{"id":749,"date":"2011-01-20T22:48:03","date_gmt":"2011-01-20T22:48:03","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=749"},"modified":"2011-01-23T05:35:34","modified_gmt":"2011-01-23T05:35:34","slug":"la-semaine-qui-fait-tomber-ben-ali","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/la-semaine-qui-fait-tomber-ben-ali\/","title":{"rendered":"La semaine qui a fait tomber Ben Ali"},"content":{"rendered":"<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<div class=\"cartouche\">\n<div class=\"surlignable\">\n<h1 class=\"crayon article-titre-926 entry-title\">\n\t\t\tLa semaine qui a fait tomber Ben Ali<\/h1>\n<\/p><\/div>\n<div class=\"outils\">\n\t\t<span class=\"Apple-style-span\" style=\"line-height: 29px; font-size: 17px; \">par Olivier Piot<\/span><\/div>\n<div class=\"outils\">\n\t\t&nbsp;<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"surlignable\">\n<div class=\"crayon article-chapo-926 chapo\">\n<p>\n\t\t\tD&egrave;s le 4&nbsp;janvier 2010, jour de la mort du jeune Mohamed Bouazizi, qui s&rsquo;est immol&eacute; par le feu le 17&nbsp;d&eacute;cembre 2010 &agrave; Sidi Bouzid, &laquo;&nbsp;Le Monde diplomatique&nbsp;&raquo; a d&eacute;cid&eacute; d&rsquo;envoyer un journaliste en Tunisie. Du jeudi 6&nbsp;janvier au jeudi 13&nbsp;janvier, il a sillonn&eacute; le pays, de Tunis &agrave; Tozeur, de Metlaoui &agrave; Gafsa, de Sidi Bouzid &agrave; Sfax puis Sousse.&nbsp;<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div class=\"crayon article-texte-926 texte entry-content\">\n<p>\n\t\t\t<strong>Tunis,&nbsp;silence des m&eacute;dias<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t\t10 h 15, a&eacute;roport de Tunis-Carthage. Enregistrement comme &laquo;&nbsp;touriste&nbsp;&raquo; avec la profession d&eacute;clar&eacute;e d&rsquo;&laquo;&nbsp;enseignant&nbsp;&raquo;. La police des fronti&egrave;res ne fait aucune difficult&eacute;. Destination demand&eacute;e&nbsp;: &laquo;&nbsp;Tozeur, h&ocirc;tel Ksar El Jerid&nbsp;&raquo;, au c&oelig;ur de la grande cit&eacute; touristique situ&eacute;e &agrave; 600&nbsp;kilom&egrave;tres de Tunis, au sud-est du pays, tout pr&egrave;s de la fronti&egrave;re alg&eacute;rienne. La veille, mercredi 5&nbsp;janvier, le corps de Mohamed Bouazizi, ce jeune bachelier qui s&rsquo;est immol&eacute; par le feu le 17&nbsp;d&eacute;cembre 2010, a &eacute;t&eacute; enterr&eacute; au nord de la ville de Sidi Bouzid, au centre du pays, &agrave; 250&nbsp;kilom&egrave;tres au sud de Tunis, en pr&eacute;sence d&rsquo;une foule agit&eacute;e et r&eacute;volt&eacute;e de six mille personnes.<\/p>\n<p>\n\t\t\t<br \/>\n\t\t\tDeux jours plus tard, jeudi 6&nbsp;janvier, personne ne se doute encore que l&rsquo;acte d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de ce jeune homme de 26 ans va servir de d&eacute;clencheur &agrave; la plus grande r&eacute;volte populaire de l&rsquo;histoire moderne de la Tunisie. Pour l&rsquo;heure, le centre de Tunis est calme et serein, la temp&eacute;rature douce (20&deg;) et des cohortes de touristes en profitent pour prendre un avant-go&ucirc;t du printemps. Des bus de tour-op&eacute;rateurs s&rsquo;appr&ecirc;tent &agrave; les d&eacute;verser vers La Marsa, Carthage, ou &agrave; prendre l&rsquo;autoroute qui m&egrave;ne &agrave; Hammamet, Sousse et Monastir, les grandes cit&eacute;s baln&eacute;aires de la c&ocirc;te sah&eacute;lienne.Son nom et les circonstances de sa mort sont ici connus de tous. Gifl&eacute; en public par un agent de police qui lui a confisqu&eacute; sa charrette de vendeur ambulant de fruits et l&eacute;gumes, Mohamed Bouazizi s&rsquo;est rendu au si&egrave;ge de la municipalit&eacute; pour porter plainte. On refuse de le recevoir. Personne ne veut l&rsquo;&eacute;couter. Le jeune homme part, puis revient devant le b&acirc;timent pour s&rsquo;asperger d&rsquo;essence et s&rsquo;immoler en place publique. Transferts aux h&ocirc;pitaux de Gafsa puis de Tunis. Le 28&nbsp;d&eacute;cembre 2010, une photo de propagande officielle pr&eacute;sentant le pr&eacute;sident Ben Ali &agrave; son chevet d&rsquo;h&ocirc;pital commence &agrave; faire le tour des journaux et des sites Internet. Le pr&eacute;sident a pris pour la premi&egrave;re fois la parole &agrave; la t&eacute;l&eacute;vision, parlant d&rsquo;<i>&laquo;&nbsp;instrumentalisation politique&nbsp;&raquo;<\/i> de l&rsquo;&eacute;v&eacute;nement. Le 4&nbsp;janvier, Bouazizi d&eacute;c&egrave;de &agrave; l&rsquo;h&ocirc;pital des suites de ses blessures.<\/p>\n<p>\n\t\t\tFin de matin&eacute;e, un kiosque &agrave; journaux au coin de la longue et c&eacute;l&egrave;bre avenue Bourguiba. Aucun des cinq titres en langue fran&ccedil;aise &ndash; <i>Le Temps<\/i>, <i>La Presse<\/i>, <i>Le Renouveau<\/i>, <i>Le Quotidien <\/i>et <i>Tunis l&rsquo;Hebdo<\/i> &ndash; ne traite ni de l&rsquo;histoire de Mohamed Bouazizi, ni des premiers soul&egrave;vements qui se sont multipli&eacute;s entre le 19 et le 24&nbsp;d&eacute;cembre dans les villes voisines de Sidi Bouzid. Les &laquo;&nbsp;Unes&nbsp;&raquo; des quatre journaux, comme celles de ceux en langue arabe, sont invariablement consacr&eacute;es aux mesures d&rsquo;application du programme de &laquo;&nbsp;d&eacute;veloppement r&eacute;gional&nbsp;&raquo; d&eacute;cid&eacute; le 15&nbsp;d&eacute;cembre 2010 par le pr&eacute;sident Ben&nbsp;Ali.<\/p>\n<dl class=\"spip_document_1110 spip_documents spip_documents_center\">\n<dt>\n\t\t\t\t&nbsp;<\/dt>\n<\/dl>\n<p>\n\t\t\tHammamet, Monastir, Sousse, Sfax&nbsp;: l&rsquo;axe autoroutier longe la M&eacute;diterran&eacute;e sur pr&egrave;s de 300&nbsp;kilom&egrave;tres, &agrave; l&rsquo;est du pays. Quatre heures de voiture pendant lesquelles aucune radio n&rsquo;&eacute;voque jamais le cas Bouazizi. Musique, sport et sujets de soci&eacute;t&eacute; sont au programme de la quinzaine de fr&eacute;quences qui s&rsquo;&eacute;gr&egrave;nent sur les ondes. Silence des m&eacute;dias officiels, donc. Et ce sera ainsi pendant six jours, jusqu&rsquo;au mardi 12&nbsp;janvier. Pr&egrave;s de Sousse, une station-service. La caf&eacute;t&eacute;ria est anim&eacute;e, remplie de familles tunisiennes et de touristes. Un jeune couple tunisien mange debout des sandwichs. Au seul nom de &laquo;&nbsp;Sidi Bouzid&nbsp;&raquo;, le mari fait signe &agrave; sa femme qu&rsquo;il est temps de partir&hellip; Personne n&rsquo;ose encore parler d&rsquo;&eacute;v&egrave;nements qui ont pourtant d&eacute;but&eacute; depuis d&eacute;j&agrave; plus de deux semaines dans le pays.<\/p>\n<p>\n\t\t\t<strong>Menzel Bouzaiene,<br \/>\n\t\t\t<i>&laquo;&nbsp;En Alg&eacute;rie, les jeunes osent se r&eacute;volter pour de bon&nbsp;&raquo;<\/i> <\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t\tFin d&rsquo;apr&egrave;s-midi. Un soleil rasant dore les champs et les fa&ccedil;ades des maisons de la petite ville de Menzel Bouzaiene, &agrave; une centaine de kilom&egrave;tres &agrave; l&rsquo;ouest de Sfax. Une voie unique de chemin de fer longe cette longue route transversale qui relie Sfax &agrave; Gafsa, dans le sud tunisien, juste au nord des chotts El Fedjej et El J&eacute;rid. Courte halte au bord de la route, dans une gargote tenue par Mehdi, un Tunisien d&rsquo;une trentaine d&rsquo;ann&eacute;e. Il ne parle pas fran&ccedil;ais mais ma&icirc;trise l&rsquo;italien. <i>&laquo;&nbsp;Un s&eacute;jour de deux ans &agrave; G&ecirc;nes&nbsp;&raquo;,<\/i> explique-t-il, ravi de pouvoir parler cette langue. Pas un seul client dans sa boutique. Le premier qui accepte enfin de parler du suicide de Bouazizi.<\/p>\n<dl class=\"spip_document_1109 spip_documents spip_documents_center\">\n<dt>\n\t\t\t\t&nbsp;<\/dt>\n<dt class=\"crayon document-titre-1109 spip_doc_titre\" style=\"WIDTH: 480px\">\n\t\t\t\t<strong>Le point de vente d&rsquo;essence est vide<\/strong><\/dt>\n<\/dl>\n<p>\n\t\t\t<i>&laquo;&nbsp;Vous &ecirc;tes ici dans le gouvernorat de Sidi Bouzid<\/i>, indique-t-il. <i>La ville de Sidi Bouzid est &agrave; 40&nbsp;kilom&egrave;tres &agrave; peine, au nord. Nous sommes tous concern&eacute;s par son geste. C&rsquo;est encore tr&egrave;s tendu l&agrave;-bas. Les familles sont en col&egrave;re. Beaucoup de jeunes ont &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute;s.