{"id":7501,"date":"2015-09-21T00:01:49","date_gmt":"2015-09-21T00:01:49","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=7501"},"modified":"2015-09-20T19:41:51","modified_gmt":"2015-09-20T19:41:51","slug":"salammbo-de-gustave-flaubert-1862-le-festin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/salammbo-de-gustave-flaubert-1862-le-festin\/","title":{"rendered":"Salammb\u00f4 de Gustave Flaubert (1862) &#8211; Le festin"},"content":{"rendered":"<div id=\"logo\">\n<div id=\"headtext\">\n<p>\n\t\t\tSalammb&ocirc;&nbsp;de Gustave Flaubert (1862)&nbsp;&#8211; Le festin<\/p>\n<\/p><\/div>\n<\/div>\n<div id=\"maintext\">\n<p><\/p>\n<table>\n<tbody>\n<tr>\n<td>\n<div>\n\t\t\t\t\t\t&nbsp;<\/div>\n<\/td>\n<td>\n<p>\n\t\t\t\t\t\tC&#39;&eacute;tait &agrave; M&eacute;gara, faubourg de Carthage, dans les jardins d&#39;Hamilcar.<\/p>\n<p>\t\t\t\t\t\tLes soldats qu&#39;il avait command&eacute;s en Sicile se donnaient un grand festin pour c&eacute;l&eacute;brer le jour anniversaire de la bataille d&#39;Eryx, et comme le ma&icirc;tre &eacute;tait absent et qu&#39;ils se trouvaient nombreux, ils mangeaient et ils buvaient en pleine libert&eacute;.<\/p>\n<p>\t\t\t\t\t\tLes capitaines, portant des cothurnes de bronze, s&#39;&eacute;taient plac&eacute;s dans le chemin du milieu, sous un voile de pourpre &agrave; franges d&#39;or, qui s&#39;&eacute;tendait depuis le mur des &eacute;curies jusqu&#39;&agrave; la premi&egrave;re terrasse du palais ; le commun des soldats &eacute;tait r&eacute;pandu sous les arbres, o&ugrave; l&#39;on distinguait quantit&eacute; de b&acirc;timents &agrave; toit plat, pressoirs, celliers, magasins, boulangeries et arsenaux, avec une cour pour les &eacute;l&eacute;phants, des fosses pour les b&ecirc;tes f&eacute;roces, une prison pour les esclaves.<\/p>\n<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>\n\t\tDes figuiers entouraient les cuisines ; un bois de sycomores se prolongeait jusqu&#39;&agrave; des masses de verdure, o&ugrave; des grenades resplendissaient parmi les touffes blanches des cotonniers ; des vignes, charg&eacute;es de grappes, montaient dans le branchage des pins ; un champ de roses s&#39;&eacute;panouissait sous des platanes ; de place en place sur des gazons se balan&ccedil;aient des lis ; un sable noir, m&ecirc;l&eacute; &agrave; de la poudre de corail, parsemait les sentiers, et, au milieu, l&#39;avenue des cypr&egrave;s faisait d&#39;un bout &agrave; l&#39;autre comme un double colonnade d&#39;ob&eacute;lisques verts.<\/p>\n<p>\t\tLe palais, b&acirc;ti en marbre numidique tachet&eacute; de jaune, superposait tout au fond, sur de larges assises, ses quatre &eacute;tages en terrasses. Avec son grand escalier droit en bois d&#39;&eacute;b&egrave;ne, portant aux angles de chaque marche la proue d&#39;une gal&egrave;re vaincue, avec ses portes rouges &eacute;cartel&eacute;es d&#39;une croix noire, ses grillages d&#39;airain qui le d&eacute;fendaient en bas des scorpions, et ses treillis de baguettes dor&eacute;es qui bouchaient en haut ses ouvertures, il semblait aux soldats, dans son opulence farouche, aussi solennel et imp&eacute;n&eacute;trable que le visage d&#39;Hamilcar.<\/p>\n<p>\t\tLe Conseil leur avait d&eacute;sign&eacute; sa maison pour y tenir ce festin ; les convalescents qui couchaient dans le temple d&#39;Eschmo&ucirc;n, se mettant en marche d&egrave;s l&#39;aurore, s&#39;y &eacute;taient tra&icirc;n&eacute;s sur leurs b&eacute;quilles. A chaque minute, d&#39;autres arrivaient. Par tous les sentiers, il en d&eacute;bouchait incessamment, comme des torrents qui se pr&eacute;cipitent dans un lac. On voyait entre les arbres courir les esclaves des cuisines, effar&eacute;s et &agrave; demi nus ; les gazelles sur les pelouses s&#39;enfuyaient en b&ecirc;lant ; le soleil se couchait, et le parfum des citronniers rendait encore plus lourde l&#39;exhalaison de cette foule en sueur.