#39;elle soit heureuse &#8211; et le bonheur, c&#39;&eacute;tait de se r&eacute;veiller dans une chambre spacieuse, de prendre son petit-d&eacute;jeuner avec vue sur New York, de feuilleter le&nbsp;New York Times&nbsp;et d&#39;y lire son nom. Berg le disait en riant, mais il le disait quand m&ecirc;me : &quot;Ma fille est une princesse.&quot; C&#39;&eacute;tait d&#39;ailleurs ainsi que l&#39;avait surnomm&eacute;e Samir : &quot;My jewish princess&quot; &#8211; ma princesse juive. &Agrave; l&#39;entr&eacute;e, et sur l&#39;encadrement de chaque porte de l&#39;appartement, le p&egrave;re, accompagn&eacute; du grand-p&egrave;re, kippa et grand chapeau noir sur la t&ecirc;te, avait pos&eacute; une mezouza en verre. Vingt bo&icirc;tiers au total. Vingt petites bo&icirc;tes contenant une pri&egrave;re en h&eacute;breu demandant &agrave; l&#39;&Eacute;ternel la protection du foyer. C&#39;&eacute;tait un rituel important. Il n&#39;avait oubli&eacute; aucune porte alors que c&#39;&eacute;tait sur la t&ecirc;te de sa fille qu&#39;il aurait d&ucirc; planter le bo&icirc;tier, pour la prot&eacute;ger elle. Une fille, une maison et une vie juive &#8211; voil&agrave; ce qu&#39;il lui avait offert. Bon, &ccedil;a n&#39;avait pas &eacute;t&eacute; facile, il avait fallu s&#39;imposer, plaider sa cause aupr&egrave;s du patriarche mais apr&egrave;s tout, convaincre, c&#39;&eacute;tait son m&eacute;tier. Il lui avait fallu plaire &agrave; la m&egrave;re, une grande blonde hyper-prolixe, m&egrave;re de famille plus que parfaite, une dermatologue capable de d&eacute;tecter la malignit&eacute; d&#39;un m&eacute;lanome au premier coup d&#39;oeil, une cuisini&egrave;re hors pair qui pr&eacute;parait jusqu&#39;&agrave; cent vingt beignets maison les soirs de Hanouccah, une sportive accomplie, sa fille avait de qui tenir, une de ces femmes &agrave; forte personnalit&eacute; dont toute l&#39;existence semblait tourner autour de son foyer.<\/p>\n<p>\n\t\t\tTu es un bon fils et, j&#39;esp&egrave;re, UN BON MUSULMAN.<\/p>\n<p>\n\t\t\tPourquoi est-ce qu&#39;il repensait &agrave; cette phrase en p&eacute;n&eacute;trant sur le lieu de la f&ecirc;te ? Pourquoi maintenant ? C&#39;&eacute;tait son anniversaire qu&#39;on allait c&eacute;l&eacute;brer, pas une f&ecirc;te juive. On n&#39;allait pas l&#39;accueillir avec une musique klezmer et le porter sur une chaise pour le lancer dans les airs en criant &quot;mazal tov !&quot;. Il ne devait m&ecirc;me pas y songer :&nbsp;le juda&iuml;sme est un point de d&eacute;tail dans ma vie. Alors pourquoi ne pensait-il qu&#39;&agrave; &ccedil;a ? Pourquoi avait-il chaud tout &agrave; coup ? Il transpirait, sa chemise &eacute;tait humide (et pas n&#39;importe laquelle, une chemise &agrave; plus de trois cents dollars, taill&eacute;e dans le meilleur tissu, le plus a&eacute;r&eacute;, le plus fin, tellement mouill&eacute;e qu&#39;elle collait &agrave; sa peau, et une image de son p&egrave;re s&#39;imprima en lui, obs&eacute;dante, son p&egrave;re rentrant du travail, sa chemise bon march&eacute; tach&eacute;e d&#39;aur&eacute;oles jaunes sous les bras et exhalant une odeur forte de transpiration qui impr&eacute;gnait chaque pi&egrave;ce dans laquelle il entrait &#8211; une &eacute;manation qu&#39;il associait invariablement &agrave; la mis&egrave;re). Il suait comme un