{"id":7379,"date":"2013-09-01T19:47:28","date_gmt":"2013-09-01T19:47:28","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=7379"},"modified":"2013-09-01T19:50:39","modified_gmt":"2013-09-01T19:50:39","slug":"tunisie-les-cauchemars-de-la-democratie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/tunisie-les-cauchemars-de-la-democratie\/","title":{"rendered":"Tunisie: Les cauchemars de la d\u00e9mocratie"},"content":{"rendered":"<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<div id=\"titreHaut\">\n<p>\n\t\tTunisie:&nbsp;Les cauchemars de la d&eacute;mocratie<\/p>\n<ul>\n\t<\/ul>\n<\/div>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<li>\n<p>\n\t\t\tVoil&agrave; deux ans et demi, depuis la chute de Ben Ali, que la Tunisie est en crise politique. Comment la r&eacute;volution a-t-elle pu accoucher d&#39;un sc&eacute;nario si sombre ? H&eacute;l&eacute; B&eacute;ji, Tunisienne, fondatrice du Coll&egrave;ge international de Tunis et auteure, partage son analyse et ses inqui&eacute;tudes.<\/p>\n<p>\t\t\tLa r&eacute;volution tunisienne a commenc&eacute; dans l&rsquo;euphorie, elle s&rsquo;ab&icirc;me dans l&rsquo;&eacute;pouvante. Nous nous croyions un des peuples les plus civilis&eacute;s de la terre ; nous avons sombr&eacute; dans un climat de haine, de division, et d&rsquo;intol&eacute;rance que nous n&rsquo;avions jamais connu, m&ecirc;me durant les pires heures du colonialisme.&nbsp;<\/p>\n<p>\t\t\tDepuis l&rsquo;assassinat de Lotfi Nagued, Chokri Bela&iuml;d, Mohamed Brahmi, suivis de la tuerie sauvage de huit militaires, la r&eacute;volution tunisienne est entr&eacute;e dans un sc&eacute;nario de film noir o&ugrave; des serial killers imprenables ont d&eacute;figur&eacute; son visage humain. [1]&nbsp;<\/p>\n<p>\t\t\t<b>Apr&egrave;s la r&eacute;volution, la machine d&rsquo;autodestruction&nbsp;<\/b><\/p>\n<p>\t\t\tElles sont loin, les longues files paisibles des &eacute;lections du 23 octobre 2011. Les Tunisiens, barbus ou pas, se c&ocirc;toyaient courtoisement, r&eacute;concili&eacute;s dans l&rsquo;amour de la libert&eacute;. Les droits de l&rsquo;homme s&rsquo;&eacute;gayaient dans une tenue bariol&eacute;e o&ugrave; on se saluait et se souriait. C&rsquo;&eacute;tait dans une autre vie. A la place, une machine d&rsquo;autodestruction qui engloutira jusqu&rsquo;au souvenir d&rsquo;un climat de lumi&egrave;re et de beaut&eacute; sur ces rives aux miracles antiques. Le sentiment d&rsquo;avoir &eacute;t&eacute; une &quot;exception culturelle&quot; n&rsquo;aura alors &eacute;t&eacute; qu&rsquo;une illusion narcissique, puisqu&rsquo;on a permis le meurtre d&rsquo;humanistes dont la gloire est de n&rsquo;avoir jamais touch&eacute; un cheveu de leurs rivaux.&nbsp;<\/p>\n<p>\t\t\tDepuis le 25 juillet, la rue a dit non &agrave; cette descente aux enfers. De nouveau, des kilom&egrave;tres d&rsquo;&eacute;toffe &eacute;carlate ondulent sur des grappes humaines. Mais ce que la rue avait r&eacute;ussi, le 14 janvier 2011, ne sera pas suivi de la m&ecirc;me divine surprise contre Ennahdha. La t&eacute;nacit&eacute; d&rsquo;un parti endurci par des ann&eacute;es de pers&eacute;cution ne se laissera pas arracher le m&eacute;rite d&rsquo;avoir remport&eacute; le jihad &eacute;lectoral du 23 octobre, soumettant le parti de Dieu &agrave; la souverainet&eacute; du peuple. Aujourd&rsquo;hui, quelles que soient les d&eacute;rives de la Constituante, sa dissolution rallumerait des discordes cataclysmiques.