&nbsp;&raquo;<\/i> En s&rsquo;approchant, il baisse la voix et devient plus pr&eacute;cis&nbsp;: <i>&laquo;&nbsp;D&egrave;s le 19&nbsp;d&eacute;cembre, les villes de la r&eacute;gion ont r&eacute;agi, avec de nombreuses arrestations. Le 24&nbsp;d&eacute;cembre, avant la mort de Mohamed, il y a eu, ici m&ecirc;me, des heurts avec la police. Beaucoup de jeunes se sont rassembl&eacute;s pr&egrave;s du commissariat et la police a tir&eacute; &agrave; balles r&eacute;elles. Deux morts&nbsp;! J&rsquo;ai une dizaine d&rsquo;amis en prison.&nbsp;&raquo;<\/i> Deux morts, le 24&nbsp;d&eacute;cembre 2010. Peut-&ecirc;tre les toutes premi&egrave;res victimes d&rsquo;une longue s&eacute;rie.<\/p>\n<p>\n\t\t\tDerri&egrave;re Mehdi, un poster coll&eacute; au mur, portrait du pr&eacute;sident Ben Ali avec le drapeau tunisien. Son fr&egrave;re, plus &acirc;g&eacute;, entre tout &agrave; coup, charg&eacute; de viande de mouton. Tous deux s&rsquo;affairent pour pr&eacute;parer le m&eacute;choui du soir. <i>&laquo;&nbsp;Impossible d&rsquo;aller vers Sidi Bouzid<\/i>, lance le nouvel arriv&eacute;<i>. La police a boucl&eacute; la ville. C&rsquo;est dangereux l&agrave;-bas. Mais &ccedil;a va se calmer. Au fait, vous avez vu&nbsp;? &ccedil;a chauffe en Alg&eacute;rie&nbsp;!&nbsp;&raquo;<\/i> Mehdi attrape la t&eacute;l&eacute;commande et connecte la t&eacute;l&eacute;vision sur la cha&icirc;ne Al-Jazira.<\/p>\n<p>\n\t\t\tImages d&rsquo;affrontements, jets de pierres, charges violentes de police. A l&rsquo;&eacute;cran, Alger a des airs Gaza&nbsp;! <i>&laquo;&nbsp;L&agrave;-bas, au moins, les jeunes n&rsquo;ont pas peur de se r&eacute;volter pour de bon&nbsp;&raquo;,<\/i> lance, amer, le fr&egrave;re de Mehdi. Deux hommes en manteaux de laine sombres viennent de s&rsquo;installer &agrave; une table ext&eacute;rieure. Mehdi change aussit&ocirc;t de cha&icirc;ne. Une chanteuse &eacute;gyptienne lance &agrave; pr&eacute;sent sa complainte amoureuse. Il a le temps de me faire un signe discret. Deux policiers en civil&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\t\t<i>Vendredi 7&nbsp;janvier<\/i><\/p>\n<p>\n\t\t\t<strong>Tozeur,<br \/>\n\t\t\t<i>&laquo;&nbsp;On risque l&rsquo;embrasement de tous les quartiers pauvres&nbsp;&raquo;<\/i> <\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t\tL&rsquo;h&ocirc;tel est plein de touristes italiens en vacances scolaires. En ville, les nombreuses &eacute;choppes du Bazar sont ouvertes tard le soir. C&rsquo;est ici, &agrave; Tozeur, qu&rsquo;est n&eacute;e, dans les ann&eacute;es 1990, l&rsquo;appellation de &laquo;&nbsp;gazelle&nbsp;&raquo; r&eacute;serv&eacute;e aux jeunes filles &eacute;trang&egrave;res venues profiter des piscines et de la proximit&eacute; du d&eacute;sert. A la terrasse du Caf&eacute; Le National, cinq hommes, entre 40 et 60&nbsp;ans, sont attabl&eacute;s autour de &laquo;&nbsp;capucins&nbsp;&raquo;, ces expressos coup&eacute;s au lait. Anim&eacute;s, Ils parlent en arabe des &eacute;meutes. Lorsque je m&rsquo;approche, la m&eacute;fiance interrompt leur discussion.<\/p>\n<p>\n\t\t\tPr&eacute;sentations. Je leur explique qui je suis&nbsp;: <i>&laquo;&nbsp;Enseignant fran&ccedil;ais en vacances, syndicaliste en France&nbsp;&raquo;<\/i>. La plupart d&rsquo;entre eux sont &eacute;galement professeurs et membres de la branche &laquo;&nbsp;Enseignement secondaire&nbsp;&raquo; de l&rsquo;Union g&eacute;n&eacute;rale tunisienne du travail (UGTT). Rapidement, les langues se d&eacute;lient et les noms de Mohamed Bouazizi et de Sidi Bouzid sont prononc&eacute;s. <i>&laquo;&nbsp;Hier, les avocats ont fait une gr&egrave;ve g&eacute;n&eacute;rale &agrave; Tunis et dans d&rsquo;autres villes&nbsp;&raquo;<\/i>, pr&eacute;cise l&rsquo;un d&rsquo;entre eux, enseignant &agrave; la retraite<i>.<\/i> Son voisin encha&icirc;ne&nbsp;: <i>&laquo;&nbsp;Cette nuit, il y a eu des affrontements violents &agrave; Thala et Sa&iuml;da, au centre du pays. Plusieurs morts&hellip;&nbsp;&raquo;<\/i><\/p>\n<p>\n\t\t\tLe plus jeune de mes interlocuteurs d&eacute;cide de me faire rencontrer une figure locale, responsable de l&rsquo;UGTT. Coup de t&eacute;l&eacute;phone avec son portable. Vingt minutes apr&egrave;s, rencontre avec Hamdi, d&eacute;l&eacute;gu&eacute; local et membre du comit&eacute; ex&eacute;cutif au bureau r&eacute;gional. La soixantaine, les cheveux aussi blancs que ses moustaches, Hamdi me re&ccedil;oit dans les locaux du syndicat, &agrave; deux cents m&egrave;tres du b&acirc;timent du gouvernorat de Tozeur. Dans un fran&ccedil;ais parfait, il m&rsquo;explique&nbsp;: <i>&laquo;&nbsp;Il n&rsquo;y a aucune &ldquo;instrumentalisation politique&rdquo;, comme l&rsquo;a d&eacute;clar&eacute; le pr&eacute;sident le 28&nbsp;d&eacute;cembre. Sidi Bouzid, Thala, Sa&iuml;da, c&rsquo;est simplement un ras-le-bol des jeunes face au ch&ocirc;mage qui gangr&egrave;ne ce pays.&nbsp;&raquo;<\/i><\/p>\n<p>\n\t\t\tHamdi s&rsquo;absente dix minutes. Il veut me montrer un document sur la r&eacute;gion de Sidi Bouzid. Sur les murs de son bureau tr&ocirc;nent les portraits en noir et blanc des dirigeants historiques de l&rsquo;UGTT, depuis sa cr&eacute;ation en 1947. A son retour, le cadre syndical me pr&eacute;sente un mince rapport r&eacute;alis&eacute; par le syndicat, r&eacute;dig&eacute; en arabe et intitul&eacute; &laquo;&nbsp;D&eacute;veloppement &eacute;conomique &agrave; Sidi Bouzid&nbsp;: entre mythe et r&eacute;alit&eacute; &#8211; ao&ucirc;t 2010&nbsp;&raquo;. Nous le parcourons ensemble. Hamdi traduit. <i>&laquo;&nbsp;Pr&egrave;s de 50&nbsp;% de ch&ocirc;mage chez les jeunes dipl&ocirc;m&eacute;s &agrave; Sidi Bouzid,<\/i> indique-t-il.<i> Et c&rsquo;est comme &ccedil;a dans tout le centre, l&rsquo;ouest et le sud du pays. En fait, les seules r&eacute;gions &eacute;pargn&eacute;es sont les zones touristiques&nbsp;: Tozeur et la c&ocirc;te sah&eacute;lienne. <\/i>(&hellip;)<i> Taux de scolarisation jusqu&rsquo;au bac&nbsp;: 95&nbsp;%&nbsp;! C&rsquo;est bien, mais avec quels d&eacute;bouch&eacute;s&nbsp;?&nbsp;&raquo;<\/i><\/p>\n<p>\n\t\t\tEn reposant le document, Hamdi tire nerveusement sur sa cigarette. <i>&laquo;&nbsp;Les avocats c&rsquo;est bien, mais &ccedil;a ne suffira pas. Pareil pour les manifestations d&rsquo;artistes et de professeurs qui ont eu lieu &ccedil;a et l&agrave; aujourd&rsquo;hui. C&rsquo;est toutes les &eacute;coles qui doivent bouger. Avec le syndicat, nous appelons &agrave; une grande gr&egrave;ve des enseignants du primaire et du secondaire les 26 et 27&nbsp;janvier.&nbsp;&raquo;<\/i> Silence. A plusieurs reprises, il r&eacute;pond au t&eacute;l&eacute;phone. <i>&laquo;&nbsp;Les 26 et 27&nbsp;janvier&nbsp;? Dans trois semaines&nbsp;?&nbsp;&raquo;<\/i> Ma question le laisse songeur. Hamdi me fixe&nbsp;: <i>&laquo;&nbsp;C&rsquo;est long, oui. Je ne suis pas s&ucirc;r que ce soit pas trop tard. Je l&rsquo;ai dit aux dirigeants du syndicat, mais ils sont tr&egrave;s li&eacute;s au pouvoir. Moi, j&rsquo;ai le sentiment que d&rsquo;ici l&agrave;, on risque l&rsquo;embrasement de tous les quartiers pauvres des villes du centre et du sud.