<\/p>\n<p>\t\tIl y avait l&agrave; des hommes de toutes les nations, des Ligures, des Lusitaniens, des Bal&eacute;ares, des N&egrave;gres et des fugitifs de Rome. On entendait, &agrave; c&ocirc;t&eacute; du lourd patois dorien, retentir les syllabes celtiques bruissantes comme des chars de bataille, et les terminaisons ioniennes se heurtaient aux consonnes du d&eacute;sert, &acirc;pres comme des cris de chacal. Le Grec se reconnaissait &agrave; sa taille mince, l&#39;Egyptien &agrave; ses &eacute;paules remont&eacute;es, le Cantabre &agrave; ses larges mollets. Des Cariens balan&ccedil;aient orgueilleusement les plumes de leur casque, des archers de Cappadoce s&#39;&eacute;taient peint avec des jus d&#39;herbes de larges fleurs sur le corps, et quelques Lydiens portant des robes de femmes d&icirc;naient en pantoufles et avec des boucles d&#39;oreilles. D&#39;autres, qui s&#39;&eacute;taient par pompe barbouill&eacute;s de vermillon, ressemblaient &agrave; des statues de corail.<\/p>\n<p>\n\t\tIls s&#39;allongeaient sur les coussins, ils mangeaient accroupis autour de grands plateaux, ou bien, couch&eacute;s sur le ventre, ils tiraient &agrave; eux les morceaux de viande, et se rassasiaient appuy&eacute;s sur les coudes, dans la pose pacifique des lions lorsqu&#39;ils d&eacute;p&egrave;cent leur proie. Les derniers venus, debout contre les arbres, regardaient les tables basses disparaissant &agrave; moiti&eacute; sous des tapis d&#39;&eacute;carlate, et attendaient leur tour.<\/p>\n<p>\t\tLes cuisines d&#39;Hamilcar n&#39;&eacute;tant pas suffisantes, le Conseil leur avait envoy&eacute; des esclaves, de la vaisselle, des lits ; et l&#39;on voyait au milieu du jardin, comme sur un champ de bataille quand on br&ucirc;le les morts, de grands feux clairs o&ugrave; r&ocirc;tissaient des boeufs. Les pains saupoudr&eacute;s d&#39;anis alternaient avec les gros fromages plus lourds que des disques, et les crat&egrave;res pleins de vin, et les canthares pleins d&#39;eau aupr&egrave;s des corbeilles en filigrane d&#39;or qui contenaient des fleurs. La joie de pouvoir enfin se gorger &agrave; l&#39;aise dilatait tous les yeux ; &ccedil;&agrave; et l&agrave;, les chansons commen&ccedil;aient.<\/p>\n<p>\t\tD&#39;abord on leur servit des oiseaux &agrave; la sauce verte, dans des assiettes d&#39;argile rouge rehauss&eacute;e de dessins noirs, puis toutes les esp&egrave;ces de coquillages que l&#39;on ramasse sur les c&ocirc;tes puniques, des bouillies de froment, de f&egrave;ve et d&#39;orge, et des escargots au cumin, sur des plats d&#39;ambre jaune.<\/p>\n<p>\t\tEnsuite les tables furent couvertes de viandes : antilopes avec leurs cornes, paons avec leurs plumes, moutons entiers cuits au vin doux, gigots de chamelles et de buffles, h&eacute;rissons au garum, cigales frites et loirs confits. Dans des gamelles en bois de Tamrapanni flottaient, au milieu du safran, de grands morceaux de graisse. Tout d&eacute;bordait de saumure, de truffes et d&#39;assa foetida. Les pyramides de fruits s&#39;&eacute;boulaient sur les g&acirc;teaux de miel, et l&#39;on n&#39;avait pas oubli&eacute; quelques-uns de ces petits chiens &agrave; gros ventre et &agrave; soies ros&eacute;s que l&#39;on engraissait avec du marc d&#39;olives, mets carthaginois en abomination aux autres peuples. La surprise des