marathonien. C&#39;&eacute;tait l&#39;angoisse. Il savait &#8211; au fond, il le savait depuis le premier jour &#8211; que le juda&iuml;sme n&#39;&eacute;tait pas un d&eacute;tail, il &eacute;tait&nbsp;toute&nbsp;sa vie. On le prenait pour un juif. Ses associ&eacute;s &eacute;taient juifs, sa femme &eacute;tait juive et, par un effet de rebond, ses enfants seraient juifs. La plupart de ses amis &eacute;taient juifs. Ses beaux-parent n&#39;&eacute;taient pas seulement des juifs mais des juifs pratiquants, des juifs orthodoxes. Qui arr&ecirc;taient de travailler du vendredi soir au coucher du soleil au samedi soir &agrave; la tomb&eacute;e de la nuit. Qui consultaient des rabbins comme d&#39;autres des cartomanciennes pour savoir quelle d&eacute;cision prendre, quelle attitude adopter. Qui respectaient au moins 400 des 613 commandements. Qui partaient fr&eacute;quemment en&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.lepoint.fr\/tags\/israel\">Isra&euml;l<\/a>, &agrave; J&eacute;rusalem, pour prier devant le mur des Lamentations, prier et noter des voeux sur un papier qu&#39;ils introduisaient dans l&#39;un des interstices br&ucirc;lants du mur. La seule fois o&ugrave; il avait accompagn&eacute; son beau-p&egrave;re (un an apr&egrave;s sa rencontre avec Ruth, ils n&#39;&eacute;taient pas encore mari&eacute;s, pas m&ecirc;me fianc&eacute;s, c&#39;&eacute;tait un voyage initiatique &#8211; et une &eacute;preuve car il avait perdu un litre d&#39;eau devant les douaniers isra&eacute;liens, litt&eacute;ralement liqu&eacute;fi&eacute; par la peur d&#39;&ecirc;tre d&eacute;masqu&eacute; devant Ruth et son p&egrave;re), cette seule et unique fois, il avait r&eacute;ussi &agrave; subtiliser le petit bout de papier que Berg avait gliss&eacute; dans la fente et l&#39;avait d&eacute;pli&eacute; discr&egrave;tement pour le lire : &quot;O Toi l&#39;&Eacute;ternel mon Dieu, Roi de l&#39;Univers, je Te demande :<\/p>\n<p>\n\t\t\tVoeu num&eacute;ro 1 : De prot&eacute;ger ma famille, de lui assurer une bonne sant&eacute;.<\/p>\n<p>\n\t\t\tVoeu num&eacute;ro 2 : De m&#39;aider &agrave; conserver ce que j&#39;ai acquis.&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t\tVoeu num&eacute;ro 3 : Que ma fille se d&eacute;tache de Sam TAHAR.&quot;<\/p>\n<p>\n\t\t\tBerg avait trois voeux &agrave; faire, trois voeux qu&#39;il &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s certain de voir se r&eacute;aliser car il avait la foi, il y croyait, c&#39;&eacute;tait un mystique, il n&#39;avait qu&#39;un minuscule bout de papier et quelques minutes pour y r&eacute;diger ses volont&eacute;s, il devait &ecirc;tre bref, concis, et tout ce qu&#39;il trouvait &agrave; demander &agrave; Dieu, c&#39;&eacute;tait que sa fille se d&eacute;tach&acirc;t de &quot;Sam Tahar&quot;. Il ne disait pas : Seigneur, gu&eacute;ris ma m&egrave;re (qui, &agrave; cette &eacute;poque, &eacute;tait atteinte d&#39;un cancer du foie avec m&eacute;tastases), Seigneur, donne un enfant en bonne sant&eacute; &agrave; ma petite soeur (car elle &eacute;tait enceinte de trois mois et l&#39;un de ses dosages sanguins, trop &eacute;lev&eacute;, impliquait qu&#39;une amniocent&egrave;se f&ucirc;t r&eacute;alis&eacute;e), non, devant la pierre chauff&eacute;e &agrave; blanc par le soleil, devant l&#39;un des paysages les plus &eacute;blouissants