&nbsp;&raquo;<\/i><\/p>\n<p>\n\t\t\t<i>Samedi 8&nbsp;janvier<\/i><\/p>\n<p>\n\t\t\t<strong>Tozeur,<br \/>\n\t\t\tl&rsquo;info en temps r&eacute;el sur France 24 et Al-Jazira<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t\tJe dois lui faire confiance. Seul depuis deux jours, je dois trouver un guide et traducteur. N&eacute; &agrave; Kairouan, Wael, 45&nbsp;ans, est parfaitement francophone. Rencontr&eacute; dans un caf&eacute; de Tozeur alors qu&rsquo;il regardait Al-Jazira, il a accept&eacute; d&rsquo;&ecirc;tre traducteur en restant avec moi pendant plusieurs jours. Il sait que notre parcours passera par des villes sous tension, mais il en accepte le risque. Depuis plus de quinze ans d&eacute;j&agrave;, ce ma&ccedil;on de profession compl&egrave;te ses revenus comme chauffeur de 4&#215;4 pour des circuits touristiques dans la r&eacute;gion de Tozeur. <i>&laquo;&nbsp;Du boulot &agrave; la journ&eacute;e, de temps &agrave; autre, surtout en &eacute;t&eacute;, avec en g&eacute;n&eacute;ral des missions de 5&nbsp;heures du matin &agrave; minuit, pay&eacute;es 20&nbsp;dinars tunisiens par jour<\/i> [10&nbsp;euros, ndlr] <i>et sans jamais savoir &agrave; l&rsquo;avance si on aura besoin de moi&nbsp;&raquo;<\/i>, pr&eacute;cise-t-il. Mari&eacute; depuis deux ans, sans enfants, Wael fait vivre avec son salaire sa femme (sans travail), ses deux jeunes fr&egrave;res (au ch&ocirc;mage) et sa m&egrave;re de 72&nbsp;ans, veuve depuis dix ans.<\/p>\n<p>\n\t\t\tEn arrivant t&ocirc;t ce matin, Wael m&rsquo;apprend qu&rsquo;il a suivi une bonne partie de la nuit l&rsquo;actualit&eacute; en arabe sur Al-Jazira et France&nbsp;24, les deux cha&icirc;nes en langue arabe les plus regard&eacute;es en Tunisie. <i>&laquo;&nbsp;Elles traitent des tensions depuis le 19&nbsp;d&eacute;cembre,<\/i> m&rsquo;indique-t-il, <i>mais leurs reportages et d&eacute;bats sont maintenant tr&egrave;s soutenus. J&rsquo;ai appris que le journal fran&ccedil;ais <\/i>Le Monde<i> &eacute;tait censur&eacute; dans le pays et que leur journaliste n&rsquo;a pas &eacute;t&eacute; autoris&eacute;e &agrave; venir en Tunisie. De violents affrontements ont eu lieu cette nuit &agrave; Kasserine. Ils parlent de cinq morts dont deux jeunes.&nbsp;&raquo;<\/i> Puis, en prenant le volant, Wael tient &agrave; pr&eacute;ciser&nbsp;: <i>&laquo;&nbsp;Il faut faire attention. On peut passer &agrave; Redeyef, mais il faut surtout ne pas remonter vers Kasserine et Thala&nbsp;: la r&eacute;pression devient s&eacute;v&egrave;re l&agrave;-bas. On ira sur Gafsa. C&rsquo;est plus s&ucirc;r.&nbsp;&raquo;<\/i><\/p>\n<p>\n\t\t\t<strong>Redeyef,<br \/>\n\t\t\t<i>&laquo;&nbsp;Ne prononce jamais en public le nom de Ben Ali&nbsp;!&nbsp;&raquo;<\/i> <\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t\tRedeyef, 11 heures. La ville mini&egrave;re du grand bassin de phosphate g&eacute;r&eacute; par la Compagnie g&eacute;n&eacute;rale du phosphate (CGP), au c&oelig;ur du grand gouvernorat de Gafsa, vit des heures apparemment tranquilles. Un train miniature, locomotive et wagons de transport du minerai, tr&ocirc;ne telle une statue au milieu du carrefour, pr&egrave;s du bazar. <i>&laquo;&nbsp;Tout le monde ici, ou presque, travaille &agrave; la mine ou dans les entreprises de sous-traitance&nbsp;&raquo;<\/i>, m&rsquo;informe Wael. En 2008, la grande gr&egrave;ve du &laquo;&nbsp;peuple des mines&nbsp;&raquo; de Redeyef <i>(voir &laquo;&nbsp;<a class=\"spip_out\" href=\"http:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2008\/07\/GANTIN\/16061\" rel=\"external\">R&eacute;volte du &ldquo;peuple des mines&rdquo;<\/a>&nbsp;&raquo;, par Karine Gantin et Omeyya Seddik, <\/i>Le Monde diplomatique<i>, juillet 2008)<\/i> a fait conna&icirc;tre la ville (40&nbsp;000&nbsp;habitants) bien au-del&agrave; des fronti&egrave;res tunisiennes.<\/p>\n<p>\n\t\t\tUn petit restaurant de m&eacute;choui pr&egrave;s du centre ville. La salle est vide. Au-dessus de la caisse, cet &eacute;ternel portrait o&ugrave; plastronne Ben Ali, costume sombre, les cheveux plaqu&eacute;s, avec &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s un &eacute;norme drapeau tunisien. Deux hommes viennent &agrave; leur tour d&eacute;jeuner. Ils s&lsquo;installent juste &agrave; c&ocirc;t&eacute; de nous. Wael me fait signe qu&rsquo;on peut discuter&nbsp;: le code a &eacute;t&eacute; mis au point une heure plus t&ocirc;t, dans la voiture.<\/p>\n<p>\n\t\t\tNotre premier voisin, Meher, la cinquantaine, travaille dans une entreprise de logistique sous-traitante de la CGP&nbsp;; le second, Ala, proche de la retraite, &agrave; la mine depuis trente ans. Discussion sur le ch&ocirc;mage et les salaires. <i>&laquo;&nbsp;En 2008, d&eacute;j&agrave;, la gr&egrave;ve avait d&eacute;but&eacute; ici sur la question du recrutement des jeunes &agrave; la mine&nbsp;&raquo;,<\/i> pr&eacute;cise Ala. <i>&laquo;&nbsp;Les salaires de la CGP sont plut&ocirc;t bons,<\/i> poursuit Meher, <i>mais le nombre de personnes &agrave; vivre dessus augmente sans cesse.&nbsp;&raquo;<\/i><\/p>\n<p>\n\t\t\tProgressivement, les &eacute;changes d&eacute;rivent vers la situation dans le pays. Sidi Bouzid, Kasserine, Thala&nbsp;: qui sont les &eacute;meutiers&nbsp;? <i>&laquo;&nbsp;Des jeunes en gal&egrave;re, rien de plus&nbsp;&raquo;,<\/i> lance Meher. <i>&laquo;&nbsp;Les villes les plus pauvres du pays, celles que le r&eacute;gime a d&eacute;laiss&eacute; depuis vingt ans&nbsp;&raquo;,<\/i> surench&eacute;rit Ala. Dans le feu des propos de plus en plus libres, je montre du doigt le portrait du pr&eacute;sident tunisien en disant&nbsp;: <i>&laquo;&nbsp;Ben Ali, il va pas &ecirc;tre content&nbsp;!&nbsp;&raquo;<\/i><\/p>\n<p>\n\t\t\tSilence subit, lourd. Ala et Maher n&rsquo;ont pas fini leur repas, mais ils se l&egrave;vent, ramassent leurs affaires et quittent le restaurant sans un mot . <i>&laquo;&nbsp;Il ne faut pas parler comme &ccedil;a,<\/i> s&rsquo;&eacute;nerve aussit&ocirc;t Wael, mon traducteur. <i>Tu peux parler de questions sociales, doucement, mais ne prononce jamais en public le nom de Ben Ali. Jamais plus&nbsp;!&nbsp;&raquo;<\/i><\/p>\n<p>\n\t\t\t<strong>Metlaoui,<br \/>\n\t\t\t<i>&laquo;&nbsp;L&rsquo;immolation est devenue le symbole de notre r&eacute;volte&nbsp;&raquo;<\/i> <\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t\t15 heures. En entrant dans Metlaoui (50&nbsp;000&nbsp;habitants), apr&egrave;s avoir d&eacute;pass&eacute; l&rsquo;autre ville mini&egrave;re Moulares, la route est bord&eacute;e d&rsquo;immenses structures a&eacute;riennes ferm&eacute;es, destin&eacute;es au transport sur tapis du phosphate. Un bus nous barre la route. L&rsquo;arr&ecirc;t se prolonge. Un brouhaha monte. Des gens commencent &agrave; s&rsquo;attrouper. A cent m&egrave;tres de notre voiture, une dizaine de jeunes viennent de sortir dans la rue avec un brancard m&eacute;tallique qu&rsquo;il portent et sur lequel g&icirc;t le corps d&rsquo;un homme drap&eacute; d&rsquo;une couverture rouge et blanche. <i>&laquo;&nbsp;C&rsquo;est le jeune qui s&rsquo;est immol&eacute; il y a deux jours, <\/i>me pr&eacute;vient Wael. <i>Ils vont l&rsquo;enterrer.&nbsp;&raquo;<\/i> Silencieuse, la manifestation ne rassemble encore qu&rsquo;une vingtaine de jeunes. Premi&egrave;res photos.<\/p>\n<p>\n\t\t\tNous reprenons la voiture pour contourner par les petites ruelles, &agrave; l&rsquo;&eacute;cart du souk o&ugrave; le cort&egrave;ge se dirige. Je laisse Wael avec le v&eacute;hicule au sud de la ville pour remonter vers le centre &agrave; travers le souk. De toute part, les marchands rangent vite leurs &eacute;tals. Beaucoup s&rsquo;&eacute;loignent vers les quartiers sud. Remontant ce flux dense d&rsquo;hommes, de femmes et d&rsquo;enfants m&ecirc;l&eacute;s, un groupe se dirige vers la grande art&egrave;re du centre ville. La rue s&rsquo;est vid&eacute;e. Sur la gauche, le front d&rsquo;un cort&egrave;ge avance. Il compte &agrave; pr&eacute;sent pr&egrave;s de quatre &agrave; cinq cents personnes, surtout des jeunes.<\/p>\n<p>\n\t\t\tPas de slogan, aucune pancarte. Quelques cris de femmes, &agrave; l&rsquo;&eacute;cart, sporadiques. Les visages sont tendus, s&eacute;v&egrave;res. J&rsquo;aper&ccedil;ois &agrave; pr&eacute;sent nettement le corps du d&eacute;funt. Mon voisin se penche vers moi&nbsp;: <i>&laquo;&nbsp;C&rsquo;est la troisi&egrave;me personne qui s&rsquo;immole. Il y en a eu un autre &agrave; Sidi Bouzid, aujourd&rsquo;hui m&ecirc;me, un p&egrave;re de famille de 50&nbsp;ans. L&rsquo;immolation est devenue le symbole de la r&eacute;volte.