{"id":7353,"date":"2013-08-25T22:04:25","date_gmt":"2013-08-25T22:04:25","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=7353"},"modified":"2013-08-25T22:04:25","modified_gmt":"2013-08-25T22:04:25","slug":"de-la-revelation-a-la-codification","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/de-la-revelation-a-la-codification\/","title":{"rendered":"De la r\u00e9v\u00e9lation \u00e0 la codification"},"content":{"rendered":"<div>\n<p>\n\t\tDe la r&eacute;v&eacute;lation &agrave; la codification<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<\/div>\n<div>\n\tPar&nbsp;Toualbi-Tha&auml;libi ISSAM<\/div>\n<div>\n\t&nbsp;<\/div>\n<div>\n\t&nbsp;<\/div>\n<div id=\"article_body\">\n\t<\/p>\n<p>\n\t\tL&#39;Hindouisme n&#39;est pas la seule tradition religieuse &agrave; justifier le d&eacute;clin des civilisations par l&#39;&laquo;ass&egrave;chement&raquo; de leurs syst&egrave;mes juridiques.<\/p>\n<p>\n\t\tLa tradition v&eacute;dique professe que la dur&eacute;e d&#39;un cycle humain auquel elle donne le nom de Manvantara, se divise en quatre &acirc;ges correspondants &agrave; ceux que les traditions de l&#39;Antiquit&eacute; occidentale d&eacute;signaient sous le nom d&#39;&acirc;ges d&#39;or, d&#39;argent, de bronze et de fer. Selon la doctrine des yuga ou des &acirc;ges, toute civilisation &eacute;voluerait progressivement vers le d&eacute;clin en fonction d&#39;un &eacute;loignement croissant du Principe divin. Le cycle hindouiste commence par le Yuga Satya, une &eacute;poque dite domin&eacute;e par le spirituel et dont les communaut&eacute;s sont r&eacute;gies par des institutions souples et favorables &agrave; l&#39;&eacute;volution sociale. Les deuxi&egrave;me et troisi&egrave;me &acirc;ges d&eacute;crits par le Vedanta (1), le Treta Yuga et le Dvapara Yuga, renvoient quant &agrave; eux &agrave; un temps dans lequel l&#39;Esprit commence &agrave; &ecirc;tre oubli&eacute; par les hommes. Etant en proie &agrave; un appauvrissement spirituel croissant, les religieux vont tenter de combler leur vide int&eacute;rieur en se r&eacute;f&eacute;rant &agrave; des institutions de plus en plus rigides. La v&eacute;rit&eacute; n&#39;&eacute;tant toutefois &agrave; ce niveau de l&#39;&eacute;volution que partiellement occult&eacute;e, les institutions religieuses continuent quand m&ecirc;me &agrave; remplir leur fonction initiale et refl&eacute;ter l&#39;esprit qui les a fond&eacute;es. La situation va toutefois changer du tout au tout &agrave; partir du quatri&egrave;me &acirc;ge: le Kali-Yuga ou &laquo;&acirc;ge sombre&raquo;. Contrairement aux trois premi&egrave;res &eacute;poques, cet &acirc;ge se distingue par un obscurcissement total de la spiritualit&eacute; primordiale de l&#39;homme. N&#39;&eacute;tant plus en contact avec l&#39;Etre divin, les institutions religieuses se vident de leur esprit et se rigidifient enti&egrave;rement. L&#39;aboutissement de cet &acirc;ge marquera l&#39;av&egrave;nement d&#39;un temps individualiste caract&eacute;ris&eacute; par une n&eacute;gation pure et simple de l&#39;Esprit des lois et inaugurant un r&egrave;gne de violence et d&#39;anarchie: c&#39;est le d&eacute;clin de la civilisation (2).<\/p>\n<p>\t\t<strong>&laquo;Malheur &agrave; vous Pharisiens!