du monde, un de&nbsp;<br \/>\n\t\t\tces paysages d&#39;une beaut&eacute; sid&eacute;rante que l&#39;on ne peut regarder sans &ecirc;tre &eacute;mu aux larmes, sans &ecirc;tre assailli de questionnements existentiels, il pensait &agrave; Tahar et il y pensait n&eacute;gativement. Il voulait qu&#39;il disparaisse de la vie de sa fille, qu&#39;il d&eacute;gage. Qu&#39;est-ce qu&#39;il savait de cet homme ? Rien, ou pas grand-chose. Ne pas croire que Berg avait accept&eacute; de donner la main de sa fille sans preuve. Tahar pr&eacute;tendait ne pas poss&eacute;der l&#39;acte de mariage religieux de ses parents : &quot;Ils ont d&ucirc; le perdre et les archives du Consistoire ont br&ucirc;l&eacute;.&quot; Il n&#39;avait pas de famille. Comment le croire ? Berg n&#39;aimait pas &ccedil;a, on &eacute;tait juif ou pas. Sa parole ? Elle ne valait rien. Son pr&eacute;nom plaidait pour lui, d&#39;accord. Sam, c&#39;&eacute;tait le diminutif de Samuel, non ? Et &quot;Sami&quot;, ce petit surnom affectueux dont ses proches l&#39;avaient affubl&eacute;, il signifiait : &quot;Son nom est Dieu.&quot; Rien &agrave; dire, le pr&eacute;nom &eacute;tait irr&eacute;prochable. Le nom maintenant : Tahar. Un peu suspect, quand m&ecirc;me. Le p&egrave;re avait engag&eacute; un &eacute;tudiant sp&eacute;cialis&eacute; dans la g&eacute;n&eacute;alogie pour enqu&ecirc;ter. Et voil&agrave; ce qu&#39;il avait trouv&eacute; : &quot;Nom de famille arabe&nbsp;parfois&nbsp;port&eacute; par des juifs s&eacute;farades. Correspond &agrave; l&#39;arabe mais aussi &agrave; l&#39;h&eacute;breu &#8211; le mot est le m&ecirc;me &#8211;&nbsp;Tahir, celui qui est pur, int&egrave;gre, vertueux, honn&ecirc;te.&quot; &quot;Tout &agrave; fait moi&quot;, disait Sam. Tahar-le-pur, &ccedil;a faisait rire Berman. C&#39;&eacute;tait un nom proph&eacute;tique, une figure d&#39;inspiration biblique. Et c&#39;&eacute;tait vrai qu&#39;il avait l&#39;air honn&ecirc;te avec sa belle t&ecirc;te de juif d&#39;Afrique du Nord, ses cheveux noirs et brillants, souvent gomin&eacute;s &agrave; la fa&ccedil;on d&#39;un parrain de la Camorra, sa peau mate, son nez un peu busqu&eacute; et ses yeux charbonneux, per&ccedil;ants, aux paupi&egrave;res gonfl&eacute;es surmont&eacute;es de cils arachn&eacute;ens, un beau brun t&eacute;n&eacute;breux, rien &agrave; voir avec eux, des juifs ashk&eacute;nazes, blonds ou roux, &agrave; la peau claire, prot&eacute;g&eacute;e sept jours sur sept des rayons du soleil &#8211; cet&nbsp;Arabe&nbsp;&#8211; par une cr&egrave;me indice de protection 60, une casquette, des lunettes noires. Qu&#39;il f&ucirc;t s&eacute;farade, &ccedil;a les g&ecirc;nait, il le savait, &ccedil;a les d&eacute;go&ucirc;tait m&ecirc;me. Allons, soyons honn&ecirc;tes.&nbsp;Il n&#39;est pas comme Nous&nbsp;(il est moins bien que Nous, moins civilis&eacute;, moins int&eacute;gr&eacute;, moins subtil que Nous). Tout ce qu&#39;ils voyaient, c&#39;&eacute;tait un juif de culture arabe, et pour les Berg, pour la branche la plus snob de la famille, celle qui aspirait &agrave; une aristocratie pure, c&#39;&eacute;tait l&#39;horreur. Il avait beau &ecirc;tre raffin&eacute;, &eacute;duqu&eacute;, cultiv&eacute;, il &eacute;tait trop exub&eacute;rant, trop solaire, trop bronz&eacute;. Il parlait trop et trop fort quand ils chuchotaient ; il riait quand ils &eacute;taient graves ; il &eacute;tait l&eacute;ger alors qu&#39;ils &eacute;taient profonds. Il n&#39;&eacute;tait pas&nbsp;vraimentdes leurs. Et il y avait ce nom &quot;Tahar&quot; qui r&eacute;sonnait comme un mot &eacute;tranger, qui agressait l&#39;oreille. &quot;Tahar&quot;, &ccedil;a d&eacute;classait, &ccedil;a figeait. Ce fut d&#39;ailleurs l&#39;un des premiers aveux que le p&egrave;re de Ruth lui fit : &quot;Mes petits-enfants porteront le nom de Berg.