&nbsp;&raquo;<\/i> Nouvelles photos. Une, deux, trois&hellip; Juste avant qu&rsquo;une main ferme ne me saisisse &agrave; l&rsquo;&eacute;paule. <i>&laquo;&nbsp;Donne-moi ta cam&eacute;ra&nbsp;&raquo;,<\/i> me lance nerveusement un jeune homme, la trentaine, v&ecirc;tu d&rsquo;une veste de cuir noir. Refus. J&rsquo;exige de voir sa plaque de police. L&rsquo;homme est rejoint rapidement par quatre autres qui tentent de m&rsquo;emp&ecirc;cher de mettre mon appareil dans ma poche. Echec.<\/p>\n<p>\n\t\t\tPlusieurs coups de t&eacute;l&eacute;phone sur les portables. Le cort&egrave;ge est pass&eacute; devant nous. Il se dirige vers le lieu d&rsquo;inhumation. <i>&laquo;&nbsp;Un officier de police va venir, suis-nous&nbsp;&raquo;,<\/i> commande le policier en civil. Un peu plus loin, le groupe me fait entrer dans une boutique de photo. <i>&laquo;&nbsp;Donne ton appareil, il nous faut les photos. Tu n&rsquo;as pas le droit en Tunisie de photographier des b&acirc;timents officiels.&nbsp;&raquo;<\/i> J&rsquo;exige d&rsquo;attendre l&rsquo;officier avec son badge. La main dans la poche, j&rsquo;ai eu le temps en marchant d&rsquo;extirper discr&egrave;tement ma carte m&eacute;moire que j&rsquo;ai cach&eacute;e dans ma chaussette en renouant mon lacet.<\/p>\n<p>\n\t\t\tL&rsquo; officier arrive, pr&eacute;sente sa carte et tend mon appareil au g&eacute;rant du magasin &ndash; vide. <i>&laquo;&nbsp;O&ugrave; est la carte&nbsp;?&nbsp;&raquo;<\/i> lance l&rsquo;officier avec rage. <i>&laquo;&nbsp;J&rsquo;ai oubli&eacute; de la mettre ce matin.&nbsp;&raquo;<\/i> La r&eacute;ponse le rend nerveux. Il h&eacute;site, passe plusieurs coups de t&eacute;l&eacute;phone. Personne n&rsquo;ose me fouiller. Ils finissent par me laisser partir, avec mon appareil, apr&egrave;s avoir exig&eacute; mon passeport et not&eacute; mon identit&eacute;.<\/p>\n<p>\n\t\t\tWael m&rsquo;attend toujours au sud du souk. Nous filons sur Gafsa. Dans la voiture, il n&rsquo;est pas content du tout. <i>&laquo;&nbsp;C&rsquo;est trop risqu&eacute;, j&rsquo;arr&ecirc;te&nbsp;&raquo;,<\/i> l&acirc;che-t-il. Pour la premi&egrave;re fois, je le sens apeur&eacute;, comme s&rsquo;il mesurait lui-m&ecirc;me ce qui est en train de se passer dans son pays. Nous convenons qu&rsquo;une fois &agrave; Gafsa, il prendra un bus pour rentrer chez lui.<\/p>\n<h3 class=\"spip\">\n\t\t\t<a name=\"II-L-indignation-devant-la\"><\/a>II. L&rsquo;indignation devant la r&eacute;pression polici&egrave;re <script><\/script><a class=\"tdm\" href=\"http:\/\/blog.mondediplo.net\/2011-01-19-La-semaine-qui-a-fait-tomber-Ben-Ali#tdm\" jquery1295545447165=\"7\"><img decoding=\"async\" alt=\"Retour \u00e0 la table des mati\u00e8res\" src=\"http:\/\/blog.mondediplo.net\/plugins\/table_matieres\/images\/tdm.png\" style=\"MAX-WIDTH: 480px; MAX-HEIGHT: 100000px\" title=\"Retour \u00e0 la table des mati\u00e8res\" \/><\/a><\/h3>\n<p>\n\t\t\t<i>Dimanche 9&nbsp;janvier<\/i><\/p>\n<p>\n\t\t\t<strong>Gafsa,<br \/>\n\t\t\t<i>&laquo;&nbsp;Il faut que l&rsquo;UGTT lance des mots d&rsquo;ordre&nbsp;!&nbsp;&raquo;<\/i> <\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t\t8 heures du matin, devant le si&egrave;ge de l&rsquo;union r&eacute;gionale de l&rsquo;UGTT. Depuis la sortie de mon h&ocirc;tel, je suis suivi en permanence par un jeune en scooter, &eacute;charpe noire sur le visage, casquette sur la t&ecirc;te. Il ne me l&acirc;chera pas d&rsquo;une semelle jusqu&rsquo;&agrave; mon d&eacute;part pour Sidi Bouzid. Avec une agglom&eacute;ration de plus de 150&nbsp;000&nbsp;habitants, Gafsa est l&rsquo;une des plus grandes villes du pays. Une quinzaine de personnes discutent dans la petite cour du b&acirc;timent syndical. Le cas de l&rsquo;immol&eacute; de Metloui et du second de la ville de Sidi Bouzid sont confirm&eacute;s.<\/p>\n<p>\n\t\t\t<i>&laquo;&nbsp;C&rsquo;est surtout dans les quartiers de Kasserine que &ccedil;a chauffe &agrave; pr&eacute;sent<\/i>, lance un d&eacute;l&eacute;gu&eacute; local de l&rsquo;UGTT. <i>Ils ont m&ecirc;me envoy&eacute; l&rsquo;arm&eacute;e. C&rsquo;est la premi&egrave;re fois depuis le 17&nbsp;d&eacute;cembre.&nbsp;&raquo;<\/i> A ses c&ocirc;t&eacute;s, une femme prend la parole. La trentaine, elle est militante au Parti d&eacute;mocratique progressiste (PDP), une formation d&rsquo;opposition l&eacute;galis&eacute;e depuis 1988&nbsp;mais qui a boycott&eacute; les derni&egrave;res &eacute;lections et demeure sans repr&eacute;sentant &agrave; la Chambre des d&eacute;put&eacute;s. <i>&laquo;&nbsp;Y en marre que l&rsquo;UGTT ne bouge pas&nbsp;! C&rsquo;est une trahison. Les Tunisiens s&rsquo;en souviendront&nbsp;&raquo;<\/i>, lance-t-elle, virulente.<\/p>\n<p>\n\t\t\tLa discussion s&rsquo;anime. <i>&laquo;&nbsp;La direction nationale de l&rsquo;UGTT est corrompue depuis des ann&eacute;es<\/i>, r&eacute;torque Skader, 26&nbsp;ans, un autre militant du PDP. <i>Il faut que localement nous les d&eacute;bordions en les for&ccedil;ant &agrave; organiser des rassemblements et &agrave; d&eacute;cr&eacute;ter la gr&egrave;ve g&eacute;n&eacute;rale.&nbsp;&raquo; <\/i>Jusqu&rsquo;ici, la direction nationale du syndicat n&rsquo;a pris aucune position officielle sur les &eacute;v&eacute;nements de Tunisie. Ici, &agrave; Gafsa, le sc&eacute;nario d&rsquo;un &laquo;&nbsp;d&eacute;bordement&nbsp;&raquo; par la base est presque impossible, tant le dirigeant r&eacute;gional du syndicat a fait preuve d&rsquo;all&eacute;geance au pouvoir central<i>. &laquo;&nbsp;Si nous r&eacute;ussissons &agrave; mobiliser les mineurs, c&rsquo;est tout le bassin qui peut basculer et faire tomber Ben Ali&nbsp;&raquo;<\/i>, assure Skader.<\/p>\n<p>\n\t\t\tDans ce cercle de militants associatifs, politiques et syndicaux, le ton est devenu clairement politique. La r&eacute;volte sociale est en passe de se transformer en contestation politique du r&eacute;gime. <i>&laquo;&nbsp;Derri&egrave;re la question du ch&ocirc;mage doit monter la d&eacute;nonciation d&rsquo;un r&eacute;gime liberticide, qui fonctionne comme une mafia depuis plus de vingt ans&nbsp;&raquo;<\/i>, ass&egrave;ne Skader.<\/p>\n<p>\n\t\t\t<strong>Sidi Bouzid,<br \/>\n\t\t\t<i>&laquo;&nbsp;Mohamed n&rsquo;est pas mort pour rien&nbsp;!&nbsp;&raquo;<\/i> <\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t\tJe quitte Gafsa en m&rsquo;arr&ecirc;tant &agrave; plusieurs reprises pour demander la direction de Sfax. Le jeune qui me suit a s&ucirc;rement entendu. Puis, profitant d&rsquo;une large avenue sans trafic, j&rsquo;acc&eacute;l&egrave;re, le laissant loin derri&egrave;re moi. Au premier rond-point, je bifurque vers Kairouan, direction Sidi Bouzid.<\/p>\n<p>\n\t\t\tMidi. La petite ville de Bir El Hfey (15&nbsp;000&nbsp;habitants), &agrave; 60&nbsp;kilom&egrave;tres au nord de Gafsa, est toute &agrave; ses activit&eacute;s commerciales. Riche en fruits et l&eacute;gumes, r&eacute;put&eacute;e pour sa viande de mouton, cette commune situ&eacute;e au c&oelig;ur du gouvernorat de Sidi Bouzid profite de terres fertiles irrigu&eacute;es par l&rsquo;oued El Chaca, l&rsquo;un des plus grand du pays. <i>&laquo;&nbsp;Vous pouvez passer &agrave; Sidi Bouzid<\/i>, assure un restaurateur. <i>La police est partout mais la ville est calme &agrave; pr&eacute;sent.&nbsp;&raquo;<\/i><\/p>\n<dl class=\"spip_document_1113 spip_documents spip_documents_center\">\n<dt>\n\t\t\t\t&nbsp;<\/dt>\n<\/dl>\n<p>\n\t\t\tVingt-cinq kilom&egrave;tres plus au nord-est, le panneau &laquo;&nbsp;Sidi Bouzid&nbsp;&raquo; appara&icirc;t le long d&rsquo;une route bord&eacute;e de maisons basses, sans &eacute;tage, la plupart inachev&eacute;es. Une commune en chantier, marqu&eacute;e par le ch&ocirc;mage et la r&eacute;pression polici&egrave;re, avant m&ecirc;me les heurts de d&eacute;cembre 2010. Pr&egrave;s de la grande mosqu&eacute;e, des dizaines de policiers casqu&eacute;s et arm&eacute;s, membres des Brigades d&rsquo;intervention de gendarmerie (BIG) et des Brigades de l&rsquo;ordre public (BOP), sont stationn&eacute;s pr&egrave;s du commissariat.