&nbsp;<\/p>\n<p>\t\t\tEn 2011, les institutions de l&rsquo;ancien r&eacute;gime avaient jou&eacute; un r&ocirc;le pr&eacute;cieux dans le soutien unanime au processus &eacute;lectoral. Certes, la crise actuelle r&eacute;side dans le tort d&rsquo;avoir aboli la constitution de 1959 sous la pression de la rue, de s&rsquo;&ecirc;tre jet&eacute; dans le p&eacute;ril d&rsquo;en faire une nouvelle sur la page blanche de la r&eacute;volution. On en paye aujourd&rsquo;hui le prix. La suppression du texte de 1959 a effac&eacute; le pr&eacute;cieux d&eacute;p&ocirc;t d&rsquo;une synth&egrave;se subtile entre le religieux et le politique, con&ccedil;ue sous la poigne d&rsquo;un g&eacute;nie lucide. Mais, cahin-caha, les constituants ont fait m&ucirc;rir le brouillon de leurs passions contraires.&nbsp;<\/p>\n<p>\t\t\tNe recommen&ccedil;ons pas la table rase. Si le consensus ne se fait pas dans l&rsquo;Assembl&eacute;e, il ne se fera jamais. C&rsquo;est sur ses bancs que les disputes, en polissant les articles, forgeront une syntaxe des droits et des devoirs qui ne sera la priorit&eacute; de personne, parce qu&rsquo;elle sera le bien de tous.&nbsp;<\/p>\n<p>\t\t\tIl n&rsquo;en reste pas moins que le scandale d&rsquo;avoir laiss&eacute; tuer un repr&eacute;sentant du peuple montre que l&rsquo;Assembl&eacute;e a failli au principe m&ecirc;me de l&rsquo;&eacute;thique d&eacute;mocratique: la protection sacr&eacute;e de la minorit&eacute; ; elle a jet&eacute; le soup&ccedil;on d&rsquo;une responsabilit&eacute; criminelle, aggrav&eacute;e par la lenteur de l&rsquo;enqu&ecirc;te et la capture improbable des coupables. Mais reconnaissons que Ennahdha sort si affaiblie de ces forfaits, sa chute dans les sondages est si brutale qu&rsquo;on se demande quel mauvais g&eacute;nie l&rsquo;aurait pouss&eacute; &agrave; s&rsquo;autod&eacute;truire, et &agrave; saborder son prestige de notable gagn&eacute; sur sa condition de paria. Quel myst&egrave;re opaque enveloppe ces trag&eacute;dies?&nbsp;<\/p>\n<p>\t\t\tLa Tunisie progressiste plus &quot;tunisienne&quot; que la Tunisie conservatrice?&nbsp;<\/p>\n<p>\t\t\tLe souci le plus grave des islamistes est de prouver que leur parti n&rsquo;est pas le cheval de Troie d&rsquo;une organisation criminelle, mandat&eacute; pour d&eacute;truire l&rsquo;Etat r&eacute;publicain, sous couvert de gagner le pouvoir par les urnes &agrave; seule fin de le garder par les armes. Il ne s&rsquo;agit pas seulement de la l&eacute;gitimit&eacute; &eacute;lectorale de Ennahdha, mais de sa l&eacute;gitimit&eacute; comme parti, si elle ne fait pas une r&eacute;vision d&eacute;chirante.&nbsp;<\/p>\n<p>\t\t\tD&rsquo;un autre c&ocirc;t&eacute;, est-ce que l&rsquo;opposition, gris&eacute;e par l&rsquo;ardeur des foules o&ugrave; elle voit la reddition finale de Ennahdha, saura r&eacute;sister &agrave; la tentation de la bouter hors de l&rsquo;Etat, par un diktat de la rue, sugg&eacute;rant qu&rsquo;elle veut pr&eacute;cipiter l&rsquo;alternance sans passer par les urnes ? Le sentiment de toute-puissance que procure la foule n&rsquo;est pas assur&eacute; de maintenir sa popularit&eacute; jusqu&rsquo;au prochain scrutin, de m&ecirc;me que l&rsquo;affaiblissement moral de Ennahdha dans l&rsquo;opinion ne signifie nullement sa d&eacute;faite programm&eacute;e aux futures &eacute;lections.