&quot; Il l&#39;avait dit un peu brutalement, pour mettre les choses au point d&egrave;s le d&eacute;but, asseoir son autorit&eacute; : ici, le chef, c&#39;&eacute;tait lui. Tahar en &eacute;tait rest&eacute; statufi&eacute;. Et comment motivait-il une telle humiliation, une telle d&eacute;route ? Par quel r&eacute;flexe de classe esp&eacute;rait-il s&#39;en tirer &agrave; bon compte, sans cris, sans r&eacute;action violente ? &quot;Doucement&#8230; doucement&#8230; Venez par ici.&quot; Il avait des gestes paternels, on e&ucirc;t dit qu&#39;il allait le prendre dans ses bras. Il avait quelque chose &agrave; lui confier, quelque chose qu&#39;il n&#39;avait jamais os&eacute; raconter &agrave; personne. Rahm Berg avait le sens de l&#39;&eacute;motion, on s&#39;inclinait. Il ne lui dit pas : je ne veux pas que ma descendance porte un nom d&#39;Afrique du Nord. Il ne lui dit pas : il serait plus opportun, compte tenu de ma renomm&eacute;e, de mon statut, de mon influence politico-&eacute;conomique, que ma lign&eacute;e ait le m&ecirc;me nom que moi car c&#39;est un nom utile, socialement valorisant, un nom qui ouvre des portes, qui peut vous faire gagner dix-quinze ans. Il ne se mit pas en avant ; au contraire, il s&#39;effa&ccedil;a derri&egrave;re les siens. Il prit un air affect&eacute;, il semblait sinc&egrave;re, sans doute l&#39;&eacute;tait-il, et, d&#39;une voix &eacute;trangl&eacute;e non par les larmes mais par une sorte de rage contenue, il avoua &agrave; Tahar que la quasi-totalit&eacute; de sa famille avait &eacute;t&eacute; extermin&eacute;e pendant la guerre : &quot;Le nom de &quot;Berg&quot; est en voie d&#39;extinction. Les nazis ont extermin&eacute; mon nom. Ma fille est la derni&egrave;re Berg puisque je n&#39;ai pas eu de fils.&quot; Ce jour-l&agrave;, Tahar fut profond&eacute;ment &eacute;mu. Voil&agrave; pourquoi il accepta de donner le nom de Berg &agrave; ses enfants et renon&ccedil;a &agrave; perp&eacute;tuer celui de son p&egrave;re. Mais il avait toujours un pincement au coeur lorsqu&#39;il lisait les noms de ses enfants sur leurs cahiers : LUCAS BERG, 5 ans, et LISA BERG, 3 ans. M&ecirc;me physiquement, il ne leur avait rien transmis : avec leurs cheveux ch&acirc;tains et leur peau claire, les deux ressemblaient &agrave; leur m&egrave;re.<\/p>\n<p>\t\t<\/media><\/div>\n<\/article>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Karine Tuil ou les grandes esp&eacute;rances &nbsp; &nbsp; &nbsp; On pourrait dire de&nbsp;L&#39;invention de nos vies&nbsp;qu&#39;il raconte un triangle amoureux. On pourrait dire qu&#39;il est un roman social, magnifiquement contemporain dans sa fa&ccedil;on de sonder les rapports de classe au XXIe si&egrave;cle, terrible dans sa description d&#39;un monde de prostitution g&eacute;n&eacute;ralis&eacute;e. 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