nourritures nouvelles excitait la cupidit&eacute; des estomacs. Les Gaulois aux longs cheveux retrouss&eacute;s sur le sommet de la t&ecirc;te, s&#39;arrachaient les past&egrave;ques et les limons qu&#39;ils croquaient avec l&#39;&eacute;corce. Des N&egrave;gres n&#39;ayant jamais vu de langoustes se d&eacute;chiraient le visage &agrave; leurs piquants rouges. Mais les Grecs ras&eacute;s, plus blancs que des marbres, jetaient derri&egrave;re eux les &eacute;pluchures de leur assiette, tandis que des p&acirc;tres du Brutium, v&ecirc;tus de peaux de loups, d&eacute;voraient silencieusement, le visage dans leur portion.<\/p>\n<p>\t\tLa nuit tombait. On retira le velarium &eacute;tal&eacute; sur l&#39;avenue de cypr&egrave;s et l&#39;on apporta des flambeaux.<\/p>\n<p>\t\tLes lueurs vacillantes du p&eacute;trole qui br&ucirc;lait dans des vases de porphyre effray&egrave;rent, au haut des c&egrave;dres, les singes consacr&eacute;s &agrave; la lune. Ils pouss&egrave;rent des cris, ce qui mit les soldats en gaiet&eacute;.<\/p>\n<p>\t\tDes flammes oblongues tremblaient sur les cuirasses d&#39;airain. Toutes sortes de scintillements jaillissaient des plats incrust&eacute;s de pierres pr&eacute;cieuses. Les crat&egrave;res, &agrave; bordure de miroirs convexes, multipliaient l&#39;image &eacute;largie des choses ; les soldats se pressant autour s&#39;y regardaient avec &egrave;bahissement et grima&ccedil;aient pour se faire rire. Ils se lan&ccedil;aient, par-dessus les tables, les escabeaux d&#39;ivoire et les spatules d&#39;or. Ils avalaient &agrave; pleine gorge tous les vins grecs qui sont dans des outres, les vins de Campanie enferm&eacute;s dans des amphores, les vins des Cantabres que l&#39;on apporte dans des tonneaux, et les vins de jujubier, de cinnamome et de lotus. Il y en avait des flaques par terre o&ugrave; l&#39;on glissait. La fum&eacute;e des viandes montait dans les feuillages avec la vapeur des haleines. On entendait &agrave; la fois le claquement des m&acirc;choires, le bruit des paroles, des chansons, des coupes, le fracas des vases campaniens qui s&#39;&eacute;croulaient en mille morceaux, o&ugrave; le son limpide d&#39;un grand plat d&#39;argent. A mesure qu&#39;augmentait leur ivresse, ils se rappelaient de plus en plus l&#39;injustice de Carthage. En effet, la R&eacute;publique, &eacute;puis&eacute;e par la guerre, avait laiss&eacute; s&#39;accumuler dans la ville toutes les bandes qui revenaient. Giscon, leur g&eacute;n&eacute;ral, avait eu cependant la prudence de les renvoyer les uns apr&egrave;s les autres pour faciliter l&#39;acquittement de leur solde, et le Conseil avait cru qu&#39;ils finiraient par consentir &agrave; quelque diminution. Mais on leur en voulait aujourd&#39;hui de ne pouvoir les payer. Cette dette se confondait dans l&#39;esprit du peuple avec les trois mille deux cents talents eubo&iuml;ques exig&eacute;s par Lutatius, et ils &eacute;taient, comme Rome, un ennemi pour Carthage. Les Mercenaires le comprenaient ; aussi leur indignation &eacute;clatait en menaces et en d&eacute;bordements. Enfin, ils demand&egrave;rent &agrave; se r&eacute;unir pour c&eacute;l&eacute;brer une de leurs victoires, et le parti de la paix c&eacute;da, en se vengeant d&#39;Hamilcar qui avait tant soutenu la guerre. Elle s&#39;&eacute;tait termin&eacute;e contre tous ses efforts, si bien que, d&eacute;sesp&eacute;rant de Carthage, il avait remis &agrave; Giscon le gouvernement des Mercenaires. D&eacute;signer son palais pour les recevoir, c&#39;&eacute;tait attirer sur lui quelque chose de la haine qu&#39;on leur portait. D&#39;ailleurs la d&eacute;pense devait &ecirc;tre excessive ; il la subirait presque toute.