<\/p>\n<p>\n\t\t\tA l&rsquo;&eacute;cart, le quartier populaire d&rsquo;Ennour Gharbi a tout d&rsquo;un bidonville. Fa&ccedil;ades d&eacute;labr&eacute;es, poubelles dans les rues, enfants qui courent entre les sacs plastiques. C&rsquo;est le quartier o&ugrave; vivait Mohamed Bouazizi. Ses trois s&oelig;urs, sa m&egrave;re, son oncle et deux de ses trois fr&egrave;res y habitent une maison modeste. Apr&egrave;s des discussions discr&egrave;tes, &ccedil;&agrave; et l&agrave;, en surveillant sans cesse ces visages qui pourraient &ecirc;tre ceux de policiers en civil, Zied, un gar&ccedil;on de 25&nbsp;ans, d&eacute;cide de m&rsquo;aider. En empruntant de longs d&eacute;tours dans le quartier, il me guide jusqu&rsquo;&agrave; la maison.<\/p>\n<p>\n\t\t\tUne pi&egrave;ce unique, coussins au sol. Le&iuml;la, la plus grande des s&oelig;urs de Mohamed, me tire par la manche. <i>&laquo;&nbsp;Mohamed n&rsquo;est pas mort pour rien<\/i>, l&acirc;che-t-elle, <i>les yeux mouill&eacute;s. Regardez ce qui se passe dans le pays. C&rsquo;est du jamais vu&nbsp;!&nbsp;&raquo;<\/i> Pendant trois quarts d&rsquo;heure, les s&oelig;urs et la m&egrave;re de Mohamed me racontent son histoire, leur histoire. Puis, avec l&rsquo;oncle, install&eacute; ici depuis la mort du p&egrave;re de famille, voil&agrave; quinze ans, nous allons en voiture sur la tombe du d&eacute;funt, situ&eacute;e &agrave; 20&nbsp;kilom&egrave;tres au nord de Sidi Bouzid.<\/p>\n<dl class=\"spip_document_1120 spip_documents spip_documents_center\">\n<dt>\n\t\t\t\t&nbsp;<\/dt>\n<\/dl>\n<p>\n\t\t\t<strong>Bir El Hfey,<br \/>\n\t\t\t<i>&laquo;&nbsp;On est chez nous ici, on fait ce qu&rsquo;on veut&nbsp;!&nbsp;&raquo;<\/i> <\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t\t17 heures, retour &agrave; Gafsa par Bir El Hfey. La le&ccedil;on de M&eacute;tlaoui est encore grav&eacute;e dans ma t&ecirc;te. La carte m&eacute;moire de mon appareil photo est d&eacute;j&agrave; &agrave; l&rsquo;abri. A la sortie de Bir El Hfey, deux voitures me barrent la route. Huit hommes en descendent. <i>&laquo;&nbsp;Votre cam&eacute;ra s&rsquo;il vous pla&icirc;t.&nbsp;&raquo;<\/i> J&rsquo;exige des insignes officiels de police. Le chef du groupe, un homme d&rsquo;une soixantaine d&rsquo;ann&eacute;e, saisit son portable et discute longuement en arabe. Nous restons sur le bord de la route une demi-heure.<\/p>\n<p>\n\t\t\t<i>&laquo;&nbsp;Suivez-nous au poste&nbsp;&raquo;<\/i>, lance tout &agrave; coup celui qui semble le chef. Il monte dans ma voiture et me demande de me garer juste devant le commissariat de la ville, en bord de route. Une dizaine de policiers en civil nous attendent, post&eacute;s devant le b&acirc;timent. <i>&laquo;&nbsp;Voil&agrave;, vous avez des policiers devant vous. La cam&eacute;ra s&rsquo;il vous pla&icirc;t.&nbsp;&raquo;<\/i> J&rsquo;exige toujours une proc&eacute;dure officielle pour donner mon appareil photo. Les policiers en civil refusent que j&rsquo;entre dans le commissariat. Nouveaux coups de t&eacute;l&eacute;phone. Le chef a pris mon passeport et attend des nouvelles. Un ordre, sans doute. Le lien avec Metlaoui est forc&eacute;ment fait.<\/p>\n<p>\n\t\t\tUne heure encore devant le poste. Attente interminable. Vers 18&nbsp;h&nbsp;30, alors que la nuit est tomb&eacute;e depuis un bon moment d&eacute;j&agrave; sur Bir El Hfey, quatre de mes gardes en civil se jettent subitement sur moi et cherchent &agrave; arracher de force mon appareil rang&eacute; dans ma poche. J&rsquo;agrippe ma veste de la main droite pour prot&eacute;ger mon mat&eacute;riel&nbsp;: <i>&laquo;&nbsp;Qu&rsquo;est-ce que vous faites&nbsp;? J&rsquo;ai demand&eacute; une proc&eacute;dure normale avec un officier de police&nbsp;!&nbsp;&raquo;<\/i><\/p>\n<p>\n\t\t\tEn me serrant le cou de son bras droit, le chef du groupe, cette fois, aboie&nbsp;: <i>&laquo;&nbsp;On est chez nous ici, on fait ce qu&rsquo;on veut.&nbsp;&raquo;<\/i> Dix minutes &agrave; me d&eacute;fendre jusqu&rsquo;&agrave; ce qu&rsquo;un des hommes sorte un bout de bois et m&rsquo;ass&egrave;ne un coup violent sur la main droite. Sous la douleur, je l&acirc;che le tissu de ma poche et les hommes s&rsquo;enfuient avec mon appareil photo. La carte est rest&eacute;e dans le col de ma veste. Joint au t&eacute;l&eacute;phone, le consulat de France me conseille de me mettre &agrave; l&rsquo;abri. Je fonce vers ma voiture et d&eacute;marre en trombe, direction Gafsa.<\/p>\n<p>\n\t\t\tDans mon r&eacute;troviseur, quatre phares ne tardent pas &agrave; percer dans la nuit. Ils sont &agrave; environ un kilom&egrave;tre derri&egrave;re moi. Avec ma petite Chevrolet lou&eacute;e &agrave; l&rsquo;a&eacute;roport de Tunis, je n&rsquo;ai plus le choix&nbsp;: 180&nbsp;kilom&egrave;tres-heure sur cette route d&eacute;sertique, en pleine nuit, avec une seule main valide pour tenir le volant. La peur au ventre. La certitude qu&rsquo;ils vont me rattraper l&agrave;, en plein d&eacute;sert, seul. Et qu&rsquo;ils pourront faire ce qu&rsquo;ils veulent&hellip; Trente minutes qui durent une &eacute;ternit&eacute;. Une demi-heure d&rsquo;angoisse avant d&rsquo;atteindre les premi&egrave;res lumi&egrave;res de Gafsa. C&rsquo;est fini&nbsp;: trop de t&eacute;moins. Leurs phares disparaissent derri&egrave;re moi. Direction l&rsquo;h&ocirc;pital de Gafsa.<\/p>\n<p>\n\t\t\t<i>Lundi 10&nbsp;janvier<\/i><\/p>\n<p>\n\t\t\t<strong>Gafsa,<br \/>\n\t\t\t<i>&laquo;&nbsp;Des snipers tirent dans la t&ecirc;te des jeunes leaders&nbsp;&raquo;<\/i> <\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t\tNuit &agrave; Gafsa, sous la protection de syndicalistes de l&rsquo;UGTT qui m&rsquo;ont accueilli d&egrave;s l&rsquo;h&ocirc;pital, la veille au soir. Neuf&nbsp;heures du matin, devant le si&egrave;ge du syndicat. Le jeune en scooter a repris du service. Cette fois, les &eacute;v&eacute;nements de Tunisie sont discut&eacute;s partout. Dans les caf&eacute;s, sur Al-Jazira et France&nbsp;24, jusque devant les &eacute;coles o&ugrave; professeurs et &eacute;l&egrave;ves se rassemblent r&eacute;guli&egrave;rement. Mais toujours rien dans la presse et sur les radios officielles. A la suite de l&rsquo;agression de Bir El Hfey, Karim, la soixantaine, membre d&rsquo;Amnesty International et sympathisant du mouvement d&rsquo;opposition l&eacute;gal Ettajdid (&laquo;&nbsp;Pour la r&eacute;novation&nbsp;&raquo;), repr&eacute;sent&eacute; par deux d&eacute;put&eacute;s &agrave; la Chambre, propose de m&rsquo;accompagner jusqu&rsquo;&agrave; Tunis.<\/p>\n<p>\n\t\t\t<i>&laquo;&nbsp;Le pr&eacute;sident va parler &agrave; la t&eacute;l&eacute;vision dans l&rsquo;apr&egrave;s-midi, pour la seconde fois depuis d&eacute;cembre 2010&nbsp;&raquo;,<\/i> m&rsquo;indique-t-il (la premi&egrave;re intervention de Ben Ali a eu lieu le 28&nbsp;d&eacute;cembre). Les autorit&eacute;s font &eacute;tat de quatorze morts depuis le 17&nbsp;d&eacute;cembre. Mais les associations humanitaires et les partis d&rsquo;opposition parlent de plus de trente. La veille, pr&egrave;s de Sidi Bouzid, dans la commune de Regeb, des affrontements ont eu lieu&nbsp;: deux morts et des dizaines de bless&eacute;s. Et toujours, des arrestations massives.<\/p>\n<p>\n\t\t\tDans la petite cour du syndicat, les discussions entre militants se poursuivent. Ils sont cette fois une centaine, r&eacute;volt&eacute;s par les nouvelles de la nuit. <i>&laquo;&nbsp;Des photos et des vid&eacute;os ont circul&eacute; sur Facebook,<\/i> m&rsquo;explique Skader, le militant du PDP rencontr&eacute; la veille. <i>Post&eacute;s sur le toit des immeubles, des snipers tirent dans la t&ecirc;te des jeunes leaders des &eacute;meutes&nbsp;&raquo;.