&raquo;<\/strong><br \/>\n\t\tL&#39;Hindouisme n&#39;est pas la seule tradition religieuse &agrave; justifier le d&eacute;clin des civilisations par l&#39;&laquo;ass&egrave;chement&raquo; de leurs syst&egrave;mes juridiques. En retra&ccedil;ant le rapport du Christ &agrave; la Halakha (3) (droit talmudique), la tradition &eacute;vang&eacute;lique nous fournit, elle aussi, une m&eacute;taphore assez int&eacute;ressante sur ce subtil rapport entre la faillite des institutions l&eacute;gales et la d&eacute;cadence des nations. Selon le r&eacute;cit biblique, la Loi mosa&iuml;que se composait lors de sa r&eacute;v&eacute;lation en 1272 av. J-C de six-cent-trois commandements (mitzvot). Il revint ensuite aux Sopherim (les scribes) et aux Tanna&iuml;ms (les jurisconsultes) de la pr&eacute;server en la transcrivant sur les rouleaux sacr&eacute;s d&#39;une part, et en y apportant les commentaires n&eacute;cessaires pour son application, d&#39;autre part. Mais l&#39;oeuvre herm&eacute;neutique des l&eacute;galistes h&eacute;breux donnera au cours des si&egrave;cles naissance &agrave; une imposante tradition jurisprudentielle faite de d&eacute;cisions rabbiniques et d&#39;emprunts aux coutumes populaires (4). Il est aussi dit qu&#39;avec le temps, cette tradition prit pour les rabbins tellement d&#39;autorit&eacute; qu&#39;elle devint &agrave; leurs yeux aussi sacr&eacute;e que la Torah elle-m&ecirc;me. C&#39;est &agrave; cette m&ecirc;me id&eacute;e que le Christ faisait allusion lorsqu&#39;il adressait les reproches suivants &agrave; un groupe de Pharisiens (5): &laquo;Pourquoi transgressez-vous le commandement de Dieu pour vos traditions? Vous an&eacute;antissez la Loi de Dieu par votre tradition! Hypocrites, Isa&iuml;e avait bien proph&eacute;tis&eacute; sur vous quand il dit: Ce peuple m&#39;honore en vain en enseignant des pr&eacute;ceptes qui sont des commandements d&#39;hommes&raquo; (Matthieu, 15: 6-9). L&#39;Evangile conclut le r&eacute;cit en nous apprenant que le l&eacute;galisme tant d&eacute;fendu par les docteurs de la Loi finit par causer leur perte: le rejet obstin&eacute; du Nouveau Testament par les l&eacute;galistes h&eacute;breux am&egrave;nera le Christ &agrave; &eacute;mettre une s&eacute;rie de mal&eacute;dictions &agrave; leur encontre, parmi lesquelles la pr&eacute;diction de la destruction du Temple de J&eacute;rusalem, capitale du royaume d&#39;Isra&euml;l et symbole de dix si&egrave;cles d&#39;institutions. &laquo;Ce que vous contemplez, dit-il, des jours viendront o&ugrave; il n&#39;en restera pas pierre sur pierre: tout sera d&eacute;truit!&raquo; (Saint-Luc 21, 5-11). En effet, trente-cinq ans plus tard, le symbole institutionnel des H&eacute;breux s&#39;&eacute;croulait face &agrave; l&#39;invasion des arm&eacute;es romaines. Il n&#39;en reste aujourd&#39;hui qu&#39;un vestige, celui du Mur des Lamentations.