&nbsp;<\/p>\n<p>\t\t\tNe faut-il pas revoir cette id&eacute;e selon laquelle l&rsquo;islamisme n&rsquo;est qu&rsquo;un ph&eacute;nom&egrave;ne exog&egrave;ne, &eacute;tranger &agrave; la mentalit&eacute; de la &quot;vraie&quot; Tunisie, tol&eacute;rante et non-violente ? Cette identit&eacute; tunisienne n&rsquo;est-elle pas une fiction, qui justifie la certitude que Ennahdha n&rsquo;a pas le droit d&rsquo;exister ? La Tunisie progressiste est-elle plus &quot;tunisienne&quot; que la Tunisie conservatrice ? Les modernistes que les islamistes ? En r&eacute;alit&eacute;, la r&eacute;volution a montr&eacute; que l&rsquo;exclusion, depuis l&rsquo;Ind&eacute;pendance, &eacute;tait au c&oelig;ur du syst&egrave;me politique tunisien, et que la violence politique, qu&rsquo;on croit actuelle parce que lib&eacute;r&eacute;e de la censure, s&rsquo;est toujours exerc&eacute;e &agrave; l&rsquo;ombre d&rsquo;une raison d&rsquo;Etat o&ugrave; les islamistes ne furent pas trait&eacute;s en Tunisiens, pas plus qu&rsquo;en humains.&nbsp;<\/p>\n<p>\t\t\tAinsi ce legs d&rsquo;intol&eacute;rance, fait de frayeur et de r&eacute;pulsions r&eacute;ciproques, a produit une graine autoritaire dans tous les partis politiques, opposition et gouvernement compris. Certes, chacun se r&eacute;clame de la d&eacute;mocratie, mais &agrave; condition d&rsquo;en garder le monopole. La politique tunisienne cultive une intol&eacute;rance qui n&rsquo;est pas celle de la soci&eacute;t&eacute; ou de la religion comme telles, mais de l&rsquo;usage qu&rsquo;en font ceux qui se m&ecirc;lent de politique, entrechoc de &quot;pens&eacute;es uniques&quot;, et non de d&eacute;mocrates.&nbsp;<\/p>\n<p>\t\t\t<b>La question du droit d&#39;Ennahdha &agrave; exister&nbsp;<\/b><\/p>\n<p>\t\t\tLa classe politique, islamiste ou pas, supporte mal la diff&eacute;rence et la contradiction. Certes, les opposants &agrave; Ennahdha poss&egrave;dent un honneur qui leur interdit de commettre des forfaits sanglants. Heureusement ! C&rsquo;est cette force d&rsquo;&acirc;me qui peut demain gagner les prochaines &eacute;lections. Mais certains trahissent &agrave; l&rsquo;&eacute;gard de &quot;l&rsquo;autre&quot; (l&rsquo;islamiste) des r&eacute;flexes aussi raciaux que ceux des colons contre les indig&egrave;nes. On en revient ici &agrave; la question du droit de Ennahdha d&rsquo;exister, et &agrave; la capacit&eacute; des modernes de s&rsquo;accommoder d&rsquo;un paysage politique qui ne sera plus jamais celui de nagu&egrave;re. Car le bonheur perdu du pass&eacute; n&rsquo;&eacute;tait que l&rsquo;envers iris&eacute; du sombre malheur des autres, sous un appareil de fer.