<\/i> Comme une tra&icirc;n&eacute;e de poudre, cette nouvelle fait le tour de la Tunisie, transmise par Facebook, les portables, port&eacute;e par des milliers de courriers &eacute;lectroniques.<\/p>\n<p>\n\t\t\t<strong>Meknassy,<br \/>\n\t\t\t<i>&laquo;&nbsp;Personne ne croit plus aux promesses du pr&eacute;sident&nbsp;!&nbsp;&raquo;<\/i> <\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t\t16 heures. A mi-chemin entre Gafsa et Sfax, nous nous arr&ecirc;tons avec Karim dans la petite ville de Meknassy. La radio vient d&rsquo;annoncer la retransmission du discours de Ben Ali. Depuis le 6&nbsp;janvier, c&rsquo;est la toute premi&egrave;re fois que j&rsquo;entends les radios officielles traiter des &eacute;v&eacute;nements. Nous nous installons dans un caf&eacute;, devant l&rsquo;&eacute;cran de t&eacute;l&eacute;vision. Autour de nous, une vingtaine de jeunes et de personnes plus &acirc;g&eacute;es fixent l&rsquo;&eacute;cran. Les visages sont tendus. Un silence de plomb plane sur la ville.<\/p>\n<p>\n\t\t\tLe visage du pr&eacute;sident est s&eacute;v&egrave;re, le ton assur&eacute;, les propos en arabe litt&eacute;raire<i>. &laquo;&nbsp;Actes de terrorisme&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;&eacute;l&eacute;ments &eacute;trangers&nbsp;&raquo;<\/i>, les premiers mots de Ben Ali font r&eacute;agir l&rsquo;assistance. Des policiers en civil sont dans la salle. Chacun se retient, fait attention, &eacute;coute &agrave; nouveau Ben Ali. Puis le pr&eacute;sident promet la cr&eacute;ation de <i>&laquo;&nbsp;300&nbsp;000&nbsp;emplois en deux ans&nbsp;&raquo;<\/i>, des <i>&laquo;&nbsp;r&eacute;unions de concertation&nbsp;&raquo;<\/i> avec toutes les autorit&eacute;s locales, une <i>&laquo;&nbsp;commission d&rsquo;enqu&ecirc;te&nbsp;&raquo;<\/i>&hellip; La s&eacute;quence a dur&eacute; moins de dix minutes. <i>&laquo;&nbsp;Allons-y&nbsp;&raquo;<\/i>, me lance aussit&ocirc;t Karim. Les policiers en civil viennent de lancer des arrestations dans le caf&eacute;.<\/p>\n<p>\n\t\t\tDans la voiture, Karim d&eacute;crypte l&rsquo;intervention pr&eacute;sidentielle<i>. &laquo;&nbsp;Il l&acirc;che un peu, mais personne en Tunisie ne croit plus aux promesses du pr&eacute;sident. L&rsquo;emploi, la concertation&nbsp;: ce sont des choses qu&rsquo;il dit depuis vingt ans sans jamais s&rsquo;&ecirc;tre donn&eacute; les moyens de le faire. D&egrave;s ce soir et demain, c&rsquo;est s&ucirc;r, les rassemblements vont se poursuivre.&nbsp;&raquo;<\/i><\/p>\n<p>\n\t\t\t<strong>Sousse,<br \/>\n\t\t\t<i>&laquo;&nbsp;C&rsquo;est honteux de laisser des jeunes en gal&egrave;re se faire massacrer&nbsp;&raquo;<\/i> <\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t\t20 heures, nous sommes dans un restaurant de Sousse, l&rsquo;une des grandes villes touristiques du Sahel tunisien (650&nbsp;000&nbsp;habitants). Karim a eu des amis au t&eacute;l&eacute;phone. <i>&laquo;&nbsp;C&rsquo;est parti &agrave; Gafsa<\/i>, annonce-t-il. <i>Dans les quartiers populaires d&rsquo;El Ksar. Deux morts, des banques saccag&eacute;es, des arrestations.&nbsp;&raquo;<\/i> Le m&ecirc;me sc&eacute;nario se reproduit et s&rsquo;&eacute;largit. <i>&laquo;&nbsp;A Kairouan aussi et m&ecirc;me &agrave; Gabes et Douz&nbsp;&raquo;<\/i>, poursuit Karim. Des villes rest&eacute;es jusqu&rsquo;ici &agrave; l&rsquo;&eacute;cart de la col&egrave;re sociale.<\/p>\n<p>\n\t\t\tNesrine, la fille d&rsquo;un ami de Karim, nous a rejoints avec une amie, Nadia. Elles ont toutes les deux 24&nbsp;ans et sont venues de Gafsa poursuivre leurs &eacute;tudes sup&eacute;rieures &agrave; Sousse. Soign&eacute;es, habill&eacute;es &agrave; l&rsquo;occidentale, les deux &eacute;tudiantes &ndash; l&rsquo;une en m&eacute;decine, l&rsquo;autre en informatique &ndash; ont conscience de faire partie de cette classe moyenne qui s&rsquo;est d&eacute;velopp&eacute;e dans le pays depuis 1990. <i>&laquo;&nbsp;Je crois que Ben Ali est mal conseill&eacute;<\/i>, commence Nesrine. <i>C&rsquo;est un bon pr&eacute;sident, mais il s&rsquo;est laiss&eacute; influencer par sa seconde femme, Le&iuml;la. C&rsquo;est elle et le clan des Trabelsi qui dirigent et pillent les richesses du pays.&nbsp;&raquo;<\/i><\/p>\n<p>\n\t\t\tA ses c&ocirc;t&eacute;s, Nadia est plus discr&egrave;te. Elle &eacute;coute son amie. Opine de temps &agrave; autre. Mais, sur les snipers et la r&eacute;pression des jeunes depuis trois semaines, elle est intraitable <i>&nbsp;: &laquo;&nbsp;Le ch&ocirc;mage touche surtout les quartiers populaires<\/i>, lance-t-elle, la voix ferme<i>. Ici &agrave; Sousse, les gens ont du travail. Mais si la police continue &agrave; utiliser ces snipers et &agrave; tuer syst&eacute;matiquement les jeunes, nous allons bouger nous aussi. Nous sommes en d&eacute;mocratie ou quoi&nbsp;! C&rsquo;est honteux de laisser des jeunes en gal&egrave;re se faire massacrer tous les jours sous nos yeux.&nbsp;&raquo;<\/i><\/p>\n<h3 class=\"spip\">\n\t\t\t<a name=\"III-Place-au-mouvement-politique\"><\/a>III. Place au mouvement politique <script><\/script><a class=\"tdm\" href=\"http:\/\/blog.mondediplo.net\/2011-01-19-La-semaine-qui-a-fait-tomber-Ben-Ali#tdm\" jquery1295545447165=\"8\"><img decoding=\"async\" alt=\"Retour \u00e0 la table des mati\u00e8res\" src=\"http:\/\/blog.mondediplo.net\/plugins\/table_matieres\/images\/tdm.png\" style=\"MAX-WIDTH: 480px; MAX-HEIGHT: 100000px\" title=\"Retour \u00e0 la table des mati\u00e8res\" \/><\/a><\/h3>\n<p>\n\t\t\t<i>Mardi 11&nbsp;janvier<\/i><\/p>\n<p>\n\t\t\t<strong>Tunis,<br \/>\n\t\t\t<i>&laquo;&nbsp;Cette fois, &ccedil;a va bouger &agrave; Tunis&nbsp;!&nbsp;&raquo;<\/i> <\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t\tLa capitale, 11&nbsp;heures du matin. En dehors de quelques manifestations d&rsquo;avocats, de professeurs et d&rsquo;intellectuels, Tunis est rest&eacute;e calme depuis le d&eacute;but des &eacute;v&egrave;nements. Karim me propose d&rsquo;aller dans les locaux du mouvement Ettjdid, en plein centre ville. La veille au soir, craignant que le mouvement ne s&rsquo;&eacute;tende aux &eacute;coles et universit&eacute;s, le gouvernement a annonc&eacute; la fermeture compl&egrave;te de tous les &eacute;tablissements scolaires du pays.<\/p>\n<p>\n\t\t\tDans la journ&eacute;e, plusieurs journalistes fran&ccedil;ais et espagnols se pr&eacute;sentent dans les locaux. Notamment la correspondante de RFI au Maroc, arriv&eacute;e le matin m&ecirc;me, officiellement autoris&eacute;e &agrave; travailler &agrave; Tunis comme &laquo;&nbsp;journaliste&nbsp;&raquo;. J&rsquo;apprends que la veille, le correspondant du <i>Figaro<\/i> &eacute;tait &agrave; Tunis. L&rsquo;&eacute;tau se desserre. Enfin, le r&eacute;gime a compris qu&rsquo;il avait perdu la bataille de la communication. Certes, les sites de partage de vid&eacute;os YouTube et Dailymotion restent censur&eacute;s, comme la plupart des sites que je consulte (&laquo;&nbsp;Erreur&nbsp;404&nbsp;&raquo;&hellip;), mais Ben Ali a visiblement d&eacute;cid&eacute; de l&acirc;cher un peu de lest devant les informations qui, de toute fa&ccedil;on, passent par Internet depuis quinze jours.<\/p>\n<p>\n\t\t\tCette fois, les journaux officiels reviennent en &laquo;&nbsp;Une&nbsp;&raquo; sur le discours de la veille du pr&eacute;sident. Articles tr&egrave;s officiels, sentencieux, sans commentaires. Parole donn&eacute;e aux officiels du r&eacute;gime. Idem sur certaines radios. Il n&rsquo;emp&ecirc;che, <i>&laquo;&nbsp;&ccedil;a va bouger &agrave; l&rsquo;UGTT&nbsp;&raquo;<\/i>, m&rsquo;annonce Salmi, un cadre du mouvement Ettjdid. La direction nationale a pour la premi&egrave;re fois pris position en d&eacute;clarant &laquo;&nbsp;l&eacute;gitime&nbsp;&raquo; le mouvement de jeunes. Et ils ont condamn&eacute; la r&eacute;pression polici&egrave;re. Plusieurs militants et personnalit&eacute;s de l&rsquo;opposition passent dans les bureaux d&rsquo;Ettjdid. Un correspondant espagnol y a m&ecirc;me &eacute;lu domicile depuis une semaine.