<\/p>\n<p>\t\t<strong>&laquo;La lettre tue mais l&#39;esprit donne la vie&raquo;<\/strong><br \/>\n\t\tCette parabole &eacute;vang&eacute;lique fort instructive nous permet de mieux appr&eacute;hender les raisons pour lesquelles la tradition chr&eacute;tienne fit du rejet principiel du l&eacute;galisme l&#39;un de ses principaux dogmes religieux. &laquo;La lettre tue mais l&#39;esprit donne la vie&raquo;, disait &agrave; ce propos Saint-Paul dans son Epitre aux Romains. Il est aussi dit qu&#39;en tan&ccedil;ant ainsi le l&eacute;galisme pharisien, J&eacute;sus-Christ cherchait &agrave; apprendre aux hommes qu&#39;ind&eacute;pendamment de la lettre, la Loi de Mo&iuml;se poss&eacute;dait un esprit. Les Ap&ocirc;tres semblent avoir, d&egrave;s le d&eacute;but du Christianisme, saisi le message de leur ma&icirc;tre; on sait que les fondateurs de l&#39;&Eacute;glise primitive eurent souvent l&#39;occasion d&#39;&eacute;mettre des dispositions in&eacute;dites par rapport &agrave; la Loi mosa&iuml;que. Comme lorsque, par exemple, l&#39;ap&ocirc;tre Pierre outrepassa l&#39;interdit fait par la Torah d&#39;entrer dans la demeure d&#39;un non-circoncis. Ou lorsque celui-ci appuya au Concile (6) de J&eacute;rusalem de 49, la requ&ecirc;te de Paul en vue d&#39;autoriser les non-juifs &agrave; acc&eacute;der &agrave; la Sainte Parole.<br \/>\n\t\tLes dispositions instaur&eacute;es par les disciples de J&eacute;sus seront plus tard d&eacute;sign&eacute;es sous l&#39;appellation de la &laquo;tradition apostolique&raquo;. Cette tradition qui sera, comme on le sait, reconnue lors du premier concile universel de 325 comme la seconde source de l&#39;&Eacute;glise catholique apr&egrave;s les Saintes &Eacute;critures. Mais dans le m&ecirc;me temps, l&#39;&Eacute;glise romaine se proclama &ecirc;tre l&#39;h&eacute;riti&egrave;re de la mission apostolique des Ap&ocirc;tres, et ce faisant, poss&eacute;der une gr&acirc;ce particuli&egrave;re qui lui permet de conna&icirc;tre de mani&egrave;re infaillible les v&eacute;rit&eacute;s religieuses. A partir de l&agrave;, une tradition eccl&eacute;siastique allait petit &agrave; petit se constituer, d&#39;abord &agrave; partir d&#39;emprunts faits au corpus juridique romain, puis sur la base de compilations de d&eacute;crets pontificaux et conciliaires. Etrangement, cette tradition n&#39;allait pas tarder &agrave; faire &agrave; son tour l&#39;objet d&#39;un culte sans &eacute;gal de la part des catholiques, d&eacute;passant parfois celui qui &eacute;tait vou&eacute; aux Saintes Ecritures. Cette v&eacute;n&eacute;ration exag&eacute;r&eacute;e pour la Tradition constituera le principal &eacute;l&eacute;ment de contestation auquel se r&eacute;f&eacute;ra le protestantisme du quinzi&egrave;me si&egrave;cle pour d&eacute;fier l&#39;autorit&eacute; de l&#39;Eglise catholique. Contestation qui finira, comme on sait, par diviser la communaut&eacute; du Christ par d&#39;interminables guerres de religions.<br \/>\n\t\tBri&egrave;vement r&eacute;sum&eacute;e, cette tranche de l&#39;histoire des institutions juda&iuml;ques et chr&eacute;tiennes illustre bien la propension des orthodoxies religieuses &agrave; vouloir toujours s&#39;accaparer le monopole des Saintes Ecritures. Mais aussi le danger encouru par une telle attitude: r&eacute;guli&egrave;rement r&eacute;interpr&eacute;t&eacute; dans le cadre d&#39;une tradition humaine forc&eacute;ment limit&eacute;e, le Message divin finit par se banaliser avant de s&#39;ass&eacute;cher et perdre sa vocation atemporelle.