&nbsp;<\/p>\n<p>\t\t\tLa crise actuelle prend racine dans un rejet visc&eacute;ral r&eacute;ciproque qui n&rsquo;a jamais trouv&eacute; de voix magnanime pour la surmonter. Or, sans l&rsquo;accommodement douloureux de ces deux Tunisie, la d&eacute;mocratie ne fera pas son &oelig;uvre de r&eacute;conciliation. Quels que soient le chagrin et la col&egrave;re apr&egrave;s les drames sanglants, on ne doit pas se laisser gagner par l&rsquo;utopie sinistre d&rsquo;un r&eacute;cit &agrave; l&rsquo;&eacute;gyptienne. Quand l&rsquo;autre n&rsquo;est plus un rival &agrave; r&eacute;futer, mais un ennemi &agrave; d&eacute;truire, c&rsquo;est le d&eacute;but de la guerre civile. Historiquement, &ccedil;a n&rsquo;a pas march&eacute;, et la r&eacute;pression de Ennahdha a renforc&eacute; son emprise. Il ne s&rsquo;agit plus d&rsquo;&eacute;liminer l&rsquo;islamisme historiquement, mais de le r&eacute;soudre politiquement.&nbsp;<\/p>\n<p>\t\t\tOn ne peut &ocirc;ter aux islamistes le droit de d&eacute;sirer sinc&egrave;rement une &quot;d&eacute;mocratie musulmane&quot; qui r&ecirc;ve d&rsquo;un analogue &agrave; la &quot;d&eacute;mocratie chr&eacute;tienne&quot;. On ne sait pas si cela est possible, mais on ne peut pas le tenir pour impossible. L&rsquo;id&eacute;e selon laquelle la foi n&rsquo;est pas forc&eacute;ment ennemie de la libert&eacute;, et peut se vivre comme une assise morale de la vie publique, n&rsquo;est pas une id&eacute;e fanatique en soit. Un parti moderne qui refuserait &agrave; son rival la chance humaine d&rsquo;&eacute;voluer d&eacute;note, outre une s&eacute;cheresse de c&oelig;ur et d&rsquo;imagination, une vision arr&ecirc;t&eacute;e de sa soci&eacute;t&eacute; aussi &eacute;loign&eacute;e du progr&egrave;s dont elle se r&eacute;clame, que le fanatique l&rsquo;est de la tradition qu&rsquo;il croit d&eacute;fendre et servir.&nbsp;<\/p>\n<p>\t\t\t<b>Un manich&eacute;isme de plomb entre Bien et Mal&nbsp;<\/b><\/p>\n<p>\t\t\tCar, si Ennahdha est en mal de cet humanisme musulman que je viens d&rsquo;&eacute;voquer, entretenant des liens obscurs avec des factieux violents, si le chahut salafiste a fini par rendre un peuple pieux allergique &agrave; son clerg&eacute; d&rsquo;Etat, il ne faut pas croire que l&rsquo;opposition politique en sorte grandie. Toute la classe politique, Tro&iuml;ka et opposition comprises, est jug&eacute;e par le peuple en faillite de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; morale, incapable de pacifier ses diff&eacute;rends, plus prompte &agrave; une comp&eacute;tition infantile de boniments et de slogans, un pugilat constitutionnel qui tient de la r&eacute;cr&eacute;ation et non du devoir studieux, qu&rsquo;&agrave; une &eacute;l&eacute;vation de pens&eacute;e capable de mobiliser la flamme des citoyens autour d&rsquo;un avenir exaltant.&nbsp;<\/p>\n<p>\t\t\tChacun retient son souffle. Est-ce que l&rsquo;opposition saura &ecirc;tre davantage qu&rsquo;une r&eacute;action de d&eacute;fense contre l&rsquo;islamisme, s&rsquo;&eacute;puisant dans son reflet, sans produire un id&eacute;al consistant? Est-ce que les islamistes cesseront d&rsquo;&ecirc;tre dans le d&eacute;ni de leur impopularit&eacute;, pour transformer leur &quot;l&eacute;gitimit&eacute;&quot; en loyaut&eacute;? Est-ce que tous deux r&eacute;sisteront, par le retour de la confiance morale et l&rsquo;art du compromis, aux trompettes des va-t-en-guerre?&nbsp;<\/p>\n<p>\t\t\tSi Ennahdha ne parvient pas &agrave; vaincre son obsession contre l&rsquo;Etat &quot;satanique&quot; qui a voulu &eacute;craser l&rsquo;islam et exterminer ses ap&ocirc;tres, les islamistes ; si les anti-Ennahdha enferment l&rsquo;islamisme dans un machiav&eacute;lisme &quot;d&eacute;mocratique&quot; dont la seule fin est d&rsquo;assujettir la soci&eacute;t&eacute; au totalitarisme religieux, il n&rsquo;y aura pas de paix civile.