<\/p>\n<p>\n\t\t\tVers 17 heures, Nadhir, 24&nbsp;ans, un jeune &eacute;tudiant de l&rsquo;Union g&eacute;n&eacute;rale des &eacute;tudiants de Tunisie (UGET), le grand syndicat &eacute;tudiant fond&eacute; en 1953 et interdit depuis de longues ann&eacute;es, s&rsquo;insurge contre la fermeture des universit&eacute;s. <i>&laquo;&nbsp;Ils ont peur qu&rsquo;on rejoigne le mouvement<\/i>, pr&eacute;cise-t-il. <i>Et c&rsquo;est vrai que sans les locaux des &eacute;coles et des universit&eacute;s, c&rsquo;est tr&egrave;s dur de rassembler les &eacute;tudiants et de tenir des AG.&nbsp;&raquo;<\/i> Mais Nadhir ne perd pas espoir&nbsp;: <i>&laquo;&nbsp;Les quartiers populaires de Tunis<\/i> [des cit&eacute;s dortoirs de pr&egrave;s de 500&nbsp;000&nbsp;personnes, ndlr] <i>ne sont pas ferm&eacute;s. J&rsquo;ai eu des informations. Cette fois, &ccedil;a va bouger &agrave; Tunis.&nbsp;&raquo;<\/i> Le soir m&ecirc;me, sous la pression, les dirigeants de l&rsquo;UGTT annoncent qu&rsquo;ils autorisent certaines directions r&eacute;gionales, dont celle de Sfax, &agrave; organiser localement la &laquo;&nbsp;gr&egrave;ve g&eacute;n&eacute;rale&nbsp;&raquo; d&egrave;s le mercredi 12&nbsp;janvier. Le vendredi 14&nbsp;janvier, ce sera au tour de Tunis.<\/p>\n<p>\n\t\t\t<i>Mercredi 12&nbsp;janvier<\/i><\/p>\n<p>\n\t\t\t<strong>Sfax,<br \/>\n\t\t\t<i>&laquo;&nbsp;Vendredi, on sera tous &agrave; Tunis&nbsp;&raquo;<\/i> <\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t\tCap sur Sfax, 11 heures. Yasmina, 27&nbsp;ans, est arriv&eacute;e t&ocirc;t de la ville c&ocirc;ti&egrave;re et touristique de Sousse. Deux heures de voiture, par l&rsquo;autoroute, pour rallier Sfax, la grande ville portuaire du sud (avec Gab&egrave;s) situ&eacute;e &agrave; trois cents kilom&egrave;tres au sud de Tunis. Avec pr&egrave;s de 500&nbsp;000&nbsp;habitants, l&rsquo;agglom&eacute;ration est la deuxi&egrave;me de Tunisie et son plus grand port, juste apr&egrave;s Bizerte. <i>&laquo;&nbsp;Il &eacute;tait temps que le syndicat d&eacute;verrouille enfin la situation et entre dans l&rsquo;action&nbsp;&raquo;<\/i>, indique Yasmina.<\/p>\n<p>\n\t\t\tAutour d&rsquo;elle, sur une petite place du centre ville, loin des docks, des centaines de jeunes, de professeurs, de salari&eacute;s se sont rassembl&eacute;s. Les journaux circulent. Chacun donne des nouvelles. <i>&laquo;&nbsp;C&rsquo;est parti &agrave; Tunis cette nuit&nbsp;&raquo;<\/i>, lance un manifestant. <i>&laquo;&nbsp;Oui, ils ont m&ecirc;me d&eacute;ploy&eacute; l&rsquo;arm&eacute;e dans la capitale&nbsp;&raquo;<\/i>, ajoute aussit&ocirc;t son voisin. <i>&laquo;&nbsp;Du jamais vu depuis le coup d&rsquo;Etat de Ben Ali, en 1987&nbsp;!&nbsp;&raquo;<\/i> Partout les rideaux des commerces sont baiss&eacute;s, les caf&eacute;s ferm&eacute;s, les kiosques aveugles. <i>&laquo;&nbsp;C&rsquo;est un succ&egrave;s, pr&egrave;s de 90&nbsp;% des Sfaxiens ont r&eacute;pondu &agrave; notre appel&nbsp;&raquo;<\/i>, se f&eacute;licite Mohamed, la cinquantaine, militant &agrave; l&rsquo;UGTT locale des cheminots.<\/p>\n<p>\n\t\t\tLa situation &eacute;conomique et sociale &agrave; Sfax est pourtant tr&egrave;s diff&eacute;rente de celle des villes du centre et de l&rsquo;ouest du pays. Ici, pas d&rsquo;&eacute;normes quartiers populaires frapp&eacute;s par la mis&egrave;re et le ch&ocirc;mage. Cit&eacute; prosp&egrave;re et port florissant, Sfax est depuis pr&egrave;s de deux si&egrave;cles une ville commer&ccedil;ante dont le dynamisme a &eacute;t&eacute; port&eacute; par les oliveraies, le chemin de fer et le transport maritime du phosphate. <i>&laquo;&nbsp;C&rsquo;est une ville de bourgeoisie et de classe moyenne<\/i>, explique Mohamed<i>. Mais l&agrave; les gens en ont marre. Les violences du r&eacute;gime contre les jeunes de Kasserine ou Sidi Bouzid ont fini par les exasp&eacute;rer eux aussi.&nbsp;&raquo;<\/i><\/p>\n<p>\n\t\t\tSoudain, pr&egrave;s du syndicaliste, deux jeunes lyc&eacute;ens s&rsquo;affolent. <i>&laquo;&nbsp;Ils tirent dans le quartier sud&nbsp;!&nbsp;&raquo;<\/i>, l&acirc;che l&rsquo;un d&rsquo;entre eux. Les t&eacute;l&eacute;phones portables fonctionnent &agrave; plein r&eacute;gime. <i>&laquo;&nbsp;A Douz, deux morts&nbsp;!&nbsp;&raquo;<\/i> Tendue, Yasmina &eacute;coute. Elle saisit elle aussi son portable. Chacun est sur &eacute;coute. Tout le monde s&rsquo;en moque&nbsp;: <i>&laquo;&nbsp;Ils ont autre chose &agrave; faire que de nous &eacute;couter&nbsp;&raquo;<\/i>, lance Yasmina en raccrochant. <i>&laquo;&nbsp;C&rsquo;&eacute;tait une amie, dans un autre quartier de Sfax. Elle confirme, ils viennent de tuer un jeune.&nbsp;&raquo;<\/i><\/p>\n<p>\n\t\t\tYasmina fait partie de cette classe moyenne qui a profit&eacute; jusqu&rsquo;ici de la bonne sant&eacute; &eacute;conomique du pays. <i>&laquo;&nbsp;C&rsquo;est la premi&egrave;re fois que je manifeste<\/i>, confie-t-elle. <i>L&agrave;, le r&eacute;gime va trop loin. Ce ne sont plus seulement les jeunes au ch&ocirc;mage qui vont bouger, mais tous les Tunisiens qui vont descendre dans la rue. Vendredi, on sera tous &agrave; Tunis.&nbsp;&raquo;<\/i><\/p>\n<p>\n\t\t\tRetour dans la capitale. Cet apr&egrave;s-midi, Ben Ali a annonc&eacute; le limogeage du ministre de l&rsquo;int&eacute;rieur, Rafik Belhaj Kacem. C&rsquo;est le deuxi&egrave;me remaniement depuis d&eacute;cembre. D&rsquo;autres vont suivre. Selon les autorit&eacute;s, le nombre officiel de morts est pass&eacute; &agrave; vingt-et-un dans tout le pays. Mais le si&egrave;ge &agrave; Tunis de la F&eacute;d&eacute;ration internationale des droits de l&rsquo;homme (FIDH) parle <i>&laquo;&nbsp;d&rsquo;au moins trente-cinq morts et des milliers de bless&eacute;s et d&rsquo;arrestations&nbsp;&raquo;<\/i>. Le couvre-feu est d&eacute;cr&eacute;t&eacute; &agrave; Tunis et dans sa banlieue.<\/p>\n<p>\n\t\t\t<i>Jeudi 13&nbsp;janvier<\/i><\/p>\n<p>\n\t\t\t<strong>Tunis,<br \/>\n\t\t\t<i>&laquo;&nbsp;Aucun Tunisien ne pardonnera plus &agrave; Ben Ali&nbsp;&raquo;<\/i> <\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t\tTr&egrave;s t&ocirc;t dans la matin&eacute;e. Apr&egrave;s une premi&egrave;re nuit de couvre-feu, les v&eacute;hicules de l&rsquo;arm&eacute;e sillonnent toujours les grands axes de la capitale tunisienne. Devant le minist&egrave;re de l&rsquo;int&eacute;rieur, une trentaine de policiers en tenue montent la garde avenue Bourguiba. Les terrasses de caf&eacute; commencent &agrave; se remplir. <i>&laquo;&nbsp;Quel bordel&nbsp;!&nbsp;&raquo;<\/i> Au volant de son taxi, Mourad, 48&nbsp;ans, temp&ecirc;te dans un fran&ccedil;ais approximatif. Au premier feu rouge, il se penche et extirpe de sous son si&egrave;ge un morceau de bois grand comme une batte de base-ball. <i>&laquo;&nbsp;Voil&agrave; avec quoi il faut travailler maintenant&nbsp;!&nbsp;&raquo;<\/i>, lance-t-il, exc&eacute;d&eacute;. Peur des &eacute;meutes&nbsp;? Des jeunes en col&egrave;re&nbsp;? <i>&laquo;&nbsp;Non. Pas du tout&nbsp;! C&rsquo;est pour les policiers. Ce sont eux les voyous en Tunisie.&nbsp;&raquo;<\/i><\/p>\n<p>\n\t\t\tN&eacute; &agrave; Kairouan, au centre du pays, ce fils de commer&ccedil;ant n&rsquo;a pas fait d&rsquo;&eacute;tudes. Apr&egrave;s avoir tent&eacute; sa chance dans des h&ocirc;tels et commerces du Sahel (la c&ocirc;te tunisienne), il est venu &agrave; Tunis en 1992 gr&acirc;ce &agrave; son p&egrave;re et ses fr&egrave;res qui l&rsquo;ont aid&eacute; &agrave; acheter sa licence de taxi. Et puis <i>&laquo;&nbsp;trente ans d&rsquo;emprunt<\/i>, explique-t-il<i>. De toute fa&ccedil;on, tout le monde est surendett&eacute; dans ce pays&nbsp;&raquo;<\/i>. A la radio, une journaliste rappelle les principaux &eacute;v&eacute;nements de la veille&nbsp;: <i>&laquo;&nbsp;D&eacute;mission du ministre de l&rsquo;int&eacute;rieur&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;ouverture d&rsquo;une commission d&rsquo;enqu&ecirc;te sur la corruption&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;gr&egrave;ve g&eacute;n&eacute;rale &agrave; Sfax, de nombreux bless&eacute;s et deux morts&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;cinq morts &agrave; Douz&nbsp;&raquo;<\/i>&hellip; Mourad &eacute;coute avec attention.