<\/p>\n<p>\t\t<strong>&laquo;Vous suivrez le chemin de ceux qui vous ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute;&#8230;&raquo;<\/strong><br \/>\n\t\tNous comprenons mieux maintenant pourquoi l&#39;Islam accuse souvent juifs et chr&eacute;tiens d&#39;avoir trahi la R&eacute;v&eacute;lation au profit de la Tradition. En tenant compte des propos adress&eacute;s par le Christ aux Pharisiens, ou plus tard par Luther aux catholiques, on sait que le texte coranique reproche lui aussi aux adeptes du Juda&iuml;sme et du Christianisme d&#39;avoir plac&eacute; leurs traditions au-dessus des Ecritures: &laquo;Ils [les juifs et les chr&eacute;tiens] ont pris leurs scribes et leurs moines pour des dieux en dehors de Dieu&raquo; (Coran s9, v31); &laquo;Qu&#39;ils [les musulmans] ne soient pas comme ceux qui re&ccedil;urent le Livre [la Bible], du temps s&#39;est &eacute;coul&eacute; et leurs coeurs se sont endurcis&raquo; (Coran s57 v16).<br \/>\n\t\tCes admonestations coraniques auraient donc d&ucirc; inciter les savants de l&#39;Islam &agrave; tirer quelque le&ccedil;on de l&#39;exp&eacute;rience rabbinique et catholique pour prendre les dispositions n&eacute;cessaires afin de ne pas tomber dans le m&ecirc;me travers jud&eacute;o-chr&eacute;tien de la survalorisation de la tradition et du cloisonnement doctrinal qui semble avoir affect&eacute; les deux premi&egrave;res religions monoth&eacute;istes. Il semble que malgr&eacute; les mises en garde coraniques, la tradition musulmane &eacute;tait, elle aussi, vou&eacute;e au dogmatisme traditionnel que l&#39;Islam reproche aux religions juive et chr&eacute;tienne. D&#39;ailleurs, le Proph&egrave;te Mohammed (p.s.l) le comprit rapidement lorsqu&#39;il avoua un jour &agrave; ses fid&egrave;les: &laquo;Vous [musulmans] suivrez le chemin de ceux qui vous ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute; [juifs et chr&eacute;tiens]; m&ecirc;me s&#39;ils allaient &agrave; se diriger droit vers un ab&icirc;me, vous les suivrez quand m&ecirc;me&raquo; (al-Bukh&acirc;r&icirc;, h. 3221)<br \/>\n\t\tEn effet, il faut savoir qu&#39;apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; d&eacute;sign&eacute; en 623 comme chef spirituel et temporel de M&eacute;dine par ses habitants convertis &agrave; l&#39;Islam, le Proph&egrave;te Mohammed (p.s.l) allait, en sus de ses enseignements spirituels, prendre pr&egrave;s de dix ann&eacute;es pour doter la premi&egrave;re communaut&eacute; musulmane d&#39;un ensemble de r&egrave;gles sociales et mettre en place un certain nombre d&#39;institutions judiciaires. Apr&egrave;s le d&eacute;c&egrave;s du Proph&egrave;te (p.s.l) en 632, il reviendra aux quatre premiers califes (632-661) de prendre la rel&egrave;ve et de poursuivre le travail l&eacute;gislatif de leur ma&icirc;tre. Faisant bien entendu des cinq cents versets normatifs r&eacute;v&eacute;l&eacute;s dans le Coran et des quelques mille jugements et traditions du Proph&egrave;te (p.s.l) ou hadiths leur principal r&eacute;f&eacute;rent juridique, il arrivera souvent aux premiers souverains de l&#39;Islam d&#39;&eacute;mettre de nouvelles prescriptions juridiques, tant&ocirc;t sur la base de l&#39;analogie avec les normes coraniques, tant&ocirc;t en se r&eacute;f&eacute;rant &agrave; l&#39;intuition intellectuelle ou au droit coutumier des territoires nouvellement conquis par l&#39;Islam.