<\/p>\n<p>\t\tFiers d&#39;avoir fait plier la R&eacute;publique, les Mercenaires croyaient qu&#39;ils allaient enfin s&#39;en retourner chez eux, avec la solde de leur sang dans le capuchon de leur manteau. Mais leurs fatigues, revues &agrave; travers les vapeurs de l&#39;ivresse, leur semblaient prodigieuses et trop peu r&eacute;compens&eacute;es. Ils se montraient leurs blessures, ils racontaient leurs combats, leurs voyages et les chasses de leur pays. Ils imitaient le cri des b&ecirc;tes f&eacute;roces, leurs bonds. Puis vinrent les immondes gageures ; ils s&#39;enfon&ccedil;aient la t&ecirc;te dans les amphores, et restaient &agrave; boire sans s&#39;interrompre comme des dromadaires alt&eacute;r&eacute;s. Un Lusitanien, de taille gigantesque, portant un homme au bout de chaque bras, parcourait les tables tout en crachant du feu parles narines. Des Lac&eacute;d&eacute;moniens qui n&#39;avaient point &ocirc;t&eacute; leurs cuirasses, sautaient d&#39;un pas lourd. Quelques-uns s&#39;avan&ccedil;aient comme des femmes en faisant des gestes obsc&egrave;nes ; d&#39;autres se mettaient nus pour combattre, au milieu des coupes, &agrave; la fa&ccedil;on des gladiateurs, et une compagnie de Grecs dansait autour d&#39;un vase o&ugrave; l&#39;on voyait des nymphes, pendant qu&#39;un n&egrave;gre tapait avec un os de boeuf sur un bouclier d&#39;airain.<\/p>\n<p>\t\tTout &agrave; coup, ils entendirent un chant plaintif, un chant fort et doux, qui s&#39;abaissait et remontait dans les airs comme le battement d&#39;ailes d&#39;un oiseau bless&eacute;.<\/p>\n<p>\t\tC&#39;&eacute;tait la voix des esclaves dans l&#39;ergastule. Des soldats, pour les d&eacute;livrer, se lev&egrave;rent d&#39;un bond et disparurent.<\/p>\n<p>\t\tIls revinrent, chassant au milieu des cris, dans la poussi&egrave;re, une vingtaine d&#39;hommes que l&#39;on distinguait &agrave; leur visage plus p&acirc;le. Un petit bonnet de forme conique, en feutre noir, couvrait leur t&ecirc;te ras&eacute;e ; ils portaient tous des sandales de bois et faisaient un bruit de ferrailles comme des chariots en marche.<\/p>\n<table>\n<tbody>\n<tr>\n<td>\n<div>\n\t\t\t\t\t\t&nbsp;<\/div>\n<\/td>\n<td>\n<p>\n\t\t\t\t\t\tIls arriv&egrave;rent dans l&#39;avenue des cypr&egrave;s, o&ugrave; ils se perdirent parmi la foule, qui les interrogeait. L&#39;un d&#39;eux &eacute;tait rest&eacute; &agrave; l&#39;&eacute;cart, debout. A travers les d&eacute;chirures de sa tunique on apercevait ses &eacute;paules ray&eacute;es par de longues balafres. Baissant le menton, il regardait autour de lui avec m&eacute;fiance et fermait un peu ses paupi&egrave;res dans l&#39;&eacute;blouissement des flambeaux ; mais quand il vit que personne de ces gens arm&eacute;s ne lui en voulait, un grand soupir s&#39;&eacute;chappa de sa poitrine ; il balbutiait, il ricanait sous les larmes claires qui lavaient sa figure ; puis il saisit par les anneaux un canthare tout plein, le leva droit en l&#39;air au bout de ses bras d&#39;o&ugrave; pendaient des cha&icirc;nes, et alors regardant le ciel et toujours tenant la coupe, il dit :<\/p>\n<p>\t\t\t\t\t\t&laquo;Salut d&#39;abord &agrave; toi, Baal-Eschmo&ucirc;n lib&eacute;rateur, que les gens de ma patrie appellent Esculape ! et &agrave; vous, G&eacute;nies des fontaines, de la lumi&egrave;re et des bois ! et &agrave; vous Dieux cach&eacute;s sous les montagnes et dans les cavernes de la terre ! et &agrave; vous, hommes forts aux armures reluisantes, qui m&#39;avez d&eacute;livr&eacute; !