<\/p>\n<p>\n\t\t\t<i>&laquo;&nbsp;Il disent rien des nouveaux affrontements cette nuit &agrave; Ettadhamen. Moi j&rsquo;y habite, je sais de quoi je parle.&nbsp;&raquo;<\/i> Ettadhamen, l&rsquo;une des cit&eacute;s-dortoirs de Tunis. Un quartier populaire, gonfl&eacute; des vagues successives de cet exode rural qui pousse vers la capitale des milliers de Tunisiens depuis des d&eacute;cennies. Avec les cit&eacute;s voisines, pr&egrave;s de 450&nbsp;000&nbsp;habitants d&eacute;laiss&eacute;s par les performances officielles de l&rsquo;&eacute;conomie tunisienne<i>. &laquo;&nbsp;On a &agrave; nouveau &eacute;t&eacute; r&eacute;veill&eacute;s cette nuit par les tirs de la police. Ce matin, j&rsquo;ai vu de nouvelles carcasses de bus et de voitures. Et rien dans les journaux&nbsp;!&nbsp;&raquo;<\/i><\/p>\n<p>\n\t\t\tMourad d&eacute;cide subitement de faire un d&eacute;tour pour montrer sa cit&eacute;. Le trafic n&rsquo;est pas encore satur&eacute; dans la capitale. Trop t&ocirc;t. En une demi-heure, nous atteignons les rues d&rsquo;Ettadhamen qu&rsquo;il souhaite montrer. <i>&laquo;&nbsp;Regardez l&agrave;-bas&nbsp;&raquo;<\/i>, lance-t-il en d&eacute;signant une carcasse de bus calcin&eacute;e. Autour, des fa&ccedil;ades de maisons et de commerces encore noircies par les heurts de la nuit. <i>&laquo;&nbsp;C&rsquo;est la seconde nuit d&rsquo;&eacute;meutes ici. La prochaine, c&rsquo;est toutes les cit&eacute;s qui s&rsquo;embrasent&nbsp;&raquo;<\/i>, commente Mourad. Autour du taxi, des jeunes passent en courant. A cent m&egrave;tre, la police a dress&eacute; un barrage. <i>&laquo;&nbsp;Mieux vaut partir.&nbsp;&raquo;<\/i><\/p>\n<p>\n\t\t\tDemi-tour vers le centre-ville. Silencieux, le chauffeur surveille la route. Il a &eacute;teint nerveusement la radio et peste contre un homme qui passe juste devant son v&eacute;hicule. Puis il reprend le fil de ses pens&eacute;es. <i>&laquo;&nbsp;Demain c&rsquo;est la gr&egrave;ve g&eacute;n&eacute;rale &agrave; Tunis. Tout le monde sera dans la rue. En tout cas, moi, j&rsquo;y serai. Et je ne connais personne qui n&rsquo;y sera pas.&nbsp;&raquo;<\/i> Est-ce la fin du r&eacute;gime de Ben Ali&nbsp;? Mourad n&rsquo;h&eacute;site pas une seconde. <i>&laquo;&nbsp;C&rsquo;est fini<\/i>, l&acirc;che-t-il, sombre. <i>C&rsquo;est fini cette fois. Fallait faire les choses plus t&ocirc;t. C&rsquo;est trop tard. Il ne fallait pas qu&rsquo;il laisse le clan des Trabelsi<\/i> [la famille de la seconde &eacute;pouse du pr&eacute;sident Ben Ali, ndlr] <i>piller le pays comme ils l&rsquo;ont fait. Des banques, h&ocirc;tels, soci&eacute;t&eacute;s de t&eacute;l&eacute;communications, agences d&rsquo;automobiles&hellip; Ils ont tout pris. C&rsquo;est trop tard. Aucun Tunisien ne lui pardonnera plus.&nbsp;&raquo;<\/i><\/p>\n<p>\n\t\t\t<strong>Tunis,<br \/>\n\t\t\tLes snipers de Tunis-Carthage <\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t\tDepuis plusieurs jours, les m&eacute;dias et Internet parlent de ces snipers aper&ccedil;us &agrave; Thala, Kasserine et Douz. Des images ont circul&eacute; sur Facebook, floues, impr&eacute;cises. Post&eacute;s sur les terrasses des immeubles, ces tireurs seraient &agrave; l&rsquo;origine de nombreuses morts parmi les jeunes manifestants. La nouvelle a largement contribu&eacute; &agrave; la r&eacute;volte des Tunisiens face &agrave; la r&eacute;pression polici&egrave;re qui s&eacute;vit dans le pays depuis plusieurs jours.<\/p>\n<p>\n\t\t\tDes rumeurs&nbsp;? 9 h 40, jeudi 13&nbsp;janvier, devant l&rsquo;entr&eacute;e de l&rsquo;a&eacute;roport de Tunis-Carthage. Depuis la fin du couvre-feu, les taxis d&eacute;posent ici les flots de touristes et d&rsquo;hommes d&rsquo;affaires qui souhaitent quitter le pays. Trois 4&times;4 gris m&eacute;tallis&eacute;, vitres teint&eacute;es, viennent tout juste de se ranger devant la porte principale. Brusquement, au pas de course, une dizaine de militaires en tenue de camouflage, veste jaune fluo, sortent de l&rsquo;a&eacute;roport. Equip&eacute;s de longues mallettes noires et de petites valises grises, ils s&rsquo;engouffrent dans les 4&times;4 qui partent en trombe. Ma&icirc;tris&eacute;e, la sc&egrave;ne a dur&eacute; moins d&rsquo;une minute.<\/p>\n<p>\n\t\t\tA l&rsquo;int&eacute;rieur, les visages anxieux des voyageurs sont tourn&eacute;s vers le panneau d&rsquo;affichage. Le vol Air France de 9&nbsp;heures a &eacute;t&eacute; annul&eacute;, ceux de Tunis Air sont incertains. Au bar du niveau des arriv&eacute;es, Pierre H. attend des &laquo;&nbsp;coll&egrave;gues&nbsp;&raquo; qui doivent venir le chercher. Il d&eacute;barque de Paris et vient pour affaires. Cet ancien officier de l&rsquo;arm&eacute;e fran&ccedil;aise, la soixantaine, pr&eacute;f&egrave;re ne pas en dire plus sur son activit&eacute; professionnelle. En revanche, il s&rsquo;amuse du groupe de militaires qu&rsquo;il vient de voir traverser le hall de l&rsquo;a&eacute;roport.<\/p>\n<p>\n\t\t\t<i>&laquo;&nbsp;S&ucirc;rement d&rsquo;Afrique du Sud<\/i>, indique-t-il sans h&eacute;siter. <i>Ces mallettes, je les connais bien. Fusils pour snipers. Les petites grises, c&rsquo;est pour les munitions.&nbsp;&raquo;<\/i> Pourquoi l&rsquo;Afrique du Sud&nbsp;? <i>&laquo;&nbsp;Vous avez vu leurs t&ecirc;tes&nbsp;? Tous blancs. Ce sont des mercenaires form&eacute;s l&agrave;-bas. Tarif&nbsp;: de 1&nbsp;000 &agrave; 1&nbsp;500&nbsp;dollars par jour.&nbsp;&raquo;<\/i><\/p>\n<blockquote class=\"spip\">\n<p>\n\t\t\t\tLe soir m&ecirc;me, de retour &agrave; Paris, j&rsquo;apprends que le pr&eacute;sident Ben Ali s&rsquo;est adress&eacute; pour la troisi&egrave;me fois aux Tunisiens. Le visage cette fois marqu&eacute;, le pr&eacute;sident annonce la lib&eacute;ration des personnes arr&ecirc;t&eacute;es lors des affrontements avec la police et la fin de la censure sur l&rsquo;information. Rien n&rsquo;y fait. Le bilan de la FIDH atteint &agrave; pr&eacute;sent soixante-six morts. Un point de non-retour a &eacute;t&eacute; franchi. Malgr&eacute; le nouveau couvre-feu, des &eacute;meutes se poursuivent &agrave; Tunis et dans le reste du pays. Vingt-quatre heures plus tard, apr&egrave;s un ultime discours, en arabe dialectal cette fois, au cours duquel il assure qu&rsquo;il ne se pr&eacute;sentera plus en 2014, Ben Ali fuit la Tunisie&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\t\t\tKarim m&rsquo;a quitt&eacute; le jeudi 13&nbsp;janvier avant mon d&eacute;part pour l&rsquo;a&eacute;roport. Je tiens &agrave; le remercier vivement pour les risques qu&rsquo;il a accept&eacute; de prendre en m&rsquo;accompagnant. P&egrave;re de famille, emprisonn&eacute; &agrave; deux reprises par la police de Ben Ali, nul mieux que lui ne savait ce dont la police tunisienne est capable. Depuis le 14&nbsp;janvier, il m&rsquo;envoie chaque jour des informations.<\/p>\n<p>\n\t\t\t\tSans son aide, comme celle de Wael avant lui, je n&rsquo;aurais jamais pu rester en Tunisie jusqu&rsquo;au 13&nbsp;janvier et recueillir tous ces t&eacute;moignages. Je tiens &eacute;galement &agrave; remercier tous les Tunisiens et les Tunisiennes qui ont accept&eacute; de me parler pendant mon s&eacute;jour.<\/p>\n<\/blockquote><\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; La semaine qui a fait tomber Ben Ali par Olivier Piot &nbsp; D&egrave;s le 4&nbsp;janvier 2010, jour de la mort du jeune Mohamed Bouazizi, qui s&rsquo;est immol&eacute; par le feu le 17&nbsp;d&eacute;cembre 2010 &agrave; Sidi Bouzid, &laquo;&nbsp;Le Monde diplomatique&nbsp;&raquo; a d&eacute;cid&eacute; d&rsquo;envoyer un journaliste en Tunisie. 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