&nbsp;<\/p>\n<p>\t\t\tCe manich&eacute;isme de plomb annonce que les politiques sont incapables d&rsquo;&eacute;pargner au peuple l&rsquo;affrontement o&ugrave; le Bien et le Mal se disputent la victoire sous les &oelig;ill&egrave;res de chaque camp, d&rsquo;un c&ocirc;t&eacute; le Dieu des Lumi&egrave;res et de l&rsquo;autre celui des T&eacute;n&egrave;bres. Bertrand Russel &eacute;crivait, en 1930, que la politique des partis pouvait d&eacute;truire la civilisation: il y a eu la Seconde Guerre mondiale. J&rsquo;esp&egrave;re que la politique des partis ne d&eacute;truira pas la Tunisie.&nbsp;<\/p>\n<p>\t\t\t<b>Les Tunisiens, eux, s&#39;accommodent de la diff&eacute;rence&nbsp;<\/b><\/p>\n<p>\t\t\tLes Tunisiens d&eacute;sesp&egrave;rent de la politique parce qu&rsquo;au fond, ils ne s&rsquo;y reconnaissent pas. Ils n&rsquo;ont aucun mal, eux, &agrave; s&rsquo;accommoder de leurs divergences. Une universitaire tunisienne rapporte dans un de ses papiers une sc&egrave;ne merveilleuse. Dans une foule de badauds agglutin&eacute;s lors de l&rsquo;arrestation d&rsquo;un terroriste en banlieue le 4 ao&ucirc;t, une jeune femme en short demande &agrave; un salafiste de se pousser un peu, &quot;l&rsquo;homme d&eacute;cide de la porter sur ses &eacute;paules pour qu&rsquo;elle puisse tout voir&quot; [2]. Ce n&rsquo;est pas une fable. Combien de jeunes filles se prom&egrave;nent dans les rues, bras-dessus bras-dessous, l&rsquo;une voil&eacute;e, l&rsquo;autre pas, dans une inclination naturelle ? Or, je n&rsquo;ai entendu aucun discours digne de cette amiti&eacute; qui ne s&rsquo;effarouche pas des diff&eacute;rences.&nbsp;<\/p>\n<p>\t\t\tDans la vie quotidienne, les citoyens restent sourds &agrave; l&rsquo;intol&eacute;rance, ils refusent de diaboliser le barbu ou le la&iuml;c, l&rsquo;islamiste ou le communiste, le destourien ou le r&eacute;volutionnaire, l&rsquo;homme ou la femme. Ils les r&eacute;concilient en silence, en poursuivant leur labeur qui, si infime soit-il, soutient la marche de l&rsquo;Etat, l&rsquo;&eacute;nergie inlassable des petites gens et des grands commis qui font leur t&acirc;che avec le sourire. Ce sont eux qui fournissent &agrave; la stabilit&eacute; ce que la d&eacute;magogie politique leur vole, qui maintiennent l&rsquo;abondance honteusement exploit&eacute;e par ceux qui gouvernent et ceux qui contre-gouvernent. Ils soutiennent, dans le chaos d&rsquo;une constitution inachev&eacute;e, les murs fragiles d&rsquo;une loi morale sup&eacute;rieure &agrave; la constitution, celle de la confiance que l&rsquo;on se voue dans les devoirs de chaque jour, quelles que soient les temp&ecirc;tes.