&raquo;<\/p>\n<p>\t\t\t\t\t\tPuis il laissa tomber la coupe et conta son histoire. On le nommait Spendius. Les Carthaginois l&#39;avaient pris &agrave; la bataille des Egineuses, et parlant grec, ligure et punique, il remercia encore une fois les Mercenaires ; il leur baisait les mains ; enfin, il les f&eacute;licita du banquet, tout en s&#39;&eacute;tonnant de n&#39;y pas apercevoir les coupes de la L&eacute;gion sacr&eacute;e. Ces coupes, portant une vigne en &eacute;meraude sur chacune de leurs six faces en or, appartenaient &agrave; une milice exclusivement compos&eacute;e des jeunes patriciens, les plus hauts de taille. C&#39;&eacute;tait un privil&egrave;ge, presque un honneur sacerdotal ; aussi rien dans les tr&eacute;sors de la R&eacute;publique n&#39;&eacute;tait plus convoit&eacute; des Mercenaires. Ils d&eacute;testaient la L&eacute;gion &agrave; cause de cela, et on en avait vu qui risquaient leur vie pour l&#39;inconcevable plaisir d&#39;y boire.<\/p>\n<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>\n\t\tDonc ils command&egrave;rent d&#39;aller chercher les coupes. Elles &eacute;taient en d&eacute;p&ocirc;t chez les Syssites, compagnies de commer&ccedil;ants qui mangeaient en commun. Les esclaves revinrent. A cette heure, tous les membres des Syssites dormaient.<\/p>\n<p>\t\t&laquo;Qu&#39;on les r&eacute;veille !&raquo; r&eacute;pondirent les Mercenaires.<\/p>\n<p>\t\tApr&egrave;s une seconde d&eacute;marche, on leur expliqua qu&#39;elles &eacute;taient enferm&eacute;es dans un temple.<\/p>\n<p>\t\t&laquo;Qu&#39;on l&#39;ouvre !&raquo; r&eacute;pliqu&egrave;rent-ils.<\/p>\n<p>\t\tEt quand les esclaves, en tremblant, eurent avou&eacute; qu&#39;elles &eacute;taient entre les mains du g&eacute;n&eacute;ral Giscon, ils s&#39;&eacute;cri&egrave;rent :<\/p>\n<p>\t\t&laquo;Qu&#39;il les apporte !&raquo;<\/p>\n<p>\t\tGiscon, bient&ocirc;t, apparut au fond du jardin dans une escorte de la L&eacute;gion sacr&eacute;e. Son ample manteau noir, retenu sur sa t&ecirc;te &agrave; une mitre d&#39;or constell&eacute;e de pierres pr&eacute;cieuses, et qui pendait fout &agrave; l&#39;entour jusqu&#39;aux sabots de son cheval, se confondait, de loin, avec la couleur de la nuit. On n&#39;apercevait que sa barbe blanche, les rayonnements de sa coiffure et son triple collier &agrave; larges plaques bleues qui lui battait sur la poitrine.<\/p>\n<p>\t\tLes soldats, quand il entra, le salu&egrave;rent d&#39;une grande acclamation, tous criant :<\/p>\n<p>\t\t&laquo;Les coupes ! Les coupes !&raquo;<\/p>\n<p>\t\tIl commen&ccedil;a par d&eacute;clarer que, si l&#39;on consid&eacute;rait leur courage, ils en &eacute;taient dignes. La foule hurla de joie, en applaudissant.<\/p>\n<p>\t\tIl le savait bien, lui qui les avait command&eacute;s l&agrave;-bas et qui &eacute;tait revenu avec la derni&egrave;re cohorte sur la derni&egrave;re gal&egrave;re !<\/p>\n<p>\t\t&laquo;C&#39;est vrai ! c&#39;est vrai !&raquo; disaient-ils.<\/p>\n<p>\t\tCependant, continua Giscon, la R&eacute;publique avait respect&eacute; leurs divisions par peuples, leurs coutumes, leurs cultes ; ils &eacute;taient libres dans Carthage ! Quant aux vases de la L&eacute;gion sacr&eacute;e, c&#39;&eacute;tait une propri&eacute;t&eacute; particuli&egrave;re. Tout &agrave; coup, pr&egrave;s de Spendius, un Gaulois s&#39;&eacute;lan&ccedil;a par-dessus les tables et courut droit &agrave; Giscon, qu&#39;il mena&ccedil;ait en gesticulant avec deux &eacute;p&eacute;es nues.