<br \/>\n\t\tLa jurisprudence des califes formera, &agrave; l&#39;instar de la tradition apostolique, ce que l&#39;on appelle la &laquo;tradition califale&raquo; (sunnat al-khulaf&acirc;&#39;). Cette tradition juridique des califes allait entre la fin du VIIe et la moiti&eacute; du IXe si&egrave;cle, se prolonger &agrave; travers l&#39;oeuvre des premiers jurisconsultes (mudjtahid) ou &laquo;L&eacute;gislateurs de l&#39;Islam&raquo; comme aimait &agrave; les appeler Jean Damasc&egrave;ne (m.750). Ces derniers s&#39;&eacute;taient en effet vus attribuer une double fonction: oeuvrer, d&#39;une part, &agrave; trouver les solutions aux probl&egrave;mes juridiques &agrave; partir de l&#39;&eacute;nonc&eacute; du Coran et des hadiths en y apportant l&#39;ex&eacute;g&egrave;se n&eacute;cessaire. Et tenter, d&#39;autre part, de sugg&eacute;rer des r&eacute;ponses aux questions qui n&#39;ont pas &eacute;t&eacute; trait&eacute;es par les textes sacr&eacute;s et les califes en se r&eacute;f&eacute;rant aux sources dites &laquo;secondaires&raquo; du droit (analogie, consensus, usages coutumiers, lois bibliques&#8230; etc.). Cette activit&eacute; jurisprudentielle des savants de l&#39;Islam ou idjtih&acirc;d se prolongera durant pr&egrave;s de deux si&egrave;cles et donnera naissance, dans un vaste empire s&#39;&eacute;tendant de la Chine &agrave; l&#39;Atlantique, &agrave; plus d&#39;une vingtaine d&#39;&eacute;coles de pens&eacute;e juridique disposant chacune d&#39;une interpr&eacute;tation propre du code islamique (hanafite, mal&eacute;kite, djaafarite, mutazilite&#8230; etc.). N&eacute;anmoins, et comme C. Levi-Strauss (1952) ne manque pas de le souligner, ce sera sans doute cette avance de l&#39;islam sur son temps et sa jeunesse qui d&eacute;termineront sa rigidit&eacute; future, &laquo;tant il est vrai &#8211; &eacute;crit-il &#8211; que l&#39;impulsion r&eacute;volutionnaire engendre la tentation du conservatisme et que l&#39;id&eacute;e de perfection bloque tout processus de perfectionnement&raquo; (7).<br \/>\n\t\tLa jurisprudence des califes successeurs du Proph&egrave;te Mohammed (p.s.l) et des premiers l&eacute;gistes de l&#39;Islam aura certes permis au droit musulman d&#39;&eacute;voluer positivement et de s&#39;adapter aux besoins croissants des premi&egrave;res g&eacute;n&eacute;rations musulmanes. N&eacute;anmoins, et ainsi qu&#39;il en fut pour les traditions rabbinique et canonique, la tradition califale et les jurisprudences des docteurs de la Charia n&#39;allaient pas tarder &agrave; faire l&#39;objet d&#39;un culte sans &eacute;gal de la part des musulmans du IX-Xe si&egrave;cles. Les califes et les fondateurs des &eacute;coles de droit &eacute;taient en effet &agrave; ce point v&eacute;n&eacute;r&eacute;s que tous les juristes ult&eacute;rieurs furent, pour ainsi dire, condamn&eacute;s au silence et &agrave; l&#39;impuissance; consid&eacute;rant que les P&egrave;res-fondateurs de la science du droit musulman avaient trait&eacute; de l&#39;ensemble des probl&egrave;mes pouvant un jour se poser aux musulmans, la nouvelle g&eacute;n&eacute;ration de juristes d&eacute;clara alors qu&#39;il n&#39;&eacute;tait plus n&eacute;cessaire de recourir aux textes sacr&eacute;s ni m&ecirc;me au raisonnement juridique pour b&acirc;tir de nouvelles compr&eacute;hensions de la Loi. Au lieu de continuer &agrave; &ecirc;tre des commentateurs avis&eacute;s des textes sacr&eacute;s de l&#39;Islam et des acteurs positifs