<\/p>\n<p>\t\t\t<b>Une humanit&eacute; trahie par les politiques&nbsp;<\/b><\/p>\n<p>\t\t\tSi la Tunisie tient, c&rsquo;est par le miracle de cette humanit&eacute;, toujours trahie par les politiques, mais toujours herm&eacute;tique aux rages de ceux qui veulent l&rsquo;entra&icirc;ner dans leurs &eacute;garements. Cette humanit&eacute;-l&agrave;, aucune figure politique ne l&rsquo;exalte, aucun parti ne la d&eacute;fend. C&rsquo;est la Tunisie non politique, garante de la vraie dignit&eacute; et de la vraie libert&eacute;. C&rsquo;est la Tunisie non-engag&eacute;e, fuyant la cohue politicienne, dans la douce &eacute;conomie de la passion de soi. Elle n&rsquo;est pas engag&eacute;e, et pourtant c&rsquo;est elle qui prot&egrave;ge le territoire par un d&eacute;vouement infini. Elle n&rsquo;est pas engag&eacute;e, mais on la trouve chaque jour fid&egrave;le au poste, derri&egrave;re un guichet, un comptoir, une caisse, &agrave; l&rsquo;h&ocirc;pital, &agrave; l&rsquo;&eacute;cole, dans le public, dans le priv&eacute;. Partout, elle retrousse ses manches, elle gagne son pain quotidien. Elle se passe de gouvernement, islamiste ou pas, pour faire marcher les choses.&nbsp;<\/p>\n<p>\t\t\tChaque jour, quoiqu&rsquo;il arrive, elle sauve discr&egrave;tement un pays que le cynisme politique s&rsquo;ing&eacute;nie &agrave; perdre. La troupe des politiciens passe devant elle, avec des gestes d&eacute;sax&eacute;s, des bouches furibondes, la terre tremble sous leurs pas. Mais elle, par la puissance de son organisme lent et r&eacute;gulier, elle poursuit dans le secret son &oelig;uvre d&rsquo;apaisement des &eacute;l&eacute;ments d&eacute;cha&icirc;n&eacute;s. Elle ne sait pas grand-chose, mais elle essaye de faire bien ce qu&rsquo;elle sait. Les politiciens croient qu&rsquo;ils savent tout, mais ils font tr&egrave;s mal ce qu&rsquo;ils pr&eacute;tendent conna&icirc;tre.&nbsp;<\/p>\n<p>\t\t\tA vrai dire, cette Tunisie-l&agrave; n&rsquo;a m&ecirc;me pas besoin d&rsquo;une constitution. Celle-ci est d&eacute;j&agrave; &eacute;crite dans son c&oelig;ur, elle l&rsquo;applique tous les jours. Elle se gouverne elle-m&ecirc;me de la meilleure mani&egrave;re, dans l&rsquo;entraide, le bricolage, la patience, rempart de dignit&eacute; contre la d&eacute;ch&eacute;ance de la haine, souffle de survie personnelle sans laquelle rien ne tient. Elle continue d&rsquo;emmener ses enfants &agrave; la plage, &agrave; l&rsquo;&eacute;cole, au man&egrave;ge, et par son apparente indiff&eacute;rence aux choses publiques, par le souci de son bonheur priv&eacute;, elle prot&egrave;ge l&rsquo;&eacute;crin pr&eacute;cieux o&ugrave; se cache la perle de la non-violence ; elle continue &agrave; cuisiner h&eacute;ro&iuml;quement dans le refuge des familles, tandis que la guerre civile gronde et affame le pays.&nbsp;<\/p>\n<p>\t\t\tSans doute cette Tunisie ne va pas dans les sit-in, dans les manifs, encore moins au parlement, ni au gouvernement, ni dans les partis. Elle n&rsquo;a pas besoin d&rsquo;&ecirc;tre de la &quot;soci&eacute;t&eacute; civile&quot;, qui s&rsquo;emporte aussi dans des passions inciviles, des luttes fratricides. Non, elle est plus, infiniment plus que la soci&eacute;t&eacute; civile, elle est l&rsquo;humble sanglot de la soci&eacute;t&eacute; civilis&eacute;e.<\/p>\n<p>\t\t\t<b>Source : leplus.nouvelobs.com<\/b><\/p>\n<\/li>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Tunisie:&nbsp;Les cauchemars de la d&eacute;mocratie &nbsp; &nbsp; &nbsp; Voil&agrave; deux ans et demi, depuis la chute de Ben Ali, que la Tunisie est en crise politique. Comment la r&eacute;volution a-t-elle pu accoucher d&#39;un sc&eacute;nario si sombre ? 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