<\/p>\n<p>\t\tLe g&eacute;n&eacute;ral, sans s&#39;interrompre, le frappa sur la t&ecirc;te de son lourd b&acirc;ton d&#39;ivoire ; le Barbare tomba. Les Gaulois hurlaient, et leur fureur, se communiquant aux autres, allait emporter les l&eacute;gionnaires. Giscon haussa les &eacute;paules en les voyant p&acirc;lir. Il songeait que son courage serait inutile contre ces b&ecirc;tes brutes, exasp&eacute;r&eacute;es. Il fallait mieux plus tard s&#39;en venger dans quelque ruse ; donc il fit signe &agrave; ses soldats et s&#39;&eacute;loigna lentement. Puis, sous la porte, se tournant vers les Mercenaires, il leur cria qu&#39;ils s&#39;en repentiraient.<\/p>\n<p>\t\tLe festin recommen&ccedil;a. Mais Giscon pouvait revenir, et, cernant le faubourg qui touchait aux derniers remparts, les &eacute;craser contre les murs. Alors ils se sentirent seuls malgr&eacute; leur foule ; et la grande ville qui dormait sous eux, dans l&#39;ombre, leur fit peur, tout &agrave; coup, avec ses entassements d&#39;escaliers, ses hautes maisons noires et ses vagues dieux encore plus f&eacute;roces que son peuple. Au loin, quelques fanaux glissaient sur le port, et il y avait des lumi&egrave;res dans le temple de Khamon. Ils se souvinrent d&#39;Hamilcar. O&ugrave; &eacute;tait-il ? Pourquoi les avoir abandonn&eacute;s, la paix conclue ? Ses dissensions avec le Conseil n&#39;&eacute;taient sans doute qu&#39;un jeu pour les perdre. Leur haine inassouvie retombait sur lui ; et ils le maudissaient, s&#39;exasp&eacute;rant les uns les autres par leur propre col&egrave;re. A ce moment-l&agrave;, il se fit un rassemblemeni sous les platanes. C&#39;&eacute;tait pour voir un n&egrave;gre qui se roulait en battant le sol avec ses membres, la prunelle fixe, le cou tordu, l&#39;&eacute;cume aux l&egrave;vres. Quelqu&#39;un cria qu&#39;il &eacute;tait empoisonn&eacute;. Tous se crurent empoisonn&eacute;s. Ils tomb&egrave;rent sur les esclaves ; une clameur &eacute;pouvantable s&#39;&eacute;leva, et un vertige de destruction tourbillonna sur l&#39;arm&eacute;e ivre. Ils frappaient au hasard autour d&#39;eux, ils brisaient, ils tuaient ; quelques-uns lanc&egrave;rent des flambeaux dans les feuillages ; d&#39;autres, s&#39;accoudant sur la balustrade des lions, les massacr&egrave;rent &agrave; coups de fl&egrave;ches ; les plus hardis coururent aux &eacute;l&eacute;phants, ils voulaient leur abattre la trompe et manger de l&#39;ivoire.<\/p>\n<p>\t\tCependant des frondeurs bal&eacute;ares qui, pour piller plus, commod&eacute;ment, avaient tourn&eacute; l&#39;angle du palais, furent arr&ecirc;t&eacute;s par une haute barri&egrave;re faite en jonc des Indes. Ils coup&egrave;rent avec leurs poignards les courroies de la serrure et se trouv&egrave;rent alors sous la fa&ccedil;ade qui regardait Carthage, dans un autre jardin rempli de v&eacute;g&eacute;tations taill&eacute;es. Des lignes de fleurs blanches, toutes se suivant une &agrave; une, d&eacute;crivaient sur la terre couleur d&#39;azur de longues paraboles, comme des fus&eacute;es d&#39;&eacute;toiles. Les buissons, pleins de t&eacute;n&egrave;bres, exhalaient des odeurs chaudes, mielleuses. Il y avait des troncs d&#39;arbres barbouill&eacute;s de cinabre qui ressemblaient &agrave; des colonnes sanglantes. Au milieu, douze pi&eacute;destaux de cuivre portaient chacun une grosse boule de verre, et des lueurs roug&eacute;&acirc;tres emplissaient confus&eacute;ment ces globes creux, comme d&#39;&eacute;normes prunelles qui palpiteraient encore. Les soldats s&#39;&eacute;clairaient avec des torches, tout en tr&eacute;buchant sur la pente du terrain, profond&eacute;ment labour&eacute;.