dans l&#39;&eacute;volution du droit musulman comme ce fut le cas de leurs pr&eacute;d&eacute;cesseurs, l&#39;activit&eacute; de la nouvelle g&eacute;n&eacute;ration de juristes se limitera &agrave; peine au commentaire et &agrave; l&#39;ex&eacute;g&egrave;se de l&#39;oeuvre l&eacute;gu&eacute;e par les anciens. La boucle venait ainsi d&#39;&ecirc;tre boucl&eacute;e et un formidable verrou allait d&eacute;sormais &laquo;cadenasser&raquo; et pour plus de dix si&egrave;cles le moindre effort d&#39;innovation juridique en terre d&#39;Islam. Mais ce n&#39;est pas tout: le travail de codification du droit musulman &eacute;tant achev&eacute; et la porte de la jurisprudence scell&eacute;e (ghalq b&acirc;b al-idjtih&acirc;d), les lois coraniques, les jurisprudences des ul&eacute;ma et les coutumes islamis&eacute;es allaient d&egrave;s lors &ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute;es sous forme d&#39;un corpus juridique uniforme dit enti&egrave;rement r&eacute;v&eacute;l&eacute; par Dieu. Cette sommation de pr&eacute;ceptes m&ecirc;lant dans un m&ecirc;me r&eacute;f&eacute;rent th&eacute;orique lois divines (Coran et Sunna) et jurisprudences humaines diversement inspir&eacute;es (idjtih&acirc;d al-fuqah&acirc;&#39;), va finalement donner naissance &agrave; une sorte de synth&egrave;se juridico-th&eacute;ologique qu&#39;on assimilait volontiers &agrave; la Charia du Proph&egrave;te (p.s.l), c&#39;est-&agrave;-dire &agrave; un droit divin immuable et atemporel. Ce m&ecirc;me corpus juridique qui continue aujourd&#39;hui encore sans discernement &agrave; &ecirc;tre scrupuleusement observ&eacute; dans plusieurs pays musulmans dont l&#39;Arabie Saoudite, le Y&eacute;men ou encore l&#39;Afghanistan. Il appara&icirc;t au terme de ce bref expos&eacute; que la sacralisation, sinon la divination, du patrimoine jurisprudentiel des Anciens fonctionne depuis plus de dix si&egrave;cles comme un facteur d&#39;emp&ecirc;chement essentiel &agrave; l&#39;effort d&#39;adaptation du corpus juridique musulman &agrave; l&#39;&eacute;volution des exigences des temps modernes. D&#39;o&ugrave; sans doute aussi la repr&eacute;sentation n&eacute;gative qui accompagne aujourd&#39;hui le discours commun sur l&#39;Islam et la tentation corr&eacute;lative &#8211; bien qu&#39;injuste &#8211; visant &agrave; r&eacute;duire la Charia &agrave; un corpus th&eacute;ologique et juridique fig&eacute; et dont l&#39;obsolescence les rendrait pour ainsi dire incapables d&#39;&eacute;pouser les variations du temps historique. S&#39;il en est ainsi, on est aujourd&#39;hui autoris&eacute; &agrave; penser que seule la lev&eacute;e de l&#39;interdit impos&eacute; &agrave; l&#39;activit&eacute; jurisprudentielle en Islam pourrait conduire &agrave; une relecture plus saine et en tout cas plus adapt&eacute;e du droit musulman aux nouvelles exigences li&eacute;es &agrave; l&#39;&eacute;volution rapide du monde. N&#39;est-ce d&#39;ailleurs pas pour avoir courageusement milit&eacute; pour la &laquo;r&eacute;ouverture de la porte de la jurisprudence&raquo; (fath b&acirc;b al-idjtih&acirc;d) que les r&eacute;formateurs musulmans du si&egrave;cle dernier furent s&eacute;v&egrave;rement r&eacute;prim&eacute;s avant de voir leur voix &eacute;touff&eacute;e sous le poids de cette &laquo;orthodoxie