<\/p>\n<p>\t\tMais ils aper&ccedil;urent un petit lac, divis&eacute; en plusieurs bassins par des murailles de pierres bleues. L&#39;onde &eacute;tait si limpide que les flammes des torches tremblaient jusqu&#39;au fond, sur un lit de cailloux blancs et de poussi&egrave;re d&#39;or. Elle se mit &agrave; bouillonner, des paillettes lumineuses gliss&egrave;rent, et de gros poissons, qui portaient des pierreries &agrave; la gueule, apparurent vers la surface.<\/p>\n<p>\t\tLes soldats, en riant beaucoup, leur pass&egrave;rent les doigts dans les ou&iuml;es et les apport&egrave;rent sur les tables.<\/p>\n<p>\t\tC&#39;&eacute;taient les poissons de la famille Barca. Tous descendaient de ces lottes primordiales qui avaient fait &eacute;clore l&#39;oeuf mystique o&ugrave; se cachait la D&eacute;esse. L&#39;id&eacute;e de commettre un sacril&egrave;ge ranima la gourmandise des Mercenaires ; ils plac&egrave;rent vite du feu sous des vases d&#39;airain et s&#39;amus&egrave;rent &agrave; regarder les beaux poissons se d&eacute;battre dans l&#39;eau bouillante.<\/p>\n<p>\t\tLa houle des soldats se poussait. Ils n&#39;avaient plus peur. Ils recommen&ccedil;aient &agrave; boire. Les parfums qui leur coulaient du front mouillaient de gouttes larges leurs tuniques en lambeaux, et s&#39;appuyant des deux poings sur les tables qui leur semblaient osciller comme des navires, ils promenaient &agrave; l&#39;entour leurs gros yeux ivres, pour d&eacute;vorer par la vue ce qu&#39;ils ne pouvaient prendre. D&#39;autres, marchant tout au milieu des plats sur les nappes de pourpre, cassaient &agrave; coups de pied les escabeaux d&#39;ivoire et les fioles tyriennes en verre. Les chansons se m&ecirc;laient au r&acirc;le des esclaves agonisant parmi les coupes bris&eacute;es. Ils demandaient du vin, des viandes, de l&#39;or. Ils criaient pour avoir des femmes. Ils d&eacute;liraient en cent langages. Quelques-uns se croyaient aux &eacute;tuves, &agrave; cause de la bu&eacute;e qui flottait autour d&#39;eux, ou bien, apercevant des feuillages, ils s&#39;imaginaient &ecirc;tre &agrave; la chasse et couraient sur leurs compagnons comme sur des b&ecirc;tes sauvages. L&#39;incendie de l&#39;un &agrave; l&#39;autre gagnait tous les arbres, et les hautes masses de verdure, d&#39;o&ugrave; s&#39;&eacute;chappaient de longues spirales blanches, semblaient des volcans qui commencent &agrave; fumer. La clameur redoublait ; les lions bless&eacute;s rugissaient dans l&#39;ombre.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Salammb&ocirc;&nbsp;de Gustave Flaubert (1862)&nbsp;&#8211; Le festin &nbsp; C&#39;&eacute;tait &agrave; M&eacute;gara, faubourg de Carthage, dans les jardins d&#39;Hamilcar. Les soldats qu&#39;il avait command&eacute;s en Sicile se donnaient un grand festin pour c&eacute;l&eacute;brer le jour anniversaire de la bataille d&#39;Eryx, et comme le ma&icirc;tre &eacute;tait absent et qu&#39;ils se trouvaient nombreux, ils mangeaient et ils buvaient en&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":18398,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","footnotes":""},"categories":[18,60,1],"tags":[],"class_list":["post-7501","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-histoire","category-rome","category-uncategorized"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7501","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7501"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7501\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/media\/18398"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7501"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7501"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7501"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}