de masse&raquo; dont parle Y. Ben Achour (8)? Et pour autant que ce retour salvateur au libre examen de la Sainte Ecriture puisse un jour devenir une r&eacute;alit&eacute; en Islam, il nous vient &agrave; l&#39;esprit pour clore cette br&egrave;ve r&eacute;flexion les propos pleins de sagesse du grand r&eacute;formateur alg&eacute;rien, Cheikh Ahmed al-Alaw&icirc; (1869-1934): &laquo;Certains religieux disent que Dieu ne nous autorise pas &agrave; r&eacute;interpr&eacute;ter le Coran car les Anciens l&#39;ont d&eacute;j&agrave; fait [&#8230;] Je leur r&eacute;ponds en disant que si c&#39;&eacute;tait le cas, nous n&#39;aurions plus aucun int&eacute;r&ecirc;t &agrave; le m&eacute;diter [&#8230;] le V&eacute;ridique n&#39;a aucunement r&eacute;serv&eacute; le droit de m&eacute;diter le Coran &agrave; une g&eacute;n&eacute;ration de croyants &agrave; l&#39;exception d&#39;une autre; car dans ce cas, les significations du Coran seraient &eacute;puisables et le Proph&egrave;te (p.s.l) n&#39;aurait s&ucirc;rement pas dit que les &#39;tr&eacute;sors du Coran sont infinis&#39;&#39;&raquo; (9).<\/p>\n<p>\t\t1 Le Vedanta est une &eacute;cole philosophique hindoue fond&eacute;e sur l&#39;unit&eacute; de l&#39;&ecirc;tre et de la cr&eacute;ation.<br \/>\n\t\t2 Voir Gu&eacute;non Ren&eacute; &#8211; Yahya Abdul Wahid, Introduction g&eacute;n&eacute;rale &agrave; l&#39;&eacute;tude des doctrines hindoues, Paris, Marcel Rivi&egrave;re, 1921.<br \/>\n\t\t3 La Halakha est un ensemble de lois et de prescriptions religieuses qui r&egrave;glent la vie quotidienne du peuple juif. Le statut personnel isra&eacute;lien est essentiellement fond&eacute; sur les prescriptions de la Halakha.<br \/>\n\t\t4 C.f Steinsaltz (Adin), Introduction au Talmud, Paris, Albin Michel, 2002.<br \/>\n\t\t5 Le Pharisianisme est un courant h&eacute;bra&iuml;que qui se distingue par sa v&eacute;n&eacute;ration pour la &laquo;tradition orale&raquo; consid&eacute;r&eacute;e comme ayant &eacute;t&eacute; r&eacute;v&eacute;l&eacute;e &agrave; Mo&iuml;se en m&ecirc;me temps que la Loi &eacute;crite.<br \/>\n\t\t6 Le concile d&eacute;signe les r&eacute;unions des &eacute;v&ecirc;ques de l&#39;&Eacute;glise catholique ou orthodoxe pour prendre des d&eacute;cisions et d&eacute;cr&eacute;ter les r&egrave;gles de la foi et de discipline communes aux fid&egrave;les.<br \/>\n\t\t7 Cf. Dja&iuml;t (Hichem), L&#39;Europe et l&#39;islam, Paris, Seuil, 1978, p. 79.<br \/>\n\t\t8 Ben Achour (Yahd), Aux fondements de l&#39;Orthodoxie Sunnite, Tunis, C&eacute;rt&egrave;s &eacute;ditions, 2009, p. 264.<br \/>\n\t\t9 Al-Alaw&icirc; (Ahmed) (1869-1934), L&#39;Oc&eacute;an &eacute;clatant dans l&#39;ex&eacute;g&egrave;se du Coran (Al-bahr al-masdj&ucirc;r f&icirc; tafs&icirc;r al-qor&#39;&acirc;n bi mahd al-n&ucirc;r), Mostaganem (Alg&eacute;rie), al-Matbaa al-Al&acirc;wiyya, 2e &eacute;d, 1995, p. 18.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De la r&eacute;v&eacute;lation &agrave; la codification &nbsp; &nbsp; Par&nbsp;Toualbi-Tha&auml;libi ISSAM &nbsp; &nbsp; L&#39;Hindouisme n&#39;est pas la seule tradition religieuse &agrave; justifier le d&eacute;clin des civilisations par l&#39;&laquo;ass&egrave;chement&raquo; de leurs syst&egrave;mes juridiques. 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